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  Post� le mardi 15 mai 2007 @ 03:47:55 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Révolution(-naires)Source : They Lie We Die

Les pages suivantes sont la reproduction d'articles qui furent publi�s dans Les Temps Nouveaux. Ils faisaient partie d'une s�rie qui paraissait alors sous le titre g�n�ral : L'id�e r�volutionnaire dans la R�volution, et dont la premi�re moiti� a d�j� �t� reproduite dans la s�rie de brochures des Temps Nouveaux, sous les titres : L'Id�e r�volutionnaire dans la R�volution (n�64) et Le principe anarchiste (n�67).

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Nous vivons � l'approche de graves �v�nements. C'est pourquoi les travailleurs et tous ceux qui tiennent � coeur le succ�s de la R�volution prochaine feront bien de m�diter sur les id�es exprim�es dans ces pages et d'en chercher l'explication dans la vie, s'ils les approuvent.
Pierre KROPOTKINE
mai 1914



I

Le massacre des bourgeois en vue du triomphe de la R�volution est un r�ve insens�. Leur nombre m�me s'y oppose; car outre les millions de bourgeois qui devraient dispara�tre dans l'hypoth�se des Fouquier-Tinville modernes, il y aurait encore les millions de travailleurs demi-bourgeois qui devraient les suivre. En effet, ceux-ci ne demandent qu'� devenir bourgeois � leur tour, et ils s'empresseraient de le devenir, si l'existence de la bourgeoisie n'�tait frapp�e que dans ses r�sultats et non dans ses causes. Quant � la Terreur organis�e et l�galis�e, elle ne sert, en r�alit�, qu'� forger des cha�nes pour le peuple. Elle tue l'initiative individuelle, qui est l'�me des r�volutions ; elle perp�tue l'id�e de gouvernement fort et ob�i, elle pr�pare la dictature de celui qui mettra la main sur le tribunal r�volutionnaire et saura le manier, avec ruse et prudence, dans l'int�r�t de son parti.

Arme des gouvernants, la Terreur sert avant tout les chefs des classes gouvernantes ; elle pr�pare le terrain pour que le moins scrupuleux d'entre eux arrive au pouvoir.

La Terreur de Robespierre devait aboutir � celle de Tallien, et celle-ci � � la dictature de Bonaparte. Robespierre couvait Napol�on.

Pour vaincre la bourgeoisie, il faut quelque chose de tout � fait diff�rent de ce qui fait sa force actuelle, d'autres �l�ments que ceux qu'elle a si bien appris � manier. C'est pourquoi il faut voir d'abord ce qui fait sa force, et � cette force � en opposer une autre, sup�rieure.

Qu'est-ce qui a permis, en effet, aux bourgeois d'escamoter toutes les r�volutions depuis le quinzi�me si�cle ? d'en profiter pour asservir et agrandir leur domination, sur des bases autrement solides que le respect des superstitions religieuses ou le droit de naissance de l'aristocratie ?

� C'est l'Etat. C'est l'accroissement continuel et l'�largissement des fonctions de l'Etat, bas� sur cette fondation bien plus solide que la religion ou le droit d'h�ridit� � la Loi. Et tant que l'Etat durera, tant que la Loi restera sacr�e aux yeux des peuples, tant que les r�volutions � venir travailleront au maintien et � l'�largissement des fonctions de l'Etat et de la Loi � les bourgeois seront s�rs de conserver le pouvoir et de dominer les masses. Les l�gistes constituant l'Etat omnipotent, c'est l'origine de la bourgeoisie, et c'est encore l'Etat omnipotent qui fait la force actuelle de la bourgeoisie. Par la Loi et l'Etat les bourgeois se sont saisis du capital, et ils ont constitu� leur autorit�. Par la Loi et l'Etat, ils la maintiennent. Par la Loi et l'Etat, ils promettent encore de r�parer les maux qui rongent la soci�t�.

En effet, tant que toutes les affaires du pays seront remises � quelques-uns, et que ces affaires auront la complexit� inextricable qu'elles ont aujourd'hui � les bourgeois pourront dormir tranquilles. Ce sont eux qui, reprenant la tradition romaine de l'Etat omniscient, ont cr��, �labor�, constitu� ce m�canisme : ce sont eux qui en furent les soutiens � travers l'histoire moderne. Ils l'�tudient dans leurs universit�s ; ils le maintiennent dans leurs tribunaux, ils l'enseignent � l'�cole; ils le propagent, l'inculquent par la voie de leur presse.

Leur esprit est si bien fa�onn� � la tradition de l'Etat, que jamais ils ne s'en d�partissent, m�me dans leurs r�ves d'avenir, Leurs utopies en portent le cachet. Ils ne peuvent rien concevoir, en dehors des principes de l'Etat romain, concernant la structure de la Soci�t�. S'ils rencontrent des institutions, d�velopp�es en dehors de ces conceptions, soit dans la vie des paysans fran�ais, soit ailleurs, ils les brisent plut�t que d'en reconna�tre la raison. C'est ainsi que les jacobins ont continu� l'oeuvre de destruction des institutions populaires de la France, commenc�e par Turgot. Il abolissait les assembl�es primaires de village, le mir qui vivait encore de son temps, le trouvant trop tumultueux, et insuffisamment ordonn�. Les jacobins continuaient son oeuvre : ils abolissaient les communaut�s de famille, qui avaient �chapp� � la hache du droit romain ; ils donnaient le coup de gr�ce � la possession communale du sol ; ils faisaient les lois draconniennes contre les

Lacune : 1 ligne

les Vend�ens par milliers que de se donner la peine de comprendre leurs institutions populaires. Et les jacobins modernes, en rencontrant la commune et la f�d�ration des tribus parmi les Kabyles, pr�f�rent massacrer ces institutions par leurs tribunaux, que de d�roger � leurs conceptions de propri�t� et d'hi�rarchie romaines. Les bourgeois anglais en ont fait de m�me dans les Indes.

Ainsi, du jour o� la Grande R�volution du si�cle pass� embrassa � son tour les doctrines romaines de l'Etat omnipotent, sentimentalis�es par Rousseau et repr�sent�es par lui avec une �tiquette d'Egalit� et de Fraternit� romano-catholiques, du jour o� elle prit pour base de l'organisation sociale, la propri�t� et le gouvernement �lectif, � c'est aux petits-fils des � l�gistes � du XVIIe si�cle, aux bourgeois qu'incomba la t�che d'organiser et de gouverner la France selon ces principes. Le peuple n'avait plus rien � y faire, sa force cr�atrice �tant dans une toute autre direction.

II

Si par malheur, lors de la prochaine r�volution, le peuple, encore une fois, ne comprend pas que sa mission est historique est de briser l'Etat, cr�� par les code de Justicien et les �dits du pape ; s'il se laisse encore une fois �blouir, par les conceptions romaines � l�gales �, d'Etat et de propri�t� (ce � quoi les socialistes autoritaires travaillent dr�ment) � alors il devra encore une fois abandonner le soin d'�tablir cette organisation � ceux qui en sont les vrais repr�sentants historiques � les bourgeois.

S'il ne comprend pas que la vraie raison d'�tre d'une r�volution populaire est de d�molir l'Etat, n�cessairement hi�rarchique, pour rechercher � sa place la libre entente des individus et des groupes, la f�d�ration libre et temporaire (chaque fois dans un but d�termin�) ; s'il ne comprend pas qu'il faut abolir la propri�t� et le droit de l'acqu�rir, supprimer le gouvernement des �lus, qui est venu se substituer au libre consentement de tous ; si le peuple renonce aux traditions de libert� de l'individu, de groupement volontaire et du libre consentement, devenant la base des r�gles de conduite, � traditions qui ont fait l'essence de tous les mouvements populaires pr�c�dents et de toutes les institutions de cr�ation populaire ; s'il abandonne ces traditions et reprend celles de la Rome romaine et catholique, � alors il n'aura que faire dans la r�volution ; il devra laisser tout � la bourgeoisie, et se borner � lui demander quelques concessions.

La conception �tatiste est absolument �trang�re au peuple. Heureusement, il n'y comprend rien, il ne sait pas s'en servir. Il est rest� peuple ; il est rest� imbu de conceptions de ce que l'on appelle le droit commun ; conceptions bas�es sur des id�es de justice r�ciproque entre individus, sur des faits r�els, tandis que le droit des Etats est bas�, soit sur des conceptions m�taphysiques, soit sur des fictions, soit sur des interpr�tations de mots, cr��s � Rome et � Byzance pendant une p�riode de d�composition, pour justifier l'exploitation et la suppression des droits populaires.

Le peuple a essay� � plusieurs reprises de rentrer dans les cadres de l'Etat, de s'en emparer, de s'en servir. Il n'y a jamais r�ussi.

Et il finissait toujours par abandonner ce m�canisme d'hi�rarchie et de lois � d'autres que lui ; au souverain apr�s les r�volutions du seizi�me si�cle ; aux bourgeois apr�s celles du dix-septi�me en Angleterre et du dix-huiti�me en France.

La bourgeoisie, au contraire, s'est enti�rement identifi�e avec le droit des Etats. C'est ce qui fait sa force. C'est ce qui lui donne cette unit� de pens�e qui nous frappe � chaque instant.

En effet, un Ferry peut d�tester un Clemenceau ; un Floquet, un Freycinet, un Ferry peuvent m�diter les coups qu'ils pr�parent pour arracher la pr�sidence � un Gr�vy ou � un Carnot ; le pape et son clerg� peuvent ha�r les trois comp�res et leur couper l'herbe sous les pieds ; le boulangiste peut envelopper dans ses haines le clerg� et le pape, Ferry et Clemenceau. Tout cela se peut et cela se fait. Mais, quelque chose de sup�rieur � ces inimiti�s les unit tous, depuis la cocotte des boulevards, jusqu'au mielleux Carnot, depuis le ministre jusqu'au dernier professeur d'un lyc�e la�que ou religieux. C'est le culte de l'autorit�.

Ils ne peuvent concevoir la soci�t� sans un gouvernement fort et ob�i. Sans la centralisation, sans une hi�rarchie rayonnant depuis Paris ou depuis Berlin jusqu'au dernier garde-champ�tre et faisant marcher le dernier hameau sur les ordres de la capitale, ils ne voient que l'�miettement. Sans un code � cr�ation commune des Montagnards de la Convention et des princes de l'empire � ils ne voient qu'assassinats, incendies, coupe-gorges dans les rues. Sans la propri�t� garantie par le code, ils ne voient que des champs d�serts et des villes en ruine. Sans une arm�e, abrutie jusqu'au point d'ob�ir aveugl�ment � ses chefs, ils voient le pays en proie aux envahisseurs ; et sans les juges, envelopp�s d'autant de respect que le corpus dei l'�tait au moyen-�ge, ils ne pr�voient que la guerre de chacun contre tous. Le ministre et le garde-champ�tre, le pape et l'instituteur sont absolument d'accord sur ces points. C'est ce qui fait leur force commune.

Ils n'ignorent point que le vol est en permanence dans les minist�res, civils et militaires. Mais � peu importe ! � disent-ils ; ce ne sont que des accidents de personnes ; et tant que les minist�res existent, la bourse et la patrie ne sont pas en danger.

Ils savent que les �lections se font avec de l'argent, des chopes de bi�re et des f�tes de bienfaisance, et que dans les Chambres les voix s'ach�tent par des places, des concessions et des vols. Peu importe ! � la loi vot�e par les �lus du peuple, sera trait�e par eux de sacr�e. On l'�ludera, on la violera si elle g�ne, mais on fera des discours enflamm�s sur son caract�re divin.

Le pr�sident du Conseil et le chef de l'opposition peuvent s'insulter mutuellement dans la Chambre mais, le tournoi de paroles fini, ils s'entourent mutuellement de respect : ils sont deux chefs, deux fonctions n�cessaires dans l'Etat. Et si le procureur et l'avocat se lancent des insultes par dessus la t�te de l'accus� et se traitent mutuellement (en langage fleuri) de menteur et de coquin, � les discours finis, ils se serrent la main et se f�licitent l'un l'autre de leurs p�roraisons � palpitantes �. Ce n'est pas hypocrisie, ce n'est pas du savoir vivre. Du fond de son coeur l'avocat admire le procureur et le procureur admire l'avocat ; ils voient l'un dans l'autre quelque chose de sup�rieur � leurs personnalit�s, deux fonctions, deux repr�sentants de la justice, du gouvernement, de l'Etat. Toute leur �ducation les a pr�par�s � cette mani�re de voir qui permet d'�touffer les sentiments humains sous des formules de la loi. Jamais le peuple n'arrivera � cette perfection, et il ferait mieux de ne jamais vouloir s'y essayer.

Une adoration commune, un culte commun unit tous les bourgeois, tous les exploiteurs. Le chef du pouvoir et le chef de l'opposition l�gale, le pape et l'ath�e bourgeois adorent �galement un m�me dieu, et ce dieu d'autorit� r�side jusque dans les coins les plus cach�s de leurs cerveaux. C'est pourquoi ils restent unis, malgr� leurs divisions. Le chef de l'Etat ne se s�parerait du chef de l'opposition et le procureur de l'avocat que le jour o� celui-l� mettrait en doute l'institution m�me du parlement, et o� l'avocat traiterait le tribunal m�me en vrai nihiliste, c'est-�-dire nierait son droit � l'existence. Alors, mais alors seulement, ils pourraient se s�parer. En attendant, ils sont unis pour vouer leurs haines � ceux qui minent la supr�matie de l'Etat et d�truisent le respect de l'autorit�. Contre ceux-ci ils sont implacables. Et si les bourgeois de l'Europe enti�re ont vou� tant de haines aux travailleurs de la Commune de Paris � c'est qu'ils croyaient voir en eux de vrais r�volutionnaires, pr�ts � jeter par dessus bord l'Etat, la propri�t� et le gouvernement repr�sentatif.

On comprend quelle force ce culte commun du pouvoir hi�rarchique donne � la bourgeoisie.

Si pourrie qu'elle soit dans les trois-quarts de ses repr�sentants, elle a encore dans son sein un bon quart d'hommes qui tiennent ferme le drapeau de l'Etat. Apr�s � la besogne, appliqu�s � la t�che aussi bien par leur religion l�galitaire que par les app�tits de pouvoir, ils travaillent sans rel�che � affermir et propager ce culte. Toute une litt�rature immense, toutes les �coles sans exception, toute la presse sont � leur service, et dans leur jeunesse surtout, ils travaillent sans rel�che � combattre toutes les tentatives d'entamer la conception �tatiste l�galitaire. Et quand des moments de lutte arrivent � tous, les d�cav�s comme les vigoureux, se rangent serr�s autour de ce drapeau. Ils savent qu'ils r�gneront, tant que ce drapeau flottera.

On comprend aussi, combien il est insens� de vouloir ranger la r�volution sous ce drapeau, de. chercher � amener le peuple, � l'encontre de toutes ses traditions � accepter ce m�me principe, qui est celui de la domination et de l'exploitation. L'autorit� est leur drapeau, et tant que le peuple n'en aura pas un autre, qui sera l'expression de ses tendances de communisme, antil�galitaires et anti-�tatistes, � anti-romaines en un mot � force sera pour lui de se laisser mener et dominer par les autres.

C'est ici surtout que le r�volutionnaire doit avoir l'audace de la pens�e. Il doit avoir l'audace de rompre enti�rement avec la tradition rornano-catholique ; il doit avoir le courage de se dire que le peuple a � �laborer lui-m�me toute l'organisation des soci�t�s sur des bases de justice, r�elle, telle que la con�oit le droit commun populaire.

III

L'abolition de l'Etat, voici, disons-nous, la t�che qui s'impose au r�volutionnaire � � celui, du moins, qui a l'audace de la pens�e, sans laquelle on ne fait pas de r�volutions. En cela, il a contre lui toutes les traditions de la bourgeoisie. Mais il a pour lui toute l'�volution de l'humanit� qui nous impose � ce moment historique de nous affranchir d'une forme de groupement, rendue, peut-�tre, n�cessaire par l'ignorance des temps pass�s, mais devenue hostile d�sormais � tout progr�s ult�rieur.

Cependant, l'abolition de l'Etat resterait un vain mot si les causes qui tendent aujourd'hui � produire la mis�re continuaient � fonctionner. Comme la richesse des puissants, comme le capital et l'exploitation, l'Etat est n� de l'appauvrissement d'une partie de la soci�t�. Il a toujours fallu que quelques-uns tombent dans la mis�re, � la suite de migrations, d'invasions, de pestes ou de famines, pour que les autres s'enrichissent et acqui�rent une autorit�, qui pouvait cro�tre d�sormais en rendant les moyens d'existence des masses de plus en plus incertains.

La domination politique ne peut donc pas �tre abolie sans abolir les causes m�mes de l'appauvrissement, de la mis�re des masses.

Pour cela � nous l'avons dit bien des fois � nous ne voyons qu'un moyen.

C'est d'assurer, d'abord, l'existence et m�me l'aisance � tous, et de s'organiser de mani�re � produire, soci�tairement, tout ce qui est n�cessaire pour assurer l'aisance. Avec les moyens de production actuels, c'est plus que possible, cest facile.

C'est d'accepter ce qui r�sulte de toute l'�volution �conomique moderne ; c'est-�-dire concevoir la soci�t� enti�re comme un tout, qui produit des richesses, sans qu'il soit possible de d�terminer la part qui revient � chacun dans la production. C'est de s'organiser en soci�t� communiste, � non pas pour des consid�rations de justice absolue, mais parce qu'il est devenu impossible de d�terminer la part de l'individu dans ce qui n'est plus une oeuvre individuelle.

Comme on le voit, le probl�me qui se dresse devant le r�volutionnaire de notre si�cle est immense. Il ne s'agit plus d'une simple n�gation d'abolir, � par exemple le servage, ou de renoncer � la supr�matie du pape.

Il s'agit d'une oeuvre constructive : d'ouvrir une nouvelle page de l'histoire universelle, d'�laborer un ordre de choses tout nouveau, bas� � non plus sur la solidarit� au sein de la tribu, ou de la communaut� de village, ou de la cit�, mais sur la solidarit� et l'�galit� de tous. Les tentatives de solidarit� limit�e, soit par des liens de parent�, soit par des d�limitations territoriales, soit par des liens de guildes ou de classes, ayant �chou�, nous sommes amen�s � travailler � l'�laboration d'une soci�t�, bas�e sur une conception autrement vaste que ce qui servit � maintenir les soci�t�s du moyen �ge ou de l'antiquit�.

Le probl�me � r�soudre n'a certainement pas la simplicit� sous laquelle on l'a si souvent pr�sent�. Changer les hommes au pouvoir et rentrer chacun dans son atelier pour y reprendre le travail d'hier, mettre en circulation des bons de travail et les �changer contre des marchandises � ces solutions simplistes ne suffiraient pas ; cela ne vivrait pas, puisque la production actuelle est tout aussi fausse dans les buts qu'elle poursuit que dans les moyens qu'elle met en jeu.

Faite pour maintenir la pauvret�, elle ne saurait assurer l'abondance, � et c'est l'abondance que les masses r�clament depuis qu'elles ont compris leur force productive, immensifi�e par les progr�s de la science et de la technique modernes. �labor�e en vue de tenir les masses dans un �tat voisin de la mis�re, avec le spectre de la faim toujours pr�t � forcer l'homme � vendre ses forces aux d�tenteurs du sol, du capital et du pouvoir, � comment l'organisation actuelle de la production donnerait-elle le bien-�tre ?

�labor�e en vue de maintenir la hi�rarchie des travailleurs, faite pour exploiter le paysan au profit de l'ouvrier industriel, le mineur au profit du m�canicien, l'artisan au profit de l'artiste, et ainsi de suite, pendant que les pays civilis�s exploiteront les pays arri�r�s en civilisation, � comment l'agriculture et l'industrie, telles qu'elles sont aujourd'hui, pourraient-elles assurer l'�galit� ?

Tout le caract�re de l'agriculture, de l'industrie, du travail, a besoin d'�tre chang� enti�rement, une fois que la soci�t� revient � cette id�e que le sol, la machine, l'usine doivent �tre des champs d'application du travail, en vue de donner le bien �tre � tous. Avant de rentrer � l'atelier, � apr�s la r�volution �, comme nous disent les faiseurs d'utopies socialistes-autoritaires, il faudra encore savoir, si tel atelier, telle usine, produisant des instruments perfectionn�s d'instruction ou d'abrutissement, a sa raison d'�tre ; si le champ doit �tre parcell� ou non, si la culture doit se faire comme chez les barbares d'il y a quinze cents ans, ou si elle doit se faire en vue de donner la plus grande somme de produits n�cessaires � l'homme ?

C'est toute une p�riode de transformations � traverser. C'est la r�volution � porter dans l'usine et dans le champ, dans la chaumi�re et dans la maison urbaine, dans l'outil de labour, comme dans la machine puissante des grands ateliers, dans le groupement des cultivateurs, comme dans les groupements des ouvriers de la manufacture, ainsi que dans les rapports �conomiques entre tous ceux qui travaillent, dans l'�change et le commerce, qui sont aussi � socialiser, comme la consommation et la production.

Il faut, en outre, que tout le monde vive pendant cette p�riode de transformation, que tout le monde se sente plus � l'aise que dans le pass�.

Lorsque les habitants des communes du douzi�me si�cle entreprirent de fonder dans les cit�s r�volt�es une soci�t� nouvelle, affranchie du seigneur, ils commenc�rent par conclure un pacte de solidarit� entre tous les habitants. Les mutins des communes jur�rent l'appui mutuel ; ils firent ce qu'on appela les � conjurations � des communes.

C'est par un pacte du m�me genre que devra commencer la r�volution sociale. Un pacte pour la vie en commun � non pour la mort ; d'union et non pas d'extermination mutuelle. Un pacte de solidarit�, pour consid�rer tout l'h�ritage du pass� comme possession commune, un pacte pour partager selon les principes de l'�quit� tout ce qui pourra servir � traverser la crise : vivres et munitions, habitations et forces emmagasin�es, outils et machines, savoir et pouvoir � un pacte de solidarit� pour la consommation des produits, comme pour l'usage des moyens de production.

Forts de leurs conjurations, les bourgeois du douzi�me si�cle, � au moment m�me de commencer la lutte contre le seigneur, pour pouvoir exister pendant cette lutte et la mener � bonne fin, � se mirent � organiser leurs soci�t�s de guildes et de m�tier. Ils r�ussirent ainsi � garantir un certain bien-�tre aux citadins. De m�me, forte du pacte de solidarit� qui aura li� la soci�t� enti�re pour traverser les moments joyeux ou difficiles, et partager les conqu�tes comme les d�faites, la r�volution pourra alors entreprendre en pleine s�curit� l'oeuvre immense de r�organisation de la production qu'elle aura devant soi. Mais ce pacte, elle devra le conclure, si elle veut vivre.

Et dans son oeuvre nouvelle, qui devra �tre une oeuvre constructive, les masses populaires devront compter surtout sur leurs propres forces, sur leur initiative et leur g�nie organisateur, sur leur capacit� d'ouvrir des voies nouvelles, parce que toute l'�ducation de la bourgeoisie s'est faite dans une voie absolument oppos�e.

Le probl�me est immense. Mais ce n'est pas en cherchant � l'amoindrir d'avance que le peuple trouvera les forces n�cessaires pour le r�soudre. C'est au contraire en le concevant dans toute sa grandeur, c'est en puisant son inspiration dans les difficult�s m�mes de la situation, qu'il trouvera le g�nie n�cessaire pour vaincre.

Tous les progr�s r�ellement grands de l'humanit�, toutes les actions r�ellement grandes des peuples, se sont faites de cette fa�on et c'est dans la conception de toute la grandeur de sa t�che que la r�volution puisera ses forces.

Ne faut-il donc pas que le r�volutionnaire ait pleine conscience de la t�che qui lui incombe ? qu'il ne ferme pas les yeux sur les difficult�s ? qu'il sache les regarder en face ?

C'est en faisant une conjuration contre tous les ma�tres � une conjuration pour garantir � tous la libert� et � tous un certain bien-�tre � que les citadins r�volt�s d�but�rent au douzi�me si�cle. C'est aussi par une conjuration pour garantir � tous le pain et la libert� que devra d�buter la r�volution sociale. Que tous, sans aucune exception, sachent que quoiqu'il arrive � la r�volution, sa premi�re pens�e sera toujours donn�e � pourvoir le pain, le g�te, le v�tement aux habitants de la cit� ou du territoire, � et dans ce seul fait de solidarit� gen�rale, la r�volution trouvera des forces qui ont manqu� aux r�volutions pr�c�dentes.

Mais pour cela, il faut renoncer aux errements de l'ancienne �conomie politique bourgeoise. Il faut se d�faire pour toujours du salariat sous toutes ses formes possibles, et envisager la soci�t� comme un grand tout, organis� pour produire la plus grande somme possible de bien-�tre, avec la moindre perte de forces humaines. Il faut s'habituer � consid�rer la r�mun�ration personnelle des services comme une impossibilit�, comme une tentative �chou�e du pass�, comme un encombrement pour l'avenir, si elle continuait d'exister.

Et il faut se d�faire, non seulement en principe, mais jusque dans les moindres applications, du principe d'autorit�, de la concentration des fonctions qui fait l'essence de la soci�t� actuelle.

Tel �tant le probl�me, il serait bien triste si les travailleurs r�volutionnaires s'illusionnaient sur sa simplicit�, ou s'ils ne cherchaient d�j� � se rendre compte sur la fa�on dont ils entendent le r�soudre.

IV

La bourgeoisie est une force, non seulement parce qu'elle poss�de la richesse, mais surtout parce qu'clle a mis a profit le loisir que lui donnait la richesse pour s'instruire dans l'art de gouverner et pour �laborer une science qui sert � justifier la domination. Elle sait ce qu'elle veut, elle sait ce qu'il faut pour que son id�al de soci�t� se maintienne ; et tant que le travailleur ne saura pas, lui aussi, ce qu'il lui faut, et comment y arriver, il devra rester l'esclave de celui qui sait.

Il serait certainement absurde de vouloir �laborer, dans l'imagination, une soci�t� telle qu'elle devra sortir de la r�volution. Ce serait du bysantinisme que de se quereller d'avance sur les moyens de pourvoir � tel besoin de la soci�t� future, ou sur la fa�on d'organiser tel d�tail de la vie publique. Les romans que nous faisons sur l'avenir ne sont destin�s qu'� pr�ciser nos aspirations, � d�montrer la possibilit� d'une soci�t� sans ma�tre, � voir si l'id�al peut �tre appliqu�, sans se heurter � des obstacles insurmontables. Le roman reste roman. Mais il y a toujours certaines grandes lignes, sur lesquelles il faut tomber d'accord pour construire quoi que ce soit.

Les bourgeois de 1789 savaient parfaitement qu'il serait oiseux de discuter les d�tails du gouvernement parlementaire qu'ils r�vaient ; mais ils �taient d'accord sur deux points essentiels : ils voulaient un gouvernement fort, et ce gouvernement devait �tre repr�sentatif. Plus que cela : il devait �tre centralis�, ayant pour organes dans les provinces une hi�rarchie de fonctionnaires, ainsi que toute une s�rie de petits gouvernements dans les municipalit�s �lues. Mais aussi, il devait �tre constitu� de deux branches s�par�es : le pouvoir l�gislatif et le pouvoir ex�cutif. Ce qu'ils appelaient � la justice � devait �tre ind�pendant du pouvoir ex�cutif, et aussi, jusqu'� un certain degr�, du pouvoir l�gislatif.

Sur deux points essentiels de la question �conomique ils �taient d'accord. Dans leur id�al de soci�t� la propri�t� priv�e devait �tre mise hors de discussion, et la soi-disant � libert� du contrat � devait �tre proclam�e comme principe fondamental de l'organisation. Ce qui plus est, les meilleurs d'entre eux croyaient, en effet, que ce principe allait r�ellement r�g�n�rer la soci�t� et devenir une source d'enrichissement pour tous.

D'autant plus accommodants sur les d�tails qu'ils �taient fermes sur ces points essentiels, ils purent, en un an ou deux, totalement r�organiser la France selon leur id�al et lui donner un code civil (usurp� plus tard par Napol�on), � code qui fut copi� plus tard par les bourgeoisies europ�ennes, d�s qu'elles arrivaient au pouvoir.

Ils travaillaient � cela avec un ensemble merveilleux. Et si, plus tard, des luttes terribles surgirent dans la Convention, ce fut parce que le peuple, se voyant tromp� dans ses esp�rances, vint avec de nouvelles r�clamations, que ses meneurs ne comprirent m�me pas, ou que quelques-uns d'entre eux cherch�rent vainement � concilier avec la r�volution bourgeoise.

Les bourgeois savaient ce qu'ils voulaient ; ils y avaient pens� d�s longtemps. Pendant de longues ann�es, ils avaient nourri un id�al de gouvernement ; et quand le peuple se souleva, ils le firent travailler � la r�alisation de leur id�al, en lui faisant quelques concessions secondaires sur certains points, tels que l'abolition des droits f�odaux ou l'�galit� devant la loi. (1)

Sans s'embrouiller dans les d�tails, les bourgeois avaient �tabli, bien avant la r�volution, les grandes lignes de l'avenir. Pouvons-nous en dire autant des travailleurs ?

Malheureusement non. Dans tout le socialisme moderne et surtout dans sa fraction mod�r�e, nous voyons une tendance prononc�e � ne pas approfondir les principes de la soci�t� que l'on voudrait faire triompher par la r�volution. Cela se comprend. Pour les mod�r�s, parler r�volution c'est d�j� se compromettre, et ils. entrevoient que s'ils tra�aient devant les travailleurs un simple plan de r�formes, ils perdraient leurs plus ardents partisans. Aussi pr�f�rent-ils traiter avec m�pris ceux qui parlent de soci�t� future ou cherchent � pr�ciser l'oeuvre de la r�volution. � On verra plus tard, on choisira les meilleurs hommes, et ceux-ci feront tout pour le mieux ! � Voil� leur r�ponse.

Et quant aux anarchistes, la crainte de se voir divis�s sur des questions de soci�t� future et de paralyser l'�lan r�volutionnaire, op�re dans le m�me sens ; on pr�f�re g�n�ralement, entre travailleurs, renvoyer � plus tard les discussions, que l'on nomme (� tort, bien entendu), th�oriques, et l'on oublie que peut-�tre dans quelques ann�es on sera appel� � donner son avis sur toutes les questions de l'organisation de la soci�t�, depuis le fonctionnement des fours � pain jusqu'� celui des �coles ou de la d�fense du territoire, � et que l'on n'aura m�me pas devant soi les mod�les de la r�volution anglaise, dont s'inspiraient les Girondins au si�cle pass�.

On est trop port�, dans les milieux r�volutionnaires, � consid�rer la r�volution comme une grande f�te, pendant laquelle tout s'arrangera de soi-m�me pour le mieux. Mais, en r�alit�, le jour o� les anciennes institutions auront croul�, le jour o� toute cette immense machine � qui, tant bien que mal, suppl�e, aux besoins quotidiens du grand nombre, � cessera de fonctionner, il faudra bien que le peuple lui-m�me se charge de r�organiser la machine d�traqu�e.

Rien qu'� faire des d�crets, copi�s sur les vieux clich�s r�publicains, connus par coeur de longue date, les Lamartine et les Ledru-Rollin passaient des vingt-quatre heures � travailler de la plume. Mais que disaient ces d�crets? � Ils ne faisaient que r�p�ter les phrases sonores que l'on avait d�bit�es depuis des ann�es dans les r�unions et les clubs r�publicains, et ces d�crets ne touchaient rien de ce qui fait l'essence m�me de la vie quotidienne de la nation. Puisque le gouvernement provisoire de 1848 ne touchait ni � la propri�t�, ni au salaire, ni � l'exploitation, il pouvait bien se borner � des phrases plus ou moins ronflantes, � donner des ordres, � faire, en un mot, ce que l'on fait chaque jour dans les bureaux de l'Etat. Il n'avait que la phras�ologie � changer.

Et cependant, rien que ce travail absorbait d�j� toutes les forces des nouveaux venus. Pour nous, r�volutionnaires, qui comprenons que le peuple doit manger et nourrir ses enfants avant tout, la t�che sera autrement difficile. � Y a-t-il assez de farines ? Viendront-elles jusqu'aux fours des boulangers ? Et comment faire pour que les apports de viande et de l�gumes ne cessent pas ? Chacun a-t-il un logis ? Le v�tement ne manque-t-il pas ? et ainsi de suite. Voil� ce qui nous pr�occupera.

Mais tout cela demandera un travail immense, f�roce, � c'est le mot � de la part de ceux qui auront � coeur le succ�s de la r�volution, � � D'autres ont eu la fi�vre pendant huit jours, six semaines � disait un ancien conventionnel dans ses m�moires, � � nous l'avons eue pendant quatre ans sans interruption �. Et c'est min� de cette fi�vre, au milieu de toutes les hostilit�s et de tous les d�boires � car il y en aura aussi � que le r�volutionnaire devra travailler.

Il devra agir. Mais comment agir s'il ne sait, d�s longtemps quelle id�e le guidera, quelles sont les grandes lignes de l'organisation qui, selon lui, r�pond aux besoins du peuple, � ses d�sirs vagues, � sa volont� ind�cise ?

Et on ose encore dire que de tout cela nul besoin, que tout s'arrangera de soi-m�me ! Plus intelligents que �a, les bourgeois �tudient d�j� les moyens de mater la r�volution, de l'escamoter, de la lancer dans une voie o� elle devra �chouer. Ils �tudient, non seulement les moyens d'�craser par les armes le soul�vement populaire, dans les campagnes (au moyen de petits trains blind�s, de mitrailleuses), aussi bien dans les villes (ici, les �tats-majors ont �tudi� les d�tails en perfection) ; mais ils �tudient aussi les moyens pour mater la r�volution en lui faisant des concessions imaginaires, en les lan�ant dans des voies o� la r�volution est s�re de s'embourber dans la fange de l'int�r�t personnel et des luttes mesquines individuelles.

Oui, la r�volution sera une f�te, si elle travaille � l'affranchissement de tous ; mais pour que cet affranchissement s'accomplisse, le r�volutionnaire devra d�ployer une audace de pens�e, une �nergie d'action, une s�ret� de jugement, et une �pret� au travail dont le peuple a rarement fait preuve dans les r�volutions pr�c�dentes, mais dont les pr�curseurs commenc�rent d�j� � se dessiner dans les derniers jours de la Commune de Paris et dans les premiers jours des gr�ves de ces derni�res vingt ann�es.

V

� � Mais o� prendrons-nous cette audace de pens�e et cette �nergie au travail d'organisation, quand le peuple ne l'a pas ? N'admettez-vous pas vous-m�mes � nous dira-t-on � que si la force d'attaque ne manque pas au peuple, l'audace de la pens�e et l'�pret� � la reconstruction lui ont trop souvent fait d�faut ? �.

Nous l'admettons parfaitement Mais nous n'oublions pas non plus la part qui revient aux hommes d'initiative dans les mouvements populaires. Et c'est de cette initiative que nous allons dire maintenant un mot pour terminer notre �tude.

L'initiative, la libre initiative de chacun, et la possibilit� pour chacun de faire valoir cette force lors des soul�vements populaires, voil� ce qui a toujours fait la puissance irr�sistible des r�volutions. Les historiens en parlent peu ou point. Mais c'est sur cette force que nous comptons pour entreprendre et accomplir l'oeuvre immense de la r�volution sociale.

Si les r�volutions du pass� ont fait quelque chose, c'est exclusivement gr�ce aux hommes et femmes d'initiative, aux inconnus qui surgissaient dans les foules et ne craignaient pas d'accepter, vis-�-vis de leurs fr�res et de l'avenir, la responsabilit� d'actes, consid�r�s d'une audace insens�e par les timides.

La grande masse se d�cide difficilement � entreprendre quelque chose qui n'ait pas eu un pr�c�dent dans le pass�. On peut s'en convaincre tous les jours. Si la routine nous enveloppe de ses moisissures � chaque pas, c'est qu'il manque d'hommes d'initiative pour rompre avec les traditions du pass� et se lancer hardiement dans l'inconnu. Mais si une id�e germe dans les cerveaux, vague encore, confuse, incapable de se traduire dans les faits, et que des hommes d'initiative surviennent et se mettent � l'oeuvre, ils sont imm�diatement suivis, � pourvu que leur oeuvre r�ponde aux vagues aspirations. Et lors m�me que, rompus de fatigue, ils se retirent, le travail commenc� sera continu� par des milliers de continuateurs, dont on n'osait m�me pas supposer l'existence. C'est l'histoire de toute la vie de l'humanit�, � histoire que chacun peut constater de ses propres yeux, par sa propre exp�rience. Il n'y a que ceux qui ont voulu marcher � l'encontre des voeux et des besoins de l'humanit�, qui se sont vus maudits et abandonn�s par leurs contemporains.

Malheureusement, les hommes d'initiative sont rares dans la vie de tous les jours. Mais ils surgissent aux �poques r�volutionnaires, et ce sont eux, � proprement dire, qui font les oeuvres durables des r�volutions.

Ceux-l� font notre espoir et notre confiance dans la prochaine r�volution. Qu'ils aient seulement la conception juste et, partant, large de l'avenir, qu'ils aient l'audace de la pens�e et ne s'acharnent pas � faire revivre un pass� condamn� � mourir ; qu'un id�al sublime les inspire, � et ils seront suivis. Jamais, � aucune �poque de son existence, l'humanit� n'a tellement senti le besoin d'une grande inspiration qu'� ce moment o� nous vivons, apr�s avoir travers� un si�cle de pourriture bourgeoise.

Mais pour qu'ils surgissent, il faut l'oeuvre pr�paratoire. Il faut que les id�es nouvelles, � celles qui marqueront un nouveau point de d�part dans l'histoire de la civilisation, soient �bauch�es avant la r�volution ; qu'elles soient fortement r�pandues dans les masses, afin qu'elles puissent y �tre soumises � la critique des esprits pratiques et, jusqu'� un certain point, � la v�rification exp�rimentale. Il faut que les id�es qui germent avant la r�volution soient assez r�pandues pour qu'un certain nombre d'esprits s'y sentent accoutum�s. Il faut que ces mots : � anarchie �, � abolissement de l'Etat �, � libre entente des groupements ouvriers et des communes �, � la commune communiste � deviennent familiers � assez familiers pour que les minorit�s intelligentes cherchent � les approfondir.

Alors, les Chalier, les Jacques Roux, les Dolivier de la prochaine r�volution seront compris par les masses qui, une fois la premi�re surprise pass�e, apercevront dans ces mots l'expression de leurs propres aspirations.

� Mais l'envie des opprim�s eux-m�mes ? N'a-t-on pas souvent remarqu� et avec raison, que l'envie fait l'�cueil des d�mocraties ? Que si le travailleur subit avec trop de patience l'arrogance du ma�tre en paletot, il regarde d'un oeil envieux jusqu'� l'infIuence personnelle du camarade d'atelier. � Ne nions pas le fait ; ne nous retranchons m�me pas derri�re l'argument, tr�s juste d'ailleurs, que l'envie na�t toujours de la conscience que le camarade, une fois l'influence acquise, l'employera � trahir ses camarades d'hier, et que le seul moyen de paralyser l'envie, comme la trahison, serait d'�ter au camarade, comme au bourgeois, la possibilit� d'accro�tre son autorit�, de devenir un ma�tre.

Tout cela est juste ; mais il y a plus. Nous tous, avec notre �ducation autoritaire, quand nous voyons une influence surgir, nous ne pensons la r�duire qu'en l'annihilant ; et nous oublions qu'il y a un autre moyen, infiniment plus efficace, de paralyser les influences, d�j� nuisibles, ou celles qui tendent � le devenir. C'est celui de faire mieux � c�t�.

Dans une soci�t� servile, ce moyen est impossible et, enfants d'une soci�t� servile, nous n'y pensons m�me pas. Un roi devenu insupportable, � quel moyen avons-nous de nous en d�barrasser, si ce n'est de le tuer ? Un ministre nous g�ne-t-il, que faire, sinon chercher un candidat pour le remplacer ? Et quand un � �lu du peuple � nous d�go�te, nous en cherchons un autre pour lui faire concurrence. Cela se passe ainsi. Mais, est-ce bien raisonnable ?

Que pouvaient faire, en effet, les Conventionnels en pr�sence d'un roi qui leur disputait le pouvoir, si ce n'�tait le guillotiner ? et que pouvaient faire les repr�sentants de la Montagne en pr�sence d'autres repr�sentants, investis des m�mes pouvoirs � les Girondins, � si ce n'�tait de les envoyer � leur tour au bourreau ? Eh bien, cette situation du pass� reste en nous jusqu'� pr�sent, tandis que le seul moyen vraiment efficace de paralyser une initiative nuisible est de prendre soi-m�me l'initiative de l'action dans une meilleure direction.

Aussi, quand nous entendons les r�volutionnaires se p�mer d'aise � l'id�e de poignarder ou de fusiller les gouvernants qui pourraient s'imposer pendant la r�volution, nous sommes saisis d'�pouvante en pensant que les forces des vrais r�volutionnaires pourraient s'�puiser en luttes qui ne seraient, au fond, que des luttes pour ou contre les individus qui se donneraient du galon.

Leur faire la guerre, c'est d�j� reconna�tre la n�cessit� d'avoir d'autres hommes couverts du m�me galon. En 1871, on voit d�j�, � Paris, un vague pressentiment d'une meilleure mani�re d'agir. Les r�volutionnaires du peuple semblaient comprendre que le � Conseil de la Commune � devait �tre consid�r� comme un simple d�cor, comme un tribut pay� aux traditions du pass� ; que le peuple, non seulement, ne devait pas d�sarmer, mais qu'il devait maintenir, � c�t� du Conseil, son organisation intime, ses groupes f�d�r�s, et que de ces groupes, non de l'H�tel de Ville, devaient sortir les mesures n�cessaires pour le triomphe de la r�volution. Malheureusement, une certaine modestie des r�volutionnaires populaires, appuy�e, aussi par les pr�jug�s autoritaires, encore tr�s enracin�s � cette �poque, emp�ch�rent ces groupes f�d�r�s d'ignorer totalement le Conseil et d'agir, comme s'il n'e�t-pas exist� du tout, pour ouvrir une nouvelle �re de construction sociale.

Nous n'�viterons pas le retour de ces tentatives de gouvernement r�volutionnaire lors de la prochaine r�volution. Mais, sachons, du moins, que le moyen le plus efficace d'annuler son autorit� ne sera pas celui de comploter des coups d'Etat, qui ne feraient que ramener le pouvoir sous une autre forme aboutissant � la dictature. Le seul moyen efficace sera de constituer dans le peuple m�me une force, puissante par son action et les faits r�volutionnaires constructifs qu'elle aura accomplis, ignorant le pouvoir quel que soit son nom, et grandissant toujours par son initiative r�volutionnaire, son �lan r�volutionnaire, et son oeuvre de d�molition et de r�organisation. Pendant la Grande R�volution de 1789-1794 ce furent les sections de Paris et d'autres grandes villes et des municipalit�s r�volutionnaires dans les petites villes qui d�passant la Convention et les organes provinciaux du gouvernement r�volutionnaire, se mirent � �baucher des tentatives de reconstruction �conomique et de libre entente de la Soci�t�. C'est ce que nous d�montrent, aujourd'hui, les documents, d�j� publi�s, concernant l'activit� de ces organes trop m�connus de la r�volution.

Un peuple qui aura su organiser lui-m�me la consommation des richesses et leur reproduction dans l'int�r�t de toute la soci�t�, ne pourra plus �tre gouvern�. Un peuple qui sera lui-m�me, la force arm�e du pays, et qui aura su donner aux citoyens arm�s la coh�sion et l'unit� d'action n�cessaires, ne sera plus command�. Un peuple qui aura lui-m�me organis� ses chemins de fer, sa marine, ses �coles, ne pourra plus �tre administr�. Et enfin, un peuple qui aura su organiser ses arbitres pour juger les petites disputes, et dont chaque individu se consid�rera comme un devoir d'emp�cher que le gredin n'abuse du faible, sans attendre l'intervention providentielle, du sergent de ville, n'aura besoin ni d'argousins, ni de juges, ni de ge�liers.

Dans les r�volutions du pass�, le peuple se chargeait de l'oeuvre de d�molition ; quant � celle de r�organisation, il la laissait aux bourgeois. � � Mieux vers�e que nous dans l'art de gouverner, venez, seigneurs ; organisez-nous, ordonnez-nous le travail, pour que nous ne mourrions pas de faim ; emp�chez-nous de nous entre-d�vorer, punissez et pardonnez selon les lois que vous aurez faites pour nous, pauvres d'esprit ! � - Et l'on sait comment ils profitaient de l'invitation.

Eh bien, la t�che qui s'impose au peuple lors du prochain soul�vement, sera de s'emparer pr�cis�ment de cette fonction qu'il a abandonn�e jadis aux bourgeois. Elle sera de cr�er, � d'organiser, en m�me temps que de d�truire.

Pour accomplir cette t�che, la r�volution populaire aura besoin de toute la puissance d'initiative de tous les hommes de coeur, de toute l'audace de leur pens�e, affranchie des cauchemars du pass�, de toute leur �nergie. Elle devra aussi se garder de paralyser l'initiative des plus r�solus : elle devra simplement redoubler d'initiative, si celle des autres vient � manquer, si elle s'�mousse, ou si elle prend une fausse direction. L'audace de la pens�e, une conception nette et large de tout ce que l'on veut, la force constructive surgissant du peuple lui-m�me � mesure que la n�gation de l'autorit� se fait jour ; et enfin, l'initiative de tous dans l'oeuvre de reconstruction, � voil� ce qui donnera � la r�volution la puissance qu'elle doit poss�der pour vaincre.

C'est pr�cis�ment ces forces que la propagande active de l'Anarchie, aussi bien que la philosophie m�me de l'Anarchie, tendent � d�velopper. A la discipline, � cette ancre de salut des autoritaires, � ils opposent la conception large et grande de la r�volution qui, seule, peut donner l'inspiration n�cessaire. Et, � ceux qui aimeraient voir le peuple se borner � un r�le de meute lanc�e contre les gouvernants du jour, mais toujours retenue � temps par le fouet, nous disons : � La part du peuple dans la r�volution doit �tre positive, en m�me temps que destructive. Car lui seul peut r�ussir � r�organiser la soci�t� sur des bases d'�galit� et de libert� pour tous. Remettre ce soin � d'autres, serait trahir la cause m�me de la r�volution. �


(1) Voyez la Grande R�volution. Paris (Stock �diteur.) 1908




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