Le r�formisme syndical a v�cu. L��chec du mouvement contre la
d�centralisation et la r�forme des retraites est comme la derni�re
bataille perdue d�un syndicalisme qui, comme le pr�cise Freddy Gomez
dans le Monde libertaire (hors s�rie n� 23, �t� 2003),
� n�a plus les moyens de ses ambitions �. Incapable de d�fendre les
� acquis � du mouvement ouvrier, impuissant � organiser les ch�meurs et
les pr�caires, le syndicalisme a-t-il encore un avenir ? Plus
douloureux : que font encore celles et ceux qui se revendiquent
libertaires, voire anarcho-syndicalistes dans des organisations telles
que la CGT, FO ou le G10 solidaires ?
�tat des lieux
Le paysage syndical fran�ais est pour le moins
d�vast� : huit salari�.e.s sur cent seraient adh�rents � un syndicat 1
et ce, dans une conf�d�ration ou une f�d�ration professionnelle dont le
nombre, parfois, d�passe l�entendement : pas moins de cinq
conf�d�rations dites repr�sentatives peuvent se disputer les
�ventuelles adh�sions. 2
Paradoxe ! Ces syndicats ne vivent que des financements
de l��tat ou des communes, voire des patrons, par l�interm�diaire des
mises � disposition et entretiens des permanents et des locaux. Droits
arrach�s au patronat et � l��tat, certes, mais sans l�argent public ou
des employeurs, que resterait-il de ces organisations ? Cons�quences
bien connues et d�nonc�es dans ces colonnes : institutionnalisation et
bureaucratisation des syndicats !
Quant � la dimension internationale, � l�heure d�une
mondialisation capitaliste tant d�cri�e, aucune de ces conf�d�rations
n�a �t� en mesure d�assurer un minimum d�actions. Si le capitalisme ne
conna�t pas les fronti�res, le syndicalisme, lui, a bien du mal � les
franchir !
D�manteler toute r�sistance collective
� sa d�charge, le syndicalisme est victime des coups de
butoir du capitalisme triomphant. Licenciements, plans sociaux,
d�veloppement de l�emploi pr�caire, etc. Dans ce contexte, s�organiser
collectivement rel�ve de l�exploit. Les politiques patronales de
� management �, vantant les m�rites de l�individualisme, ont �galement
d�valu� toute tentative de r�sistance collective.
Les fondements m�me du syndicalisme en ont �t�
boulevers�s. � l�origine, b�ti sur les syndicats de m�tiers (la
corporation), il n�a pas su les d�passer pour d�velopper une r�elle
solidarit� interprofessionnelle et internationale.
Si le syndicalisme a un avenir... Lequel ? Le patronat,
� l�exemple de l��ducation ou de la Sant�, a besoin d�un service
minimum ! C�est-�-dire, d�institutions capables de proposer un minimum
pour une paix sociale garantie. Dans son domaine, le syndicalisme
� d�accompagnement � 3 a encore de l�avenir. Il peut m�me s�offrir,
comme aujourd�hui, le luxe de la diversit� des organisations, pourvu
qu�il r�ponde � cette exigence de paix sociale ! C�est acquis pour la
CFDT. Cela est �galement vrai pour la CGT, dont le secr�taire g�n�ral
s�est vu f�liciter par un ministre � l�issue des gr�ves du printemps
2003 pour � son attitude responsable �, son � opposition raisonnable �.
4 M�me constat pour Force ouvri�re, dont le souci premier est
maintenant sa survie (trois conf�d�rations pour un m�me service, cela
fait peut-�tre un peu triple emploi !). Les deux articles parus dans le
Monde libertaire (n� 1338 et n� 1344) sur la CGT-FO est � ce titre
r�v�lateur. L�auteur y rappelle l�urgence de � conforter l�organisation
syndicale dans sa capacit� � r�sister, � l�heure o� la CFDT renforce
son int�gration et o� la CGT abdique � . 5 L�attitude des syndicats
SUD, maintenant regroup�s au sein du G10-Solidaires 6 se r�v�le
d�cevante. L�interprofessionnel et la dimension internationale des SUD
restent secondaires (ses responsables restent oppos�s � la cr�ation
d�une sixi�me conf�d�ration).
Seuls les adh�rents les plus politis�s s�investissent
dans les mouvements hors l�entreprise. Ses militant.e.s sont
contraint.e.s de mod�rer leur radicalit� au vu de la multiplication des
syndicats SUD sur des bases cat�gorielles (y compris au sein m�me des
forces r�pressives de l��tat : SUD-Int�rieur). La posture adopt�e -
participation aux �lections professionnelles, embauche de permanents -
les inscrit, de fait, dans un syndicalisme de cogestion.
D�autant que cette course � la reconnaissance et �
l�obtention de moyens (via les �lections) ne les prot�gent pas d�une
certaine bureaucratie, des luttes de pouvoir (des postes sont �
prendre) et d�une qu�te de respectabilit�. On se rappelle la
d�claration au quotidien le Monde, lors des gr�ves du printemps 2003,
o� la porte-parole du G10 affirmait � qu�une gr�ve g�n�rale ne se
d�cr�te pas �, rejoignant ainsi son coll�gue Bernard Thibault !
Par ailleurs, la pr�sence en son sein de nombreux
militants trotskistes cantonne les pratiques de SUD dans un
syndicalisme, certes plus radical, mais certainement pas libertaire,
visant � l�autonomie du mouvement social. Ayant fait le choix de la
participation aux �lections politiques, les syndicalistes militants de
la Ligue communiste r�volutionnaire s�inscrivent de fait dans un
partage des t�ches qui n�est, h�las, gu�re nouveau : aux syndicats, la
fiche de paie, aux politiques la gestion de la soci�t� ! 7
En ce qui concerne le syndicalisme enseignant, il n�est
pas inutile d�observer les man�uvres au sein de la F�d�ration syndicale
unitaire dans sa volont� d��largir son champ de syndicalisation afin de
se positionner comme le grand syndicat de la fonction publique, avec en
sous-main le r�le jou� par certains militants politiques de la LCR ou
de LO pour � construire un p�le de radicalit� �. Une radicalit� qui
peut para�tre la bienvenue dans ce paysage syndical mais qui est fort
�loign�e de l�anarcho-syndicalisme ou du syndicalisme r�volutionnaire.
L�attitude antid�mocratique des militants du SNES,
adh�rents � LO, lors de la gr�ve des profs en mai-juin 2003 est venue
nous le rappeler...
Si le syndicalisme a un avenir, il est donc impossible
de l�envisager sous cette forme : �triqu�e, cogestionnaire et corrompue
par des pratiques politiciennes !
Les anarcho-syndicalistes et syndicalistes
r�volutionnaires doivent se regrouper au sein d�une m�me organisation !
Dans les ann�es 70, l�Alliance syndicaliste 8 avait tent� de regrouper
les libertaires dispers�s dans les diff�rentes conf�d�rations. Cette
initiative, qui a su, � l��poque, coordonner ces syndicalistes et mener
quelques actions convergentes au-del� des chapelles d�organisation, ne
peut �tre reconduite. Pour deux raisons essentielles.
La premi�re, l�Alliance syndicaliste a montr�, d�s sa
cr�ation, ses limites : � Beaucoup de militants �taient d�abord des
militants de leur conf�d�ration avant d��tre des militants
libertaires. � 9
La deuxi�me, l�illusion de pouvoir peser sur les
politiques conf�d�rales s�est r�v�l�e vaine. Les � moutons noirs � 10
de la CFDT en firent l�exp�rience dans les ann�es 88 et 89.
Lire, aujourd�hui, dans le Monde libertaire que � les
anarchistes investis dans les conf�d�rations repr�sentatives vont
devoir pousser plus que jamais les bureaucrates dans leurs
retranchements dans les mois � venir � (ML hors s�rie n� 23, �t� 2003) ou � tenter de l�int�rieur de radicaliser et imposer des modes de d�mocratie directe � (V. Benito, ML n� 1336), appara�t quelque peu �tonnant.
Non, il sera impossible en tant que syndicaliste
r�volutionnaire ou anarcho-syndicaliste d�influencer un tant soit peu
les politiques conf�d�rales. Non, la CGT n�est pas l�organisation � la
plus vivante, la plus porteuse de promesses � (ML n� 1334, article du Collectif La Sociale).
Ne r�p�tons pas l�histoire ! Si l�on veut esp�rer
donner un avenir � nos id�es, � nos pratiques, nous n�avons plus le
choix. Si celui-ci est l�action syndicale, parce que nous sommes
salari�.e.s ; si nous nous revendiquons anarcho-syndicalistes,
retrouvons-nous dans le m�me syndicat ! L�anarcho-syndicalisme, ce sont
des pratiques : l�assembl�e g�n�rale souveraine, des comportements
antiautoritaires, une parole qui circule, des mandat�.e.s qui ne sont
pas permanents � vie... Des mandat�.e.s qui sont contr�l�s et
r�vocables, etc.
L�anarcho-syndicalisme, c�est aussi un projet de
soci�t� ! Et ce projet, � notre connaissance, est un projet en rupture
avec le syst�me ! Comment le d�velopper, m�me en tant que syndicaliste
r�volutionnaire si l�on milite � la CGT, � FO ou � SUD ? Comment peser,
mettre en pratique nos id�es dans tous les champs possibles de nos
interventions ? Comment construire la � gr�ve g�n�rale � (qui n�est pas
une fin en soi, mais le d�but d�une reprise en main de nos destin�es) ?
On ne peut plus citer �mile Pouget ou Maurice Joyeux 11
pour justifier nos adh�sions � la CGT ou � FO - � ces organisations
telles qu�elles sont aujourd�hui - ni se contenter de s�y exprimer
librement. 12
Soit nous avons, en tant que libertaires, une r�elle
ambition pour le d�veloppement de nos id�es et de nos outils, soit nous
restons � isol�s � dans nos conf�d�rations dans la critique des
directions conf�d�rales ou le satisfecit d�y �tre quelque peu reconnus
ou influents. La grande force des libertaires de la fin du xixe si�cle,
c�est d�avoir su construire les outils en ad�quation avec la demande
sociale : les Bourses du travail puis la cr�ation de la CGT. Ces
cinquante derni�res ann�es, nos adh�sions aux conf�d�rations syndicales
s�inscrivaient, peut-�tre dans cette histoire, mais surtout parce que
nous n�avions pas le choix d�autres outils. Y avait-il aussi cette
croyance en la possibilit� � d�influencer � les directions
conf�d�rales ? Et, il fallait �tre dans le � mouvement social �, aux
c�t�s des � travailleurs � ... Or les salari�s ont d�sert� les
syndicats et le � mouvement social � dans ses manifestations organis�es
s�est diversifi�.
Deux objections reviennent r�guli�rement quand nous
�voquons cette n�cessit� de regrouper les libertaires : la lente
construction d�un outil syndical et l�isolement d�une adh�sion dans une
organisation o� tout est � faire ! Elles sont recevables mais pas
ind�passables ! D�j� Jacques Toublet regrettait le manque de
� conscience r�volutionnaire � � constituer, dans l�imm�diat
apr�s-guerre, un outil syndical pour � tous les syndicalistes
combatifs �. 13 Et il n�est jamais facile de commencer, surtout quand
le paysage syndical, sur un lieu de travail, est d�j� bien quadrill�,
voire, � l�oppos�, d�sert�. R�pression patronale, patriotisme des
autres syndicats, attitude de d�fiance des coll�gues. Il faut de
l��nergie et des convictions ! C�est certainement un choix personnel
qui doit tendre � devenir collectif pour d�terminer l�avenir.
La CNT, un outil
L�objectif, ici, n�est pas de donner des le�ons ou de
proposer un bulletin d�adh�sion. Un, la CNT n�est pas parfaite, et pas
� l�abri, si son d�veloppement se poursuit, de sombrer dans les d�rives
des autres syndicats (conflits de pouvoirs, OPA d�organisations non
libertaires - Ne laissons pas � d�autres cet outil ! -). Deux, elle
n�est pas � l�abri, �galement, d�un certain � sectarisme � propre aux
organisations combatives, voire, victime, d�un � patriotisme � inh�rent
� toute association...
Mais, anarcho-syndicalistes, nous n�avons gu�re le
choix ! Depuis la fin des ann�es 80, les diff�rents mouvements de gr�ve
ont exprim� cette volont� de d�mocratie directe et de contr�le des
mandat�s (via les coordinations et les collectifs). � chaque fois,
leurs initiateurs se sont retrouv�s confront�s aux directions
syndicales seules � habilit�es � � n�gocier, � d�cider en lieu et place
des acteurs eux-m�mes. Le besoin est donc urgent d�avoir un outil qui
r�ponde � cette demande sociale.
La CNT est, pour le moment, la seule organisation
syndicale qui s�est fix� comme objectif la � transformation totale de
la soci�t� actuel-le �, � la suppression du salariat � et le
� remplacement de l��tat par un organisme issu du syndicalisme lui-m�me
et g�r� par l�ensemble de la soci�t� �. 14 Elle est aussi la seule �
s�inscrire dans les mouvements hors l�entreprise avec autant de
volontarisme : antifascisme, sans-papiers, ch�meurs, pr�caires, etc.
Si l�influence de la CNT reste pour l�heure marginale,
cela s�explique aussi par ses exigences : refus des permanents (elle ne
s�inscrit donc absolument pas dans un syndicalisme de service), refus
de participation aux �lections professionnelles dans le secteur public
(ce qui l�exclut d�une certaine repr�sentativit� nstitutionnelle d�o�
d�coulent informations, moyens humains et financiers), refus de
participation aux comit�s d�entreprise du secteur priv� (ce qui
l�oblige, dans ce secteur, � d�fendre syst�matiquement en justice sa
qualit� de syndicat)...
L�anarcho-syndicalisme de la CNT s�inscrit, l�, en
totale rupture avec les pratiques dominantes ; comme une contre-culture
que nous aurions � assumer ; tant, cette soci�t� valorise la parole
experte et la d�l�gation. La � repr�sentativit� �, c�est dans les
luttes, dans ses pratiques qu�elle l�acquiert.
D�autres choix sont possibles, mais dans le champ
�conomique, celui sur lequel on doit peser, il n�y en a pas d�autres.
Si l�anarcho-syndicalisme a un avenir, il doit se construire, ensemble,
dans la m�me organisation.
La CNT est un outil. Elle a, aujourd�hui en France, une r�alit�. Elle sera ce que nous en ferons !
Alain Dervin
1. � La France a la particularit� d��tre le pays o� il existe le plus
d�organisations syndicales et o� le nombre de syndiqu�s est le plus
faible. � peine 8 % de travailleurs organis�s � Le Collectif La
Sociale, Montpellier, Le Monde libertaire, n� 1334.2. Cinq conf�d�rations dites repr�sentatives : CGT,
CFDT, FO, CFTC, CGC (cadres) ; la CNT ; le G10-Solidaires (regroupant
les syndicats SUD) ; l�UNSA (fonction publique) ; FSU, (�ducation
nationale), etc.
3. Formule emprunt�e � Ramon, militant de la CNT �
Saint-�tienne, auteur de l�article [� Encore une couche [i.e.
louche] �, paru dans Le Monde libertaire, n� 1337->art1580].
4. Propos rapport�s par Pierre, militant de la FA de Rennes, Le Monde libertaire, hors s�rie n� 23.
5. Samuel in � CGT-FO, les raisons d�un choix �, Le Monde libertaire, n� 1338.
6. Le G10-Solidaires est un regroupement
d�organisations syndicales. � l�origine, ils �taient dix syndicats
autonomes dont le SNUI (Syndicat national unifi� des imp�ts) et le SNJ
(Syndicat national des journalistes) pour les plus connus, rejoints
maintenant par les syndicats SUD (Solidaires, unitaires et
d�mocratiques).
7. On retrouve dans tous les syndicats l�influence
particuli�re de militants politiques, � en friser la caricature : le PC
� la CGT ; le PS � la CFDT et � la FSU ; l�UMP, les trotskistes et des
libertaires � FO ; la LCR dans les syndicats SUD, etc.
8. L�Alliance syndicaliste, cr��e dans les ann�es 70, a
fonctionn� jusqu�en 1980. Elle avait pour objectif de regrouper et de
coordonner les syndicalistes libertaires adh�rents de la CGT, CFDT et
FO. Lire l�ouvrage cit� : Agone n� 26-27, l�interview de Jacques
Toublet.
9. Jacques Toublet, Agone, p. 88.
10. Expression employ�e par Edmond Maire, � l��poque secr�taire g�n�ral de la CFDT.
11 et 12. R�f�rences aux propos de Samuel sur FO paru dans Le Monde libertaire, n� 1338, 1344 et 1348.
13. Agone, op. cit.
14. Article premier des statuts de la CNT, congr�s de 1946, modifi� au congr�s de 1949.