Dans ses Mythologies, publi�es en 1957,
Roland Barthes consacre un article � l�usager de la gr�ve. Au sein de
cet ensemble critique, l�usager est pris en otage, une fois n�est pas
coutume, entre les romains aux cin�ma et les martiens, l�Abb� Pierre et
Greta Garbo, le strip-tease et la nouvelle Citro�n. Si l�usager de la
gr�ve a pourtant toute sa place dans ce recueil, c�est qu�il est, lui
aussi, un mythe. Un mythe assez bruyant et aux contours d�sormais
suffisamment nets pour para�tre r�el - mais un mythe tout de m�me.
C�est-�-dire une construction de l�esprit, une affabulation, une
invention pure et simple. Il n�y a pas plus d�usager de la gr�ve que de
beurre en broche.
Une telle assertion passera pour de la provocation le jour m�me o� ces fameux usagers subissent un mercredi noir, une journ�e de gal�res,
tandis que pr�sident, ministres et journalistes semblent pr�ts �
ressusciter (� leur intention et pour quelques jours seulement) le
concept pourtant prohib� de lutte des classes. Et cet individu X ou Y,
qui � grogne � devant la cam�ra d��tre ainsi pris en otage, qui est-il,
sinon un usager ? Mais Barthes dit pourtant que � l�usager, l�homme de la rue, le contribuable sont � la lettre des personnages,
c�est-�-dire des acteurs promus selon les besoins de la cause � des
r�les de surface, et dont la mission est de pr�server la s�paration
essentialiste des cellules sociales. �
Pour
qu�un usager de la gr�ve puisse exister, il faudrait vivre dans un
monde tr�s irr�aliste. Un monde dans lequel il y aurait, d�un c�t�, une
population bien particuli�re : les cheminots, ou encore les
fonctionnaires, les enseignants, etc. Et ces cheminots n�auraient pas
besoin de voyageurs pour exister, ces enseignants n�auraient pas besoin
d��l�ves pour enseigner. Ils seraient cheminots, fonctionnaires,
enseignants, en soi. Hors de tout contexte social. De m�me pour les coll�giens, les lyc�ens : ils seraient �l�ves en soi,
sans avoir besoin de la pr�sence de professeurs ou d�enseignants pour
leur conf�rer ce statut d��l�ves. Ibidem pour les voyageurs, qui
n�auraient pas besoin d��tre conduits par des cheminots, des chauffeurs
de taxi ou de bus : ils seraient des voyageurs en soi,
monades fonctionnelles pures d�un monde dans lequel aucun rapport
d�interd�pendance n�existerait. Monde prodigieux des essences, dans
lequel Nicolas Sarkozy lui-m�me serait pr�sident en soi
sans avoir besoin d��lecteurs, et dans lequel les �lecteurs n�auraient
pas besoin du politique pour exister sous forme d�atomes d��lecteurs !
Ce
que dit Roland Barthes est simple : ce monde prodigieux n�existe pas,
pas plus que l�usager de la gr�ve, qui est une figure de fiction, une
pure traduction dramaturgique d�un conflit social : � opposer
le gr�viste et l�usager, c�est constituer le monde en th��tre, tirer de
l�homme total un acteur particulier, et confronter ces acteurs
arbitraires dans le mensonge d�une symbolique qui feint de croire que
la partie n�est qu�une r�duction parfaite du tout. � Ce monde de
th��tre supposerait qu�il puisse exister un Don Juan et une Elvire qui
seraient durant toute leur vie un �ternel s�ducteur, et une �ternelle
femme tromp�e. Cela fonctionne au th��tre, mais dans la vie r�elle,
nous sommes tour � tour s�duits et s�ducteurs, trompeurs et tromp�s. Le
dramaturge utilise ces fonctions dramatiques : il a besoin d�une femme,
d�un amant et d�un cocu, pour raconter son histoire, servir le propos
de sa pi�ce. La Fontaine a besoin du Renard et du Corbeau, du Chien et
du Loup, du Ch�ne et du Roseau : ils servent la morale de la fable.

Esclaves gal�riens
On utilisait cette force humaine lorsque que le vent
ne soufflait pas dans la bonne direction.
Et
pourtant depuis quelques jours, les fourmis et les cigales existent
pour de bon ! Les fourmis sont emp�ch�es d�aller travailler, de
circuler et sont plong�es dans une sombre gal�re par des cigales privil�gi�es, �go�stes et r�actionnaires. A la diff�rence que ce n�est pas une fable : les cheminots sont vraiment en gr�ve, et ceux qui utilisent les transports en commun doivent vraiment
se d�brouiller autrement. Mais alors, puisque tout cela n�a rien d�une
fable, pourquoi raconter cette situation, ce conflit social, avec les
m�thodes du fabuliste, comme le font le pouvoir et les principaux
m�dias ? Pourquoi �lever de simples fonctions pr�cises tr�s partielles
au rang de v�ritables individus autonomes ? � Ceci participe d�une technique g�n�rale de mystification qui consiste � formaliser autant qu�on peut le d�sordre social �, r�pond Roland Barthes. � En
d�coupant dans la condition g�n�rale du travailleur un statut
particulier, la raison bourgeoise coupe le circuit social et revendique
� son profit une solitude � laquelle la gr�ve a pr�cis�ment pour charge
d�apporter un d�menti : elle proteste contre ce qui lui express�ment
adress�. �
Toute fable sert une morale, mais dans la fable bourgeoise de l�usager de la gr�ve,
la morale est double : le destinataire - le citoyen qui s�informe sur
les grands m�dias - accepte de se laisser r�duire � sa fonction
d�usager et de renoncer au lien social qui, comme une cha�ne souple, le
relie pourtant au cheminot sans l�y asservir. Quant � l��metteur du
message, il ne se contente pas de manipuler l�opinion en faveur de ses
int�r�ts, mais il se berne aussi lui-m�me dans un path�tique coup
double � dont la stupidit� le dispute � la mauvaise foi � et o� tout le monde est finalement tromp�. C�est que, �crit encore Roland Barthes � nous
retrouvons ici un trait constitutif de la mentalit� r�actionnaire, qui
est de disperser la collectivit� en individus et l�individu en
essences. � Mentalit� r�actionnaire ? N�oublions pas que ce texte
est �crit au milieu des ann�es 50, plus de dix ans avant mai 68 : quel
rapport avec notre monde, avec le contexte pr�cis du mouvement social
qui nous pr�occupe aujourd�hui ? Comment nous permettons-nous de penser
Novembre 2007 avec les cat�gories analytiques de 1955 ? Sommes-nous si
archa�ques ? Tout a chang�, pourtant, depuis !
Souvenons-nous de la merveilleuse formule de Lampedusa dans le roman Le Gu�pard : � Si nous voulons que tout demeure en l��tat, il faut que tout change. � Tout a chang�, et rien n�a chang� : � Il y a encore des hommes pour qui la gr�ve est un scandale :
c�est-�-dire non pas seulement une erreur, un d�sordre ou un d�lit,
mais un crime moral, une action intol�rable qui trouble � leurs yeux la
Nature. Inadmissible, scandaleuse, r�voltante, ont dit d�une gr�ve r�cente certains lecteurs du Figaro.
C�est l� un langage qui date � vrai dire de la Restauration et qui en
exprime la mentalit� profonde ; c�est l��poque o� la bourgeoisie, au
pouvoir depuis encore peu de temps, op�re une sorte de crase entre la
Morale et la Nature, donnant � l�une la caution de l�autre : de peur
d�avoir � naturaliser la morale, on moralise la Nature, on feint de
confondre l�ordre politique et l�ordre naturel, et l�on conclut en
d�cr�tant immoral tout ce qui conteste les lois structurelles de la
soci�t� que l�on est charg� de d�fendre. �
Il
y a trois ans, dans son essai � La fragilit� �, le philosophe Miguel
Benasayag mobilisait les apports r�cents de la neurophysiologie de la
perception, pour d�montrer combien � la conscience, et
surtout la croyance dans la conscience comme seule instance ou comme
instance centrale de la pens�e, n�est autre chose qu�une construction
historique, id�ologiquement �labor�e pour justifier le monde de
l�individu, la soci�t� de la s�rialisation, autrement dit le triomphe
du capitalisme et de ses structures de base : la s�paration et
l�unidimensionnalisation (...) Dans le multiple, la
vie de chaque �tre �voque cette unit�, ce �un� qui existe comme un
multiple, tandis que dans la s�rie, c�est-�-dire dans la dispersion,
les individus sont pens�s comme autonomes de toute unit�, de tout
ordre ; ils se vivent comme coup�s, exil�s de tout substantiel auquel
pourtant ils appartiennent. � Un raisonnement inverse pourrait ainsi mettre fin � ce que Roland Barthes d�nonce comme un d�tournement formel : � le scandale vient d�un illogisme : la gr�ve est scandaleuse parce qu�elle g�ne pr�cis�ment ceux qu�elle ne concerne pas. �. Un demi-si�cle plus tard, M. Benasayag semble lui r�pondre lorsqu�il affirme qu�un nouveau raisonnement ne pourrait s�imposer � qu�apr�s
avoir renonc� au subjectivisme narcissique propre � notre �poque, dans
laquelle chaque individu se vit et s�imagine comme une sorte de
personnage central dans une histoire personnelle o� les autres,
l�environnement et le tout ne sont qu�un d�cor, s�rie de �figurants�
aux petits r�les secondaires. � [1]
Pour
le coup, l�usager de la gr�ve est v�ritablement pris en otage, mais
absolument pas par ceux qu�il croyait. Barthes a raison d��crire que � la
restriction des effets exige une division des fonctions. On pourrait
facilement imaginer que les �hommes� sont solidaires : ce que l�on
oppose, ce n�est donc pas l�homme � l�homme, c�est le gr�viste �
l�usager. � La prise d�otage consiste en ceci : en acceptant d��tre
r�duits � leurs fonctions d�usagers, l�homme ou la femme qui utilisent
les transports en commun, concourent � consacrer un ordre politique qui
pourra tout aussi bien, lors d�une prochaine loi, les faire passer du
c�t� de leurs mythiques adversaires du jour. En acceptant d��tre d�s
aujourd�hui d�sign�s comme victimes, ils valident un syst�me logique
qui s�assure, du m�me coup, la possibilit� de les transformer plus
facilement, un jour prochain, en victimes v�ritables. En l�gitimant la
fonction comme fondement de l�individu [2],
ils sabotent une conception du sujet qui ne les aurait pas toujours
desservis, car ils auraient pu invoquer, le jour d�un licenciement ou
d�une d�localisation, par exemple, un droit qu�ils
auraient conquis en refusant d��tre stigmatis�s comme de purs usagers :
le droit de ne pas �tre seulement des fonctions, des sujets rentables,
mais au contraire des sujets humains complets contre lesquels la seule rentabilit� et l�optimisation �conomique seraient des arguments trop partiels pour �tre l�gitimes.
C�est dans ce sens que Barthes estime logique � qu�en
face du mensonge de l�essence et de la partie, la gr�ve fonde le
devenir et la v�rit� du tout. Elle signifie que l�homme est total, que
toutes ses fonctions sont solidaires les unes des autres, que les r�les
d�usager, de contribuable ou de militaire sont des remparts bien trop
minces pour s�opposer � la contagion des faits, et que dans la soci�t�
tous sont concern�s par tous. � En veut-on une preuve ? Elle r�side dans ce paradoxe : c�est au moment m�me o� � l�homme petit-bourgeois invoque le naturel de son isolement que la gr�ve le courbe sous l��vidence de sa subordination. �
Ainsi, si les individus pouvaient �voluer hors du lien social qui les
soude, la gr�ve n�aurait, par d�finition, aucun effet ! Mais, au
contraire, l�ample d�r�glement qu�elle engendre doit �tre lu comme la
d�monstration pragmatique que l�individu qui pr�tend faire sa vie sans mesurer toute l�importance de ce lien social rel�ve d�une mythologie irr�aliste.
On ne saurait donc donner de conseil plus avis�, aujourd�hui, au
mythique usager de la gr�ve que celui-ci : ne vous Th�s�e pas trop !