Note de
l'éditeur
Le 22 janvier 1998, Theodore Kaczynski a reconnu devant un tribunal
californien être le terroriste que la police avait dénommé
«Unabomber»; et par là même être l'auteur
du manifeste — Industrial Society and Its Future — dont «Unabomber»
avait obtenu la publication dans la presse, en assurant qu'il cesserait
en échange les attentats à la bombe qu'il commettait depuis
dix-sept ans. Ces attentats, destinés selon leur auteur à
frapper des individus liés à la recherche scientifique ou
diversement impliqués dans la promotion du progrès technique,
avaient fait trois morts — le propriétaire d'un magasin d'ordinateurs,
un cadre d'une compagnie de publicité et le président de
la corporation des exploitants forestiers de Californie —, ainsi qu'une
vingtaine de blessés. Dénoncé par son frère,
qui l'avait reconnu grâce aux indices fournis par le texte du manifeste,
Kaczynski avait été arrêté le 3 avril 1996.
Lors de son procès, commencé en novembre 1997, le droit d'assurer
lui-même sa défense lui fut refusé, le juge invoquant
sa «schizophrénie paranoïde» et sa volonté
de «manipuler le procès» ; il finit donc par accepter
de plaider coupable et fut condamné à la prison à
vie.
Dans la lettre que, juste après un dernier attentat, il adressait
en avril 1995 au New York Times pour proposer d'abandonner le terrorisme
si l'on publiait son texte, Kaczynski écrivait: «Au cours
des années, nous avons consacré autant de soin à la
mise au point de nos idées qu'à celle de nos bombes, et nous
avons maintenant quelque chose d'important à dire.» Après
sa démission de l'Université en 1969 (il était maître
assistant de mathématiques à Berkeley), il avait commencé
par formuler sa critique de la technologie sur un mode naïvement réformiste
: cherchant à susciter une campagne pour l'arrêt total de
la recherche scientifique, il proposait en 1971 de réclamer l'adoption
de lois en interdisant le financement tant public que privé et,
pour commencer, de créer une organisation qui défendrait
ce programme. On peut trouver un souvenir de cette naïveté
dans la critique lucide qu'il en fait, bien revenu de telles illusions,
en l995. Mais si les moyens qu'il a ensuite choisis pour poursuivre les
mêmes buts ont assuré à son manifeste la publicité
qu'il désirait, ils l'ont également affecté d'un certain
nombre de défauts qui sont comme le pendant conspiratif de l'irréalisme
réformiste-légaliste de sa position antérieure : les
perspectives qu'il trace à son espèce de blanquisme (ou bakouninisme)
imaginaire sont évidemment d'autant plus floues qu'il n'est pas
lui-même parvenu au moindre début d'activité organisée
avec d'autres, malgré le sigle pseudo-collectif («FC»)
qu'il utilise comme signature. Quant aux attentats proprement dits, outre
qu'en règle générale ils atteignent rarement ceux
qui mériteraient d'en être les victimes et que de toute façon
le recours au terrorisme est encore plus inefficace contre la société
industrielle qu'il ne l'a jamais été auparavant, on voit
que ceux de Kaczynski servent maintenant surtout à occulter
le contenu et l'existence même de son texte, auquel il n'a plus du
tout été fait allusion pendant la durée du procès,
ou seulement au passage, comme à une preuve supplémentaire
des obsessions paranoïaques de son auteur.
Si nous avons voulu publier une nouvelle version de Industrial Society
and Its future, après celle qui est déjà parue
en français *, c'est qu'il nous a semblé que ce texte méritait
une traduction moins hâtive et sensationnelle. A qui voudra le lire
avec attention, il apparaîtra que l'analyse de Kaczynski va, par
son chemin singulier, droit à l'essentiel, et atteint ce qui est
bien le centre du système universel de la dépossession
: l'extinction de toute liberté individuelle dans la dépendance
de chacun vis-à-vis d'une machinerie technique devenue nécessité
vitale. I1 fallait donc que ce document puisse rester, et c'est
ce que notre édition lui assurera.
* Unabomber, Manifeste: l'avenir de la société industrielle,
traduit et présenté par J.-M. Apostolidès, préface
d'Annie Le Brun, Jean-Jacques Pauvert aux éditions du Rocher, Paris,
1996.
Introduction
1. Les conséquences
de la révolution industrielle ont été désastreuses
pour l'humanité. Pour ceux d'entre nous qui vivent dans les pays
«avancés» l'espérance de vie s'est accrue, mais
la société a été déstabilisée,
la vie privée de sens, les hommes ont été livrés
à l'humiliation, la souffrance psychique s'est généralisée
— souffrance qui est également physique dans le tiers monde — et
enfin le monde naturel été gravement détérioré.
Le développement accéléré de la technologie
va empirer les choses et sans aucun doute infliger aux hommes des humiliations
plus graves encore et à la nature de plus grands dommages ; il va
probablement accroître la désagrégation sociale et
la souffrance psychique, et peut-être augmenter la souffrance physique,
même dans les pays «avancés».
2. Le système
industriel-technologique peut survivre, ou il peut s'effondrer. S'il survit,
peut-êtreréussira-t-il finalement à réduire les souffrances
physiques et psychiques, mais ce sera seulement au terme d'une longue et
douloureuse période d'adaptation, et au prix d'une réduction
définitive des hommes, et de beaucoup d'autres organismes vivants,
à l'état de produits manufacturés, simples rouages
de la machine sociale. En outre, si le système survit, on ne pourra
en éviter les conséquences : il n'existe aucun moyen, réforme
ou ajustement, pour l'empêcher de priver les gens de leur dignité
et de leur autonomie.
3. Si le système
s'effondre, les conséquences seront également très
douloureuses, et le seront d'autant plus qu'il se sera étendu et
perfectionné ; s'il doit s'effondrer, mieux vaut donc que ce soit
aussitôt que possible.
4.
Nous préconisons donc une révolution contre le système
industriel. Elle peut être violente ou non, être soudaine ou
s'étaler sur plusieurs décennies. Nous ne pouvons le prédire.
En revanche, nous pouvons énoncer dans leurs grandes lignes les
dispositions que devraient prendre les ennemis du système industriel,
en vue de préparer la voie à une révolution. Ce ne
sera pas une révolution politique. Ce n'est pas aux gouvernements
qu'elle devra s'attaquer, mais aux bases économiques et technologiques
de la société actuelle.
5. Dans ce
texte, nous analyserons seulement quelques-uns des aspects négatifs
inhérents au système industriel-technologique, d'autres seront
évoqués brièvement ou simplement ignorés. Cela
ne signifie pas que nous les minimisions mais, pour des raisons pratiques,
nous devons limiter notre propos aux points qui n'ont pas reçu une
attention suffisante, ou au sujet desquels nous avons quelque chose de
nouveau à dire. Par exemple, les mouvements de défense de
l'environnement et des espaces naturels étant désormais bien
implantés, nous parlerons peu ici de la dégradation de l'environnement
ou de la destruction de la nature sauvage, même si nous leur accordons
une très grande importance.
La psychologie
du progressisme moderne
6.
Presque tout le monde s'accordera à dire que nous vivons dans une
société profondément troublée. Le progressisme
(*)est une des manifestations les plus répandues de la folie de notre
monde ; quelques réflexions à son propos peuvent ainsi servir
d'introduction â l'examen des problèmes de la société
moderne dans son ensemble.
7. Mais qu'est-ce
que le progressisme ? Dans la première moitié du XXe siècle,
on pouvait à peu près identifier le progressisme au socialisme.
Aujourd'hui, les choses sont moins claires, et il est difficile de qualifier
d'un seul mot un mouvement devenu très hétéroclite.
Quand nous parlerons ici des progressistes, nous ferons surtout référence
aux socialistes, aux collectivistes, aux gens «politiquement corrects»,
aux féministes, aux défenseurs des homosexuels et des handicapés,
aux défenseurs des droits des animaux, etc. Mais n'est pas forcément
progressiste celui qui participe à de telles activités ;
nous essayerons de cerner un type psychologique, ou un ensemble de types,
plutôt qu'un mouvement ou une idéologie. Ce que nous entendons
par progressisme sera précisé au cours de notre examen de
la mentalité progressiste (voir également paragraphes 227-230).
8. Même
alors, il semble inévitable que notre conception du progressisme
n'ait pas toute la clarté voulue. Nous essayerons seulement de mettre
en évidence, de manière rapide et approximative, les deux
grandes tendances psychologiques qui sont, selon nous, les caractéristiques
principales du progressisme moderne. Nous ne prétendons aucunement
énoncer toute la vérité sur la mentalité progressiste.
Notre propos s'applique uniquement au progressisme actuel. La question
reste ouverte de savoir s'il vaut également pour les progressistes
du XIXe siècle et du début du XXe siècle.
9. Nous appellerons
ces deux tendances «sentiments d'infériorité»
et «sursocialisation». Les sentiments d'infériorité
caractérisent l'ensemble du progressisme moderne, alors que la sursocialisation
n'en caractérise qu'une partie, mais une partie très
influente.
Sentiments d'infériorité
10. Nous n'entendons
pas «sentiments d'infériorité» au sens strict
du terme, nous parlons plutôt d'un ensemble de traits : autodépréciation,
sentiments d'impuissance, tendances dépressives, défaitisme,
culpabilité, haine de soi, etc. Nous affirmons que les progressistes
d'aujourd'hui sont portés à présenter ces traits,
qui peuvent être plus ou moins réprimés, mais qui sont
déterminants dans l'orientation du progressisme moderne.
11. Lorsqu'un
individu juge dépréciatifs presque tous les propos tenus
sur lui — ou sur les groupes auxquels il s'identifie — nous pouvons dire
qu'il nourrit un sentiment d'infériorité ou de dépréciation
de soi. C'est une attitude fréquente chez ceux qui militent
en faveur des droits des minorités, qu'ils appartiennent ou non
aux communautés qu'ils défendent. Ils sont particulièrement
susceptibles sur les mots désignant les minorités. Les termes
«nègre», «oriental», «handicapé»,
ou «nana» désignant un Africain, un Asiatique, un infirme
ou une femme n'avaient pas à l'origine de connotation péjorative.
«Nana» et «gonzesse» étaient presque les
équivalents féminins de «gars», «mec»
ou «type». Ce sont les militants eux-mêmes qui leur ont
donné un sens péjoratif. Quelques défenseurs des droits
des animaux vont jusqu'à rejeter le terme «animal domestique»
et insistent pour le remplacer par «compagnon animal». Les
anthropologues progressistes se donnent beaucoup de mal pour éviter
le moindre propos dépréciatif sur les peuples primitifs.
Ils veulent désormais les appeler des «peuples sans écriture».
Ils réagissent de façon presque paranoïaque à
tout ce qui pourrait suggérer qu'une culture primitive est inférieure
à la nôtre. (Nous ne voulons pas dire qu'elles le sont.
Nous mentionnons simplement le fait que les anthropologues sont très
chatouilleux sur ce point.)
12. Les plus
sensibles au langage «politiquement incorrect» ne sont ni le
Noir du ghetto, ni l'immigré asiatique, ni la femme battue,
ni la personne handicapée ; il s'agit plutôt d'une minorité
de militants dont la plupart n'appartiennent à aucun groupe «opprimé»,
mais viennent des couches privilégiées de la société.
Le bastion du «politiquement correct» se trouve dans les universités,
en majorité chez les professeurs, blancs, de sexe masculin, hétérosexuels,
issus de la classe moyenne, avec emploi fixe et bon salaire.
13. De nombreux
progressistes font leurs les problèmes des groupes qui paraissent
faibles (les femmes), historiquement vaincus (les Indiens d'Amérique),
répulsifs (les homosexuels) ou inférieurs d'une quelconque
façon. Ce sont eux qui pensent que ces groupes sont inférieurs
et c'est précisément à cause de cela qu'ils s'identifient
à eux, même s'ils ne s'avouent jamais de tels sentiments.
(Nous ne voulons pas dire que les femmes, les Indiens, etc., sont inférieurs,
nous relevons seulement un trait de la psychologie progressiste.)
14. Les féministes
sont vraiment rongées par la crainte que les femmes ne soient
pas aussi fortes et aussi compétentes que les hommes, et cherchent
désespérément à prouver qu'elles le sont.
15. Les progressistes
ont tendance à haïr tout ce qui renvoie une image de force,
d'habileté et de réussite. Ils détestent les �tats-Unis,
la civilisation occidentale, les Blancs de sexe masculin et la rationalité.
Mais les raisons invoquées ne correspondent pas vraiment à
leurs motivations réelles. Ils prétendent détester
l'occident parce qu'il est belliqueux, impérialiste, sexiste, ethnocentrique,
etc., mais lorsque ces défauts se manifestent dans les pays socialistes
ou chez les peuples primitifs, ils leur trouvent mille excuses ou, au mieux,
les admettent du bout des lèvres; alors qu'ils dénoncent
avec
empressement,et souvent en les exagérant, ces mêmes défauts
dans la civilisation occidentale. Cela démontre qu'en réalité
ils détestent les �tats-Unis et la civilisation occidentale
en raison de leur force et de leur réussite.
16. Des locutions
comme «confiance en soi», «indépendance d'esprit»,
«initiative», «esprit d'entreprise» ou «optimisme»
ont peu de place dans le vocabulaire progressiste de gauche. Le progressiste
est anti-individualiste et procollectiviste. Il demande à la société
de résoudre les problèmes des individus et de les prendre
en charge. Il n'a pas confiance en ses propres capacités à
résoudre ses problèmes et à satisfaire ses besoins.
Il est opposé à la notion de compétition parce que,
dans le fond, il se sent minable.
17. Les formes
d'art prisées par les intellectuels progressistes modernes sont
caractérisées par le sordide, l'échec et le désespoir.
Ou bien encore elles prennent une tournure orgiaque, rejetant tout contrôle
rationnel, comme s'il n'y avait plus aucun espoir de parvenir rationnellement
à quoi que ce soit, comme s'il ne restait plus qu'à s'immerger
dans les sensations du moment.
18. Les philosophes
progressistes modernes dévalorisent la raison, la science, la réalité
objective et assurent que tout est culturellement relatif. I1 est vrai
que l'on peut légitimement s'interroger sur les fondements de la
connaissance scientifique et se demander si le concept de réalité
objective peut être défini, et comment. Mais les philosophes
progressistes sont loin d'être des logiciens à tête
froide analysant les fondements du savoir. Ils sont profondément
et émotionnellement impliqués dans leurs attaques contre
la vérité et la réalité, qu'ils mènent
selon leurs propres besoins psychologiques. Pour une part, elles sont un
exutoire à leur agressivité et, dans la mesure où
elles ont du succès, cela satisfait leur instinct de puissance.
Plus profondément, les progressistes détestent la science
et la rationalité parce qu'elles font la différence entre
des opinions vraies (donc vouées à la réussite, supérieures)
ou fausses (donc vouées à l'échec, inférieures).
Le sentiment d'infériorité de ces gens est si fort qu'ils
ne supportent aucune classification introduisant une hiérarchie
des valeurs. Cela explique aussi pourquoi beaucoup d'entre eux rejettent
le concept de maladie mentale ou la validité de la mesure du QI.
Ils sont hostiles aux explications génétiques des capacités
ou du comportement humains parce que de telles explications font apparaître
des inégalités entre les gens. Ils préfèrent
rendre la société responsable de la disparité entre
les individus. Si quelqu'un est «inférieur», ce n'est
pas sa faute mais celle de la société, qui ne l'a pas élevé
comme il faut.
19.
Le progressiste n'entre pas dans la catégorie des gens que leurs
sentiments d'infériorité rendent vantards, égocentriques,
brutaux, portés à se mettre en avant en écrasant les
autres. De telles personnes n'ont pas totalement perdu confiance en elles
; elles doutent d'elles-mêmes, mais cherchent néanmoins à
devenir fortes, et ce décalage entraîne chez elles un comportement
déplaisant (1). Le progressiste est tombé
trop bas pour cela. Son sentiment d'infériorité est tellement
ancré qu'il ne peut pas s'imaginer fort et doté d'une valeur
propre. Cela explique son goût pour le collectivisme : il se sent
fort uniquement en tant que membre d'une grande organisation ou d'un
mouvement de masse.
20. Notez les
tendances masochistes des tactiques progressistes : protester en s'allongeant
devant des voitures, provoquer intentionnellement les policiers ou les
racistes pour s'en faire maltraiter, etc. Ces tactiques peuvent être
souvent efficaces, mais de nombreux militants les utilisent non pas comme
moyens, mais parce qu'ils préfèrent les tactiques
masochistes. La haine de soi est un trait de caractère typique du
progressiste.
21.
Les progressistes prétendent que leur militantisme est fondé
sur la compassion ou les principes moraux. Ces derniers jouent effectivement
un rôle chez le progressiste de type «sursocialisé»,
mais ni la compassion ni les principes moraux ne suffisent à expliquer
l'activisme des progressistes. L'agressivité et le goût du
pouvoir sont des composantes bien trop importantes de leur comportement.
Nombre de leurs actions ne sont d'ailleurs pas calculées rationnellement
en vue d'aider les gens qu'elles sont censées soutenir. Par exemple,
si on pense que «l'action positive» est bonne pour les Noirs,
est-il sensé de la réclamer en termes agressifs ou dogmatiques
? Il serait certainement plus judicieux de trouver une approche diplomatique
et conciliatrice, en faisant des concessions au moins verbales et symboliques
aux Blancs qui trouvent discriminatoire l'action positive. Mais une telle
approche ne saurait satisfaire les besoins émotionnels des progressistes.
Aider les Noirs n'est pas leur véritable but. Les problèmes
raciaux leur servent de justification pour exprimer leur propre agressivité
et leur désir frustré de pouvoir. En fait, ils nuisent aux
Noirs, parce que leur attitude hostile à l'égard de la majorité
blanche tend à exacerber la haine raciale.
22. Si notre
société n'avait plus de problèmes sociaux, les progressistes
en inventeraient afin d'avoir un prétexte pour faire du foin.
23. Nous insistons
sur le fait que ce qui précède ne prétend pas être
une description valant pour chaque individu progressiste. C'est seulement
l'esquisse d'une tendance générale.
Sursocialisation
24. Les psychologues
utilisent le terme de «socialisation» pour désigner
le processus d'apprentissage par lequel on fait passer les enfants, afin
qu'ils pensent et qu'ils agissent comme l'exige la société.
Une personne est dite bien socialisée, lorsqu'elle adhère
au code moral de cette société et s'y intègre efficacement.
Il peut paraître insensé de parler de sursocialisation dans
le cas de nombreux progressistes de gauche, puisqu'ils sont perçus
comme des rebelles. Cela est pourtant justifié ; de nombreux progressistes
ne sont pas aussi révoltés qu'ils le paraissent.
25.
Le code moral de notre société est tellement exigeant que
personne ne peut penser, ressentir ou agir de manière entièrement
morale. Par exemple, nous sommes supposés ne haïr personne,
et pourtant chacun de nous en vient à haïr quelqu'un à
un moment ou à un autre, qu'il se l'avoue ou non. Certains sont
tellement socialisés que l'effort pour penser, ressentir et agir
selon les règles morales leur pèse continuellement. Pour
échapper aux sentiments de culpabilité, ils doivent se leurrer
sans cesse sur leurs propres mobiles et trouver des explications morales
à des sentiments et à des actions qui, en réalité,
ont une autre origine. Nous définissons ces gens comme sursocialisés
(2).
26. La sursocialisation
peut conduire à l'autodépréciation, à un sentiment
d'impuissance, au défaitisme, à la culpabilité, etc.
Un des moyens les plus efficaces pour socialiser un enfant est de l'amener
à avoir honte d'actions ou de paroles allant contre les attentes
de la société. Si cela est poussé trop loin, ou si
un enfant est particulièrement impressionnable, il finira par avoir
honte de lui-même. En outre, la pensée et le comportement
d'une personne sursocialisée sont plus inhibés par les contraintes
sociales que ceux d'un individu moins conditionné. La plupart des
gens ont fréquemment des comportements répréhensibles
: ils mentent, commettent de petits larcins, enfreignent le code de la
route, tirent au flanc au travail, détestent un voisin, déblatèrent
sur les autres ou manœuvrent pour supplanter un collègue. Un individu
sursocialisé ne peut pas se le permettre, ou alors cela provoque
chez lui un sentiment de honte et de haine de lui-même. Il ne peut
même pas avoir, sans culpabilité, d'idées ou de sentiments
contraires à la morale dominante ; il ne peut pas se laisser aller
à des pensées «malpropres». Et la socialisation
n'est pas seulement affaire de morale ; nous sommes socialisés pour
nous conformer à de nombreuses normes de conduite ne relevant pas
de la morale. La personne sursocialisée est ainsi tenue psychologiquement
en laisse et passe toute sa vie à suivre le chemin tracé
par la société ; il en résulte une sensation de contrainte
et d'impuissance qui pèse sur elle comme un fardeau. Nous affirmons
que la sursocialisation est l'une des plus cruelles tortures que les hommes
s'infligent mutuellement.
27.
Une partie très importante et influente du progressisme moderne
est sursocialisée, et cette sursocialisation détermine à
bien des égards ses orientations. Les progressistes sursocialisés
sont en général des intellectuels ou des individus appartenant
à la «bourgeoisie». Notez que les intellectuels universitaires
(3)constituent à la fois le secteur le plus fortement socialisé
et le plus progressiste de notre société.
28.
Le progressiste sursocialisé cherche à se débarrasser
de sa laisse psychologique et à affirmer son autonomie en se rebellant.
Mais il est en général trop faible pour s'opposer aux valeurs
fondamentales de la société. D'une manière générale,
ses buts n'entrent pas en conflit avec la morale dominante. Au contraire,
le progressiste s'empare d'un grand principe moral, en fait son cheval
de bataille, et accuse ensuite l'ensemble de la société de
le bafouer : égalité des races, des sexes, aide aux démunis,
pacifisme, non-violence, liberté d'expression, protection des animaux
et, plus profondément, devoir individuel de servir la société,
et devoir de la société de prendre l'individu en charge.
Toutes ces valeurs sont depuis longtemps enracinées dans notre société
ou du moins dans les classes moyenne et supérieure (4).
Elles sont explicitement ou implicitement exprimées ou présupposées
par les médias ou dans le système éducatif. Les progressistes,
surtout ceux de type sursocialisé, ne les remettent généralement
pas en cause, mais expliquent leur hostilité envers la société
en affirmant,
à plus ou moins juste titre, qu'elle ne respecte pas ces principes.
29.
Voici une illustration de la manière dont le progressiste sursocialisé
montre son attachement réel aux conventions dominantes, alors qu'il
prétend s'y opposer. Nombreux sont ceux qui militent en faveur de
«l'action positive», pour l'accession des Noirs à des
métiers prestigieux, pour une meilleure éducation dans des
écoles noires mieux financées. Ils considèrent le
mode de vie de la «sous-classe» noire comme une injustice et
veulent intégrer les Noirs dans le système, en faire des
cadres, des juristes, des scientifiques, en tout point semblables aux Blancs
de la classe moyenne. Ils répondront que pour rien au monde ils
ne veulent faire de l'homme noir une copie de l'homme blanc, qu'ils veulent
au contraire préserver la culture afro-américaine. Mais en
quoi consiste au juste une telle préservation ? Elle se réduit
pour l'essentiel au fait de manger des plats traditionnels noirs, d'écouter
de la musique noire, de s'habiller à la mode noire et de fréquenter
une église pour Noirs ou une mosquée. En d'autres termes,
cette culture ne peut s'exprimer que superficiellement. Sur tous les points
essentiels,ils veulent que les Noirs adoptent les idéaux
de la classe moyenne blanche. Ils veulent leur faire étudier les
disciplines techniques, qu'ils deviennent des cadres ou des scientifiques,
qu'ils fassent carrière pour prouver que les Noirs sont aussi performants
que les Blancs, que les parents noirs soient «responsables»,
que la gangs noirs deviennent non violents, etc. Mais ce sont justement
là les valeurs du système industriel-technologique, qui se
contrefout du genre de musique qu'un homme écoute, du style de vêtements
qu'il porte ou de sa religion, aussi longtemps qu'il suit des études,
qu'il exerce un métier respectable, qu'il grimpe dans l'échelle
sociale, qu'il se comporte en parent «responsable», qu'il est
non violent, etc. En réalité, et bien qu'il s'en défende,
le progressiste sursocialisé veut que l'homme noir s'intègre
au système et qu'il en adopte les valeurs.
30. Nous n'affirmons
pas que les progressistes, même sursocialisés, ne se rebellent
jamaiscontre les valeurs fondamentales de notre société. Ils le
font évidemment quelquefois. Certains d'entre eux, en s'engageant
dans des actions violentes, ont même remis là en cause un
des principes fondamentaux de notre société. De leur propre
aveu, la violence est pour eux une forme de «libération».
En d'autres termes, en usant de violence, ils brisent le carcan psychologique
dans lequel ils furent élevés. Parce qu'ils sont sursocialisés,
ils se sentent plus prisonniers que d'autres ; d'où leur désir
de se libérer. Mais ils justifient en général leur
révolte dans les termes de la morale dominante. S'ils usent de moyens
violents, ils disent se battre contre le racisme, ou quelque chose d'approchant.
31. Nous savons
que cette description schématique de la psychologie progressiste
peut susciter beaucoup d'objections. La réalité est plus
complexe, et il faudrait plusieurs volumes pour en faire un inventaire
détaillé, à supposer que toutes les données
soient disponibles. Nous avons simplement voulu en indiquer les deux tendances
principales.
32. Les problèmes
du progressiste font comprendre les problèmes de la société
dans son ensemble. La dépréciation de soi, les tendances
dépressives et le défaitisme ne lui sont pas réservés.
Quoique ces traits soient vraiment remarquables chez lui, ils sont également
très répandus ailleurs. Et la société actuelle
s'efforce de nous socialiser plus qu'aucune autre ne l'avait fait jusque-là.
Au point que des experts nous expliquent comment il faut manger, prendre
de l'exercice, faire l'amour, élever nos enfants, etc.
Le processus
d'auto-accomplissement
33.
Les êtres humains ont le besoin, sans doute biologique, de quelque
chose que nous appellerons le «processus d'auto-accomplissement (*)».
I1 s'agit d'un besoin voisin du besoin de puissance, dont l'existence est
largement reconnue, sans que ce soit exactement la même chose. Ce
processus d'auto-accomplissement comporte quatre composantes. Nous nommerons
but, effort et réalisation les trois composantes les plus aisément
identifiables — tout le monde a besoin de buts qui exigent des efforts
pour être atteints, et de réussir à en atteindre au
moins quelque uns. La quatrième composante est plus délicate
à définir et n'est peut-être pas indispensable à
tout le monde ; il s'agit de l'autonomie, dont nous parlerons plus loin
(paragraphes 42-44).
34. Prenons
le cas d'un homme à qui il suffit de désirer quelque chose
pour l'obtenir. Un tel homme a du pouvoir, mais de sérieux problèmes
psychologiques apparaîtront chez lui. Au début, il s'amusera
beaucoup, mais petit à petit il connaîtra l'ennui et le découragement.
Il peut même devenir cliniquement dépressif. L'histoire montre
que les aristocraties oisives finissent par sombrer dans la décadence.
Contrairement aux aristocraties guerrières qui doivent combattre
pour se maintenir au pouvoir, les aristocraties oisives et insouciantes
terminent dans la langueur, l'hédonisme et la dépression,
même lorsqu'elles détiennent le pouvoir. Ce qui montre que
le pouvoir n'est pas tout : il faut avoir des buts en fonction desquels
l'exercer.
35. Tout le
monde a des buts ; ne serait-ce que ceux liés aux nécessités
de la survie : nourriture, eau, vêtements et habitat adaptés
au climat. Mais l'aristocratie oisive n'a besoin de faire aucun effort
pour obtenir tout cela. D'où son ennui et sa démoralisation.
36. Ne pas
atteindre certains buts peut conduire à la mort, s'ils se rapportent
à des nécessités physiques, et sinon à la frustration,
si le fait d'y échouer ne compromet pas la survie. Passer toute
une vie sans pouvoir jamais atteindre aucun de ses buts mène au
défaitisme, à la dépréciation de soi ou à
la dépression.
37. Pour éviter
de sérieux problèmes psychologiques, un homme doit donc se
donner des buts qui supposent des efforts pour être atteints, et
il doit connaître un minimum de succès dans la poursuite de
ses buts.
Les activités
de substitution
38. Pour autant
les aristocrates oisifs ne sombrent pas tous dans l'ennui ou la démoralisation.
L'empereur Hirohito, par exemple, au lieu de se réfugier dans un
hédonisme décadent, s'est intéressé à
la biologie marine, domaine où il se distingua. Quand les gens peuvent
satisfaire sans efforts leurs besoins physiques, ils s'inventent souvent
des objectifs artificiels, auxquels ils consacrent la même énergie,
avec le même investissement émotionnel que s'il s'agissait
d'assurer leur survie. Les aristocrates de l'Empire romain avaient ainsi
des ambitions littéraires ; de nombreux aristocrates ont consacré
beaucoup de temps et d'énergie à chasser, alors qu'ils ne
manquaient certainement pas de nourriture ; d'autres rivalisaient dans
l'étalage de leurs richesses ; et quelques-uns, comme Hirohito,
se sont tournés vers la science.
39. Nous utiliserons
l'expression «activité de substitution» pour désigner
une activité dirigée vers un but artificiel que les gens
se donnent à seule fin d'avoir un but quelconque à poursuivre,
et surtout pour le sentiment de «réalisation» qu'ils
retirent de cette activité. Voici une règle simple
pour identifier les activités de substitution. Soit un individu
consacrant beaucoup de temps et d'énergie à atteindre un
but quelconque ; demandez vous ceci : s'il devait les consacrer à
satisfaire ses besoins biologiques, et que cet effort mobilise ses facultés
physiques et mentales de manière intéressante et variée,
souffrirait-il vraiment de ne pas atteindre cet autre but qu'il s'était
fixé ? Si la réponse est non, il s'agit alors d'une activité
de substitution. Les travaux d'Hirohito sur la biologie marine entrent
manifestement dans cette catégorie ; il est en effet certain que
s'il avait dû consacrer son temps à des tâches intéressantes
et non scientifiques pour satisfaire aux nécessités
de la vie, il ne se serait pas senti diminué de ne pas tout connaître
de l'anatomie et de la vie des animaux marins. En revanche, la recherche
du plaisir sexuel et de l'amour, par exemple, n'est pas une activité
de substitution, parce que la plupart des gens, aussi satisfaisante que
soit leur vie par ailleurs, se sentiraient mutilés si leur existence
se déroulait sans relations amoureuses. (Mais la recherche frénétique
et forcenée du plaisir sexuel peut être une activité
de substitution.)
40. Dans la
société industrielle moderne, la satisfaction des besoins
matériels ne requiert qu'un minimum d'efforts. Il suffit de suivre
une formation qui dispense un petit savoir-faire technique, puis d'arriver
à l'heure au travail et de déployer le peu d'effort nécessaire
pour conserver ce travail. Une intelligence moyenne et, par-dessus tout,
la soumission : voilà tout ce que la société
demande, ensuite de quoi elle prendra soin de vous, depuis le berceau jusqu'à
la tombe. (Certes, il existe bien une sous-classe à laquelle on
ne garantit pas la satisfaction de ses besoins matériels, mais nous
parlons ici de la majorité des gens.) Il n'est donc pas surprenant
que la société moderne soit encombrée d'activités
de substitution. En font partie les travaux scientifiques, l'exploit sportif,
l'action humanitaire, la création artistique et littéraire,
la réussite professionnelle, l'accumulation d'argent et de
biens matériels en telle quantité qu'ils cessent de procurer
une quelconque satisfaction physique, et l'activisme social lorsqu'il n'est
pas vital pour le militant lui-même, comme dans le cas des activistes
blancs qui se battent pour les droits des minorités non blanches.
Ce ne sont pas toujours de pures activités de substitution, puisqu'elles
n'ont pas forcément pour seul motif le simple besoin d'avoir un
but. Le travail scientifique peut s'expliquer en partie par la soif de
prestige, la création artistique par le besoin d'exprimer des émotions,
l'activité militante par l'agressivité. Mais ces activités
sont dans de nombreux cas des activité de substitution. La
plupart des scientifiques, par exemple, diront probablement que «l'épanouissement»
qu'ils trouvent dans leur travail est plus important que le prestige ou
que l'argent qu'ils en retirent.
41.
Pour beaucoup, si ce n'est pour la majorité, les activités
de substitution sont en réalité moins satisfaisantes que
ne le serait la poursuite de buts authentiques — c'est-à-dire de
buts qui existeraient même si le besoin d'auto-accomplissement n'était
pas frustré. La preuve en est que dans la plupart des cas, les gens
profondément impliqués dans ces activités de substitution
ne sont jamais satisfaits, jamais tranquilles. Ainsi, celui qui gagne de
l'argent lutte constamment pour accroître sa fortune. A peine a-t-il
résolu un problème que le scientifique s'attaque à
un autre. Le coureur de fond cherche à courir toujours plus vite,
toujours plus loin. De nombreuses personnes se livrant à des activités
de substitution diront qu'elles en retirent un plus grand sentiment de
réalisation que de l'activité «banale» de pourvoir
à leurs besoins biologiques, mais c'est parce que, dans notre société,
l'effort nécessaire pour satisfaire ceux-ci est devenu quelque chose
d'insignifiant. Qui plus est, les gens ne satisfont pas leurs besoins biologiques
de façon autonome, mais en fonctionnant comme des rouages d'une
énorme machine sociale. En revanche, ils conservent généralement
une grande autonomie dans leurs activités de substitution.
L'autonomie
42.
L'autonomie, en tant qu'élément constitutif de l'auto-accomplissement,
n'est peut-être pas indispensable à tout le monde. Mais la
plupart des gens en ont plus ou moins besoin dans la poursuite de leurs
buts. Ils veulent déployer leurs efforts à leur propre initiative,
sous leur direction et leur contrôle. Cela dit, il n'est pas indispensable
que ce soit en tant qu'individus isolés ; il suffit le plus souvent
que ce soit au sein d'un petit groupe où ils puissent prendre l'initiative
d'une activité et en garder la direction et le contrôle. La
recherche d'un auto-accomplissement peut ainsi être menée
par une demi-douzaine d'individus discutant ensemble d'un projet et unissant
leurs efforts pour le réaliser. En revanche, ils en seront frustrés
s'ils travaillent sous des ordres impératifs venus d'en haut, ne
laissant place ni à l'autonomie, ni à l'initiative. Il en
va de même lorsque les décisions collectives sont prises dans
un groupe trop étendu pour que le rôle de chacun ait une signification
quelconque (5).
43. Certains
individus ne semblent avoir qu'un besoin réduit d'autonomie. ou
bien leur instinct de puissance est faible, ou bien ils le satisfont en
s'identifiant à quelque organisation puissante dont ils sont membres.
Et puis il y a les imbéciles, les animaux humains qui semblent se
satisfaire d'un sentiment purement physique de leur puissance (le bon soldat,
qui acquiert ce sentiment en développant des capacités militaires
qu'il met aveuglément au service de ses supérieurs).
44.
Mais pour la plupart, c'est grâce à l'auto-accomplissement
— avoir un but et l'atteindre par un effort autonome — que s'acquièrent
estime de soi, confiance et sentiment de puissance. Pour quiconque n'a
pas l'occasion de mener à bien le processus d'auto-accomplissement,
les conséquences, qui dépendent de l'individu et de la manière
dont ce processus est perturbé, sont l'ennui, la démoralisation,
la dépréciation de soi, les sentiments d'infériorité,
le défaitisme, la dépression, l'anxiété, la
culpabilité, la frustration, l'hostilité, la violence envers
sa femme ou son enfant, l'hédonisme insatiable, les déviations
sexuelles, les troubles du sommeil ou de l'appétit, et ainsi de
suite (6).
Les causes des
problèmes sociaux
45. Tous ces
symptômes peuvent certes exister dans n'importe quel type de société,
mais ils sont produits massivement par les sociétés industrielles
modernes. Nous ne sommes pas les premiers à dire que le monde actuel
semble devenir fou. Cela n'est pas naturel et normal pour une société
humaine. Il y a de bonnes raisons de penser que l'homme primitif souffrait
moins du stress et de la frustration que l'homme moderne, et qu'il était
plus satisfait de son mode de vie. Il est vrai que tout n'était
pas délices et splendeurs dans les sociétés primitives.
Le viol était courant chez les aborigènes d'Australie, et
les travestis n'étaient pas rares dans certaines tribus d'Indiens
d'Amérique. Mais il est certain qu'en général les
problèmes évoqués au paragraphe précédent
étaient beaucoup moins répandus chez les primitifs.
46. Nous voyons
la cause des problèmes sociaux et psychologiques des sociétés
modernes dans le fait qu'elles imposent des conditions de vie radicalement
différentes de celles qui ont permis l'évolution de l'espèce
humaine, et des modes de comportement en rupture avec ceux des hommes d'autrefois.
Nous considérons l'impossibilité de poursuivre de façon
satisfaisante son auto-accomplissement comme étant la plus grave
de toutes les conditions de vie anormales que la société
moderne impose aux gens. Mais ce n'est pas la seule. Avant d'en venir à
la perturbation du processus d'auto-accomplissement en tant que cause des
problèmes sociaux, nous allons en examiner quelques autres.
47. Parmi les
conditions anormales présentes dans la société industrielle
moderne, il faut citer la densité excessive de la population, la
séparation de l'homme et de la nature, l'extrême rapidité
des transformations sociales et l'effondrement des petites communautés
naturelles telles que la famille élargie, le village ou la tribu.
48. Personne
n'ignore que la promiscuité provoque le stress et l'agressivité.
L'actuel niveau d'entassement, la séparation de l'homme et de son
milieu naturel résultent du progrès technologique. Toutes
les sociétés préindustrielles étaient à
prédominance rurale. La révolution industrielle a énormément
accru la taille des villes et augmenté le nombre de gens qui y vivent,
et l'agriculture industrielle a permis d'atteindre une densité de
population inconnue jusqu'alors. (De plus, la technologie aggrave les conséquences
de la promiscuité en donnant aux gens la possibilité de nuire
à leurs semblables. Par exemple, tout un arsenal d'appareils bruyants
: tondeuses à gazon, postes de radio, motos, etc. Si l'utilisation
de ces engins n'est pas réglementée, les gens qui veulent
la paix et la tranquillité sont excédés par le bruit.
Si leur emploi est limité, les gens qui les utilisent se sentent
frustrés. Mais si ces machines n'avaient jamais été
inventées, il n'y aurait eu ni conflit ni frustration.)
49. La nature,
qui change très lentement, procurait un cadre stable aux sociétés
primitives, et donc un sentiment de sécurité. Dans le monde
moderne, c'est au contraire la société humaine qui domine
la nature, et les changements technologiques modifient rapidement cette
société. Il n'y a donc plus de cadre stable.
50. Les conservateurs
sont idiots : ils se lamentent sur l'effondrement des valeurs traditionnelles
mais s'enthousiasment pour le progrès technique et la croissance
économique. Il ne leur est visiblement jamais venu à l'idée
qu'on ne peut pas opérer de changements rapides et radicaux dans
la technologie et l'économie d'une société sans provoquer
des changements tout aussi rapides dans tous les autres domaines, et que
ces changements détruisent inévitablement les valeurs traditionnelles.
51.
L'effondrement de ces valeurs implique la rupture des liens sociaux qui
assuraient la cohésion des petits groupes traditionnels. Cette destruction
provient également du fait que les conditions modernes exigent souvent
des individus qu'ils déménagent, se séparant ainsi
de leur communauté d'origine. De plus, une société
technologique
doitaffaiblir la famille et les communautés
locales si elle veut fonctionner efficacement ; l'individu doit d'abord
servir le système, et seulement dans un deuxième temps une
communauté restreinte, car si la loyauté pratiquée
au sein des petites communautés était la plus forte,
elles agiraient pour leur propre compte, aux dépens du système.
52.
Supposez qu'un fonctionnaire, ou un cadre d'entreprise, offre un poste
à un parent, un ami ou un coreligionnaire, plutôt qu'à
un individu plus qualifié. Sa «fidélité»
personnelle aura donc supplanté son dévouement au système
et cela s'appelle du «népotisme», ou de la «discrimination»,
deux péchés terribles pour la société moderne.
Les sociétés qui se veulent industrielles sans avoir réussi
à subordonner les solidarités personnelles ou locales au
loyalisme à l'égard du système sont souvent très
inefficaces (voyez l'Amérique latine). Une société
industrielle avancée ne peut tolérer que de petites communautés
émasculées, domptées et transformées en outils
à son service (7).
53. La surpopulation,
le changement rapide et l'effondrement des communautés ont été
largement reconnus comme causes de problèmes sociaux. Mais nous
ne pensons pas qu'ils suffisent à expliquer la multiplication des
problèmes actuels.
54. Quelques
villes préindustrielles étaient très étendues
et très peuplées ; leurs habitants ne semblent pourtant pas
avoir souffert de problèmes psychologiques aussi graves que l'homme
moderne. En revanche, il y a encore aujourd'hui en Amérique des
campagnes peu peuplées et on y rencontre les mêmes problèmes
que dans les villes, même s'ils sont moins aigus. La surpopulation
ne semble donc pas être le facteur décisif.
55. Dans
l'Amérique du XIXe siècle en expansion vers l'Ouest, la mobilité
de la population entraîna sans doute au moins autant qu'aujourd'hui
la dissolution d« familles élargies et des petites communautés.
En fait, de nombreuses familles choisissaient de vivre isolées,
sans voisins à des kilomètres à la ronde ; elles n'appartenaient
à aucune communauté et pourtant cela ne semble pas avoir
occasionné de problèmes particuliers.
56. De
plus, l'Amérique des pionniers connut une transformation très
rapide et très profonde. Un homme pouvait être né et
avoir été élevé dans une cabane en rondins,
à l'écart des lois et de l'ordre, se nourrir essentiellement
de gibier, et se retrouver, à un âge plus avancé, avec
un emploi stable, dans une communauté bien ordonnée et bien
policée. C'était un changement beaucoup plus profond que
celui affectant la vie d'un individu moderne, et cela ne semble pourtant
pas avoir induit de problèmes psychologiques. En fait, la société
américaine du XIXe siècle était confiante et optimiste,
contrairement à celle d'aujourd'hui (8).
57. Nous pensons
que la différence tient au fait que l'homme moderne a la sensation,
largement justifiée, que le changement lui est imposé,
alors que le pionnier du XIXe siècle pensait, lui aussi à
juste titre, que le changement était son œuvre, dû à
sa seule initiative. Il s'installait sur la terre qu'il avait choisie et
y créait une ferme de ses mains. En ce temps-là, un comté
entier pouvait être habité par à peine deux cents personnes
et constituer une entité beaucoup plus isolée et plus autonome
qu'aujourd'hui. Et le pionnier, en tant que membre d'un petit groupe, participait
à la création d'une communauté nouvelle et ordonnée
; on peut se demander si c'était un réel progrès,
mais en tout cas, cela satisfaisait le besoin d'auto-accomplissement.
58. On pourrait
donner d'autres exemples de sociétés dans lesquelles la rapidité
des changements, ou l'absence de liens communautaires, ou même les
deux, n'ont pas provoqué les massives aberrations de comportement
que nous constatons aujourd'hui. Les gens n'ont pas la possibilité
de mener à bien de façon normale leur auto-accomplissement
; voilà selon nous la raison primordiale des problèmes sociaux
et psychologiques. La société moderne n'est pas la seule
où ce processus est perturbé ; il l'a été plus
ou moins dans la plupart sinon dans toutes les sociétés civilisées.
Mais le problème est devenu particulièrement aigu dans la
société industrielle moderne. Le progressisme, surtout dans
sa forme récente (seconde moitié du XXe siècle), est
par certains côtés un symptôme du fait que les individus
sont privés de toute possibilité d'auto-accomplissement.
La perturbation
du processus d'auto-accomplissement dans la société moderne
59. Nous divisons
les aspirations humaines en trois catégories : 1) celles qui peuvent
être satisfaites à l'aide d'un effort minime ; 2) celles qui
peuvent être satisfaites, mais au prix d'efforts sérieux ;
3) celles qui sont impossibles à satisfaire, quels que soient les
efforts fournis. L'auto-accomplissement est le processus qui consiste à
satisfaire les aspirations de la deuxième catégorie. Quant
à celles de la troisième, plus elles sont nombreuses, plus
sont fréquents la frustration, la colère, le défaitisme,
la dépression, etc.
60. Dans la
société industrielle moderne, les aspirations humaines naturelles
sont reléguées dans les première et troisième
catégories, alors que la deuxième catégorie se compose
de plus en plus d'aspirations artificiellement créées.
61.
Dans les sociétés primitives, les besoins matériels
font généralement partie de la deuxième catégorie
: on peut les satisfaire, mais seulement au prix d'un effort soutenu. Les
sociétés modernes tendent, en revanche, à garantir
la survie à tout le monde (9) au prix d'un
effort minimum, de sorte que les besoins matériels se retrouvent
dans la première c