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  Post� le jeudi 15 novembre 2007 @ 12:38:59 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
GrèveSource : Relectures.org


D�mystifier l�usager


Dans ses Mythologies, publi�es en 1957, Roland Barthes consacre un article � l�usager de la gr�ve. Au sein de cet ensemble critique, l�usager est pris en otage, une fois n�est pas coutume, entre les romains aux cin�ma et les martiens, l�Abb� Pierre et Greta Garbo, le strip-tease et la nouvelle Citro�n. Si l�usager de la gr�ve a pourtant toute sa place dans ce recueil, c�est qu�il est, lui aussi, un mythe. Un mythe assez bruyant et aux contours d�sormais suffisamment nets pour para�tre r�el - mais un mythe tout de m�me. C�est-�-dire une construction de l�esprit, une affabulation, une invention pure et simple. Il n�y a pas plus d�usager de la gr�ve que de beurre en broche.

Une telle assertion passera pour de la provocation le jour m�me o� ces fameux usagers subissent un mercredi noir, une journ�e de gal�res, tandis que pr�sident, ministres et journalistes semblent pr�ts � ressusciter (� leur intention et pour quelques jours seulement) le concept pourtant prohib� de lutte des classes. Et cet individu X ou Y, qui � grogne � devant la cam�ra d��tre ainsi pris en otage, qui est-il, sinon un usager ? Mais Barthes dit pourtant que � l�usager, l�homme de la rue, le contribuable sont � la lettre des personnages, c�est-�-dire des acteurs promus selon les besoins de la cause � des r�les de surface, et dont la mission est de pr�server la s�paration essentialiste des cellules sociales. �

Pour qu�un usager de la gr�ve puisse exister, il faudrait vivre dans un monde tr�s irr�aliste. Un monde dans lequel il y aurait, d�un c�t�, une population bien particuli�re : les cheminots, ou encore les fonctionnaires, les enseignants, etc. Et ces cheminots n�auraient pas besoin de voyageurs pour exister, ces enseignants n�auraient pas besoin d��l�ves pour enseigner. Ils seraient cheminots, fonctionnaires, enseignants, en soi. Hors de tout contexte social. De m�me pour les coll�giens, les lyc�ens : ils seraient �l�ves en soi, sans avoir besoin de la pr�sence de professeurs ou d�enseignants pour leur conf�rer ce statut d��l�ves. Ibidem pour les voyageurs, qui n�auraient pas besoin d��tre conduits par des cheminots, des chauffeurs de taxi ou de bus : ils seraient des voyageurs en soi, monades fonctionnelles pures d�un monde dans lequel aucun rapport d�interd�pendance n�existerait. Monde prodigieux des essences, dans lequel Nicolas Sarkozy lui-m�me serait pr�sident en soi sans avoir besoin d��lecteurs, et dans lequel les �lecteurs n�auraient pas besoin du politique pour exister sous forme d�atomes d��lecteurs !

Ce que dit Roland Barthes est simple : ce monde prodigieux n�existe pas, pas plus que l�usager de la gr�ve, qui est une figure de fiction, une pure traduction dramaturgique d�un conflit social : � opposer le gr�viste et l�usager, c�est constituer le monde en th��tre, tirer de l�homme total un acteur particulier, et confronter ces acteurs arbitraires dans le mensonge d�une symbolique qui feint de croire que la partie n�est qu�une r�duction parfaite du tout. � Ce monde de th��tre supposerait qu�il puisse exister un Don Juan et une Elvire qui seraient durant toute leur vie un �ternel s�ducteur, et une �ternelle femme tromp�e. Cela fonctionne au th��tre, mais dans la vie r�elle, nous sommes tour � tour s�duits et s�ducteurs, trompeurs et tromp�s. Le dramaturge utilise ces fonctions dramatiques : il a besoin d�une femme, d�un amant et d�un cocu, pour raconter son histoire, servir le propos de sa pi�ce. La Fontaine a besoin du Renard et du Corbeau, du Chien et du Loup, du Ch�ne et du Roseau : ils servent la morale de la fable.



Esclaves galériens au travail
Esclaves gal�riens
On utilisait cette force humaine lorsque que le vent
ne soufflait pas dans la bonne direction.

Et pourtant depuis quelques jours, les fourmis et les cigales existent pour de bon ! Les fourmis sont emp�ch�es d�aller travailler, de circuler et sont plong�es dans une sombre gal�re par des cigales privil�gi�es, �go�stes et r�actionnaires. A la diff�rence que ce n�est pas une fable : les cheminots sont vraiment en gr�ve, et ceux qui utilisent les transports en commun doivent vraiment se d�brouiller autrement. Mais alors, puisque tout cela n�a rien d�une fable, pourquoi raconter cette situation, ce conflit social, avec les m�thodes du fabuliste, comme le font le pouvoir et les principaux m�dias ? Pourquoi �lever de simples fonctions pr�cises tr�s partielles au rang de v�ritables individus autonomes ? � Ceci participe d�une technique g�n�rale de mystification qui consiste � formaliser autant qu�on peut le d�sordre social �, r�pond Roland Barthes. � En d�coupant dans la condition g�n�rale du travailleur un statut particulier, la raison bourgeoise coupe le circuit social et revendique � son profit une solitude � laquelle la gr�ve a pr�cis�ment pour charge d�apporter un d�menti : elle proteste contre ce qui lui express�ment adress�. �

Toute fable sert une morale, mais dans la fable bourgeoise de l�usager de la gr�ve, la morale est double : le destinataire - le citoyen qui s�informe sur les grands m�dias - accepte de se laisser r�duire � sa fonction d�usager et de renoncer au lien social qui, comme une cha�ne souple, le relie pourtant au cheminot sans l�y asservir. Quant � l��metteur du message, il ne se contente pas de manipuler l�opinion en faveur de ses int�r�ts, mais il se berne aussi lui-m�me dans un path�tique coup double � dont la stupidit� le dispute � la mauvaise foi � et o� tout le monde est finalement tromp�. C�est que, �crit encore Roland Barthes � nous retrouvons ici un trait constitutif de la mentalit� r�actionnaire, qui est de disperser la collectivit� en individus et l�individu en essences. � Mentalit� r�actionnaire ? N�oublions pas que ce texte est �crit au milieu des ann�es 50, plus de dix ans avant mai 68 : quel rapport avec notre monde, avec le contexte pr�cis du mouvement social qui nous pr�occupe aujourd�hui ? Comment nous permettons-nous de penser Novembre 2007 avec les cat�gories analytiques de 1955 ? Sommes-nous si archa�ques ? Tout a chang�, pourtant, depuis !

Souvenons-nous de la merveilleuse formule de Lampedusa dans le roman Le Gu�pard : � Si nous voulons que tout demeure en l��tat, il faut que tout change. � Tout a chang�, et rien n�a chang� : � Il y a encore des hommes pour qui la gr�ve est un scandale : c�est-�-dire non pas seulement une erreur, un d�sordre ou un d�lit, mais un crime moral, une action intol�rable qui trouble � leurs yeux la Nature. Inadmissible, scandaleuse, r�voltante, ont dit d�une gr�ve r�cente certains lecteurs du Figaro. C�est l� un langage qui date � vrai dire de la Restauration et qui en exprime la mentalit� profonde ; c�est l��poque o� la bourgeoisie, au pouvoir depuis encore peu de temps, op�re une sorte de crase entre la Morale et la Nature, donnant � l�une la caution de l�autre : de peur d�avoir � naturaliser la morale, on moralise la Nature, on feint de confondre l�ordre politique et l�ordre naturel, et l�on conclut en d�cr�tant immoral tout ce qui conteste les lois structurelles de la soci�t� que l�on est charg� de d�fendre. �

Il y a trois ans, dans son essai � La fragilit� �, le philosophe Miguel Benasayag mobilisait les apports r�cents de la neurophysiologie de la perception, pour d�montrer combien � la conscience, et surtout la croyance dans la conscience comme seule instance ou comme instance centrale de la pens�e, n�est autre chose qu�une construction historique, id�ologiquement �labor�e pour justifier le monde de l�individu, la soci�t� de la s�rialisation, autrement dit le triomphe du capitalisme et de ses structures de base : la s�paration et l�unidimensionnalisation (...) Dans le multiple, la vie de chaque �tre �voque cette unit�, ce �un� qui existe comme un multiple, tandis que dans la s�rie, c�est-�-dire dans la dispersion, les individus sont pens�s comme autonomes de toute unit�, de tout ordre ; ils se vivent comme coup�s, exil�s de tout substantiel auquel pourtant ils appartiennent. � Un raisonnement inverse pourrait ainsi mettre fin � ce que Roland Barthes d�nonce comme un d�tournement formel : � le scandale vient d�un illogisme : la gr�ve est scandaleuse parce qu�elle g�ne pr�cis�ment ceux qu�elle ne concerne pas. �. Un demi-si�cle plus tard, M. Benasayag semble lui r�pondre lorsqu�il affirme qu�un nouveau raisonnement ne pourrait s�imposer � qu�apr�s avoir renonc� au subjectivisme narcissique propre � notre �poque, dans laquelle chaque individu se vit et s�imagine comme une sorte de personnage central dans une histoire personnelle o� les autres, l�environnement et le tout ne sont qu�un d�cor, s�rie de �figurants� aux petits r�les secondaires. � [1]

Pour le coup, l�usager de la gr�ve est v�ritablement pris en otage, mais absolument pas par ceux qu�il croyait. Barthes a raison d��crire que � la restriction des effets exige une division des fonctions. On pourrait facilement imaginer que les �hommes� sont solidaires : ce que l�on oppose, ce n�est donc pas l�homme � l�homme, c�est le gr�viste � l�usager. � La prise d�otage consiste en ceci : en acceptant d��tre r�duits � leurs fonctions d�usagers, l�homme ou la femme qui utilisent les transports en commun, concourent � consacrer un ordre politique qui pourra tout aussi bien, lors d�une prochaine loi, les faire passer du c�t� de leurs mythiques adversaires du jour. En acceptant d��tre d�s aujourd�hui d�sign�s comme victimes, ils valident un syst�me logique qui s�assure, du m�me coup, la possibilit� de les transformer plus facilement, un jour prochain, en victimes v�ritables. En l�gitimant la fonction comme fondement de l�individu [2], ils sabotent une conception du sujet qui ne les aurait pas toujours desservis, car ils auraient pu invoquer, le jour d�un licenciement ou d�une d�localisation, par exemple, un droit qu�ils auraient conquis en refusant d��tre stigmatis�s comme de purs usagers : le droit de ne pas �tre seulement des fonctions, des sujets rentables, mais au contraire des sujets humains complets contre lesquels la seule rentabilit� et l�optimisation �conomique seraient des arguments trop partiels pour �tre l�gitimes.

C�est dans ce sens que Barthes estime logique � qu�en face du mensonge de l�essence et de la partie, la gr�ve fonde le devenir et la v�rit� du tout. Elle signifie que l�homme est total, que toutes ses fonctions sont solidaires les unes des autres, que les r�les d�usager, de contribuable ou de militaire sont des remparts bien trop minces pour s�opposer � la contagion des faits, et que dans la soci�t� tous sont concern�s par tous. � En veut-on une preuve ? Elle r�side dans ce paradoxe : c�est au moment m�me o� � l�homme petit-bourgeois invoque le naturel de son isolement que la gr�ve le courbe sous l��vidence de sa subordination. � Ainsi, si les individus pouvaient �voluer hors du lien social qui les soude, la gr�ve n�aurait, par d�finition, aucun effet ! Mais, au contraire, l�ample d�r�glement qu�elle engendre doit �tre lu comme la d�monstration pragmatique que l�individu qui pr�tend faire sa vie sans mesurer toute l�importance de ce lien social rel�ve d�une mythologie irr�aliste. On ne saurait donc donner de conseil plus avis�, aujourd�hui, au mythique usager de la gr�ve que celui-ci : ne vous Th�s�e pas trop !

Gilles D'Elia




Notes :

[1] Miguel Benasayag, � La fragilit� � (pages 26, 30 et 57), aux �ditions La D�couverte, 2004.

[2] Sur la fonction sociale envisag�e comme fondement de l�individu, lire notre texte � La soci�t� de l�ambition �.




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