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  Post� le mardi 15 mai 2007 @ 02:23:33 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
PolitiqueSource : They Lie We Die



Introduction *

La question des rapports entre les intellectuels et le mouvement ouvrier, plus g�n�ralement entre les intellectuels et la Cit�, a accompagn� la moder-nit�, dans le cadre de d�bats ancr�s dans les traditions politiques et le tissu social de chaque soci�t�. Le questionnement le plus lancinant concernait la l�gitimit�, voire l'authenticit�, de l'engagement de l'intellectuel qui prenait fait et cause pour la classe ouvri�re, les exploit�s, les d�munis. Ces interrogations sont-elles encore opportunes ? Des raisons d'en douter se pr�sentent spontan�-ment � l'esprit, qui rel�vent tant de ce qu'est devenu le mouvement ouvrier que de ce qu'est devenu l'intellectuel critique variante universitaire. Ne peut-on consid�rer que l'un et l'autre ont red�fini � la fois leur position sociale et leur pratique et que le rapport privil�gi�, quoique probl�matique, qu'ils ont histori-quement entretenu n'existe plus ? Ne peut-on pas, par ailleurs, consid�rer qu'au-del� de cette fracture mouvement ouvrier comme intellectuels critiques ont v�cu des processus d'institutionnalisation qui, � bien des �gards, se ressemblent ?

Voil� les deux questions qui animent ce texte, lequel propose une lecture crois�e de l'�volution du mouvement ouvrier et de l'intellectuel dit "critique" au Qu�bec. Il ne s'agira pas tant de suivre leurs histoires en parall�le que d'analyser leurs points de rencontre, plus pr�cis�ment de r�fl�chir sur la pr�sence de l'intellectuel dans le mouvement ouvrier et aupr�s de ce dernier. D'abord, nous traiterons d'un point de vue g�n�ral, de la sociologie des intel-lectuels, puis des rapports complexes qui se sont tiss�s au Qu�bec entre les intellectuels critiques et le mouvement ouvrier. Il sera ensuite question du processus d'institutionnalisation v�cu par le mouvement ouvrier au Qu�bec, pour en arriver, ultimement, � confronter le destin des intellectuels critiques avec celui du mouvement ouvrier, histoire de r�fl�chir sur les perspectives d'avenir qui s'offrent � des organisations et � des individus qui ont longtemps port� un d�sir de changement social et de d�mocratisation.

1 - La sociologie des intellectuels

Bien avant que le mot existe 2, il s'est trouv� des intellectuels pour produire et diffuser des id�es. Depuis la Gr�ce antique jusqu'� nos jours, les intellectuels se sont trouv�s � l'intersection du pouvoir et de la connaissance, de la "gouvernementalit�" et de la l�gitimation, de l'action et de l'id�ologie ; "in other words, they have been indispensable historical actors" 3. Eccl�siastiques, chefs de guerre, diplomates, �crivains et penseurs, les "intellectuels" de l'�poque pr�industrielle appartenaient � toutes les tendances, s'adossaient au pouvoir ou le contestaient, intriguaient ou �crivaient, mais se r�clamaient d'un territoire commun: le monde des id�es.

Despite their substantive diff�rences, intellectuals were those who were at home in the world of ideas and who sought to persuade other educated people that their ideas were important to humans and sociey 4.

Si l'on a beaucoup dissert� sur les intellectuels (quoi de plus normal que de parler de soi-m�me et de ses semblables ?), la sociologie des intellectuels est, pour certains, l'enfant pauvre de la discipline. "Purgatoire de la sociologie", estime R. Debray 5, d�rive de la rigueur pourtant cens�e caract�riser le travail intellectuel.

Theory building in this field [la sociologie des intellectuels] has been marred by an abundance of opinion and moralization, a dearth of facts, ad a plethora of parochial devinitions 6.

Certaines pr�occupations sociologiques semblent aujourd'hui en voie de disparition 7. Il en est ainsi du rapport entre le mouvement ouvrier et les intellectuels, et plus particuli�rement de la position de classe de ces derniers. Au XIXe si�cle, dans la foul�e de l'industrialisation et des conditions abomi-nables qui ont pr�sid� � la formation des classes ouvri�res, beaucoup d'"instruits" en sont venus � prendre fait et cause pour les exploit�s. Si bien qu'� une �poque o� l'on ne d�signait pas encore comme "intellectuels" ceux qui avaient le privil�ge de l'instruction et de l'�criture, � une �poque o� la conscience identitaire intellectuelle n'�tait pas encore n�e, o� personne ne se qualifiait d'intellectuel ou ne qualifiait ainsi les autres, le mouvement ouvrier se d�veloppait en lien avec un nombre tr�s �lev� de compagnons de route non issus des rangs de la classe ouvri�re. Et c'est au sein m�me des mouvements ouvrier et r�volutionnaire que furent jet�s les premiers anath�mes sur lesdits intellectuels... par d'autres intellectuels.

Peu d'efforts ont �t� faits par ceux qui ont trait� de la question du rapport entre intellectuels et mouvement ouvrier pour d�finir ce qu'�tait un intel-lectuel, Gramsci except�. Les penseurs du mouvement ouvrier, � quelque courant qu'ils aient appartenu, d�finissaient implicitement l'intellectuel par la n�gative, soit comme celui dont les origines de classe n'�taient pas ouvri�res, issu donc de la bourgeoisie, la paysannerie �tant un improbable vivier d'intellectuels. C'�tait l'�poque o� les contours de la classe ouvri�re �taient aussi nets que manifestes � travers l'habitat, les conditions de vie, le destin des enfants, le costume. Il �tait loin d'�tre arriv� le temps o� Marcuse 8 d�sesp�rait de la classe ouvri�re am�ricaine qui s'int�ressait "honteusement" aux biens de consommation.

La situation du prol�taire a �t� constamment d�crite au XIXe si�cle avec un vocabulaire exprimant une alt�rit� port�e � ses limites. Auguste Comte parle des prol�taires "campant au milieu de la soci�t� occidentale sans y �tre cas�s 9".

La r�flexion sur la position de classe des intellectuels fit par ailleurs l'objet de d�finitions positives. Les intellectuels sont parfois vus comme �tant sans classe (ce qui fait leur originalit�) et sans racines (K. Mannheim). Il s'en trouva aussi pour annoncer leur prol�tarisation (C. W. Mills, H. Braverman), noyant ainsi leur sp�cificit�. Si personne ne s'aventura � faire des intellectuels une classe "pour soi", A. W. Gouldner 10 consid�ra que les intellectuels avaient des chances de constituer la "nouvelle classe", non d�tentrice de moyens de production, mais par ailleurs d�tentrice d'une habilet� discursive et d'un capital culturel lui permettant d'asseoir sa position et m�me, �ventuel-lement, de d�velopper un potentiel r�volutionnaire. Pour une majorit�, toutefois, les intellectuels constituaient plut�t une cat�gorie (ou couche) sociale simplement dot�e de pouvoirs symboliques 11, bien que figures de l'"individualisme absolu 12". Leur valeur tiendrait � ce qu'ils sont d�tenteurs d'un capital culturel qui les distingue et les dote d'une autonomie relative susceptible de leur valoir une place de choix dans le grand jeu du pouvoir 13, ou encore � ce qu'ils sont d�tenteurs d'un "capital humain" particuli�rement rentable 14.

Voil� ainsi les intellectuels devenus en quelque sorte un �lectron libre collectif �voluant dans les interstices et corridors d'une structure de classe par ailleurs vue comme �tant rigidement segment�e. Cette effervescence (qu'il faut bien qualifier d'"intellectuelle") visant � situer les intellectuels en termes de classe sociale s'effrita au d�but des ann�es quatre-vingt, faute d'int�r�t pour l'objet 15. Apr�s tout, les seuls � se pr�occuper de la position de classe des intellectuels de gauche �taient pr�cis�ment ces derniers. Et, � partir du moment o� l'intellectuel de gauche se cherche, au pire se dissout dans un magma confus, l'exercice perd son int�r�t, et mieux vaut clore le d�bat, comme le sugg�re C. Boggs dans la citation suivante:

Intellectuals are neither conservative nor radical, hegemonic nor subversive, elitist nor populist ; they are neither consumed by the process of embourgeoisement nor by proletarianisation. Moreover, while intellectuals clearly do not constitute a class (or "new class") in their own right, neither can their intricate history be reduced to any social category or class 16.

Ce questionnement sur la position de classe des intellectuels eut un avatar consistant � d�m�ler le bon grain de l'ivraie parmi ces derniers. On peut en voir pour illustrations les dichotomies lourdement charg�es sur le plan des valeurs qui ont surgi sous la plume de ceux qui se penchaient sur le cas des intellectuels. Comme s'il y avait 17 d'un c�t� les bons, de l'autre les mauvais. Ils sont musel�s ou vendus traditionnels ou organiques (Gramsci), porteurs d'id�ologie ou d'utopie (Mannheim), r�ceptifs ou combatifs (Chomsky), technocratiques ou id�ologiques (Trilat�rale 18). Fascination et r�pulsion tout � la fois, d�chirement que le mouvement ouvrier a, mieux que tout autre, incarn�. Fin XXe si�cle, la mobilit� sociale, jointe � l'institutionnalisation du mouvement ouvrier, a fini par semer une certaine confusion. On ne s'entend plus dor�navant sur ce qu'est un intellectuel syndical. Ne serait-on pas finalement toujours l'intellectuel de quelqu'un d'autre?

D'autres pr�occupations, par ailleurs, perdurent, qui concernent cette fois le r�le social des intellectuels. M. Weber avait en son temps d�nonc� la tentation du savant (du professeur) de jouer au proph�te, la "citoyennet� active" du savant devant s'incarner ailleurs qu'� l'universit� 19. Ce d�bat a continu� de se d�ployer jusqu'aujourd'hui. P. Bourdieu illustre, par sa r�flexion �volutive, l'actualit� du d�bat. En 1968, dans Le m�tier de sociolo-gue, il opposait le sociologue (savant), soumis � l'obligation du d�tachement et de l'objectivit�, � l'intellectuel 20. Le m�me, pendant les ann�es quatre-vingt-dix, s'engageait publiquement dans plusieurs causes (dont des d�brayages d'ouvriers, des manifestations de ch�meurs) et, tout r�cemment, proposait ce qu'on pourrait appeler une fusion entre le savant et le politique 21. Faisant �cho aux penseurs classiques du marxisme, Bourdieu propose que les intellec-tuels 22 disposent d'une meilleure capacit� d'analyse des situations, ce qui les place dans le dilemme de vouloir faire partager leur lecture sans pour autant faire le jeu des politiques (et de la politique). D�cembre 1999, P. Bourdieu proclamait la responsabilit� des intellectuels dans la construction d'un mou-vement social europ�en, occupant "la gauche de la gauche", cette derni�re s'�tant rendue aux forces n�olib�rales, soulevant ainsi un probl�me auquel il faudra revenir, soit celui du rapport entre intellectuels critiques et mouvement social.

La force des dominants n'est pas seulement �conomique, elle est aussi intel-lectuelle, elle est aussi du c�t� de la croyance. Et c'est pour �a, je crois, qu'il faut "ouvrir la gueule" (sic), pour essayer de restaurer l'utopie, parce qu'une des forces de ces gouvernements n�olib�raux, c'est qu'ils tuent l'utopie 23.

Ces d�bats actuels en relayent d'autres qui, � partir de l'industrialisation, soulev�rent la question du r�le de l'intellectuel face au mouvement ouvrier, et plus pr�cis�ment de la variante dite "intellectuelle de gauche". C'est, bien s�r, du c�t� de la pens�e marxiste, y compris les dissidences r�visionniste et anarchiste, que l'on formula de la fa�on la plus approfondie des propositions sur le rapport entre les intellectuels et le mouvement ouvrier. On y retrouve la m�me aporie que dans la pens�e bourdieusienne ; les masses doivent �tre au c�ur de l'action, mais h�las ! la "comp�tence" analytique des individus qui constituent ces m�mes masses est limit�e. Question de conditions de vie, question aussi d'absence d'occasion d'apprentissages politiques dans des soci�t�s autoritaires. Ainsi, pour E. Bernstein, dit r�visionniste, form� dans le giron du marxisme, qui participa � la r�publique de Weimar, l'av�nement de la d�mocratie (suffrage universel, libert�s syndicales) �tait un pr�alable � la formation de la conscience de classe indispensable � une r�volution "d�mo-cratique" :

When the working classes do not possess very strong economic organizations of their own, and have not attained, by means of education or selfgoverning bodies, a high degree of mental independence, the dictatorship of the proletariat means the dictatorship of club members and writers 24.

Et si les marxistes d'antan �taient fond�s de croire que les conditions politiques et mat�rielles de vie des ouvriers ne permettaient que difficilement � ces derniers d'acc�der � la lucidit� analytique, il est singulier qu'on parle en l'an 2000 comme en 1900, alors que tant les droits d�mocratiques que la scolarisation et la syndicalisation (au sens de la recomposition sociale du syndicalisme) se sont �tendus, que les conditions de travail se sont am�lior�es, des "masses" et des "intellectuels".

C'est ainsi que les intellectuels critiques qui se sont int�ress�s au mouve-ment ouvrier se trouvent dans une position difficile � soutenir. D'une part, ils d�noncent leurs semblables en vertu des attributs socio-d�mographiques de ces derniers qui les pla�aient objectivement dans une position d'opposition ou d'indiff�rence � la classe ouvri�re. En m�me temps, et au nom des attributs socio-d�mographiques diff�rents de la classe ouvri�re, ils ne reconnaissent gu�re, f�t-ce � l'�lite de cette derni�re, de possibilit� d'acc�der � une con-science de classe autre qu'instinctive... du moins par elle-m�me.

Un autre courant de pens�e doit �tre convoqu� pour alimenter la r�flexion sur le rapport intellectuels-mouvement ouvrier. Il s'agit de celui de l'ing�nierie sociale 25. Ce courant a �t� majeur dans les soci�t�s catholiques. Dans la France du XIXe si�cle, de nombreux r�formateurs d'origine bourgeoise (dont Le Play est tr�s repr�sentatif), stup�fi�s par les r�sultats des enqu�tes acca-blantes sur le monde ouvrier, ont pr�conis� la mise sur pied d'institutions visant tant l'organisation des ouvriers (p�dagogie par l'action) que leur �man-cipation �conomique. Annon�ant la doctrine sociale de l'�glise (exemplifi�e dans l'encyclique fondatrice de L�on XIII), on a ainsi pr�conis� la formule coop�rative en mati�re de logement, de consommation, voire de travail. Ce courant (anc�tre de l'�conomie sociale 26 ) s'est puissamment concr�tis� au Qu�bec, tant dans des mouvements catholiques que dans des pratiques (par exemple, animation sociale), pour se nicher finalement au sein m�me des organisations syndicales, relay� cette fois par des courants contemporains (par exemple, p�dagogie des opprim�s). Les ing�nieurs sociaux, � leur origine, cherchaient � mobiliser les ouvriers dans des activit�s g�n�ratrices d'auto-construction, qu'en d'autres temps et d'autres lieux l'on aurait qualifi�es d'"�mancipatoires", l'objectif supr�me �tant alors de les d�tourner de des-seins r�volutionnaires.

Pour plusieurs, le discours des intellectuels sur les ouvriers et sur le mouvement ouvrier en g�n�ral tend, d'o� qu'il provienne, � se caract�riser par un ethnocentrisme de classe 27 qui traverse les ann�es, les si�cles et les mutations sociales. On passe du mis�rabilisme larv� � la glorification, avec arr�t � la station "commis�ration 28".

Mais c'est au chevet de l'intellectuel critique que la r�flexion sociologique actuelle appelle � se pencher, puis n'il constitue, selon plusieurs, une esp�ce en voie de disparition 29. Debray 30, bien avant Bourdieu, avait accus� les m�dias d'�tre � l'origine de la perte d'autonomie du champ intellectuel. D'autres ont plut�t vu dans la fonctionnarisation ou technocratisation g�n�ralis�e des intel-lectuels l'�moussement de leur capacit� critique 31. Jacoby 32, dans un ouvrage retentissant, a pour sa part fait le proc�s de l'universit� (am�ricaine), usine � domestication d'intellectuels. Certains anticipent toutefois la "r�surrection" de l'intellectuel critique, que l'on trouvera d�sormais plus pr�s du terrain, l� o� se d�ploient les "nouveaux mouvements sociaux 33". Tel diagnostic nous am�ne au c�ur de notre propos, � savoir que le destin de l'intellectuel critique �voque celui du mouvement ouvrier, cela de fa�on bien paradoxale si l'on consid�re la distance qui a toujours marqu� leurs relations.

2 - Mouvement ouvrier et intellectuels au Qu�bec

Nous visons dans cette section � rendre compte de la pr�sence intellec-tuelle dans le mouvement ouvrier. Une telle entreprise est plus ardue qu'il n'y para�t de prime abord. Il n'y a, bien entendu, aucune donn�e d'ordre socio-d�mographique sur le sujet. Y en aurait-il que l'on buterait mis�rablement sur le probl�me de d�finition de l'intellectuel qui, on le verra, est une figure qui change n�cessairement au gr� des �volutions sociales. Nous nous contenterons dans cet article de traiter de la Conf�d�ration des syndicats nationaux (CSN) et de la F�d�ration des travailleurs et travailleuses du Qu�bec (FTQ) avec mention �pisodique de la Centrale de l'enseignement du Qu�bec (CEQ).

Apr�s un examen de la pr�sence intellectuelle � l'int�rieur du mouvement ouvrier, nous aborderons la question des intellectuels proches du mouvement ouvrier (ou compagnons de route 34 ). Pour finir, nous reviendrons sur le probl�me de la d�finition des intellectuels tel qu'il s'est pos� par le pass� et se pose aujourd'hui, ce qui donnera l'occasion de r�fl�chir sur le ph�nom�ne de l'anti-intellectualisme.

2.1 P�riodisation de la pr�sence intellectuelle � l'int�rieur du mouvement ouvrier

a) Avant 1960 : un rapprochement de plus en plus marqu�

Il est toujours p�rilleux de proposer une p�riodisation. Celle que nous pr�sentons n'est cependant gu�re audacieuse, dans la mesure o� elle recoupe manifestement les grands cycles g�n�ralement admis de l'histoire r�cente du Qu�bec. Une premi�re p�riode correspond donc � celle qui pr�c�de les ann�es soixante, alors que la pr�sence intellectuelle dans le mouvement ouvrier est, au d�part, tr�s diffuse, mais se renforce graduellement, particuli�rement � la Conf�d�ration des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), anc�tre de la CSN.

Au d�but du XXe si�cle, seules les organisations syndicales qui sont � l'origine de la FTQ, exception faite des Chevaliers du travail, sont pr�sentes au Qu�bec. Les syndicats en question sont binationaux sur le plan de la structure (�tats-Unis et Canada), mais il existe des organisations r�gionales ou locales (ville ou r�gion, Qu�bec, Canada). Des syndicats canadiens furent fond�s plus tard. Des syndicats catholiques sont, � l'instigation des clerg�s locaux, cr��s pour contrecarrer les syndicats pr�-FTQ, ce qui culmina dans la fondation, en 1921, de la CTCC.

Les syndicats � l'origine de la FTQ sont nombreux, travers�s jusqu'au milieu des ann�es cinquante (la FTQ, r�sultat d'une fusion, vit le jour en 1957) par des luttes fratricides entre syndicats de m�tier et syndicats industriels, ces derniers r�put�s plus progressistes. Les f�d�rations qu�b�coises sont des regroupements faibles, ayant peu de personnel. La "vraie vie syndicale" se d�roule dans les syndicats. Ces derniers ont attir� � eux, avant les ann�es soixante, plusieurs jeunes hommes motiv�s par un id�al politique, dont cer-tains ont �tudi� en sciences sociales et en droit 35. Mais � l'�poque, et compte tenu du faible niveau de scolarit� des membres des syndicats, quelqu'un qui avait un "cours classique" non compl�t� faisait figure d'intellectuel. Ces jeunes gens �taient pour certains socialistes, quelques-uns avaient leur carte du Parti communiste, d'autres �taient simplement (et profond�ment) d�vou�s � la classe ouvri�re. Leur motivation �tait aussi fond�e sur le m�pris du syndi-calisme corporatiste pratiqu� par la CTCC et par un sentiment plut�t hostile � l'�gard du cl�ricalisme. Ils s'inspiraient des faits et gestes du syndicalisme am�ricain, beaucoup plus diversifi� que les caricatures qui en ont �t� faites. Ils se dispers�rent dans les diverses organisations, apr�s en avoir, dans certains cas, "forc� les portes", au sein desquelles ils ne jou�rent pas le r�le d'"intellectuels". Ils faisaient comme les autres : ils recrutaient, n�gociaient, organisaient des gr�ves, manifestaient. Bref, ils faisaient partie du d�cor syndical. Plusieurs militaient en outre dans des mouvements politiques sociali-sants o� ils c�toyaient non seulement des gens qui exer�aient des m�tiers dits intellectuels, mais aussi leurs camarades issus de la base (ou y appartenant toujours).

Le tableau est tr�s diff�rent � la CTCC. De 1921 � 1946, la centrale est dirig�e par un partisan de la "doctrine sociale de l'�glise", d'o� un syndi-calisme frileux, corporatiste, "ethnique" et confessionnel. L'influence des penseurs de l'�cole sociale populaire (1911), devenue l'Institut social popu-laire en 1949, bastion de l'id�ologie cl�rico-nationaliste, �tait grande. Lorsque la CTCC donna un coup de barre en 1961 (d�confessionnalisation), il s'agis-sait d'une d�marche authentique de modernisation - mais aussi d'une r�action � sa marginalisation progressive dans l'univers syndical.

On sait que la gr�ve de l'amiante, en 1949, a �t� un "r�v�lateur" socio-politique 36 et qu'elle a annonc� l'av�nement d'un syndicalisme catholique plus combatif. Le renouvellement des personnels politique et salari�, dans les ann�es quarante et cinquante, amena � la centrale plusieurs jeunes gens scolaris�s (sciences sociales, droit), dont une proportion significative issue de l'�cole des sciences sociales de l'Universit� Laval, en m�me temps que de nombreux compagnons de route. C'est l� l'amorce d'un deuxi�me moment dans l'histoire des intellectuels � la CTCC, sous le signe de l'Action catholique et du personnalisme chr�tien 37. Les mouvements reli�s � l'Action catholique �taient alors extr�mement puissants au Qu�bec et attiraient vers eux des jeunes gens id�alistes chez qui se combinaient une foi profonde et un d�sir de r�forme sociale. Ceux-ci �taient donc en rupture avec la CTCC des d�buts et ils s'employ�rent, avec succ�s, � "changer" la CTCC de l'int�rieur, pr�co-nisant non seulement une action syndicale plus combative, mais aussi un syndicalisme s�cularis� �uvrant dans le respect des valeurs humanistes. La CTCC �tait, par ailleurs, beaucoup plus centralis�e que les organisations � l'origine de la FTQ, et la pr�sence des jeunes intellectuels s'imposa dans de nombreux services ou activit�s (information, r�daction, formation). En ce sens, on peut dire qu'avant m�me les ann�es soixante la CTCC �tait beaucoup plus perm�able � l'influence des intellectuels que la FTQ.

b) De 1960 � 1985 : l'�ge d'or

La p�riode allant de 1960 � 1985 peut �tre qualifi�e d'�ge d'or des intellec-tuels syndicaux, car ce fut une p�riode de d�bats d'id�es incessants, qu'il s'agisse des questions sociales et politiques ou de la tenace "question nationale". Cet "�ge d'or", faut-il le pr�ciser, ne correspond pas � l'�ge d'or du syndicalisme qu�b�cois, qui s'est termin� avant de toucher les rivages des ann�es quatre-vingt.

La premi�re d�cennie de cette p�riode co�ncide avec la modernisation tant de la CTCC (1961) que de la FTQ (processus plus dilu� qui s'�tala sur une bonne quinzaine d'ann�es � partir de 1965). Dans le cas de la CTCC, nous l'avons dit, la modernisation passe par la d�confessionnalisation et par une nouvelle approche politico-syndicale. Dans le cas de la FTQ, il s'est agi d'une d�marche d'autonomisation par rapport � la centrale canadienne, le Congr�s du travail du Canada (CTC) et de renforcement par rapport � ses affili�s (hausse de la cotisation, nouveaux services). En pratique, la FTQ est alors devenue une "vraie" centrale (demeurant toutefois beaucoup plus d�cen-tralis�e que la CSN 38 ).

On a dit que cette p�riode est celle de l'�ge d'or des intellectuels en raison des d�bats d'id�es qui ont alors cours au Qu�bec. Il faut ajouter le fait que la gauche intellectuelle traverse en m�me temps une p�riode de r�flexion et de d�bats fr�n�tiques, marqu�e par la naissance de revues et de mouvements : Parti pris, R�volution qu�b�coise, Mouvement de lib�ration populaire, Parti socialiste du Qu�bec, etc.

D'autres facteurs ont contribu� � l'�ge d'or des intellectuels syndicaux, dont une hausse vertigineuse des effectifs syndicaux ainsi qu'une recompo-sition sociale majeure de ces effectifs. Le syndicalisme, pendant les ann�es soixante, change de visage. � ses bastions du secteur priv� (ouvriers mascu-lins pour la plupart) s'ajout�rent de nouveaux contingents venus du secteur public en expansion (employ�s de l'�tat 39 ), des services publics, des nou-veaux c�geps, des universit�s, d'Hydro-Qu�bec..., tous groupes assez ou tr�s f�minis�s). Les images des centrales se fix�rent, la CSN tr�s majoritairement publique et aux effectifs plus scolaris�s (ce que le schisme qui aboutira � la cr�ation, en 1972, de la Centrale des syndicats d�mocratiques [CSD] devait amplifier), la FTQ � la composition mieux �quilibr�e (60 % du secteur priv�) et aux effectifs moins scolaris�s. Ce raz-de-mar�e de syndicalisation fut ponctu� de batailles de recrutement tr�s dures, dont il reste encore des souve-nirs amers (ce qui n'emp�cha pas les centrales d'amorcer, � la fin des ann�es soixante, une p�riode d'action commune). Cette rivalit� fit en sorte que les centrales syndicales d�velopp�rent une tr�s grande pr�occupation eu �gard � leur image publique, � leur discours, � leurs publications, toutes choses pour lesquelles des intellectuels sont bien utiles.

Un autre facteur ayant favoris� la pr�sence intellectuelle fut la vague de consultations publiques, la mise sur pied d'organismes consultatifs et la cr�ation de commissions parlementaires, activit�s inconnues du temps du gouvernement de Duplessis. Il fallait ouvrir des dossiers, lire, r�fl�chir, �crire, etc. Cette p�riode est aussi celle o� les organisations syndicales commenc�-rent � �tre subventionn�es sur des bases tant statutaires que ponctuelles par les deux gouvernements (au milieu des ann�es soixante-dix). Les programmes les plus importants concernaient la formation et l'information en sant� et s�curit� du travail (financ�s par la Commission de la sant� et de la s�curit� du travail [CSST 40 ]) et les activit�s de formation syndicale. Les centrales syndicales obtinrent aussi de nombreuses subventions pour des activit�s de recherche, de coop�ration internationale, des programmes particuliers de formation (par exemple, alphab�tisation, environnement), de francisation, des programmes concernant la condition f�minine, etc. La liste est en fait tr�s longue, mais il ne convient pas d'en faire �tat ici de fa�on syst�matique. Les informations au sujet des subventions recueillies aupr�s des centrales ont �t� compil�es en 1993, � la suite d'une enqu�te men�e dans des conditions extr�mement diffi-ciles, certaines organisations ou personnes observant une tr�s grande discr�tion 41.

Il faut dire que ce ph�nom�ne des subventions est peu connu en dehors du mouvement syndical, alors qu'� l'int�rieur les intellectuels syndicaux sont depuis longtemps devenus, par n�cessit�, des chasseurs de fonds. Les subventions obtenues, lorsqu'elles ne sont pas statutaires (sant� et s�curit� du travail, francisation), sont le r�sultat de d�marches qui placent objectivement les centrales syndicales en comp�tition les unes avec les autres. Certes, il s'agit l� d'un aspect de l'action syndicale qui peut �tre vu comme �tant en contradiction avec la pr�servation de son autonomie par rapport aux pouvoirs publics. En effet, le financement public accro�t la capacit� gouvernementale � influencer le type d'activit� des centrales 42 et place celles-ci dans une situation non seulement de d�pendance, mais aussi de vuln�rabilit� (en cas d'interruption de financement).

� l'heure actuelle, le financement public se rapporte principalement � des activit�s dans les domaines de la sant� et de la s�curit� du travail, de la fran-cisation et de l'accueil aux immigrants, de la coop�ration internationale. Les programmes statutaires de subventions � la formation syndicale ont disparu depuis le d�but des ann�es quatre-vingt-dix. Dans l'ensemble, les organisa-tions syndicales sont moins subventionn�es qu'auparavant. Elles ont d� adopter d'autres strat�gies internes de financement et ont renonc� � certains volets de leurs activit�s.

Mais revenons � l'�ge d'or. Le contexte politique et syndical appelait un apport massif d'intellectuels dans les centrales. Et justement, une g�n�ration au c�ur � gauche commen�ait � sortir des d�partements de sciences sociales. Ces jeunes gens avaient souvent t�t� de l'animation sociale (dans les villes ou dans les r�gions, notamment au Bureau d'am�nagement de l'est du Qu�bec), mais, pour plusieurs, travailler au sein du mouvement syndical constituait une sorte de r�ve inaccessible. C'�tait l'�poque o� la "lutte des classes" �tait consid�r�e comme le principe moteur d'une r�volution qui apparaissait alors du domaine du possible, et seul le syndicalisme permettait de s'en approcher. Si, � partir de 1965, beaucoup de jeunes intellectuels "entr�rent" en syndi-calisme, il y eut proportionnellement peu d'�lus (et encore moins d'�lues). � la CSN, les jeunes intellectuels rejoignirent leurs a�n�s, intellectuels de la premi�re g�n�ration. � la FTQ, ils form�rent la premi�re g�n�ration de per-sonnes � avoir �t� recrut�es pour remplir des fonctions telles la recherche, la r�daction, la formation.

Au milieu des ann�es soixante, les centrales penchaient vers un "socialisme d�mocratique" pas tr�s bien d�fini, Au d�but de la d�cennie suivante, CSN, FTQ et CEQ y all�rent chacune d'un manifeste d'inspiration marxiste, et les compagnons de route install�s sur les campus universitaires s'en �murent. Si la FTQ mit fin rapidement � l'�pisode marxisant, la CSN connut pour sa part beaucoup de soubresauts politiques et id�ologiques avant de se d�gager du marxisme, au d�but des ann�es quatre-vingt, tout comme la CEQ d'ailleurs. Les intellectuels syndicaux � l'interne qui connurent l'�poque ont, pour plusieurs, l'exaltation retomb�e, �t� g�n�s par l'extr�me importance accord�e � ces documents �crits. L'habitude de l'�poque faisait en sorte que les auteurs n'�taient pas nomm�s, ce qui contribua � "officialiser" les documents en question 43.

Au milieu des ann�es soixante-dix, tandis que pointait la r�cession et que le syndicalisme commen�ait � se tenir sur la d�fensive, de nombreuses questions occupent les intellectuels. Il y avait d'abord la situation surprenante cr��e par l'arriv�e au pouvoir d'un parti ind�pendantiste, le Parti Qu�b�cois, qui inspirait une grande sympathie aux syndicats 44. Du coup, il s'imposait de faire un effort de r�flexion sur les rapports entre gouvernement et syndica-lisme. Ce fut aussi l'�poque de la mont�e de la sensibilit� autogestionnaire cristallis�e dans l'affaire Tricofil (R�gent Knitting Mills). Puis suivirent des lois comme la Loi sur la sant� et la s�curit� du travail, qui portait une griffe syndicale officieuse (FTQ). � partir de ce moment, la FTQ, qui s'�tait camp�e du c�t� social-d�mocrate, �labora des dossiers th�matiques dans cette optique. La vague des "sommets" arriva pour remettre les centrales � l'ouvrage (encore des r�unions, des rapports et des m�moires). Certains se plaignirent de voir leur travail litt�ralement dict� par les ordres du jour gouvernementaux. Des dossiers syndicaux importants furent aussi d�velopp�s � cette �poque, au sujet, par exemple, de la r�duction de la dur�e du travail, de la retraite, des tra-vailleurs immigrants, des jeunes, des changements technologiques, de l'emploi, des licenciements collectifs, des femmes, etc. Enfin, cette p�riode se caract�rise par la tenue de nombreux colloques syndicaux, g�n�rateurs de consultations et d'enqu�tes internes de m�me que de nombreux documents.

c) � partir de 1985: instrumentalisation et banalisation

Il est certes assez arbitraire de dater la fin de l'�ge d'or des intellectuels syndicaux. La p�riode d�butant au milieu des ann�es quatre-vingt est une p�riode o� les id�ologies socialistes tombent en d�liquescence. Les d�mo-craties populaires ont �t� d�masqu�es. Le mod�le social-d�mocrate (en particulier l'exemple su�dois) ne tient plus la route. Et les gouvernements de gauche qui survivent ici et l� peinent � afficher leur "diff�rence". La mondia-lisation et la vague n�olib�rale s'affirment. La CSN et la CEQ ont d�finiti-vement mis le marxisme au placard. Les chefs syndicaux ne cherchent plus des intellectuels "� id�es", mais plut�t des gens inform�s qui les armeront dans les d�bats et ar�nes o� ils interviennent. Les intellectuels sont instru-mentalis�s 45, r�duits tr�s souvent � un travail d'ex�cution savant. Ils aboutissent habituellement dans les services de la recherche, de la formation, de la coop�ration internationale, l� o� leurs comp�tences sont utiles.

Plus fondamentalement peut-�tre, les intellectuels syndicaux sont banalis�s 46. lis n'ont plus le privil�ge de la scolarisation universitaire, que les pratiques de formation continue et la hausse du niveau de scolarit� des nouveaux conseillers syndicaux ont marginalis�e. Et � partir du moment o� ils ne sont plus implicitement en charge de la "mission id�ologique" des organisations syndicales, leur sp�cificit�, voire leur identit�, s'att�nue.

2.2 Les compagnons de route

� c�t� des intellectuels activement engag�s dans le syndicalisme, de nombreux intellectuels ont gravit� autour des organisations syndicales, en tant qu'universitaires et compagnons de route. Difficile dans leur cas de proposer une p�riodisation, mais sans audace de proposer une ligne g�n�rale d'�vo-lution, allant, � partir des ann�es soixante, du service "id�ologique" au service "expert" - qui domine depuis une d�cennie -, le tout passant par des conf�rences et des textes. Cette �volution est, bien s�r, � mettre en parall�le avec le sort des intellectuels syndicaux internes. Il s'agit, en somme, d'un m�me processus d'instrumentalisation de l'intellectuel, qu'on peut aussi conce-voir comme un processus de "reprise en main" de la part des dirigeants syndicaux 47. Bien s�r, cette �volution co�ncide avec l'abandon, par le syndi-calisme, de sa capacit� d'imm�diatet� revendicative, dit autrement la capacit�, utopique pour certains, � la base de son existence :

Ce que le syndicat a de sp�cifique, ce qu'on ne peut pas lui �ter, c'est au contraire [du Parti] l'exigence d'imm�diatet� qu'il porte en lui-m�me et qui lui fait toujours souligner les besoins pr�sents d'une classe (ou d'une cat�gorie), m�me s'ils se placent dans une perspective g�n�rale 48.

S'agissant des compagnons de route du syndicalisme dans le Qu�bec con-temporain, deux constatations s'imposent. D'une part, le syndicalisme a constitu� un objet de r�flexion et de recherche important pour ces derniers. De nombreux travaux ont �t� consacr�s au syndicalisme et, plus pr�cis�ment, � l'�volution de son id�ologie. Fatalement, et par commodit�, la m�thode de l'analyse documentaire a �t� privil�gi�e. Choix logique, car les documents rendent compte des d�bats internes, mais qui, en m�me temps, ne va pas sans difficult�. Les documents provenant des organisations syndicales n'ont pas n�cessairement la "repr�sentativit�" qu'on tend � leur pr�ter. Parfois �crits rapidement par une ou quelques personnes, ils font l'objet de discussions h�tives en comit� restreint, sont adopt�s (dans le meilleur des cas) par une proportion infime de repr�sentants des membres. Les documents ont, en outre, une fonction strat�gique toujours (ou presque) pass�e sous silence par ceux qui les analysent. Ainsi, les chercheurs qui s'int�ressent au syndicalisme ont tendance � surestimer l'importance des documents qui en �manent et exag�rent de ce fait l'influence des intellectuels syndicaux, et parfois ajoutent la leur � celle de ces derniers 49.

D'autre part, on peut proposer que la faveur des intellectuels s'est, tr�s g�n�ralement, port�e vers la CSN � partir des ann�es soixante. On peut en relever des illustrations dans de nombreux �crits traitant du syndicalisme 50. Dans certains cas, la m�connaissance de la FTQ est flagrante, donnant � penser qu'elle n'a pas �t� �tudi�e ou consid�r�e. Dans d'autres cas, des analy-ses manich�ennes, r�alis�es � partir de textes et autres pratiques discursives, pr�sentent la FTQ et ses organisations affili�es comme une succursale du "syndicalisme d'affaires" import� des �tats-Unis, par opposition � une CSN aur�ol�e d'un militantisme qui permet de l'inscrire � la bourse du "syndica-lisme de combat 51".

En fait, les analystes du syndicalisme se consid�raient aussi comme des "compagnons de route" de ce dernier, et plus particuli�rement de la CSN. Plusieurs personnes ayant occup� des postes salari�s ou politiques dans les structures de la FFQ ont per�u le m�pris des intellectuels � l'endroit de cette derni�re 52. Et ce m�pris avait pour cons�quence de d�pr�cier la gent intellectuelle en g�n�ral au sein de la FTQ ; puisque les intellectuels �taient "contre" la FTQ, il convenait de se m�fier des intellectuels qui y circulaient, et m�me des autodidactes qui se distinguaient. Les historiens du syndicalisme et du travail qu�b�cois ont par ailleurs rendu justice � la FTQ et � ses anc�tres par de nombreux travaux. Mais les �crits plus pol�miques ou militants ont toujours favoris� la CSN.

Cette situation m�riterait une analyse, qui rel�ve d'une sociologie des intellectuels critiques qu�b�cois. Pourquoi leur faveur est-elle all�e � la CSN et avec tant de constance ? On peut, bien s�r, comme certains, consid�rer que la CSN �tait (est) plus d�mocratique et plus radicale. On peut, d'un autre c�t�, arguer que la FTQ, aux antipodes, structurellement parlant, de la CSN -puisqu'elle est plus d�centralis�e 53 -, est beaucoup plus difficile � saisir, en raison de ses ancrages socio-historiques diversifi�s. Mais il faut tenir compte aussi du fait que la CSN a accord� une place plus g�n�reuse aux intellectuels de deuxi�me g�n�ration et que ses structures centralis�es permettaient � ces derniers d'exercer une plus grande influence. La simple existence des "r�-seaux" d'ex-�tudiants en sciences sociales, militant souvent dans les m�mes mouvements politiques, faisait le reste. Ensuite, la CSN a �t� d'une efficacit� remarquable, gr�ce notamment � la qualit� de ses ressources en personnel intellectuel, pour fixer dans les esprits une image de combativit�. De plus, elle comptait dans ses rangs de nombreux membres qui �taient aussi des "compagnons de route" (par exemple, les professeurs de l'UQAM). Enfin, on peut proposer que le messianisme des intellectuels de gauche se mariait fort bien � celui des militants catholiques qui ont fa�onn� le "style" CSN dans les ann�es cinquante et soixante.

2.3 Des intellectuels et de l'anti-intellectualisme

Au pays des "joueurs de piano", des "pelleteux de nuages" et des "anthropologues en voie d'exc�der le nombre d'Esquimaux au p�le Nord 54", on peut se demander dans quelle mesure les intellectuels associ�s au mouve-ment syndical ont �t� l'objet d'anti-intellectualisme.

�tre un intellectuel, un litt�rateur ou d'une fa�on g�n�rale un sp�cialiste, c'�tait � ses yeux [Duplessis] �tre un r�veur, quelqu'un qui plane entre ciel et terre, qui manie cette chose dangereuse qui s'appelle des id�es 55.

Cette question appelle une r�flexion qui s'attache � l'�volution parall�le de la soci�t� et du syndicalisme. Dans le Qu�bec syndical des ann�es trente, on pouvait encore adopter la solution "facile" et d�finir l'intellectuel par la n�gative, en l'absence de mobilit� sociale ascendante : est intellectuel celui qui ne vient pas des rangs. Quarante ans plus tard, la situation se compliquait ; les Qu�b�cois sont plus scolaris�s et l'on tend plut�t � consid�rer comme intellectuelles les personnes qui manipulent les "id�es", voire qui pr�nent des "id�ologies" ; de nombreux travailleurs intellectuels sont en outre syndiqu�s et constituent ainsi une partie importante des troupes. Plus r�cem-ment, enfin, le processus de banalisation-instrumentalisation de l'intellectuel, dont nous avons fait mention plus haut, pourrait logiquement inciter � penser que l'anti-intellectualisme peut difficilement s�vir l� o� l'intellectuel semble en voie de disparition, � tout le moins dans l'acception ci-dessus propos�e.

Un autre facteur qui pourrait inciter � penser que l'anti-intellectualisme a v�cu est le fait que la distinction entre les responsables issus de la "base" et les "autres" (notamment les intellectuels) est devenue � pr�sent largement factice, si l'on consid�re l'�volution du recrutement du salariat syndical et la mont�e des pratiques de formation continue.

D'une part, les f�d�rations (CSN) et syndicats (FTQ) ont mis en �uvre, historiquement, des politiques d'embauche (salariat syndical) tr�s vari�es, soit pour des raisons id�ologiques, soit pour des raisons pratiques. Ainsi, aupa-ravant, les regroupements ouvriers ne trouvaient pas toujours dans leur base militante des personnes dot�es des comp�tences intellectuelles suffisantes (ou m�me simplement alphab�tis�es). De nombreux syndicalistes qui ont d�but� leur vie syndicale avant les ann�es soixante apparaissaient ainsi comme intellectuels malgr� l'absence de toute reconnaissance universitaire. � l'heure actuelle, en raison de la syndicalisation de nombreux travailleurs intellectuels et en raison aussi du fait que beaucoup de jeunes hautement scolaris�s accep-tent des emplois peu qualifi�s mais syndiqu�s et correctement pay�s, les syndicats peuvent sans difficult� trouver les comp�tences n�cessaires au sein de la base (faut-il ajouter que des pressions de la base s'expriment en ce sens 56 ? ).

D'autre part, que ce soit � la CSN ou � la FTQ, de nombreux salari�s ou des dirigeants syndicaux issus de la base ont fr�quent� l'universit� apr�s leur embauche et ils se confondent avec ceux qui y ont �tudi� avant leur embau-che. Si bien que le portrait socio-d�mographique actuel des salari�s et responsables syndicaux est bigarr� et qu'une simple cat�gorisation "base / intellectuels" n'est plus appropri�e 57.

Enfin, la "base" d'une centrale est souvent d�finie par le fait qu'une personne vient d'une f�d�ration (CSN) ou d'un syndicat (FTQ). Or de nombreux salari�s syndicaux ont atterri directement, apr�s l'universit�, dans un poste d'organisateur ou de conseiller syndical. Leur cheminement peut les amener � un poste politique � la centrale. Ce fut le cas de plusieurs chefs syn-dicaux, actuels ou pass�s, que la rumeur publique dit "venir de la base 58".

R. Hofstadter 59, dans son ouvrage sur l'anti-intellectualisme aux �tats-Unis, fait �tat du malentendu persistant entre le syndicalisme am�ricain et les intellectuels de gauche, qu'ils soient � l'int�rieur ou � l'ext�rieur du syndica-lisme. Par ailleurs, on ne peut, � notre avis, comprendre l'anti-intellectualisme sans en inscrire les manifestations dans les rapports de pouvoir qui sculptent les organisations syndicales. L'anti-intellectualisme n'est pas "socialement" ancr�, c'est une arme occasionnellement utilis�e pour d�stabiliser, discr�diter, l� o� l'on pense que l'auditoire est susceptible de complaisance. C'est donc une arme utilis�e soit par des gens de pouvoir, soit par des gens qui cherchent � se construire un pouvoir. On pratiquera l'anti-intellectualisme pour d�nigrer un point de vue d�fendu par un intellectuel. On le pratiquera aussi � l'encontre de points de vue politiques d�fendus avec un peu trop de "raffinement". � la FTQ, les militants "�tablis" de l'extr�me gauche ont subi bien des attaques dans les ann�es soixante-dix, notamment celles qui les accusaient d'�tre des intellectuels en quelque sorte "masqu�s".

Comme le souligne �galement R. Hofstadter, l'anti-intellectualisme est souvent le fait de "gens d'id�es", sinon d'authentiques intellectuels. C'est qu'� l'int�rieur m�me de l'univers des intellectuels critiques, il existe diff�rentes situations (intellectuel organique, professeur...) et diff�rentes postures politi-ques ; ainsi, certains se voient davantage comme des "proph�tes", d'autres, comme des "penseurs" au service d'une organisation syndicale (� charge pour ces derniers d'�valuer les rapports de pouvoir et leurs all�geances ultimes), d'autres encore, comme des "ing�nieurs du social". Ces diff�rentes positions peuvent appuyer des interventions stigmatisantes qui, par exemple, am�nent l'intellectuel organique � fustiger le professeur d'universit� au nom du fait que le premier repr�sente la base (?) ou encore l'ing�nieur du social, m�me bard� de dipl�mes, � proclamer qu'il n'est pas un intellectuel, du moins pas un "vrai", parce qu'il croit � la sup�riorit� des techniques d'animation (plus conformes aux pr�ceptes de P. Freire) par rapport aux modes d'acquisition de connaissances plus magistraux. En ce sens, l'anti-intellectualisme peut ais�-ment trouver � s'�panouir dans le jardin des funestes dichotomies qui peuplent l'univers syndical : "base repr�sentative" contre "base usurpatrice", "vrai militant" contre "militant opportuniste", "intellectuel correct" contre "intellectuel d�croch�", "salari� syndical engag�" contre "salari� syndical fonctionnaire", et ainsi de suite. � coup s�r, l'anti-intellectualisme ne saurait dispara�tre tant qu'il sera pratiqu� par les intellectuels eux-m�mes, pour asseoir un point de vue ou flatter un auditoire.

3 - L'institutionnalisation du mouvement ouvrier

La notion d'institutionnalisation du syndicalisme est au c�ur de la plupart des analyses contemporaines de ce dernier.

Plusieurs sociologues - tourainiens et n�omarxistes confondus - qui se sont dans le pass� int�ress�s au syndicalisme comme mouvement social et qui en ont fait l'op�rateur central du conflit de classes, portent maintenant leur attention du c�t� des nouveaux mouvements sociaux. La sociologie du syndicalisme a perdu au passage plusieurs praticiens" 60

L'analyse tourainienne du processus d'institutionnalisation du syndica-lisme 61, dont l'aboutissement logique est l'accroissement du r�le politique du syndicalisme, est int�ressante, mais elle n'est pas n�cessairement applicable � la soci�t� qu�b�coise. Le syndicalisme fran�ais qui a inspir� cette analyse est � peu pr�s l'envers absolu du syndicalisme qu�b�cois, sur les plans de l'histoire, des structures, des assises populaires et de l'encadrement juridique. Le caract�re extr�mement d�centralis� des relations du travail au Qu�bec, pour ne parler que de cet aspect, emp�che d'examiner ces derni�res � partir d'une analyse exclusivement macrosociale62. En revanche, le point de chute tourainien (accroissement du r�le politique du syndicalisme) est aussi un ph�nom�ne ais�ment observable au Qu�bec.

Selon nous, les deux vecteurs historiques de l'institutionnalisation du syndicalisme sont, d'une part, l'�volution des relations du travail et, d'autre part, le rapport � l'�tat. Son r�le de r�gulation sociale, que le syndicalisme a jou� � partir du moment o� il a eu le droit d'exister, est ainsi all� croissant, laissant une portion de plus en plus congrue � son r�le de contestation 63. Mais dans ce pr�sent texte, il est trait� du syndicalisme � l'�chelle macrosociale, ce qui am�ne � exclure les relations du travail. De m�me, notre objet est plus large, soit le mouvement ouvrier, lequel, par d�finition, va au-del� des seules organisations syndicales, incluant groupes politiques, coop�ratives, etc. L'analyse doit donc �tre plus large. C'est pourquoi nous examinerons dans les pages qui suivent, les vecteurs macrosociaux de l'institutionnalisation du mouvement ouvrier, soit de son rapport � l'�tat et son rapport � la soci�t� civile. Nous terminerons en abordant sommairement la question nationale, qui n'est pas un vecteur d'institutionnalisation � proprement parler, mais qui a pes� sur lesdits vecteurs.

3.1 Le rapport � l'�tat

Lorsque nous parlons de rapport � l'�tat, nous excluons ce qui concerne le rapport du syndicalisme avec l'"�tat-employeur". Nous parlons du rapport de nature politique, soit de la p�n�tration r�ciproque du syndicalisme dans la sph�re �tatique et de la p�n�tration de l'�tat dans la sph�re syndicale. Nous postulons que le rapport politique �tat-syndicalisme doit, � des fins analyti-ques, �tre dissoci� des relations du travail dans le secteur public, lequel met aussi en rapport l'�tat et le syndicalisme. Nous postulons en outre que ces deux dimensions se sont d�velopp�es dans une autonomie relative l'une par rapport � l'autre, donc que le rapport politique a fondamentalement toujours conserv� la m�me configuration � partir des ann�es soixante, pendant lesquelles il s'est fa�onn�. Nous proposons que les organisations syndicales ont affich� des comportements "dissoci�s" � l'endroit de l'"�tat-politique" et de l'"�tat-employeur", et l'on peut ajouter que l'objet des rapports, des discussions, est diff�rent, soit, d'un c�t�, le r�le du syndicalisme comme acteur politique et, de l'autre, les relations du travail r�sultant d'un processus de n�gociation classique. On ne saurait par ailleurs nier que le climat des relations du travail parmi les employ�s des secteurs public et parapublic a pes� sur les rapports conjoncturels entre les organisations syndicales et les gouvernements. Mais dire cela n'est as dire que le rapport �tat-syndicalisme en a n�cessairement �t� affect� 64.

Le cas du Qu�bec illustre l'analyse de L. Trotski sur le d�veloppement parall�le de l'�tat et du syndicalisme, situation qu'il avait constat�e en Angleterre pendant les ann�es trente 65 :

There is one common feature in the development, or more correctly, the degeneration, of modern trade-unions organization, throught the world : it is their drawing closely to and growing together with the state power. This process is equally characteristic of the neutral, the social-democrat, the communist and "anarchist" trade-unions. This fact alone shows that the tendency towards "growing together" is intrinsic not in this or that doctrine as such but derives front social conditions common for all unions 66.

La rapidit� du d�veloppement et de la modernisation de l'appareil �tatique qu�b�cois a fait l'objet de nombreux travaux. Mentionnons pour m�moire que les salari�s du secteur public sont pass�s, entre 1960 et 1971, d'un poids de 2 % � 15 % de la main-d'�uvre 67 et que les ann�es soixante ont vu appara�tre plus de 50 organismes de consultation 68. Pendant la m�me p�riode, le syndicalisme conna�t �galement une expansion prodigieuse, passant de 353 044 membres en 1961 � 728 263 membres dix ans plus tard 69, soit une augmentation de 106 % des effectifs. Certes, la r�forme du Code du travail, qui a permis la syndicalisation des employ�s de l'�tat et des services publics, a �t� pour beaucoup dans cet accroissement. Mais il ne s'agit pas que d'une �volution quantitative, il s'agit de l'accession du syndicalisme � un nouveau statut, celui d'acteur politique majeur, acteur l�gitim� par l'�tat. Auparavant, le syndicalisme n'�tait "visible" qu'� l'occasion de conflits de travail. Dor�navant, ses principaux responsables seront des personnages consult�s et m�diatis�s.

Ce nouveau rapport � l'�tat peut se lire � partir de ses diff�rentes formes. La premi�re forme est l'encadrement juridique des relations du travail, porte d'entr�e � l'explicitation de ce rapport 70. Si le droit a g�n�ralement �t� vu par le syndicalisme comme une source tendancielle de r��quilibrage du rapport de force entre patronat et syndicat, il n'en est pas moins d�pourvu d'ambigu�t�, car il transforme en droit � exercer selon les prescriptions juridiques des ph�nom�nes qui �taient auparavant des faits sociaux, des donn�s, des contestations 71.

Les �volutions dans le droit du travail depuis 1960 sont all�es, pour ce qui est du rapport �tatsyndicalisme, dans deux directions qu'on peut voir comme compl�mentaires. D'une part, l'�tat s'est immisc� toujours davantage dans les fonctionnements syndicaux: restriction du droit de gr�ve � certains moments de la dur�e de la convention collective, en fait la plupart du temps (1964), nombreuses lois sp�ciales pour mettre fin � des conflits dans le secteur public, y compris des sanctions ayant trait � la capacit� structurelle de l'agir syndical, dispositions sur la "d�mocratie" syndicale (1977), incorporation d'un chapitre de la Charte de la langue fran�aise (loi 101) dans toutes les conventions collectives (1977). D'autre part, on peut voir la cons�cration des droits d'association et plus tard de gr�ve octroy�s aux employ�s de l'�tat, au d�but des ann�es soixante, comme une porte ouvrant l'appareil d'�tat au syndica-lisme. Allant dans le m�me sens, la cr�ation du Conseil consultatif du travail et de la main-d'�uvre, en 1968, un conseil patronal-syndical regroupant les t�nors patronaux et syndicaux, a eu pour effet de faire p�n�trer dans l'appareil �tatique les chefs syndicaux qui, jusque-l�, avaient bien moins d'entr�es (et de pouvoir objectif) que les employeurs. Notre propos n'est pas ici de d�partager les faits selon qu'ils sont "pro-syndicaux" ou "anti-syndicaux", mais de montrer une �volution globale qui va vers une interp�n�tration de l'�tat et du syndicalisme.

La deuxi�me forme de rapport � l'�tat est l'activit� de consultation. Il s'agit de l'aspect le plus visible, le plus gigantesque par ses effets. Le syndicalisme a �t�, � partir des ann�es soixante, invit� syst�matiquement � faire partie des nombreux organismes consultatifs mis sur pied par l'�tat 72. Ces organismes �taient � composition pluraliste, mais on a toujours respect� le principe de la parit� patronale-syndicale. Le premier gouvernement p�quiste a pour sa part inaugur� la pratique des sommets �conomiques, au sein desquels les repr�sen-tations patronale et syndicale se sont g�n�ralement taill� la part du lion 73, en plus d'�tre engag�es activement dans la pr�paration des sommets et, pendant les sommets, de participer aux discussions parall�les � huis clos. Les gouver-nements p�quistes successifs ont t�moign� de cet attachement � la formule du sommet (et encore plus � la formation de consensus en fin de parcours, auxquels les participants au sommet font semblant de croire avec application).

Cette activit� effr�n�e de consultation, jointe � l'entr�e en sc�ne de la "concertation" qui, � la suite d'un embrouillamini politico-s�mantique, est devenue un terme oblig� de tout discours public, a symbolis� plus que toute autre la reconnaissance du syndicalisme par l'�tat. �tat et syndicalisme sont devenus des interlocuteurs r�guliers, mutuellement l�gitim�s. Le syndicalisme est couramment d�crit comme un partenaire. On l'a m�me proclam� "d�cideur", c'est-�-dire d�cideur �conomique 74. � l'�chelle des r�gions, le syndicalisme a aussi �t� un acteur de premier plan, un partenaire incontour-nable dans les consultations ainsi que dans l'administration des structures r�gionales qui se sont succ�d�. Au niveau m�so, les syndicats ont constitu�, avec leurs interlocuteurs patronaux, des groupes de r�flexion et de concerta-tion sous l'impulsion de l'�tat (par exemple, les "grappes" �conomiques, les comit�s sectoriels dans le domaine de la formation professionnelle).

Une troisi�me forme qu'a prise le rapport �tat-syndicalisme, souvent confondue avec la pr�c�dente, est la participation syndicale � J'administration publique. Depuis les premiers d�buts, un si�ge est r�serv� aux, syndicats dans les conseils d'administration de nombreuses soci�t�s d'�tat, et particuli�rement les soci�t�s � vocation �conomique horizontale (Caisse de d�p�t et placement du Qu�bec, Soci�t� g�n�rale de financement, Soci�t� de d�veloppement industriel, etc.). La cr�ation de la CSST (1979), dirig�e par un conseil d'admi-nistration paritaire 75 ayant � sa t�te un haut fonctionnaire nomm� par l'�tat, a marqu� l'entr�e dans l'appareil d'�tat qu�b�cois du mod�le n�ocorporatiste exp�riment� dans les social-d�mocraties nordiques. L'exp�rience de la Soci�t� qu�b�coise de d�veloppement de la main-d'�uvre a �t� moins concluante ; celle-ci a disparu pour faire place � une Table des partenaires ayant moins de pouvoir. Cette participation syndicale � l'administration publique a fait l'objet d'analyses syndicales dans les ann�es soixante-dix et au d�but des ann�es quatre-vingt 76, puis ce type de pr�occupations s'est �vanoui. Le syndicalisme qu�b�cois a d'ailleurs r�clam� � cor et � cri l'am�nagement d'une structure n�ocorporatiste pour g�rer les politiques d'emploi et de main-d'�uvre.

La quatri�me forme du rapport �tat-syndicalisme est le financement public des organisations syndicales, dont il a �t� question pr�c�demment. Le financement public a �t�, en fait, la cons�quence logique de cette nouvelle proximit� �tat-syndicalisme et ne constitue d'ailleurs pas une "exception" qu�b�coise. Si l'on compare la situation au Qu�bec avec celle qui existe dans de nombreux pays europ�ens et dans la Communaut� europ�enne comme telle, on ne peut que constater � quel point les syndicats qu�b�cois sont peu financ�s.

Ce rapport �tat-syndicalisme que nous avons d�crit n'est pas propre au Qu�bec, surtout en ce qui concerne ses manifestations les plus visibles que sont les activit�s de consultation et d'administration publique. La plupart des pays europ�ens, et pas seulement les pays socio-d�mocrates, ont commenc� � tisser de tels liens au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le Qu�bec a donc, en cette mati�re, �t� "tardif", mais on peut consid�rer que nous nous sommes largement rattrap�s.

3.2 Le rapport � la soci�t� civile

Le mouvement ouvrier se situe face � l'�tat, mais aussi face aux autres acteurs, notamment le patronat et l'ensemble des groupes oppositionnels. Nous proposons que ce rapport a consid�rablement �volu� � partir des ann�es soixante jusqu'� nos jours, le rapport avec le patronat s'�tant intensifi� et le rapport avec les groupes oppositionnels s'�tant dilu�.

� la fin des ann�es soixante, les partenaires naturels des organisations syndicales �taient les groupes populaires, cr��s pour des missions diverses (logement, pauvret�, alphab�tisation), souvent r�unis dans le cadre de consul-tations publiques ou d'actions communes (�laboration de plateformes reven-dicatives, projets d'action politique). La participation �tait depuis une d�cennie � l'ordre du jour, et il s'agissait d'une des id�es-force de la R�volution tranquille : "Nous voulons que la repr�sentation de la classe ouvri�re s'�tende � tous les domaines de l'administration publique 77."

S'il est alors implicitement admis que le syndicalisme est le plus costaud structurellement et financi�rement, il est aussi admis qu'il est � la fois l'avant-garde et le moteur de ce qui ressemble alors � un mouvement social, en accord avec la th�orisation marxiste. Il n'y a pas de "hi�rarchie" manifeste entre les syndicats et les groupes, la pr�sence de tous est importante, ontologiquement essentielle par rapport aux objectifs proclam�s de d�mocratisation de la soci�t� qu�b�coise. Deux facteurs ont contribu� � la rupture graduelle (et relative) entre organisations syndicales et groupes populaires amorc�e au cours des ann�es soixante-dix : les politiques gouvernementales et l'�volution des positions politico-id�ologiques des organisations syndicales.

L'id�ologie sociale-d�mocrate qui a impr�gn� les organisations syndicales ainsi que le gouvernement du Parti Qu�b�cois a donn� lieu � des pratiques n�ocorporatistes, qui se sont tout particuli�rement manifest�es dans les som-mets �conomiques (o� les repr�sentations respectives avantageaient les organisations syndicales et patronales et, plus encore, les "consacraient" comme partenaires-adversaires en vertu du principe de parit�) ainsi que dans certains organismes, et sp�cialement la CSST.

Un nouveau mod�le de rapports politiques s'est impos�. On trouve, d'un c�t�, les "grands" acteurs, soit le patronat et le syndicalisme. Certes, ils ne sont pas "ensemble" - encore que leurs principaux responsables si�gent en-semble ici et l� -, mais du moins appartiennent-ils au m�me univers. De l'autre c�t�, on trouve le magma des groupes communautaires aux int�r�ts �clat�s.


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