Source : They Lie We Die
Le cours normal de notre existence est complètement
immergé dans le présent, à tel point que bien souvent nous sommes
incapables de voir les différences qui séparent la période où nous
vivons de celles qui l'ont précédée, ne serait-ce qu'à une génération
d'écart. Cet enfermement dans le contemporain peut s'opérer de façon
très insidieuse. Nous nous trouvons ainsi parfois à notre insu
enchaînés aux aspects les plus réactionnaires de la tradition, qu'il
s'agisse d'idéologies et de valeurs dépassées, de formes hiérarchisées
d'organisation ou de comportements politiques à courte vue. Faute de
perspective suffisamment ample et longue, le confinement dans le
contemporain risque fort de fausser notre compréhension du monde, tant
dans son présent que dans ses innombrables potentialités d'avenir.
Car le monde se transforme profondément, plus
profondément que nombre d'entre nous ne semblent l'admettre. Jusqu'à
une date toute récente, le développement de la société humaine s'est
fait autour des problèmes abrupts de l'inévitable rareté matérielle et
de leurs pendants subjectifs : l'inhibition, le renoncement, la
culpabilité. Les grandes fractures historiques qui ont détruit les
sociétés organiques primitives et ont opposé l'homme à l'homme et
l'homme à la nature furent engendrées par les problèmes de la survie,
de l'entretien pur et simple de l'existence humaine (1). C'est
la rareté des biens matériels qui a fourni leur justification
historique à la famille patriarcale, à la propriété privée, à la
domination de classe et à l'État ; c'est elle qui a alimenté les grands
conflits de la société hiérarchique, dressant la ville contre la
campagne, l'esprit contre la sensibilité, le travail contre le jeu,
l'individu contre la société et finalement l'individu contre lui-même.
Il est parfaitement vain de se demander
aujourd'hui si celle évolution longue et tortueuse aurait pu se
dérouler sur un mode différent, moins cruel. Cette évolution est pour
l'essentiel, derrière nous. A l'image de la pomme légendaire qu'on doit
consommer entièrement dès lors qu'on a mordu dedans, il aura fallu que
la société hiérarchique suive jusqu'au bout son cours sanglant avant
qu'on puisse exorciser ses institutions diaboliques. Quoi qu'il en
soit, notre place dans ce drame historique diffère fondamentalement de
celle de quiconque dans le passé. Vivant au XXe siècle, nous sommes à
proprement parler les héritiers de l'histoire humaine, les légataires
de l'effort immémorial de l'homme pour s'affranchir de l'accablement du
travail et de l'insécurité matérielle. Pour la première fois depuis le
fond des âges, ce siècle a porté l'humanité à un niveau de
développement technologique qualitativement nouveau, d'où elle peul
jeter sur son expérience un regard entièrement neuf.
Notre siècle a fini par déboucher sur la
perspective de l'abondance matérielle pour tous, les moyens d'existence
étant disponibles en suffisance sans qu'il soit besoin de se tuer
chaque jour au travail. Nous avons découvert des ressources tant pour
l’usage individuel qu'industriel, qu'on ignorait encore trente ans plus
tôt. Nous avons conçu des machines à fabriquer automatiquement des
machines. Nous avons mis au point des dispositifs qui permettent
d'effectuer les travaux pénibles avec infiniment plus d'efficacité que
la force musculaire, qui surpassent en adresse industrieuse les mains
les plus exercées, ou dont la puissance de calcul dépasse en rapidité
et en précision celle de l'esprit humain le plus doué. Le concours de
cette technologie d'un type nouveau nous permet d'envisager de produire
de quoi se nourrir, se vêtir et se loger ainsi qu'une vaste gamme
d'objets divers sans que l'humanité dissipe son précieux temps et ses
réserves inappréciables d'énergie créatrice en travaux ineptes. Bref,
pour la première fois dans l'histoire, nous touchons au seuil d'une
société au-delà de la rareté.
Il nous faut ici insister sur le mot " seuil "
car la société actuelle n'a absolument pas réalisé les possibilités,
que recèle sa technologie, de dépasser la rareté. Ni les " privilèges "
matériels que le capitalisme moderne accorde en apparence aux classes
moyennes, ni son gaspillage effréné des ressources n'expriment la
rationalité, l'humanisme, la non-aliénation, implicites dans l'idée
d'une société au-delà de la rareté. Comprendre cet " au-delà de la
rareté " comme une simple abondance de biens sociaux disponibles serait
aussi absurde que de considérer un organisme vivant comme une addition
purement quantitative de substances chimiques. La rareté est bien autre
chose que la rareté des ressources ; si ce mot a un sens pour l'homme,
il doit englober les relations sociales et le système culturel qui
créent dans le psychisme l'insécurité. Dans des sociétés organiques,
cette insécurité peut résulter de l’oppression exercée par le monde
naturel et de la précarité des limites du monde humain ; dans une
société hiérarchique, elle résulte des limites et de la répression
imposée à l'homme par l'exploitation de classe. De même, l'expression "
au-delà de la rareté " a une signification fondamentale qui dépasse la
pure et simple abondance des moyens d'existence : elle désigne le type
d'existence que ces moyens permettent. Dans une société au-delà de la
rareté, les relations entre les hommes et le psychisme de l'individu
refléteront pleinement la liberté, la sécurité et l'autonomie que cette
abondance rend possibles. Une telle société, en un mot, est
l'accomplissement des potentialités sociales et culturelles que recèle
une technologie de l'abondance.
Bien loin d'accorder des " privilèges " aux
classes moyennes, le capitalisme tend à les avilir plus encore que les
autres couches sociales. L'abondance sert au système à faire du
petit-bourgeois le complice de sa propre oppression : d'abord, il le
ravale au rang de marchandise, d'objet lancé sur le marché, puis il
intègre ses besoins mêmes dans le système de la marchandise. Ainsi
tyrannisée à chaque moment du fonctionnement du système, la
personnalité petite bourgeoise est totalement dominée par l'insécurité.
Ses drogues - des marchandises et encore des marchandises - sont ses
poisons. En ce sens, rien n'est plus opprimant aujourd'hui que le "
privilège ", car le psychisme de l'homme " privilégié " n'est jusqu'en
son tréfonds que champ ouvert à l'exploitation et à la domination.
Mais, par une ironie de ta dialectique, il se
trouve que le poison est aussi l'antidote. La capacité du capitalisme
de créer l'abondance - drogue qui lui permet d'exercer la domination -
peuple d'étranges images les songes de ses victimes. Traversant le
cauchemar de la domination, la vision de la liberté suscite l'intuition
que ce qui est pourrait être autrement si seulement l'abondance était
mise au service de l'homme. De même que l'abondance s'insinue dans
l'inconscient pour le manipuler, de même l'inconscient s'insinue dans
l'abondance pour la libérer. La contradiction fondamentale du
capitalisme aujourd'hui réside dans la tension entre ce qui est et ce
qui pourrait être - entre la réalité de la domination et la
potentialité de la liberté. La destruction de la société bourgeoise est
en germe dans les moyens mêmes qu'elle utilise pour se protéger,
c'est-à-dire une technologie de l'abondance qui, pour la première fois
dans l'histoire, est capable de produire la base matérielle de la
libération. Le système est, en un sens, complice des forces qui le
minent. Pour paraphraser Hegel, " il est trop tard pour lutter ; chaque
moyen mis en oeuvre ne fait qu'aggraver le mal... ".
Si la défense de la société bourgeoise tend à se
retourner contre elle-même, c'est aussi vrai des efforts entrepris pour
la détruire. La plus grande force du capitalisme aujourd'hui réside
dans son aptitude à subvertir les objectifs révolutionnaires par
l'idéologie de la domination. Ce qui lui confère cette force, c'est que
l' "idéologie bourgeoise" n'est pas purement bourgeoise. Le capitalisme
est l'héritier de l'histoire, le légataire de toutes les énergies
répressives des sociétés hiérarchiques précédentes, et l'idéologie
bourgeoise s'est constituée à partir des éléments les plus anciens de
la domination et du conditionnement social - éléments si anciens, si
invétérés, apparemment si indiscutables, que nous les prenons souvent
pour la " nature humaine ". Il n'est pas d'illustration plus éloquente
de la puissance de cet héritage culturel que la pénétration au plus
profond du projet socialiste même des valeurs de la hiérarchie, du
sexisme et du sacrifice. Ce sont ces éléments qui fournissent les
enzymes catalyseurs des relations sociales quotidiennes dans la société
bourgeoise et aussi dans ce qu'on appelle le " mouvement
révolutionnaire ".
La hiérarchie, le sexisme et l'esprit de
sacrifice ne disparaissent pas avec l'instauration d'un " centralisme
démocratique ", d'une " direction révolutionnaire ", d'un " État
ouvrier " ou d'une " économie planifiée ". Au contraire, la hiérarchie,
le sexisme et l'esprit de sacrifice fonctionnent d'autant mieux que le
centralisme se présente comme " démocratique ", les dirigeants comme "
révolutionnaires", l'État comme appartenant aux " ouvriers " et la
production des marchandises comme " planifiée ". Dans 1a mesure où le
projet socialiste ne reconnaît même pas l'existence de ces éléments,
ni, à plus forte raison, leur rôle néfaste, la " révolution " elle-même
devient la façade de la contre-révolution. N'en déplaise à Marx, ce qui
tend à " dépérir " après ce type de " révolution ", ce n'est pas
l'Etat, c'est la conscience même de la domination.
En réalité, une large part de ce que la théorie
socialiste appelle " économie planifiée " a déjà été réalisée par le
capitalisme ; aussi le capitalisme d'Etat n'a-t-il guère de mal à
adopter comme idéologie officielle des pans entiers de la doctrine
marxiste. De plus, dans les pays capitalistes évolués, le progrès de la
technologie a rendue caduque l'une des plus Importantes raisons de
l'instauration d'un " Etat socialiste ", à savoir la nécessité, selon
les termes de Marx et d'Engels, d' "accroître l'ensemble des forces
productives aussi rapidement que possible ". Continuer à ergoter sur l'
"économie planifiée " et l' " Etat socialiste " - notions nées à un
stade antérieur du capitalisme et à un stade inférieur du développement
technologique - relève du crétinisme sectaire. Le projet
révolutionnaire doit s'élargir aux dimensions colossales des
possibilités de société qu'offre notre époque ; car si les
préconditions de la liberté se sont développées bien au-delà des rêves
les plus audacieux du passé, il en est de même pour la représentation
que l'on peut se faire de cette liberté. Parvenus au seuil d'une
société au-delà de la rareté, nous voyons mûrir la dialectique du
social et se préciser tant ce qu'il faut abolir que ce qu'il faut
créer, Nous devons mettre fin non seulement aux relations sociales
existant dans la société bourgeoise mais aussi à cet héritage de
domination qu'ont accumulé des millénaires d'organisation hiérarchique.
Ce que nous devons créer à la place de la société bourgeoise, ce n'est
pas seulement la société sans classes du projet socialiste mais
l'utopie non répressive du projet anarchiste.
Nous avons surtout parlé jusqu'ici de la
capacité technologique de la société bourgeoise, du fondement potentiel
qu'elle offre ainsi à la formation d'une société au-delà de la rareté
et de la tension qui en résulte entre ce qui est et ce qui pourrait
être. Qu'on n'aille pas s'imaginer cette tension comme une vague notion
flottant parmi d'autres concepts philosophiques. Cette tension est une
réalité, qui s'exprime quotidiennement dans la vie de millions de gens.
Ne serait-ce qu'intuitivement, on commence à trouver intolérables les
conditions sociales, économiques et culturelles d'existence qu'on
acceptait passivement il n'y a guère qu'une dizaine d'années. La montée
tout au long des années soixante du mouvement de libération des Noirs,
qui a avivé la perception qu'a le peuple noir de tous les aspects de
son oppression, est une preuve explosive de cette évolution. Au
mouvement noir s'est joint le mouvement de libération des femmes, celui
de la jeunesse, des enfants, des homosexuels. Il n'est pour ainsi dire
pas de groupe ethnique ou professionnel qui ne connaisse une
effervescence inconcevable à la génération précédente. Le renversement
qui fait des " privilèges " d'hier les " droits " d'aujourd'hui se
propage de façon quasi vertigineuse parmi les étudiants, les jeunes en
général, les femmes, les minorités ethniques et, à terme, parmi les
couches mêmes sur lesquelles le système s'est traditionnellement
appuyé. Mais le concept de " droit " lui-même est frappé de suspicion
en tant qu'il implique une élite condescendante qui octroie ou refuse "
droits " et " privilèges " à des inférieurs. La lutte contre l'élitisme
et la hiérarchie en tant que tels supplante la lutte pour les " droits
". Ce n'est plus tant la justice que l'on exige que la liberté. La susceptibilité aux abus - même les plus bénins selon les critères antérieurs - atteint une acuité inimaginable naguère.
L'euphémisme libéral qui désigne cette tension
entre le réel et le potentiel, c'est " la montée des espérances ". Mais
ce que cette formule sociologisante est incapable de manifester, c'est
que ces " espérances " vont continuer à " monter " jusqu'à la
réalisation même de l'utopie. Et cela, pour une raison très simple. Car
l'aiguillon qui force ainsi ces " espérances ", à " monter " - ou
plutôt à grimper avec chaque " droit " nouveau reconnu - c'est
l'irrationalité fondamentale du système capitaliste. Dès lors que la
cybernétique et l'automatisation permettent de réduire presque à rien
le travail, rien ne peut apparaître plus inepte à la jeunesse que de
trimer pendant toute une vie. Dès lors que l'industrie moderne est en
mesure de produire l'abondance pour tous, rien n'apparaît plus pervers
aux pauvres que d'avoir à passer toute leur vie dans la misère. Dès
lors qu'existent les ressources qui permettraient l'égalité sociale,
l'assujettissement dans lequel sont maintenus les minorités ethniques,
les femmes et les homosexuels est ressentie par eux comme un crime. Des
contradictions de ce type, on pourrait en énoncer autant qu'il a surgi
de problèmes qui font les affres actuelles de notre société.
Dans son effort pour maintenir la rareté, le
travail, la pauvreté et la soumission en dépit de la possibilité
croissante de dépasser la rareté et de vivre dans le loisir,
l'abondance et la liberté, le capitalisme se révèle de plus en plus
clairement comme la société la plus irrationnelle, la plus factice de
l'histoire. La société apparaît désormais comme une force totalement
aliénée, autant qu'aliénante. Elle se pose comme l' " autre ", pour
ainsi dire, face aux désirs et aux pulsions les plus profonds de
l'humanité. De plus en plus largement, le possible détermine et informe
l'appréhension quotidienne du réel au point que tout ce qui touche à la
société - et même ses " séductions " - apparaît comme totalement
insensé, comme engendré par un énorme délire collectif.
Il n'est guère étonnant dans ces conditions que
surgissent des sub-cultures qui prônent, contre l'alimentation
synthétique en vigueur, l'alimentation naturelle, contre la famille
monogamique, la famille étendue, contre la répression sexuelle, la
liberté sexuelle, contre l'atomisation, le tribalisme, contre la vie
urbaine, la vie communautaire, contre la compétition, l'entraide,
contre la propriété, le communisme, contre la hiérarchie et l'État,
enfin, l'anarchisme. L'acte même de refuser la vie selon les
contraintes bourgeoises jette les premiers jalons d'un mode de vie
utopique. La négation devient affirmation : le rejet du présent devient
formulation du futur, et cela, au cœur même de la putréfaction du
capitalisme. Le " dropping out ", la fuite hors du système, devient une
façon de " dropping in ", de s'engager - de, s'engager dans une forme
de relations sociales tâtonnantes, expérimentales et encore très
ambiguës mais qui sont celles de l'utopie. Pris comme fin en soi, ce
style de vie n'est pas l'utopie ; il peut même être lamentablement
inabouti. Mais si on le considère comme une étape, ce style de vie et
les itinéraires qui y conduisent sont indispensables à la redéfinition
du révolutionnaire, à l'évaluation consciente qu'il lui appartient de
faire de ce qu'il faudra transformer s'il veut que la révolution
aboutisse. Le révolutionnaire doit se poser le problème du style de vie
s'il tient à préserver son intégrité et à disposer des ressources
psychologiques qui l'empêcheront de laisser subvertir le projet
révolutionnaire par les valeurs bourgeoises.
La tension entre le réel et le possible, entre
le présent et l'avenir, atteint des proportions apocalyptiques avec la
crise écologique que nous connaissons. Bien qu'une bonne partie de ce
livre traite des problèmes de l'environnement, il convient dès à
présent de formuler quelques conclusions générales. Toute tentative
pour résoudre la crise de l'environnement à l'intérieur du cadre
bourgeois est à dénoncer comme chimérique. Le capitalisme est
intrinsèquement anti-écologique. La concurrence et l'accumulation sont
la loi de son fonctionnement, que l'on peut résumer avec Marx comme "
la production pour la production ". Toute chose, même rare ou sacrée, "
a son prix " et est bonne pour le marché. Une société de ce type traite
nécessairement la nature comme une ressource brute, bonne à être
exploitée et pillée. La destruction du monde naturel ne résulte pas
d'une folie mégalomane mais découle inexorablement de la logique même
de la production capitaliste.
Il ne faut pas dénoncer à la légère l'attitude
schizoïde du public à l'égard de la technologie, attitude qui associe
la terreur et l'espoir. Elle exprime en effet instinctivement une
vérité fondamentale : cette même technologie qui pourrait libérer
l'homme dans une société organisée en vue de satisfaire ses besoins, ne
peut que le détruire dans une société visant uniquement " la production
pour la production ". Il est bien certain que l'ambivalence manichéenne
imputée à la technologie n'est pas un trait de la technologie comme
telle. La capacité de créer et celle de détruire que recèle la
technologie moderne ne sont que les deux faces de la dialectique
sociale, le reflet de la positivité et de la négativité de la société
hiérarchique. S'il y a quelque vérité à soutenir, comme Marx, que la
société hiérarchique fut " historiquement nécessaire " afin de "
dominer " la nature, on ne doit pas oublier pour autant que cette
notion de " domination de la nature " est elle-même issue de la
domination de l'homme par l'homme. L'homme et la nature ont toujours
été associés en tant que victimes de la société hiérarchique. Que l'un
comme l'autre soient aujourd'hui menacés d'un cataclysme écologique,
c'est la preuve que les instruments de production ont fini par devenir
trop puissants pour servir d'instruments de domination.
Aujourd'hui, au terme du développement de la
société hiérarchique, il est devenu impossible de réconcilier ses
aspects positifs et négatifs. Leur opposition est devenue celle de deux
entités exclusives l'une de l'autre.
Toutes les institutions et les valeurs de la
société hiérarchique ont épuisé leurs fonctions " historiquement
nécessaires ". II n'existe plus aucune rationalité sociale qui justifie
la propriété privée et les classes, la monogamie et le patriarcat, la
hiérarchie et l'autorité, la bureaucratie et l'Etat. Ces institutions
et ces valeurs, de même que la ville, l'école et le système des
privilèges, touchent à leur terme historique. Contrairement à Marx,
nous n'aurions guère d'objections à opposer à Bakounine qui disait que
les institutions et les valeurs de la société hiérarchique avaient
toujours été " un mal historiquement nécessaire ". Si le verdict de Bakounine peut aujourd'hui nous sembler moralement supérieur à celui de
Marx, c'est que ces institutions ont fini par perdre toute autorité
morale (2).
Du même coup, la révolution à venir et l'utopie
à laquelle elle donnera naissance doivent se concevoir comme des touts.
Elles ne sauraient laisser intact aucun aspect de la vie qui aura été
contaminé par la domination (3). La révolution débouchera sur
une société qui transcendera toutes les séparations du passé et
conviera chacun à faire de sa vie une expérience multiforme, pleine et
totale.
Je désigne cette utopie par le mot d'
"anarchisme", mais j'aurais pu aussi bien utiliser l'expression
équivalente d' "anarcho-communisme ". Ces deux termes dénotent une
société sans Etat, sans classes et décentralisée, qui dépasse les
contradictions léguées par la société d'appropriation en créant un type
nouveau, non aliéné, de relation entre les hommes. La société
anarchiste ou anarcho-communiste implique l'abolition de la propriété
privée, la répartition des biens en fonction des besoins des individus,
l'élimination complète des relations marchandes, la rotation des tâches
et une réduction décisive du temps consacré au travail. Une telle
description ne nous donne guère cependant que l'anatomie d'une société
libre. Elle laisse de côté la physiologie de la liberté, entendue dans
le sens de processus de communisation. Elle laisse de côté la dimension
subjective qui relie la transformation de la société à la
transformation du psychisme.
Il ne fait guère de doute que les anarchistes
ont accordé davantage d'attention aux problèmes subjectifs de la
révolution qu'aucun autre mouvement. Dans une perspective historique,
l'anarchisme apparaît comme
l'expression d'une poussée libidinale du
peuple, d'une effervescence de l'inconscient social, qui remonte, sous
d'innombrables noms différents, aux premières luttes de l'humanité
contre la domination et l'autorité. Il est fort peu lié à une doctrine.
Il s'est toujours préoccupé activement de la vie quotidienne, qu'il
s'agisse du style de vie, de la sexualité, de l'organisation
communautaire, ou de la libération des femmes. Son objectif central a
toujours été le seul qui puisse donner son sens à une révolution
sociale : reconstruire le monde en sorte que l'être humain devienne une
fin en soi, et la vie humaine, une merveille vénérée. Pour la plupart
des idéologies d'extrême gauche, cela n'a été qu'un objectif marginal.
Le plus souvent, ces idéologies ont mis l'accent sur des abstractions
plutôt que sur les hommes, réduisant ceux-ci à n'être que des moyens - au nom du " Peuple " et de la " Liberté ", bien entendu.
La différence entre socialistes et anarchistes
se manifeste non seulement par des théories divergentes mais aussi par
des types opposés d'organisation et de praxis. Les socialistes, je l'ai
déjà fait observer, adoptent
une organisation hiérarchisée. Au contraire,
les structures organisationnelles des anarchistes reposent sur le "
groupe affinitaire ", collectivité d'amis intimes qui s'intéressent
autant à leurs rapports sur le plan humain qu'à leurs objectifs
politiques. Par sa forme même, l'organisation anarchiste transcende
l'opposition traditionnelle entre le psychologique et le social.
Lorsque le besoin s'en fait sentir, rien n'empêche les groupes
affinitaires de se coordonner en vastes mouvements ; c'est ainsi que,
partant de ces noyaux initiaux, les anarchistes espagnols constituèrent
une fédération forte de milliers de membres. Mais ces mouvements
offrent cet avantage que le contrôle sur la grande organisation reste
entre les mains des groupes affinitaires bien plus que des organes de
coordination. De même pour l'action, il est fait appel au volontariat
et à l'autodiscipline et non au commandement et à la coercition. Dans
une telle organisation, la praxis est libératrice sur le plan
individuel autant que sur le plan social. Par sa nature même, le groupe
encourage le révolutionnaire à se révolutionner lui-même.
Cette conception libératrice de la praxis va
encore plus loin avec ce que les anarchistes appellent l' "action
directe ". On considère habituellement l'action directe comme une
tactique, comme une méthode pour abolir l'Etat sans recourir aux
institutions et aux techniques de l'Etat. Cette interprétation est
juste mais insuffisante. L'action directe constitue une stratégie
révolutionnaire fondamentale, car elle tend à promouvoir
l'individuation des " masses ". Elle a pour fonction d'affirmer
l'identité du particulier au sein du général. Ses effets psychologiques
sont plus importants encore que ses résultats politiques, car l'action
directe donne aux gens conscience d'eux-mêmes en tant qu’individus qui
peuvent infléchir leur propre destinée (4).
Enfin la praxis anarchiste met également
l'accent sur la spontanéité ; c'est-à-dire qu’elle est conçue comme un
processus interne et non pas externe et manipulé. Quoi qu'en disent ses
détracteurs, une telle conception ne fétichise nullement l' "impulsion
" quelle qu'elle soit. Comme la vie même, la spontanéité peut se
manifester à différents niveaux ; elle peut être plus ou moins
imprégnée de connaissance, de finesse et d'expérience ; celles-ci
joueront différemment sur un individu de trois ans et sur un individu
de trente ans... Elles n’influeront pas nonplus de la même manière d’un
groupe affinitaire à l’autre.
Mais la spontanéité n’est pas davantage une "
technique " d'organisation crie l'action directe n’est une tactique. La
croyance en l'action spontanée s'inscrit dans la croyance plus large en
un développement spontané. Chaque développement singulier doit être
libre de trouver son propre équilibre. La spontanéité est le contraire
du chaos ; en libérant les forces internes, elle permet de découvrir
leur principe authentique d'ordre et de stabilité. J'expose ailleurs
comment la spontanéité de la vie sociale converge avec la spontanéité
de la nature pour créer les bases d'une société écologique. Les
principes écologiques qui présidaient au fonctionnement des sociétés
organiques se retrouvent dans les principes sociaux qui définissent
l'utopie. Mais aujourd'hui ces principes sont l'émanation des progrès
matériels et culturels de l'histoire. L'écologie naturelle se fait
écologie sociale. L'utopie ne ramène pas davantage l'homme à l'antique
immédiateté du contact avec la nature que l'anarcho-communisme ne le
ramène au communisme primitif. Dans l'avenir comme à présent, les
relations des hommes avec la nature passeront toujours par
l'intermédiaire de la science, de la technique et du savoir. Mais il
dépend de l'aptitude de l'homme à améliorer le système social que la
science, la technique et le savoir apportent à la nature un
enrichissement. Ou bien la révolution débouchera sur une société
écologique, avec ses enrichissement. et son éco-technologie, ou bien
l'humanité et le monde naturel que nous connaissons aujourd'hui
périront.
En toute époque révolutionnaire se produit une
convergence entre des processus en apparence séparés qui fusionnent
pour donner naissance à une crise sociale explosive. Si l'époque
révolutionnaire que nous vivons nous parait souvent plus complexe que
les précédentes, c'est que les processus qui sont en train de converger
ont un caractère plus universel que par le passé. Au point de départ où
nous nous trouvons, nous ne saurions faire fonds sur aucun précédent
historique rassurant. Aux époques révolutionnaires antérieures, du
moins les catégories institutionnelles fondamentales restaient fixes :
la famille, la religion, la propriété, le travail et l'État allaient de
soi, seules leurs formes étaient remises en question (5). La
société hiérarchique n'avait pas encore été jusqu'au bout de ces
catégories. L'évolution vers un système massif et intégré de relations
sociales restait à parfaire.
Mais aujourd'hui cette évolution est parvenue à
saturation. La société hiérarchique ne peut se réclamer d'aucun avenir
et quant à nous, l'alternative est entre l'utopie ou l'extinction en
tant que société. Nous sommes dans le même temps si accablés par les
débris du passé et gros de tant de possibilités pour l'avenir que notre
sentiment d'étrangeté à l'égard du monde tourne à l'angoisse. Le passé
et le futur se surimposent à la manière des images latentes dans une
double exposition. Le familier est bien là, mais comme dans les posters
psychédéliques dont l'écriture revêt l'apparence de membres humains
tordus dans tous les sens, il se mêle trompeusement à l'étrange. Au
moindre déplacement, le sens apparent du réel s'inverse.
L'apprentissage de la vraie vie se présente à nous comme le seul mode
de survie, le jeu, le seul mode de travail, l'individuel, le seul mode
de socialité, l'abolition du partage des rôles entre les sexes, le seul
mode de sexualité, la tribu, la seule forme de famille, la sensualité,
la seule rationalité. Cette intrication de l'ancien et du nouveau, ses
invraisemblables renversements, ne relèvent pas du banal " double jeu "
de l'ordre établi ; c'est un fait objectif qui exprime les immenses
transformations sociales en gestation.
En toute époque révolutionnaire, de plus, cette
fusion qu'elle opère entre des processus apparemment isolés choisit,
pour y faire apparaître la crise avec son maximum d'acuité, un point
privilégié du temps et de l'espace. Au XVIIe siècle, ce centre fut
l'Angleterre ; aux XVIIIe et XIXe siècles, la France ; au début du XXe,
la Russie. Le centre de la crise sociale de la fin du XXe siècle, ce
sont les États Unis - colosse industriel qui fournit plus de la moitié
de la production mondiale avec à peine plus de cinq pour cent de la
population. C'est là qu'est la Rome du capitalisme mondial, la clef de
voûte de son arc impérial, son atelier et sa boutique, le haut lieu de
sa magie financière, le temple de sa culture et son arsenal. C'est là
également qu'est le centre de la contre-révolution mondiale - et le
centre de la révolution sociale qui peut balayer la société
hiérarchique en tant que système historique étendu au monde entier.
Ignorer la position stratégique qu'occupent les
États-Unis tant historiquement que géographiquement serait faire preuve
d'un incroyable aveuglement. S'abstenir de tirer toutes les
implications de cette position stratégique et d'agir en conséquence
serait une négligence criminelle. Les enjeux sont trop élevés pour
qu'on tolère l'obscurantisme. L'Amérique, il faut le souligner, a la
société la plus évoluée du monde. L'Amérique, plus que tout autre pays,
est grosse de la crise sociale la plus importante de l'histoire. Il
n'est pas un seul des problèmes que soulèvent l'abolition de la société
hiérarchique et la construction de l'utopie qui ne se pose là en termes
plus aigus qu'ailleurs. C'est là qu'on trouve les ressources qui
permettront d'effacer et de transcender ce que Marx appelait la "
préhistoire " de l'humanité. C'est là également que les contradictions
engendrent les formes de lutte révolutionnaire les plus avancées. La
ruine de l'édifice institutionnel américain ne résulte pas de je ne
sais quelle " perte de vitalité " d'ordre mystique, ni de ses
mésaventures impérialistes dans le tiers-monde, mais principalement de
la sur-maturité de son potentiel technologique. Comme un fruit mûr, la
structure menace de tomber à la première secousse. Cette secousse peut
provenir du tiers-monde, d'une crise économique majeure ou même d'une
répression politique prématurée, mais la chute est inéluctable.
Une crise de cette envergure permet de toucher
du doigt les problèmes fondamentaux de la société hiérarchique dans
tous les aspects de la vie, qu'ils soient individuels ou sociaux,
écologiques ou politiques, matériels ou moraux. Toute critique en acte
sape l'édifice de la nation et de l'empire. Écarter l'expression d'un
mécontentement au nom d'arguments sectaires empruntés à des époques de
conflits sociaux d'un contenu entièrement différent, c'est de
l'aveuglement pur et simple. Dans sa logique ultime, la lutte de
libération des Noirs est la lutte contre l'impérialisme, de même, la
lutte pour l'équilibre écologique est la lutte contre la production
marchande, de même encore, la lutte pour la libération des femmes est
la lutte pour la liberté humaine.
Il est certain qu'une grande partie de ce
mécontentement peut être canalisée par les institutions établies, du
moins pour un temps. Mais seulement pour un temps. La crise sociale est
trop profondément ancrée dans l'histoire mondiale pour que les
institutions établies soient en mesure de la contenir. Si le système
n'est pas parvenu à assimiler le mouvement noir, les hippies et
l'effervescence des années soixante, ce n'est pas par manque de moyens
ni de souplesse institutionnelle. En dépit des Cassandre de la " gauche
" américaine, ces mouvements ont dans l'ensemble, rejeté ce que les
institutions avaient à leur offrir. Plus exactement, leurs
revendications se sont accrues chaque fois que l'une d'entre elles
était satisfaite. En même temps, ces mouvements gagnaient en ampleur.
Rayonnant à partir de quelques centres urbains isolés, l'esprit radical
des Noirs, des hippies et des étudiants se répandait à travers le pays
et pénétrait dans les lycées aussi bien que dans les universités, dans
les banlieues comme dans les ghettos, dans les campagnes comme dans les
villes.
Contester la valeur de ces mouvements sous
prétexte que ceux qui y participent sont souvent des jeunes Blancs des
classes moyennes, c'est faire une pétition de principe. Il n'y a
peut-être pas de meilleur témoignage de l'instabilité de la société
bourgeoise que le nombre des militants révolutionnaires qui proviennent
de couches relativement prospères. On oublie trop volontiers que dans
les années cinquante sévissait un autre genre de Cassandre, la "
génération orwellienne ", qui dénonçait la fabrication par le système
bureaucratique d'une jeunesse américaine d'un conformisme sans accroc à
l'égard du pouvoir en place. A en croire les prédictions de cette
époque, la société bureaucratique trouverait son soutien principal dans
les jeunes générations. La génération vieillissante des années trente,
prétendait-on, serait le dernier dépositaire des valeurs
révolutionnaires et humanistes. C'est exactement l'inverse qui s'est
produit. La génération des années trente s'est révélée l'un des
secteurs les plus opiniâtrement réactionnaires de la société tandis que
les jeunes des années soixante en devenaient le secteur le plus
révolutionnaire.*
Dans ce paradoxe apparent, la contradiction
entre la rareté et le dépassement potentiel de la rareté éclate en une
confrontation ouverte. Une génération dont la mentalité a été
entièrement modelée par la rareté - par la dépression et par
l'insécurité des années trente - s'oppose à une autre génération dont
le psychisme est influencé par la potentialité d'une société au-delà de
la rareté. Le vrai privilège des jeunes Blancs des classes moyennes,
c'est de rejeter leur faux " privilège ". A l'opposé de leurs parents
obsédés par la dépression, les jeunes se sont affranchis du
consommationnisme maladif qui apaise mais ne satisfait jamais. Entre
les générations, le fossé est bien réel. Il manifeste un fossé objectif
qui sépare de plus en plus l'Amérique d'aujourd'hui de sa propre
histoire d'un passé qui devient archaïque. Il reste certes à
l'enterrer, mais une génération est apparue qui pourrait bien être
celle des fossoyeurs.
Reprocher à cette génération ses " origines
bourgeoises ", c'est se comporter comme ces crétins qui ne se rendent
pas compte que leurs plus sérieux propos ne soulèvent que les rires.
Quiconque vit dans une société bourgeoise a des " origines bourgeoises
", qu'il soit ouvrier ou étudiant, jeune ou vieux, Noir ou Blanc. Dans
quelle mesure on devient un bourgeois, cela dépend exclusivement de ce
qu'on accepte de la société bourgeoise. Dès lors que les jeunes
rejettent la consommation, la morale du travail, la hiérarchie et
l'autorité, ils sont plus " prolétariens " que le prolétariat - et
cette absurdité sémantique devrait nous encourager à enterrer les
restes desséchés de l'idéologie socialiste en même temps que ce passé
archaïque dont elle est l'émanation.
Si, pourtant, une telle absurdité retient encore
l'attention aujourd'hui, c'est en raison de la débilité du projet
révolutionnaire aux Etats-Unis. Les révolutionnaires américains n'ont
toujours pas trouvé le discours adéquat aux problèmes de l'Amérique.
Les problèmes du " premier monde " ne sont pas ceux du tiers-monde ; et
l'on ne saurait mettre en relation les uns et les autres par un retour
à des idéologies qui ont des préoccupations du XIXe siècle. Dans la
mesure où les révolutionnaires américains empruntent directement leurs
schémas et leurs slogans à l'Asie et à l'Amérique latine, ils font un
tort considérable au tiers-monde. Ce dont le tiers-monde a besoin,
c'est d'une révolution aux États-Unis et non de sectes isolées et
incapables de modifier le cours des choses. Mettre en oeuvre cette
révolution serait la manifestation la plus efficace qui soit
d'internationalisme et de solidarité avec les peuples opprimés du reste
du monde ; et cela impliquerait une démarche théorique et pratique qui
affronte les problèmes spécifiques des Etats-Unis. Un révolutionnaire
américain ne peut qu'être internationaliste du fait de la position que
l'Amérique occupe dans le monde ; aussi n'éprouvé-je aucun besoin de
m'excuser de l'intérêt que je porte à ce pays.
Si je consacre l'essentiel de mes analyses à ce
qui est nouveau dans l'évolution actuelle de la société, ce n'est
absolument pas que j'ignore pour autant ce qui est ancien.
L'exploitation, le racisme, la pauvreté, la lutte des classes et
l'impérialisme continuent de sévir autour de nous et, à bien des
égards, leur emprise sur la société est même plus forte que jamais. De
telles questions ne disparaîtront évidemment pas de la théorie et de la
pratique révolutionnaires avant d'avoir été définitivement réglées. Je
ne m'estime toutefois pas en mesure d'apporter grand chose de neuf à
l'analyse de ces problèmes, dont tant d'autres ont déjà traité à fond.
Si, en revanche j'insiste sur la problématique de l'utopie c'est qu'on
n'a encore presque pas examiné notre époque sous l'angle de ses
potentialités. Si on ne s'efforce pas d'explorer celles-ci plus avant,
ce sont les problèmes traditionnels du mouvement d'extrême gauche
eux-mêmes que nous aborderons de façon erronée, traditionnelle,
précisément. Notre appréhension du familier s'en trouvera faussée. Même
si les problèmes de l'aliénation n'éliminent pas ceux de
l'exploitation, l'évolution de ceux-ci est profondément conditionnée
par l'évolution de ceux-là.
Expliquons ce point par un exemple. Le mouvement
ouvrier traditionnel ne réapparaîtra jamais. En dépit de quelques
révoltes de la base, les revendications de salaire sont en général trop
bien endiguées par le syndicalisme bourgeois pour servir de base à un
renouveau des vieilles formes socialistes d'associations de
travailleurs. Il se peut fort bien que les ouvriers constituent des
organisations radicales pour arracher par la lutte des transformations
qualitatives de leur existence et de leur travail - et en fin de compte
la gestion ouvrière de la production. Mais ils ne constitueront ce type
d'organisations que lorsqu'ils percevront la même tension entre le réel
et le possible que tant de jeunes sentent aujourd'hui. Je crois qu'il
leur faudra changer de valeurs à bien des égards et pas seulement en ce
qui concerne l'usine mais aussi la vie quotidienne. C'est seulement
lorsque les problèmes de la vie l'emporteront sur ceux de l'usine que
ceux-ci se fondront dans ceux-là. Alors un jour peut-être, la grève
économique deviendra grève sociale pour déboucher sur un assaut massif
contre la société bourgeoise.
Les jeunes des milieux ouvriers sont de plus en
plus sensibilisés aux mœurs et aux valeurs des jeunes de la classe
moyenne et c'est là un des signes les plus prometteurs de la
perméabilité de l'usine aux idées révolutionnaires. Sitôt qu'il a pris
racine quelque part, le progrès culturel, tout comme le progrès
technique, se répand irrésistiblement, surtout parmi des gens dont
l'esprit n'a pas été endurci par l'âge et le conditionnement. La
culture des jeunes, cette liberté des sens et de l'esprit, a un pouvoir
inné de séduction. Sa diffusion dans les écoles secondaires et même
élémentaires est l'un des phénomènes sociaux les plus subversifs du
monde actuel.
NOTES
(1) Par "sociétés organiques ", j'entends
des formes d'organisation dans lesquelles la communauté est unie par
des liens de parenté et par une communauté d'intérêts en ce qui
concerne les moyens d'existence. Ces sociétés organiques ne sont pas
encore scindées en classes et en bureaucraties exploiteuses telles
qu'on les observe dans la société hiérarchique.
(2) D'où l'aspect réactionnaire du projet
socialiste qui conserve les concepts de la hiérarchie, d'autorité et
d'État comme parties intégrantes de la société post-révolutionnaire. Il
en découle qu'il garde aussi les concepts de propriété ("nationalisée
") et de classes ( " dictature du prolétariat "). Les divers marxistes
orthodoxes (maoïstes, trotskystes, staliniens, plus tous les hybrides
qui combinent ces trois variétés) médiatisent idéologiquement la
positivité et la négativité de l'évolution sociale globale - cela au
moment précis où elles apparaissent plus que jamais comme
irréconciliables objectivement.
(3) D'où la signification profondément
révolutionnaire du mouvement de libération des femmes qui a mis à nu
tant la syntaxe que le système nerveux de la domination. Ce faisant, le
mouvement a mis en question la vie quotidienne elle-même et non pas
seulement des abstractions telles que la " Société ", les " Classes ",
le " Prolétariat ". J'exprime ici mes regrets d'avoir dû utiliser des
termes tels que " l'homme " ou " l'humanité " ainsi que le genre
masculin. A moins de recourir à des substituts tels que " gens " ou "
individus ", mon expression aurait été bien embarrassée. La langue
aussi est à affranchir.
(4) Ajoutons ici que le slogan " Le
pouvoir au peuple " ne peut se mettre en pratique que lorsque le
pouvoir tel que l'exercent les élites se trouve dissous dans le peuple.
Chaque individu est alors en mesure de diriger sa vie quotidienne. Si
"Le pouvoir au peuple " ne signifie rien de plus que " Le pouvoir aux
leaders du peuple ", alors le peuple reste une masse indifférenciée,
manipulable et aussi dénuée de pouvoir après la révolution qu'avant. En
dernière analyse, le peuple ne saurait avoir le pouvoir avant de
disparaître en tant que " peuple ".
(5) La Révolution russe n'a rien changé à
cette situation non plus que les révolutions " socialistes " qui ont
eut lieu depuis. Les catégories institutionnelles n'ont pas disparu ;
tout au plus ont-elles changé de nom
|