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  Post� le lundi 27 ao�t 2007 @ 22:14:27 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Révolution(-naires)In Le Socialisme des intellectuels, pp. 223 � 256. Textes choisis, traduits et pr�sent�s par Alexandre Skirda - Points/Politique, Le Seuil, 1979



LE COUP D��TAT D�OCTOBRE

Durant toutes les p�riodes de d�veloppement du marxisme, la th�se affirmant que le premier pas de l��mancipation de la classe ouvri�re consistait en la conqu�te du pouvoir est rest�e in�branlable et inchang�e. La social-d�mocratie a quelque peu banalis� cette th�se par sa politique, en pr�nant, comme seul moyen de conqu�te du pouvoir d��tat, la lutte pacifique du parlementarisme. D�sormais, n�importe quel bolchevik reconna�tra, vraisemblablement sans difficult�, que la � domination du prol�tariat � ne s�obtient pas par la lutte pacifique l�gale, que cela n�a pour r�sultat que de rendre la social-d�mocratie elle-m�me pacifique et l�galiste, et la conduit � pr�sent � aider partout les gouvernements � mener une guerre de pillage, et � pousser les masses ouvri�res de diff�rents pays � s�entre-tuer. Le bolchevisme a restaur� la � puret� � originelle de la formule de conqu�te du pouvoir de Marx, non seulement dans sa propagande mais �galement dans les faits.

Le pouvoir ne peut �tre conquis par une voie pacifique, mais par la violence, au moyen d�insurrections g�n�rales du peuple. Voil� ce qu�a d�montr� le bolchevisme � la face du monde socialiste ; il l�a d�montr�, personne n�en disconviendra, avec une �vidence et une certitude des plus brillantes. Toutefois, l�affirmation des bolcheviks tendant � pr�senter leur conqu�te du pouvoir comme la dictature, la domination de la classe ouvri�re, n�est en fait qu�une des nombreuses fables que le socialisme invente tout au long de son histoire.

Bien que les bolcheviks aient reni� l�esprit de conciliation de la social-d�mocratie, la domination de la classe ouvri�re s�obtient chez eux, aussi rapidement et simplement que la domination parlementaire chez les Scheidemann. Les uns et les autres promettent � la classe ouvri�re sa domination, tout en la laissant dans les m�mes conditions de servitude, et en la faisant coexister avec la bourgeoisie qui poss�de toujours toutes les richesses.

A la veille de l�ann�e 1903, le bolchevisme, qui �tait alors lui-m�me autant conciliateur que l�ensemble de la confr�rie socialiste et d�mocratique, assurait que le renversement de l�autocratie rendrait la classe ouvri�re ma�tresse du pays. En 1917, quelques jours seulement apr�s le coup d��tat d�Octobre, d�s que les bolcheviks occup�rent, dans les soviets, les places laiss�es vides par les mencheviks et les socialistes-r�volutionnaires - L�nine prenant celle de Kerensky, et Chliapnikov celle de Gvozdiev - on consid�ra que la classe ouvri�re, par ce seul fait, d�tenait toutes les richesses de l��tat russe. � La terre, les chemins de fer, les usines - tout cela, ouvriers, est dor�navant � vous �, proclame l�un des premiers appel du Soviet des commissaires du peuple.

Le marxisme, pr�tendument �pur� de l�opportunisme de la social-d�mocratie, r�v�le n�anmoins son vieux penchant, propre � tous les p�roreurs socialistes, � nourrir les ouvriers de fables et non de pain. Le marxisme r�volutionnaire, communiste, tir� de la poussi�re accumul�e depuis de longues d�cennies, d�fend toujours la m�me utopie d�mocratique : le pouvoir absolu du peuple, bien que celui-ci soit plong� dans la servitude, dans l�ignorance et l�esclavage �conomique.

Ayant obtenu sa dictature et d�cid� � r�aliser un r�gime socialiste, le marxisme bolcheviste ne s�est pas d�fait de la vieille coutume marxiste d��touffer l�� �conomie � ouvri�re par la � politique �, de distraire les ouvriers de la lutte �conomique, et de subordonner les probl�mes �conomiques aux questions politiques. Bien au contraire, ayant heureusement cr�� leur � chef-d��uvre �, les bolcheviks n�ont pas manqu� d��garer les masses ouvri�res, en prodiguant des louanges sans retenue au � gouvernement ouvrier-paysan �.

Serait-ce simplement parce que les bolcheviks se sont empar�s du pouvoir, que la Russie bourgeoise devrait imm�diatement dispara�tre et que devrait na�tre la Russie socialiste, la � patrie socialiste � russe, et cela en d�pit du fait que jusqu�� pr�sent la � dictature prol�tarienne � n�en soit pas venue - et n�y pense m�me pas apparemment - � socialiser les usines et les fabriques ?

Les capitalistes ont perdu leurs fabriques, bien que celles-ci ne leur aient pas toutes �t� enlev�es ; ils ne poss�dent plus leurs capitaux, bien qu�ils vivent presque sur le m�me pied qu�auparavant. Depuis Octobre, c�est l�ouvrier qui serait le ma�tre de toutes les richesses, celui-l� m�me dont la paie, �tant donn� la hausse continue du co�t de la vie, devient une paie de famine ; celui-l� m�me, � propri�taire des fabriques �, qui, � la moindre gr�ve des transports, se trouve condamn� � l�effroi d�un ch�mage comme on n�en a encore jamais vu en Russie.

Oui, la dictature bolchevique est vraiment miraculeuse ! Elle donne le pouvoir � l�ouvrier, elle lui donne l��mancipation et la domination, tout en conservant � la soci�t� bourgeoise toutes ses richesses.

Cependant, affirme la science communiste-marxiste, l�histoire ne conna�t pas d�autre moyen d��mancipation ; jusqu�� pr�sent toutes les classes se lib�raient au moyen de la conqu�te du pouvoir d��tat. C�est ainsi que la bourgeoisie aurait obtenu son h�g�monie � l��poque de la R�volution fran�aise.

Les �rudits communistes ont n�glig� un petit d�tail : toutes les classes qui se sont lib�r�es dans l�histoire �taient des classes poss�dantes, alors que la r�volution ouvri�re devrait garantir l�h�g�monie d�une classe de non-poss�dants. La bourgeoisie ne s�est empar�e du pouvoir d��tat qu�apr�s avoir accumul�, au cours des si�cles, des richesses dont l�ampleur ne le c�dait en rien � celles de son oppresseur, la noblesse ; et c�est seulement pour cette raison que la conqu�te directe du pouvoir lui apparaissait comme l�institution effective de sa domination, comme l�affermissement de son empire.

La classe ouvri�re ne peut suivre le chemin qui a lib�r� la bourgeoisie. Pour elle, l�accumulation des richesses est impensable ; sur ce terrain, elle ne peut d�passer la force de la bourgeoisie. La classe ouvri�re ne peut devenir propri�taire des richesses avant d�accomplir sa r�volution. C�est pour cela que la conqu�te du pouvoir d��tat, men�e par n�importe quel parti, aussi r�volutionnaire et archicommuniste qu�il soit, ne peut rien donner par elle-m�me aux ouvriers, en dehors du pouvoir fictif, de la domination illusoire, que la dictature bolchevique n�a cess� de symboliser jusqu�� maintenant.

Les bolcheviks n�avancent pas dans la r�solution de ce probl�me essentiel, et les masses ouvri�res, qui ont commenc� depuis longtemps � perdre leurs illusions � leur sujet, reconnaissent d�sormais que la dictature bolchevique est tout � fait inutile pour elles, et s�en �loignent, tout comme elles l�ont fait avec les mencheviks et les socialistes-r�volutionnaires. Il se r�v�le que ce pouvoir n�est pas celui de la classe ouvri�re, qu�il ne d�fend que les int�r�ts de la � d�mocratie �, des couches inf�rieures de la soci�t� bourgeoise : de la petite-bourgeoisie citadine et rurale, de l�intelligentsia, qualifi�e de � populaire �, ainsi que de d�class�s du milieu bourgeois et ouvrier, appel�s par la r�publique sovi�tique � la direction de l��tat, de la production et de toute la vie du pays. Il se r�v�le que la dictature bolchevique n�aura �t� qu�un moyen r�volutionnaire extr�me, indispensable pour �craser la contre-r�volution et pour instaurer les conqu�tes d�mocratiques. Il se r�v�lera �galement que les bolcheviks ont suscit� l�insurrection d�Octobre afin de sauver de la ruine compl�te l��tat bourgeois d�liquescent par la cr�ation d�une � patrie ouvri�re et paysanne �, afin de sauvegarder de la d�vastation non plus les demeures seigneuriales, mais des cit�s et des r�gions enti�res menac�es, d�une part, par les masses affam�es de la ville et de la campagne, et d�autre part, par les millions de soldats qui fuyaient le front.

Tout ce qui reste de la r�volution bolchevique ne diff�re que peu des modestes plans �labor�s par les bolcheviks deux � trois mois avant le coup d��tat d�Octobre. Dans sa brochure, les Le�ons de la r�volution, L�nine d�clare plusieurs fois que la t�che des bolcheviks consiste � r�aliser ce que veulent, mais ne savent pas mettre en pratique, les ministres socialistes-r�volutionnaires : sauver la Russie du d�sastre - et qu�il n�y a que les seuls calomniateurs bourgeois qui peuvent attribuer aux bolcheviks l�aspiration � instaurer en Russie une dictature socialiste et ouvri�re.

Dans deux brochures, �crites ult�rieurement, les Bolcheviks conserveront-ils le pouvoir ? et la Catastrophe qui menace, L�nine explique que la t�che de la dictature bolchevique et du contr�le ouvrier sera de remplacer le vieux m�canisme bureaucratique par un nouvel appareil populaire d��tat ; il pr�conise aussi des modes d�emploi des plus fantastiques, comme, par exemple, obliger la bourgeoisie � se soumettre et � servir le nouvel �tat populaire, sans pour autant lui enlever ses richesses !

La dictature bolchevique fut con�ue comme une dictature d�mocratique qui ne devait aucunement saper les fondements de la soci�t� bourgeoise. Apr�s Octobre, plusieurs entreprises furent d�clar�es nationalis�es par un d�cret dont l�ex�cution, on le sait, n�est pas garantie. Plusieurs dizaines de banquiers furent priv�s de leurs richesses, mais en g�n�ral les richesses de la Russie restent � la bourgeoisie, et fondent sa force et sa domination.

Retranch�s derri�re les positions acquises, les communistes, nouveaux venus, joueront le r�le des d�mocrates fran�ais du temps de la Grande R�volution, le r�le des c�l�bres Jacobins, dont la carri�re s�duit si grandement les dirigeants bolcheviques, au point que ceux-ci ne sont nullement oppos�s � les copier, que ce soit dans leur personne ou dans leurs institutions.

Les Jacobins fran�ais avaient instaur� une � dictature des pauvres � aussi illusoire que celle des bolcheviks russes. Afin d�assurer au peuple l��crasement des � aristocrates � et autres � contre-r�volutionnaires �, de montrer que la capitale et l��tat se trouvaient bien aux mains des pauvres, les Jacobins avaient mis les riches et les aristocrates sous la surveillance des masses, et avaient eux-m�me organis� des r�pressions sanglantes contre les ennemis du peuple.

Les � tribunaux r�volutionnaires � des sans-culottes parisiens condamnaient quotidiennement � mort plusieurs dizaines d�ennemis du peuple, et d�tournaient l�attention des pauvres par le spectacle des t�tes tombant de l��chafaud, alors que ceux-ci �taient toujours aussi affam�s et asservis ; de m�me actuellement en Russie, on endort les masses ouvri�res avec les arrestations de bourgeois, de saboteurs, avec la confiscation de palais, avec l��tranglement de la presse bourgeoise et les spectacles terroristes semblables � ceux des Jacobins.

En d�pit des horreurs de la terreur jacobine, la bourgeoisie instruite avait rapidement compris que c��tait pr�cis�ment cette rigueur extr�me qui l�avait sauv�e, qu�elle avait affermi les conqu�tes de la bourgeoisie r�volutionnaire, sauv� la r�volution bourgeoise et l��tat de la pression de l�Europe contre-r�volutionnaire, et en m�me temps inspir� un d�vouement � toute �preuve du peuple � la � patrie de la libert�, de l��galit� et de la fraternit� �.

Les bolcheviks auront beau magnifier la � patrie socialiste � et inventer des formes de gouvernement les plus populaires possible, tant que les richesses resteront aux mains de la bourgeoisie, la Russie ne cessera pas d��tre un �tat bourgeois.

Tout ce qu�ils ont accompli jusqu�ici n�est qu�un travail de Jacobins : le renforcement de l��tat d�mocratique, la tentative d�imposer aux masses le grand mensonge selon lequel depuis Octobre il aurait �t� mis fin � la domination des exploiteurs et que toutes les richesses appartiendraient dor�navant au peuple laborieux ; et de surcro�t, ils ont suscit� dans la Russie d�mocratique le patriotisme des sans-culottes fran�ais.

C�est � cela que songeaient les bolcheviks avant Octobre, alors qu�ils �taient encore vaincus, lorsqu�ils d�claraient qu�ils �taient les seuls � pouvoir provoquer l�enthousiasme n�cessaire � la d�fense de la patrie. (L�nine, la Catastrophe imminente). Il n�ont pas cess� d�y penser, une fois au pouvoir, bien qu�ils n�aient pu r�ussir � faire flamboyer le feu patriotique au sein de l�arm�e � malade � ; ils y pensent encore maintenant, en proclamant une nouvelle � guerre patriotique �.


LA DOMINATION DE LA CLASSE OUVRI�RE

Le pouvoir qui tombe des mains de la bourgeoisie ne peut en aucune mani�re �tre repris et conserv� par une classe non poss�dante, telle que le reste la classe ouvri�re. Une classe non poss�danteet en m�me temps dirigeante est une absurdit� totale. C�est l�utopie fondamentale du marxisme, gr�ce � laquelle la dictature bolchevique peut aussi facilement et rapidement, devenir la forme d�mocratique de l�ach�vement et du renforcement de la r�volution bourgeoise, une sorte de copie russe de la dictature des Jacobins.

Le pouvoir qui �chappe aux capitalistes et aux gros propri�taires terriens ne peut �tre saisi que par les couches inf�rieures de la soci�t� bourgeoise - par la petite-bourgeoisie et l�intelligentsia, dans la mesure o� elles d�tiennent les connaissances indispensables � l�organisation et � la gestion de toute la vie du pays - acqu�rant ainsi et se garantissant solidement le droit � des revenus de ma�tres, le droit de recevoir leur part des richesses pill�es, leur part du revenu national. Or, les couches inf�rieures de la bourgeoisie, ayant obtenu des capitalistes un r�gime d�mocratique, reviennent rapidement � un accord et � une union avec eux. Le pouvoir retourne � l�ensemble des poss�dants ; il ne peut �tre s�par� trop longtemps de la source de tout pouvoir : l�accumulation de richesses.

Ne conviendrait-il pas alors d�en conclure que les ouvriers doivent abandonner toute id�e de domination ? En toute situation ? Non, refuser de dominer signifierait refuser la r�volution. La r�volution victorieuse de la classe ouvri�re ne peut �tre, en effet, rien d�autre que sa domination.

Il s�agit simplement de poser la th�se suivante : la classe ouvri�re ne peut simplement copier la r�volution bourgeoise, ainsi que le lui conseille la science sociale-d�mocrate, ceci pour l�unique raison qu�une classe, condamn�e � des rations et � des salaires de famine, ne peut aucunement accumuler, et se voit m�me priv�e de toute possibilit� de le faire, contrairement � la bourgeoisie du Moyen �ge qui amassait les richesses et les connaissances. Les ouvriers poss�dent leur voie propre pour s��manciper de l�esclavage. Afin de rendre sa domination possible, la classe ouvri�re doit supprimer une fois pour toute celles de la bourgeoisie, la priver d�un seul coup de la source de sa ma�trise, de ses fabriques et usines, de tous ses biens accumul�s, amener les riches au rang de gens oblig�s de travailler pour vivre.

Voil� pourquoi l�expropriation de la bourgeoisie est le premier pas in�vitable de la r�volution ouvri�re. Certes, ce n�est que le premier pas sur la voie de l��mancipation de la classe ouvri�re ; l�expropriation de la bourgeoisie n�am�nera encore ni la suppression compl�te des classes, ni l��galit� totale.

Apr�s l�expropriation de la grande et moyenne propri�t�, il restera encore la petite propri�t� � la ville et � la campagne, dont la socialisation n�cessitera plus d�une ann�e. Il reste, chose encore plus importante, le cas de l�intelligentsia. En d�pit du fait que ses r�mun�rations de ma�tres seront fort r�duites � l�occasion de l�expropriation de la bourgeoisie, elle ne sera toujours pas priv�e de la possibilit� de conserver pour elle une r�tribution �lev�e de son travail.

Tant que l�intelligentsia restera, tout comme auparavant, la d�tentrice unique des connaissances, et que la direction de l��tat et de la production restera entre ses mains, la classe ouvri�re aura � mener une lutte opini�tre contre elle, afin d��lever la r�mun�ration de son travail jusqu�au niveau de celle des intellectuels.

L��mancipation compl�te des ouvriers se r�alisera lorsqu�appara�tra une nouvelle g�n�ration de gens, instruits de mani�re �gale, �v�nement in�vitable du fait de l��gale r�mun�ration du travail intellectuel et manuel, tous disposant ainsi de moyens �quivalents pour �lever leurs enfants.

La domination des ouvriers ne peut pr�c�der l�expropriation des riches. Ce n�est qu�au moment de l�expropriation de la bourgeoisie que peut commencer l�h�g�monie de la classe ouvri�re. La r�volution ouvri�re obligera le pouvoir d��tat � mener l�expropriation de la grande et moyenne bourgeoisie, et � l�gitimer la conqu�te par les ouvriers des usines, des fabriques et de toutes les richesses accumul�es.


LA DICTATURE MARXISTE

Dans la mesure o� il a �t� question, lors du coup d��tat d�Octobre, d�une r�volution bourgeoise � ouvri�re-paysanne �, d�une dictature d�mocratique, la vieille charrette bolchevique tente, avec bien de la peine, de se d�p�trer du marais d�mocratique et d�emprunter une voie nouvelle. Seulement voil�, plus on l�emprunte, plus elle devient escarp�e. L�� introduction imm�diate du socialisme � est � l�ordre du jour, ainsi qu�il a �t� proclam� � tous vents au moment de la dissolution de l�Assembl�e constituante. La charrette sociale-d�mocrate tend � verser sur cette voie dangereuse ; les passagers jettent alors de plus en plus fr�quemment des regards nostalgiques vers le marais abandonn�. Les conducteurs eux-m�mes ne peuvent y r�sister. Les communistes se tournent alors vers l�arri�re en criant bien fort : � Assez de r�voltes ! Vive la patrie ! Travail renforc� des ouvriers ! Discipline de fer dans les fabriques et les usines ! �

Les partisans de la r�volution bourgeoise, les mencheviks et les disciples de la Vie nouvelle [1] les accueillent avec une joie maligne : � �a y est ! Vous en �tes revenus ! Vous vouliez vous r�volter contre la "marche objective des choses ", contre l�"enseignement bourgeois" ! Vous avez voulu la "r�alisation imm�diate" ! Vous n�avez pu en fait que mieux d�montrer l�"impossibilit�" totale de ce but insens� ! �

C�est en vain que les membres du marais d�mocratique se r�jouissent � ce point. Le refus des bolcheviks de pousser plus loin les � exp�riences socialistes � ne fait que prouver parfaitement l�impossibilit� pour la social-d�mocratie de renverser le r�gime bourgeois, et non pas l�impossibilit� objective en g�n�ral pour la classe ouvri�re de supprimer le r�gime de pillage qu�elle subit.

Les bolcheviks se sont charg�s d�une t�che qui d�passait leurs forces et leurs ressources. Ils se sont mis dans la t�te de renverser le r�gime bourgeois, en se fondant sur l�enseignement social-d�mocrate. Mais ce m�me enseignement est aussi revendiqu� par les mencheviks � conciliateurs � en Russie, les sociaux-d�mocrates � imp�rialistes � en Allemagne et en Autriche, ainsi que par les � sociaux-patriotes � de tous pays. Cet enseignement appara�t dans le monde entier comme l��teignoir de la r�volution, comme l�endormeur des masses ouvri�res, les entourant de solides filets et �garant leur esprit ; en fait, cet enseignement est l�arme la plus dangereuse dont dispose la bourgeoisie instruite pour lutter contre la r�volution ouvri�re.

Quand la social-d�mocratie mondiale alla jusqu�� livrer des millions d�ouvriers, mobilis�s en principe pour l��mancipation socialiste, aux bandits militaires, afin de se massacrer mutuellement, alors quelques meneurs du bolchevisme se d�cid�rent � taxer la social-d�mocratie de � cadavre pourri �. Cependant, l�enseignement de la social-d�mocratie, son socialisme marxiste, qui avait donn� vie � ce � cadavre pourri �, resta, pour les guides bolcheviques, sacr� et sans taches, tout comme avant. Il apparut que la social-d�mocratie n�avait fait que � trahir � son propre enseignement. Il est vrai que les � tra�tres � se comptaient par millions, et que ses � fid�les disciples �, au moment de la r�volution russe, n��taient que quelques-uns, L�nine et Liebknecht en t�te. Malgr� tout, ceux-ci s�exclam�rent : � Vive le socialisme marxiste, le vrai socialisme ! �.

Ce n�est que l�histoire classique des schismatiques du socialisme du si�cle pass�. Des innovations �mergent du marais socialiste, non destin�es � trouver une issue valable pour tous, mais � la seule fin de r�aliser de vieux pr�ceptes, pour accomplir, par exemple, une r�volution jacobine. C�est pour cette raison que ce marais ne s�affermit que tr�s l�g�rement par endroits, et cela provisoirement, pour retrouver bient�t sa paisible stagnation habituelle.

Les illusions socialistes embrument l�esprit des ouvriers, en les d�tournant d�une r�volution ouvri�re directe, ne s�affaiblissent pas au contact des innovations communistes � r�volutionnaires � et ne font que s�exp�rimenter davantage et se renforcer sans cesse.

On le sait, il y a pr�s de vingt ans, les bolcheviks constituaient, en compagnie des Plekhanov, Guesde, Vandervelde et autres � sociaux-tra�tres � actuels, un seul mouvement social-d�mocrate solidaire et uni. C�est � cette �poque que fut �labor� pour la Russie l�enseignement marxiste : la philosophie, la sociologie, l��conomie politique, bref tout le socialisme marxiste qui, bien qu�ayant transform� la social-d�mocratie en un � cadavre pourri �, doit n�anmoins, r�incarn� dans le bolchevisme, provoquer comme par miracle le renversement de la bourgeoisie et accomplir la lib�ration totale de la classe ouvri�re. Le marxisme russe, �labor� par les efforts communs et concert�s de Plekhanov, Martov et L�nine, n�avait jamais envisag� un coup d��tat socialiste comme principal objectif. Au contraire, il consid�rait comme impossible de nos jours le renversement du r�gime bourgeois, et d�l�guait enti�rement cette t�che aux g�n�rations futures.

Le marxisme russe, tout comme celui de l�Europe occidentale, ne s�occupait pas du renversement du r�gime bourgeois, mais plut�t de son d�veloppement, de sa d�mocratisation, de son perfectionnement. Dans la Russie arri�r�e d�alors, l�amour des marxistes pour le r�gime bourgeois avait atteint des limites extr�mes. Au d�but de ce si�cle, les bolcheviks et les mencheviks, avant de se diviser en deux courants rivaux, avaient pris l�in�branlable d�cision suivante, approuv�e par les socialistes du monde entier : la t�che supr�me du socialisme en Russie est l�accomplissement de la r�volution bourgeoise. Cela signifiait que toute la tension dont �taient capables les ouvriers russes, tout le sang qu�ils avaient vers� devant le palais d�Hiver, dans les rues de Moscou, tout le sang des victimes des exp�ditions punitives de 1905-1906, devaient trouver comme aboutissement : une Russie bourgeoise, progressiste et r�nov�e.

La dictature � ouvri�re et paysanne �, encore pr�n�e par L�nine en 1906, refl�tait l�union opportuniste du marxisme avec les socialistes-r�volutionnaires, et ne violait nullement encore les pr�ceptes relatifs � l�impossibilit� de la r�volution socialiste. La dictature ouvri�re et paysanne n��tait vant�e que parce que la domination de la seule classe ouvri�re �tait reconnue impossible. On louait la dictature de la d�mocratie bourgeoise dans l�esprit des partisans actuels de la Novaja Jizn�,parce qu�on consid�rait intol�rable le renversement du r�gime bourgeois.

C�est sous cette forme que le marxisme s�est perp�tu�, pour ainsi dire jusqu�� la r�volution d�Octobre elle-m�me. De sa lumi�re puissante, il �clairait la voie, tant des acteurs de la r�volution bourgeoise de 1905-1906, que des sociaux-patriotes de la r�volution de F�vrier 1917. Il constituait pour eux un in�puisable r�servoir d�indications pr�cieuses. Il e�t �t� na�f d�y chercher des indications quelconques sur le renversement du r�gime bourgeois, sur la r�volution ouvri�re. On n�y aurait trouv� que l��num�ration de toutes les difficult�s, de tous les dangers et caract�res pr�matur�s d�� exp�riences socialistes �. C�est de l� que provenait la peur superstitieuse de tout coup d��tat socialiste, consid�r� comme la plus grande des catastrophes ; la peur qu�exprim�rent, aussi visiblement, les Plekhanov, Potressov, Dan et enfin les bolcheviks eux-m�mes, effray�s par L�nine lorsqu�il lan�a le mot d�ordre de r�volution imm�diate.

A vrai dire, il aurait fallu qu�un miracle se r�alise, pour que l�entreprise de L�nine soit accomplie par son parti, et ne devienne pas la plus grandiose d�magogie de l�histoire des r�volutions. Il aurait fallu que des gens s�insurgent contre le r�gime bourgeois, alors qu�ils avaient d�fendu et pr�n� le contraire. Il aurait fallu que les militants bolcheviques, qui avaient assimil� le socialisme au travers des ouvres de Plekhanov, Kautsky, Bernstein - lesquels exigeaient l��ducation d�mocratique des masses durant de longues ann�es - cr�ent, dans le feu de la r�volution, un nouvel enseignement qui aurait montr� le caract�re superflu de cette longue pr�paration. Il aurait fallu que les efforts men�s pendant de longues ann�es pour utiliser la lutte des ouvriers en faveur des vis�es politiques de la bourgeoisie, pour emp�cher toute r�volution ouvri�re, se transforment soudainement en aspiration � provoquer cette m�me r�volution.

L�histoire ne conna�t pas de tels miracles. La trahison par les bolcheviks, en ce moment, des mots d�ordre qu�ils avaient proclam�s pendant la r�volution d�Octobre, n�a rien d��tonnant et leur est, en tant que marxistes, tout � fait naturelle.

Le � socialisme scientifique �, qui a vaincu et assimil� toutes les autres �coles socialistes, a atteint une profonde d�cr�pitude, n�ayant donn�, comme r�sultat de toutes ses batailles, que le progr�s et la d�mocratisation du r�gime bourgeois. Le bolchevisme a d�cid� de ressusciter la � jeunesse communiste � du marxisme, et n�a pu qu�� son tour d�montrer que m�me sous cette forme, le marxisme n��tait plus en �tat de cr�er quoi que ce soit. Expliquer le contraire, croire les bolcheviks lorsqu�ils pr�tendent renverser pour de bon le syst�me de pillage d�fendu par leurs fr�res naturels, les sociaux-tra�tres de tous pays, ne r�v�lerait que la plus grande des na�vet�s. Les bolcheviks suppriment eux-m�mes grossi�rement et cruellement une telle croyance na�ve en leur esprit de r�volte.

Quels sont ces ennemis du r�gime bourgeois qui, ayant affermi leur pouvoir autocratique, d�cident d�eux-m�mes de remettre � plus tard le renversement de la bourgeoisie ? S�ils ont ressenti l�� impossiblit� objective � d�� achever la bourgeoisie �, comment peuvent-ils alors rester au poste qu�ils occupent ? Il leur serait donc indiff�rent d��tre l�expression de la volont� des ouvriers, ou les ex�cutants de la volont� de la soci�t� bourgeoise rest�e en vie ?

Expliquer le comportement des bolcheviks par la simple bassesse des politiciens serait tr�s superficiel. Il s�agit en fait de d�terminer leur but supr�me, celui au nom duquel les gens n�abdiquent jamais, qu�ils ne trahissent jamais non plus, et pour l�atteinte duquel ils luttent sous le mot d�ordre : vaincre ou p�rir ; ce but supr�me, m�me pour les communistes bolcheviques, n�est que la d�mocratisation du syst�me existant, et non pas sa destruction.

La cause des marxistes bolcheviques et celle des � conciliateurs-opportunistes � est la m�me. La seule diff�rence qui les distingue consiste en ce que les seconds empruntent, pour la d�mocratisation du r�gime bourgeois, les sentiers battus des �tats constitutionnels d�Europe occidentale, alors que les premiers ont d�cid� de provoquer la r�volution, m�me contre le r�gime r�publicain. Cette diff�rence ne pouvait appara�tre qu�en Russie, lorsque cette puissance mondiale s�est effondr�e � tel point, qu�au cours de la guerre actuelle elle s�est av�r�e incapable de d�fendre son existence m�me. La r�publique, conquise par les socialistes opportunistes, s�est r�v�l�e �galement impuissante � se d�fendre contre les coups de l�ennemi ext�rieur et de la contre-r�volution int�rieure.

Une grande t�che s�est alors pr�sent�e devant les bolcheviks : reconstruire l��tat sur des principes enti�rement nouveaux et populaires, qui seraient la source de forces indispensables pour la d�fense de la d�mocratie contre ses ennemis int�rieurs et ext�rieurs.

Dans la recherche de l�arme la plus puissante pour le salut de la r�volution d�mocratique, les sociaux-d�mocrates russes durent fouiller tout l�arsenal marxiste. Cette arme fut finalement trouv�e par les bolcheviks dans la conception marxiste de la dictature, datant de la r�volution de 1848-1850.

Le pouvoir dictatorial bolchevique de ces dix derniers mois a r�ussi � d�montrer, de mani�re irr�futable, que la dictature communiste r�g�n�r�e, tout autant que le socialisme vieux d�un si�cle, ne sait, ni ne d�sire, supprimer le syst�me de pillage. Ayant solennellement proclam� la r�alisation imm�diate du socialisme lors de l�unique s�ance de l�Assembl�e constituante, et ayant arrach� au Kaiser un r�pit tout sp�cialement pour cela, la dictature bolchevique, face � la t�che d�� exproprier la bourgeoise �, s�est arr�t�e pile, instinctivement, puis est revenue sur ses pas devant une exigence qui contredisait toute son essence propre.

Qu�est donc maintenant la dictature bolchevique qui se maintient toujours malgr� sa d�confiture communiste ? Rien d�autre qu�un moyen d�mocratique de salut de la soci�t� bourgeoise contre la disparition fatale qui l�attendait sous les ruines de l�ancien �tat ; rien d�autre que la r�g�n�rescence de cet �tat sous de nouvelles formes populaires, que la r�volution seule pouvait cr�er. Cette dictature r�v�le l�irruption r�volutionnaire dans la vie de l��tat russe des couches populaires les plus basses de la patrie bourgeoise, des petits propri�taires � la campagne, et de l�intelligentsia populaire et ouvri�re en ville.

Les inventeurs de la dictature communiste l�ont pr�sent�e aux ouvriers comme le premier et irr�versible pas vers l��mancipation de la classe ouvri�re, vers la suppression d�finitive du syst�me mill�naire de pillage ; ce moyen est le m�me que celui qui servit aux d�mocrates bourgeois de la R�volution fran�aise, les Jacobins, � sauver et � renforcer le r�gime d�exploitation et de pillage.

Le fait que ce sont des socialistes qui utilisent ce moyen jacobin n�emp�che pas que les m�mes fruits bourgeois en soient recueillis ; car la premi�re t�che de tout socialiste contemporain est d�emp�cher la suppression imm�diate de la bourgeoisie, ainsi que la r�volution ouvri�re.

D�j�, au d�but du troisi�me mois de la dictature bolchevique, les repr�sentants les plus intelligents de la grande bourgeoisie russe (Riabouchinsky dans le Matin russe) ont d�clar� que le bolchevisme �tait une dangereuse maladie, mais qu�il fallait la supporter patiemment, car elle portait en elle une r�g�n�ration salvatrice et un renouveau de puissance pour leur � ch�re patrie �. Ces m�mes bourgeois intelligents pr�f�rent L�nine, qui d�cha�ne la � pl�be �, � K�rensky, qui les d�fendait contre les � esclaves insurg�s � ! Pourquoi ? Parce que K�rensky, par ses louvoiements et son ind�cision, affaiblissait davantage le pouvoir d�j� chancelant, tandis que L�nine a supprim� jusqu�aux racines tout ce pouvoir faible, compromis et incapable ; il a ensuite ouvert la voie � un pouvoir nouveau et plus puissant, auquel l�ouvrier russe a reconnu des droits autocratiques.

Les Riabouchinsky, qui connaissent bien et estiment le marxisme, se sont vite convaincus que la dictature de la � pl�be � ne sortirait pas de la voie de cet enseignement fort honorable, et en fin de compte social-patriotique, et ont bien compris que t�t ou tard, le puissant pouvoir bolchevique pourrait devenir leur, bien que partag� avec de nouveaux seigneurs venus des basses couches lib�r�es de la soci�t� bourgeoise.

Les Riabouchinsky pouvaient remarquer depuis longtemps les ph�nom�nes, indiscutables et fort r�jouissants pour eux, qui suivent :

  1. Sous la dictature bolchevique, le socialisme ne cesse pas d��tre le chant des sir�nes qui entra�ne les masses vers la lutte pour la r�g�n�ration de la patrie bourgeoise.
  2. La dictature socialiste n�est qu�un moyen d�agitation d�magogique pour r�aliser la dictature d�mocratique. Ce n�est en r�alit� qu�un faux-semblant, propos� par les communistes pour un tr�s bref moment, afin de mieux affirmer la dictature d�mocratique, orn�e et affermie par les r�ves et illusions des ouvriers.
  3. La puissance r�volutionnaire � laquelle aspirent les masses, dans leurs insurrections ouvri�res, s�investit dans la dictature d�mocratique, ainsi que dans la nouvelle classe politique d��tat.

Ces conclusions d�coulent indiscutablement de toute l�histoire de la dictature � ouvri�re-paysanne � bolchevique.

[...] Les masses ouvri�res n�ont plus � s�inqui�ter : selon les assurances des bolcheviks, tous leurs d�sirs et revendications seront r�alis�s sans tarder par l��tat sovi�tique, ex�cutant de leur volont�.

En cons�quence, toute lutte des ouvriers contre l��tat et ses lois doit dispara�tre d�s maintenant, car l��tat sovi�tique est un �tat ouvrier. Une lutte men�e contre lui serait une r�bellion criminelle contre la volont� de la classe ouvri�re. Une telle lutte ne pourrait �tre men�e que par des voyous, par des �l�ments socialement nuisibles et criminels du milieu ouvrier.

Puisque le contr�le ouvrier accorde, selon les bolcheviks, un pouvoir total aux ouvriers sur leur fabrique, toute gr�ve perd son sens et est par cons�quent interdite. Toute lutte contre le salaire d�esclave du travailleur manuel est en g�n�ral partout interdite.

La volont� des ouvriers, si elle s�exprime en dehors ou contre les institutions sovi�tiques, est criminelle, car alors elle ne reconna�t pas la volont� de toute la classe ouvri�re, incarn�e dans le pouvoir sovi�tique. Si tous les ouvriers qui touchent des salaires de famine d�clarent le pouvoir sovi�tique, pouvoir des rassasi�s, ils seront consid�r�s comme des �l�ments troubles ; ainsi par exemple les ch�meurs, s�ils ne veulent plus supporter davantage les tourments de la famine et attendre sans murmures d��tre morts de faim, seront consid�r�s comme des �l�ments criminels ; c�est pour cette raison qu�ils sont d�s � pr�sent priv�s du droit � une organisation sp�cifique.

Face, d�une part, aux richards qui continuent � mener comme auparavant leur vie de parasites rassasi�s, et d�autre part, aux ch�meurs condamn�s aux tourments de la famine, le pouvoir sovi�tique affirme ses droits supr�mes, aspire � assurer la soumission inconditionnelle aux lois existantes, � poursuivre toute violation de � l�ordre et de la s�curit� publics �. Tous troubles, r�voltes ou insurrections sont d�clar�s contre-r�volutionnaires et deviennent l�objet d�une r�pression impitoyable par la force arm�e sovi�tique.

Les droits supr�mes du pouvoir communiste sovi�tique ne se distingueront nullement, tr�s bient�t, des droits supr�mes de tout pouvoir d��tat dans le r�gime d�exploitation existant. La diff�rence ne tient que dans l�appellation : dans les pays � libres �, le pouvoir d��tat se nomme lui-m�me domination de la � volont� du peuple � ; tandis qu�en Russie, le pouvoir d��tat exprimerait la � volont� des ouvriers �. Tant que le r�gime bourgeois n�est pas d�truit, la � volont� communiste des ouvriers � sonne aussi creux que le mensonge de la � volont� d�mocratique du peuple �. Tant que les exploiteurs continueront d�exister, leur volont�, celle de tous les poss�dants - et non pas celle des ouvriers - s�incarnera t�t ou tard dans la forme de l�appareil d��tat bolchevique. Les communistes entament d�j� ce processus, en d�clarant ouvertement qu�une dictature de fer est n�cessaire, non pas � la � transformation ult�rieure du capitalisme �, mais pour discipliner les ouvriers, pour achever leur formation, commenc�e mais non achev�e par les capitalistes, vraisemblablement � cause du caract�re � pr�matur� � de l�explosion de la r�volution socialiste.

Ayant vaincu la contre-r�volution, � l�aide des ouvriers, la dictature bolchevique se retourne maintenant contre les masses ouvri�res.

Les droits supr�mes, inh�rents � tout pouvoir d��tat, doivent poss�der la force absolue de la loi qui s�appuie sur la force arm�e. La d�mocratie qui na�t de la dictature bolchevique ne se r�v�le pas � la tra�ne des autres �tats. Tout comme ces derniers, elle va disposer non seulement de la libert�, mais �galement de la vie de tous ses sujets, elle r�primera aussi bien les r�volt�s isol�s que les soul�vements de masse.

L�arm�e � socialiste �, cr��e par les bolcheviks, est oblig�e de d�fendre le pouvoir sovi�tique, ind�pendamment de tous les tournants et virages que voudra bien op�rer le centre bolchevique � perspicace �. Que l�expropriation des richards soit interrompue, ainsi qu�il en est actuellement d�cid�, ou bien qu�un rapprochement plus �troit ait lieu avec la bourgeoisie ; ou encore que la dictature bolchevique aille de l�avant, vers le socialisme, ou bien en arri�re, vers le capitalisme, elle consid�re tout autant qu�il est de son droit d�imposer la mobilisation militaire � la classe ouvri�re.

L�obligation servile qui est impos�e � la classe ouvri�re par tous les �tats pillards, l�obligation de d�fendre � la guerre ses oppresseurs et leurs richesses, n�a pas disparu sous la R�publique sovi�tique.

On estime ici cette obligation servile n�cessaire pour inculquer aux ouvriers la pr�tendue confiance particuli�re qu�on leur accorde en leur reconnaissant - et � eux seuls - le droit et l�honneur de verser du sang en faveur de l��tat, affubl� d�un nom mensonger et creux, la � patrie socialiste �. En r�compense d�un si grand honneur, les soldats socialistes devront d�ployer, ainsi que l�esp�rent les bolcheviks, des efforts importants et une flamme martiale contre les envahisseurs des terres russes, �gaux au moins � ceux des arm�es de la Convention, du Directoire, de Napol�on.

Les troupes � socialistes � sont tenues de d�fendre le pouvoir sovi�tique sur le front int�rieur, non seulement contre les contre-r�volutionnaires gardes blancs, les partisans de Kal�dine, de Kornilov, de la Rada ukrainienne ; mais depuis les premiers jours du coup d��tat d�Octobre, elles apprennent aussi � d�fendre, par le � sang et le fer �, la propri�t�, en fusillant sur place les voleurs et les cambrioleurs. Les foudres de guerre communistes s�appliquent maintenant � introduire la discipline et l�ordre, en r�primant f�rocement leurs camarades d�hier, les anarchistes et les matelots, auxquels on ne donne m�me pas le temps de comprendre qu�avec le � nouveau cours �, l��tat communiste n�a plus besoin, au sein de l�Arm�e rouge, d��l�ments d�cha�n�s et critiques, et qu�on fusille aujourd�hui ce qu�on encourageait hier. Les � guerriers socialistes �, apr�s �tre pass�s par une telle �cole, soumis aux ordres changeants de leurs chefs, ne refuseront pas, selon toute vraisemblance, d�instaurer la � discipline r�volutionnaire de travail � dans les fabriques, de r�primer les r�voltes des cr�ve-la-faim et d��craser impitoyablement les troubles suscit�s par les ouvriers et les ch�meurs.

Tant que la masse ouvri�re ne se sera pas soulev�e de nouveau pour ses exigences pr�cises de classe ; tant que, de cette mani�re, il n�aura pas �t� mis fin � tous les � cours nouveaux � et subterfuges des dictateurs bolcheviques, la bourgeoisie d�mocratique d��tat se d�veloppera sans encombre, en ressuscitant rapidement tous les instruments d�oppression et de contrainte contre les affam�s, les exploit�s et les pill�s.

Ainsi la dictature marxiste, apr�s avoir d�truit en Russie tous les fondements de l�ancien �tat impuissant, cr�e-t-elle un nouveau pouvoir d��tat populaire des plus fermes.

Toutes les exp�riences r�volutionnaires des marxistes russes ont d�montr� que le � socialisme scientifique �, inspirateur de tout le mouvement socialiste mondial, ne sait pas et ne veut pas renverser le r�gime bourgeois. En outre, durant la profonde r�volution sociale qui �tait devenue in�vitable en Russie, et qui, comme �pilogue de la guerre mondiale, peut �galement le devenir dans tous les autres pays, le socialisme marxiste indique � la d�mocratie bourgeoise mondiale un chemin exp�riment� pour le salut du syst�me d�exploitation, et lui fournit un moyen inestimable de se pr�venir contre les r�volutions ouvri�res.


LA CONTRE-R�VOLUTION INTELLECTUELLE, LE CONTR�LE OUVRIER ET L�EXPROPRIATION DE LA BOURGEOISIE

La conqu�te de l�appareil d��tat appara�t comme un moment tellement d�cisif � la social-d�mocratie, qu�elle consid�re qu�au cours d�une r�volution ouvri�re, c�est par ce seul acte qu�a lieu le renversement du r�gime bourgeois. D�s lors que le coup d��tat bolchevique est reconnu par les ouvriers, et le pouvoir sovi�tique partout instaur�, il est consid�r� que la Russie et toutes ses richesses deviennent la propri�t� des ouvriers. Du fait que l�Assembl�e constituante, ainsi que toutes les autres institutions �lues par l�ensemble de la population, ont �t� dissoutes, les capitalistes sont priv�s des droits les plus �l�mentaires et de quelque participation que ce soit � l�activit� l�gislative de l��tat ; par cons�quent, affirment les bolcheviks, la bourgeoisie est compl�tement d�sarm�e, priv�e de toute force et de toute possibilit� d�exprimer une opposition � la � dictature de la classe ouvri�re �.

Toutefois, au lendemain m�me du coup d��tat d�Octobre, la bourgeoisie a rappel� de mani�re tr�s convaincante qu�on ne lui enlevait ainsi qu�une partie de son pouvoir, qu�aucun coup d��tat n��tait en mesure de lui enlever tout son pouvoir, qu�aucun pouvoir d��tat pr�tendu ouvrier, par aucun moyen politique, par aucune r�pression ni terreur ne peut la briser, la priver de ses forces et des moyens de se d�fendre avec succ�s.

Le coup re�u par les bolcheviks, d�s les premiers jours de leur dictature, fut pour eux tout � fait inattendu. Il fut d�autant plus douloureux qu�il ne fut pas port� par les capitalistes eux-m�mes, mais par la classe de la soci�t� bourgeoise qui �tait jusqu�ici rattach�e par tous les socialistes - dont les bolcheviks eux-m�mes - au camp des � travailleurs �, qu�ils avaient toujours d�fendue contre les accusations � calomnieuses � et � mal intentionn�es � d��tre du c�t� de la bourgeoisie. L�intelligentsia s�interposa pour la d�fense du r�gime bourgeois, contre les menaces de L�nine de renverser ce r�gime. Elle se manifesta comme une v�ritable arm�e de travailleurs � militants �, � l�aide de ses � syndicats �, et employa l�arme � ouvri�re � de lutte : la gr�ve. Elle r�pandit � travers tout l�univers, � coups de clameur et de plaintes, sa protestation contre la bande des bolcheviks qui les opprimait et les terrorisait, eux, les � honn�tes travailleurs intellectuels �.

La r�sistance de l�intelligentsia fut si forte qu�elle provoqua presque une scission au sein du parti bolchevique, qu�elle manqua de ruiner sa dictature : l�intelligentsia bolchevique, touch�e en plein c�ur, refusait d�appliquer des mesures s�v�res � l�encontre de la � masse laborieuse � des employ�s saboteurs, qu�elle tenait en si bonne estime.

Les ouvriers, tout au contraire, ne furent nullement �tonn�s par la gr�ve des intellectuels, car ils ont toujours plac� l�intelligentsia rassasi�e au m�me rang que la bourgeoisie. Ils voient et sentent bien que les revenus privil�gi�s de ma�tres touch�s par l�intelligentsia proviennent de la m�me exploitation du travail manuel que ceux des capitalistes, et reposent sur les serviles rations de famine octroy�es aux ouvriers.

Les ouvriers savent que les revenus privil�gi�s des intellectuels constituent une partie de la plus-value extraite par le capitaliste et consacr�e aux gestionnaires : directeurs, ing�nieurs, etc., ainsi qu�une partie de leur travail confisqu�e par l��tat sous forme d�imp�t, afin de garantir le bon entretien de tous les employ�s privil�gi�s. Il n�y a rien d��tonnant, donc, � ce que toute cette confr�rie bourgeoise se soit r�volt�e avec les capitalistes et les propri�taires terriens contre la r�volution ouvri�re, dont le premier objectif est de supprimer tous les revenus de ma�tres. En ce qui concerne le menu fretin de l�intelligentsia, il a suivi ses sup�rieurs par la simple force d�un stupide orgueil et de pr�jug�s bourgeois, tout comme un petit propri�taire loqueteux suit servilement le richard.

Le sabotage de l�intelligentsia eut un effet stup�fiant sur l�intelligentsia bolchevique. Les intellectuels bolcheviques, de m�me que tous les autres socialistes, avaient enseign� toute leur vie que le socialisme �tait l��mancipation de tout le � prol�tariat �, non seulement des ouvriers, mai aussi de l�intelligentsia. De quelle mani�re allait-on donc r�aliser le socialisme, s�il fallait aller contre la volont� unanime de cette derni�re et lui d�clarer la guerre, comme on la d�clarait aux capitalistes et aux gros propri�taires terriens ,

Le coup d��tat d�Octobre, provoqu� par l�appel des bolcheviks � la r�alisation imm�diate du socialisme, a atteint une profondeur jamais connue par un puissant soul�vement populaire, et pr�senta ainsi un danger mortel pour la bourgeoisie. Il est vrai que le pouvoir se retrouva entre les mains de marxistes, bien connus pour leur savoir-faire quand il s�agit de freiner les r�bellions ouvri�res et de les rendre inoffensives � l��gard du r�gime bourgeois.

Les marxistes bolcheviques ont sembl� compl�tement m�tamorphos�s. Ils ne pensaient plus qu�� r�pandre l�incendie des insurrections, sans penser aucunement � la difficult� qu�il y aurait � les �teindre par la suite. Leurs proches camarades, les mencheviks, assur�rent m�me que les l�ninistes s��taient transform�s en v�ritables anarchistes.

En effet, les guides bolcheviques avaient si bien jou� les premiers actes de leur p�riode d�� agitation �, qu�ils avaient effectivement provoqu� une grande frayeur chez les bourgeois. Malgr� soi, on venait � penser : les dictateurs ne vont-ils pas se laisser emporter par les �l�ments r�volutionnaires d�cha�n�s et utiliser leur pouvoir pour une r�elle suppression du r�gime bourgeois ?

Si certains bolcheviks se laiss�rent sinc�rement entra�ner par l�enthousiasme jamais vu de la masse ouvri�re, et s��loign�rent parfois des conceptions marxistes ; si, de temps � autre, ils se pos�rent r�ellement la question de savoir comment � achever la bourgeoisie �, le sabotage de l�intelligentsia coupa d�finitivement les ailes � leurs recherches, et ressuscita dans leur m�moire les formules anciennes sur � l�impossibilit� de la r�alisation imm�diate du socialisme �, puis ramena leur pens�e � la formule marxiste habituelle d�� �dification progressive du socialisme �.

Tr�s �pouvant�e aux premiers temps de la r�volution d�Octobre, la bourgeoisie remarqua rapidement qu�elle n�avait aucune raison de d�sesp�rer. C�est bien ce qui fut confirm� par la suite. Priv�e du pouvoir d��tat, abasourdie par le soul�vement g�n�ral du peuple, elle attendait sa fin dans l�angoisse ; et voil� que soudain on lui d�clara que sa fin ne serait en aucun cas instantan�e, mais au contraire tr�s prolong�e, progressive, en vertu de toutes les lois socialistes ; que sa fin viendrait presque insensiblement sous la forme d�une �dification socialiste progressive.

De surcro�t, cette �dification ne commencerait pas tout de suite ; une pr�paration pr�alable, sous forme du � contr�le ouvrier �, �tait indispensable, conform�ment � l�infaillible pratique marxiste.

Le socialiste scientifique contemporain n�a pas d�autre programme pour renverser la bourgeoisie que la nationalisation progressive des moyens de production. Il lui faut commencer par les � concentrations �, qui r�pondent le mieux aux besoins et qui sont les plus m�res pour la socialisation ; on y apprendra � v�rifier et � d�montrer la justesse de la m�thode socialiste d��dification, pour passer ult�rieurement aux autres nationalisations. Ce programme, �labor� par le socialisme r�formiste qui pr�ne la suppression de la production capitaliste sans violence, sans insurrection, par le biais de l�int�gration du capitalisme au socialisme, ce programme scientifique se r�v�le infantilement impuissant au moment de la r�volution.

Ses adeptes approchent avec toutes les pr�cautions scientifiques voulues le gigantesque organisme de la production bourgeoise, puis apr�s de longues h�sitations, lui coupent une articulation. Ensuite, ils attendent que la blessure soit gu�rie pour s�attaquer progressivement � l�amputation des autres membres. Ils oublient que la soci�t� de pillage, m�me au moment o� son gardien le plus s�r, le pouvoir d��tat, est compl�tement d�sarm�, n�est pas l�ar�ne ad�quate pour �difier le socialisme, ni un bon laboratoire pour les exp�riences scientifiques. C�est l�ar�ne de la lutte de classe s�culaire, de la guerre sociale, et est bien na�f celui qui ne prive pas le vaincu, avant toute chose, de la source de sa puissance.

Le programme scientifique d��dification socialiste progressive, c�est le programme de l��garement et de l�abrutissement des masses ouvri�res, ce n�est qu�un chiffon socialiste rouge qu�on agite pour pousser les masses ouvri�res dans les brasdes dictatures bourgeoises et petites-bourgeoises ; c�est le somnif�re des masses, l��teignoir de la r�volution ouvri�re. Voil� le r�le du socialisme dans le monde entier ; voil� le r�le jou� par le communisme bolchevique dans le coup d��tat d�Octobre.

Au troisi�me mois de la dictature bolchevique, les saboteurs intellectuels commenc�rent � tasser leur gr�ve. Mais il n�y eut que les bolcheviks les plus � droite pour crier victoire � ce propos, car l�intelligentsia cessa de se rebeller pour la simple raison que le bolchevisme ne se r�v�lait pas aussi effrayant que lors des journ�es d�Octobre. Tous comprirent que les d�clarations sur l��galit� des revenus entre intellectuels et ouvriers, et tous les d�crets et menaces du m�me genre, n��taient rien de plus que de la d�magogie pour attirer les masses ouvri�res. Tous s�aper�urent que les nationalisations bolcheviques n�exprimaient aucune aspiration ferme � supprimer le r�gime bourgeois ; que ce n��taient l� que des � exp�riences socialistes �, que la soci�t� cultiv�e, par une adh�sion raisonnable au pouvoir bolchevique, pouvait freiner et m�me arr�ter tout � fait. Voil� pourquoi les saboteurs manifest�rent de l�empressement � se r�concilier avec le pouvoir sovi�tique.

[...] Tout le fond du probl�me r�side en ce que la lutte contre l�intelligentsia contredit tout programme socialiste. Les socialistes sont oblig�s de la d�fendre, et non pas de lutter contre elle. Aussi hostile puisse-t-elle �tre � l��gard des ouvriers, les socialistes, dont font partie les bolcheviks, la consid�reront n�anmoins toujours comme � partie int�grante du prol�tariat �, momentan�ment corrompue et �gar�e par les pr�jug�s bourgeois.

Bien que l�intelligentsia se soit toujours av�r�e, lors de moments d�cisifs comme les journ�es d�Octobre, �tre un ennemi de la r�volution ouvri�re non moins f�roce et constant que les capitalistes eux-m�mes, elle n�a fait - selon la conviction des socialistes - que trahir ses � int�r�ts prol�tariens �, s��garer provisoirement, on ne saurait pour autant la d�clarer � ennemie de classe � des ouvriers. Le bolchevik ne peut que tenter de faire entendre raison � l�intelligentsia, il n�osera jamais lui d�clarer une lutte impitoyable. En tant que socialiste � v�ritable � et � sinc�re �, en tant que d�fenseur et porte-parole des int�r�ts de l�intelligentsia, il ne deviendra jamais son ennemi. Il se permet de r�duire la volont� des capitalistes, mais il se fera un devoir de composer avec la volont� de l�intelligentsia. Comme l�intelligentsia unanime proteste contre � l�exp�rimentation socialiste �, le bolchevik est oblig� de prendre en consid�ration cette volont� intellectuelle et de cesser, ou tout au moins de freiner, la lutte contre le r�gime capitaliste.

La pens�e marxiste des bolcheviks, qui recherche la voie des nationalisations ult�rieures, sous la pression, irr�sistible pour elle, du sabotage des intellectuels, est fatalement condamn�e � se d�battre impuissance au milieu des utopies socialistes moisies.

Mener une propagande acharn�e et attirer de son c�t� tous les ing�nieurs

Note : "Une nouvelle �dition du Socialisme des intellectuels est parue en 2001 aux �ditions de Paris, 19,82 �. Indispensable !"

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