Source : They Lie We Die
La religion du Capital - cette "farce" savoureuse de l'auteur du Droit � la paresse - publi�e pour la premi�re fois en 1887, est le compte-rendu d'un congr�s international tenu � Londres, au cours duquel les repr�sentants les plus �minents de la bourgeoisie r�digent les Actes d'une nouvelle religion pour ce Chaos qu'ils ont cr�� et ont d�cid� d'appeler "Monde civilis�". - Une nouvelle religion, suscep-tible non seulement "d'arr�ter le dangereux envahissement des id�es socialistes", mais capable de donner � ce monde chaotique et capita-listique une forme au moins apparemment d�finitive. Il faut bel et bien au Capital un Dieu propre, qui "amuse l'imagination de la b�te populaire". (Climats)
I
Le congr�s de Londres
Les progr�s du socialisme inqui�tent les classes
poss�dantes d'Europe et d'Am�rique. Il y a quelques mois, des hommes
venus de tous les pays civilis�s se r�unissaient � Londres, afin de
rechercher ensemble les moyens les plus efficaces d'arr�ter le
dangereux envahissement des id�es socialistes. On re-marquait parmi les
repr�sentants de la bourgeoisie capitaliste de l'Angleterre, lord
Salisbury, Chamberlain, Samuel Morley, lord Randolph Churchill, Herbert
Spencer, le cardinal Manning. Le prince de Bismarck, retenu par une
crise alcoolique, avait envoy� son conseiller intime, le juif
Bleichr�der. Les grands industriels et les financiers des deux mondes,
Vanderbilt, Rothschild, Gould, Soubeyran, Krupp, Dollfus, Dietz-Monin,
Schneider assistaient en personne, ou s'�taient fait remplacer par des
hommes de confiance.
Jamais on n'avait vu des personnes d'opinions et
de nationalit�s si diff�-rentes s'entendre si fraternellement. Paul
Bert s'asseyait � c�t� de Mgr Freppel, Gladstone serrait la main �
Parnell, Cl�menceau causait avec Ferry, et de Moltke discutait
amicalement les chances d'une guerre de revanche avec D�roul�de et
Ranc.
La cause qui les r�unissait imposait silence �
leurs rancunes personnelles, � leurs divisions politiques et � leurs
jalousies patriotiques.
Le l�gat du Pape prit la parole le premier.
- On gouverne les hommes en se servant tour �
tour de la force brutale et de l'intelligence. La religion �tait,
autrefois, la force magique qui dominait la conscience de l'homme ;
elle enseignait au travailleur � se soumettre docile-ment, � l�cher la
proie pour l'ombre, � supporter les mis�res terrestres en r�vant de
jouissances c�lestes. Mais le socialisme, l'esprit du mal des temps
modernes, chasse la foi et s'�tablit dans le c�ur des d�sh�rit�s ; il
leur pr�che qu'on ne doit pas rel�guer le bonheur � l'autre monde ; il
leur annonce qu'il fera de la terre un paradis ; il crie au salari� "On
te vole ! Allons, debout, r�veille-toi" Il pr�pare les masses
ouvri�res, jadis si dociles, pour un soul�-vement g�n�ral qui
d�traquera les soci�t�s civilis�es, abolissant les classes
privil�gi�es, supprimant la famille, enlevant aux riches leurs biens
pour les donner aux pauvres, d�truisant l'art et la religion, r�pandant
sur le monde les t�n�bres de la barbarie... Comment combattre l'ennemi
de toute civilisation et de tout progr�s ? - Le prince de Bismarck,
l'arbitre de l'Europe, le Nabuchodo-nosor qui a vaincu le Danemark,
l'Autriche et la France, est vaincu par des savetiers socialistes. Les
conservateurs de France immol�rent en 48 et en 71 plus de socialistes
qu'on ne tua d'h�r�tiques le jour de la Saint-Barth�lemy, et le sang de
ces tueries gigantesques est une ros�e qui fait germer le socialisme
sur toute la terre. Apr�s chaque massacre, le socialisme rena�t plus
vivace. Le monstre est � l'�preuve de la force brutale. Que faire ?
Les savants et les philosophes de l'assembl�e,
Paul Bert, Haeckel, Herbert Spencer se lev�rent tour � tour et
propos�rent de dompter le socialisme par la science.
Mgr Freppel haussa les �paules :
- Mais votre science maudite fournit aux communistes leurs arguments les mieux tremp�s.
- Vous oubliez la philosophie naturaliste que
nous professons, r�pliqua M. Spencer. Notre savante th�orie de
J'�volution prouve que l'inf�riorit� sociale des ouvriers est aussi
fatale que la chute des corps, qu'elle est la cons�quence n�cessaire
des lois immuables et immanentes de la nature ; nous d�montrons aussi
que les privil�gi�s des classes sup�rieures sont les mieux dou�s, les
mieux adapt�s, qu'ils iront se perfectionnant sans cesse et qu'ils
finiront par se transformer en une race nouvelle dont les individus ne
ressembleront en rien aux brutes � face humaine des classes inf�rieures
que l'on ne peut mener que le fouet � la main (1).
- Plaise � Dieu que jamais vos th�ories
�volutionnistes ne descendent dans les masses ouvri�res ; elles les
enrageraient, les jetteraient dans le d�sespoir, ce conseiller des
r�voltes populaires, interrompit M. de Pressens�. Votre foi est
vraiment par trop profonde, messieurs les savants du transformisme;
com-ment pouvez-vous croire que l'on puisse opposer votre science
d�sillusion-nante aux mirages enchanteurs du socialisme, � la
communaut� des biens, au libre d�veloppement des facult�s que les
socialistes font miroiter aux yeux des ouvriers �merveill�s ? Si nous
voulons demeurer classe privil�gi�e et conti-nuer � vivre aux d�pens de
ceux qui travaillent, il faut amuser l'imagination de la b�te populaire
par des l�gendes et des contes de l'autre monde. La religion chr�tienne
remplissait � merveille ce r�le ; vous, messieurs de la libre pens�e,
vous l'avez d�pouill�e de son prestige.
- Vous avez raison d'avouer qu'elle est
d�consid�r�e, r�pondit brutalement Paul Bert, votre religion perd du
terrain tous les jours. Et si nous, libres pen-seurs, que vous attaquez
inconsid�r�ment, nous ne vous soutenions en dessous mains, tout en
ayant l'air de vous combattre pour amuser les badauds, si nous ne
votions tous les ans le budget des Cultes, mais vous, et tous les
cur�s, pas-teurs et rabbins de la sainte boutique, vous cr�veriez de
faim. Qu'on suspende les traitements et la foi s'�teint... Mais, parce
que je suis libre penseur, parce que je me moque de Dieu et du Diable,
parce que je ne crois qu'� moi et aux jouissances physiques et
intellectuelles que je prends, c'est pour cela que je reconnais la
n�cessit� d'une religion, qui, comme vous le dites, amuse
l'imagi-nation de la b�te humaine que l'on tond, il faut que les
ouvriers croient que la mis�re est l'or qui ach�te le ciel et que le
Bon Dieu leur accorde la pauvret� pour leur r�server le royaume des
cieux en h�ritage. je suis un homme tr�s religieux... pour les autres.
Mais, sacredieu ! pourquoi nous avoir fabriqu� une religion si b�tement
ridicule. Avec la meilleure volont� du monde, je ne puis avouer que je
crois qu'un pigeon coucha avec une vierge et que de cette union,
r�prouv�e par la morale et la physiologie, naquit un agneau qui se
m�tamor-phosa en un juif circoncis.
- Votre religion ne s'accorde pas avec les
r�gles de la grammaire, ajouta M�nard-Dorian, qui se pique de purisme.
Un Dieu unique en trois personnes est condamn� � d'�ternels
barbarismes, � des je pensons, je me mouchons, je me torchons !
- Messieurs, nous ne sommes pas ici pour
discuter les articles de la foi catholique, s'interposa doucement le
cardinal Manning, mais pour nous occu-per du p�ril social. Vous pouvez,
r��ditant Voltaire, railler la religion, mais vous n'emp�cherez pas
qu'elle soit le meilleur frein moral aux convoitises et aux passions
des basses classes.
- L'homme est un animal religieux, dit
sentencieusement le pape du posi-tivisme, M. Pierre Laffitte. La
religion d'Auguste Comte ne poss�de ni pigeon, ni agneau, et, bien que
notre Dieu ne soit ni � plumes, ni � poils, il est cependant un Dieu
positif.
- Votre Dieu-Humanit�, r�pliqua Huxley, est
moins r�el que le blond J�sus. Les religions de notre si�cle sont un
danger social. Demandez � M. de Giers, qui nous �coute en souriant, si
les sectes religieuses de formation nou-velle en Russie, aussi bien
qu'aux �tats-Unis, ne sont pas entach�es de communisme. Je reconnais la
n�cessit� d'une religion, j'admets aussi que le christianisme,
excellent encore pour les Papous et les sauvages de l'Australie, est un
peu d�mod� en Europe; mais s'il nous faut une religion nouvelle,
t�chons qu'elle ne soit pas un plagiat du catholicisme et ne contienne
nulle trace de socialisme.
- Pourquoi, interrompit Maret, heureux de
glisser un mot, ne remplace-rions-nous pas les vertus th�ologales par
les vertus lib�rales, la Foi, l'Esp�-rance et la Charit� par la
Libert�, l'�galit� et la Fraternit� ?
- Et la Patrie, acheva D�roul�de.
- Ces vertus lib�rales sont en effet la belle
d�couverte religieuse des temps modernes, reprit M. de Giers, elles ont
rendu d'importants services en Angleterre, en France, aux �tats-Unis,
partout, enfin, o� on les a utilis�es pour diriger les masses ; nous
nous en servirons un jour en Russie. Vous nous avez enseign�, messieurs
les Occidentaux, l'art d'opprimer au nom de la Libert�, d'exploiter au
nom de l'�galit�, de mitrailler au nom de la Fraternit� ; vous �tes nos
ma�tres. Mais ces trois vertus du lib�ralisme bourgeois ne suffisent
pas � constituer une religion ; ce sont tout au plus des demi-dieux ;
il reste � trouver le Dieu supr�me.
- La seule religion qui puisse r�pondre aux
n�cessit�s du moment est la religion du Capital, d�clara avec force le
grand statisticien anglais, Giffen. Le Capital est le Dieu r�el,
pr�sent partout, il se manifeste sous toutes les formes - il est or
�clatant et poudrette puante, troupeau de moutons et cargaison de caf�,
stock de Bibles saintes et ballots de gravures pornographiques,
machines gigantesques et grosses de capotes anglaises. Le Capital est
le Dieu que tout le monde conna�t, voit, touche, sent, go�te ; il
existe pour tous nos sens, Il est le seul Dieu qui n'a pas encore
rencontr� d'ath�e. Salomon l'adorait, bien que pour lui tout f�t
vanit� ; Schopenhauer lui trouvait des charmes enivrants, bien que pour
lui tout f�t d�senchantement ; Hartmann, l'inconscient philosophe, est
un de ses conscients croyants. Les autres religions ne sont que sur les
l�vres, mais au fond du c�ur de l'homme r�gne la foi dans le Capital.
Bleichr�der, Rothschild, Vanderbilt, tous les
chr�tiens et tous les juifs de l�Internationale jaune, battaient les
mains et vocif�raient :
- Giffen a raison. Le Capital est Dieu, le seul Dieu vivant !
Quand l'enthousiasme juda�que se fut un peu calm�, Giffen continua :
- Aux uns sa pr�sence se r�v�le terrible ; aux
autres tendre comme l'amour d'une jeune m�re. Quand le Capital se jette
sur une contr�e, c'est une trombe qui passe, broyant et triturant
hommes, b�tes et choses. Quand le Capital euro-p�en s'abattit sur
l'�gypte, il empoigna et souleva de terre les fellahs avec leurs b�ufs,
leurs charrettes et leurs pioches, et les transporta � l'isthme de
Suez ; de sa main de fer il les courba au travail, br�l�s par le
soleil, grelottant de fi�vre, tortur�s par la faim et la soif : trente
mille jonch�rent de leurs osse-ments les bords du canal. Le Capital
saisit les hommes jeunes et vigoureux, alertes et bien portants, libres
et joyeux ; il les emprisonne par miniers dans des usines, dans des
tissages, dans des mines ; l�, comme le charbon dans la fournaise, il
les consomme, il incorpore leur sang et leur chair � la houille, � la
trame des tissus, � l'acier des machines ; il transfuse leur force
vitale dans la mati�re inerte. Quand il les l�che, ils sont us�s,
cass�s et vieillis avant l'�ge ; ils ne sont que des carcasses inutiles
que se disputent l'an�mie, la scrofule, la pulmonie. L'imagination
humaine, si fertile cependant en monstres terrifiants, n'aurait jamais
pu enfanter un Dieu aussi cruel, aussi �pouvantable, aussi puis-sant
pour le mal. - Mais qu'il est doux, pr�voyant et aimable pour ses �lus.
La terre ne poss�de pas assez de jouissances pour les privil�gi�s du
Capital ; il torture l'esprit des travailleurs pour qu'ils inventent
des plaisirs nouveaux, pour qu'ils pr�parent des mets inconnus afin
d'exciter leurs app�tits blas�s ; il procure des vierges-enfants afin
de r�veiller leurs sens �puis�s. Il leur livre en toute propri�t� les
choses mortes et les �tres vivants.
Agit�s par l'esprit de v�rit� ils tr�pignaient et hurlaient:
- Le Capital est Dieu.
- Le Capital ne conna�t ni patrie, ni fronti�re,
ni couleur, ni races, ni �ges, ni sexes ; il est le Dieu international,
le Dieu universel, il courbera sous sa loi tous les enfants des
hommes ! s'�cria le l�gat du Pape, en proie � un transport divin.
Effa�ons les religions du pass� ; oublions nos haines nationales et nos
querelles religieuses, unissons-nous de c�ur et d'esprit pour formuler
les dogmes de la foi nouvelle, de la Religion du Capital.
Le Congr�s de Londres, qui marquera dans
l'histoire autant que les grands conciles qui �labor�rent la religion
catholique, tint ses s�ances durant deux semaines; on nomma une
commission compos�e des repr�sentants de toutes les nationalit�s qui
fut charg�e de r�diger les proc�s-verbaux et de grouper en un corps de
doctrine les opinions et les id�es �mises. Nous avons pu nous procurer
diff�-rents travaux de cette commission que nous publions dans ce
volume.
II
Le cat�chisme des travailleurs
DEMANDE. - Quel est ton nom ?
R�PONSE. - Salari�.
D. - Que sont tes parents ?
R. - Mon p�re �tait salari� ainsi que mon
grand-p�re et mon a�eul ; mais les p�res de mes p�res �taient serfs et
esclaves. Ma m�re se nomme Pauvret�.
D. - D'o� viens-tu, o� vas-tu ?
R. - Je viens de la pauvret� et je vais � la
mis�re, en passant par l'h�pital, o� mon corps servira de champ
d'exp�riences aux m�dicaments nouveaux et de sujet d'�tudes aux
docteurs qui soignent les privil�gi�s du Capital.
D. - O� es-tu n� ?
R. - Dans une mansarde, sous les combles d'une maison que mon p�re et ses camarades de travail avaient b�tie.
D. - Quelle est ta religion ?
R. - La religion du Capital.
D. - Quels devoirs t'impose la religion du Capital ?
R. - Deux devoirs principaux : le devoir de renonciation et le devoir de travail.
Ma religion m'ordonne de renoncer � mes droits
de propri�t� sur la terre, notre m�re commune, sur les richesses de ses
entrailles, sur la fertilit� de sa surface, sur sa myst�rieuse
f�condation par la chaleur et la lumi�re du soleil ; - elle m'ordonne
de renoncer � mes droits de propri�t� sur le travail de mes mains et de
mon cerveau ; - elle m'ordonne encore de renoncer � mon droit de
propri�t� sur ma propre personne ; du moment que je franchis le seuil
de l'atelier, je ne m'appartiens plus, je suis la chose du ma�tre.
Ma religion m'ordonne de travailler depuis
l'enfance jusqu'� la mort, de travailler � la lumi�re du soleil et � la
lumi�re du gaz, de travailler le jour et la nuit, de travailler sur
terre, sous terre et sur mer; de travailler partout et toujours.
D. - T'impose-t-elle d'autres devoirs ?
R. - Oui. De prolonger le car�me pendant toute
l'ann�e ; de vivre de privations, ne contentant ma faim qu'� moiti� ;
de restreindre tous les besoins de ma chair et de comprimer toutes les
aspirations de mon esprit.
D. - T'interdit-elle certaine nourriture ?
R. - Elle me d�fend de toucher au gibier, � la
volaille, � la viande de b�uf de premi�re, de deuxi�me et de troisi�me
qualit�, de go�ter au saumon, au homard, aux poissons de chair
d�licate ; elle me d�fend de boire le vin natu-rel, de l'eau-de-vie de
vin et du lait tel qu'il sort du pis de la vache.
D. - Quelle nourriture te permet-elle ?
R. - Le pain, les pommes de terre, les haricots,
la morue, les harengs saurs, les rebuts de boucherie, la viande de
vache, de cheval, de mulet et la charcu-terie. Pour remonter rapidement
mes forces �puis�es, elle me permet de boire du vin falsifi�, de
l'eau-de-vie de pommes de terre et du casse-poitrine de betterave.
D. - Quels devoirs t'impose-t-elle envers toi-m�me ?
R. - De rogner mes d�penses ; de vivre dans la
salet� et la vermine ; de porter des habits d�chir�s, rapi�c�s,
repris�s ; de les user jusqu'� la corde, jusqu'� ce qu'ils tombent en
guenilles, de marcher sans bas, dans des souliers perc�s, qui boivent
l'eau sale et glaciale des rues.
D. - Quels devoirs t'impose-t-elle envers ta famille ?
R. - D'interdire � ma femme et � mes filles
toute coquetterie, toute �l�gan-ce et tout raffinement ; de les couvrir
d'�toffes communes, juste assez pour ne pas choquer la pudeur du
sergot ; de leur apprendre � ne pas grelotter en hiver sous des
cotonnades et � ne pas suffoquer en �t� dans les galetas ; d'inculquer
� mes petits-enfants les sacr�s principes du travail, afin qu'ils
puissent> d�s le bas �ge, gagner leur subsistance et n'�tre pas � la
charge de la soci�t� ; de leur enseigner � se coucher sans souper et
sans lumi�re, et de les accoutumer � la mis�re qui est leur lot dans la
vie.
D. - Quels devoirs t'impose-t-elle envers la soci�t� ?
R. - D'accro�tre la fortune sociale par mon travail d'abord, par mon �par-gne ensuite.
D. - Que t'ordonne-t-elle de faire de tes �conomies ?
R. - De les porter aux caisses d'�pargne de
l'�tat pour qu'elles servent � combler les d�ficits du budget (2) ou de
les confier aux soci�t�s fond�es par les philanthropes de la finance
pour qu'ils les pr�tent � nos patrons. Nous devons toujours mettre nos
�conomies � la disposition de nos ma�tres.
D. - Te permet-elle de toucher � ton �pargne ?
R. - Le moins souvent possible ; elle nous
recommande de ne pas insister quand l'�tat refuse de la rendre (3) et de
nous r�signer quand les philanthropes de la finance devan�ant nos
demandes, nous annoncent que nos �conomies se sont dissip�es en fum�e.
D. - As-tu des droits politiques
R. - Le Capital m'accorde l'innocente
distraction d'�lire les l�gislateurs qui forgent des lois pour nous
punir ; mais il nous d�fend de nous occuper de politique et d'�couter
les socialistes.
D. - Pourquoi ?
R. - Parce que la politique est le privil�ge des
patrons, parce que les socia-listes sont des coquins qui nous pillent
et nous trompent. Ils nous disent que l'homme qui ne travaille pas ne
doit pas manger, que tout appartient aux sala-ri�s parce qu'ils ont
produit tout, que le patron est un parasite � supprimer. La sainte
religion du Capital nous apprend, au contraire, que le gaspillage des
riches cr�e le travail qui nous donne � manger; que les riches
entretiennent les pauvres ; que s'� n'y avait plus de riches, les
pauvres p�riraient. Elle nous enseigne encore � n'�tre pas assez b�tes
pour croire que nos femmes et nos filles sauraient porter les soieries
et les velours qu'elles tissent, elles qui ne veulent se parer que de
m�chantes cotonnades, et que nous ne saurions boire les vins naturels
et manger les bons morceaux, nous qui sommes habitu�s � la vache
enrag�e et aux boissons fraud�es.
D. - Qui est ton Dieu ?
R. - Le Capital.
D. - Est-il de toute �ternit� ?
R. - Nos pr�tres les plus savants, les
�conomistes officiels, disent qu'il a exist� depuis le commencement du
monde ; comme il �tait tout petit alors, Jupiter, J�hovah, J�sus et les
autres faux Dieux ont r�gn� � sa place et en son nom ; mais depuis l'an
1500 environ il grandit et ne cesse de grandir en masse et en
puissance; aujourd'hui il domine le monde.
D. - Ton Dieu est-il tout-puissant ?
R. - Oui. Sa possession donne tous les bonheurs
de la terre. Quand il d�-tourne sa face d'une famille et d'une nation,
elles v�g�tent dans la mis�re et la douleur. La puissance du
Dieu-Capital grandit � mesure que sa masse s'accro�t tous les jours il
conquiert de nouveaux pays tous les jours il grossit le trou-peau de
salari�s qui, leur vie durant, sont consacr�s � augmenter sa masse.
D. - Quels sont les �lus de Dieu-Capital ?
R. - Les patrons, les capitalistes, les rentiers.
D. - Comment le Capital, ton Dieu, te r�compense-t-il ?
R. - En me donnant toujours et toujours du travail, � moi, � ma femme et � mes tout petits enfants !
D. - Est-ce l� ton unique r�compense ?
R. - Non. Dieu nous autorise � satisfaire notre
faim en savourant des yeux les app�tissants �talages de viandes et de
provisions que nous n'avons jamais go�t�es, que nous ne go�terons
jamais et dont se nourrissent les �lus et les pr�tres sacr�s. Sa bont�
nous permet de r�chauffer nos membres que le froid engourdit, en
regardant les chaudes fourrures et les draps �pais dont se cou-vrent
les �lus et les pr�tres sacr�s. Elle nous accorde encore le d�licat
plaisir de r�jouir nos yeux en contemplant passer en voiture sur les
boulevards et les places publiques, la tribu sainte des rentiers et des
capitalistes luisants, dodus, pansus, cossus, environn�s d'une tourbe
de valets galonn�s et de courtisanes peintes et teintes. Nous nous
enorgueillissons alors en songeant que si les �lus jouissent des
merveilles dont nous sommes priv�s, elles sont l'�uvre de nos mains et
de nos cerveaux.
D. - Les �lus sont-ils d'une autre race que toi ?
R. - Les capitalistes sont p�tris du m�me argile que les salari�s ; mais ils ont �t� choisis entre des milliers et des millions.
D. - Qu'ont-ils fait pour m�riter cette �l�vation ?
R. - Rien. Dieu prouve sa toute-puissance en d�versant ses faveurs sur celui qui ne les a point gagn�es.
D. - Le Capital est donc injuste ?
R. - Le Capital est la justice m�me ; mais sa
justice d�passe notre faible entendement. Si le Capital �tait oblig�
d'accorder sa gr�ce � ceux qui la m�ri-tent, il ne serait point libre,
sa puissance aurait des bornes. Le Capital ne peut affirmer sa
toute-puissance qu'en prenant ses �lus, les patrons et les
capita-listes, dans le tas des incapables, des fain�ants et des
vauriens.
D. - Comment ton Dieu te punit-il ?
R. - En me condamnant au ch�mage ; alors je suis
excommuni� ; on m'in-ter-dit la viande, le vin et le feu. Nous mourons
de faim, ma femme et mes enfants.
D. - Quelles sont les fautes que tu dois commettre pour m�riter l'excom-mu-nication du ch�mage ?
R. - Aucune. Le bon plaisir du Capital d�cr�te le ch�mage sans que notre faible intelligence puisse en saisir la raison.
D. - Quelles sont tes pri�res ?
R. - Je ne prie point avec des paroles. Le
travail est ma pri�re. Toute pri�re parl�e d�rangerait ma pri�re
efficace qui est le travail, la seule pri�re qui plaise, parce qu'elle
est la seule utile, la seule qui profite au Capital, la seule qui cr�e
de la plus-value.
D. - O� pries-tu ?
R. - Partout : sur mer, sur terre et sous terre, dans les champs, dans les mi-nes, dans les ateliers et dans les boutiques.
Pour que notre pri�re soit accueillie et
r�compens�e, nous devons d�poser aux pieds du Capital notre volont�,
notre libert� et notre dignit�.
Au son de la cloche, au sifflement de la machine
nous devons accourir ; et, une fois en pri�re, nous devons, ainsi que
des automates, remuer bras et jam-bes, pieds et mains, souffler et
suer, tendre nos muscles et �puiser nos nerfs.
Nous devons �tre humbles d'esprit, supporter
docilement les emportements et les injures du ma�tre et des
contrema�tres, car ils ont toujours raison, m�me lorsqu'ils nous
paraissent avoir tort.
Nous devons remercier le ma�tre quand il rogne
le salaire et prolonge la journ�e de travail ; car tout ce qu'il fait
est juste et pour notre bien. Nous de-vons �tre honor�s quand le ma�tre
et ses contrema�tre caressent nos femmes et nos filles, car notre Dieu,
le Capital, leur octroie le droit de vie ou de mort sur les salari�s
ainsi que le droit de cuissage sur les salari�es.
Plut�t que de laisser une plainte s'�chapper de
nos l�vres, plut�t que de permettre � la col�re de faire bouillonner
notre sang, plut�t que de jamais nous mettre en gr�ve, plut�t que de
nous r�volter, nous devons endurer toutes les souffrances, manger notre
pain couvert de crachats et boire notre eau souill�e de boue; car pour
ch�tier notre insolence, le Capital arme le ma�tre de canons et de
sabres, de prisons et de bagnes, de la guillotine et du peloton
d'ex�cution.
D. - Recevras-tu une r�compense apr�s la mort ?
R. - Oui, une bien grande. Apr�s la mort, le
Capital me laissera m'asseoir et me d�lasser. Je ne souffrirai plus ni
du froid, ni de la faim ; je n'aurais plus � m'inqui�ter ni du pain du
jour, ni du pain du lendemain. je jouirai du repos �ternel de la tombe.
III
Le sermon de la courtisane
(Le manuscrit qui m'a �t� remis est
incomplet, les trois premiers feuillets manquent ; ils devaient sans
doute contenir une invocation au Dieu-Capital, le protecteur de ceux
que l'on m�prise, La r�gle que je me suis impos�e d'�tre un simple
copiste, m'interdit toute tentative de reconstruction.
Des notes marginales laissent supposer que le
r�dacteur du sermon, le l�gat du pape, a pris pour collaborateurs le
prince de Galles, deux riches industriels connus du monde entier pour
leurs soieries et leurs �toffes, MM. Bonnet et Pouyer-Quertier, et une
c�l�bre courtisane, qui fit passer par son lit la haute noce
cosmopolite, Cora Pear !). P. L.
*
...............................Les hommes qui
marchent dans les t�n�bres de la vie, guid�s par les lueurs vacillantes
de la ch�tive raison, raillent et insultent la courtisane ; ils la
clouent ignominieusement au pilori de leur morale ; ils la soufflettent
de leurs vertus de parade, ils ameutent contre elle les col�res et les
indignations ; elle est l'esclave du mal et la reine de la
sc�l�ratesse, la meule du pressoir de l'abrutissement, elle corrompt la
jeunesse en fleurs et souille les cheveux blancs de la vieillesse ;
elle enl�ve l'�poux � l'�pouse, elle pompe de ses l�vres alt�r�es et
insatiables l'honneur et la fortune des familles.
O mes s�urs ! la brutale fureur et la basse
envie salissent avec un fiel amer et boueux la noble image de la
courtisane, et cependant, il y a bient�t dix-neuf si�cles, le dernier
des faux Dieux, J�sus de Nazareth, relevait de l'opprobre des hommes,
Marie-Madeleine, et l'asseyait au milieu des saints et des bienheureux,
dans la splendeur de son paradis.
Avant la venue du Vrai-Dieu, avant la venue du
Capital, les religions qui se sont disput� la terre et les Dieux qui se
sont succ�d� dans la t�te humaine, commandaient d'emprisonner l'�pouse
dans le gyn�c�e et de ne permettre qu'� l'h�ta�re de mordre aux fruits
de l'arbre de science et de libert�. La grande d�esse de Babylone,
Mylitta-Ana�tis, "l'habile enchanteresse, la s�duisante prostitu�e",
ordonnait � son peuple de fid�les de l'honorer par la prostitution.
Quand Bouddha, l'HommeDieu, venait � Vesali, il allait habiter dans la
mai-son de la ma�tresse des prostitu�es sacr�es, devant qui se
rangeaient les pr�tres et les magistrats rev�tus de leurs costumes de
c�r�monie, J�hovah, le Dieu sinistre, logeait dans son temple les
courtisanes (4).
�clair�s par la foi, les hommes des soci�t�s
primitives d�ifiaient la courti-sane ; elle symbolisait la force de
l'�ternelle nature qui cr�e et qui d�truit.
Les p�res de l'�glise catholique, qui pendant
des si�cles amusa de ses l�-gendes l'enfant-humanit�, cherchaient
l'inspiration divine dans la compagnie des prostitu�es. Quand le pape
r�unissait en concile ses pr�tres et ses �v�ques pour discuter un dogme
de la foi, guid�es par le doigt de Dieu, les courtisans de toute la
chr�tient� accouraient ; elles apportaient dans leurs jupes le
Saint-Esprit ; elles �clairaient l'intelligence des Docteurs. Le Dieu
des chr�tiens arma du pouvoir de faire et de d�faire les Papes
infaillibles, Th�odora, l'imp�riale catin.
Le Capital, notre Seigneur, assigne � la
courtisane une place encore plus �lev�e : ce n'est plus � des papes aux
chefs branlants qu'elle commande, mais � des milliers d'ouvriers jeunes
et vigoureux, ma�tres de tous les arts et de tous les m�tiers : ils
tissent, brodent, cousent, travaillent le bois, le fer et les m�-taux
pr�cieux, taillent les diamants, rapportent du fond des mers le corail
et les perles, produisent au c�ur de l'hiver les fleurs du printemps et
les fruits de l'automne, b�tissent les palais, d�corent les murailles,
peignent les toiles, sculptent le marbre, �crivent des drames et des
romans, composent des op�ras, chantent, jouent et dansent pour occuper
ses loisirs et contenter ses caprices. jamais S�miramis, jamais
Cl�op�tre, jamais ces reines puissantes n'eurent pour les servir un
troupeau aussi nombreux de travailleurs, savants en tout m�tier,
habiles en tout art.
La courtisane est la parure de la civilisation
capitaliste. Qu'elle cesse d'or-ner la soci�t� et le peu de joie qui
reste encore en ce monde ennuy� et attrist�, s'�vanouit ; les bijoux,
les pierreries, les �toffes lam�es et brod�es deviennent inutiles comme
des hochets ; le luxe et les arts, ces enfants de l'amour et de la
beaut�, sont insipides la moiti� du travail humain perd sa valeur. Mais
tant que l'on ach�tera et que l'on vendra, tant que le Capital restera
le ma�tre des consciences et le r�mun�rateur des vices et des vertus,
la marchandise d'amour sera la plus pr�cieuse et les �lus du Capital
abreuveront leur c�ur � la coupe glaciale des l�vres peintes de la
courtisane.
Si la raison n'avait pas ab�ti l'homme, si la
foi avait ouvert les portes de son entendement, il aurait compris que
la courtisane, en qui vont les luxures des riches et des puissants, est
un des moteurs du Dieu capital pour remuer les peuples et transformer
les soci�t�s.
Aux noirs temps du moyen �ge, alors que le
Capital, notre Seigneur, sem-blable � l'enfant qui palpite sourdement
dans le sein de la femme, s'�laborait myst�rieusement dans la
profondeur des choses �conomiques, alors que pas une bouche ne
proph�tisait sa naissance, alors que l'�me humaine ignorante de la
venue d'un Dieu, ne tressaillait pas d'all�gresse, alors cependant le
Capital commen�ait � diriger les actions des hommes. Il souffla dans
l'esprit des chr�-tiens d'Europe le sauvage emportement qui les
pr�cipitait sur les routes d'Asie en bandes plus serr�es que des
bataillons de fourmis. - En ces temps-l�, les chefs des hommes �taient
les grossiers seigneurs f�odaux, vivant dans les cuirasses comme les
homards dans leur carapace, se nourrissant de viandes lourdes et de
boissons �paisses, n'estimant d'autres plaisirs que les coups de lance,
ne connaissant d'autre luxe qu'une �p�e bien tremp�e. Pour mouvoir ces
brutes, notre Dieu dut s'abaisser au niveau de leur intelligence plus
dense que le plomb : il leur sugg�ra l'id�e de se croiser, de courir en
Palestine d�livrer les pierres d'un tombeau qui jamais n'exista. Dieu
voulait les amener aux pieds des courtisanes de l'Orient, les enivrer
de luxe et de jouissances, im-planter dans leur c�ur la passion divine,
l'amour de l'or. Quand ils rentr�rent dans leurs sombres manoirs, o�
hululaient les hiboux, les sens encore troubl�s par l'or et la pourpre
des f�tes, les parfums de l'Arabie et les molles caresses des
courtisanes �pil�es, ils prirent en d�go�t leurs femelles gauches et
velues, filant et enfantant et ne sachant rien autre : ils rougirent de
leur barbarie, et comme une jeune m�re pr�pare le berceau de l'enfant
qui va na�tre, ils b�tirent les villes de la M�diterran�e, ils cr��rent
les cours ducales et royales de l'Eu-rope, pour la venue du
Dieu-Capital.
Je vous le dis en v�rit�, la courtisane est plus
ch�re � notre Dieu qu'au fi-nancier l'argent de l'actionnaire ; elle
est sa fille tr�s aim�e, celle qui de tou-tes les femmes ob�it le plus
docilement � sa volont�. La courtisane trafique avec ce qu'on ne peut
ni peser, ni mesurer, avec la chose immat�rielle qui �chappe aux lois
sacr�es de l'�change : elle vend l'amour, comme l'�picier d�bite le
savon et la chandelle, comme le po�te d�taille l'id�al. Mais en
ven-dant l'amour, la courtisane se vend ; elle donne au sexe de la
femme une valeur, son sexe participe alors aux qualit�s de notre Dieu,
il devient une par-celle de Dieu, il est Capital. La courtisane incarne
Dieu.
Vous �tes plus na�fs que les veaux paissant dans
les prairies, � po�tes, � dramaturges, � romanciers, vous qui injuriez
la courtisane parce qu'elle n'ac-corde l'usage de son corps que contre
argent comptant, vous qui la tra�nez dans la boue parce qu'elle cote �
un prix �lev� ses tendresses. Vous voulez donc qu'elle profane la
parcelle divine qui est son corps, qu'elle le rende plus vil que les
pierres du chemin ? Vous, moralistes, qui �tes des porcheries �
en-grais-ser les vices, vous lui reprochez de pr�f�rer l'or fin au c�ur
br�lant d'amour. Philosophes obtus, vous prenez donc la courtisane pour
un �pervier se gorgeant de chair pantelante ? Vous tous que l'avarice
�touffe, croyez-vous donc que la courtisane soit moins d�sirable parce
qu'on l'ach�te ? N'ach�te-t-on pas le pain qui soutient le corps, le
vin qui r�jouit le c�ur ? N'ach�te-t-on pas la conscience du d�put�,
les pri�res du pr�tre, le courage du soldat, la science de l'ing�nieur,
l'honn�tet� du caissier ?
Dieu-Capital maudit les prostitu�es, folles de
leur corps, qui se vendent pour quelques francs, quelques sous aux
travailleurs et aux soldats ; plus re-dou-table que la peste, il
martyrise les brutes du plaisir des pauvres, il empoi-sonne la chair
des chauves-souris de V�nus, il les livre aux Alphonses du ruisseau qui
les battent et les pillent ; il les soumet � l'inspection de la police,
ainsi que la viande pourrie des march�s.
Mais la courtisane qui poss�de la gr�ce efficace
du Dieu-Capital se bouche les oreilles � vos morales et ridicules
d�clamations plus vaines que les cris des oies qu'on plume: elle
enveloppe son �me d'une glace polaire que le feu d'au-cune passion
d'amour ne fond ; car malheur, trois fois malheur � la Dame aux
Cam�lias, qui se donne et ne se vend pas ; Dieu se retire � la
courtisane amou-reuse qui se p�me de plaisir ; si son c�ur palpite, et
si ses sens parlent, l'acheteur d'amour qui succ�de � l'amant de c�ur,
d�pit� et d�sappoint�, au lieu d'une marchandise fra�che ne trouve
qu'un corps �chauff� et �puis�.
La courtisane se cuirasse d'attirante froideur,
pour que sur son corps de porcelaine, o� la passion ne bat de l'aile,
ses acheteurs usent leurs l�vres br�-lantes sans en alt�rer la
fra�cheur ; c'est de la fermentation de leur sang qu'ils doivent tirer
l'ivresse d'amour, et non de la fi�vre de ses caresses et de la chaleur
de ses �treintes ; car il faut que, tandis que l'acheteur mange de
baisers son corps vendu, son �me libre songe � l'argent qui lui est d�.
La courtisane filoute ceux qui l'ach�tent; elle
les oblige � payer au poids de l'or le plaisir d'amour qu'ils apportent
en eux. Et parce que, lorsqu'elle vend l'amour, la marchandise vendue
n'existe pas, notre Dieu-Capital, pour qui le vol et la falsification
sont les premi�res des vertus th�ologales, b�nit la courtisane.
Femmes qui m'�coutez, je vous ai r�v�l� le
myst�re de l'�nigmatique froi-deur de la courtisane, de la courtisane
marmor�enne, qui convie la classe enti�re des �lus du Capital au
banquet de son corps et leur dit : "Prenez, man-ger et buvez, ceci est
ma chair et ceci est mon sang".
*
L'�pouse fid�le et bonne m�nag�re que les gens
du monde honorent en paroles, mais s'empressent de fuir et de laisser
se morfondre au foyer conju-gal, isole l'homme de ses semblables,
engendre et d�veloppe dans son sein la jalousie, cette passion
antisociale, qui empoisonne de bile le sang, et l'empri-sonne dans son
chez soi ; elle le mure dans l'�go�sme familial. La courtisane, au
contraire, lib�re l'homme du joug de la famille et des passions.
L'argent cr�e des distances parmi les hommes, la
courtisane les rapproche, les unit, Dans son boudoir, ceux qui divisent
l'int�r�t fraternisent, un pacte secret, ind�finissable, mais profond,
mais irr�vocable, les lie ; ils ont mang� et bu de la m�me courtisane;
ils ont communi� sur le m�me autel.
L'amour, la passion sauvage et brutale, qui
trouble le cerveau, pousse l'homme � l'oubli et au sacrifice de ses
int�r�ts, la courtisane le remplace par la facile, la bourgeoise, la
commode galanterie v�nale, qui p�tille comme l�eau de seltz et n'enivre
pas.
La courtisane est le pr�sent du Dieu-Capital,
elle initie ses �lus aux sa-vants raffinements du luxe et de la luxure;
elle les console de leurs l�gitimes, ennuyeuses comme les longues
pluies d'automne. Quand la vieillesse les saisit, les ride et les
ratatine, �teint la flamme des yeux, enl�ve la souplesse des membres et
la douceur de l'haleine, et les rend un objet de d�go�t pour les
femmes, la courtisane all�ge les tristesses de l'�ge ; sur son corps
froid que rien ne rebute, ils trouvent encore le fugitif plaisir que
leur or ach�te.
Plus agissante que les ferments qui travaillent
le vin nouveau, la courtisane imprime aux richesses un vertigineux
mouvement giratoire ; elle lance dans la folle valse des millions, les
fortunes les plus lourdes ; dans ses nonchalantes mains, les mines, les
usines, les banques, les rentes sur l'�tat, les vignobles et les terres
� bl� se dissolvent, coulent entre les doigts et se r�pandent dans les
mille canaux du commerce et de l'industrie. La vermine qui monte �
l'assaut des charognes, n'est pas plus �paisse que la nu�e de
domestiques, de mar-chands, d'usuriers, qui l'assi�gent ; ils tiennent
b�antes leurs insondables poches pour recueillir la pluie d'or qui
tombe quand elle retrousse sa robe. Mod�le d'abn�gation, elle ruine ses
amants pour enrichir les domestiques et les fournisseurs qui la volent.
Les artistes et les industriels s'endormiraient
dans la grasse m�diocrit�, si la courtisane ne les obligeait �
surchauffer leurs cervelles pour d�couvrir des jouissances nouvelles et
des futilit�s in�dites ; car, assoiff�e d'id�al, elle ne poss�de un
objet que pour s'en d�go�ter; elle ne go�te un plaisir que pour s'en
rassasier.
La machine abr�ge-travail condamnerait les
ouvri�res et les ouvriers � l'oisivet�, cette m�re des vices ; mais
�levant le gaspillage � la hauteur d'une fonction sociale, la
courtisane augmente son luxe et ses exigences � mesure que la m�canique
industrielle progresse, afin qu'il y ait pour les damn�s du prol�tariat
toujours du travail, cette source des vertus.
La courtisane qui d�vore les fortunes, qui g�che
et qui d�truit comme une arm�e en marche, les seigneurs de la fabrique
et de la boutique l'adorent ; elle est le g�nie tut�laire qui
entretient la vie et la vigueur du commerce et de l'industrie.
La morale de la religion du Capital plus pure et
plus �lev�e que celles des fausses religions du pass�, ne proclame pas
l'�galit� humaine: la minorit�, l'infi-me minorit� seule est appel�e �
se partager les faveurs du Capital. Le Phallus, ainsi que dans le temps
primitifs, ne rend plus les hommes �gaux. La courtisane ne doit pas
�tre salie par les baisers des rustres et des manants ; car
Dieu-Capital r�serve pour ses �lus les choses pr�cieuses et d�licates
de la nature et de l'art.
La courtisane, que Dieu garde pour la joie des
riches et des puissants, si elle est condamn�e � soulever le voile des
hypocrisies sociales, � toucher le fond des turpitudes humaines basses
� lever le c�ur, elle vit dans le luxe et les f�tes ; nobles et
bourgeois respectables et respect�s, qu�mandent l'honneur de
m�tamorphoser la Madame Tout-le-Monde en Madame Quelqu'un ; et il lui
arrive de clore la s�rie de ses folles noces par une noce raisonnable.
Au prin-temps de ses jours, les capitalistes d�posent � ses pieds leur
c�ur qu'elle d�daigne et leurs tr�sors qu'elle dissipe ; les artistes
et les litt�rateurs voltigent autour d'elle, l'adulant d'hommages
serviles et int�ress�s. A l'automne de ses ans, lasse et de graisse
�paissie, elle ferme boutique et ouvre maison, et les hommes graves et
les femmes prudes l'entourent de leur amiti� et de leurs soins
empress�s, afin d'honorer la fortune qui r�compense son travail sexuel.
Dieu comble la courtisane de ses gr�ces : �
celle que l'impr�voyante nature n'a pas dot�e de beaut� et d'esprit, il
donne du chic, du montant, du chien, de la roserie, qui s�duisent et captivent l'�me distingu�e des privil�gi�s du Capital.
Dieu la met � l'abri des faiblesses de son sexe.
La nature mar�tre condam-ne la femme au dur labeur de la reproduction
de l'esp�ce; mais les lancinantes douleurs qui tenaillent le sein des
m�res ne sont inflig�es qu'� l'amante, qu'� l'�pouse. Dieu, dans sa
bont�, �pargne � la courtisane les maculatures et les d�formations de
la gestation et le travail de l'enfantement : il lui accorde la
st�rilit�, cette gr�ce si envi�e. C'est l'amante, c'est l'�pouse qui
doivent implo-rer la vierge Marie et lui adresser la fervente pri�re de
la femme adult�re : "O vierge sainte, qui avez con�u sans p�ch�, faites
que je p�che sans concevoir". La courtisane appartient au troisi�me
sexe ; elle laisse � la femme vulgaire la sale et p�nible besogne
d'enfanter l'humanit� (5).
Le hasard recrute les courtisanes dans les
basses classes de la soci�t�. N'est-ce pas une honte et un cr�ve-c�ur
de voir celles qui occupent un rang si �lev� dans le monde, sortir de
la crotte ?
Femmes qui m'�coutez, vous appartenez aux
classes sup�rieures, souvenez-vous que l'ancienne noblesse reprochait �
Louis XV de prendre ses concubines dans la roture ; r�clamez comme un
de vos plus pr�cieux privil�-ges le droit et l'honneur de fournir les
courtisanes des �lus du Capital. D�j� beaucoup d'entre vous, m�prisant
les tristes devoirs de l'�pouse, se vendent comme les courtisanes ;
mais elles trafiquent de leur sexe timidement, hypo-cri-tement. Imitez
l'exemple des honorables matrones de l'ancienne Rome qui se faisaient
inscrire chez les �diles pour exercer le m�tier de prostitu�es ;
secouez, jetez � terre et foulez aux pieds des pr�jug�s idiots et
d�mod�s qui ne conviennent qu'� des esclaves. Le Dieu-Capital apporte
au monde une morale nouvelle; il proclame le dogme de la Libert�
humaine : sachez que l'on n'ob-tient la libert� qu'en conqu�rant le
droit de se vendre. Lib�rez-vous de l'escla-vage conjugal, en vous
vendant.
Dans la soci�t� capitaliste, il n'est pas de
travail plus honorable que celui de la courtisane. Tenez, regardez le
travail de l'ouvri�re et contemplez ensuite celui de la courtisane. A
la fin de sa longue et monotone journ�e, l'ouvri�re m�pris�e, p�lie et
courbatue, ne tient dans sa main amaigrie que le modique salaire qui
l'emp�che de mourir de faim. La courtisane, joyeuse comme un jeune
dieu, se l�ve de son lit ou de son canap� et, secouant sa chevelure
par-fum�e, elle compte n�gligemment des louis d'or et des billets de
banque. Son travail ne laisse sur son corps ni fatigue, ni souillure ;
elle rince sa bouche et s'essuie les l�vres et dit en souriant : � un
autre !
Philosophes ruminants, qui sans rel�che m�chez
et rem�chez les pr�ceptes surann�s de l'antique morale, dites-nous donc
quelle besogne est plus agr�able � notre Dieu-Capital, celle de
l'ouvri�re ou celle de la courtisane ?
Le Capital marque son estime pour une
marchandise, par le prix auquel il permet qu'elle se vende. Allons,
moralistes cafards, trouvez donc dans l'in-nom-brable s�rie des
occupations humaines, un travail de la main ou de l'intel-ligence, qui
re�oive un salaire aussi r�mun�rateur que celui du sexe ? La science du
savant, le courage du soldat, le g�nie de l'�crivain, l'habilet� de
l'ouvrier, ont-ils �t� jamais autant pay�s que les baisers de Cora
Pearl ?
Le travail de la courtisane est le travail sacr�, celui que Dieu-Capital r�-com-pense par-dessus tous les autres.
Mes tr�s ch�res s�urs, �coutez-moi, �coutez-moi, Dieu parle par ma bouche:
Si vous �tes assez abandonn�es de Dieu, pour ne
pas abhorrer le travail accablant de l'ouvri�re qui d�forme le corps et
qui tue l'intelligence, ne vous prostituez pas ;
Pour ambitionner l'existence v�g�tative de la
m�nag�re, clo�tr�e dans la famille et condamn�e � l'�conomie sordide,
ne vous prostituez pas ;
Pour vouloir vivre solitaire au foyer conjugal,
d�laiss�e par l'�poux, qui mange votre dot avec la courtisane, ne vous
prostituez pas ;
Mais si vous avez souci de votre libert�, de votre dignit�, de votre gloire et de votre bonheur sur terre, prostituez-vous ;
Si vous avez trop de fiert� dans l'�me pour
accepter sans r�volte le travail d�gradant de l'ouvri�re et la vie de
la civilisation, prostituez-vous ;
Si vous voulez �tre la reine des f�tes et des plaisirs de la civilisation, prostituez-vous ;
C'est la gr�ce que je vous souhaite Amen !
IV
L'Eccl�siaste ou le livre du capitaliste
Ce livre a circul� entre les mains de plusieurs capitalistes qui l'ont lu et annot�; voici quelques-unes de leurs annotations :
"Il est certain que ces pr�ceptes de la sagesse
divine seraient mal inter-pr�t�s par l'intelligence grossi�re des
salari�s. je suis d'avis qu'on les traduise en volapuk ou toute autre
langue sacr�e."
Sign�: Jules Simon
"Il faudrait imiter les docteurs juda�ques qui interdisaient aux profanes la lecture de l'Eccl�siaste de l'Ancien Testament et ne communiquer le Livre du Capitaliste qu'aux initi�s poss�dant un million."
Sign�: Bleichr�der
"Un million de francs ou de marks me semble une somme bien mis�rable, je propose un million de dollars."
Sign�: Jay Gould
A - Nature du Dieu-Capital
1. - M�dite les paroles du Capital, ton Dieu.
2. - Je suis le Dieu mangeur d'hommes; je
m'attable dans les ateliers et je consomme les salari�s. Je
transsubstantie en capital divin la vie ch�tive du travailleur. je suis
l'infini myst�re : ma substance �ternelle n'est que p�rissable chair;
ma toute-puissance que faiblesse humaine. La force inerte du Capital
est la force du salari�.
3. - Principe des principes: par moi d�bute toute production, � moi aboutit tout �change.
4. - Je suis le Dieu vivant, pr�sent en tous
lieux : les chemins de fer, les hauts fourneaux, les grains de bl�, les
navires, les vignobles, les pi�ces d'or et d'argent sont les membres
�pars du Capital universel.
5. - Je suis l'�me incommensurable du monde
civilis�, au corps vari� et multiple � l'infini. Je vis dans ce qui
s'ach�te et se vend ; j'agis dans chaque marchandise et pas une
n'existe en dehors de mon unit� vivante.
6. - Je resplendis dans l'or et je pue dans le fumier ; je r�jouis dans le vin et je corrode dans le vitriol.
7. - Ma substance qui s'accro�t continuellement
coule, fleuve invisible, � travers la mati�re; divis�e et subdivis�e
au-del� de toute imagination, elle s'emprisonne dans les formes
sp�ciales rev�tues par chaque marchandise et, sans me lasser, je me
transvase d'une marchandise dans une autre : pain et viande
aujourd'hui, demain force travail du producteur, apr�s-demain, lingot
de fer, pi�ce de calicot, �uvre dramatique, quintal de suif, sac de
poudrette. La transmigration du Capital jamais ne s'arr�te. Ma
substance ne meurt pas ; mais ses formes sont p�rissables, - elles
finissent et passent.
8. - L'homme voit, touche, sent et go�te mon
corps, mais mon esprit plus subtil que l'�ther est insaisissable aux
sens. Mon esprit est le Cr�dit ; pour se manifester, il n'a pas besoin
de corps.
9. - Chimiste plus savant que Berz�lius, que
Gherardt, mon esprit trans-mute les vastes champs, les colossales
machines, les m�taux pesants et les troupeaux mugissants en actions de
papier; et plus l�gers que des balles de sureau, anim�es par
l'�lectricit�, les canaux et les hauts fourneaux, les mines et les
usines bondissent et rebondissent de main en main dans la Bourse, mon
temple sacr�.
10. - Sans moi, rien ne se commence, ni ne
s'ach�ve dans les pays que gou-verne la Banque. je f�conde le travail ;
je domestique au service de l'hom-me les forces irr�sistibles de la
nature et je mets en sa main la puissant levier de la science
accumul�e.
11. - J'enlace les soci�t�s dans le r�seau d'or du commerce et de l'industrie.
12. - L'homme qui ne me poss�de pas, qui n'a pas
de Capital, marche nu dans la vie, environn� d'ennemis f�roces et arm�s
de tous les instruments de torture et de mort.
13. - L'homme qui n'a pas de Capital, s'il est
fort comme le taureau, on charge ses �paules d'un plus lourd fardeau ;
s'il est laborieux, comme la four-mi, on double sa t�che; s'il est
sobre comme l'�ne, on r�duit sa pitance.
14. - Que sont la science, la vertu et le travail sans le Capital ? - Vanit� et rongement d'esprit,
15. - Sans la gr�ce du Capital, la science �gare
l'homme dans les sentiers de la folie; le travail et la vertu le
pr�cipitent dans l'ab�me de la mis�re.
16. - Ni la science, ni la vertu, ni le travail
ne satisfont l'esprit de l'homme; c'est moi, le Capital, qui nourris la
meute affam�e de ses app�tits et de ses passions.
17. - Je me donne et je me reprends selon mon
bon plaisir et je ne rends pas de compte. Je suis l'Omnipotent qui
commande aux choses qui vivent et aux choses qui sont mortes.
B. - �lu du Capital
1. - L'homme, cet infecte amas de mati�re, vient
au monde nu comme un ver, et, enferm� dans une bo�te, comme un pantin,
il va pourrir sous terre et sa pourriture engraisse l'herbe des champs.
2. - Et pourtant, c'est ce sac d'ordures et de
puanteur que je choisis pour me repr�senter, moi le Capital, moi la
chose la plus sublime qui existe sous le soleil.
3. - Les hu�tres et les escargots ont une valeur
par les qualit�s de leur nature brute ; le capitaliste ne compte que
parce que je le choisis pour mon �lu ; il ne vaut que par le Capital
qu'il repr�sente.
4. - J'enrichis le sc�l�rat nonobstant sa sc�l�ratesse ; j'appauvris le juste nonobstant sa justice. J'�lis qui me pla�t.
5. - Je choisis le capitaliste, ni pour son
intelligence, ni pour sa probit�, ni pour sa beaut�, ni pour sa
jeunesse. Son imb�cillit�, ses vices, sa laideur et sa d�cr�pitude sont
autant de t�moins de mon incalculable puissance.
6. - Parce que j'en fais mon �lu, le capitaliste
incarne la vertu, la beaut�, le g�nie. Les hommes trouvent sa sottise
spirituelle, ils affirment que son g�nie n'a que faire de la science
des p�dants ; les po�tes lui demandent l'inspiration, et les artistes
re�oivent � genoux ses critiques comme les arr�ts du go�t ; les femmes
jurent qu'il est le Don Juan id�al ; les philosophes �rigent ses vices
en vertus ; les �conomistes d�couvrent que son oisivet� est la force
motrice du monde social.
7. - Un troupeau de salari�s travaille pour le
capitaliste qui boit, mange, paillarde et se repose de son travail du
ventre et du bas-ventre.
8. - Le capitaliste ne travaille ni avec la main, ni avec le cerveau.
9. - Il a un b�tail m�le et femelle pour
labourer la terre, forger les m�taux et tisser les �toffes ; il a des
directeurs et des contrema�tres pour diriger les ateliers, et des
savants pour penser. Le capitaliste se consacre au travail des
latrines ; il boit et mange pour produire du fumier.
10. - J'engraisse l'�lu d'un bien-�tre
perp�tuel ; car qu'y a-t-il de meilleur et de plus r�el sur terre que
boire, manger, paillarder et se r�jouir ? - Le reste n'est que vanit�
et rongement d'esprit,
11. - J'adoucis les amertumes et j'enl�ve les peines de toutes choses pour que la vie soit aimable et agr�able � l'�lu.
12. - La vue a son organe ; l'odorat, le
toucher, le go�t, l'ou�e, l'amour ont aussi leurs organes. je ne refuse
rien de ce que d�sirent les yeux, la bouche et les autres organes de
J'�lu.
13. - La vertu est � double face la vertu du capitaliste est de se contenter la vertu du salari� de se priver.
14. - Le capitaliste prend sur terre ce qui lui
pla�t ; il est le ma�tre. S'il est blas� des femmes, il r�veillera ses
sens avec des vierges-enfants.
15. - Le capitaliste est la loi. Les
l�gislateurs r�digent les Codes selon sa convenance, et les philosophes
accommodent la morale selon ses m�urs. Ses actions sont justes et
bonnes. Tout acte qui l�se ses int�r�ts est crime et sera puni.
16. - Je garde pour les �lus un bonheur unique,
ignor� des salari�s. - Faire des profits est la joie supr�me. - Si
l'�lu qui encaisse des b�n�fices perd sa femme, sa m�re, ses enfants,
son chien et son honneur, il se r�signe. Ne plus r�aliser des profits
est le malheur irr�parable, dont jamais le capitaliste ne se console.
C. - Devoirs du capitaliste
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1. - Beaucoup sont appel�s, et peu sont �lus ; tous les jours, je r�duis le nombre de mes �lus.
2. - Je me donne aux capitalistes et je me
partage entre eux ; chaque �lu re�oit en d�p�t une parcelle du Capital
unique ; et il n'en conserve la jouis-sance que s'il l'accro�t, que
s'il lui fait faire des petits. Le Capital se retire des mains de celui
qui ne remplit pas sa loi.
3. - J'ai choisi le capitaliste pour extraire de la plus-value; accumuler les profits est sa mission.
4. - Afin d'�tre libre et � J'aise dans la
chasse aux b�n�fices, le capitaliste brise les liens de J'amiti� et de
l'amour; il ne conna�t ni ami, ni fr�re, ni m�re, ni femme, ni enfants,
l� o� il y a un gain � r�aliser.
5. - Il s'�l�ve au-dessus des vaines
d�marcations qui parquent les mortels dans une patrie et dans un parti;
avant d'�tre Russe ou Polonais, Fran�ais ou Prussien, Anglais ou
Irlandais, blanc ou noir, l'�lu est exploiteur ; il n'est monarchiste
ou r�publicain, conservateur ou radical, catholique ou libre-penseur,
que par-dessus le march�. L'or a une couleur; mais devant lui, les
opinions des capitalistes n'ont point de couleur.
6. - Le capitaliste embourse avec la m�me
diff�rence l'argent mouill� de larmes, l'argent tach� de sang, l'argent
souill� de boue.
7. - Il ne sacrifie pas aux pr�jug�s vulgaires.
Il ne fabrique pas pour livrer des marchandises de bonne qualit�, mais
pour produire des marchandises rap-portant de gros b�n�fices. Il ne
fonde pas des soci�t�s financi�res pour distinguer des dividendes, mais
pour s'emparer des capitaux des actionnaires ; car les petits capitaux
appartiennent aux grands, et, au-dessus d'eux, il y a des capitaux plus
grands encore qui les surveillent pour les d�vorer dans le temps,.
Telle est la loi du Capital.
8. - En �levant l'homme � la dignit� de
capitaliste, je lui transmets une par-tie de ma toute-puissance sur les
hommes et les choses.
9. - Le capitaliste doit dire : la soci�t�, c'est moi la morale, c'est mes go�ts et mes passions la loi, c'est mon int�r�t.
10. - Si un seul capitaliste est l�s� dans ses
int�r�ts, la soci�t� tout enti�re est en souffrance ; car
l'impossibilit� d'accro�tre le Capital est le mal des maux ; le mal
contre lequel il n'existe pas de rem�de.
11. - Le capitaliste fait produire et ne produit
pas ; fait travailler et ne travaille pas ; toute occupation manuelle
ou intellectuelle lui est interdite, elle le d�tournerait de sa mission
sacr�e : l'accumulation des profits.
12. - Le capitaliste ne se m�tamorphose pas en �cureuil id�ologique, tour-nant une roue qui ne meut que du vent.
13. - Il se soucie fort peu que les cieux
racontent la gloire de Dieu ; il ne recherche pas si la cigale chante
avec son derri�re ou avec ses ailes et si la fourmi est une
capitaliste (6).
14. - Il ne s'inqui�te ni du commencement ni de la fin des choses, il ne s'occupe que de leur faire rapporter des b�n�fices.
15. - Il laisse les th�ologiens de l'�conomie
officielle p�rorer sur le monom�tallisme et le bim�tallisme; mais il
empoche, sans distinction, les pi�-ces d'or et d'argent � sa port�e.
16, - Il abandonne aux savants qui ne sont bons
qu'� cela, l'�tude des ph�-nom�nes de la nature et aux inventeurs
l'application industrielle des forces naturelles, mais il s'empresse
d'accaparer leurs d�couvertes d�s qu'elles de-viennent exploitables.
17. - Il ne se fatigue pas le cerveau pour
savoir si le Beau et le Bon sont une seule m�me chose ; mais il se
r�gale des truffes si bonnes � manger et plus laides � voir que les
excr�ments du cochon.
18. - Il applaudit aux discours sur les v�rit�s �ternelles, mais il gagne de l'argent avec les falsifications du jour.
19. - Il ne sp�cule pas sur l'essence de la vertu, de la conscience et de l'amour mais il sp�cule sur leur vente et leur achat.
20. - Il ne recherche pas si la Libert� est
bonne en soi ; il prend toutes les libert�s pour n'en laisser que le
nom aux salari�s.
21. - Il ne discute pas si le Droit prime la Force, car il sait qu'il a tous les droits, puisqu'il poss�de le Capital.
22. - Il n'est ni pour ni contre le suffrage
universel, ni pour ni contre le suffrage restreint, il se sert des
deux : il ach�te les �lecteurs du suffrage res-treint et dupe ceux du
suffrage universel. S'il doit opter il se prononce pour ce dernier,
comme �tant le plus �conomique : car s'il est oblig� d'acheter les
�lecteurs et les �lus du suffrage restreint, il lui suffit d'acheter
les �lus du suffrage universel.
23. - Il ne se m�le pas aux parlotages sur le
libre-�change et sur la pro-tection : il est tour � tour
libre-�changiste et protectionniste suivant les conve-nances de son
commerce et de son industrie.
24. - Il n'a aucun principe : pas m�me le principe de n'avoir pas de prin-cipes.
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25. - Le capitaliste est dans ma main la verge d'airain pour mener l'indo-cile troupeau des salari�s.
26. - Le capitaliste �touffe dans son c�ur tout
sentiment humain, il est sans public, il traite son semblable plus
durement, que sa b�te de somme. Les hommes, les femmes et les enfants
ne lui apparaissent que comme des machi-nes � profit. Il bronze son
c�ur, pour que ses yeux contemplent les mis�res des salari�s et pour
que oreilles entendent leurs cris de rage et de douleur, et ne palpite
pas.
27. - Telle une presse hydraulique descend
lentement, infailliblement, r�duisant au plus mince volume, au plus
parfait dess�chement la pulpe soumi-se � son action ; tel, pressant et
tordant le salari�, le capitaliste extrait le travail que contiennent
ses muscles et ses nerfs ; chaque goutte de sueur qu'il essore se
m�tamorphose en capital. Quand, us� et �puis�, le salari� ne rend plus
sous sa torsion le surtravail qui fabrique de la plus-value, il le
jette dans la rue comme les rognures et les balayures des cuisines.
28 - Le capitaliste qui �pargne le salari� me trahit et se trahit.
29. - Le capitaliste mercantilise l'homme, la
femme et l'enfant, afin que celui qui ne poss�de ni suif, ni laine, ni
marchandise quelconque, ait au moins quelque chose � vendre, sa force
musculaire, son intelligence, sa conscience. Pour se transformer en
capital, l'homme doit auparavant devenir marchandise.
30 - Je suis le Capital, le ma�tre de l'univers,
le capitaliste est mon repr�-sentant : devant lui les hommes sont
�gaux, tous �galement courb�s sous son exploitation, Le man�uvre qui
loue sa force, l'ing�nieur qui offre son intelli-gence, le caissier qui
vend son honn�tet�, le d�put� qui trafique de sa con-science, la fille
de joie qui pr�te son sexe, sont pour le capitaliste des salari�s �
exploiter.
31 - Il perfectionne le salari� : il l'oblige �
reproduire sa force de travail avec une nourriture grossi�re et
falsifi�e, pour qu'il la vende meilleur march� et il le force �
acqu�rir l'asc�tisme de l'anachor�te, la patience de l'�ne et
l'assi-duit� au travail du b�uf.
32. - Le salari� appartient au capitaliste : il
est sa b�te de travail, son bien, sa chose. Dans l'atelier o� l'on ne
doit s'apercevoir ni quand le soleil se l�ve, ni quand la nuit
commence, il braque sur l'ouvrier cent yeux vigilants, pour qu'il ne se
d�tourne de sa t�che ni par un geste, ni par une parole.
33. - Le temps du salari� est de l'argent : chaque minute qu'� perd est un vol qu'il commet.
34. - L'oppression du capitaliste suit le
salari� comme son ombre jusque dans son taudis, car � ne doit pas se
corrompre l'esprit par des lectures et des discours socialistes, ni se
fatiguer le corps par des amusements. Il doit rentrer chez lui en
sortant de l'atelier, manger et se coucher, afin d'apporter le
lende-main � son ma�tre un corps frais et dispos et un esprit r�sign�.
35. - Le capitaliste ne reconna�t au salari� aucun droit, pas m�me le droit � l'esclavage, qui est le droit au travail.
36. - Il d�pouille le salari� de son
intelligence et de son habile
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