Source : They Lie We Die
Introduction *
La question des rapports entre les
intellectuels et le mouvement ouvrier, plus g�n�ralement entre les
intellectuels et la Cit�, a accompagn� la moder-nit�, dans le cadre de
d�bats ancr�s dans les traditions politiques et le tissu social de
chaque soci�t�. Le questionnement le plus lancinant concernait la
l�gitimit�, voire l'authenticit�, de l'engagement de l'intellectuel qui
prenait fait et cause pour la classe ouvri�re, les exploit�s, les
d�munis. Ces interrogations sont-elles encore opportunes ? Des raisons
d'en douter se pr�sentent spontan�-ment � l'esprit, qui rel�vent tant
de ce qu'est devenu le mouvement ouvrier que de ce qu'est devenu
l'intellectuel critique variante universitaire. Ne peut-on consid�rer
que l'un et l'autre ont red�fini � la fois leur position sociale et
leur pratique et que le rapport privil�gi�, quoique probl�matique,
qu'ils ont histori-quement entretenu n'existe plus ? Ne peut-on pas,
par ailleurs, consid�rer qu'au-del� de cette fracture mouvement ouvrier
comme intellectuels critiques ont v�cu des processus
d'institutionnalisation qui, � bien des �gards, se ressemblent ?
Voil� les deux questions qui animent ce
texte, lequel propose une lecture crois�e de l'�volution du mouvement
ouvrier et de l'intellectuel dit "critique" au Qu�bec. Il ne s'agira
pas tant de suivre leurs histoires en parall�le que d'analyser leurs
points de rencontre, plus pr�cis�ment de r�fl�chir sur la pr�sence de
l'intellectuel dans le mouvement ouvrier et aupr�s de ce
dernier. D'abord, nous traiterons d'un point de vue g�n�ral, de la
sociologie des intel-lectuels, puis des rapports complexes qui se sont
tiss�s au Qu�bec entre les intellectuels critiques et le mouvement
ouvrier. Il sera ensuite question du processus d'institutionnalisation
v�cu par le mouvement ouvrier au Qu�bec, pour en arriver, ultimement, �
confronter le destin des intellectuels critiques avec celui du
mouvement ouvrier, histoire de r�fl�chir sur les perspectives d'avenir
qui s'offrent � des organisations et � des individus qui ont longtemps
port� un d�sir de changement social et de d�mocratisation.
1 - La sociologie des intellectuels
Bien avant que le mot existe 2, il s'est
trouv� des intellectuels pour produire et diffuser des id�es. Depuis la
Gr�ce antique jusqu'� nos jours, les intellectuels se sont trouv�s �
l'intersection du pouvoir et de la connaissance, de la
"gouvernementalit�" et de la l�gitimation, de l'action et de
l'id�ologie ; "in other words, they have been indispensable historical actors" 3.
Eccl�siastiques, chefs de guerre, diplomates, �crivains et penseurs,
les "intellectuels" de l'�poque pr�industrielle appartenaient � toutes
les tendances, s'adossaient au pouvoir ou le contestaient, intriguaient
ou �crivaient, mais se r�clamaient d'un territoire commun: le monde des
id�es.
Despite their substantive diff�rences,
intellectuals were those who were at home in the world of ideas and who
sought to persuade other educated people that their ideas were
important to humans and sociey 4.
Si l'on a beaucoup dissert� sur les
intellectuels (quoi de plus normal que de parler de soi-m�me et de ses
semblables ?), la sociologie des intellectuels est, pour certains,
l'enfant pauvre de la discipline. "Purgatoire de la sociologie", estime
R. Debray 5, d�rive de la rigueur pourtant cens�e caract�riser le
travail intellectuel.
Theory building in this field [la
sociologie des intellectuels] has been marred by an abundance of
opinion and moralization, a dearth of facts, ad a plethora of parochial
devinitions 6.
Certaines pr�occupations sociologiques
semblent aujourd'hui en voie de disparition 7. Il en est ainsi du
rapport entre le mouvement ouvrier et les intellectuels, et plus
particuli�rement de la position de classe de ces derniers. Au XIXe
si�cle, dans la foul�e de l'industrialisation et des conditions
abomi-nables qui ont pr�sid� � la formation des classes ouvri�res,
beaucoup d'"instruits" en sont venus � prendre fait et cause pour les
exploit�s. Si bien qu'� une �poque o� l'on ne d�signait pas encore
comme "intellectuels" ceux qui avaient le privil�ge de l'instruction et
de l'�criture, � une �poque o� la conscience identitaire intellectuelle
n'�tait pas encore n�e, o� personne ne se qualifiait d'intellectuel ou
ne qualifiait ainsi les autres, le mouvement ouvrier se d�veloppait en
lien avec un nombre tr�s �lev� de compagnons de route non issus des
rangs de la classe ouvri�re. Et c'est au sein m�me des mouvements
ouvrier et r�volutionnaire que furent jet�s les premiers anath�mes sur
lesdits intellectuels... par d'autres intellectuels.
Peu d'efforts ont �t� faits par ceux qui
ont trait� de la question du rapport entre intellectuels et mouvement
ouvrier pour d�finir ce qu'�tait un intel-lectuel, Gramsci except�. Les
penseurs du mouvement ouvrier, � quelque courant qu'ils aient
appartenu, d�finissaient implicitement l'intellectuel par la n�gative,
soit comme celui dont les origines de classe n'�taient pas ouvri�res,
issu donc de la bourgeoisie, la paysannerie �tant un improbable vivier
d'intellectuels. C'�tait l'�poque o� les contours de la classe ouvri�re
�taient aussi nets que manifestes � travers l'habitat, les conditions
de vie, le destin des enfants, le costume. Il �tait loin d'�tre arriv�
le temps o� Marcuse 8 d�sesp�rait de la classe ouvri�re am�ricaine qui
s'int�ressait "honteusement" aux biens de consommation.
La situation du prol�taire a �t�
constamment d�crite au XIXe si�cle avec un vocabulaire exprimant une
alt�rit� port�e � ses limites. Auguste Comte parle des prol�taires
"campant au milieu de la soci�t� occidentale sans y �tre cas�s 9".
La r�flexion sur la position de classe des
intellectuels fit par ailleurs l'objet de d�finitions positives. Les
intellectuels sont parfois vus comme �tant sans classe (ce qui fait
leur originalit�) et sans racines (K. Mannheim). Il s'en trouva aussi
pour annoncer leur prol�tarisation (C. W. Mills, H. Braverman), noyant
ainsi leur sp�cificit�. Si personne ne s'aventura � faire des
intellectuels une classe "pour soi", A. W. Gouldner 10 consid�ra que
les intellectuels avaient des chances de constituer la "nouvelle
classe", non d�tentrice de moyens de production, mais par ailleurs
d�tentrice d'une habilet� discursive et d'un capital culturel lui
permettant d'asseoir sa position et m�me, �ventuel-lement, de
d�velopper un potentiel r�volutionnaire. Pour une majorit�, toutefois,
les intellectuels constituaient plut�t une cat�gorie (ou couche)
sociale simplement dot�e de pouvoirs symboliques 11, bien que figures
de l'"individualisme absolu 12". Leur valeur tiendrait � ce qu'ils sont
d�tenteurs d'un capital culturel qui les distingue et les dote d'une
autonomie relative susceptible de leur valoir une place de choix dans
le grand jeu du pouvoir 13, ou encore � ce qu'ils sont d�tenteurs d'un
"capital humain" particuli�rement rentable 14.
Voil� ainsi les intellectuels devenus en
quelque sorte un �lectron libre collectif �voluant dans les interstices
et corridors d'une structure de classe par ailleurs vue comme �tant
rigidement segment�e. Cette effervescence (qu'il faut bien qualifier
d'"intellectuelle") visant � situer les intellectuels en termes de
classe sociale s'effrita au d�but des ann�es quatre-vingt, faute
d'int�r�t pour l'objet 15. Apr�s tout, les seuls � se pr�occuper de la
position de classe des intellectuels de gauche �taient pr�cis�ment ces
derniers. Et, � partir du moment o� l'intellectuel de gauche se
cherche, au pire se dissout dans un magma confus, l'exercice perd son
int�r�t, et mieux vaut clore le d�bat, comme le sugg�re C. Boggs dans
la citation suivante:
Intellectuals are neither conservative
nor radical, hegemonic nor subversive, elitist nor populist ; they are
neither consumed by the process of embourgeoisement nor by
proletarianisation. Moreover, while intellectuals clearly do not
constitute a class (or "new class") in their own right, neither can
their intricate history be reduced to any social category or class 16.
Ce questionnement sur la position de
classe des intellectuels eut un avatar consistant � d�m�ler le bon
grain de l'ivraie parmi ces derniers. On peut en voir pour
illustrations les dichotomies lourdement charg�es sur le plan des
valeurs qui ont surgi sous la plume de ceux qui se penchaient sur le
cas des intellectuels. Comme s'il y avait 17 d'un c�t� les bons, de
l'autre les mauvais. Ils sont musel�s ou vendus traditionnels ou
organiques (Gramsci), porteurs d'id�ologie ou d'utopie (Mannheim),
r�ceptifs ou combatifs (Chomsky), technocratiques ou id�ologiques
(Trilat�rale 18). Fascination et r�pulsion tout � la fois, d�chirement
que le mouvement ouvrier a, mieux que tout autre, incarn�. Fin XXe
si�cle, la mobilit� sociale, jointe � l'institutionnalisation du
mouvement ouvrier, a fini par semer une certaine confusion. On ne
s'entend plus dor�navant sur ce qu'est un intellectuel syndical. Ne
serait-on pas finalement toujours l'intellectuel de quelqu'un d'autre?
D'autres pr�occupations, par ailleurs,
perdurent, qui concernent cette fois le r�le social des intellectuels.
M. Weber avait en son temps d�nonc� la tentation du savant (du
professeur) de jouer au proph�te, la "citoyennet� active" du savant
devant s'incarner ailleurs qu'� l'universit� 19. Ce d�bat a continu� de
se d�ployer jusqu'aujourd'hui. P. Bourdieu illustre, par sa r�flexion
�volutive, l'actualit� du d�bat. En 1968, dans Le m�tier de sociolo-gue, il opposait
le sociologue (savant), soumis � l'obligation du d�tachement et de
l'objectivit�, � l'intellectuel 20. Le m�me, pendant les ann�es
quatre-vingt-dix, s'engageait publiquement dans plusieurs causes (dont
des d�brayages d'ouvriers, des manifestations de ch�meurs) et, tout
r�cemment, proposait ce qu'on pourrait appeler une fusion entre le
savant et le politique 21. Faisant �cho aux penseurs classiques du
marxisme, Bourdieu propose que les intellec-tuels 22 disposent d'une
meilleure capacit� d'analyse des situations, ce qui les place dans le
dilemme de vouloir faire partager leur lecture sans pour autant faire
le jeu des politiques (et de la politique). D�cembre 1999, P. Bourdieu
proclamait la responsabilit� des intellectuels dans la construction
d'un mou-vement social europ�en, occupant "la gauche de la gauche",
cette derni�re s'�tant rendue aux forces n�olib�rales, soulevant ainsi
un probl�me auquel il faudra revenir, soit celui du rapport entre
intellectuels critiques et mouvement social.
La force des dominants n'est pas
seulement �conomique, elle est aussi intel-lectuelle, elle est aussi du
c�t� de la croyance. Et c'est pour �a, je crois, qu'il faut "ouvrir la
gueule" (sic), pour essayer de restaurer l'utopie, parce qu'une des
forces de ces gouvernements n�olib�raux, c'est qu'ils tuent
l'utopie 23.
Ces d�bats actuels en relayent d'autres
qui, � partir de l'industrialisation, soulev�rent la question du r�le
de l'intellectuel face au mouvement ouvrier, et plus pr�cis�ment de la
variante dite "intellectuelle de gauche". C'est, bien s�r, du c�t� de
la pens�e marxiste, y compris les dissidences r�visionniste et
anarchiste, que l'on formula de la fa�on la plus approfondie des
propositions sur le rapport entre les intellectuels et le mouvement
ouvrier. On y retrouve la m�me aporie que dans la pens�e
bourdieusienne ; les masses doivent �tre au c�ur de l'action, mais
h�las ! la "comp�tence" analytique des individus qui constituent ces
m�mes masses est limit�e. Question de conditions de vie, question aussi
d'absence d'occasion d'apprentissages politiques dans des soci�t�s
autoritaires. Ainsi, pour E. Bernstein, dit r�visionniste, form� dans
le giron du marxisme, qui participa � la r�publique de Weimar,
l'av�nement de la d�mocratie (suffrage universel, libert�s syndicales)
�tait un pr�alable � la formation de la conscience de classe
indispensable � une r�volution "d�mo-cratique" :
When the working classes do not possess
very strong economic organizations of their own, and have not attained,
by means of education or selfgoverning bodies, a high degree of mental
independence, the dictatorship of the proletariat means the
dictatorship of club members and writers 24.
Et si les marxistes d'antan �taient fond�s
de croire que les conditions politiques et mat�rielles de vie des
ouvriers ne permettaient que difficilement � ces derniers d'acc�der �
la lucidit� analytique, il est singulier qu'on parle en l'an 2000 comme
en 1900, alors que tant les droits d�mocratiques que la scolarisation
et la syndicalisation (au sens de la recomposition sociale du
syndicalisme) se sont �tendus, que les conditions de travail se sont
am�lior�es, des "masses" et des "intellectuels".
C'est ainsi que les intellectuels
critiques qui se sont int�ress�s au mouve-ment ouvrier se trouvent dans
une position difficile � soutenir. D'une part, ils d�noncent leurs
semblables en vertu des attributs socio-d�mographiques de ces derniers
qui les pla�aient objectivement dans une position d'opposition ou
d'indiff�rence � la classe ouvri�re. En m�me temps, et au nom des
attributs socio-d�mographiques diff�rents de la classe ouvri�re, ils ne
reconnaissent gu�re, f�t-ce � l'�lite de cette derni�re, de possibilit�
d'acc�der � une con-science de classe autre qu'instinctive... du moins
par elle-m�me.
Un autre courant de pens�e doit �tre
convoqu� pour alimenter la r�flexion sur le rapport
intellectuels-mouvement ouvrier. Il s'agit de celui de l'ing�nierie
sociale 25. Ce courant a �t� majeur dans les soci�t�s catholiques. Dans
la France du XIXe si�cle, de nombreux r�formateurs d'origine bourgeoise
(dont Le Play est tr�s repr�sentatif), stup�fi�s par les r�sultats des
enqu�tes acca-blantes sur le monde ouvrier, ont pr�conis� la mise sur
pied d'institutions visant tant l'organisation des ouvriers (p�dagogie
par l'action) que leur �man-cipation �conomique. Annon�ant la doctrine
sociale de l'�glise (exemplifi�e dans l'encyclique fondatrice de L�on
XIII), on a ainsi pr�conis� la formule coop�rative en mati�re de
logement, de consommation, voire de travail. Ce courant (anc�tre de
l'�conomie sociale 26 ) s'est puissamment concr�tis� au Qu�bec, tant
dans des mouvements catholiques que dans des pratiques (par exemple,
animation sociale), pour se nicher finalement au sein m�me des
organisations syndicales, relay� cette fois par des courants
contemporains (par exemple, p�dagogie des opprim�s). Les ing�nieurs
sociaux, � leur origine, cherchaient � mobiliser les ouvriers dans des
activit�s g�n�ratrices d'auto-construction, qu'en d'autres temps et
d'autres lieux l'on aurait qualifi�es d'"�mancipatoires", l'objectif
supr�me �tant alors de les d�tourner de des-seins r�volutionnaires.
Pour plusieurs, le discours des
intellectuels sur les ouvriers et sur le mouvement ouvrier en g�n�ral
tend, d'o� qu'il provienne, � se caract�riser par un ethnocentrisme de
classe 27 qui traverse les ann�es, les si�cles et les mutations
sociales. On passe du mis�rabilisme larv� � la glorification, avec
arr�t � la station "commis�ration 28".
Mais c'est au chevet de l'intellectuel
critique que la r�flexion sociologique actuelle appelle � se pencher,
puis n'il constitue, selon plusieurs, une esp�ce en voie de
disparition 29. Debray 30, bien avant Bourdieu, avait accus� les m�dias
d'�tre � l'origine de la perte d'autonomie du champ intellectuel.
D'autres ont plut�t vu dans la fonctionnarisation ou technocratisation
g�n�ralis�e des intel-lectuels l'�moussement de leur capacit�
critique 31. Jacoby 32, dans un ouvrage retentissant, a pour sa part
fait le proc�s de l'universit� (am�ricaine), usine � domestication
d'intellectuels. Certains anticipent toutefois la "r�surrection" de
l'intellectuel critique, que l'on trouvera d�sormais plus pr�s du
terrain, l� o� se d�ploient les "nouveaux mouvements sociaux 33". Tel
diagnostic nous am�ne au c�ur de notre propos, � savoir que le destin
de l'intellectuel critique �voque celui du mouvement ouvrier, cela de
fa�on bien paradoxale si l'on consid�re la distance qui a toujours
marqu� leurs relations.
2 - Mouvement ouvrier et intellectuels au Qu�bec
Nous visons dans cette section � rendre
compte de la pr�sence intellec-tuelle dans le mouvement ouvrier. Une
telle entreprise est plus ardue qu'il n'y para�t de prime abord. Il n'y
a, bien entendu, aucune donn�e d'ordre socio-d�mographique sur le
sujet. Y en aurait-il que l'on buterait mis�rablement sur le probl�me
de d�finition de l'intellectuel qui, on le verra, est une figure qui
change n�cessairement au gr� des �volutions sociales. Nous nous
contenterons dans cet article de traiter de la Conf�d�ration des
syndicats nationaux (CSN) et de la F�d�ration des travailleurs et
travailleuses du Qu�bec (FTQ) avec mention �pisodique de la Centrale de
l'enseignement du Qu�bec (CEQ).
Apr�s un examen de la pr�sence
intellectuelle � l'int�rieur du mouvement ouvrier, nous aborderons la
question des intellectuels proches du mouvement ouvrier (ou compagnons
de route 34 ). Pour finir, nous reviendrons sur le probl�me de la
d�finition des intellectuels tel qu'il s'est pos� par le pass� et se
pose aujourd'hui, ce qui donnera l'occasion de r�fl�chir sur le
ph�nom�ne de l'anti-intellectualisme.
2.1 P�riodisation de la pr�sence intellectuelle � l'int�rieur du mouvement ouvrier
a) Avant 1960 : un rapprochement de plus en plus marqu�
Il est toujours p�rilleux de proposer une
p�riodisation. Celle que nous pr�sentons n'est cependant gu�re
audacieuse, dans la mesure o� elle recoupe manifestement les grands
cycles g�n�ralement admis de l'histoire r�cente du Qu�bec. Une premi�re
p�riode correspond donc � celle qui pr�c�de les ann�es soixante, alors
que la pr�sence intellectuelle dans le mouvement ouvrier est, au
d�part, tr�s diffuse, mais se renforce graduellement, particuli�rement
� la Conf�d�ration des travailleurs catholiques du Canada (CTCC),
anc�tre de la CSN.
Au d�but du XXe si�cle, seules les
organisations syndicales qui sont � l'origine de la FTQ, exception
faite des Chevaliers du travail, sont pr�sentes au Qu�bec. Les
syndicats en question sont binationaux sur le plan de la structure
(�tats-Unis et Canada), mais il existe des organisations r�gionales ou
locales (ville ou r�gion, Qu�bec, Canada). Des syndicats canadiens
furent fond�s plus tard. Des syndicats catholiques sont, �
l'instigation des clerg�s locaux, cr��s pour contrecarrer les syndicats
pr�-FTQ, ce qui culmina dans la fondation, en 1921, de la CTCC.
Les syndicats � l'origine de la FTQ sont
nombreux, travers�s jusqu'au milieu des ann�es cinquante (la FTQ,
r�sultat d'une fusion, vit le jour en 1957) par des luttes fratricides
entre syndicats de m�tier et syndicats industriels, ces derniers
r�put�s plus progressistes. Les f�d�rations qu�b�coises sont des
regroupements faibles, ayant peu de personnel. La "vraie vie syndicale"
se d�roule dans les syndicats. Ces derniers ont attir� � eux, avant les
ann�es soixante, plusieurs jeunes hommes motiv�s par un id�al
politique, dont cer-tains ont �tudi� en sciences sociales et en
droit 35. Mais � l'�poque, et compte tenu du faible niveau de scolarit�
des membres des syndicats, quelqu'un qui avait un "cours classique" non
compl�t� faisait figure d'intellectuel. Ces jeunes gens �taient pour
certains socialistes, quelques-uns avaient leur carte du Parti
communiste, d'autres �taient simplement (et profond�ment) d�vou�s � la
classe ouvri�re. Leur motivation �tait aussi fond�e sur le m�pris du
syndi-calisme corporatiste pratiqu� par la CTCC et par un sentiment
plut�t hostile � l'�gard du cl�ricalisme. Ils s'inspiraient des faits
et gestes du syndicalisme am�ricain, beaucoup plus diversifi� que les
caricatures qui en ont �t� faites. Ils se dispers�rent dans les
diverses organisations, apr�s en avoir, dans certains cas, "forc� les
portes", au sein desquelles ils ne jou�rent pas le r�le
d'"intellectuels". Ils faisaient comme les autres : ils recrutaient,
n�gociaient, organisaient des gr�ves, manifestaient. Bref, ils
faisaient partie du d�cor syndical. Plusieurs militaient en outre dans
des mouvements politiques sociali-sants o� ils c�toyaient non seulement
des gens qui exer�aient des m�tiers dits intellectuels, mais aussi
leurs camarades issus de la base (ou y appartenant toujours).
Le tableau est tr�s diff�rent � la CTCC.
De 1921 � 1946, la centrale est dirig�e par un partisan de la "doctrine
sociale de l'�glise", d'o� un syndi-calisme frileux, corporatiste,
"ethnique" et confessionnel. L'influence des penseurs de l'�cole
sociale populaire (1911), devenue l'Institut social popu-laire en 1949,
bastion de l'id�ologie cl�rico-nationaliste, �tait grande. Lorsque la
CTCC donna un coup de barre en 1961 (d�confessionnalisation), il
s'agis-sait d'une d�marche authentique de modernisation - mais aussi
d'une r�action � sa marginalisation progressive dans l'univers
syndical.
On sait que la gr�ve de l'amiante, en
1949, a �t� un "r�v�lateur" socio-politique 36 et qu'elle a annonc�
l'av�nement d'un syndicalisme catholique plus combatif. Le
renouvellement des personnels politique et salari�, dans les ann�es
quarante et cinquante, amena � la centrale plusieurs jeunes gens
scolaris�s (sciences sociales, droit), dont une proportion
significative issue de l'�cole des sciences sociales de l'Universit�
Laval, en m�me temps que de nombreux compagnons de route. C'est l�
l'amorce d'un deuxi�me moment dans l'histoire des intellectuels � la
CTCC, sous le signe de l'Action catholique et du personnalisme
chr�tien 37. Les mouvements reli�s � l'Action catholique �taient alors
extr�mement puissants au Qu�bec et attiraient vers eux des jeunes gens
id�alistes chez qui se combinaient une foi profonde et un d�sir de
r�forme sociale. Ceux-ci �taient donc en rupture avec la CTCC des
d�buts et ils s'employ�rent, avec succ�s, � "changer" la CTCC de
l'int�rieur, pr�co-nisant non seulement une action syndicale plus
combative, mais aussi un syndicalisme s�cularis� �uvrant dans le
respect des valeurs humanistes. La CTCC �tait, par ailleurs, beaucoup
plus centralis�e que les organisations � l'origine de la FTQ, et la
pr�sence des jeunes intellectuels s'imposa dans de nombreux services ou
activit�s (information, r�daction, formation). En ce sens, on peut dire
qu'avant m�me les ann�es soixante la CTCC �tait beaucoup plus perm�able
� l'influence des intellectuels que la FTQ.
b) De 1960 � 1985 : l'�ge d'or
La p�riode allant de 1960 � 1985 peut �tre
qualifi�e d'�ge d'or des intellec-tuels syndicaux, car ce fut une
p�riode de d�bats d'id�es incessants, qu'il s'agisse des questions
sociales et politiques ou de la tenace "question nationale". Cet "�ge
d'or", faut-il le pr�ciser, ne correspond pas � l'�ge d'or du
syndicalisme qu�b�cois, qui s'est termin� avant de toucher les rivages
des ann�es quatre-vingt.
La premi�re d�cennie de cette p�riode
co�ncide avec la modernisation tant de la CTCC (1961) que de la FTQ
(processus plus dilu� qui s'�tala sur une bonne quinzaine d'ann�es �
partir de 1965). Dans le cas de la CTCC, nous l'avons dit, la
modernisation passe par la d�confessionnalisation et par une nouvelle
approche politico-syndicale. Dans le cas de la FTQ, il s'est agi d'une
d�marche d'autonomisation par rapport � la centrale canadienne, le
Congr�s du travail du Canada (CTC) et de renforcement par rapport � ses
affili�s (hausse de la cotisation, nouveaux services). En pratique, la
FTQ est alors devenue une "vraie" centrale (demeurant toutefois
beaucoup plus d�cen-tralis�e que la CSN 38 ).
On a dit que cette p�riode est celle de
l'�ge d'or des intellectuels en raison des d�bats d'id�es qui ont alors
cours au Qu�bec. Il faut ajouter le fait que la gauche intellectuelle
traverse en m�me temps une p�riode de r�flexion et de d�bats
fr�n�tiques, marqu�e par la naissance de revues et de mouvements : Parti pris, R�volution qu�b�coise, Mouvement de lib�ration populaire, Parti socialiste du Qu�bec, etc.
D'autres facteurs ont contribu� � l'�ge
d'or des intellectuels syndicaux, dont une hausse vertigineuse des
effectifs syndicaux ainsi qu'une recompo-sition sociale majeure de ces
effectifs. Le syndicalisme, pendant les ann�es soixante, change de
visage. � ses bastions du secteur priv� (ouvriers mascu-lins pour la
plupart) s'ajout�rent de nouveaux contingents venus du secteur public
en expansion (employ�s de l'�tat 39 ), des services publics, des
nou-veaux c�geps, des universit�s, d'Hydro-Qu�bec..., tous groupes
assez ou tr�s f�minis�s). Les images des centrales se fix�rent, la CSN
tr�s majoritairement publique et aux effectifs plus scolaris�s (ce que
le schisme qui aboutira � la cr�ation, en 1972, de la Centrale des
syndicats d�mocratiques [CSD] devait amplifier), la FTQ � la
composition mieux �quilibr�e (60 % du secteur priv�) et aux effectifs
moins scolaris�s. Ce raz-de-mar�e de syndicalisation fut ponctu� de
batailles de recrutement tr�s dures, dont il reste encore des
souve-nirs amers (ce qui n'emp�cha pas les centrales d'amorcer, � la
fin des ann�es soixante, une p�riode d'action commune). Cette rivalit�
fit en sorte que les centrales syndicales d�velopp�rent une tr�s grande
pr�occupation eu �gard � leur image publique, � leur discours, � leurs
publications, toutes choses pour lesquelles des intellectuels sont bien
utiles.
Un autre facteur ayant favoris� la
pr�sence intellectuelle fut la vague de consultations publiques, la
mise sur pied d'organismes consultatifs et la cr�ation de commissions
parlementaires, activit�s inconnues du temps du gouvernement de
Duplessis. Il fallait ouvrir des dossiers, lire, r�fl�chir, �crire,
etc. Cette p�riode est aussi celle o� les organisations syndicales
commenc�-rent � �tre subventionn�es sur des bases tant statutaires que
ponctuelles par les deux gouvernements (au milieu des ann�es
soixante-dix). Les programmes les plus importants concernaient la
formation et l'information en sant� et s�curit� du travail (financ�s
par la Commission de la sant� et de la s�curit� du travail [CSST 40 ])
et les activit�s de formation syndicale. Les centrales syndicales
obtinrent aussi de nombreuses subventions pour des activit�s de
recherche, de coop�ration internationale, des programmes particuliers
de formation (par exemple, alphab�tisation, environnement), de
francisation, des programmes concernant la condition f�minine, etc. La
liste est en fait tr�s longue, mais il ne convient pas d'en faire �tat
ici de fa�on syst�matique. Les informations au sujet des subventions
recueillies aupr�s des centrales ont �t� compil�es en 1993, � la suite
d'une enqu�te men�e dans des conditions extr�mement diffi-ciles,
certaines organisations ou personnes observant une tr�s grande
discr�tion 41.
Il faut dire que ce ph�nom�ne des
subventions est peu connu en dehors du mouvement syndical, alors qu'�
l'int�rieur les intellectuels syndicaux sont depuis longtemps devenus,
par n�cessit�, des chasseurs de fonds. Les subventions obtenues,
lorsqu'elles ne sont pas statutaires (sant� et s�curit� du travail,
francisation), sont le r�sultat de d�marches qui placent objectivement
les centrales syndicales en comp�tition les unes avec les autres.
Certes, il s'agit l� d'un aspect de l'action syndicale qui peut �tre vu
comme �tant en contradiction avec la pr�servation de son autonomie par
rapport aux pouvoirs publics. En effet, le financement public accro�t
la capacit� gouvernementale � influencer le type d'activit� des
centrales 42 et place celles-ci dans une situation non seulement de
d�pendance, mais aussi de vuln�rabilit� (en cas d'interruption de
financement).
� l'heure actuelle, le financement public
se rapporte principalement � des activit�s dans les domaines de la
sant� et de la s�curit� du travail, de la fran-cisation et de l'accueil
aux immigrants, de la coop�ration internationale. Les programmes
statutaires de subventions � la formation syndicale ont disparu depuis
le d�but des ann�es quatre-vingt-dix. Dans l'ensemble, les
organisa-tions syndicales sont moins subventionn�es qu'auparavant.
Elles ont d� adopter d'autres strat�gies internes de financement et ont
renonc� � certains volets de leurs activit�s.
Mais revenons � l'�ge d'or. Le contexte
politique et syndical appelait un apport massif d'intellectuels dans
les centrales. Et justement, une g�n�ration au c�ur � gauche commen�ait
� sortir des d�partements de sciences sociales. Ces jeunes gens avaient
souvent t�t� de l'animation sociale (dans les villes ou dans les
r�gions, notamment au Bureau d'am�nagement de l'est du Qu�bec), mais,
pour plusieurs, travailler au sein du mouvement syndical constituait
une sorte de r�ve inaccessible. C'�tait l'�poque o� la "lutte des
classes" �tait consid�r�e comme le principe moteur d'une r�volution qui
apparaissait alors du domaine du possible, et seul le syndicalisme
permettait de s'en approcher. Si, � partir de 1965, beaucoup de jeunes
intellectuels "entr�rent" en syndi-calisme, il y eut
proportionnellement peu d'�lus (et encore moins d'�lues). � la CSN, les
jeunes intellectuels rejoignirent leurs a�n�s, intellectuels de la
premi�re g�n�ration. � la FTQ, ils form�rent la premi�re g�n�ration de
per-sonnes � avoir �t� recrut�es pour remplir des fonctions telles la
recherche, la r�daction, la formation.
Au milieu des ann�es soixante, les
centrales penchaient vers un "socialisme d�mocratique" pas tr�s bien
d�fini, Au d�but de la d�cennie suivante, CSN, FTQ et CEQ y all�rent
chacune d'un manifeste d'inspiration marxiste, et les compagnons de
route install�s sur les campus universitaires s'en �murent. Si la FTQ
mit fin rapidement � l'�pisode marxisant, la CSN connut pour sa part
beaucoup de soubresauts politiques et id�ologiques avant de se d�gager
du marxisme, au d�but des ann�es quatre-vingt, tout comme la CEQ
d'ailleurs. Les intellectuels syndicaux � l'interne qui connurent
l'�poque ont, pour plusieurs, l'exaltation retomb�e, �t� g�n�s par
l'extr�me importance accord�e � ces documents �crits. L'habitude de
l'�poque faisait en sorte que les auteurs n'�taient pas nomm�s, ce qui
contribua � "officialiser" les documents en question 43.
Au milieu des ann�es soixante-dix, tandis
que pointait la r�cession et que le syndicalisme commen�ait � se tenir
sur la d�fensive, de nombreuses questions occupent les intellectuels.
Il y avait d'abord la situation surprenante cr��e par l'arriv�e au
pouvoir d'un parti ind�pendantiste, le Parti Qu�b�cois, qui inspirait
une grande sympathie aux syndicats 44. Du coup, il s'imposait de faire
un effort de r�flexion sur les rapports entre gouvernement et
syndica-lisme. Ce fut aussi l'�poque de la mont�e de la sensibilit�
autogestionnaire cristallis�e dans l'affaire Tricofil (R�gent Knitting
Mills). Puis suivirent des lois comme la Loi sur la sant� et la
s�curit� du travail, qui portait une griffe syndicale officieuse (FTQ).
� partir de ce moment, la FTQ, qui s'�tait camp�e du c�t�
social-d�mocrate, �labora des dossiers th�matiques dans cette optique.
La vague des "sommets" arriva pour remettre les centrales � l'ouvrage
(encore des r�unions, des rapports et des m�moires). Certains se
plaignirent de voir leur travail litt�ralement dict� par les ordres du
jour gouvernementaux. Des dossiers syndicaux importants furent aussi
d�velopp�s � cette �poque, au sujet, par exemple, de la r�duction de la
dur�e du travail, de la retraite, des tra-vailleurs immigrants, des
jeunes, des changements technologiques, de l'emploi, des licenciements
collectifs, des femmes, etc. Enfin, cette p�riode se caract�rise par la
tenue de nombreux colloques syndicaux, g�n�rateurs de consultations et
d'enqu�tes internes de m�me que de nombreux documents.
c) � partir de 1985: instrumentalisation et banalisation
Il est certes assez arbitraire de dater la
fin de l'�ge d'or des intellectuels syndicaux. La p�riode d�butant au
milieu des ann�es quatre-vingt est une p�riode o� les id�ologies
socialistes tombent en d�liquescence. Les d�mo-craties populaires ont
�t� d�masqu�es. Le mod�le social-d�mocrate (en particulier l'exemple
su�dois) ne tient plus la route. Et les gouvernements de gauche qui
survivent ici et l� peinent � afficher leur "diff�rence". La
mondia-lisation et la vague n�olib�rale s'affirment. La CSN et la CEQ
ont d�finiti-vement mis le marxisme au placard. Les chefs syndicaux ne
cherchent plus des intellectuels "� id�es", mais plut�t des gens
inform�s qui les armeront dans les d�bats et ar�nes o� ils
interviennent. Les intellectuels sont instru-mentalis�s 45, r�duits
tr�s souvent � un travail d'ex�cution savant. Ils aboutissent
habituellement dans les services de la recherche, de la formation, de
la coop�ration internationale, l� o� leurs comp�tences sont utiles.
Plus fondamentalement peut-�tre, les
intellectuels syndicaux sont banalis�s 46. lis n'ont plus le privil�ge
de la scolarisation universitaire, que les pratiques de formation
continue et la hausse du niveau de scolarit� des nouveaux conseillers
syndicaux ont marginalis�e. Et � partir du moment o� ils ne sont plus
implicitement en charge de la "mission id�ologique" des organisations
syndicales, leur sp�cificit�, voire leur identit�, s'att�nue.
2.2 Les compagnons de route
� c�t� des intellectuels activement
engag�s dans le syndicalisme, de nombreux intellectuels ont gravit�
autour des organisations syndicales, en tant qu'universitaires et
compagnons de route. Difficile dans leur cas de proposer une
p�riodisation, mais sans audace de proposer une ligne g�n�rale
d'�vo-lution, allant, � partir des ann�es soixante, du service
"id�ologique" au service "expert" - qui domine depuis une d�cennie -,
le tout passant par des conf�rences et des textes. Cette �volution est,
bien s�r, � mettre en parall�le avec le sort des intellectuels
syndicaux internes. Il s'agit, en somme, d'un m�me processus
d'instrumentalisation de l'intellectuel, qu'on peut aussi conce-voir
comme un processus de "reprise en main" de la part des dirigeants
syndicaux 47. Bien s�r, cette �volution co�ncide avec l'abandon, par le
syndi-calisme, de sa capacit� d'imm�diatet� revendicative, dit
autrement la capacit�, utopique pour certains, � la base de son
existence :
Ce que le syndicat a de sp�cifique, ce
qu'on ne peut pas lui �ter, c'est au contraire [du Parti] l'exigence
d'imm�diatet� qu'il porte en lui-m�me et qui lui fait toujours
souligner les besoins pr�sents d'une classe (ou d'une cat�gorie), m�me
s'ils se placent dans une perspective g�n�rale 48.
S'agissant des compagnons de route du
syndicalisme dans le Qu�bec con-temporain, deux constatations
s'imposent. D'une part, le syndicalisme a constitu� un objet de
r�flexion et de recherche important pour ces derniers. De nombreux
travaux ont �t� consacr�s au syndicalisme et, plus pr�cis�ment, �
l'�volution de son id�ologie. Fatalement, et par commodit�, la m�thode
de l'analyse documentaire a �t� privil�gi�e. Choix logique, car les
documents rendent compte des d�bats internes, mais qui, en m�me temps,
ne va pas sans difficult�. Les documents provenant des organisations
syndicales n'ont pas n�cessairement la "repr�sentativit�" qu'on tend �
leur pr�ter. Parfois �crits rapidement par une ou quelques personnes,
ils font l'objet de discussions h�tives en comit� restreint, sont
adopt�s (dans le meilleur des cas) par une proportion infime de
repr�sentants des membres. Les documents ont, en outre, une fonction
strat�gique toujours (ou presque) pass�e sous silence par ceux qui les
analysent. Ainsi, les chercheurs qui s'int�ressent au syndicalisme ont
tendance � surestimer l'importance des documents qui en �manent et
exag�rent de ce fait l'influence des intellectuels syndicaux, et
parfois ajoutent la leur � celle de ces derniers 49.
D'autre part, on peut proposer que la
faveur des intellectuels s'est, tr�s g�n�ralement, port�e vers la CSN �
partir des ann�es soixante. On peut en relever des illustrations dans
de nombreux �crits traitant du syndicalisme 50. Dans certains cas, la
m�connaissance de la FTQ est flagrante, donnant � penser qu'elle n'a
pas �t� �tudi�e ou consid�r�e. Dans d'autres cas, des analy-ses
manich�ennes, r�alis�es � partir de textes et autres pratiques
discursives, pr�sentent la FTQ et ses organisations affili�es comme une
succursale du "syndicalisme d'affaires" import� des �tats-Unis, par
opposition � une CSN aur�ol�e d'un militantisme qui permet de
l'inscrire � la bourse du "syndica-lisme de combat 51".
En fait, les analystes du syndicalisme se
consid�raient aussi comme des "compagnons de route" de ce dernier, et
plus particuli�rement de la CSN. Plusieurs personnes ayant occup� des
postes salari�s ou politiques dans les structures de la FFQ ont per�u
le m�pris des intellectuels � l'endroit de cette derni�re 52. Et ce
m�pris avait pour cons�quence de d�pr�cier la gent intellectuelle en
g�n�ral au sein de la FTQ ; puisque les intellectuels �taient "contre"
la FTQ, il convenait de se m�fier des intellectuels qui y circulaient,
et m�me des autodidactes qui se distinguaient. Les historiens du
syndicalisme et du travail qu�b�cois ont par ailleurs rendu justice �
la FTQ et � ses anc�tres par de nombreux travaux. Mais les �crits plus
pol�miques ou militants ont toujours favoris� la CSN.
Cette situation m�riterait une analyse,
qui rel�ve d'une sociologie des intellectuels critiques qu�b�cois.
Pourquoi leur faveur est-elle all�e � la CSN et avec tant de
constance ? On peut, bien s�r, comme certains, consid�rer que la CSN
�tait (est) plus d�mocratique et plus radicale. On peut, d'un autre
c�t�, arguer que la FTQ, aux antipodes, structurellement parlant, de la
CSN -puisqu'elle est plus d�centralis�e 53 -, est beaucoup plus
difficile � saisir, en raison de ses ancrages socio-historiques
diversifi�s. Mais il faut tenir compte aussi du fait que la CSN a
accord� une place plus g�n�reuse aux intellectuels de deuxi�me
g�n�ration et que ses structures centralis�es permettaient � ces
derniers d'exercer une plus grande influence. La simple existence des
"r�-seaux" d'ex-�tudiants en sciences sociales, militant souvent dans
les m�mes mouvements politiques, faisait le reste. Ensuite, la CSN a
�t� d'une efficacit� remarquable, gr�ce notamment � la qualit� de ses
ressources en personnel intellectuel, pour fixer dans les esprits une
image de combativit�. De plus, elle comptait dans ses rangs de nombreux
membres qui �taient aussi des "compagnons de route" (par exemple, les
professeurs de l'UQAM). Enfin, on peut proposer que le messianisme des
intellectuels de gauche se mariait fort bien � celui des militants
catholiques qui ont fa�onn� le "style" CSN dans les ann�es cinquante et
soixante.
2.3 Des intellectuels et de l'anti-intellectualisme
Au pays des "joueurs de piano", des
"pelleteux de nuages" et des "anthropologues en voie d'exc�der le
nombre d'Esquimaux au p�le Nord 54", on peut se demander dans quelle
mesure les intellectuels associ�s au mouve-ment syndical ont �t�
l'objet d'anti-intellectualisme.
�tre un intellectuel, un litt�rateur ou
d'une fa�on g�n�rale un sp�cialiste, c'�tait � ses yeux [Duplessis]
�tre un r�veur, quelqu'un qui plane entre ciel et terre, qui manie
cette chose dangereuse qui s'appelle des id�es 55.
Cette question appelle une r�flexion qui
s'attache � l'�volution parall�le de la soci�t� et du syndicalisme.
Dans le Qu�bec syndical des ann�es trente, on pouvait encore adopter la
solution "facile" et d�finir l'intellectuel par la n�gative, en
l'absence de mobilit� sociale ascendante : est intellectuel celui qui
ne vient pas des rangs. Quarante ans plus tard, la situation se
compliquait ; les Qu�b�cois sont plus scolaris�s et l'on tend plut�t �
consid�rer comme intellectuelles les personnes qui manipulent les
"id�es", voire qui pr�nent des "id�ologies" ; de nombreux travailleurs
intellectuels sont en outre syndiqu�s et constituent ainsi une partie
importante des troupes. Plus r�cem-ment, enfin, le processus de
banalisation-instrumentalisation de l'intellectuel, dont nous avons
fait mention plus haut, pourrait logiquement inciter � penser que
l'anti-intellectualisme peut difficilement s�vir l� o� l'intellectuel
semble en voie de disparition, � tout le moins dans l'acception
ci-dessus propos�e.
Un autre facteur qui pourrait inciter �
penser que l'anti-intellectualisme a v�cu est le fait que la
distinction entre les responsables issus de la "base" et les "autres"
(notamment les intellectuels) est devenue � pr�sent largement factice,
si l'on consid�re l'�volution du recrutement du salariat syndical et la
mont�e des pratiques de formation continue.
D'une part, les f�d�rations (CSN) et
syndicats (FTQ) ont mis en �uvre, historiquement, des politiques
d'embauche (salariat syndical) tr�s vari�es, soit pour des raisons
id�ologiques, soit pour des raisons pratiques. Ainsi, aupa-ravant, les
regroupements ouvriers ne trouvaient pas toujours dans leur base
militante des personnes dot�es des comp�tences intellectuelles
suffisantes (ou m�me simplement alphab�tis�es). De nombreux
syndicalistes qui ont d�but� leur vie syndicale avant les ann�es
soixante apparaissaient ainsi comme intellectuels malgr� l'absence de
toute reconnaissance universitaire. � l'heure actuelle, en raison de la
syndicalisation de nombreux travailleurs intellectuels et en raison
aussi du fait que beaucoup de jeunes hautement scolaris�s accep-tent
des emplois peu qualifi�s mais syndiqu�s et correctement pay�s, les
syndicats peuvent sans difficult� trouver les comp�tences n�cessaires
au sein de la base (faut-il ajouter que des pressions de la base
s'expriment en ce sens 56 ? ).
D'autre part, que ce soit � la CSN ou � la
FTQ, de nombreux salari�s ou des dirigeants syndicaux issus de la base
ont fr�quent� l'universit� apr�s leur embauche et ils se confondent
avec ceux qui y ont �tudi� avant leur embau-che. Si bien que le
portrait socio-d�mographique actuel des salari�s et responsables
syndicaux est bigarr� et qu'une simple cat�gorisation "base /
intellectuels" n'est plus appropri�e 57.
Enfin, la "base" d'une centrale est
souvent d�finie par le fait qu'une personne vient d'une f�d�ration
(CSN) ou d'un syndicat (FTQ). Or de nombreux salari�s syndicaux ont
atterri directement, apr�s l'universit�, dans un poste d'organisateur
ou de conseiller syndical. Leur cheminement peut les amener � un poste
politique � la centrale. Ce fut le cas de plusieurs chefs syn-dicaux,
actuels ou pass�s, que la rumeur publique dit "venir de la base 58".
R. Hofstadter 59, dans son ouvrage sur
l'anti-intellectualisme aux �tats-Unis, fait �tat du malentendu
persistant entre le syndicalisme am�ricain et les intellectuels de
gauche, qu'ils soient � l'int�rieur ou � l'ext�rieur du syndica-lisme.
Par ailleurs, on ne peut, � notre avis, comprendre
l'anti-intellectualisme sans en inscrire les manifestations dans les
rapports de pouvoir qui sculptent les organisations syndicales.
L'anti-intellectualisme n'est pas "socialement" ancr�, c'est une arme
occasionnellement utilis�e pour d�stabiliser, discr�diter, l� o� l'on
pense que l'auditoire est susceptible de complaisance. C'est donc une
arme utilis�e soit par des gens de pouvoir, soit par des gens qui
cherchent � se construire un pouvoir. On pratiquera
l'anti-intellectualisme pour d�nigrer un point de vue d�fendu par un
intellectuel. On le pratiquera aussi � l'encontre de points de vue
politiques d�fendus avec un peu trop de "raffinement". � la FTQ, les
militants "�tablis" de l'extr�me gauche ont subi bien des attaques dans
les ann�es soixante-dix, notamment celles qui les accusaient d'�tre des
intellectuels en quelque sorte "masqu�s".
Comme le souligne �galement R. Hofstadter,
l'anti-intellectualisme est souvent le fait de "gens d'id�es", sinon
d'authentiques intellectuels. C'est qu'� l'int�rieur m�me de l'univers
des intellectuels critiques, il existe diff�rentes situations
(intellectuel organique, professeur...) et diff�rentes postures
politi-ques ; ainsi, certains se voient davantage comme des
"proph�tes", d'autres, comme des "penseurs" au service d'une
organisation syndicale (� charge pour ces derniers d'�valuer les
rapports de pouvoir et leurs all�geances ultimes), d'autres encore,
comme des "ing�nieurs du social". Ces diff�rentes positions peuvent
appuyer des interventions stigmatisantes qui, par exemple, am�nent
l'intellectuel organique � fustiger le professeur d'universit� au nom
du fait que le premier repr�sente la base (?) ou encore l'ing�nieur du
social, m�me bard� de dipl�mes, � proclamer qu'il n'est pas un
intellectuel, du moins pas un "vrai", parce qu'il croit � la
sup�riorit� des techniques d'animation (plus conformes aux pr�ceptes de
P. Freire) par rapport aux modes d'acquisition de connaissances plus
magistraux. En ce sens, l'anti-intellectualisme peut ais�-ment trouver
� s'�panouir dans le jardin des funestes dichotomies qui peuplent
l'univers syndical : "base repr�sentative" contre "base usurpatrice",
"vrai militant" contre "militant opportuniste", "intellectuel correct"
contre "intellectuel d�croch�", "salari� syndical engag�" contre
"salari� syndical fonctionnaire", et ainsi de suite. � coup s�r,
l'anti-intellectualisme ne saurait dispara�tre tant qu'il sera pratiqu�
par les intellectuels eux-m�mes, pour asseoir un point de vue ou
flatter un auditoire.
3 - L'institutionnalisation du mouvement ouvrier
La notion d'institutionnalisation du syndicalisme est au c�ur de la plupart des analyses contemporaines de ce dernier.
Plusieurs sociologues - tourainiens et
n�omarxistes confondus - qui se sont dans le pass� int�ress�s au
syndicalisme comme mouvement social et qui en ont fait l'op�rateur
central du conflit de classes, portent maintenant leur attention du
c�t� des nouveaux mouvements sociaux. La sociologie du syndicalisme a
perdu au passage plusieurs praticiens" 60
L'analyse tourainienne du processus
d'institutionnalisation du syndica-lisme 61, dont l'aboutissement
logique est l'accroissement du r�le politique du syndicalisme, est
int�ressante, mais elle n'est pas n�cessairement applicable � la
soci�t� qu�b�coise. Le syndicalisme fran�ais qui a inspir� cette
analyse est � peu pr�s l'envers absolu du syndicalisme qu�b�cois, sur
les plans de l'histoire, des structures, des assises populaires et de
l'encadrement juridique. Le caract�re extr�mement d�centralis� des
relations du travail au Qu�bec, pour ne parler que de cet aspect,
emp�che d'examiner ces derni�res � partir d'une analyse exclusivement
macrosociale62. En revanche, le point de chute tourainien
(accroissement du r�le politique du syndicalisme) est aussi un
ph�nom�ne ais�ment observable au Qu�bec.
Selon nous, les deux vecteurs historiques
de l'institutionnalisation du syndicalisme sont, d'une part,
l'�volution des relations du travail et, d'autre part, le rapport �
l'�tat. Son r�le de r�gulation sociale, que le syndicalisme a jou� �
partir du moment o� il a eu le droit d'exister, est ainsi all�
croissant, laissant une portion de plus en plus congrue � son r�le de
contestation 63. Mais dans ce pr�sent texte, il est trait� du
syndicalisme � l'�chelle macrosociale, ce qui am�ne � exclure les
relations du travail. De m�me, notre objet est plus large, soit le
mouvement ouvrier, lequel, par d�finition, va au-del� des seules
organisations syndicales, incluant groupes politiques, coop�ratives,
etc. L'analyse doit donc �tre plus large. C'est pourquoi nous
examinerons dans les pages qui suivent, les vecteurs macrosociaux de
l'institutionnalisation du mouvement ouvrier, soit de son rapport �
l'�tat et son rapport � la soci�t� civile. Nous terminerons en abordant
sommairement la question nationale, qui n'est pas un vecteur
d'institutionnalisation � proprement parler, mais qui a pes� sur
lesdits vecteurs.
3.1 Le rapport � l'�tat
Lorsque nous parlons de rapport � l'�tat,
nous excluons ce qui concerne le rapport du syndicalisme avec
l'"�tat-employeur". Nous parlons du rapport de nature politique, soit
de la p�n�tration r�ciproque du syndicalisme dans la sph�re �tatique et
de la p�n�tration de l'�tat dans la sph�re syndicale. Nous postulons
que le rapport politique �tat-syndicalisme doit, � des fins
analyti-ques, �tre dissoci� des relations du travail dans le secteur
public, lequel met aussi en rapport l'�tat et le syndicalisme. Nous
postulons en outre que ces deux dimensions se sont d�velopp�es dans une
autonomie relative l'une par rapport � l'autre, donc que le rapport
politique a fondamentalement toujours conserv� la m�me configuration �
partir des ann�es soixante, pendant lesquelles il s'est fa�onn�. Nous
proposons que les organisations syndicales ont affich� des
comportements "dissoci�s" � l'endroit de l'"�tat-politique" et de
l'"�tat-employeur", et l'on peut ajouter que l'objet des
rapports, des discussions, est diff�rent, soit, d'un c�t�, le r�le du
syndicalisme comme acteur politique et, de l'autre, les relations du
travail r�sultant d'un processus de n�gociation classique. On ne
saurait par ailleurs nier que le climat des relations du travail parmi
les employ�s des secteurs public et parapublic a pes� sur les rapports
conjoncturels entre les organisations syndicales et les gouvernements.
Mais dire cela n'est as dire que le rapport �tat-syndicalisme en a
n�cessairement �t� affect� 64.
Le cas du Qu�bec illustre l'analyse de L.
Trotski sur le d�veloppement parall�le de l'�tat et du syndicalisme,
situation qu'il avait constat�e en Angleterre pendant les ann�es
trente 65 :
There is one common feature in the
development, or more correctly, the degeneration, of modern
trade-unions organization, throught the world : it is their drawing
closely to and growing together with the state power. This process is
equally characteristic of the neutral, the social-democrat, the
communist and "anarchist" trade-unions. This fact alone shows that the
tendency towards "growing together" is intrinsic not in this or that
doctrine as such but derives front social conditions common for all
unions 66.
La rapidit� du d�veloppement et de la
modernisation de l'appareil �tatique qu�b�cois a fait l'objet de
nombreux travaux. Mentionnons pour m�moire que les salari�s du secteur
public sont pass�s, entre 1960 et 1971, d'un poids de 2 % � 15 % de la
main-d'�uvre 67 et que les ann�es soixante ont vu appara�tre plus de 50
organismes de consultation 68. Pendant la m�me p�riode, le syndicalisme
conna�t �galement une expansion prodigieuse, passant de 353 044 membres
en 1961 � 728 263 membres dix ans plus tard 69, soit une augmentation
de 106 % des effectifs. Certes, la r�forme du Code du travail, qui a
permis la syndicalisation des employ�s de l'�tat et des services
publics, a �t� pour beaucoup dans cet accroissement. Mais il ne s'agit
pas que d'une �volution quantitative, il s'agit de l'accession du
syndicalisme � un nouveau statut, celui d'acteur politique majeur,
acteur l�gitim� par l'�tat. Auparavant, le syndicalisme n'�tait
"visible" qu'� l'occasion de conflits de travail. Dor�navant, ses
principaux responsables seront des personnages consult�s et m�diatis�s.
Ce nouveau rapport � l'�tat peut se lire �
partir de ses diff�rentes formes. La premi�re forme est l'encadrement
juridique des relations du travail, porte d'entr�e � l'explicitation de
ce rapport 70. Si le droit a g�n�ralement �t� vu par le syndicalisme
comme une source tendancielle de r��quilibrage du rapport de force
entre patronat et syndicat, il n'en est pas moins d�pourvu d'ambigu�t�,
car il transforme en droit � exercer selon les prescriptions juridiques
des ph�nom�nes qui �taient auparavant des faits sociaux, des donn�s,
des contestations 71.
Les �volutions dans le droit du travail
depuis 1960 sont all�es, pour ce qui est du rapport �tatsyndicalisme,
dans deux directions qu'on peut voir comme compl�mentaires. D'une part,
l'�tat s'est immisc� toujours davantage dans les fonctionnements
syndicaux: restriction du droit de gr�ve � certains moments de la dur�e
de la convention collective, en fait la plupart du temps (1964),
nombreuses lois sp�ciales pour mettre fin � des conflits dans le
secteur public, y compris des sanctions ayant trait � la capacit�
structurelle de l'agir syndical, dispositions sur la "d�mocratie"
syndicale (1977), incorporation d'un chapitre de la Charte de la langue
fran�aise (loi 101) dans toutes les conventions collectives (1977).
D'autre part, on peut voir la cons�cration des droits d'association et
plus tard de gr�ve octroy�s aux employ�s de l'�tat, au d�but des ann�es
soixante, comme une porte ouvrant l'appareil d'�tat au syndica-lisme.
Allant dans le m�me sens, la cr�ation du Conseil consultatif du travail
et de la main-d'�uvre, en 1968, un conseil patronal-syndical regroupant
les t�nors patronaux et syndicaux, a eu pour effet de faire p�n�trer
dans l'appareil �tatique les chefs syndicaux qui, jusque-l�, avaient
bien moins d'entr�es (et de pouvoir objectif) que les employeurs. Notre
propos n'est pas ici de d�partager les faits selon qu'ils sont
"pro-syndicaux" ou "anti-syndicaux", mais de montrer une �volution
globale qui va vers une interp�n�tration de l'�tat et du syndicalisme.
La deuxi�me forme de rapport � l'�tat est
l'activit� de consultation. Il s'agit de l'aspect le plus visible, le
plus gigantesque par ses effets. Le syndicalisme a �t�, � partir des
ann�es soixante, invit� syst�matiquement � faire partie des nombreux
organismes consultatifs mis sur pied par l'�tat 72. Ces organismes
�taient � composition pluraliste, mais on a toujours respect� le
principe de la parit� patronale-syndicale. Le premier gouvernement
p�quiste a pour sa part inaugur� la pratique des sommets �conomiques,
au sein desquels les repr�sen-tations patronale et syndicale se sont
g�n�ralement taill� la part du lion 73, en plus d'�tre engag�es
activement dans la pr�paration des sommets et, pendant les sommets, de
participer aux discussions parall�les � huis clos. Les gouver-nements
p�quistes successifs ont t�moign� de cet attachement � la formule du
sommet (et encore plus � la formation de consensus en fin de parcours,
auxquels les participants au sommet font semblant de croire avec
application).
Cette activit� effr�n�e de consultation,
jointe � l'entr�e en sc�ne de la "concertation" qui, � la suite d'un
embrouillamini politico-s�mantique, est devenue un terme oblig� de tout
discours public, a symbolis� plus que toute autre la reconnaissance du
syndicalisme par l'�tat. �tat et syndicalisme sont devenus des
interlocuteurs r�guliers, mutuellement l�gitim�s. Le syndicalisme est
couramment d�crit comme un partenaire. On l'a m�me proclam� "d�cideur",
c'est-�-dire d�cideur �conomique 74. � l'�chelle des r�gions, le
syndicalisme a aussi �t� un acteur de premier plan, un partenaire
incontour-nable dans les consultations ainsi que dans l'administration
des structures r�gionales qui se sont succ�d�. Au niveau m�so, les
syndicats ont constitu�, avec leurs interlocuteurs patronaux, des
groupes de r�flexion et de concerta-tion sous l'impulsion de l'�tat
(par exemple, les "grappes" �conomiques, les comit�s sectoriels dans le
domaine de la formation professionnelle).
Une troisi�me forme qu'a prise le rapport
�tat-syndicalisme, souvent confondue avec la pr�c�dente, est la
participation syndicale � J'administration publique. Depuis les
premiers d�buts, un si�ge est r�serv� aux, syndicats dans les conseils
d'administration de nombreuses soci�t�s d'�tat, et particuli�rement les
soci�t�s � vocation �conomique horizontale (Caisse de d�p�t et
placement du Qu�bec, Soci�t� g�n�rale de financement, Soci�t� de
d�veloppement industriel, etc.). La cr�ation de la CSST (1979), dirig�e
par un conseil d'admi-nistration paritaire 75 ayant � sa t�te un haut
fonctionnaire nomm� par l'�tat, a marqu� l'entr�e dans l'appareil
d'�tat qu�b�cois du mod�le n�ocorporatiste exp�riment� dans les
social-d�mocraties nordiques. L'exp�rience de la Soci�t� qu�b�coise de
d�veloppement de la main-d'�uvre a �t� moins concluante ; celle-ci a
disparu pour faire place � une Table des partenaires ayant moins de
pouvoir. Cette participation syndicale � l'administration publique a
fait l'objet d'analyses syndicales dans les ann�es soixante-dix et au
d�but des ann�es quatre-vingt 76, puis ce type de pr�occupations s'est
�vanoui. Le syndicalisme qu�b�cois a d'ailleurs r�clam� � cor et � cri
l'am�nagement d'une structure n�ocorporatiste pour g�rer les politiques
d'emploi et de main-d'�uvre.
La quatri�me forme du rapport
�tat-syndicalisme est le financement public des organisations
syndicales, dont il a �t� question pr�c�demment. Le financement public
a �t�, en fait, la cons�quence logique de cette nouvelle proximit�
�tat-syndicalisme et ne constitue d'ailleurs pas une "exception"
qu�b�coise. Si l'on compare la situation au Qu�bec avec celle qui
existe dans de nombreux pays europ�ens et dans la Communaut� europ�enne
comme telle, on ne peut que constater � quel point les syndicats
qu�b�cois sont peu financ�s.
Ce rapport �tat-syndicalisme que nous
avons d�crit n'est pas propre au Qu�bec, surtout en ce qui concerne ses
manifestations les plus visibles que sont les activit�s de consultation
et d'administration publique. La plupart des pays europ�ens, et pas
seulement les pays socio-d�mocrates, ont commenc� � tisser de tels
liens au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le Qu�bec a donc, en
cette mati�re, �t� "tardif", mais on peut consid�rer que nous nous
sommes largement rattrap�s.
3.2 Le rapport � la soci�t� civile
Le mouvement ouvrier se situe face �
l'�tat, mais aussi face aux autres acteurs, notamment le patronat et
l'ensemble des groupes oppositionnels. Nous proposons que ce rapport a
consid�rablement �volu� � partir des ann�es soixante jusqu'� nos jours,
le rapport avec le patronat s'�tant intensifi� et le rapport avec les
groupes oppositionnels s'�tant dilu�.
� la fin des ann�es soixante, les
partenaires naturels des organisations syndicales �taient les groupes
populaires, cr��s pour des missions diverses (logement, pauvret�,
alphab�tisation), souvent r�unis dans le cadre de consul-tations
publiques ou d'actions communes (�laboration de plateformes
reven-dicatives, projets d'action politique). La participation �tait
depuis une d�cennie � l'ordre du jour, et il s'agissait d'une des
id�es-force de la R�volution tranquille : "Nous voulons que la
repr�sentation de la classe ouvri�re s'�tende � tous les domaines de
l'administration publique 77."
S'il est alors implicitement admis que le
syndicalisme est le plus costaud structurellement et financi�rement, il
est aussi admis qu'il est � la fois l'avant-garde et le moteur de ce
qui ressemble alors � un mouvement social, en accord avec la
th�orisation marxiste. Il n'y a pas de "hi�rarchie" manifeste entre les
syndicats et les groupes, la pr�sence de tous est importante,
ontologiquement essentielle par rapport aux objectifs proclam�s de
d�mocratisation de la soci�t� qu�b�coise. Deux facteurs ont contribu� �
la rupture graduelle (et relative) entre organisations syndicales et
groupes populaires amorc�e au cours des ann�es soixante-dix : les
politiques gouvernementales et l'�volution des positions
politico-id�ologiques des organisations syndicales.
L'id�ologie sociale-d�mocrate qui a
impr�gn� les organisations syndicales ainsi que le gouvernement du
Parti Qu�b�cois a donn� lieu � des pratiques n�ocorporatistes, qui se
sont tout particuli�rement manifest�es dans les som-mets �conomiques
(o� les repr�sentations respectives avantageaient les organisations
syndicales et patronales et, plus encore, les "consacraient" comme
partenaires-adversaires en vertu du principe de parit�) ainsi que dans
certains organismes, et sp�cialement la CSST.
Un nouveau mod�le de rapports politiques
s'est impos�. On trouve, d'un c�t�, les "grands" acteurs, soit le
patronat et le syndicalisme. Certes, ils ne sont pas "ensemble" -
encore que leurs principaux responsables si�gent en-semble ici et l� -,
mais du moins appartiennent-ils au m�me univers. De l'autre c�t�, on
trouve le magma des groupes communautaires aux int�r�ts �clat�s.
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