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Il est significatif que les champions modernes du
pouvoir se trouvent en accord total avec la philosophie de l'unique grand
penseur qui pr�tendit jamais tirer le bien public des int�r�ts priv�s, et qui
au nom du bien priv�, imagina et �chafauda l'id�e d'un Commonwealth qui aurait
pour base et pour fin ultime l'accumulation du pouvoir. Hobbes est en effet le
seul grand philosophe que la bourgeoisie puisse revendiquer � juste titre comme
exclusivement sien, m�me si la classe bourgeoise a mis longtemps � reconna�tre
ses principes. Dans son L�viathan, Hobbes exposait la seule th�orie
politique selon laquelle l'Etat ne se fonderait pas sur une quelconque loi
constitutive � la loi divine, la loi de nature ou celle du contrat social � qui
d�terminerait les droits et interdits de l'int�r�t individuel vis-�-vis des
affaires publiques, mais sur les int�r�ts individuels eux-m�mes, de sorte que
" l'int�r�t priv� est le m�me que l'int�r�t public. "
Il n'est pratiquement pas un seul mod�le de la
morale bourgeoise qui n'ait �t� anticip� par la magnificence hors pair de la
logique de Hobbes. Il donne un portrait presque complet, non pas de l'homme
mais du bourgeois, analyse qui en trois cents ans n'a �t� ni d�pass�e ni
am�lior�e. " La Raison� n'est rien d'autre que des Comptes " ; " Sujet libre, libre
Arbitre... sont des mots... vides de sens; c'est-�-dire Absurdes. " Etre
priv� de raison, incapable de v�rit�, sans libre-arbitre � c'est-�-dire
incapable de responsabilit� � l'homme est essentiellement une fonction de la
soci�t� et sera en cons�quence jug� selon " sa valeur ou [sa]
fortune... son prix ; c'est-�-dire pour autant qu'il serait donn� contre
l'usage de son pouvoir ". Ce prix est constamment �valu� et r��valu� par
la soci�t�, l'" estime des autres " variant selon la loi de l'offre
et de la demande.
Pour Hobbes, le pouvoir est le contr�le accumul�
qui permet � l'individu de fixer les prix et de moduler l'offre et la demande
de mani�re � ce que celles-ci favorisent son profit personnel. L'individu
envisagera son profit dans un isolement complet, du point de vue d'une minorit�
absolue, pourrait-on dire ; il s'apercevra alors qu'il ne peut �uvrer et
satisfaire � son int�r�t sans l'appui d'une quelconque majorit�. Par
cons�quent, si l'homme n'est r�ellement motiv� que par ses seuls int�r�ts
individuels, la soif de pouvoir doit �tre sa passion fondamentale. C'est elle
qui fixe les relations entre individu et soci�t�, et toutes les autres
ambitions, richesse, savoir et honneur, en d�coulent elles aussi.
Hobbes souligne que dans la lutte pour le pouvoir
comme dans leurs aptitudes inn�es au pouvoir, tous les hommes sont �gaux ; car
l'�galit� des hommes entre eux a pour fondement le fait que chaque homme a par
nature assez de pouvoir pour en tuer un autre. La ruse peut racheter la
faiblesse. Leur �galit� en tant que meurtriers en puissance place tous les
hommes dans la m�me ins�curit�, d'o� le besoin d'avoir un Etat. La raison
d'�tre de l'Etat est le besoin de s�curit� �prouv� par l'individu, qui se sent
menac� par tous ses semblables.
L'aspect crucial du portrait trac� par Hobbes
n'est pas du tout ce pessimisme r�aliste qui lui a valu tant d'�loges dans les
temps modernes. Car si l'homme �tait vraiment la cr�ature que Hobbes a voulu
voir en lui, il serait incapable de constituer le moindre corps politique.
Hobbes, en effet, ne parvient pas et d'ailleurs ne cherche pas � � faire entrer
nettement cette cr�ature dans une communaut� politique. L'homme de Hobbes n'a
aucun devoir de loyaut� envers son pays si celui-ci est vaincu, et il est
pardonn� pour toutes ses trahisons si jamais il est fait prisonnier. Ceux qui
vivent � l'ext�rieur de son Commonwealth (les esclaves, par exemple) n'ont pas
davantage d'obligations envers leurs semblables, et sont au contraire autoris�s
� en tuer autant qu'ils peuvent ; tandis que, en revanche, " de r�sister
au Glaive du Commonwealth afin de porter secours � un autre homme, coupable ou
innocent, aucun homme n'a la
Libert� ", autrement dit il n'y a ni solidarit� ni
responsabilit� entre l'homme et son prochain. Ce qui les lie est un int�r�t
commun qui peut �tre " quelque crime Capital, pour lequel chacun d'entre
eux s'attend � mourir " ; dans ce cas, ils ont le droit de " r�sister
au Glaive du Commonwealth ", de " se rassembler, et se
secourir, et se d�fendre l'un l'autre... Car ils ne font que d�fendre leurs
vies ".
Ainsi pour Hobbes, la solidarit� dans telle ou
telle forme de communaut� est-elle une affaire temporaire et limit�e qui, pour
l'essentiel, ne change rien au caract�re solitaire et priv� de l'individu (qui
ne trouve " aucun plaisir mais au contraire mille chagrins dans la
fr�quentation de ses semblables, nul pouvoir ne r�ussissant � les tenir tous en
respect ") ni ne cr�e de liens permanents entre lui-m�me et ses
semblables. C'est comme si le portrait de l'homme de Hobbes trahissait le
propos de ce dernier, propos qui est de fournir une base pour son Commonwealth,
et qu'il avan�ait � la place un mod�le coh�rent de comportements par le biais
desquels toute communaut� v�ritable puisse �tre facilement d�truite. D'o�
l'instabilit� inh�rente et avou�e du Commonwealth de Hobbes qui, dans sa
conception, pr�voit sa propre dissolution � " quand, � l'occasion d'une
guerre (�trang�re ou intestine) les ennemis emportent la Victoire finale... alors
le Commonwealth est dissous et chaque homme se trouve libre de se prot�ger
" �, instabilit� d'autant plus frappante que le but primordial et r�p�t�
de Hobbes �tait d'instaurer un maximum de s�curit� et de stabilit�.
Ce serait commettre une grave injustice envers
Hobbes et sa dignit� de philosophe que de consid�rer son portrait de l'homme
comme une tentative de r�alisme psychologique ou de v�rit� philosophique. En
fait, Hobbes ne s'int�resse ni � l'un ni � l'autre, son seul et unique souci
�tant la structure politique elle-m�me, et il d�crit les aspects de l'homme
selon les besoins du L�viathan. Au nom du raisonnement et de la
persuasion, il pr�sente son sch�ma politique comme s'il partait d'une analyse
r�aliste de l'homme, �tre qui " d�sire le pouvoir, encore plus de pouvoir
", et comme s'il s'appuyait sur cette recherche pour concevoir un corps
politique id�al pour cet animal assoiff� de pouvoir. Le v�ritable processus,
c'est-�-dire le seul processus selon lequel son concept de l'homme ait un sens
et d�passe la banalit� manifeste d'une m�chancet� humaine reconnue, est
pr�cis�ment tout autre.
Ce corps politique nouveau �tait con�u pour le
profit de la nouvelle soci�t� bourgeoise telle qu'elle apparut au cours du
dix-septi�me si�cle, et cette peinture de l'homme est une esquisse du type
d'homme nouveau qui serait apte � le constituer. Le Commonwealth a pour
fondement la d�l�gation du Pouvoir, et non des droits. Il acquiert le monopole
de l'assassinat et offre en retour une garantie conditionnelle contre le risque
d'�tre assassin�. La s�curit� est assur�e par la loi, qui est une �manation
directe du monopole du pouvoir dont jouit l'Etat (et n'est plus �tablie par
l'homme en vertu des valeurs humaines du bien et du mal). Et comme cette loi
d�coule directement du Pouvoir absolu, elle repr�sente une n�cessit� absolue
aux yeux de l'individu qu'elle r�git. En ce qui concerne la loi de l'Etat, �
savoir le Pouvoir accumul� par la soci�t� et monopolis� par l'Etat, il n'est plus
question de bien ou de mal, mais uniquement d'ob�issance absolue, du
conformisme aveugle de la soci�t� bourgeoise.
Priv� de droits politiques, l'individu, pour qui
la vie publique et officielle se manifeste sous le manteau de la n�cessit�,
acquiert un int�r�t nouveau et croissant pour sa vie priv�e et son destin
personnel. Exclu de toute participation � la conduite des affaires publiques
qui concernent tous les citoyens, l'individu perd sa place l�gitime dans la
soci�t� et son lien naturel avec ses semblables. Il ne peut d�sormais juger sa
vie priv�e personnelle que par comparaison avec celle d'autrui, et ses
relations avec ses semblables � l'int�rieur de la soci�t� prennent la forme de
la comp�tition. Une fois les affaires publiques r�gl�es par l'Etat sous le
couvert de la n�cessit�, les carri�res sociales ou politiques des concurrents
tombent sous l'empire du hasard. Dans une soci�t� d'individus tous pourvus par
la nature d'une �gale aptitude au pouvoir et semblablement prot�g�s les uns des
autres par le pouvoir, seul le hasard peut d�cider des vainqueurs.
Selon les crit�res bourgeois, ceux � qui la
chance ou le succ�s sont totalement refus�s sont automatiquement ray�s de la
comp�tition, laquelle est la vie de la soci�t�. La bonne fortune s'identifie �
l'honneur, la mauvaise au m�pris. En d�l�guant ses droits politiques � l'Etat,
l'individu lui abandonne �galement ses responsabilit�s sociales : il demande �
l'Etat de le soulager du fardeau que repr�sentent les pauvres exactement comme
il demande � �tre prot�g� contre les criminels. La diff�rence entre indigent et
criminel dispara�t - tous deux �tant des hors-la-loi. Ceux qui n'ont pas de
succ�s sont d�pouill�s de la vertu que leur avait l�gu�e la civilisation
classique ; ceux qui n'ont pas de chance ne peuvent plus en appeler � la
charit� chr�tienne.
Hobbes lib�re tous ceux qui sont bannis de la
soci�t� - ceux qui n'ont pas de succ�s, ceux qui n'ont pas de chance, les
criminels � de tous leurs devoirs envers la soci�t� et envers l'Etat si ce
dernier les ignore. Ils peuvent l�cher la bride � leur soif de pouvoir et sont
invit�s � tirer profit de leur aptitude �l�mentaire � tuer, restaurant ainsi
cette �galit� naturelle que la soci�t� ne dissimule que par opportunisme.
Hobbes pr�voit et justifie l'organisation des d�class�s sociaux en un gang de
meurtriers comme issue logique e la philosophie morale de la bourgeoisie.
Etant donn� que le pouvoir est essentiellement et
exclusivement le moyen d'arriver � une fin, une communaut� fond�e seulement sur
lui doit sombrer dans le calme de l'ordre et de la stabilit� ; sa compl�te
s�curit� r�v�le qu'elle est construite sur du sable. C'est seulement en gagnant
toujours plus de pouvoir qu'elle peut garantir le statu quo ; c'est uniquement
en �tendant constamment son autorit� par le biais du processus d'accumulation
du pouvoir qu'elle peut demeurer stable. Le Commonwealth de Hobbes est une
structure vacillante qui doit sans cesse se procurer de nouveaux appuis �
l'ext�rieur si elle ne veut pas sombrer du jour au lendemain dans l'aveugle,
l'insens� chaos des int�r�ts priv�s d'o� elle est issue. Pour justifier la
n�cessit� d'accumuler le pouvoir, Hobbes s'appuie sur la th�orie de l'�tat de
nature, la " condition de guerre perp�tuelle " de tous contre tous
dans laquelle les divers Etats individuels demeurent encore les uns vis-�-vis
des autres exactement comme J'�taient leurs sujets respectifs avant de se
soumettre � l'autorit� d'un Commonwealth. Cet �tat permanent de guerre
potentielle garantit au Commonwealth une esp�rance de permanence parce qu'il
donne � l'Etat la possibilit� d'accro�tre son pouvoir aux d�pens des autres
Etats.
Ce serait une erreur de prendre � la l�g�re la
contradiction manifeste entre le plaidoyer de Hobbes pour la s�curit� de
l'individu et l'instabilit� fondamentale de son Commonwealth. L� encore il
s'efforce de convaincre, de faire appel � certains instincts de s�curit�
fondamentaux dont il savait bien qu'ils ne pourraient survivre, chez les sujets
du L�viathan, que sous la forme d'une soumission absolue au pouvoir qui "
en impose � tous ", autrement dit � une peur omnipr�sente, irr�pressible -
ce qui n'est pas exactement le sentiment caract�ristique d'un homme en
s�curit�. Le v�ritable point de d�part de Hobbes est une analyse extr�mement
p�n�trante des besoins politiques du nouveau corps social de la bourgeoisie
montante, dont la confiance fondamentale en un processus perp�tuel
d'accumulation des biens allait bient�t �liminer toute s�curit� individuelle.
Hobbes tirait les conclusions n�cessaires des mod�les de comportement social et
�conomique quand il proposait ses r�formes r�volutionnaires en mati�re de
constitution politique. Il esquissait le seul corps politique possible capable
de r�pondre aux besoins et aux int�r�ts d'une classe nouvelle. Ce qu'il donnait,
au fond, c'�tait le portrait de l'homme tel qu'il allait devoir devenir et tel
qu'il allait devoir se comporter s'il voulait entrer dans le moule de la future
soci�t� 'bourgeoise.
L'insistance de Hobbes � vouloir trouver dans le
pouvoir le moteur de toutes choses humaines et divines (car m�me le r�gne de
Dieu sur les hommes est " le fait, non pas de la Cr�ation...mais de
l'Irr�sistible Pouvoir ") d�coulait de la proposition th�oriquement
irr�futable selon laquelle une accumulation ind�finie de 'biens doit s'appuyer
sur une accumulation ind�finie de pouvoir. Le corollaire philosophique de
l'instabilit� fondamentale d'une communaut� fond�e sur le pouvoir est l'image
d'un processus historique perp�tuel qui, afin de demeurer en accord avec le
d�veloppement constant du pouvoir, se saisit inexorablement des individus, des
peuples et, finalement, de l'humanit� enti�re, Le processus illimit�
d'accumulation du capital a besoin de la structure politique d' " un
Pouvoir illimit� ", si illimit� qu'il puisse prot�ger la propri�t�
grandissante en accroissant sans cesse sa puissance, Compte tenu du dynamisme
fondamental de la nouvelle classe sociale, il est parfaitement exact qu'"
il ne saurait s'assurer du pouvoir et des moyens de vivre bien, dont il jouit
pr�sentement, � moins d'en acqu�rir toujours plus ". Cette conclusion ne
perd rien de sa logique m�me si, en trois cents ans, il ne s'est trouv� ni un
roi pour " convertir cette V�rit� de la Sp�culation en
l'Utilit� de la Pratique", ni une bourgeoisie dot�e d'une conscience politique et d'une maturit�
�conomique suffisantes pour adopter ouvertement la philosophie du pouvoir de
Hobbes.
Ce processus d'accumulation ind�finie du pouvoir
indispensable � la protection d'une accumulation ind�finie du capital a suscit�
l'id�ologie " progressiste " de la fin du XIXe si�cle et
pr�figur� la mont�e de l'imp�rialisme. Ce n'est pas l'illusion na�ve d'une
croissance illimit�e de la propri�t�, mais bien la claire conscience que seule
l'accumulation du pouvoir pouvait garantir la stabilit� des pr�tendues lois
�conomiques, qui ont rendu le progr�s in�luctable. La notion de progr�s du
XVIIIe si�cle, telle que la concevait la France pr�-r�volutionnaire,
ne faisait la critique du pass� que pour mieux ma�triser le pr�sent et
contr�ler l'avenir ; le progr�s trouvait son apog�e dans l'�mancipation de
l'homme. Mais cette notion restait loin du progr�s sans fin de la soci�t�
bourgeoise, qui non seulement s'oppose � la libert� et � l'autonomie de
l'homme, mais qui, de plus, est pr�te � sacrifier tout et tous � des lois
historiques pr�tendument supra humaines. " Ce que nous appelons progr�s,
c'est le vent... qui guide irr�sistiblement [l'ange de l'histoire] jusque dans
le futur auquel il tourne le dos cependant que devant lui l'amas des ruines s'�l�ve
jusqu'aux cieux. " ' C'est seulement dans le r�ve de Marx d'une soci�t�
sans classes qui, selon les mots de Joyce, allait secouer l'humanit� du
cauchemar de l'histoire, qu'une ultime - bien qu'utopique influence du concept
du XVIIIe si�cle appara�t encore.
L'homme d'affaires pro-imp�rialiste, que les
�toiles ennuyaient parce qu'il ne pouvait pas les annexer, avait vu que le
pouvoir organis� au nom du pouvoir engendrait un pouvoir accru. Quand
l'accumulation du capital eut atteint ses limites naturelles, nationales, la
bourgeoisie comprit que ce serait seulement avec une id�ologie de "
l'expansion, tour est l� ", et seulement avec un processus d'accumulation
du pouvoir correspondant, que l'on pourrait remettre le vieux moteur en marche.
N�anmoins, au moment m�me o� il semblait que le v�ritable principe du mouvement
perp�tuel venait d'�tre d�couvert, l'esprit explicitement optimiste de
l'id�ologie du progr�s se voyait �branl�. Non que quiconque commen��t � douter
du caract�re in�luctable du processus lui-m�me ; mais beaucoup commen�aient �
voir ce qui avait effray� Cecil Rhodes, � savoir que la condition humaine et
les limitations du globe opposaient un s�rieux obstacle � un processus qui ne
pouvait ni cesser ni se stabiliser, mais seulement d�clencher les unes apr�s
les autres toute une s�rie de catastrophes destructrices une fois ces limites
atteintes.
A l'�poque imp�rialiste, la philosophie du
pouvoir devint la philosophie de l'�lite qui d�couvrit bient�t - et fut
rapidement pr�te � admettre - que la soif de pouvoir ne saurait �tre �tanch�e
que par la destruction. Telle fut la principale raison d'�tre de son nihilisme
(particuli�rement manifeste en France au tournant du si�cle, et en Allemagne
dans les ann�es 20) qui rempla�ait la foi superstitieuse dans le progr�s par
une foi non moins superstitieuse dans la chute, et qui pr�chait l'annihilation
automatique avec autant d'enthousiasme qu'en avaient mis les fanatiques du
progr�s automatique � pr�cher le caract�re in�luctable des lois �conomiques. Il
avait fallu trois si�cles pour que Hobbes, ce grand adorateur du Succ�s, puisse
enfin triompher. La
R�volution fran�aise en avait �t� pour une part responsable,
qui, avec sa conception de l'homme comme l�gislateur et comme citoyen, avait
failli r�ussir � emp�cher la bourgeoisie de d�velopper pleinement sa notion de
l'histoire comme processus n�cessaire. Cela r�sultait �galement des
implications r�volutionnaires du Commonwealth, de sa rupture farouche- avec la
tradition occidentale, que Hobbes n'avait pas manqu� de souligner.
Tout homme, toute pens�e qui n'�uvrent ni ne se
conforment au but ultime d'un appareil dont le seul but est la g�n�ration et
l'accumulation du pouvoir, sont dangereusement g�nants. Hobbes estimait que les
livres des " Grecs et des Romains de l'Antiquit� " �taient aussi
" nuisibles " que l'enseignement chr�tien d'un " Summum bonum...
tel qu'il est dit dans les Livres des vieux Moralistes ", ou que la
doctrine du " quoi qu'un homme fasse contre sa conscience, est P�ch� ",
ou que " les Lois sont les R�gles du juste et de l'injuste ". La
profonde m�fiance de Hobbes � l'�gard de toute la tradition de la pens�e
politique occidentale ne doit pas nous surprendre si nous nous souvenons
seulement que ce qu'il souhaitait n'�tait ni plus ni moins que la justification
de la Tyrannie qui, pour s'�tre exerc�e � plusieurs reprises au cours de l'histoire de
l'Occident, n'a cependant jamais connu les honneurs d'un fondement
philosophique. Hobbes est fier de reconna�tre que le L�viathan se r�sume en fin
de compte � un gouvernement permanent de la tyrannie : " le nom de
Tyrannie ne signifie pas autre chose que le nom de Souverainet�... " ;
" pour moi, tol�rer une haine d�clar�e de la Tyrannie, c'est tol�rer
la haine du Commonwealth en g�n�ral... "
En tant que philosophe, Hobbes avait d�j� pu
-d�celer dans l'essor de la bourgeoisie toutes les qualit�s
anti-traditionalistes de cette classe nouvelle qui devait mettre plus de trois
cents ans � arriver � maturit�. Son L�viathan n'avait rien � voir avec une
sp�culation oiseuse sur de nouveaux principes politiques, ni avec la vieille
qu�te de la raison telle queue gouverne la communaut� des hommes ; il
constituait d�lib�r�ment " la renaissance des cons�quences "
d�coulant de l'essor d'une classe nouvelle dans une soci�t� fondamentalement
li�e � la propri�t� con�ue comme �l�ment dynamique g�n�rateur d'une propri�t�
toujours nouvelle. La fameuse accumulation du capital qui a donn� naissance �
la bourgeoisie a chang� les notions m�mes de propri�t� et de richesse : on ne
les consid�rait plus d�sormais comme les r�sultats de l'accumulation et de
l'acquisition, mais bien comme leurs pr�alables ; la richesse devenait un moyen
illimit� de s'enrichir. Etiqueter la bourgeoisie comme classe poss�dante n'est
que superficiellement correct, �tant donn� que l'une des caract�ristiques de
cette classe �tait que quiconque p�t en faire partie du moment qu'il concevait
la vie comme un processus d'enrichissement perp�tuel et consid�rait l'argent
comme quelque chose de sacro-saint, qui ne saurait en aucun cas se limiter � un
simple bien de consommation.
En elle-m�me, la propri�t� est n�anmoins vou�e �
�tre employ�e et consomm�e, et elle s'amenuise donc constamment. La forme de
possession la plus radicale, la seule vraiment s�re est la destruction, car
seules les choses que nous avons d�truites sont � coup s�r et d�finitivement
n�tres. Les poss�dants qui ne consomment pas mais s'acharnent � �tendre leur
avoir se heurtent continuellement � une limitation bien f�cheuse, � savoir que
les hommes doivent mourir. La mort, voil� la v�ritable raison pour laquelle
propri�t� et acquisition ne sauraient tenir lieu d'authentique principe
politique. Un syst�me social essentiellement fond� sur la propri�t� est
incapable d'aller vers autre chose que la destruction finale de toute forme de
propri�t�. Le caract�re limit� de la vie de l'individu est un obstacle aussi
s�rieux pour la propri�t� en tant que fondement de la soci�t� que le sont les
limites du globe pour l'expansion en tant que fondement du corps politique. Du
fait qu'elle transcende les limites de la vie humaine en misant sur une
croissance automatique et continue de la richesse au-del� de tous les besoins
et de toutes les possibilit�s de consommation personnels imaginables, la
propri�t� individuelle est promue au rang d'affaire publique et sort du domaine
de la stricte vie priv�e. Les int�r�ts priv�s, qui sont par nature temporaires,
limit�s par l'esp�rance de vie naturelle de l'homme, peuvent d�sormais chercher
refuge dans la sph�re des affaires publiques et leur emprunter la p�rennit�
indispensable � l'accumulation continue, Il semble ainsi se cr�er une soci�t�
tr�s proche de celle des fourmis et des abeilles, o� " le bien Commun ne
diff�re pas du bien Priv� ; leur nature les poussant � satisfaire leur profit personnel,
elles �uvrent du m�me coup au profit commun ".
Comme les hommes ne sont n�anmoins ni fourmis ni
abeilles, tout cela n'est qu'illusion. La vie publique prend l'aspect
fallacieux d'une somme d'int�r�ts priv�s comme si ces int�r�ts pouvaient
suffire � cr�er une qualit� nouvelle par le simple fait de s'additionner. Tous
les concepts politiques pr�tendument lib�raux (c'est-�-dire toutes les notions
politiques pr�-imp�rialistes de la bourgeoisie) - tel celui d'une comp�tition
illimit�e r�gl�e par quelque secret �quilibre d�coulant myst�rieusement de la
somme totale des activit�s en comp�tition, celui de la qu�te d'un "
int�r�t personnel �clair� " comme juste vertu politique, ou celui d'un
progr�s illimit� contenu dans la simple succession des �v�nements - tous ces
concepts ont un point en commun : ils mettent tout simplement bout � bout les
vies priv�es et les mod�les de comportement individuels et pr�sentent cette
somme comme lois historiques, �conomiques ou politiques. Les concepts lib�raux,
qui expriment la m& fiance instinctive et l'hostilit� fonci�re de la
bourgeoisie � l'�gard des affaires publiques, ne sont toutefois qu'un compromis
momentan� entre les vieux principes de la culture occidentale et la foi de la
classe nouvelle dans la propri�t� en tant que principe dynamique CH soi. Les
anciennes valeurs finissent par perdre tant de terrain que la richesse et sa
croissance automatique se substituent en r�alit� � l'action politique.
Bien que jamais reconnu officiellement, Hobbes
fut le v�ritable philosophe de la bourgeoisie, parce qu'il avait compris que
seule la prise de pouvoir politique peut garantir l'acquisition de la richesse
con�ue comme processus perp�tuel, car le processus d'accumulation doit t�t ou
tard d�truire les limites territoriales existantes. Il avait devin� qu'une
soci�t� qui s'�tait engag�e sur la voie de l'acquisition perp�tuelle devait
mettre sur pied une organisation politique dynamique, capable de produire � son
tour un Processus perp�tuel de g�n�ration du pouvoir. Il sut m�me, par la seule
puissance de son imagination, esquisser les principaux traits psychologiques du
nouveau type d'homme capable de s'adapter � une telle soci�t� et � son
tyrannique cor politique. Il devina que ce nouveau type humain devrait
n�cessairement idol�trer le pouvoir lui-m�me, qu'il se flatterait d'�tre trait�
d'animal assoiff� de pouvoir, alors qu'en fait la soci�t� le contraindrait � se
d�mettre de toutes ses forces, vertus et vices naturels, pour faire de lui ce
pauvre type qui n'a m�me pas le droit de s'�lever contre la tyrannie et qui,
loin de lutter pour le pouvoir, se soumet � n'importe quel gouvernement en
place et ne bronche m�me pas quand son meilleur ami tombe, victime innocente,
sous le coup d'une incompr�hensible raison d'Etat.
Car un Commonwealth fond� sur le pouvoir accumul�
et monopolis� de tous ses membres individuels laisse n�cessairement chacun
impuissant, priv� de ses facult�s naturelles et humaines. Ce r�gime le laisse
d�grad�, simple rouage de la machine � accumuler le pouvoir ; libre � lui de se
consoler avec de sublimes pens�es sur le destin supr�me de cette machine,
construite de telle sorte qu'elle puisse d�vorer le globe en ob�issant
simplement � sa propre loi interne.
L'ultime objectif destructeur de ce Commonwealth
est au moins indiqu� par l'interpr�tation philosophique de l'�galit� humaine
comme " �galit� dans l'aptitude " � tuer. Vivant avec toutes les
autres nations " dans une situation de conflit perp�tuel et, aux confins
de l'affrontement, ses fronti�res en armes et ses canons de toutes parts
point�s sur ses voisins ", ce Commonwealth n'a d'autre r�gle de conduite
que celle qui " concourt le plus � son profit " et il d�vorera peu �
peu les structures les plus faibles jusqu'� ce qu'il en arrive � une ultime
guerre " qui fixera le sort de chaque homme dans la Victoire ou dans la Mort".
" Victoire ou Mort " : fort de cela, le
L�viathan peut certes balayer toutes les protections politiques qui
accompagnent l'existence des autres peuples et peut englober la terre enti�re
dans sa tyrannie. Mais quand est venue la derni�re guerre et qu'� chaque homme
est �chu son destin, il ne s'en instaure pas pour autant sur terre une paix
ultime : la machine � accumuler le pouvoir, sans qui l'expansion continue
n'aurait pu �tre men�e � bien, a encore besoin d'une proie � d�vorer dans son
fonctionnement perp�tuel. Si le dernier Commonwealth victorieux n'est pas en
mesure de se mettre � " annexer les plan�tes ", il n'a plus qu'� se
d�truire lui-m�me afin de reprendre � son origine le processus perp�tuel de g�n�ration
du pouvoir.
(Extrait de L'imp�rialisme, deuxi�me
partie des Origines du totalitarisme, �ditions du Seuil, collection Points)
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