| |
Post� le lundi 01 octobre 2007 @ 14:38:37 by AnarchOi Contributed by: AnarchOi
|
 |
Jean-Jacques Rousseau serait abstentionniste.
� � l'instant qu'un peuple se donne des repr�sentants,
il n'est plus libre ; il n'est plus �, �crivait le philosophe.
Un article publi� dans le journal Le Devoir, Montr�al,
�dition du samedi, 9 juin 2007, page B-6 � philosophie.
Au printemps 2007, deux �lections pr�sidentielles ont �t� marqu�es par des taux
de participation tr�s contrast�s. En France, environ 85 % des inscrits aux
listes �lectorales ont exprim� leur suffrage. Au Mali, le taux de participation
n��tait que de 36 %. Quant au Canada et au Qu�bec, si la tendance se maintient,
seulement 70 % des adultes inscrits sur les listes �lectorales voteront lors
des prochaines �lections. Le taux d�abstention �tait en effet de 29 % aux
�lections qu�b�coises du 26 mars dernier, si on ne compte que les adultes
inscrits. Lorsqu�on comptabilise l�ensemble des adultes en droit de voter et
non seulement les inscrits sur les listes �lectorales, le taux d�abstention atteint
en g�n�ral 50 % au Canada et aux �tats-Unis.
La relecture de Jean-Jacques Rousseau peut aider � comprendre ce ph�nom�ne, car
ce philosophe propose une des critiques les plus acerbes du processus
�lectoral, mis � part, bien s�r, celles des auteurs anarchistes, qu�il pr�c�de
et annonce.
Il n�y a rien d��tonnant � ce que des philosophes critiquent le syst�me
�lectoral puisqu�ils se targuent souvent de savoir d�gager la v�rit� par la
raison. Or c�est la force du nombre et non de la raison qui fait le r�sultat
d�une �lection et la majorit� peut se tromper en ce qui a trait au bien et au
bon.
Rousseau, dont la pens�e n�est pas toujours coh�rente � ce sujet, critique pour
sa part l��lection non pas en affirmant que le peuple est fondamentalement
irrationnel mais plut�t dans le cadre de sa d�nonciation de l��litisme et des
in�galit�s entre les hommes (m�les).
Dans son ouvrage Du contrat social, Rousseau laisse entendre que c�est
lorsqu�il c�de son pouvoir � des dirigeants par le biais d��lections que le peuple
fait preuve d�irrationalit�. �voquant l�Angleterre de son �poque, o� les hommes
pouvaient �lire les membres de la
Chambre des communes, il explique que la � souverainet� ne
peut �tre repr�sent�e �, pas plus que la � volont� g�n�rale �, avant d�ajouter,
cinglant : � Le peuple anglais pense �tre libre ; il se trompe fort, il ne
l�est que durant l��lection des membres du parlement ; sit�t qu�ils sont �lus,
il est esclave, il n�est rien. Dans les courts moments de sa libert�, l�usage
qu�il en fait m�rite bien qu�il la perde. �
Les critiques que propose Rousseau de la repr�sentation politique influenceront
de nombreux activistes des mouvements populaires lors de la R�volution fran�aise.
Ainsi, John Oswald, un �cossais qui se rend en France pour participer � la
r�volution et s�y faire tuer par des contre-r�volutionnaires, signe un pamphlet
intitul� Le Gouvernement du peuple, dans lequel il s�approprie les id�es de
Rousseau contre la repr�sentation �lectorale. � �tre libre, c�est vivre selon
sa volont� ; vivre selon la volont� d�un autre, c�est �tre esclave �,
d�clare-t-il.
Il explique ensuite que � la repr�sentation est le voile sp�cieux � l�ombre
duquel se sont introduits tous les genres de despotisme �, les uns se
pr�tendant repr�sentants de la lune, les autres du soleil ou des anc�tres, puis
finalement de la nation.
Ces pr�tendus repr�sentants de la nation ne la d�clarent souveraine que dans la
mesure o� elle abdique cette souverainet� � leur profit, qu�elle la leur confie
(� Voil� le grand secret de la repr�sentation ! �). Or, rappellent Rousseau
puis Oswald, cette repr�sentation n�est toujours qu�une � fiction � relevant
d�une pens�e magique et malheureusement h�rit�e du Moyen �ge f�odal, d�o� nous
viennent les parlements institu�s alors par les rois pour les aider � lever
taxes et imp�ts.
L�abstentionnisme philosophique
La relecture de Rousseau et de ses continuateurs r�v�le donc que
l�abstentionnisme peut se justifier, au nom de la libert� et de l��galit�, dans
le cadre de la tradition de la philosophie politique occidentale. Certes, les
sciences sociales ont propos� diverses th�ses m�caniques pour expliquer
l�abstentionnisme dans les r�gimes lib�raux contemporains.
Des �tudes r�v�lent qu�on retrouve les plus forts contingents
d�abstentionnistes dans les segments de la population les plus d�favoris�s et
marginalis�s, pr�cis�ment parce qu�on y sait tr�s bien que les �lus, presque
tous issus des classes sup�rieures, ne repr�sentent pas leurs int�r�ts.
D�autres analyses indiquent que les politiciens eux-m�mes sont responsables du
haut taux d�abstentionnisme en raison de la corruption end�mique et des
promesses non tenues qui minent la cr�dibilit� de l��lite politique.
Pour certains, enfin, il est rationnel du point de vue individualiste de ne pas
se d�placer pour aller voter dans la mesure o� un vote individuel a un effet
infinit�simal, voire nul, sur le r�sultat global du scrutin.
Au-del� de ces consid�rations sociologiques, la tradition de la philosophie
politique occidentale propose, de Platon � Rousseau, de consid�rer l��lection
comme une pratique aristocratique plut�t que d�mocratique. Dans son Projet de
constitution pour la Corse,
Rousseau rappelle ceci : � Quand l�autorit� supr�me est confi�e � des d�put�s,
le Gouvernement [...] devient aristocratique. � Des trois types de r�gimes
purs, soit la monarchie (un seul gouverne), l�aristocratie (une minorit�
gouverne) et la d�mocratie (la majorit� ou la totalit� gouverne), l��lection
rel�ve bel et bien de l�aristocratie puisqu�elle offre la gouverne � une
minorit�.
Au Qu�bec, il s�agit m�me d�une minuscule clique de 125 personnes qui, seules,
si�geront � l�Assembl�e nationale. Cette aristocratie est � �lective � plut�t
qu�h�r�ditaire, mais elle reste tout de m�me aristocratique, selon Rousseau. Si
cette aristocratie �lue se contentait d�ex�cuter les lois produites lors de
d�lib�rations par le peuple assembl�, ce dernier pourrait encore �tre consid�r�
comme souverain, donc libre. Mais quand l�aristocratie seule ex�cute des lois
qu�elle a elle-m�me produites, alors le peuple est esclave. Qu�il choisisse ses
ma�tres n�y change rien.
Le Directeur g�n�ral des �lections du Qu�bec (DGE) bataille fort pour fouetter
l�ardeur des �lecteurs potentiels. Il a ainsi consacr� sept millions de dollars
� une campagne d�information aupr�s des �lecteurs pour le scrutin de mars
dernier au Qu�bec. Au-del� de cette d�pense ponctuelle consid�rable, le DGE
produit et propose un ensemble de documents de propagande pro-�lectorale �
l�intention des �l�ves des �coles secondaires.
Il offre gratuitement, en collaboration avec le minist�re de l��ducation, du
mat�riel pour organiser les �lections des conseils d��l�ves, soit des r�pliques
� l�identique des urnes �lectorales, des isoloirs, un Guide de l��lecteur et de
l��lectrice, des d�pliants et des banderoles pour convaincre les jeunes que
voter est l�acte citoyen le plus important dans lequel r�side le pouvoir
politique.
Le DGE, qui consid�re l��lection d�un conseil comme � une activit� de formation
�, cherche � convaincre les jeunes que � l��lecteur est l�acteur central du
syst�me �lectoral �. Ce discours escamote n�anmoins deux r�alit�s banales, soit
que c�est l��lu et non l��lecteur qui d�tient vraiment le pouvoir et qu�il
existe diverses conceptions plus participatives de la politique et de la
d�mocratie. (Pour une analyse d�taill�e du discours du DGE, voir mon article :
� Les �lections de conseils d��l�ves �, Revue des sciences de l��ducation,
volume 32, n� 3, 2006.)
Le DGE a m�me somm� la coalition abstentionniste � Nous, on vote pas ! � de
fermer son site Internet (www.nousonvotepas.org). Cette coalition avait �t�
form�e � l�hiver 2007 par des organisations anarchistes bas�es au Qu�bec, soit la F�d�ration des communistes libertaires du nord-est (NEFAC) et le R�seau anarchiste en milieu �tudiant (RAME).
Les anarchistes, qui aspirent � une �galit� v�ritable et fonctionnent en
principe sans chef(s) dans leurs propres organisations, partagent une vision
tr�s critique des �lections, qui impliquent n�cessairement des dominants (les
�lus) et des domin�s (les autres).
Le site Internet de la coalition proposait divers documents abstentionnistes,
dont des textes classiques et contemporains d�anarchistes critiquant les
�lections, ainsi qu�un journal intitul� L�Urne, en premi�re page duquel on
pouvait lire ce slogan provocateur : � Nous �tions dans la rue, le pouvoir
tremblait... nous allons voter, le pouvoir est rassur� ! �
Or le site contrevenait aux dispositions de la Loi �lectorale, qui stipule qu�un � �lecteur ou
un groupe d��lecteurs doit imp�rativement obtenir une autorisation � du DGE
pour � pr�ner l�abstention ou l�annulation du vote � ! Forcer des anarchistes �
s�enregistrer aupr�s du DGE, voil� un paradoxe politico-bureaucratique
qu�aurait appr�ci� le romancier Franz Kafka...
Quant � Rousseau, il aurait sans doute qualifi� l�attitude du DGE de censure
ill�gitime. Rousseau expliquait en effet, toujours dans Du contrat social, que
la censure peut �tre l�gitime si elle �mane de l�opinion publique et correspond
aux choix et aux moeurs du peuple. � l�inverse, il serait vain et ill�gitime
qu�une autorit� censure des choix ou des comportements qui rel�vent de la
volont� g�n�rale. La censure, dit Rousseau, � peut �tre utile pour conserver
les moeurs, jamais pour les r�tablir �.
Or le DGE devrait admettre ce qui pour lui est sans doute inadmissible, soit
que l�abstentionnisme rel�ve de moeurs politiques commun�ment partag�es par 50
% des adultes en droit de voter. En bref, le contingent des abstentionnistes
obtient le plus souvent la majorit� simple lors des �lections, battant en
nombre les �lecteurs du parti �lu, qui pr�tend ensuite repr�senter l�ensemble
de la nation.
D�mocratie : libert� et �galit�
S�il rejette les �lections, Rousseau explique � plusieurs occasions dans son
oeuvre que la libert� politique n�existe que lorsque le peuple s�assemble pour
d�lib�rer et produire les lois qui le gouvernent. Mais peut-on aujourd�hui
vivre en d�mocratie (directe) ?, ripostent les personnes qui esp�rent se
convaincre, par cette d�robade, que la libert� et l��galit� restent possibles
sous le r�gne d�une aristocratie �lue.
Rousseau connaissait bien ce type de r�action : � Le peuple assembl�, dira-t-on
! Quelle chim�re ! C�est une chim�re aujourd�hui, mais ce n�en �tait pas une il
y a deux mille ans (� Ath�nes, par exemple). Les hommes ont-ils chang� de
nature ? � En tout cas, plusieurs d�entre eux ont assur�ment r�duit leurs
normes de libert�, et m�me d��galit�, se croyant libres et �gaux alors qu�ils
se nomment eux-m�mes des ma�tres.
La critique de l��lection de Rousseau est li�e � deux id�es ma�tresses.
D�abord, la libert� politique n�est possible que dans de petites entit�s
politiques. Ensuite, elle va de pair avec une certaine �galit� �conomique,
laquelle �vite � que nul citoyen ne soit [...] assez pauvre pour �tre contraint
de se vendre �.
La d�mocratie sous sa forme directe
C�est ici, particuli�rement, que Rousseau annonce les propos des anarchistes
abstentionnistes d�aujourd�hui, qui favorisent � la fois l�autogestion et la
lutte anticapitaliste. C�est seulement si cette condition d��galit� �conomique
est remplie que � le plus grand bien de tous � devient possible � r�aliser,
soit une libert� et une �galit� v�ritables. Celles-ci sont inconcevables dans
un r�gime �lectoral qui produit par d�finition une in�galit� entre des
gouvernants et des gouvern�s.
Aux yeux de Rousseau � et les anarchistes d�aujourd�hui ne disent pas autre
chose �, il n�y a de d�mocratie que sous sa forme directe, laquelle d�ailleurs
encourage la participation citoyenne bien plus que le processus �lectoral
puisque c�est au fil des d�lib�rations du peuple que la v�ritable �ducation
politique se forge.
Contre Rousseau et les anarchistes d�aujourd�hui se mobilisent bien des acteurs
sociaux, dont des figures publiques. L�animateur Bernard Derome, par exemple,
d�clarait sur les ondes de Radio-Canada, le soir des �lections f�d�rales de
2004, que le taux d�abstention � n�est pas tr�s �difiant �. Jacques Moisan,
l�animateur du d�bat des chefs de parti lors des �lections provinciales de mars
2007, concluait le spectacle en affirmant d�un ton solennel que voter n�est pas
seulement � un droit �, c�est surtout une � responsabilit� �.
Plus philosophique, le DGE propose des slogans envo�tants lors des campagnes
�lectorales, comme � Je pense, je vote ! � ou � Je m�exprime, je vote ! � Voil�
qui pr�sente l�abstentionnisme comme relevant de la non-pens�e, de la
non-expression, du non-�tre. Relisant Rousseau, un abstentionniste aujourd�hui
pourrait toutefois retourner le compliment : � Je pense et je m�exprime, donc
je m�abstiens ! �
Cette id�e ferait �cho � Oswald, pour qui � d�l�guer � autrui le soin de penser
pour nous nous fait insensiblement d�sapprendre � penser tout � fait �. Et �
Rousseau, bien s�r, selon qui les �lecteurs incarnent le non-�tre : � �
l�instant qu�un peuple se donne des repr�sentants, il n�est plus libre ; il
n�est plus. �
http://classiques.uqac.ca/
|
|
|
Liens Relatifs
L'Article le plus lu � propos de Abstention :
Les derni�res nouvelles � propos de Abstention :
|