L’impasse citoyenniste
Contribution à une critique du citoyennisme
par Anonyme
« Si
la logique de la fausse conscience ne peut se connaître elle-même
véridiquement, la recherche de la vérité critique sur le spectacle doit
aussi être une critique vraie. Il lui faut lutter pratiquement parmi
les ennemis irréconciliables du spectacle, et admettre d’être absente
là où ils sont absents. Ce sont les lois de la pensée dominante, le
point de vue exclusif de l’actualité, que reconnaît la volonté
abstraite de l’efficacité immédiate, quand elle se jette vers les
compromissions du réformisme ou de l’action commune de débris
pseudo-révolutionnaires. Par là le délire s’est reconstitué dans la
position même qui prétend le combattre. Au contraire, la critique qui
va au delà du spectacle doit savoir attendre. »
Guy Debord . La Société du Spectacle.
Les
thèses rassemblées ici n’ont pas la prétention de dire le dernier mot
sur le sujet dont elles traitent. Elles sont plutôt un ensemble de
pistes dont certaines pourront être suivies, approfondies, et d’autres
peut-être simplement abandonnées. Si nous parvenons à donner quelques
points de repères (historiques, entre autres) à une critique qui se
cherche encore, nous aurons pleinement atteint notre but. Nous pensons
également que ni ce texte ni aucun autre ne pourra, par la seule force
de la théorie, abattre le citoyennisme. La véritable critique du
citoyennisme ne se fera pas sur le papier, mais sera l’oeuvre d’un
mouvement social qui devra forcément contenir cette critique, ce qui ne
sera pas, loin s’en faut, son seul mérite. A travers le citoyennisme,
et parce que le citoyennisme y est contenu, c’est l’ordre social
présent tout entier qui sera remis en cause. Le moment nous semble bien
choisi pour commencer cette critique. Si le citoyennisme a pu, à ses
débuts, entretenir un certaine confusion autour de ce qu’il était
réellement, il est aujourd’hui contraint par son succès même à
s’avancer de plus en plus à découvert. A plus ou moins court terme, il
devra montrer son vrai visage. Ce texte vise à anticiper sur ce
démasquage, pour qu’au moins certains ne soient pas alors pris de
court, et sachent peut-être réagir de manière appropriée.
I. Définition préalable.
Nous
ne donnerons ici qu’une définition préalable du citoyennisme, c’est à
dire ne portant que sur ce qu’il est le plus évidemment. L’objet de ce
texte sera de commencer à le définir de façon plus précise.
Par
citoyennisme, nous entendons d’abord une idéologie dont les traits
principaux sont 1°) la croyance en la démocratie comme pouvant
s’opposer au capitalisme 2°) le projet d’un renforcement de l’Etat (des
Etats) pour mettre en place cette politique 3°) les citoyens comme base
active de cette politique.
Le
but avoué du citoyennisme est d’humaniser le capitalisme, de le rendre
plus juste, de lui donner, en quelque sorte, un supplément d’âme. La
lutte des classes est ici remplacée par la participation politique des
citoyens, qui doivent non seulement élire des représentants, mais agir
constamment pour faire pression sur eux afin qu’ils appliquent ce pour
quoi ils sont élus. Les citoyens ne doivent naturellement en aucun cas
se substituer aux pouvoirs publics. Ils peuvent de temps en temps
pratiquer ce qu’Ignacio Ramonet a appelé la “désobéissance civique” (et
non plus “civile”, qui rappelle trop fâcheusement la “guerre civile”),
pour contraindre les pouvoirs publics à changer de politique.
Le
statut juridique de “citoyen”, compris simplement comme ressortissant
d’un Etat, prend ici un contenu positif, voire même offensif. Pris
comme adjectif, “citoyen” décrit en général tout ce qui est bon et
généreux, soucieux et conscient de ses responsabilités, et plus
généralement, comme on disait autrefois, “social”. C’est à ce titre
qu’on peut parler “d’entreprise citoyenne”, de “ débat citoyen”, de
“cinéma citoyen”, etc.
Cette
idéologie se manifeste à travers une nébuleuse d’associations, de
syndicats, d’organes de presse et de partis politiques. Pour la France
on a des associations comme ATTAC, les amis du Monde Diplomatique,
AC !, Droit au Logement, l’APOC (objecteurs de conscience), la Ligue
des Droits de l’Homme, le réseau Sortir du nucléaire, etc. Il est à
noter que la plupart du temps les personnes qui militent au sein de ce
mouvement font partie de plusieurs associations à la fois. Côté
syndicats on a la CGT, SUD, la Confédération Paysanne, l’UNEF, etc. Les
partis politiques sont représentés par les partis trotskistes, et les
Verts. Les partis politiques ont toutefois un statut à part dans le
citoyennisme, mais nous y reviendrons. A l’extrême gauche du
citoyennisme, on peut inclure la Fédération Anarchiste, la CNT et les
anarchistes antifascistes, qui se mettent le plus souvent à la remorque
des mouvements citoyennistes pour y rajouter leur grain de sel
libertaire, mais se trouvent de fait sur le même terrain.
A
l’échelle mondiale on a des mouvements comme Greenpeace, etc., et tout
ce qui s’est retrouvé à Seattle en fait de syndicats, associations,
lobbies, tiers-mondistes, etc.
La
liste complète serait fastidieuse à donner. L’important est que tous
ces groupements se retrouvent idéologiquement sur le même terrain, avec
des variantes locales. Le citoyennisme est désormais un mouvement
mondial, qui repose sur une idéologie commune. De Seattle à Belgrade,
de l’Equateur au Chiapas, on assiste à sa montée en force, et il s’agit
donc maintenant, pour lui comme pour nous, de savoir au juste quel
chemin il prendra, et jusqu’où il pourra aller.
II. Prémisses et fondements.
Les
racines du citoyennisme sont à chercher dans la dissolution du vieux
mouvement ouvrier. Les causes de cette dissolution sont à la fois
l’intégration de la vieille communauté ouvrière et l’échec manifeste de
son projet historique, lequel a pu se manifester sous des formes
extrêmement diverses (disons du marxisme-léninisme au conseillisme). Ce
projet se ramenait, dans ses diverses manifestations, à une reprise du
mode de production capitaliste par les prolétaires, mode de production
duquel ils sont les enfants et donc les héritiers. L’accroissement des
forces productives, dans cette vision du monde, était également la
marche vers la révolution, le mouvement réel à travers lequel le
prolétariat se constituait comme future classe dominante (la dictature
du prolétariat), domination qui menait ensuite (après une très
problématique “phase de transition”) au communisme. L’échec réel de ce
projet a eu lieu dans les années 1920, et en 1936-38 en Espagne. Le
mouvement international des années 1968 a souvent été nommé “deuxième
assaut prolétarien contre la société de classe”, venant après celui de
la première moitié du XXème siècle.
Les
années 70, puis les années 80, avec la crise et la mise en place de la
mondialisation sous sa forme moderne, marquent le déclin et la
disparition de ce projet historique. Cette mondialisation se
caractérise par l’automation croissante, donc par le chômage de masse,
et les délocalisations dans les pays les plus pauvres, qui jettent hors
de l’usine le vieux prolétariat industriel des pays les plus
développés. On observe ici une tendance des entreprises à se
“débarrasser” au moins formellement d’une bonne partie leur secteur
productif pour le reléguer dans la sous-traitance, pour idéalement ne
plus s’occuper que de marketing et de spéculation. C’est ce que les
citoyennistes nomment la “financiarisation du capital”. Une entreprise
comme Coca-Cola ne possède aujourd’hui directement quasiment plus
aucune unité de production mais se contente de “gérer la marque”, de
faire fructifier son capital boursier, et “réinvestir” en rachetant des
concurrents plus petits auxquels elle fait également subir une
délocalisation forcenée, etc. On a un double mouvement de concentration
du capital et d’émiettement de la production. Une voiture peut se
composer de pare-chocs fabriqués au Mexique, de composants
électroniques taïwanais, le tout étant assemblé en Allemagne, tandis
que les bénéfices transitent par Wall-Street.
Les
Etats quant à eux accompagnent cette mondialisation en se défaisant du
secteur public hérité de l’économie de guerre (dénationalisations), en
“flexibilisant” et en réduisant autant qu’il est possible le coût du
travail. Cela donne en France la loi sur les 35 heures que réclamait a
cor et à cri le très citoyenniste (dans ses manifestations officielles
du moins) mouvement des chômeurs de 1998, et le PARE. L’arrivée de la
gauche au pouvoir en 1981 et le mouvement des étudiants et des
cheminots en 1986 sont des repères qui nous permettent de situer les
progrès de cette dissolution et le remplacement progressif du vieux
mouvement ouvrier par le citoyennisme, dans le cadre de la
mondialisation.
Le
mouvement de 1968, en France comme dans le monde, a bien été le
“dernier assaut contre la société de classes”. Son échec marque la
liquidation historique de ce qu’a été jusqu’à ce moment-là le vieux
rêve de la révolution prolétarienne, à savoir le rêve de l’assomption
historique du prolétariat comme prolétariat, c’est à dire comme classe
du travail. L’autogestion et les conseils ouvriers ont été la limite
extrême de ce mouvement. Nous ne le regrettons pas. C’est aussi toute
une contestation sociale beaucoup plus large et multiforme qui a été
liquidée au sortir de ces années-là, lorsque s’est abattue sur le monde
la chape de plomb des années quatre-vingt.
Même
si on l’entend encore dans des manifestations, le slogan “tout est à
nous, rien n’est à eux” est l’exact contraire de la réalité, et l’a
toujours été Bien entendu, il fait aujourd’hui allusion à une illusoire
“répartition des richesses” (et de quelles “richesses” peut-on
aujourd’hui parler ?), mais il provient en droite ligne du vieux
mouvement ouvrier, qui entendait gérer par lui-même le monde
capitaliste. On voit à travers ce slogan à la fois une résurgence, une
continuité et un détournement des idéaux du vieux mouvement ouvrier
(naturellement dans ce qu’il avait de moins révolutionnaire) par le
citoyennisme. C’est ce qu’on appelle l’art d’accommoder les restes.
Nous y reviendrons plus loin. La disparition de la conscience de classe
et de son projet historique, rendus caducs par l’éclatement et la
parcellarisation du travail, par la disparition progressive de la
grande usine “communautaire”, et également par la précarisation du
travail (tout ceci résultant non d’un complot visant à museler le
prolétariat mais du processus d’accumulation du capital qui l’a mené
jusqu’à la mondialisation actuelle), ont laissé le prolétariat aphone.
Il en vient même à douter de sa propre existence, doute qui fut
encouragé par nombre d’intellectuels et par ce que Debord a défini
comme “spectaculaire intégré”, qui n’était que l’intégration au
“spectacle”.
Privée
de perspectives, la lutte des classes ne pouvait que s’enfermer dans
des luttes défensives, parfois d’ailleurs très violentes comme en
Angleterre. Mais cette énergie était surtout l’énergie du désespoir. On
peut aussi noter que cette perte de perspectives positives s’est
souvent manifestée, chez les individus qui avaient connu les années
60-70, par un désespoir personnel très réel, parfois poussé jusqu’à ses
dernières conséquences, suicide ou terrorisme.
Le
citoyennisme vient s’inscrire dans ce cadre. Le deuil de la révolution
ayant été fait, plus aucune force ne se sentant en mesure
d’entreprendre à nouveau de transformer radicalement le monde, il
fallait bien, l’exploitation suivant son cours, que s’exprime une
contestation. Ce fut le citoyennisme.
Son
acte officiel de naissance peut être situé en décembre 1995. Ce
mouvement, sur la base très réelle de l’opposition à la privatisation
du secteur public et donc de l’aggravation des conditions de travail et
de la perte de sens de ce travail lui-même, ne pouvait dans la
situation présente se manifester que comme défense du service public,
et non comme remise en question de la logique capitaliste en général,
telle qu’elle se manifeste dans le service public. Cette défense du
service public implique logiquement que l’on considère que le service
public soit ou plutôt doive être en dehors de la logique capitaliste.
C’est un mauvais procès que l’on a fait à ce mouvement lorsqu’on lui a
reproché d’être un mouvement de privilégiés, ou simplement d’égoïstes
corporatistes. Mais on peut constater que même les actions les plus
radicales et les plus généreuses de ce mouvement en portaient la
limite. Alimenter gratuitement en électricité des foyers est une chose,
réfléchir sur la production et l’emploi de l’énergie en est une autre.
On peut voir à travers ces actions que l’Etat est ici conçu comme une
communauté parasitée par le capital, lequel viendrait s’intercaler
entre les citoyens-usagers et l’Etat. Le citoyennisme ne dit pas autre
chose. On peut constater que le citoyennisme ne récupère pas un
mouvement qui serait plus radical. Ce mouvement est simplement absent,
pour l’heure. Le citoyennisme se développe comme l’idéologie
nécessairement produite par une société ne concevant plus de
perspectives de dépassement.
L’autre
constatation que l’on peut faire, c’est que le mouvement de 1995, acte
de naissance du citoyennisme, fut un échec, même dans ses objectifs
limités. La privatisation du secteur public continue de plus belle, et
il peut même se situer en avant-garde de l’idéologie du privé, comme
entreprise participative, implication dans la gestion, etc. On y
dégraisse également, et on y crée des emplois précaires, les
“emplois-jeunes”. On y supprime des postes et surcharge de travail les
postes restants. Le secteur public est également en première ligne pour
l’application de la loi sur les trente-cinq heures, et donc la
flexibilisation. Une fois de plus, s’il en était besoin, on peut voir
que la logique de l ’Etat et celle du capital ne s’opposent en rien, et
c’est là une des limites internes du citoyennisme.
III. Le rapport à l’Etat, le “réformisme” et le keynésianisme.
Le
rapport du citoyennisme à l’Etat est à la fois un rapport d’opposition
et de soutien, disons de soutien critique. Il peut s’y opposer, mais ne
peut se passer de la légitimation qu’il lui offre. Les mouvements
citoyennistes doivent très rapidement se poser en interlocuteurs, et
pour cela ils doivent parfois entreprendre des actions “radicales”,
c’est à dire illégales ou spectaculaires. Il s’agit là à la fois de se
poser en victime, de prendre l’Etat en défaut (c’est à dire opposer
l’Etat idéal à l’Etat réel), et d’arriver plus vite à la table de
négociations. L’arrivée des CRS est le signe qu’on a été entendu.
Naturellement, tout ceci doit se passer sous l’oeil des caméras. La
répression est l’acte de naissance des mouvements citoyennistes, elle
n’est plus comme autrefois le moment de l’affrontement où l’on mesure
le rapport de force, mais celui d’une légitimation symbolique. D’où,
par exemple, le malentendu entre René Riesel et les quelques autres de
la Confédération Paysanne qui voulaient créer ce rapport de force, et
José Bové (et manifestement la plus grande partie de la Confédération),
qui par une action spectaculaire entendait poser son mouvement comme
interlocuteur de l’Etat, ce en quoi il a d’ailleurs partiellement
réussi.
L’Etat
lui même entérine bien volontiers ces pratiques, et n’importe qui
aujourd’hui peut faire une petite manifestation, par exemple bloquer le
périphérique, et être ensuite reçu officiellement pour exposer ses
griefs. Les citoyennistes s’indignent d’ailleurs de cet état de fait
qu’ils ont contribué à créer, trouvant qu’on ne peut tout de même pas
déranger l’Etat pour rien. Les interlocuteurs privilégiés voient d’un
mauvais oeil les parasites, les pique-assiettes de la démocratie.
Des
pratiques citoyennistes sont également promues directement par l’Etat,
comme le montrent les “conférences citoyennes” ou les “concertations
citoyennes” par lesquelles l’Etat entend “donner la parole aux
citoyens”. Il est intéressant de constater à quel point les
citoyennistes se contentent facilement de n’importe quel ersatz de
dialogue, et veulent bien admettre tout ce qu’on voudra, pourvu qu’on
les ait écoutés, et que des experts aient “répondu à leurs
inquiétudes”. L’Etat joue ici le rôle de médiateur entre la “société
civile” et les instances économiques, comme les citoyennistes seront
ensuite médiateurs du programme de l’Etat (qui n’est que
l’accompagnement de la dynamique du capital), révisé de façon critique,
vers la “société civile”. On l’a vu avec la loi sur les 35 heures. Ils
jouent ici le rôle qui était classiquement dévolu aux syndicats dans le
monde du travail, pour tout ce qu’on appelle “les problèmes de
société”. L’ampleur de la mystification montre aussi l’ampleur du champ
de la contestation possible, qui s’est étendu à tous les aspects de la
société. Dans leur rapport à l’Etat, les citoyennistes commencent
aussi, en tout cas en France, à être malades de leur victoire. De plus
en plus, le mouvement se scinde, et se recompose, entre ceux qui ont
tendance à faire confiance au pouvoir (à la gauche) et ceux, plus
radicaux, qui entendent continuer le combat. Mais le problème essentiel
n’en reste pas moins posé. La gauche étant au pouvoir, pour qui d’autre
pourront-ils voter ? Faut-il plus de Verts au gouvernement, ou faut-il
au contraire que les Verts se retirent du pouvoir pour mieux jouer leur
rôle d’opposants ? Mais à quoi peut servir un parti politique, si ce
n’est à entrer dans l’arène démocratique ?
Le
citoyennisme est constitutivement incapable de se concentrer en un
parti, en tout cas dans les sociétés qui sont déjà démocratiques. Il
faut une dictature ou une démocratie autoritaire pour que les
aspirations de la petite et moyenne bourgeoisie entrent en résonance
avec une contestation plus vaste, et puissent se concentrer en un parti
démocratique d’opposition radicale. On l’a vu a Belgrade ou au
Venezuela avec le national-populiste Chavez. Mais partout où la
démocratie est déjà là, des partis correspondant tant bien que mal aux
aspirations de cette petite et moyenne bourgeoisie existent déjà, et
c’est justement ce système de partis dont une large part des
citoyennistes se méfient. Dans les pays les plus avancés, le
citoyennisme se concentre essentiellement autour d’un désir de
démocratie plus directe, “participative”, une démocratie de “citoyens”.
Ils ne se proposent naturellement aucun moyen d’y parvenir, et ce désir
de démocratie directe finit comme toujours devant une urne, ou dans
l’abstention impuissante.
Les
Verts sont intéressants à cet égard, puisqu’ils manifestent cette
limite du citoyennisme. Issus des mouvements écologistes des années 70,
ils ont parfaitement pris le tournant des années 80. Mais ils restent
également sur le vieux modèle d’un Parti, forme concentrée qui est
antinomique à la nature nébuleuse des forces vives du citoyennisme. Ils
couraient donc par leur nature même le risque de se retrouver face à
l’exercice réel du pouvoir, et c’est bien ce qui s’est passé. C’est là
en fait le dernier risque politique que courent les “réformistes”,
celui de gouverner. Militer, dans ce cadre là, n’est pas toujours sans
conséquences, comme les Verts ont pu le constater à leurs dépens. Ce
qui permet de contourner ce risque, c’est le lobbying. Les lobbies
n’exercent jamais directement le pouvoir. On ne peut leur imputer les
“échecs” de l’Etat. Le militantisme de lobby est sans fin, dans tous
les sens du terme. Voilà qui est très satisfaisant pour des individus
désireux de s’engager sans courir ce risque politique. Dans un lobby,
on est entre soi, et il n’est pas nécessaire de se chercher une base
sociale, comme dans un parti classique, par des moyens plus ou moins
démagogiques. On peut en toute sécurité se montrer “radical” On peut
tranquillement se poser en conseiller critique du Prince, sans
affronter les difficultés du gouvernement. On peut éternellement se
lamenter sur le manque de “volonté politique”, en matière de nucléaire,
d’immigration ou de santé publique sans considérer si peu que ce soit
ce qu’il est effectivement possible de faire, pour un Etat, dans le
contexte capitaliste.
Un
des exemples les plus délirants de cet état de fait est l’inénarrable
association ATTAC. Il est de notoriété publique que l’idée même d’une
taxation des transactions boursières fait se contorsionner d’hilarité
l’économiste le plus stupide. Il est également évident que
l’application dans un seul Etat de cette taxation le plongerait
immédiatement dans une crise noire, et qu’il est manifestement
impossible d’appliquer mondialement une telle mesure. Il crève aussi
les yeux que même dans le cas où, prise de folie, une organisation
comme l’OMC en viendrait à préconiser une telle mesure, le tollé
mondial serait tel qu’elle n’aurait plus qu’à la remettre dans sa
musette. Et, pour pousser jusqu’à l’absurde, que si même une telle
mesure était appliquée, il s’ensuivrait automatiquement une aggravation
mondiale de l’exploitation, pour corriger les pertes.
Tout
ceci n’empêche pas les économistes d’ATTAC de pérorer à ce sujet, avec
courbes et graphiques, dans l’indifférence amusée de ceux qui exercent
réellement le pouvoir. On veut bien également les recevoir de temps en
temps, pour rire un peu, et surtout pour bien montrer à quel point
l’Etat est attentif à toutes les propositions que les citoyens voudront
bien lui faire. Il faut toutefois reconnaître à ATTAC le mérite d’avoir
introduit, dans une discipline aussi sinistre que l’économie, cet
élément de comique qui lui faisait encore défaut.
Nous
voyons ici que son impuissance n’est pas encore un problème pour le
citoyennisme. Presque personne ne songe encore à le juger sur ses
résultats, puisque l’urgence d’obtenir des résultats ne se fait pas
encore réellement sentir. Lorsque cela commencera à être fait à une
vaste échelle, il n’est pas douteux qu’il n’en aura plus pour très
longtemps.
Nous
sommes à ce stade de notre propos naturellement conduits à évoquer la
question du “réformisme” citoyenniste. On sait que les citoyennistes se
donnent eux-mêmes volontiers ce qualificatif. On comprend qu’ils
veulent par l’emploi de ce terme suggérer qu’ils sont plus
pragmatiques, plus réalistes que ces sacrés idéalistes de
révolutionnaires. Et en effet on peut bien voir jusqu’où va leur
pragmatisme et leur réalisme avec une association comme ATTAC. Nous
autres, pauvres révolutionnaires, compensons en tout cas notre manque
de pragmatisme par la mauvaise habitude de souvent juger des choses en
ayant recours à l’histoire, c’est à dire à ce qui s’est réellement
produit jusqu’à présent. Et force nous est de constater que le
réformisme surgit toujours dans des moments de crise du système
capitaliste. Le Front Populaire, par exemple, était réformiste. Dans un
moment où l’insurrection ouvrière était partout, où les usines étaient
occupées, la réponse, entre autres, du Front Populaire à été de donner
aux ouvriers des congés payés, qu’ils n’avaient jamais demandé Keynes
aussi était un réformiste, et la crise de 1929 y fut pour quelque
chose. Mais il n’y a actuellement pas de grèves insurrectionnelles, pas
de baisse des investissements, pas de baisse significative de la
consommation. Même la récente et relative hausse des taux d’intérêts,
après une décennie de baisse continuelle, et la très prévisible débâcle
des “valeurs technologiques” sont plus perçues comme une consolidation
des marchés que comme un risque de crise. Il n’y a pas actuellement de
crise réelle du capital. Il ne saurait donc y avoir de réformistes.
En
outre, toutes les réformes entreprises dans le capitalisme ne l’ont été
que pour sauver le capitalisme lui-même. Il n’y a pas de réformes
anticapitalistes. Keynes ne se cachait pas d’être un libéral, et de
vouloir sauver le système libéral mis en danger par la crise de 1929.
Il
nous faut ici nous attarder un instant sur Keynes, présenté par le
citoyennisme comme l’économiste-miracle, remède à tous nos maux. Il
faut d’abord dire de l’homme lui-même qu’il connaissait très bien le
capitalisme de son temps, puisqu’il avait amassé une fortune
personnelle de 500 000 dollars, en se consacrant seulement une heure et
demie par jour aux transactions internationales en devises et en biens,
tout en travaillant pour le gouvernement anglais. On comprend que le
Krach de 1929 ne l’ait pas laissé indifférent.
Le
Krach de 1929 marque l’entrée du capitalisme dans sa période moderne.
Il est le résultat de la formidable expansion du XIXème siècle, qui ne
semblait devoir trouver devant elle aucune limite, en particulier en
Amérique. Le rêve américain battait son plein, qui allait se terminer
en cauchemar. Ce rêve reposait sur l’esprit d’entreprise, sur l’audace
entrepreneuriale des héritiers des conquérants de l’Ouest, et il fut
abattu par la réalité du capitalisme, où les investissements ne se font
pas par goût du risque ou esprit d’entreprise, mais pour réaliser des
profits. Le capitalisme parvenu à maturité stagnait, et on commençait à
s’apercevoir qu’une croissance indéfinie n’était pas acquise, comme une
loi naturelle. Les investissements baissèrent, ou plutôt
s’effondrèrent. Les théories économiques classiques postulaient que
puisqu’il y a toujours de l’offre, il y aurait toujours de la demande,
négligeant le fait que les entreprises ne produisent pas pour fournir
des biens, mais pour extraire la plus-value de cette production. Keynes
intervint dans ce contexte. Ce qu’il fallait, c’était de
l’investissement, à savoir créer de nouveaux marchés, inventer de
nouveaux produits, entrer dans le monde de la consommation de masse.
Dans le contexte de la crise, c’était à l’Etat “d’amorcer la pompe”,
c’est à dire de remettre les gens, tant bien que mal, au travail,
d’établir une politique monétaire inflationniste et de créer des
infrastructures sur la base desquelles le capital privé pourrait
réinvestir. Qui va fabriquer des automobiles, dit Keynes, s’il n’y a
pas assez de routes ?
Le
président Roosevelt avait d’ailleurs déjà commencé à mettre en pratique
cette politique, sans le précieux appui théorique que Keynes lui
apportera plus tard. Il ne faut pas oublier que la crise de 1929 avait
aussi jeté quelques millions de chômeurs sur les trottoirs et sur les
routes, et que les “raisins de la colère” commençaient à dangereusement
mûrir.
On
voit en tout cas que le keynésianisme est essentiellement libéral. Il
dit simplement que le libéralisme à lui tout seul ne peut se réguler,
que le simple jeu de l’offre et de la demande n’est pas le moteur qui
permettrait au capital de s’accroître indéfiniment, et que c’est donc à
l’Etat de (re)construire les conditions de la croissance, pour ensuite
laisser la place aux investisseurs privés. En 1934 Keynes écrit dans
une lettre au New York Times : “Je vois le problème du redressement de
la façon suivante : combien de temps faudra-t-il aux entreprises
ordinaires pour venir à la rescousse ? A quelle échelle, par quels
moyens et pendant combien de temps les dépenses anormales du
gouvernement doivent-elles se poursuivre en attendant ?” Nous
soulignons “anormales”. On voit bien que l’idée de Keynes n’était
nullement celle d’un contrôle permanent et continu du capital privé par
l’Etat ou des instances internationales. Keynes n’était pas socialiste.
Il
l’était d’ailleurs si peu qu’il écrivit en 1931, en parlant du
“communisme” : “Comment puis-je adopter une doctrine qui, préférant la
vase au poisson, exalte le prolétariat crasseux au détriment de la
bourgeoisie et de l’intelligentsia qui, en dépit de tous leurs défauts,
sont la quintessence de l’humanité et sont certainement à l’origine de
toute oeuvre humaine ?” Il est vrai que la bourgeoisie était alors bien
différente de ce qu’elle est devenue, et qu’elle ne sentait pas encore
le besoin de se lamenter, avec Viviane Forrester, sur ce qu’il est
désormais convenu d’appeler “l’horreur économique”.
Il
faut indiquer pour finir que les théories de Keynes avaient leurs
limites, et que le capitalisme a d’autres méthodes pour “relancer les
investissements” : dix ans après la crise de 1929 commençait la guerre
qui allait ravager le monde, donner un coup de fouet inespéré au
progrès technologique, et faire entrer le monde industrialisé dans
l’âge bienheureux de la consommation de masse. Keynes lui-même apporta
d’ailleurs sa contribution à cette “relance des investissements” en
écrivant un opuscule intitulé Comment financer la guerre.
Les
citoyennistes prétendent critiquer le libéralisme, et se réclament de
Keynes. Comme ils n’ont jamais prétendu non plus être anticapitalistes,
on en déduit donc que s’ils sont contre le libéralisme tout en restant
procapitalistes, ils sont pour ce qu’on appelait autrefois le
“socialisme”, c’est à dire le capitalisme d’Etat. On comprend mieux
alors la présence de trotskistes dans leurs rangs. Mais, bien entendu,
ils se défendent aussi de cela. On a décidément du mal à savoir ce
qu’ils veulent.
Nous
affirmons qu’il n’y a pas actuellement de crise capitaliste, et eux
naturellement affirment le contraire. En effet, il faut bien qu’il y
ait crise pour que l’on fasse appel à eux. La crise est l’élément
naturel du réformiste. Ils ont cru en trouver une en Asie du sud-est,
mais cette crise-là était bien plutôt la preuve que le capitalisme a
bien retenu les leçons de Keynes, et qu’il ne croit plus que le
libéralisme va se réguler tout seul. La crise asiatique a donc été très
rapidement jugulée, avec toutefois quelques “conséquences sociales”.
Mais le capitalisme se moque des “conséquences sociales”, tant qu’il
n’est pas centralement remis en cause. Il n’y aura plus de
keynésianisme social, plus de Trente Glorieuses. Cela aussi est
derrière nous.
Si
les citoyennistes peuvent parler de crise, c’est que l’Etat en a parlé
d’abord. Depuis trente ans, la France est, paraît-il, en crise. Cette
“crise”, bien réelle au début, a bien plutôt été ensuite une façon de
justifier l’exploitation. Aujourd’hui, c’est la “reprise” qui joue ce
rôle, et les réformistes sont bien embêtés. Les voilà contraints de
réajuster leur discours, toujours calqué sur celui de l’Etat, et ceux
qui il y a six mois nous parlaient d’une crise mondiale généralisée
nous parlent aujourd’hui de “répartir les fruits de la croissance”. Où
est la cohérence ?
Où
sont-ils donc, ces keynésiens antilibéraux, ces réformistes sans
réformes, ces étatistes qui ne peuvent participer à un Etat, ces
citoyennistes ?
La réponse est simple : ils sont dans une impasse.
Il
peut paraître saugrenu d’affirmer qu’un mouvement qui occupe si
manifestement tout le terrain de la contestation puisse se trouver dans
une impasse.
Certains
y verront une affirmation gratuite, dictée par on ne sait quel
ressentiment. Nous avons pourtant évoqué tout à l’heure la
décomposition et la disparition d’un mouvement bien plus ancien, et
pourvu d’une base sociale infiniment plus large et plus combative, sans
pour cela avoir à prendre de précautions oratoires particulières, tant
cette disparition semble aujourd’hui évidente. De la même manière, nous
pensons qu’un autre mouvement social est possible, sur des bases
jusqu’alors inédites.
IV. Citoyennisme et citoyens.
Lorsque
Ignacio Ramonet parle de désobéissance “civique” et non plus de
désobéissance “civile”, il marque une distinction révélatrice du
rapport du citoyennisme avec sa propre base. Le mot “civil” se rapporte
objectivement, de façon neutre, au citoyen d’un Etat, celui qui n’a pas
choisi d’y naître. “Civique” est ce qui est le propre du bon citoyen,
c’est à dire celui qui manifeste activement son appartenance à ce même
Etat. On voit ici que la distinction est essentiellement d’ordre moral.
Et
en effet, une des forces du citoyennisme est bien d’être un mouvement
essentiellement moral, pour ne pas dire moralisateur. On voit avec
quelle aisance il passe au-dessus des faits et ne s’embarrasse pas
d’analyses lorsqu’il s’agit de passer de la dénonciation de la “crise”
à la “répartition des fruits de la croissance”. C’est qu’il s’agit à
chaque fois d’avoir la position la plus “civique”, c’est à dire la
position la plus généreuse, la plus morale. Et en effet, tout le monde
est pour la paix, contre la guerre, contre la “mal-bouffe”, pour la
“bien-bouffe”, contre la misère, pour la richesse. En somme, il vaut
mieux vivre riche et en bonne santé en temps de paix, que pauvre et
malade en temps de guerre.
Rien
ne se vend mieux que la morale, en ce monde qui se situe résolument, un
siècle après Nietzsche, par delà bien et mal. Mais ce besoin de
consolation est impossible à rassasier.
On
peut voir par exemple l’embarras qu’a causé dans les rangs
citoyennistes la triste affaire de Givers. Cette révolte avait la
particularité d’être à la fois une résurgence archaïque de l’action
ouvrière, et la manifestation d’un désespoir bien moderne. Un
citoyenniste pendant cette affaire se demandait dans Le Monde si on
pouvait qualifier l’action des ouvriers de CELLATEX “d’action
citoyenne”.. Nous pouvons lui répondre. Le couteau sur la gorge,
absolument déboussolés, et sans le recours de cet optimisme soucieux
propre aux lecteurs du Monde Diplomatique, les salariés de Givers
n’étaient pas des citoyens, et ils n’ont pas agi en tant que tels.
L’impuissance des citoyennistes à réagir dans cette circonstance montre
quel type de réactions ils pourront avoir dans d’autres circonstances,
à une échelle plus grande. Ils ne tarderont naturellement pas à en
appeler à la répression des mauvais citoyens, au nom de la démocratie,
de l’Etat de Droit, et de la morale. C’était d’ailleurs bien le propos
du citoyenniste du Monde, qui entendait par son insidieux
questionnement (tout à fait objectif, bien sûr) couper l’herbe sous le
pied d’une sympathie naissante, et rappeler les citoyens à la raison,
pour préparer l’éventuelle répression qui naturellement n’a pas eu
lieu, puisque, dans la situation actuelle, les salariés ne pouvaient
que négocier. Il est en tout cas intéressant de constater comment, dans
cette mini-crise, un citoyenniste va s’empresser de proposer à l’Etat
ses services de médiateur. Le citoyennisme est potentiellement un
mouvement contre-révolutionnaire.
Cet
exemple montre également l’incapacité du citoyennisme à trouver une
réaction face à un mouvement qu’il n’a pas lui-même créé.
Il
faut aussi souligner que la base sociale du citoyennisme est
considérablement plus large et aussi plus floue que les seuls militants
associatifs et syndicaux.
Le citoyennisme est l’expression des préoccupations d’une certaine
classe moyenne cultivée et d’une petite bourgeoisie qui a vu ses
privilèges et son influence politique fondre comme neige au soleil, en
même temps que disparaissait la vieille classe ouvrière. La
restructuration à l’échelle mondiale du capitalisme a laissé sur le
carreau l’ancien capital national, et donc la bourgeoisie qui en était
détentrice et les classes moyennes qu’elle employait. La vieille
société bourgeoise du XIXème siècle, aux relents persistants d’Ancien
Régime, a bel et bien disparu. La consolidation de l’Etat et la
critique de la mondialisation jouent ici comme nostalgie du vieux
capital national et de la société bourgeoise, la critique des
multinationales comme nostalgie de l’entreprise familiale. Encore une
fois, ils se lamentent sur un monde perdu.
Et
deux fois perdu, puisque le terme de citoyen veut aussi se référer à la
vieille appellation républicaine, sans doute plus celle des premiers
temps de la révolution bourgeoise que celle de la Commune de Paris
(encore qu’un film interminable et volontairement anachronique tourné
récemment sur ce sujet semble indiquer que l’on voudrait récupérer cela
aussi). Mais cette révolution, justement, a été faite, et nous vivons
dans le monde qu’elle a créé. Les sans-culottes seraient sans doute
étonnés de voir ce qu’est devenue la République qu’ils ont contribué à
établir, mais les morts ne reviennent pas plus qu’on ne se baigne deux
fois dans le même fleuve. Il n’est par contre pas impossible que de
futurs sans-culottes traînent en Nike sur le parking d’une très moderne
cité.
Les
classes moyennes en déshérence se reconstituent à travers le
citoyennisme une identité de classe perdue. Un salon “bio” peut ainsi
se déclarer “vitrine des modes de vie et de pensée citoyenne”.. Que
ceux qui ne mangent pas “bio” se le disent : ils ne sont pas
“citoyens”. Un jeune citoyenniste peut alors synthétiser de façon
fulgurante ses doutes sur le prolétariat : “Que veux-tu attendre
d’eux ? Ils font leurs courses chez Auchan.” Les citoyennistes ne
peuvent en tout cas, sur les bases qu’ils occupent actuellement,
récupérer un éventuel mouvement social plus radical, duquel il sont
viscéralement coupés. Ils ne pourront à ce moment-là qu’offrir à l’Etat
qu’ils défendent une caution morale à la répression. Les
pseudo-solutions qu’ils avancent, face à une crise réelle, apparaîtront
alors comme ce qu’elles sont, à savoir un moyen de maintenir l’ordre
des choses existant. On ne peut se contenter d’opposer abstraitement et
à perte de vue l’Etat au capital, la “vraie” démocratie à la démocratie
telle qu’elle est, “l’économie solidaire” au libéralisme, lorsque des
masses de gens commencent à chercher des réponses à leur situation
concrète. Un mouvement né d’une crise majeure, c’est à dire de la
remise en question des conditions d’existence mêmes ne saurait se
satisfaire durablement de telles amusettes.
Ils
pourront tout de même, puisqu’ils sont là, occuper un moment la
révolte, qui pourra aussi se manifester par un nationalisme exacerbé,
qu’ils auront auparavant contribué à entretenir et développer (on en
voit actuellement les prémisses à travers l’anti-américanisme développé
par Bové et bien d’autres). Mais la critique du capital mondialisé n’a
pas face à elle l’alternative d’un retour au capital national, défendu
par l’Etat. Si cette alternative très hautement improbable est mise en
jeu, on aura plutôt la guerre.
Nous
voyons là que rien ne nous garantit que le prochain mouvement social
soit révolutionnaire. Il contribuera en tout cas à démasquer
définitivement le citoyennisme, et laissera peut-être le champ libre à
une remise en jeu du très vieux projet d’une transformation du monde,
au delà de l’Etat et du capital.
V. Citoyennisme et révolution.
Tout
l’ancien mouvement révolutionnaire reposait sur la reprise en main par
les ouvriers du mode de production capitaliste, dont ils se sentaient
virtuellement possesseurs en raison de la place effective qu’ils
occupaient dans la production. Cette place effective, ce rapport réel
du prolétariat avec la production a été laminé dans les années 70 par
l’automation et la précarisation. Certains radicaux, comme ceux de
l’Encyclopédie des Nuisances ou Camatte (Invariance) on senti ou
théorisé cette transformation, mais ils ne pouvaient sortir de cette
conception ancienne de la révolution sans abandonner la révolution
elle-même, et c’est bien ce qui se passa. L’I.S. après tout ne
préconisait qu’un “meilleur emploi des forces productives”, pour la
création de situations, par le biais des conseils ouvriers. Ils ne
voyaient pas (mais à ce moment-là qui pouvait le voir ?) en quoi le
mode de production capitaliste était capitaliste, en quoi l’automation
qu’ils vantaient n’était pas un moyen de libérer du temps pour “vivre
sans temps mort et jouir sans entraves”, mais une façon de dégager du
profit pour le capital. Et après la “contre-révolution” des années
70-80 ils ont simplement identifié cette même production, que les
ouvriers avaient échoué à reprendre, comme source de tous les maux.
Au
lieu de percevoir la disparition du vieux mouvement ouvrier comme
nouvelle condition d’un mouvement révolutionnaire à venir, et surtout
comme chance de ce mouvement, il l’ont perçue comme catastrophe. Et ce
fut bien une catastrophe pour l’ancien mouvement ouvrier, son arrêt de
mort. La plus grande partie de la génération post soixante-huitarde
s’est ainsi engloutie dans le vide laissé par cette défaite. Et nous ne
songeons certes pas à le leur reprocher, une conception vieille d’un
siècle ne s’oublie pas en un jour, ni même en vingt ans. Aujourd’hui ce
bilan peut commencer à se faire. Nous avons eu, depuis 1995, le
privilège douteux de voir une idéologie se rebâtir sur les ruines de la
révolution. Si nous l’avons assez rapidement identifiée dans ce qu’elle
avait de nouveau, il a été un peu plus long pour nous de la percevoir
dans ce qu’elle avait d’archaïque, c’est à dire d’historiquement
déterminé. Nous avons indiqué plus haut que cette idéologie, le
citoyennisme, pratiquait l’art “d’accommoder les restes” du vieux
mouvement révolutionnaire. C’est parce qu’au fond le vieux mouvement
révolutionnaire ne constituait pas un dépassement du capitalisme, mais
une gestion de celui-ci par la “classe montante” qu’était censé être le
prolétariat, que le citoyennisme se veut aujourd’hui “réformiste”. La
“gestion ouvrière” du capital s’est simplement aujourd’hui transformée
en “répartition des richesses”, en “taxation du capital”, la production
disparaissant derrière le profit, derrière le capital financier,
derrière l’argent. “De l’argent, il y en a, dans les poches du
patronat”, dit le slogan. Certes oui, mais au nom de quoi cet argent
devrait-il atterrir dans les poches des prolétaires, pardon, des
“citoyens” ?
Le
vieux mouvement ouvrier n’ayant pu aboutir à la communauté humaine se
change ainsi en simple intéressement aux profits capitalistes, de façon
obscène et révélatrice (il faut toutefois noter que si on ne demande
“que” de l’argent au capitalisme, c’est aussi parce que l’on sait ne
rien pouvoir en attendre d’autre). Il y a certes là de quoi écoeurer un
vieux révolutionnaire, un de ceux qui pensaient pouvoir construire un
monde meilleur. Mais s’il était déjà illusoire de penser pouvoir
construire ce monde par la gestion ouvrière du capital, ils l’est tout
à fait de penser pouvoir contraindre le capitalisme à partager ses
profits pour le bonheur de tous les “citoyens”, à supposer même que
leur argent puisse faire notre bonheur. Le citoyennisme touche au point
central d’une illusion vieille d’un siècle, et cette illusion, déjà
morte dans les faits, est sur le point d’être détruite.
“Tout
est à nous, rien n’est à eux”, s’obstinent-ils à chanter dans leurs
manifestations. Mais le capital, cette masse d’argent ne visant qu’à
s’accumuler par la domination de l’activité humaine, et donc par la
transformation de cette activité suivant ses propres normes, a créé un
monde où “tout est à lui, rien n’est à nous”. Et il ne s’agit pas
seulement de la propriété privée des moyens de production, mais
également de leur nature et de leurs buts. Le capital ne s’est pas
simplement approprié ce qui était nécessaire à la survie de l’humanité,
ce qui n’était que le premier moment de sa domination, il l’a également
transformé, par l’industrialisation et la technologie, de telle manière
qu’aujourd’hui presque plus rien n’est produit pour être consommé, mais
simplement pour être vendu. Produire pour nos besoins ne peut être le
fait du capitalisme. Presque plus rien ne subsiste de l’activité
humaine précapitaliste. Le monde est bel et bien devenu une marchandise.
Le
capital n’est pas une force neutre qui, si on “l’orientait”
convenablement, pourrait aussi bien faire le bonheur de l’humanité
qu’il fait sa perte. Il ne peut pas “dépolluer aussi bien qu’il
pollue”, comme l’a prétendu un citoyenniste écologiste, puisque c’est
son mouvement même qui l’amène inéluctablement à polluer et à détruire,
c’est à dire que le mouvement d’accumulation et de production pour
l’accumulation passe par-dessus toute idée de “besoin”, et donc
également du besoin vital qu’est pour l’humanité la préservation de son
environnement. Le capital ne suit que ses propres fins, il ne peut être
un projet humain. Il n’y a pas une “autre mondialisation”. Il n’a pas
face à lui les besoins de l’humanité, mais la nécessité de
l’accumulation. S’il se met à recycler, par exemple, la branche ainsi
créée fera tout pour avoir toujours de quoi recycler. Le recyclage, qui
n’est qu’une autre façon de produire de la matière première, crée
toujours plus de déchets “recyclables”. En outre, il pollue bien autant
que n’importe quelle autre activité industrielle.
Nous
devons ici, pour éviter toute confusion, nous porter en faux contre
cette idée quelque peu paranoïaque que véhiculent certains “radicaux”,
selon laquelle le capital polluerait pour créer un marché de la
dépollution, ou en tout cas que chaque dégât provoqué par le
capitalisme engendrerait des marchés pour la réparation de ces dégâts,
suivant le schéma du “pompier incendiaire” Il y a des dégâts, et ils
sont nombreux, que personne ne veut réparer, simplement parce que leur
réparation ne constitue pas un marché. La preuve en est que ce sont la
plupart du temps les Etats qui doivent assumer seuls le coût d’une
dépollution, et le conflit peut se situer là, entre les Etats et les