Source : They Lie We Die
Deuxième partie de L'autorité et de la Liberté
— I —
FATALITÉ DE LA RÉVOLUTION
Ce qui effraie un grand nombre de travailleurs et les éloigne des idées anarchistes, c'est ce mot de révolution qui leur fait entrevoir tout un horizon de luttes, de combats et de sang répandu, qui les fait trembler à l'idée qu'un jour ils pourront être forcés de descendre dans la rue et se battre contre un pouvoir qui leur semble un colosse invulnérable contre lequel il est inutile de lutter violemment et qu'il est impossible de vaincre.
Les révolutions passées, qui ont toutes tourné contre leur but et l'ont laissé toujours aussi misérable qu'avant, ont contribué pour beaucoup aussi à rendre le peuple sceptique à l'égard d'une révolution nouvelle. A quoi bon aller se battre et aller se faire casser la figure, se dit-il, pour qu'une bande de nouveaux intrigants nous exploitent aux lieu et place de ceux qui sont au pouvoir actuellement ; je serai bien bête. Et tout en geignant sur sa misère, tout en murmurant contre les hâbleurs qui l'ont trompé par des promesses qu'ils n'ont jamais tenues, il se bouche les oreilles contre les faits qui lui crient la nécessité d'une action virile, il ferme les yeux pour ne pas avoir à envisager l'éventualité de la lutte qui se prépare, il se terre dans son effroi de l'inconnu, voudrait un changement qu'il reconnaît inévitable. Il sait bien que la misère qui frappe autour de lui l'atteindra demain et l'enverra, lui et les siens, grossir le tas d'affamés qui vivent de la charité publique, mais il espère dans des à-coups providentiels qui lui éviteront de descendre dans la rue et alors il se raccroche de toutes ses forces à ceux qui lui font espérer ce changement sans lutte et sans combat ; il acclame ceux qui daubent sur le pouvoir, lui font espérer des réformes, lui font entrevoir toute une législation en sa faveur, le plaignent de sa misère et lui promettent de l'alléger. Croit-il davantage en eux qu'en ceux qui lui parlent de la révolution ? Il est probable que non, mais ils lui font espérer un changement sans qu'il ait à prendre part directement à la lutte. Cela lui suffit à l'heure actuelle. Il s'endort dans sa quiétude, attendant de les voir à l'œuvre, pour recommencer ses plaintes lorsqu'il verra éluder les promesses, s'éloigner l'heure de leur réalisation. Jusqu'au jour où, acculé à la faim, le dégoût et l'indignation étant à leur comble, on verra descendre dans la rue ceux qui, à l'heure actuelle, semblent les plus éloignés de se révolter.
Pour qui réfléchit et étudie les phénomènes sociaux, en effet, la Révolution est inévitable, tout y pousse, tout y contribue et la résistance gouvernementale peut aider à en éloigner la date, à en enrayer les effets, mais ne peut l'empêcher ; de même que la propagande anarchiste peut en hâter l'explosion, contribuer à la rendre efficace, en instruisant les travailleurs des causes de leur misère et en les mettant à même de les supprimer, mais serait impuissante à l'amener si elle n'était le fait de l'organisation sociale vicieuse dont nous souffrons.
Donc, quand les anarchistes parlent de révolution, ils ne
s'illusionnent pas au point de croire que c'est leur propagande qui
amènera les individus à descendre dans la rue, à remuer les pavés et à
attaquer le pouvoir et la propriété et que leur seule parole va
enflammer les foules au point qu'elles vont se lever en masse et courir
sus à l'ennemi. Les temps ne sont plus où le peuple s'enflammait à la
voix des tribuns et se soulevait à leurs accents.
Notre époque est plus positive ; il faut des causes, il faut
des circonstances pour que le peuple se révolte. Aujourd'hui, les
tribuns sont bien diminués et ne sont plutôt que la représentation —
plus ou moins fidèle — du mécontentement populaire qu'ils n'en sont les
inspirateurs. Si les anarchistes se réclament de la révolution, ce
n'est donc pas parce qu'ils espèrent que la foule descendra dans la rue
à leur voix mais seulement parce qu'ils espèrent lui faire comprendre
qu'elle est inévitable et l'amener à se préparer pour cette lutte, à ne
plus l'envisager avec crainte, mais l'habituer à y voir son
affranchissement. Or, ce positivisme de la foule a cela de bon qu'il la
détache des hâbleurs ; si elle s'engoue pour eux, elle s'en détache
aussi vite ; au fond, elle ne cherche qu'une chose, son
affranchissement , et elle discute les idées qui lui sont soumises. Peu
importe qu'elle s'égare, son éducation se fait tous les jours, et elle
devient de plus en plus sceptique à l'égard de ceux qu'elle acclame
momentanément comme ses sauveurs.
La révolution ne se crée ni ne s'improvise, c'est un fait
acquis pour les anarchistes ; pour eux, c'est un fait mathématique,
découlant de la mauvaise organisation sociale actuelle ; leur objectif
est que les travailleurs soient assez instruits des causes de leur
misère pour qu'ils sachent profiter de cette révolution qu'ils seront
fatalement amenés à accomplir, et ne s'en laissent pas arracher les
fruits par les intrigants qui chercheront à se substituer aux
gouvernants actuels et à substituer, sous des noms différents, un
pouvoir qui ne serait que la continuation de celui que le peuple aurait
renversé.
En effet, pour qui réfléchit, il est bien évident que la
situation ne peut se prolonger indéfiniment, et que tout nous mène à un
cataclysme inévitable.
L'État a beau augmenter sa police, son armée, ses emplois, les
perfectionnements apportés par la science, le développement de
l'outillage mécanique jetant tous les jours un nouveau stock de
travailleurs inoccupés sur le pavé, et l'armée des affamés se grossit
de plus en plus, la vie devient de plus en plus difficile, les chômages
de plus en plus fréquents et de plus en plus longs.
Les conquêtes coloniales auxquelles se livrait la bourgeoisie
pour se créer des débouchés nouveaux deviennent de plus en plus
difficiles, les marchés anciens deviennent producteurs à leur tour,
contribuent encore à l'engorgement de produits. Les krachs financiers
aident de plus en plus à faire affluer les capitaux entre les mains
d'une minorité de plus en plus petite et à précipiter dans le
prolétariat quelques petits rentiers, quelques petits industriels. Les
temps ne sont pas loin où ceux qui craignent la révolution commenceront
à l'envisager avec moins d'effroi et à l'appeler de tous leurs voeux Et
ce jour-là, la révolution sera dans l'air, il suffira de peu de chose
pour qu'elle éclate, entraînant dans son tourbillon, à l'assaut du
pouvoir, à la destruction des privilèges, ceux qui actuellement ne
l'envisagent qu'avec crainte et avec défiance.
— II—
LE LENDEMAIN DE LA RÉVOLUTION
Une des principales objections que l'on fait aux idées
anarchistes est celle-ci : c'est qu'il ne serait pas possible à une
nation de vivre en anarchie, vu qu'elle aurait d'abord à se défendre
contre les autres puissances coalisées contre elle et aussi à combattre
les bourgeois qui tenteraient sûrement de ressaisir l'autorité afin de
rétablir à nouveau leur domination. Que pour parer à cet état de choses
il faudrait absolument conserver l'armée et un pouvoir centralisateur
qui seul pourrait mener à bien cette besogne. C'est une période
transitoire, disent-ils, qu'il faut absolument traverser car, seule,
elle peut amener la possibilité aux idées anarchistes de s'implanter.
Si ceux qui font ces objections voulaient bien se rendre
compte de ce que pourrait être, de ce que doit être une révolution
sociale, ils verraient que leur objection tombe à faux et que les
moyens transitoires qu'ils prêchent auraient justement pour effet
d'enrayer cette révolution qu'ils auraient à charge de faire aboutir.
Etant donné toutes les institutions, tous les préjugés que la
révolution sociale devra abattre, il est bien évident qu'elle ne pourra
être l'oeuvre de deux ou trois jours de lutte suivis d'une simple
transmission de pouvoirs, comme l'ont été les révolutions politiques
précédentes. Pour nous, la révolution sociale à faire se présente sous
l'aspect d'une longue suite de luttes, de transformations incessantes
qui pourront durer une période plus ou moins longue d'années, où les
travailleurs, battus d'un côté, vainqueurs d'un autre, arriveront
graduellement à éliminer tous les préjugés, toutes les institutions qui
les écrasent et où la lutte, une fois commencée, ne pourra prendre fin
que lorsque ayant enfin abattu tous les obstacles, l'humanité pourra
évoluer librement.
Pour nous, cette période transitoire que les assoiffés de
gouvernementalisme veulent à toute force passer pour justifier
l'autorité dont ils prétendent avoir besoin pour assurer le succès de
la révolution sera justement cette période de lutte qu'il faudra
soutenir du jour où les idées ayant pris assez de force tenteront de
passer dans le domaine des faits. Tous les autres moyens transitoires
que l'on nous préconise ne sont qu'une manière déguisée de se
raccrocher à ce passé que l'on fait semblant de combattre, mais que
l'on voit fuir avec peine devant les idées de justice et de liberté.
En effet, il est bien évident que si la révolution éclatait en
France, par exemple, — nous prenons la France puisque nous y sommes,
mais la révolution peut tout aussi bien éclater ailleurs —, et qu'elle
vienne à triompher, les bourgeois des autres pays ne tarderaient pas à
forcer leurs gouvernements à lui déclarer la guerre, guerre cent fois
plus terrible que celle déclarée par l'Europe monarchique à la France
républicaine de 1789, et quels que soient l'énergie et les moyens dont
pourraient disposer les révolutionnaires, ils ne tarderaient pas à
succomber sous le nombre de leurs adversaires que la peur du ventre
leur susciterait de toutes parts.
Il faut être absolument visionnaire pour supposer qu'il
suffirait de se donner un gouvernement pour empêcher la sainte alliance
des bourgeois menacés de perdre leurs privilèges. Ce gouvernement ne
pourrait se faire accepter qu'à condition de renier son origine
révolutionnaire et d'employer les forces dont il disposerait à mater
ceux qui l'auraient porté au pouvoir. Ce qui arriverait
infailliblement, tout gouvernement étant infailliblement rétrograde par
le fait qu'il est la barrière que ceux du présent opposent à ceux de
l'avenir.
Donc, c'est se faire fausse conception de la révolution sociale
que de croire qu'elle puisse s'imposer d'un coup ; c'est s'en faire une
bien plus grande que de croire qu'elle puisse se localiser et surtout —
si cela se produisait — de croire qu'elle pourrait triompher.
La révolution sociale ne pourra triompher qu'à condition de se
propager par toute l'Europe. Elle ne pourra empêcher l'alliance des
bourgeois qu'à condition de leur donner à chacun assez d'ouvrage chez
eux pour leur ôter l'envie de s'occuper de ce qui se passe chez leurs
voisins. Les travailleurs d'une nationalité ne pourront triompher et
s'émanciper chez eux qu'à la condition que les travailleurs voisins
s'émancipent aussi. Ils ne pourront arriver à se débarrasser de leurs
maîtres qu'à condition que les maîtres de leurs frères voisins ne
puissent venir prêter la main aux leurs. La solidarité internationale
de tous les travailleurs, voilà une des conditions sine qua nondu
triomphe de la révolution. Telle est la rigoureuse logique des idées
anarchistes que cette union idéale des travailleurs de tous les pays,
qu'elles posent en principe, qu'elles reconnaissent comme vérité, se
pose dès le début comme moyen de lutte aussi bien que d'idéal.
Donc, le premier travail des anarchistes, lorsqu'un mouvement
révolutionnaire éclatera quelque part, devra être de chercher à en
faire éclater d'autres plus loin. Non par des décrets auxquels
devraient se soumettre ceux auxquels ils seraient adressés, mais en
prêchant d'exemple, en cherchant à les intéresser dès le début au
nouvel état de choses qui se produirait.
Ainsi, par exemple, si un essai de réalisation communiste
anarchiste se tentait dans un grand centre quelconque, dès le début il
faudrait chercher à y intéresser les travailleurs des campagnes
environnantes, en leur envoyant de suite tous les objets nécessaires à
l'existence : meubles, vêtements, instruments agricoles, objets de luxe
au besoin et qui existent en nombre superflu dans les magasins des
grandes villes ; car se contenter de leur envoyer des proclamations qui
ne seraient suivies d'aucun effet, ce n'est pas ça qui les amènerait à
la révolution. Mais si en leur disant de se révolter on leur envoyait
les objets dont ils sont privés, nul doute qu'on ne les intéressât à la
révolution et qu'on ne les amenât à y prendre part, car ils y
trouveraient de suite une amélioration à leur sort et c'est alors qu'il
serait possible de leur faire comprendre que leur émancipation n'est
possible qu'avec celle des travailleurs des villes.
II est évident qu'envisagée de ce point de vue, la révolution
sociale se présente à nous comme une longue suite de mouvements se
succédant les uns aux autres, sans autre lien entre eux que le but à
atteindre. Il pourra arriver que ce mouvement soit étouffé dans la
ville avant que la campagne ait répondu aux avances des promoteurs du
mouvement et se soit soulevée pour les soutenir, mais elle pourrait
bien le faire lorsque les réactionnaires tenteraient de lui reprendre
ce que les révolutionnaires lui auraient donné. Ensuite, l'exemple est
contagieux. Ces actes, du reste, ne s'accomplissent que lorsque les
idées sont dans l'air et disséminées partout. A un mouvement étouffé
dans une localité, dix autres répondront le lendemain. Les uns seront
vaincus complètement, d'autres obtiendront des concessions, d'autres
encore surviendront qui s'imposeront et, de défaites en victoires,
l'idée poursuivra son chemin jusqu'à ce qu'elle sera imposée
définitivement. Il ne peut pas y avoir de période transitoire. La
révolution sociale est une route à parcourir, s'arrêter en chemin
équivaudrait à retourner en arrière. Elle ne pourra s'arrêter que
lorsqu'elle aura accompli sa course et aura atteint le but à conquérir
: l'individu libre dans l'humanité libre.
—III—
THÉORIE ET PRATIQUE
De ces deux expressions, la première a un sens nettement
déterminé, tandis que la seconde prête à l'équivoque. Lorsqu'un concept
est réalisé, mis en action, on dit que de la théorie il passe à la
pratique. Il y a aussi, mais dans le sens figuré, des personnages qui
sachant profiter lestement des situations diverses, se disent
pratiques, c'est précisément de ceux-là qu'il est question, car ce sont
eux surtout qui, sous mille dehors, opposent une force considérable aux
mouvements révolutionnaires et retardent le progrès.
Dans les arts, les sciences ou en sociologie, soit qu'on
modifie ou qu'on détruise un système, une méthode ou une organisation,
on doit toujours procéder logiquement si on tient à remporter
définitivement la victoire.
Les anarchistes, certes, ont agi ainsi. Après s'être demandé
quelles étaient les causes d'où découlait la monstruosité qu'on taxe de
civilisation, ils ont débuté par une rigoureuse analyse de la société
actuelle et en sont arrivés à déterminer les deux causes qui corrompent
l'humanité et font dévier les sociétés de leur véritable destination :
ces deux causes sont la propriété individuelle et l'autorité, synonyme
de tyrannie, car il est absolument impossible de concevoir un maître
sans qu'il y ait des esclaves.
La presque totalité des crimes ont un seul mobile : la
possession et la jouissance de ce qu'on convoite ; or, comme cela n'est
possible et réalisable que lorsque la fortune vous sourit et, d'autre
part, celle-ci ne se montrant bonne fille qu'avec les puissants, il
s'ensuit que deux sortes de folies étreignent l'espèce humaine : celle
de l'or et celle des grandeurs.
Les lois, cette garantie de celui qui possède contre celui qui
n'a rien, sont faites pour justifier et légaliser les crimes des
puissants et punir les méfaits des petits.
Les anarchistes ayant donc compris que là était le véritable
défaut, ont porté coups sur coups et si bien que, quoi qu'on dise, la
conception anarchiste, le «fais ce que tu veux» est aujourd'hui posé
dans tous les États.
Lorsque par l'observation profonde et sincère on a découvert
le mal, il faut se demander quels sont les meilleurs remèdes à employer
et surtout où ce changement doit conduire. En effet, il ne s'agit pas
seulement d'attaquer une société marâtre pour les meilleurs et les
déshérités, il faut en concevoir une qui soit exempte de ces défauts.
Cela est très facile. Tout le monde veut le bien-être. Cela est-il
possible ? On peut répondre hardiment : oui. Les produits agricoles et
industriels suffisent largement à une population deux fois plus dense
que celle qui gaspille ou végète sur la croûte terrestre. La misère
provient donc du gaspillage des uns et de l'accaparement des autres.
Pour éviter cela, que faut-il faire ? Renverser la société
actuelle, porter à la propriété individuelle et au principe d'autorité
un coup dont ils ne puissent plus se relever et sur les ruines de ce
monde épouvantable, en créer un autre où chaque être travaillant selon
ses aptitudes consommerait suivant ses besoins.
Les grandeurs et la fortune devenant inutiles, les crimes dont
ils sont les mobiles disparaîtraient et par un fonctionnement plus ou
moins régulier, les êtres humains en arriveraient à l'harmonie.
Pour comprendre cela, il n'est certes pas nécessaire d'être
exceptionnellement doué. Eh bien, il n'en est pas ainsi ! Tandis que
tous nos efforts tendent à renverser le monde bourgeois, il en est des
nôtres, ou qui se disent tels, qui nous opposent de prétendus arguments
historiques, pour conclure à quoi ? C'est qu'on ne brûle pas les étapes
et qu'avant d'arriver à l'anarchie, le peuple doit limiter ses
prochaines révolutions aux démarcations que leur imagination ou leurs
caprices auront tracées. Ce n'est pas flatteur pour ce peuple dont ils
veulent s'en servir, car s'ils ont, eux, compris le problème
sociologique, pourquoi supposent-ils le peuple assez bête et assez
niais pour ne pas le saisir?
Pourquoi, lorsqu'on a les mains pleines de vérités, les tenir sous le boisseau ?
Qui peut, dès aujourd'hui, indiquer quelle sera l'intensité et
la durée de l'évolution ? Qui peut déterminer si la période
révolutionnaire sera longue ou brève ? Qui peut préciser le point
culminant qu'atteindra l'intuition plébéienne pendant cette période ?
Prétentieux et pédant serait celui qui prétendrait pouvoir le faire.
Puisque cela est impossible, pourquoi créer alors une quantité d'écoles
ayant chacune son étape, sa phase spécifique ?
On ne peut nier que cette diversité d'écoles, dont les adeptes
luttent parfois entre eux, ne soit une cause d'amoindrissement des
forces révolutionnaires.
Deux personnes, vivant ensemble, avaient pris un billet de
loterie ; le principal lot était un meuble. Rentrées chez elles, l'une
dit : «Si nous gagnons le meuble, nous le mettrons là». L'autre
répondit : «Non ! Nous le mettrons ici.» Toutes deux tinrent bon et
d'un mot à l'autre, elles finirent par se rosser mutuellement de
coups... et elles ne gagnèrent pas le meuble.
Il est fort possible que le même fait se reproduise en période
révolutionnaire, et les phasistes en seront pour leur étape ! Ce qui
peut arriver, c'est que le torrent populaire dépasse les démarcations
prétentieuses des uns sans atteindre les illusions des autres. Mais ce
qu'il y a de fatal, c'est que, sous prétexte d'être pratiques, beaucoup
abandonnent le terrain révolutionnaire pour se lancer dans les luttes
électorales, où l'intérêt personnel ne peut être satisfait qu'au
détriment de celui de la foule.
Sous prétexte d'être pratiques, d'ex-anarchistes sont à la
Chambre, d'autres veulent y arriver. Sous le prétexte d'être pratiques,
les possibilistes ont fait un pacte avec la bourgeoisie. Sous prétexte
d'être pratiques, de concessions en concessions, on en arrive à
acclamer Carnot et à prendre la défense de la bourgeoisie elle-même. Il
n'y a qu'un pas à faire, sûrement quelques «pratiques» le feront.
Il nous reste encore une illusion, pour ne pas dire une
naïveté, c'est que ceux qui sont de bonne foi, voyant qu'ils font le
jeu de la bourgeoisie, en se servant des moyens qui assurent la
viabilité de ses privilèges, briseront avec cette méthode
antirévolutionnaire et viendront occuper dans les rangs obscurs de la
foule la place d'où ils pourront développer dans le peuple les théories
révolutionnaires sous lesquelles succombera la société actuelle avec
son cruel et triste cortège de maux.
— IV —
ÉGOœSME OU SOLIDARITÉ ?
On a l'habitude, au lieu d'arguments, de lancer des mots. Ainsi
on nous accuse, nous qui, nous inspirant du positivisme moderne,
voulons réagir contre l'économie et la philosophie soi-disant
scientifiques qui, par l'oeuvre surtout de Marx et de ses disciples,
ont prévalu jusqu'à présent parmi les socialistes et ont affecté même
les anarchistes, on nous accuse de sentimentalisme et on croit nous
écraser par cette flétrissure.
Sentimentalisme, vous dites le principe et la pratique de la
solidarité ? Eh bien, soit. Le sentiment a été de tout temps et est
encore le plus puissant levier du progrès. C'est lui qui élève l'homme
au-dessus des intérêts individuels momentanés, tout au moins au-dessus
de ses intérêts matériels. C'est lui qui unit les opprimés dans une
seule pensée, dans un seul besoin d'émancipation. C'est lui qui a
appris à l'homme à se révolter, non pour son intérêt exclusif, mais
pour l'humanité dont il fait partie, à se révolter même sans espoir de
vaincre, mais seulement pour laisser derrière lui une protestation, une
affirmation, un exemple.
En outre — et dans toutes les circonstances de la vie — les
hommes fraternisent par le sentiment, lors même que la raison froide
les divise.
On ne peut pas être égoïste sans faire un mal à quelqu'un ou à tout le monde.
La raison est que l'homme est un être essentiellement sociable ;
que sa vie se compose de fils innombrables qui se continuent
visiblement et invisiblement dans la vie des autres ; que, enfin, il
n'est pas un être entier, mais une partie intégrante de l'humanité. Il
n'y a pas de ligne de démarcation entre un homme et l'autre, ni entre
l'individu et la société : il n'y a pas de mien et tien moral, comme il
n'y a pas de tien et mien économique.
Outre notre vie propre, nous vivons un peu de la vie des
autres et de l'humanité. En vérité, notre vie à nous est un peu le
reflet de celle-là : nous ne mangeons, nous ne nous promenons, nous
n'ouvrons les yeux à la lumière, nous ne les fermons pas pour le
sommeil sans avoir les preuves innombrables de notre liaison intime à
une foule de nos semblables qui travaillent avec nous et pour nous,
avec lesquels nous nous croisons à chaque instant et que nous pouvons
considérer en quelque sorte comme faisant partie de nous-même, comme
rentrant dans la sphère de notre existence.
Cela explique une autre chose : pourquoi la vie n'est pas tout
; pourquoi elle laisse derrière elle des souvenirs, des affections, des
traces ; pourquoi nous vivons tous, qui plus et qui moins, un peu après
nous.
Si le soleil s'éteignait, dit-on, sa lumière nous éclairerait
encore pendant huit minutes. Un phénomène semblable se produit dans le
monde moral. Faut-il citer un exemple : nos martyrs de Chicago et de la
Russie, qui vivent toujours et vivront longtemps en nous et parmi nous
et partout où se trouvent des hommes qui pensent comme nous ?
Voilà comment nous entendons l'égoïsme et la solidarité, surtout
dans le milieu social actuel. L'un est le côté par lequel les hommes se
divisent ; l'autre est le côté par lequel ils s'unissent. Il suffit de
penser aux circonstances d'une grève pour se rendre compte de la
différence. Maintenant il y a un autre sens du mot égoïsme. Il y a ceux
qui entendent par égoïsme le désir de l'homme de satisfaire tous ses
besoins. En ce sens, nous sommes, nous devons être, tous égoïstes.
L'homme sain l'est plus que l'infirme.
Personne ne nous prêche la macération de la chair, ni l'épargne, ni l'abstinence, ni le malthusianisme.
Les prêcheurs attardés de ces vertus théologales veulent mutiler
l'homme et le dégrader au moral autant qu'au physique, ils veulent
rapetisser la vie. Un homme intellectuellement et moralement développé
sent ses besoins physiques plus qu'un autre, mais il sent en outre des
besoins moraux et il sacrifie quelquefois les premiers aux seconds.
L'homme ne vit pas de pain seulement, et ceux qui prêchent l'égoïsme
prêchent en quelque sorte l'abstinence morale, le malthusianisme moral.
L'homme doit jouir non seulement physiquement mais aussi moralement, et
si une bonne alimentation lui est nécessaire, le sentiment de la
solidarité, l'amour des camarades, la satisfaction ultérieure lui sont
au moins également nécessaires.
On nous dit que tout homme est par nature égoïste ; que
l'altruiste même est un égoïste perfectionné, la solidarité se fondant
sur un calcul d'intérêt. Mettons que cela soit ainsi, quoique
l'argument implique que l'homme se fasse guider dés le début par la
raison au lieu de suivre instinctivement les impulsions de ses
sentiments.
Mais enfin, si même ce calcul égoïste existait au point de
départ, le caractère d'unité disparaît à un certain moment de
l'évolution de la conduite morale.
Nous nous expliquons.
Il se peut que nous ayons été poussé à contracter une amitié
pour le plaisir que nous éprouvons à converser avec un homme
intelligent, pour l'aide que notre camarade pourrait nous donner en
quelques circonstances ou pour un autre motif intéressé. Mais il arrive
qu'après un certain temps, ce motif perd de son efficacité, disparaît
même , et nous aimons notre camarade pour lui-même. L'effet se rend
indépendant de la cause, le sentiment s'enracine en nous, et nous
aimons parce que nous nous aimons. C'est la perfection du sentiment.
Egalement, on peut commencer à n'aimer une personne de l'autre
sexe que pour la volupté qu'elle nous offre ; mais il advient presque
toujours, surtout chez les personnes dont le sens moral est développé,
la transformation de l'amour sexuel en amitié, survivant à la
vieillesse et à la mort.
II arrive de même que nous nous attachons à un idéal.
Peut-être au commencement parce que nous pensons que son action
pourrait nous apporter du bonheur à nous et à nos proches ; mais nous
nous y attachons de plus en plus, jusqu'à ce que nous aimons l'idée
pour l'idée, au point de lui sacrifier notre vie et parfois même ce qui
est plus dur que la vie, la réputation, l'amour des parents, le bonheur
des personnes dont le sort est étroitement lié au nôtre.
Ce sont là des faits, et on ne peut pas les nier.
Ceux qui réduisent l'altruisme à un calcul ; l'abnégation, le
sacrifice à une satisfaction ; l'amitié à un compte ouvert entre deux
personnes ; enfin, tout ce qui relève l'homme au-dessus de son
individualité en une misérable trouvaille de l'égoïsme lui-même, se
donnent le change sur leurs vrais sentiments, et ils courent le risque
de celui qui criait faussement au loup : ils insinuent peu à peu dans
le coeur de l'homme le vrai égoïsme, car, se dit-on, puisque la
solidarité ce n'est que de l'égoïsme entendu d'une certaine manière,
pourquoi se donner la peine de se dévouer ?
Puisqu'il faut être égoïste, soyons-le en hommes raisonnables, soyons-le pour cause !
— V —
ESCLAVAGE, SERVAGE, SALARIAT
Sous ce titre nous avons publié un extrait d'un article de M. Letourneau du Dictionnaire des sciences anthropologiques.
Dans cet article, M. Letourneau démontre que le salariat n'est que la
transformation de l'esclavage, reconnaît que ce n'est que de mauvaise
grâce que les privilégiés renoncent à leurs privilèges, qu'ils cèdent
le moins possible, reprenant d'une main ce qu'il leur échappe de
l'autre et il en conclut que le salariat doit disparaître pour faire
place à un ordre de choses plus équitable, ce en quoi nous sommes
d'accord avec lui.
Où nous ne sommes plus d'accord, par exemple, c'est sur les
moyens qu'il cite pour arriver à ce résultat l'association, des lois
restrictives sur l'héritage, voilà sur quoi il compte pour supprimer le
salariat, cette forme actuelle de l'esclavage.
Le salariat, en effet, n'est que la forme moderne du servage et
de leur ancêtre, l'esclavage ; cela ne fait aucun doute et est reconnu
de tous ceux qui examinent les choses, qui ne sont pas aveuglés par un
intérêt de classe quelconque.
L'homme ayant trouvé plus profitable d'exploiter son semblable
que de le manger, il a cherché à en tirer toute la somme de travail
possible, à charge pour lui de lui délivrer les choses nécessaires à
son existence, mais en ayant soin de réduire les besoins de l'esclave à
ce qui lui était juste nécessaire pour continuer de fournir la somme de
travail exigée.
Puis les esclaves, las d'obéir et de servir les autres, se
sont révoltés ; les maîtres n'ayant plus l'espoir de les contenir se
sont laisser arracher certaines concessions qui, de par le jeu de
l'organisation sociale et de la forme de la propriété, ne tardaient pas
à être rendues vaines et illusoires, et, petit à petit, l'esclave
devenait affranchi, acquérant certains droits ; l'établissement de la
féodalité en faisait un serf, mais, au fond, il n'en continuait pas
moins à être tout aussi dépendant de ses maîtres ; attaché à la glèbe,
il ne pouvait changer de maître qu'avec la terre, il n'en fallait pas
moins produire, peiner et suer au profit des privilégiés, tout en
crevant de misère, en croupissant dans l'ignorance, donc privé de tout.
Au temps de l'esclavage, le maître n'avait d'autres lois que
son bon plaisir, tempéré ou aggravé par certaines coutumes, douces ou
dures selon le caractère de la nation ; au temps du servage, les
seigneurs féodaux, tout en continuant de n'agir agir que selon leur bon
plaisir, avaient fait inscrire dans leurs chartes et privilèges les
iniquités, les humiliations et l'exploitation qu'ils prétendaient faire
subir à leurs serfs. Le maître de l'esclave tirait parti de ce dernier
parce qu'il l'avait payé ou conquis, violait l'esclave parce qu'elle
lui plaisait ; le seigneur féodal faisait intervenir son droit écrit ;
la loi faisait son apparition dans les relations sociales avec les
droits de dîme, de cuissage et de jambage et entrait en scène pour
justifier le bon plaisir du maître, le transformant en droit.
De même que le servage a remplacé l'esclavage, le salariat a
remplacé le servage. La Révolution de 1789 a brûlé les vieux chartiers
féodaux, les paysans ont pendu quelques seigneurs, les bourgeois en ont
guillotinés quelques autres, la propriété a changé de mains, la
suprématie de la propriété féodale est passé aux mains du capital
argent, le salarié a remplacé le serf ; nominativement, le travailleur
est devenu libre, tout ce qu'il y a de plus libre !... Complètement
dégagé des liens qui l'attachaient à la terre, il peut se transporter
d'un pays à l'autre, s'il a les moyens de payer les compagnies de
chemin de fer — qui prélèvent un droit énorme sur le transport des
voyageurs — ou s'il a de quoi se nourrir pendant le temps que durera sa
route, s'il entreprend de la faire à pied. Il a le droit de se loger
dans n'importe quel appartement, pourvu qu'il paie le propriétaire
auquel il appartient ; il a le droit de travailler n'importe où, à
condition que l'industriel, qui s'est accaparé l'outillage de la
branche d'industrie qu'il choisit, veuille bien l'occuper ; il n'est
tenu à aucune servitude envers ceux qui l'emploient ; sa femme n'est
plus tenue à subir les caprices du maître; la loi même le proclame
l'égal du milliardaire ; bien plus, il peut prendre part à la
confection des lois — par le droit de choisir ceux qui doivent les
fabriquer — au même titre que les privilégiés ; ne voilà-t-il donc pas
l'idéal de ses rêves ? Que lui manque-il donc pour être au comble de
ses voeux ? Il faut croire que non puisque l'on reconnaît que le
salariat n'est que la transformation adoucie de l'esclavage et que l'on
demande son abolition.
C'est que tous ces droits ne sont que nominatifs et que pour
en user il faut posséder ou le pouvoir politique qui vous permet de
vivre aux dépens de ceux qui vous subissent, ou posséder ce moteur
universel, l'argent, qui vous affranchit de tout.
Le capitaliste ne peut plus tuer le travailleur mais il peut
le laisser crever de faim en ne l'employant pas ; il ne peut plus
prendre de force l'ouvrière qui lui résiste, mais il peut très bien la
corrompre en faisant miroiter à ses yeux le luxe, le bien-être que ne
peut lui donner un salaire incertain.
Pendant la période de ce que l'on est convenu de nommer
l'histoire de l'humanité, les forts et les habiles se sont taillé la
part qu'ils ont pu dans l'héritage commun : les uns se sont emparé de
la terre ; sous prétexte de droit de courtage, par suite de l'invention
de la monnaie, les intermédiaires de toutes sortes, banquiers,
marchands, etc., ont pu rendre leur concours impossible à éviter et se
sont taillé la part du lion dans les échanges ; d'autres, par
l'accaparement de l'outillage, se sont rendus les maîtres de la
production ; et pour assurer le bon fonctionnement de ce vol et de ces
tripotages, les politiciens se sont érigés en syndicat gouvernemental,
prélevant encore sa dîme sur le peu laissé aux exploités par les
parasites qui les groupent, les forçant à coopérer à la défense d'un
ordre social qui n'est organisé que pour perpétuer leur esclavage et
leur exploitation.
En un mot, pour user de son droit de dormir, de manger, de
voyager, de s'instruire, il faut payer, toujours payer ; pour avoir de
quoi payer, le déshérité doit aliéner son droit de produire en faveur
du détenteur de l'outillage qui ne lui donne que juste de quoi
entretenir sa force de production.
Afin de pouvoir consommer, il faut produire, c'est une loi
naturelle inévitable ; par l'accaparement de la terre et des moyens de
production, les capitalistes se sont déchargé sur les travailleurs du
devoir de produire en ne leur accordant le droit de consommer qu'en
échange d'une somme de travail égale, supérieure même, parfois, à celle
du travailleur et de l'employeur, et comme il en est de même pour tous
les besoins de l'homme, il est établi un jeu de bascule qui fait que
tous les droits sont passés à la classe possédante pendant que la
classe non possédante n'avait plus que des devoirs, n'ayant pas les
moyens de payer l'usage de ses droits.
Pour arriver à cette simple substitution d'étiquette, il a fallu
des siècles et plusieurs révolutions ; c'est que l'on avait laissé
subsister la cause pendant que l'on s'attaquait aux effets, et le droit
d'association, les lois plus ou moins restrictives n'auraient pas plus
d'effet si on ne s'attaque pas de suite à l'organisation économique qui
régit la société.
Certes, l'association, voilà bien la forme que doit prendre la
société future, mais en quoi les travailleurs pourront-ils associer
autre chose que des zéros si on n'a pas supprimé le monopole du
capital, détruit l'appropriation individuelle du sol et de l'outillage
? Qu'en rentrera-il davantage aux travailleurs parce que le syndicat
gouvernemental héritera aux lieu et place des cousins du décédé, cela
fera-t-il qu'ils auront été moins exploités par celui-ci de son vivant
et qu'ils le seront moins par cet héritier substitué à un autre ?
Pour que l'association soit utile aux travailleurs il faut
changer la forme de la propriété, il faut détruire le syndicat
gouvernemental, il ne faut pas que le capital fasse la loi aux
individus, il ne faut pas qu'il y ait une force pour appuyer ses
prétentions. Il faut que ceux qui se sont emparé de l'héritage social
rendent gorge et restituent à l'association le patrimoine de tous. Il
faut que chacun puisse se mouvoir librement, appliquer ses facultés
selon ses affinités et selon l'impulsion qu'il reçoit de son énergie.
Cette transformation radicale peut, seule, abolir le salariat
; tous les palliatifs n'auront d'autre effet que de le transformer,
l'éterniser en le changeant, de temps à autre, d'étiquette, sans en
atténuer les effets. Ce ne sont pas des lois restrictives qu'il faut.
Comme le dit M. Letourneau, les privilégiés savent trop bien reprendre
d'une main ce qu'il leur échappe de l'autre ; c'est une révolution
sociale qui s'emparera de la richesse sociale pour la mettre à la
disposition de tous et qui, détruisant les privilèges, mettra les
privilégiés dans l'impossibilité de reprendre ce qu'on leur aura
arraché.
— VI —
LA PROPRIÉTÉ
La science aujourd'hui, nous démontre que la Terre doit son
origine à un noyau de matières cosmiques qui s'est primitivement
détaché de la nébuleuse solaire. Ce noyau, par l'effet de rotation sur
lui-même autour de l'astre central, s'est condensé au point que la
compression des gaz en a amené une conflagration et que ce globe, fils
du soleil, a dû, comme celui qui lui avait donné naissance, briller de
sa lumière propre dans la Voie Lactée, comme une toute petite étoile.
La globe s'étant refroidi est passé de l'état gazeux à l'état liquide,
pâteux, puis, de plus en plus dense, jusqu'à sa complète
solidification. Mais dans cette fournaise primitive, l'association des
gaz s'était faîte de façon que leur combinaisons différentes avaient
donné naissance aux matériaux fondamentaux qui forment la composition
de la Terre : minéraux, métaux, gaz restés libres en suspension dans
l'atmosphère.
Le refroidissement s'opérant peu à peu, l'action de l'eau et
de l'atmosphère sur les minéraux a aidé à former une couche de terre
végétale ; pendant ce temps, l'association de l'hydrogène, de
l'oxygène, du carbone et de l'azote arrivait à donner naissance, au
sein des eaux, à une façon de gelée organique, sans forme définie, sans
organe, sans conscience, mais déjà douée de la faculté de se déplacer
en poussant des prolongements de sa masse du côté où elle voulait
aller, ou plutôt du côté où l'attraction se faisait sentir sur elle, et
de cette autre faculté d'assimiler les corps étrangers qui se prenaient
dans sa masse et de s'en nourrir. Enfin, dernière faculté : arriver à
un certain développement pouvoir se scinder en deux et donner naissance
à un nouvel organisme semblable à son progéniteur.
Voilà les débuts modestes de l'humanité ! Si modestes que ce
n'est que bien plus tard, après une longue période d'évolution, après
la formation d'un certain nombre de types dans la chaîne des êtres que
l'on arrive à distinguer l'animal du végétal.
II est de toute évidence que cette explication de l'apparition
de l'homme sur la terre enlève tout le merveilleux raconté sur sa
création ; plus de Dieu ni d'entité créatrice par conséquent.
La thèse de l'origine surnaturelle de l'homme étant écartée,
l'idée que la société telle qu'elle existe, avec sa division de riches
et de pauvres, de gouvernements et de gouvernés, découle d'une volonté
divine ne tient pas non plus debout. L'autorité qui s'est appuyée si
longtemps sur son origine supranaturelle, fable qui a contribué — au
moins tout autant que la force brutale à la maintenir et, avec elle, la
propriété qu'elle avait pour mission de défendre, se voit, elle aussi,
forcée de se retrancher derrière des raisons plus matérielles et plus
soutenables.
C'est alors que les économistes bourgeois font intervenir ici
l'homme industrieux qui est parvenu à économiser et doit, par
conséquent, s'il place ses économies dans une entreprise, recouvrer son
capital mais aussi un intérêt pour la couverture des risques qu'il a
courus.
Or prenez un ouvrier, en le supposant des plus favorisés :
gagnant relativement bien, n'ayant jamais de chômage, jamais de maladie
; cet ouvrier pourra-t-il vivre la vie large qui devrait être assurée à
tous ceux qui produisent, satisfaire tous ses besoins physiques et
intellectuels, tout en travaillant? Allons donc, ce n'est pas la
centième partie de ses besoins qu'il pourra satisfaire, les aurait-il
des plus bornés ; il faudra qu'il les réduise encore s'il veut
économiser quelques sous pour ses vieux jours. Et quelle que soit sa
parcimonie, il n'arrivera jamais à économiser assez pour vivre à ne
rien faire. Les économies faites dans la période productive arriveront
à peine à compenser le déficit qu'amène la vieillesse, s'il ne lui
arrive des héritages ou toute autre aubaine qui n'a rien à voir avec le
travail.
Pour un de ces travailleurs privilégiés, combien de misérables
qui n'ont pas de quoi manger à leur faim ! Et encore le développement
de l'industrialisme et de l'outillage mécanique tendent-ils à augmenter
le nombre des sans-travail, à diminuer le nombre des ouvriers aisés.
Maintenant, supposons que le travailleur aisé, au lieu de
continuer à placer ses économies en valeurs quelconques, se mette,
quand il a réuni une certaine somme, à travailler à son compte. Dans la
pratique, l'ouvrier travaillant seul n'existe presque plus. Le petit
patron, avec deux ou trois ouvriers, vit peut-être un tout petit mieux
qu'eux, mais, talonné sans cesse par les échéances, il n'a à s'attendre
à aucune amélioration, bien heureux s'il arrive à se maintenir dans son
bien-être relatif et à éviter la faillite.
Les gros bénéfices, les grosses fortunes, la vie à grandes
guides sont réservés aux gros propriétaires, aux gros actionnaires, aux
gros usiniers, aux gros spéculateurs qui ne travaillent pas eux-mêmes
mais occupent les ouvriers par centaines. Ce qui prouve que le capital
est bien du travail accumulé, mais le travail des autres accumulé dans
les mains d'un seul, d'un voleur.
De tout ceci il ressort clairement que la propriété
individuelle n'est accessible qu'à ceux qui exploitent leurs
semblables. L'histoire de l'humanité nous démontre que cette forme de
la propriété n'a pas été celle des premières associations humaines, que
ce n'est que très tard dans leur évolution, quand la famille a commencé
à se dégager de la promiscuité, que la propriété individuelle a
commencé à se montrer dans la propriété commune au clan, à la tribu.
Ceci ne prouverait rien en sa légitimité si cette
appropriation avait pu s'opérer d'une façon autre qu'arbitrairement et
démontrer aux bourgeois, qui ont voulu en faire un argument en sa
faveur, en prétendant que la propriété a toujours été ce qu'elle est
aujourd'hui, que cet argument n'a pas davantage de valeur à nos yeux.
Du reste, eux, qui déclament tant contre les anarchistes, qui se
réclament de la force pour les déposséder, est-ce qu'ils y mirent tant
de formes pour déposséder la noblesse en 1789 et frustrer les paysans
qui s'étaient mis à l'œuvre en pendant les hobereaux, en détruisant les
chartiers, en s'emparant des biens seigneuriaux ?
Est-ce que les confiscations et les ventes fictives ou à prix
dérisoires qu'ils en firent n'eurent pas pour but de dépouiller les
possesseurs primordiaux, et les paysans qui en attendaient leur part,
pour se les accaparer à leur profit? N'osèrent-ils pas du simple droit
de la force qu'ils masquèrent et sanctionnèrent par des comédies
légales ? Cette spoliation ne fut-elle pas plus inique — en admettant
que celle que nous réclamons le soit, ce qui n'est pas — vu qu'elle ne
fut pas faite au profit de la collectivité, mais contribua seulement à
enrichir quelques trafiquants qui se dépêchèrent de faire la guerre aux
paysans qui s'étaient rués à l'assaut des châteaux en les fusillant et
les traitant de brigands ?
Les bourgeois sont donc mal venus de crier au vol lorsqu'on
veut les forcer à restituer, car leur propriété n'est elle-même que le
fruit d'un vol.
—VII —
COMMUNISME, INDIVIDUALISME
Ménager leurs forces pour arracher à la nature les choses
nécessaires à leur existence, but qu'ils ne pouvaient atteindre que par
la concentration de leurs efforts, voilà certainement ce qui a guidé
les premiers humains quand ils ont commencé à se grouper, ou devait,
tout au moins, être tacitement entendu, si ce n'était complètement
raisonné, dans leurs associations premières qui, peut-être bien, ont dû
être temporaires et bornées à la durée de l'effort, se rompant une fois
le résultat obtenu.
Chez les anarchistes, personne ne songe à subordonner l'existence de l'individu à la marche de la société.
L'individu libre, complètement libre dans tous les modes
d'activité, voilà ce que nous demandons tous, et lorsqu'il y en a qui
repoussent l'organisation, qui disent qu'ils se moquent de la
communauté, affirmant que l'égoïsme de l'individu doit être sa seule
règle de conduite, que l'adoration de son moi doit passer avant et
au-dessus de toute considération humanitaire — croyant par cela être
plus avancés que les autres —, ceux-là ne se sont jamais occupés de
l'organisation psychologique et physiologique de l'homme, ne se sont
pas rendu compte de leurs propres sentiments, ils n'ont aucune idée de
ce qu'est la vie de l'homme actuel, quels sont ses besoins physiques,
moraux et intellectuels.
La société actuelle nous montre quelques-uns de ces parfaits
égoïstes : les Delobelle, les Hialmar Eikdal ne sont pas rares et ne se
trouvent pas que dans les romans. Sans se rencontrer en grand nombre,
il nous est permis de voir, quelquefois, dans nos relations, de ces
types qui ne pensent qu'à eux, qui ne voient que leur personne dans la
vie. S'il y a un bon morceau sur la table, ils se l'adjugeront sans
aucun scrupule. Ils vivront largement au dehors pendant que chez eux on
crèvera de faim. Ils accepteront les sacrifices de tous ceux qui les
entourent : père, mère, femme, enfants, comme chose due pendant qu'ils
se prélasseront ou se gobergeront sans vergogne. Les souffrances des
autres ne comptent pas, pourvu que leur existence à eux ne fasse aucun
pli. Bien mieux, ils ne s'apercevront même pas que l'on souffre pour
eux et par eux. Lorsqu'ils sont bien repus et bien dispos, l'humanité
est satisfaite et délassée.
Voilà bien le type du parfait égoïste, dans le sens absolu du
mot, mais on peut dire aussi que c'est le type d'un sale animal. Le
bourgeois le plus dégoûtant n'approche même pas de ce type ; il a,
parfois, encore l'amour des siens ou, tout au moins, quelque chose
d'approchant qui le remplace. Nous ne croyons pas que les partisans
sincères de l'individualisme le plus outré aient jamais eu l'intention
de donner ce type comme idéal de l'humanité à venir. Pas plus que les
communistes-anarchistes n'ont entendu prêcher l'abnégation et le
renoncement aux individus dans la société qu'ils entrevoient.
Repoussant l'entité société, ils repoussent également l'entité Individu
qui tendait à se créer en poussant la théorie jusqu'à l'absurde.
L'individu a droit à toute sa liberté, à la satisfaction de tous
ses besoins, cela est entendu ; seulement, comme ils sont plus de deux
milliards d'individus sur la terre, avec des droits sinon des besoins
égaux, il s'ensuit que tous ces droits doivent se satisfaire sans
empiéter les uns sur les autres, sinon il y aurait oppression, ce qui
rendrait inutile la révolution faite.
Si l'homme pouvait vivre isolé, s'il pouvait retourner à
l'état nature, il n'y aurait pas à discuter comment on vivra : ça
serait comme chacun l'entendrait. La terre est assez grande pour loger
tout le monde ; mais la terre livrée à elle-même fournirait-elle assez
de vivres pour tous ? Cela est plus douteux. Ce serait probablement la
guerre féroce entre individus, la «lutte pour l'existence» des premiers
âges. Ce serait le cycle de l'évolution déjà parcourue à recommencer.
Ce seraient les plus forts opprimant les plus faibles jusqu'à ce qu'ils
soient remplacés par les plus intelligents, jusqu'à ce que la valeur
argent remplace la valeur force.
Si nous avons dû traverser cette période de sang, de misère et
d'exploitation qui s'appelle l'histoire de l'humanité, c'est que
l'homme a été égoïste dans le sens absolu du mot, sans aucun correctif,
sans aucun adoucissement. I1 n'a vu, dès le début de son association,
que la satisfaction de la jouissance immédiate. Quand il a pu asservir
le plus faible, il l'a fait, sans aucun scrupule, ne voyant que la
somme de travail qu'il en tirait, sans réfléchir que la nécessité de le
surveiller, les révoltes qu'il aurait à réprimer finiraient, à la
longue, par lui faire un travail tout aussi onéreux, et qu'il aurait
mieux valu travailler côte à côte, en se prêtant une aide mutuelle.
C'est ainsi que l'autorité et la propriété ont pu s'établir ; or, si
nous voulons les renverser ce n'est donc pas pour recommencer
l'évolution passée.
Si on admettait cette théorie : que les mobiles de l'individu
doivent être l'égoïsme pur et simple, l'adoration de la culture de son
moi, ça serait en arriver à dire qu'il doit se lancer dans la mêlée,
travailler à acquérir les moyens de se satisfaire, sans s'occuper s'il
en froisse d'autres à côté. Affirmer cela, ce serait en arriver à dire
que la révolution future devrait être faite au profit des plus forts,
que la société nouvelle doit être le conflit perpétuel entre les
individus. S'il en était ainsi, nous n'aurions pas à nous réclamer
d'une idée d'affranchissement général. Nous ne serions révoltés contre
la société actuelle que parce que son organisation capitaliste ne nous
permet pas de jouir aussi.
Il se peut que parmi ceux qui se sont dit anarchistes il y en
ait eu qui aient envisagé la question de ce point de vue. Cela nous
donnerait l'explication de ces défections et de ces palinodies
d'individus qui, après avoir été les plus ardents, ont lâché les idées
pour se ranger du côté des défenseurs de la société actuelle, parce que
celle-ci leur offrait des compensations.
Certainement, nous combattons la société actuelle parce
qu'elle ne nous donne pas la satisfaction de ce que nos besoins, que
nous voulons réaliser, fût étendue à tous les membres de la société.
L'égoïsme étroit, malentendu, est contraire au fonctionnement
d'une société, mais le renoncement et l'esprit de sacrifice, en étant
funestes à l'individualité, seraient également funestes à l'humanité,
en laissant dominer les esprits étroits, égoïstes, au mauvais sens du
mot ; c'est le type le moins parfait de l'humanité qui arriverait à
absorber les autres, nous devons donc également repousser l'un et
l'autre.
Mais si l'égoïsme et l'altruisme, poussés à l'extrême, sont
mauvais pour l'individu et la société, associés ensemble ils se
résolvent en un troisième terme qui est la loi des sociétés de
l'avenir. Cette loi, c'est la solidarité.
Nous nous unissons, un certain nombre d'individus, en vue
d'obtenir la satisfaction d'une de nos aspirations quelconques. Cette
association n'ayant rien d'arbitraire, motivée seulement par un besoin
de notre être, il est bien évident que nous apporterons, dans cette
association, d'autant plus de force et d'activité que le besoin chez
nous sera plus intense.
Ayant tous contribué à la production, nous avons tous le droit
à la consommation, cela est évident, mais comme on aura calculé la
somme des besoins — en y faisant entrer ceux qui seront à prévoir —
pour arriver à produire pour la satisfaction de tous, la solidarité
n'aura pas de peine à s'établir pour que chacun ait sa part. Ne dit-on
pas que le naturel de l'homme est d'avoir les yeux plus grands que le
ventre ? Or, plus intense sera, chez lui, le désir, plus forte sera la
somme de force et d'activité qu'il y apportera.
II arrivera ainsi à produire, non seulement pour satisfaire
les co-participants, mais encore ceux chez qui le désir ne
s'éveillerait qu'au vu de la chose produite. Les besoins de l'homme
étant infinis, infinis seront ses modes d'activités, infinis ses moyens
de se satisfaire.
— VIII —
LE MARIAGE
Sans entrer dans les développements historiques de la famille,
il nous est permis d'affirmer qu'elle n'a pas toujours été ce qu'elle
est actuellement. Là dessus, ethnographes et anthropologues sont
d'accord pour nous raconter les diverses formes qu'elle a revêtues au
cours de l'évolution humaine.
Au mariage lui-même, que la religion et les bourgeois
voulaient maintenir indissoluble, on a dû lui adjoindre ce correctif,
le divorce, qui n'est applicable qu'à des cas spéciaux, que l'on
n'obtient qu'au moyen de procès, de démarches sans nombre et en
dépensant beaucoup d'argent, mais n'en est pas moins un argument contre
la stabilité de la famille puisque, après l'avoir repoussé si
longtemps, on l'a enfin reconnu nécessaire et qu'il vient fortement
ébranler la famille en brisant le mariage qui n'en est que la sanction.
Quel plus bel aveu en faveur de l'union libre
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