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  Post� le mardi 28 ao�t 2007 @ 15:51:53 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
PhilosophieSource : http://www.bibliolibertaire.org



Il est significatif que les champions modernes du pouvoir se trouvent en accord total avec la philosophie de l'unique grand penseur qui pr�tendit jamais tirer le bien public des int�r�ts priv�s, et qui au nom du bien priv�, imagina et �chafauda l'id�e d'un Commonwealth qui aurait pour base et pour fin ultime l'accumulation du pouvoir. Hobbes est en effet le seul grand philosophe que la bourgeoisie puisse revendiquer � juste titre comme exclusivement sien, m�me si la classe bourgeoise a mis longtemps � reconna�tre ses principes. Dans son L�viathan, Hobbes exposait la seule th�orie politique selon laquelle l'Etat ne se fonderait pas sur une quelconque loi constitutive � la loi divine, la loi de nature ou celle du contrat social � qui d�terminerait les droits et interdits de l'int�r�t individuel vis-�-vis des affaires publiques, mais sur les int�r�ts individuels eux-m�mes, de sorte que " l'int�r�t priv� est le m�me que l'int�r�t public. "

Il n'est pratiquement pas un seul mod�le de la morale bourgeoise qui n'ait �t� anticip� par la magnificence hors pair de la logique de Hobbes. Il donne un portrait presque complet, non pas de l'homme mais du bourgeois, analyse qui en trois cents ans n'a �t� ni d�pass�e ni am�lior�e. " La Raison� n'est rien d'autre que des Comptes " ; " Sujet libre, libre Arbitre... sont des mots... vides de sens; c'est-�-dire Absurdes. " Etre priv� de raison, incapable de v�rit�, sans libre-arbitre � c'est-�-dire incapable de responsabilit� � l'homme est essentiellement une fonction de la soci�t� et sera en cons�quence jug� selon " sa valeur ou [sa] fortune... son prix ; c'est-�-dire pour autant qu'il serait donn� contre l'usage de son pouvoir ". Ce prix est constamment �valu� et r��valu� par la soci�t�, l'" estime des autres " variant selon la loi de l'offre et de la demande.

Pour Hobbes, le pouvoir est le contr�le accumul� qui permet � l'individu de fixer les prix et de moduler l'offre et la demande de mani�re � ce que celles-ci favorisent son profit personnel. L'individu envisagera son profit dans un isolement complet, du point de vue d'une minorit� absolue, pourrait-on dire ; il s'apercevra alors qu'il ne peut �uvrer et satisfaire � son int�r�t sans l'appui d'une quelconque majorit�. Par cons�quent, si l'homme n'est r�ellement motiv� que par ses seuls int�r�ts individuels, la soif de pouvoir doit �tre sa passion fondamentale. C'est elle qui fixe les relations entre individu et soci�t�, et toutes les autres ambitions, richesse, savoir et honneur, en d�coulent elles aussi.

Hobbes souligne que dans la lutte pour le pouvoir comme dans leurs aptitudes inn�es au pouvoir, tous les hommes sont �gaux ; car l'�galit� des hommes entre eux a pour fondement le fait que chaque homme a par nature assez de pouvoir pour en tuer un autre. La ruse peut racheter la faiblesse. Leur �galit� en tant que meurtriers en puissance place tous les hommes dans la m�me ins�curit�, d'o� le besoin d'avoir un Etat. La raison d'�tre de l'Etat est le besoin de s�curit� �prouv� par l'individu, qui se sent menac� par tous ses semblables.

L'aspect crucial du portrait trac� par Hobbes n'est pas du tout ce pessimisme r�aliste qui lui a valu tant d'�loges dans les temps modernes. Car si l'homme �tait vraiment la cr�ature que Hobbes a voulu voir en lui, il serait incapable de constituer le moindre corps politique. Hobbes, en effet, ne parvient pas et d'ailleurs ne cherche pas � � faire entrer nettement cette cr�ature dans une communaut� politique. L'homme de Hobbes n'a aucun devoir de loyaut� envers son pays si celui-ci est vaincu, et il est pardonn� pour toutes ses trahisons si jamais il est fait prisonnier. Ceux qui vivent � l'ext�rieur de son Commonwealth (les esclaves, par exemple) n'ont pas davantage d'obligations envers leurs semblables, et sont au contraire autoris�s � en tuer autant qu'ils peuvent ; tandis que, en revanche, " de r�sister au Glaive du Commonwealth afin de porter secours � un autre homme, coupable ou innocent, aucun homme n'a la Libert� ", autrement dit il n'y a ni solidarit� ni responsabilit� entre l'homme et son prochain. Ce qui les lie est un int�r�t commun qui peut �tre " quelque crime Capital, pour lequel chacun d'entre eux s'attend � mourir " ; dans ce cas, ils ont le droit de " r�sister au Glaive du Commonwealth ", de " se rassembler, et se secourir, et se d�fendre l'un l'autre... Car ils ne font que d�fendre leurs vies ".

Ainsi pour Hobbes, la solidarit� dans telle ou telle forme de communaut� est-elle une affaire temporaire et limit�e qui, pour l'essentiel, ne change rien au caract�re solitaire et priv� de l'individu (qui ne trouve " aucun plaisir mais au contraire mille chagrins dans la fr�quentation de ses semblables, nul pouvoir ne r�ussissant � les tenir tous en respect ") ni ne cr�e de liens permanents entre lui-m�me et ses semblables. C'est comme si le portrait de l'homme de Hobbes trahissait le propos de ce dernier, propos qui est de fournir une base pour son Commonwealth, et qu'il avan�ait � la place un mod�le coh�rent de comportements par le biais desquels toute communaut� v�ritable puisse �tre facilement d�truite. D'o� l'instabilit� inh�rente et avou�e du Commonwealth de Hobbes qui, dans sa conception, pr�voit sa propre dissolution � " quand, � l'occasion d'une guerre (�trang�re ou intestine) les ennemis emportent la Victoire finale... alors le Commonwealth est dissous et chaque homme se trouve libre de se prot�ger " �, instabilit� d'autant plus frappante que le but primordial et r�p�t� de Hobbes �tait d'instaurer un maximum de s�curit� et de stabilit�.

Ce serait commettre une grave injustice envers Hobbes et sa dignit� de philosophe que de consid�rer son portrait de l'homme comme une tentative de r�alisme psychologique ou de v�rit� philosophique. En fait, Hobbes ne s'int�resse ni � l'un ni � l'autre, son seul et unique souci �tant la structure politique elle-m�me, et il d�crit les aspects de l'homme selon les besoins du L�viathan. Au nom du raisonnement et de la persuasion, il pr�sente son sch�ma politique comme s'il partait d'une analyse r�aliste de l'homme, �tre qui " d�sire le pouvoir, encore plus de pouvoir ", et comme s'il s'appuyait sur cette recherche pour concevoir un corps politique id�al pour cet animal assoiff� de pouvoir. Le v�ritable processus, c'est-�-dire le seul processus selon lequel son concept de l'homme ait un sens et d�passe la banalit� manifeste d'une m�chancet� humaine reconnue, est pr�cis�ment tout autre.

Ce corps politique nouveau �tait con�u pour le profit de la nouvelle soci�t� bourgeoise telle qu'elle apparut au cours du dix-septi�me si�cle, et cette peinture de l'homme est une esquisse du type d'homme nouveau qui serait apte � le constituer. Le Commonwealth a pour fondement la d�l�gation du Pouvoir, et non des droits. Il acquiert le monopole de l'assassinat et offre en retour une garantie conditionnelle contre le risque d'�tre assassin�. La s�curit� est assur�e par la loi, qui est une �manation directe du monopole du pouvoir dont jouit l'Etat (et n'est plus �tablie par l'homme en vertu des valeurs humaines du bien et du mal). Et comme cette loi d�coule directement du Pouvoir absolu, elle repr�sente une n�cessit� absolue aux yeux de l'individu qu'elle r�git. En ce qui concerne la loi de l'Etat, � savoir le Pouvoir accumul� par la soci�t� et monopolis� par l'Etat, il n'est plus question de bien ou de mal, mais uniquement d'ob�issance absolue, du conformisme aveugle de la soci�t� bourgeoise.

Priv� de droits politiques, l'individu, pour qui la vie publique et officielle se manifeste sous le manteau de la n�cessit�, acquiert un int�r�t nouveau et croissant pour sa vie priv�e et son destin personnel. Exclu de toute participation � la conduite des affaires publiques qui concernent tous les citoyens, l'individu perd sa place l�gitime dans la soci�t� et son lien naturel avec ses semblables. Il ne peut d�sormais juger sa vie priv�e personnelle que par comparaison avec celle d'autrui, et ses relations avec ses semblables � l'int�rieur de la soci�t� prennent la forme de la comp�tition. Une fois les affaires publiques r�gl�es par l'Etat sous le couvert de la n�cessit�, les carri�res sociales ou politiques des concurrents tombent sous l'empire du hasard. Dans une soci�t� d'individus tous pourvus par la nature d'une �gale aptitude au pouvoir et semblablement prot�g�s les uns des autres par le pouvoir, seul le hasard peut d�cider des vainqueurs.

Selon les crit�res bourgeois, ceux � qui la chance ou le succ�s sont totalement refus�s sont automatiquement ray�s de la comp�tition, laquelle est la vie de la soci�t�. La bonne fortune s'identifie � l'honneur, la mauvaise au m�pris. En d�l�guant ses droits politiques � l'Etat, l'individu lui abandonne �galement ses responsabilit�s sociales : il demande � l'Etat de le soulager du fardeau que repr�sentent les pauvres exactement comme il demande � �tre prot�g� contre les criminels. La diff�rence entre indigent et criminel dispara�t - tous deux �tant des hors-la-loi. Ceux qui n'ont pas de succ�s sont d�pouill�s de la vertu que leur avait l�gu�e la civilisation classique ; ceux qui n'ont pas de chance ne peuvent plus en appeler � la charit� chr�tienne.

Hobbes lib�re tous ceux qui sont bannis de la soci�t� - ceux qui n'ont pas de succ�s, ceux qui n'ont pas de chance, les criminels � de tous leurs devoirs envers la soci�t� et envers l'Etat si ce dernier les ignore. Ils peuvent l�cher la bride � leur soif de pouvoir et sont invit�s � tirer profit de leur aptitude �l�mentaire � tuer, restaurant ainsi cette �galit� naturelle que la soci�t� ne dissimule que par opportunisme. Hobbes pr�voit et justifie l'organisation des d�class�s sociaux en un gang de meurtriers comme issue logique e la philosophie morale de la bourgeoisie.

Etant donn� que le pouvoir est essentiellement et exclusivement le moyen d'arriver � une fin, une communaut� fond�e seulement sur lui doit sombrer dans le calme de l'ordre et de la stabilit� ; sa compl�te s�curit� r�v�le qu'elle est construite sur du sable. C'est seulement en gagnant toujours plus de pouvoir qu'elle peut garantir le statu quo ; c'est uniquement en �tendant constamment son autorit� par le biais du processus d'accumulation du pouvoir qu'elle peut demeurer stable. Le Commonwealth de Hobbes est une structure vacillante qui doit sans cesse se procurer de nouveaux appuis � l'ext�rieur si elle ne veut pas sombrer du jour au lendemain dans l'aveugle, l'insens� chaos des int�r�ts priv�s d'o� elle est issue. Pour justifier la n�cessit� d'accumuler le pouvoir, Hobbes s'appuie sur la th�orie de l'�tat de nature, la " condition de guerre perp�tuelle " de tous contre tous dans laquelle les divers Etats individuels demeurent encore les uns vis-�-vis des autres exactement comme J'�taient leurs sujets respectifs avant de se soumettre � l'autorit� d'un Commonwealth. Cet �tat permanent de guerre potentielle garantit au Commonwealth une esp�rance de permanence parce qu'il donne � l'Etat la possibilit� d'accro�tre son pouvoir aux d�pens des autres Etats.

Ce serait une erreur de prendre � la l�g�re la contradiction manifeste entre le plaidoyer de Hobbes pour la s�curit� de l'individu et l'instabilit� fondamentale de son Commonwealth. L� encore il s'efforce de convaincre, de faire appel � certains instincts de s�curit� fondamentaux dont il savait bien qu'ils ne pourraient survivre, chez les sujets du L�viathan, que sous la forme d'une soumission absolue au pouvoir qui " en impose � tous ", autrement dit � une peur omnipr�sente, irr�pressible - ce qui n'est pas exactement le sentiment caract�ristique d'un homme en s�curit�. Le v�ritable point de d�part de Hobbes est une analyse extr�mement p�n�trante des besoins politiques du nouveau corps social de la bourgeoisie montante, dont la confiance fondamentale en un processus perp�tuel d'accumulation des biens allait bient�t �liminer toute s�curit� individuelle. Hobbes tirait les conclusions n�cessaires des mod�les de comportement social et �conomique quand il proposait ses r�formes r�volutionnaires en mati�re de constitution politique. Il esquissait le seul corps politique possible capable de r�pondre aux besoins et aux int�r�ts d'une classe nouvelle. Ce qu'il donnait, au fond, c'�tait le portrait de l'homme tel qu'il allait devoir devenir et tel qu'il allait devoir se comporter s'il voulait entrer dans le moule de la future soci�t� 'bourgeoise.

L'insistance de Hobbes � vouloir trouver dans le pouvoir le moteur de toutes choses humaines et divines (car m�me le r�gne de Dieu sur les hommes est " le fait, non pas de la Cr�ation...mais de l'Irr�sistible Pouvoir ") d�coulait de la proposition th�oriquement irr�futable selon laquelle une accumulation ind�finie de 'biens doit s'appuyer sur une accumulation ind�finie de pouvoir. Le corollaire philosophique de l'instabilit� fondamentale d'une communaut� fond�e sur le pouvoir est l'image d'un processus historique perp�tuel qui, afin de demeurer en accord avec le d�veloppement constant du pouvoir, se saisit inexorablement des individus, des peuples et, finalement, de l'humanit� enti�re, Le processus illimit� d'accumulation du capital a besoin de la structure politique d' " un Pouvoir illimit� ", si illimit� qu'il puisse prot�ger la propri�t� grandissante en accroissant sans cesse sa puissance, Compte tenu du dynamisme fondamental de la nouvelle classe sociale, il est parfaitement exact qu'" il ne saurait s'assurer du pouvoir et des moyens de vivre bien, dont il jouit pr�sentement, � moins d'en acqu�rir toujours plus ". Cette conclusion ne perd rien de sa logique m�me si, en trois cents ans, il ne s'est trouv� ni un roi pour " convertir cette V�rit� de la Sp�culation en l'Utilit� de la Pratique", ni une bourgeoisie dot�e d'une conscience politique et d'une maturit� �conomique suffisantes pour adopter ouvertement la philosophie du pouvoir de Hobbes.

Ce processus d'accumulation ind�finie du pouvoir indispensable � la protection d'une accumulation ind�finie du capital a suscit� l'id�ologie " progressiste " de la fin du XIXe si�cle et pr�figur� la mont�e de l'imp�rialisme. Ce n'est pas l'illusion na�ve d'une croissance illimit�e de la propri�t�, mais bien la claire conscience que seule l'accumulation du pouvoir pouvait garantir la stabilit� des pr�tendues lois �conomiques, qui ont rendu le progr�s in�luctable. La notion de progr�s du XVIIIe si�cle, telle que la concevait la France pr�-r�volutionnaire, ne faisait la critique du pass� que pour mieux ma�triser le pr�sent et contr�ler l'avenir ; le progr�s trouvait son apog�e dans l'�mancipation de l'homme. Mais cette notion restait loin du progr�s sans fin de la soci�t� bourgeoise, qui non seulement s'oppose � la libert� et � l'autonomie de l'homme, mais qui, de plus, est pr�te � sacrifier tout et tous � des lois historiques pr�tendument supra humaines. " Ce que nous appelons progr�s, c'est le vent... qui guide irr�sistiblement [l'ange de l'histoire] jusque dans le futur auquel il tourne le dos cependant que devant lui l'amas des ruines s'�l�ve jusqu'aux cieux. " ' C'est seulement dans le r�ve de Marx d'une soci�t� sans classes qui, selon les mots de Joyce, allait secouer l'humanit� du cauchemar de l'histoire, qu'une ultime - bien qu'utopique influence du concept du XVIIIe si�cle appara�t encore.

L'homme d'affaires pro-imp�rialiste, que les �toiles ennuyaient parce qu'il ne pouvait pas les annexer, avait vu que le pouvoir organis� au nom du pouvoir engendrait un pouvoir accru. Quand l'accumulation du capital eut atteint ses limites naturelles, nationales, la bourgeoisie comprit que ce serait seulement avec une id�ologie de " l'expansion, tour est l� ", et seulement avec un processus d'accumulation du pouvoir correspondant, que l'on pourrait remettre le vieux moteur en marche. N�anmoins, au moment m�me o� il semblait que le v�ritable principe du mouvement perp�tuel venait d'�tre d�couvert, l'esprit explicitement optimiste de l'id�ologie du progr�s se voyait �branl�. Non que quiconque commen��t � douter du caract�re in�luctable du processus lui-m�me ; mais beaucoup commen�aient � voir ce qui avait effray� Cecil Rhodes, � savoir que la condition humaine et les limitations du globe opposaient un s�rieux obstacle � un processus qui ne pouvait ni cesser ni se stabiliser, mais seulement d�clencher les unes apr�s les autres toute une s�rie de catastrophes destructrices une fois ces limites atteintes.

A l'�poque imp�rialiste, la philosophie du pouvoir devint la philosophie de l'�lite qui d�couvrit bient�t - et fut rapidement pr�te � admettre - que la soif de pouvoir ne saurait �tre �tanch�e que par la destruction. Telle fut la principale raison d'�tre de son nihilisme (particuli�rement manifeste en France au tournant du si�cle, et en Allemagne dans les ann�es 20) qui rempla�ait la foi superstitieuse dans le progr�s par une foi non moins superstitieuse dans la chute, et qui pr�chait l'annihilation automatique avec autant d'enthousiasme qu'en avaient mis les fanatiques du progr�s automatique � pr�cher le caract�re in�luctable des lois �conomiques. Il avait fallu trois si�cles pour que Hobbes, ce grand adorateur du Succ�s, puisse enfin triompher. La R�volution fran�aise en avait �t� pour une part responsable, qui, avec sa conception de l'homme comme l�gislateur et comme citoyen, avait failli r�ussir � emp�cher la bourgeoisie de d�velopper pleinement sa notion de l'histoire comme processus n�cessaire. Cela r�sultait �galement des implications r�volutionnaires du Commonwealth, de sa rupture farouche- avec la tradition occidentale, que Hobbes n'avait pas manqu� de souligner.

Tout homme, toute pens�e qui n'�uvrent ni ne se conforment au but ultime d'un appareil dont le seul but est la g�n�ration et l'accumulation du pouvoir, sont dangereusement g�nants. Hobbes estimait que les livres des " Grecs et des Romains de l'Antiquit� " �taient aussi " nuisibles " que l'enseignement chr�tien d'un " Summum bonum... tel qu'il est dit dans les Livres des vieux Moralistes ", ou que la doctrine du " quoi qu'un homme fasse contre sa conscience, est P�ch� ", ou que " les Lois sont les R�gles du juste et de l'injuste ". La profonde m�fiance de Hobbes � l'�gard de toute la tradition de la pens�e politique occidentale ne doit pas nous surprendre si nous nous souvenons seulement que ce qu'il souhaitait n'�tait ni plus ni moins que la justification de la Tyrannie qui, pour s'�tre exerc�e � plusieurs reprises au cours de l'histoire de l'Occident, n'a cependant jamais connu les honneurs d'un fondement philosophique. Hobbes est fier de reconna�tre que le L�viathan se r�sume en fin de compte � un gouvernement permanent de la tyrannie : " le nom de Tyrannie ne signifie pas autre chose que le nom de Souverainet�... " ; " pour moi, tol�rer une haine d�clar�e de la Tyrannie, c'est tol�rer la haine du Commonwealth en g�n�ral... "

En tant que philosophe, Hobbes avait d�j� pu -d�celer dans l'essor de la bourgeoisie toutes les qualit�s anti-traditionalistes de cette classe nouvelle qui devait mettre plus de trois cents ans � arriver � maturit�. Son L�viathan n'avait rien � voir avec une sp�culation oiseuse sur de nouveaux principes politiques, ni avec la vieille qu�te de la raison telle queue gouverne la communaut� des hommes ; il constituait d�lib�r�ment " la renaissance des cons�quences " d�coulant de l'essor d'une classe nouvelle dans une soci�t� fondamentalement li�e � la propri�t� con�ue comme �l�ment dynamique g�n�rateur d'une propri�t� toujours nouvelle. La fameuse accumulation du capital qui a donn� naissance � la bourgeoisie a chang� les notions m�mes de propri�t� et de richesse : on ne les consid�rait plus d�sormais comme les r�sultats de l'accumulation et de l'acquisition, mais bien comme leurs pr�alables ; la richesse devenait un moyen illimit� de s'enrichir. Etiqueter la bourgeoisie comme classe poss�dante n'est que superficiellement correct, �tant donn� que l'une des caract�ristiques de cette classe �tait que quiconque p�t en faire partie du moment qu'il concevait la vie comme un processus d'enrichissement perp�tuel et consid�rait l'argent comme quelque chose de sacro-saint, qui ne saurait en aucun cas se limiter � un simple bien de consommation.

En elle-m�me, la propri�t� est n�anmoins vou�e � �tre employ�e et consomm�e, et elle s'amenuise donc constamment. La forme de possession la plus radicale, la seule vraiment s�re est la destruction, car seules les choses que nous avons d�truites sont � coup s�r et d�finitivement n�tres. Les poss�dants qui ne consomment pas mais s'acharnent � �tendre leur avoir se heurtent continuellement � une limitation bien f�cheuse, � savoir que les hommes doivent mourir. La mort, voil� la v�ritable raison pour laquelle propri�t� et acquisition ne sauraient tenir lieu d'authentique principe politique. Un syst�me social essentiellement fond� sur la propri�t� est incapable d'aller vers autre chose que la destruction finale de toute forme de propri�t�. Le caract�re limit� de la vie de l'individu est un obstacle aussi s�rieux pour la propri�t� en tant que fondement de la soci�t� que le sont les limites du globe pour l'expansion en tant que fondement du corps politique. Du fait qu'elle transcende les limites de la vie humaine en misant sur une croissance automatique et continue de la richesse au-del� de tous les besoins et de toutes les possibilit�s de consommation personnels imaginables, la propri�t� individuelle est promue au rang d'affaire publique et sort du domaine de la stricte vie priv�e. Les int�r�ts priv�s, qui sont par nature temporaires, limit�s par l'esp�rance de vie naturelle de l'homme, peuvent d�sormais chercher refuge dans la sph�re des affaires publiques et leur emprunter la p�rennit� indispensable � l'accumulation continue, Il semble ainsi se cr�er une soci�t� tr�s proche de celle des fourmis et des abeilles, o� " le bien Commun ne diff�re pas du bien Priv� ; leur nature les poussant � satisfaire leur profit personnel, elles �uvrent du m�me coup au profit commun ".

Comme les hommes ne sont n�anmoins ni fourmis ni abeilles, tout cela n'est qu'illusion. La vie publique prend l'aspect fallacieux d'une somme d'int�r�ts priv�s comme si ces int�r�ts pouvaient suffire � cr�er une qualit� nouvelle par le simple fait de s'additionner. Tous les concepts politiques pr�tendument lib�raux (c'est-�-dire toutes les notions politiques pr�-imp�rialistes de la bourgeoisie) - tel celui d'une comp�tition illimit�e r�gl�e par quelque secret �quilibre d�coulant myst�rieusement de la somme totale des activit�s en comp�tition, celui de la qu�te d'un " int�r�t personnel �clair� " comme juste vertu politique, ou celui d'un progr�s illimit� contenu dans la simple succession des �v�nements - tous ces concepts ont un point en commun : ils mettent tout simplement bout � bout les vies priv�es et les mod�les de comportement individuels et pr�sentent cette somme comme lois historiques, �conomiques ou politiques. Les concepts lib�raux, qui expriment la m& fiance instinctive et l'hostilit� fonci�re de la bourgeoisie � l'�gard des affaires publiques, ne sont toutefois qu'un compromis momentan� entre les vieux principes de la culture occidentale et la foi de la classe nouvelle dans la propri�t� en tant que principe dynamique CH soi. Les anciennes valeurs finissent par perdre tant de terrain que la richesse et sa croissance automatique se substituent en r�alit� � l'action politique.

Bien que jamais reconnu officiellement, Hobbes fut le v�ritable philosophe de la bourgeoisie, parce qu'il avait compris que seule la prise de pouvoir politique peut garantir l'acquisition de la richesse con�ue comme processus perp�tuel, car le processus d'accumulation doit t�t ou tard d�truire les limites territoriales existantes. Il avait devin� qu'une soci�t� qui s'�tait engag�e sur la voie de l'acquisition perp�tuelle devait mettre sur pied une organisation politique dynamique, capable de produire � son tour un Processus perp�tuel de g�n�ration du pouvoir. Il sut m�me, par la seule puissance de son imagination, esquisser les principaux traits psychologiques du nouveau type d'homme capable de s'adapter � une telle soci�t� et � son tyrannique cor politique. Il devina que ce nouveau type humain devrait n�cessairement idol�trer le pouvoir lui-m�me, qu'il se flatterait d'�tre trait� d'animal assoiff� de pouvoir, alors qu'en fait la soci�t� le contraindrait � se d�mettre de toutes ses forces, vertus et vices naturels, pour faire de lui ce pauvre type qui n'a m�me pas le droit de s'�lever contre la tyrannie et qui, loin de lutter pour le pouvoir, se soumet � n'importe quel gouvernement en place et ne bronche m�me pas quand son meilleur ami tombe, victime innocente, sous le coup d'une incompr�hensible raison d'Etat.

Car un Commonwealth fond� sur le pouvoir accumul� et monopolis� de tous ses membres individuels laisse n�cessairement chacun impuissant, priv� de ses facult�s naturelles et humaines. Ce r�gime le laisse d�grad�, simple rouage de la machine � accumuler le pouvoir ; libre � lui de se consoler avec de sublimes pens�es sur le destin supr�me de cette machine, construite de telle sorte qu'elle puisse d�vorer le globe en ob�issant simplement � sa propre loi interne.

L'ultime objectif destructeur de ce Commonwealth est au moins indiqu� par l'interpr�tation philosophique de l'�galit� humaine comme " �galit� dans l'aptitude " � tuer. Vivant avec toutes les autres nations " dans une situation de conflit perp�tuel et, aux confins de l'affrontement, ses fronti�res en armes et ses canons de toutes parts point�s sur ses voisins ", ce Commonwealth n'a d'autre r�gle de conduite que celle qui " concourt le plus � son profit " et il d�vorera peu � peu les structures les plus faibles jusqu'� ce qu'il en arrive � une ultime guerre " qui fixera le sort de chaque homme dans la Victoire ou dans la Mort".

" Victoire ou Mort " : fort de cela, le L�viathan peut certes balayer toutes les protections politiques qui accompagnent l'existence des autres peuples et peut englober la terre enti�re dans sa tyrannie. Mais quand est venue la derni�re guerre et qu'� chaque homme est �chu son destin, il ne s'en instaure pas pour autant sur terre une paix ultime : la machine � accumuler le pouvoir, sans qui l'expansion continue n'aurait pu �tre men�e � bien, a encore besoin d'une proie � d�vorer dans son fonctionnement perp�tuel. Si le dernier Commonwealth victorieux n'est pas en mesure de se mettre � " annexer les plan�tes ", il n'a plus qu'� se d�truire lui-m�me afin de reprendre � son origine le processus perp�tuel de g�n�ration du pouvoir.

(Extrait de L'imp�rialisme, deuxi�me partie des Origines du totalitarisme, �ditions du Seuil, collection Points)




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