Source : http://www.bibliolibertaire.org
La
propagande par le fait
L’importance de la lutte des classes et la nécessité d’organiser le
prolétariat ne furent pas toujours des évidences pour les anarchistes, loin
s’en faut. La période des attentats de 1892-1894, l’apologie de la reprise
individuelle sont autant d’exemples des illusions anarchistes quant à la portée
de l’acte individuel. S’il est indéniable que cette violence répondait à celle
dite "légale" des forces de "l’ordre" qui n’hésitaient pas
à réprimer les manifestations ouvrières à coups de matraques quand ce n’était
pas à coups de feu, si l’on peut aisément comprendre le pillage de boulangerie
organisé en 1883 par Louise Michel à la tête d’un rassemblement de prolétaires
littéralement affamés parmi lesquels Émile Pouget , il n’en reste pas moins
qu’il s’agissait là d’actes de révolte propres à justifier la répression
étatique plus qu’à déboucher sur une authentique perspective révolutionnaire.
Aux yeux de certains anarchistes, l’acte individuel violent prend même une valeur esthétique. On comprend alors que son efficacité sociale n’a que peu d’importance. Ainsi, Laurent Tailhade passa-t-il six mois à la prison de la Santépour une phrase restée fameuse. Le 9 décembre 1893, Vaillant jeta sa bombe en pleine Chambre des députés, blessant grièvement plusieurs parlementaires, ce qui fit dire à Tailhade : "Qu’importe de
vagues humanités, pourvu que le geste soit beau !" L’élan est
certes lyrique mais il ne brille pas par son intelligence. On se doit cependant
de rappeler, pour être tout à fait honnête, que l’homme de Lettres fit montre
d’une cohérence certaine. Peu après, alors qu’il dînait au restaurant avec sa maîtresse
une bombe fut lancée (par la police selon Tailhade), brisa la vitre et arracha
l’œil droit du poète. Il ne renia en rien ses propos antérieurs.
L’influence
du courant individualiste au sein du mouvement anarchiste français explique en
partie cette situation. Certes, dans les années 1930, des anarchistes
individualistes tels Manuel Devaldès ou Han Ryner sauront concilier la défense
de l’individu et l’action collective, mais il n’en est rien au début du XXème
siècle où le journal "L’Anarchie" n’a pas de mots assez forts pour
condamner le mouvement syndical naissant. Victor Serge y signe (sous le
pseudonyme "Le Rétif") un article intitulé : "Notre antisyndicalisme" dans lequel
il dénie toute capacité révolutionnaire au prolétariat organisé en des termes
on ne peut plus méprisants :
"La classe ouvrière a derrière elle tout un
atavisme d’asservissement et d’exploitation. Elle est la plus faible des deux
classes à tous les points de vue ; elle est surtout la moins intelligente,
et c’est là la seule cause de son état d'assujettissement. Il est dans la
nature que les plus forts dominent les plus faibles. En vertu de cette loi, les
plèbes inconscientes et lâches, les foules imbéciles, crédules et peureuses ont
été de tout temps spoliées par des minorités plus intelligentes, plus saines,
plus audacieuses."[1]
Le fondateur du journal, Libertad, n’est pas moins
violent dans ses propos : "Le
syndicat est pour le moment le dernier mot de l'imbécillité en même temps que
de la férocité prolétarienne."[2]
Les précurseurs
Ces quelques rappels historiques mettent particulièrement en évidence le courage et
la lucidité des anarchistes qui oeuvrèrent au développement du mouvement
ouvrier, qui dès la fin du XIXème rompirent avec le mythe terroriste pour
exhorter leurs camarades à investir les syndicats.
Kropotkine
développa dans une série d’articles parus dans «la révolte", la nécessité
pour les anarchistes de rejoindre les organisations ouvrières : "Il faut être avec le peuple, qui ne demande plus l’acte isolé mais des hommes d’action dans ses rangs."[3] L’anarchiste russe saura convaincre l’italien Malatesta et la française Louise Michel de constituer avec lui "le groupe de Londres" qui, dès 1892 lança un appel à tous les anarchistes les invitant à militer au sein des syndicats ouvriers :
"(…)Il est donc indispensable d’entrer de plus en plus dans les syndicats et de montrer par les faits, aux prolétaires, nos frères, que les anarchistes n’entendent pas se mêler au mouvement pour obéir à un sentiment de vanité ou d’intérêt personnel, mais bien pour lutter avec eux et pour eux, dans l’intérêt de l’émancipation commune. (…) Il est très utile de prendre une part active aux grèves comme à toutes les agitations ouvrières, de se refuser constamment à accepter toute situation en vedette. Il faut, notamment, être toujours les premiers à la peine et au danger. Il faut profiter de tout pour faire de la propagande anarchiste et mettre constamment en garde les ouvriers contre les socialistes autoritaires qui seront les oppresseurs de demain. (…)"
L’objectif était donc double ; se doter d’un outil efficace pour œuvrer à
l’émancipation du prolétariat et propager les idées anarchistes au sein de la
classe ouvrière. Ils furent largement entendus en France et en Espagne où les
anarchistes vinrent grossir les rangs des syndicats naissants mais également,
dans une moindre mesure, en Bulgarie, au Portugal et en Russie.
Pelloutier et les Bourses du Travail
C’est sans conteste la pensée (la grève générale) et l’action (les Bourses du travail) de
Fernand Pelloutier qui furent déterminantes pour l’entrée des anarchistes français dans les syndicats. Je ne reviendrai pas sur l’œuvre immense de Pelloutier puisque j’y ai consacré un article entier dans un précédent numéro des "Cahiers du Mouvement ouvrier"[4]
Je me contenterai de citer un extrait du plan d’une conférence rédigée par Pelloutier en 1896. Après avoir, dans un premier temps, décrit la formation et le fonctionnement de la société capitaliste, puis, dans un second temps, analysé les tâches de la future révolution sociale, il se
penche sur l’outil de sa réalisation ; l’association des producteurs :
"La rationnelle fonction de l'humanité ainsi rétablie, il reste à instituer l'association des producteurs : association librement consentie, toujours ouverte, limitée même, si les associés le jugent utile ou simplement le désirent, à l'exécution de l'objet qui l'a fait naître, telle, en un mot, que nul n’y ait à redouter les conséquences morales, non moins pénibles que les contraintes matérielles ; les violences individuelles, plus sensibles encore que les violences collectives.
Quel doit être le rôle de ces associations ? Chacune d'elles a le soin d'une branche de la
production : celle-ci, du logement ; celle-là, de l’alimentation ; cette autre, de l’art. Les unes et les autres doivent s’enquérir tout d'abord des besoins de la consommation, puis des ressources dont elles disposent pour y satisfaire. Combien faut-il chaque jour extraire de granit, moudre de farine, organiser de spectacles pour une population donnée ? Ces quantités connues, combien de granit, de farine, peuvent être obtenues sur place ? Combien de spectacles organisés ? Combien d'ouvriers, d'artistes sont nécessaires ? Combien de matériaux ou de producteurs faut-il demander aux associations voisines ? Comment faut-il diviser la tâche ? Comment utiliser, aussitôt connues, les découvertes scientifiques ?
Eh ! bien, ces associations, les Bourses du travail actuelles (nom malheureux : Chambres du travail serait plus digne) ne nous en donnent-elles pas une idée ? Ces fonctions, ne sont-elles pas celles qu’ont à remplir, ou qu’aspirent à remplir les fédérations corporatives qui dans dix ans auront uni les travailleurs du monde entier ?
Que dis-je ? la mission actuelle de ces chambres du travail (bien que leur éducation économique soit à peine ébauchée) est beaucoup plus complexe que ne devrait l'être celle des groupes de producteurs dans une société différente de celle-ci. Elles ont pour but de rechercher, non seulement le nombre de professions de chaque contrée, la quantité des produits récoltés, fabriqués ou extraits, la quantité des produits nécessaires à l'alimentation et à l'entretien, la somme de travail nécessaire au maintien de l’équilibre entre la production et la consommation, mais encore les causes si diverses, si insaisissables parfois, de la dépréciation des salaires, la solution des perpétuels conflits entre le capital et le travail ; de faire, en un mot, maintes études absorbantes, qui, nécessitées par l’existence du capital, disparaîtraient avec lui.
Et comment s’acquittent-elles de cette tâche ? Très imparfaitement, cela est incontestable, sous l’empire des préjugés économiques, sans cette liberté d’esprit qu’on ne peut posséder qu’après avoir fait table rase de toutes les notions inculquées et de tous les respects imposés par un système social millénaire, mais aussi avec cet instrument formidable, ce guide clairvoyant et
sûr qui est la curiosité de connaître. Les efforts qu'elles font peuvent s’égarer et les observateurs superficiels s’en désespérer ; mais le désir du mieux est en elles, leur bonne volonté est ferme, elles ont confusément la conscience de leur force et de leur rôle, n’est-ce pas le gage que tôt ou tard elles trouveront la voie qui nous paraît la meilleure ? qu’un jour ou l’autre elles découvriront dans l'homme qui produit l’unique moteur, et par conséquent dans l'association des producteurs le seul rouage utile de la société ?
Entre l’union corporative qui s'élabore et la société communiste et libertaire, à sa période
initiale, il y a concordance. Nous voulons que toute la fonction sociale se réduise à la satisfaction de nos besoins ; l'union corporative le veut aussi, c’est son but, et de plus en plus elle s’affranchit de la croyance en la nécessité des gouvernements ; nous voulons l'entente libre des hommes ; l’union corporative (elle le discerne mieux chaque jour) ne peut être qu’à condition de bannir de son sein toute autorité et toute contrainte ; nous voulons que l’émancipation du peuple soit l’oeuvre du peuple lui-même : l’union corporative le veut encore ; de plus en plus on y sent la nécessité, on y éprouve le besoin de gérer soi-même ses intérêts ; le goût de l’indépendance et l’appétit de la révolte y germent ; on y rêve des ateliers libres où l’autorité aurait fait place au sentiment du devoir ; on y émet sur le rôle des travailleurs dans une société harmonique des indications d'une largeur d’esprit étonnante et fournies par des travailleurs eux-mêmes. Bref, les
ouvriers, après s’être crus si longtemps condamnés au rôle d’outil, veulent devenir des intelligences pour être en même temps les inventeurs et les créateurs de leurs oeuvres.
Qu’ils élargissent donc le champ d’étude ouvert devant eux. Que, comprenant qu’ils ont
entre leurs mains toute la vie sociale, ils s’habituent à ne puiser qu’en eux l'obligation du devoir, à détester et à briser toute autorité étrangère. C’est leur rôle, c’est aussi le but de l’anarchie."
Dix ans plus tard, les rédacteurs de la Charte d’Amiens, parmi lesquels de nombreux anarchistes comme nous le verrons, s’inspireront de Pelloutier lorsqu’ils écriront : "(…) le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale."
En 1895, le congrès de limoges réuni du 23 au 28 septembre voit la naissance de la Confédération Générale du Travail. Fernand Pelloutier , méfiant, préserve jalousement l'indépendance des bourses du travail. Est-il sceptique sur les chances de survie de la première confédération ouvrière ? C’est possible, mais probablement craint-il surtout que la CGT ne tombe sous l’influence des guesdistes.
Craintes infondées s’il en est, tant le rôle des anarchistes fut primordial dans la création et le développement de la CGT.
Émile Pouget compte parmi les précurseurs puisque dès 1879, alors que le mouvement
ouvrier français est décapité après la répression qui frappa les communards, il est à l’origine de la création de la Chambre syndicale des employés, une des toutes premières. Son journal, "Le Père Peinard" s’inspire largement de l’esprit du "Père Duchêne" paru sous la révolution française. Le style de Pouget est direct, violent et populaire, ce qui lui vaudra bien des ennuis avec la justice et un exil forcé en Angleterre. C’est lors de son séjour londonien qu’il découvrit le mouvement trade-unioniste. Il ne ménagea alors pas sa peine pour convaincre les anarchistes français de venir grossir les rangs des syndicats. En octobre 1894, par exemple, il publie dans son journal un article intitulé : "A roublard, roublard et demi !" qui mérite d’être largement cité. Pouget oppose le syndicat aux partis politiques socialistes et aux groupes d’affinités anarchistes :
"S’il y a un groupement où les anarchos doivent se fourrer, c’est évidemment la Chambre Syndicale.
Quand on déclare que tous les groupements politiques sont des attrape-nigauds, qu’il n’y
a de réalités que sur le terrain économique, y a pas de meilleure base que le groupe corporatif.
On a eu le sacré tort de trop se restreindre aux groupes d’affinités. Les groupes d’affinités n’ont pas de racines dans la masse populaire (…)
Le syndicat est perçu comme étant le lieu privilégié où l’anarchiste peut propager ses idées et où le travailleur, selon la formule de Pelloutier , peut acquérir "la science de son malheur" :
"Dès qu’un prolo rumine sur son triste sort, qu’il se rend compte que son patron le gruge, il ne fait ni une ni deux : il va à la Chambre Syndicale. Il sait que là il trouvera des camaros ayant les mêmes sentiments que lui et avec qui il se serrera les coudes, pour tenir tête aux singes. Il adhère au groupe corporatif, et alors commence son éducation intellectuelle."
Pouget se fait le chantre de l’action directe et, en quelques lignes, résume le programme
du syndicat :
"Ce qu’il faut se fourrer dans le siphon, c’est que nous n’avons aucun appui à espérer. Notre biceps peut seul nous émanciper.
Ce n’est que, lorsque nous montrerons les dents et que nous retrousserons nos manches –
décidés à cogner – que nos maîtres baisseront le caquet.
Faisons donc nos affaires nous-mêmes, et garons-nous des intermédiaires. En tout et pour
tout, les intermédiaires sont d’abominables sangsues.
Ceci dit,
voici, par à peu près, quel doit être le turbin de la syndicale :
Primo, elle
doit constamment guigner le patron, empêcher les réductions de salaire et
autres crapuleries qu’il rumine. Si les prolos n’étaient pas toujours sur le
qui-vive, les singes les auraient vite réduits à boulotter des briques à la
sauce auxcailloux.
Deuxièmo,
outre ce turbin journalier, qui est la popote courante, y a une autre besogne
bougrement chouette : préparer le terrain à la Sociale.
Nous subissons
le patron, parce qu’il n’y a pas mèche de faire autrement. Nous savons que
c’est de notre travail qu’il s’engraisse. Si, pour le moment, nous nous
contentons de le tenir en respect, nous espérons bien, un de ces quatre matins,
être assez à la hauteur pour le foutre carrément à la porte.
C’est cela
qu’à la syndicale nous devons expliquer aux nouveaux venus qui y rappliquent,
pour se garantir contre l’exploitation.
L’usine est à
nous tous : chaque brique des murs est cimentée de notre sueur ;
chaque rouage des machines est graissé de notre sang.
Quel beau
jour, celui où nous pourrons reprendre notre bien – faire la grande
Expropriation.
Ca fait, nous
nous alignerons pour turbiner en frangins. Et, si l’ex-patron ne fait pas le
rouspéteur, on lui fera une place à l’usine : il travaillera à égalité,
kif-kif les camaros."
On trouve
énoncée dans cet article de Pouget la double tâche du syndicat :
réformiste dans son action quotidienne pour la défense des conditions de
travail de la classe ouvrière et révolutionnaire dans son aspiration à
l’abolition du salariat et du patronat. Pouget ne manquera pas de s’en souvenir
lorsqu’il participera à la rédaction de la Charte d’Amiens.
Émile Pouget continuera à se faire le propagandiste de l’action syndicale dans les
colonnes du journal "la
Sociale" puis dans une nouvelle série du "Père
Peinard". Il reprend les thèmes d’action directe et de grève générale
chers à Pelloutier. Pour lui, l’action directe n’est rien d’autre que la mise
en pratique de la célèbre devise de la 1ère Internationale :
"L’émancipation des travailleurs
sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes." (L’anarchiste James
Guillaume estimait que la CGT était "la continuation de l’Internationale").
C’est la lutte des classes portée sur le terrain économique, en dehors de tout
intermédiaire politique, en particulier opposée à ce que l’on n’appelait pas
encore "le crétinisme parlementaire".
N’oublions pas que le point d’achoppement entre les marxistes et les
anarchistes fut, et demeure, le rôle de l'État. Même dans une période
révolutionnaire transitoire, les anarchistes ne peuvent concevoir l'État comme
un outil de libération sociale. Fernand Pelloutier affirmait : "L'État n’a pour raison d’être que la
sauvegarde d’intérêts politiques, superflus ou nuisibles", à partir de
ce constat, l’objectif est clairement défini : la destruction de l'État.
"Il
apparaît donc, écrit Pouget , que
l’action directe est la nette et pure
concrétion (sic) de l’esprit de
révolte : elle matérialise la lutte de classes qu’elle fait passer du
domaine de la théorie et de l’abstraction dans le domaine de la pratique et de
la réalisation. En conséquence, l’action directe, c’est la lutte de classes
vécue au jour le jour, c’est l’assaut permanent contre le capitalisme."
Enfin, la grève, en tant que "gymnastique révolutionnaire" devait
préparer la grève générale. Cette dernière, qui ne pourrait pas éviter la
violence en réponse à la répression des possédants, aboutirait à une situation
révolutionnaire.
C’est, en quelques mots, le corpus idéologique, du
syndicalisme révolutionnaire, qui deviendra ultérieurement
l’anarcho-syndicalisme.
En 1900, Pouget devient le rédacteur en chef de "La voix du peuple",
hebdomadaire de la CGTet secrétaire général adjoint de l’organisation syndicale. Il y côtoie d’autres
anarchistes comme Yvetot, par exemple.
L’influence des anarchistes au sein de la CGTest ainsi considérable,
d’autant plus que les guesdistes ont, pour la plupart, abandonné l’action syndicale après le congrès
de Nantes de 1894 qui, sous l’influence de Pelloutier , affirma l’indépendance syndicale et le mot
d’ordre de grève générale. Le congrès de Limoges qui verra la naissance de la CGT se situera dans la
continuité de celui de Nantes.
La Charte d’Amiens
En octobre 1906 se tient le neuvième congrès de la CGT forte de 400 000 adhérents et regroupant l’ensemble des
courants du mouvement ouvrier (guesdiste, allemaniste, réformiste, syndicaliste
révolutionnaire et bien sûr anarchiste).
Renard, délégué du textile et guesdiste présente une
motion préconisant la liaison entre le parti socialiste unifié l’année
précédente et la CGT
Les anarchistes, les syndicalistes révolutionnaires
et les réformistes s’entendirent alors pour défendre l’indépendance syndicale
en opposant à la motion Renard une motion qui deviendra célèbre sous le nom de
Charte d’Amiens.
Il s’agit donc d’un texte de compromis entre
différentes tendances du mouvement ouvrier, cependant les anarchistes, et en
particulier Pouget qui tiendra la plume lors de la rédaction dans un café en
compagnie de Griffuelhes, Delesalle, Niel et Merrheim, imposèrent
indiscutablement leur marque à la
Charte d’Amiens. La
Charte, en réaffirmant "La reconnaissance de la lutte des classes qui oppose sur le terrain
économique travailleurs et capitalistes", le rôle révolutionnaire du
syndicat ("il (le syndicat) prépare l’émancipation intégrale qui ne
peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste, il préconise comme moyen
d’action la grève générale…") ainsi que la nécessité de l’indépendance
de la classe ouvrière ("La CGT groupe, en dehors de toute école politique,
tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du
salariat et du patronat. Le congrès considère que cette déclaration est une
reconnaissance de la lutte de classe qui oppose, sur le terrain économique, les
travailleurs en révolte contre toutes les formes d’exploitation et
d’oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe
capitaliste contre la classe ouvrière…) est indéniablement d’inspiration
anarcho-syndicaliste.
Monatte,
le militant de base et le journaliste
Enfin,
notons un autre «grand moment" de
l’histoire de l’anarcho-syndicalisme : le congrès anarchiste international
d’Amsterdam en 1907. Le débat sur le syndicalisme qui opposa Malatesta (qui
relativisait le rôle historique de la lutte des classes) et Monatte est d’une
importance théorique et historique considérable. Pierre Monatte, anarchiste et
syndicaliste français, développa dans son discours les grandes caractéristiques
de ce que l’on appelait à l’époque le syndicalisme révolutionnaire : «la doctrine qui fait du syndicat l’organe,
et de la grève générale le moyen de la révolution sociale". Sans
négliger les limites du syndicalisme (notamment le risque de fonctionnarisme
syndical), le jeune militant met en évidence les points communs entre
syndicalisme et anarchisme (le fédéralisme, l’autonomie, l’action directe,
l’antiparlementarisme, le projet révolutionnaire…). Monatte est parfois,
injustement, considéré comme un acteur de second rôle dans l’histoire du
mouvement ouvrier. Il est vrai, que sa seule et unique responsabilité syndicale
fut d’être membre du Comité des Bourses en 1904. Ce qui ne l’empêcha pas d’être
un militant "de base" particulièrement actif et dévoué à la cause
ouvrière. De plus, il contribua de façon constante à la diffusion des idées
anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires par son activité
journalistique intense dans les colonnes de "Pages libres", "L’Action
syndicale", "La Vie ouvrière", "La
Bataille
syndicaliste" et "La Révolution prolétarienne".
En guise de conclusion …
C’est donc
essentiellement à la charnière des XIXème et XXème siècle que le mouvement
syndical français prit son essor. A cette époque, la classe ouvrière française
est très largement influencée par les théories anarchistes ainsi que ce que
l’on appellera (peut être de façon injustement dévalorisante et en opposition
au socialisme scientifique marxiste) le socialisme utopique. Si les militants
ouvriers français sont nombreux à avoir lu Proudhon , la pensée marxiste est
encore largement méconnue. Rien de surprenant alors à ce que l’on retrouve des
personnalités anarchistes comme Pelloutier , Pouget ou Monatte, dans les bourses
du travail et les chambres syndicales naissantes.
Ils nous ont laissé un précieux, mais fragile
héritage, que les authentiques militants syndicalistes de ce début du XXIème
siècle, toutes tendances confondues, doivent défendre avec force et
vigueur : l’indépendance syndicale.
Christophe
Bitaud
[1] "L’Anarchie"
n°255, 24
février 1910
[2] "Le syndicat ou la
mort", "L’Anarchie" du 20 décembre 1906
[3] "Le 1er
mai 1891", La révolte n°6, 18-24
octobre 1890
[4] "Hommage à Fernand Pelloutier " -Christophe Bitaud ; "Cahiers du mouvement
ouvrier" n°17 avril-mai 2002
[5] L’Action directe, bibliothèque syndicaliste, Editions de la guerre sociale (1910), p.10
|