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  Post� le mardi 17 avril 2007 @ 23:20:50 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Écologie�ditions de l'encyclopédie des Nuisances, 1998



Sommaire
Note de l'éditeur
Introduction
La psychologie du progressisme moderne
Sentiments d'infériorité
Sursocialisation
Le processus d'auto-accomplissement
Les activités de substitution
L'autonomie
Les causes des problèmes sociaux
La perturbation du processus d'auto-accomplissement dans la société moderne
Comment certaines personnes s'adaptent
Les mobiles des scientifiques
L'essence de la liberté
Quelques principes historiques
La société industrielle et technologique ne peut pas être réformée
La restriction de la liberté est inévitable dans la société industrielle
Les «mauvais» côtés de la technologie ne peuvent être séparés des «bons»
La technologie est une force sociale plus puissante que l'aspiration à la liberté
Des problèmes sociaux plus simples se sont révélés insolubles
La révolution est plus aisée que la réforme
Le contrôle du comportement humain
L'espèce humaine à la croisée des chemins
La souffrance humaine
L'avenir
La société industrielle et technologique ne peut pas être réformée
Note finale

Notes


Note de l'éditeur

Le 22 janvier 1998, Theodore Kaczynski a reconnu devant un tribunal californien être le terroriste que la police avait dénommé «Unabomber»; et par là même être l'auteur du manifeste — Industrial Society and Its Future — dont «Unabomber» avait obtenu la publication dans la presse, en assurant qu'il cesserait en échange les attentats à la bombe qu'il commettait depuis dix-sept ans. Ces attentats, destinés selon leur auteur à frapper des individus liés à la recherche scientifique ou diversement impliqués dans la promotion du progrès technique, avaient fait trois morts — le propriétaire d'un magasin d'ordinateurs, un cadre d'une compagnie de publicité et le président de la corporation des exploitants forestiers de Californie —, ainsi qu'une vingtaine de blessés. Dénoncé par son frère, qui l'avait reconnu grâce aux indices fournis par le texte du manifeste, Kaczynski avait été arrêté le 3 avril 1996. Lors de son procès, commencé en novembre 1997, le droit d'assurer lui-même sa défense lui fut refusé, le juge invoquant sa «schizophrénie paranoïde» et sa volonté de «manipuler le procès» ; il finit donc par accepter de plaider coupable et fut condamné à la prison à vie.

Dans la lettre que, juste après un dernier attentat, il adressait en avril 1995 au New York Times pour proposer d'abandonner le terrorisme si l'on publiait son texte, Kaczynski écrivait: «Au cours des années, nous avons consacré autant de soin à la mise au point de nos idées qu'à celle de nos bombes, et nous avons maintenant quelque chose d'important à dire.» Après sa démission de l'Université en 1969 (il était maître assistant de mathématiques à Berkeley), il avait commencé par formuler sa critique de la technologie sur un mode naïvement réformiste : cherchant à susciter une campagne pour l'arrêt total de la recherche scientifique, il proposait en 1971 de réclamer l'adoption de lois en interdisant le financement tant public que privé et, pour commencer, de créer une organisation qui défendrait ce programme. On peut trouver un souvenir de cette naïveté dans la critique lucide qu'il en fait, bien revenu de telles illusions, en l995. Mais si les moyens qu'il a ensuite choisis pour poursuivre les mêmes buts ont assuré à son manifeste la publicité qu'il désirait, ils l'ont également affecté d'un certain nombre de défauts qui sont comme le pendant conspiratif de l'irréalisme réformiste-légaliste de sa position antérieure : les perspectives qu'il trace à son espèce de blanquisme (ou bakouninisme) imaginaire sont évidemment d'autant plus floues qu'il n'est pas lui-même parvenu au moindre début d'activité organisée avec d'autres, malgré le sigle pseudo-collectif («FC») qu'il utilise comme signature. Quant aux attentats proprement dits, outre qu'en règle générale ils atteignent rarement ceux qui mériteraient d'en être les victimes et que de toute façon le recours au terrorisme est encore plus inefficace contre la société industrielle qu'il ne l'a jamais été auparavant, on voit que ceux de Kaczynski servent maintenant surtout à occulter le contenu et l'existence même de son texte, auquel il n'a plus du tout été fait allusion pendant la durée du procès, ou seulement au passage, comme à une preuve supplémentaire des obsessions paranoïaques de son auteur.

Si nous avons voulu publier une nouvelle version de Industrial Society and Its future, après celle qui est déjà parue en français *, c'est qu'il nous a semblé que ce texte méritait une traduction moins hâtive et sensationnelle. A qui voudra le lire avec attention, il apparaîtra que l'analyse de Kaczynski va, par son chemin singulier, droit à l'essentiel, et atteint ce qui est bien le centre du système universel de la dépossession : l'extinction de toute liberté individuelle dans la dépendance de chacun vis-à-vis d'une machinerie technique devenue nécessité vitale. I1 fallait donc que ce document puisse rester, et c'est ce que notre édition lui assurera.

* Unabomber, Manifeste: l'avenir de la société industrielle, traduit et présenté par J.-M. Apostolidès, préface d'Annie Le Brun, Jean-Jacques Pauvert aux éditions du Rocher, Paris, 1996.



Introduction

1. Les conséquences de la révolution industrielle ont été désastreuses pour l'humanité. Pour ceux d'entre nous qui vivent dans les pays «avancés» l'espérance de vie s'est accrue, mais la société a été déstabilisée, la vie privée de sens, les hommes ont été livrés à l'humiliation, la souffrance psychique s'est généralisée — souffrance qui est également physique dans le tiers monde — et enfin le monde naturel été gravement détérioré. Le développement accéléré de la technologie va empirer les choses et sans aucun doute infliger aux hommes des humiliations plus graves encore et à la nature de plus grands dommages ; il va probablement accroître la désagrégation sociale et la souffrance psychique, et peut-être augmenter la souffrance physique, même dans les pays «avancés».

2. Le système industriel-technologique peut survivre, ou il peut s'effondrer. S'il survit, peut-êtreréussira-t-il finalement à réduire les souffrances physiques et psychiques, mais ce sera seulement au terme d'une longue et douloureuse période d'adaptation, et au prix d'une réduction définitive des hommes, et de beaucoup d'autres organismes vivants, à l'état de produits manufacturés, simples rouages de la machine sociale. En outre, si le système survit, on ne pourra en éviter les conséquences : il n'existe aucun moyen, réforme ou ajustement, pour l'empêcher de priver les gens de leur dignité et de leur autonomie.

3. Si le système s'effondre, les conséquences seront également très douloureuses, et le seront d'autant plus qu'il se sera étendu et perfectionné ; s'il doit s'effondrer, mieux vaut donc que ce soit aussitôt que possible.

4. Nous préconisons donc une révolution contre le système industriel. Elle peut être violente ou non, être soudaine ou s'étaler sur plusieurs décennies. Nous ne pouvons le prédire. En revanche, nous pouvons énoncer dans leurs grandes lignes les dispositions que devraient prendre les ennemis du système industriel, en vue de préparer la voie à une révolution. Ce ne sera pas une révolution politique. Ce n'est pas aux gouvernements qu'elle devra s'attaquer, mais aux bases économiques et technologiques de la société actuelle.

5. Dans ce texte, nous analyserons seulement quelques-uns des aspects négatifs inhérents au système industriel-technologique, d'autres seront évoqués brièvement ou simplement ignorés. Cela ne signifie pas que nous les minimisions mais, pour des raisons pratiques, nous devons limiter notre propos aux points qui n'ont pas reçu une attention suffisante, ou au sujet desquels nous avons quelque chose de nouveau à dire. Par exemple, les mouvements de défense de l'environnement et des espaces naturels étant désormais bien implantés, nous parlerons peu ici de la dégradation de l'environnement ou de la destruction de la nature sauvage, même si nous leur accordons une très grande importance.

La psychologie du progressisme moderne

6. Presque tout le monde s'accordera à dire que nous vivons dans une société profondément troublée. Le progressisme (*)est une des manifestations les plus répandues de la folie de notre monde ; quelques réflexions à son propos peuvent ainsi servir d'introduction â l'examen des problèmes de la société moderne dans son ensemble.

7. Mais qu'est-ce que le progressisme ? Dans la première moitié du XXe siècle, on pouvait à peu près identifier le progressisme au socialisme. Aujourd'hui, les choses sont moins claires, et il est difficile de qualifier d'un seul mot un mouvement devenu très hétéroclite. Quand nous parlerons ici des progressistes, nous ferons surtout référence aux socialistes, aux collectivistes, aux gens «politiquement corrects», aux féministes, aux défenseurs des homosexuels et des handicapés, aux défenseurs des droits des animaux, etc. Mais n'est pas forcément progressiste celui qui participe à de telles activités ; nous essayerons de cerner un type psychologique, ou un ensemble de types, plutôt qu'un mouvement ou une idéologie. Ce que nous entendons par progressisme sera précisé au cours de notre examen de la mentalité progressiste (voir également paragraphes 227-230).

8. Même alors, il semble inévitable que notre conception du progressisme n'ait pas toute la clarté voulue. Nous essayerons seulement de mettre en évidence, de manière rapide et approximative, les deux grandes tendances psychologiques qui sont, selon nous, les caractéristiques principales du progressisme moderne. Nous ne prétendons aucunement énoncer toute la vérité sur la mentalité progressiste. Notre propos s'applique uniquement au progressisme actuel. La question reste ouverte de savoir s'il vaut également pour les progressistes du XIXe siècle et du début du XXe siècle.

9. Nous appellerons ces deux tendances «sentiments d'infériorité» et «sursocialisation». Les sentiments d'infériorité caractérisent l'ensemble du progressisme moderne, alors que la sursocialisation n'en caractérise qu'une partie, mais une partie très influente.

Sentiments d'infériorité

10. Nous n'entendons pas «sentiments d'infériorité» au sens strict du terme, nous parlons plutôt d'un ensemble de traits : autodépréciation, sentiments d'impuissance, tendances dépressives, défaitisme, culpabilité, haine de soi, etc. Nous affirmons que les progressistes d'aujourd'hui sont portés à présenter ces traits, qui peuvent être plus ou moins réprimés, mais qui sont déterminants dans l'orientation du progressisme moderne.

11. Lorsqu'un individu juge dépréciatifs presque tous les propos tenus sur lui — ou sur les groupes auxquels il s'identifie — nous pouvons dire qu'il nourrit un sentiment d'infériorité ou de dépréciation de soi. C'est une attitude fréquente chez ceux qui militent en faveur des droits des minorités, qu'ils appartiennent ou non aux communautés qu'ils défendent. Ils sont particulièrement susceptibles sur les mots désignant les minorités. Les termes «nègre», «oriental», «handicapé», ou «nana» désignant un Africain, un Asiatique, un infirme ou une femme n'avaient pas à l'origine de connotation péjorative. «Nana» et «gonzesse» étaient presque les équivalents féminins de «gars», «mec» ou «type». Ce sont les militants eux-mêmes qui leur ont donné un sens péjoratif. Quelques défenseurs des droits des animaux vont jusqu'à rejeter le terme «animal domestique» et insistent pour le remplacer par «compagnon animal». Les anthropologues progressistes se donnent beaucoup de mal pour éviter le moindre propos dépréciatif sur les peuples primitifs. Ils veulent désormais les appeler des «peuples sans écriture». Ils réagissent de façon presque paranoïaque à tout ce qui pourrait suggérer qu'une culture primitive est inférieure à la nôtre. (Nous ne voulons pas dire qu'elles le sont. Nous mentionnons simplement le fait que les anthropologues sont très chatouilleux sur ce point.)

12. Les plus sensibles au langage «politiquement incorrect» ne sont ni le Noir du ghetto, ni l'immigré asiatique, ni la femme battue, ni la personne handicapée ; il s'agit plutôt d'une minorité de militants dont la plupart n'appartiennent à aucun groupe «opprimé», mais viennent des couches privilégiées de la société. Le bastion du «politiquement correct» se trouve dans les universités, en majorité chez les professeurs, blancs, de sexe masculin, hétérosexuels, issus de la classe moyenne, avec emploi fixe et bon salaire.

13. De nombreux progressistes font leurs les problèmes des groupes qui paraissent faibles (les femmes), historiquement vaincus (les Indiens d'Amérique), répulsifs (les homosexuels) ou inférieurs d'une quelconque façon. Ce sont eux qui pensent que ces groupes sont inférieurs et c'est précisément à cause de cela qu'ils s'identifient à eux, même s'ils ne s'avouent jamais de tels sentiments. (Nous ne voulons pas dire que les femmes, les Indiens, etc., sont inférieurs, nous relevons seulement un trait de la psychologie progressiste.)

14. Les féministes sont vraiment rongées par la crainte que les femmes ne soient pas aussi fortes et aussi compétentes que les hommes, et cherchent désespérément à prouver qu'elles le sont.

15. Les progressistes ont tendance à haïr tout ce qui renvoie une image de force, d'habileté et de réussite. Ils détestent les �tats-Unis, la civilisation occidentale, les Blancs de sexe masculin et la rationalité. Mais les raisons invoquées ne correspondent pas vraiment à leurs motivations réelles. Ils prétendent détester l'occident parce qu'il est belliqueux, impérialiste, sexiste, ethnocentrique, etc., mais lorsque ces défauts se manifestent dans les pays socialistes ou chez les peuples primitifs, ils leur trouvent mille excuses ou, au mieux, les admettent du bout des lèvres; alors qu'ils dénoncent avec empressement,et souvent en les exagérant, ces mêmes défauts dans la civilisation occidentale. Cela démontre qu'en réalité ils détestent les �tats-Unis et la civilisation occidentale en raison de leur force et de leur réussite.

16. Des locutions comme «confiance en soi», «indépendance d'esprit», «initiative», «esprit d'entreprise» ou «optimisme» ont peu de place dans le vocabulaire progressiste de gauche. Le progressiste est anti-individualiste et procollectiviste. Il demande à la société de résoudre les problèmes des individus et de les prendre en charge. Il n'a pas confiance en ses propres capacités à résoudre ses problèmes et à satisfaire ses besoins. Il est opposé à la notion de compétition parce que, dans le fond, il se sent minable.

17. Les formes d'art prisées par les intellectuels progressistes modernes sont caractérisées par le sordide, l'échec et le désespoir. Ou bien encore elles prennent une tournure orgiaque, rejetant tout contrôle rationnel, comme s'il n'y avait plus aucun espoir de parvenir rationnellement à quoi que ce soit, comme s'il ne restait plus qu'à s'immerger dans les sensations du moment.

18. Les philosophes progressistes modernes dévalorisent la raison, la science, la réalité objective et assurent que tout est culturellement relatif. I1 est vrai que l'on peut légitimement s'interroger sur les fondements de la connaissance scientifique et se demander si le concept de réalité objective peut être défini, et comment. Mais les philosophes progressistes sont loin d'être des logiciens à tête froide analysant les fondements du savoir. Ils sont profondément et émotionnellement impliqués dans leurs attaques contre la vérité et la réalité, qu'ils mènent selon leurs propres besoins psychologiques. Pour une part, elles sont un exutoire à leur agressivité et, dans la mesure où elles ont du succès, cela satisfait leur instinct de puissance. Plus profondément, les progressistes détestent la science et la rationalité parce qu'elles font la différence entre des opinions vraies (donc vouées à la réussite, supérieures) ou fausses (donc vouées à l'échec, inférieures). Le sentiment d'infériorité de ces gens est si fort qu'ils ne supportent aucune classification introduisant une hiérarchie des valeurs. Cela explique aussi pourquoi beaucoup d'entre eux rejettent le concept de maladie mentale ou la validité de la mesure du QI. Ils sont hostiles aux explications génétiques des capacités ou du comportement humains parce que de telles explications font apparaître des inégalités entre les gens. Ils préfèrent rendre la société responsable de la disparité entre les individus. Si quelqu'un est «inférieur», ce n'est pas sa faute mais celle de la société, qui ne l'a pas élevé comme il faut.

19. Le progressiste n'entre pas dans la catégorie des gens que leurs sentiments d'infériorité rendent vantards, égocentriques, brutaux, portés à se mettre en avant en écrasant les autres. De telles personnes n'ont pas totalement perdu confiance en elles ; elles doutent d'elles-mêmes, mais cherchent néanmoins à devenir fortes, et ce décalage entraîne chez elles un comportement déplaisant (1). Le progressiste est tombé trop bas pour cela. Son sentiment d'infériorité est tellement ancré qu'il ne peut pas s'imaginer fort et doté d'une valeur propre. Cela explique son goût pour le collectivisme : il se sent fort uniquement en tant que membre d'une grande organisation ou d'un mouvement de masse.

20. Notez les tendances masochistes des tactiques progressistes : protester en s'allongeant devant des voitures, provoquer intentionnellement les policiers ou les racistes pour s'en faire maltraiter, etc. Ces tactiques peuvent être souvent efficaces, mais de nombreux militants les utilisent non pas comme moyens, mais parce qu'ils préfèrent les tactiques masochistes. La haine de soi est un trait de caractère typique du progressiste.

21. Les progressistes prétendent que leur militantisme est fondé sur la compassion ou les principes moraux. Ces derniers jouent effectivement un rôle chez le progressiste de type «sursocialisé», mais ni la compassion ni les principes moraux ne suffisent à expliquer l'activisme des progressistes. L'agressivité et le goût du pouvoir sont des composantes bien trop importantes de leur comportement. Nombre de leurs actions ne sont d'ailleurs pas calculées rationnellement en vue d'aider les gens qu'elles sont censées soutenir. Par exemple, si on pense que «l'action positive» est bonne pour les Noirs, est-il sensé de la réclamer en termes agressifs ou dogmatiques ? Il serait certainement plus judicieux de trouver une approche diplomatique et conciliatrice, en faisant des concessions au moins verbales et symboliques aux Blancs qui trouvent discriminatoire l'action positive. Mais une telle approche ne saurait satisfaire les besoins émotionnels des progressistes. Aider les Noirs n'est pas leur véritable but. Les problèmes raciaux leur servent de justification pour exprimer leur propre agressivité et leur désir frustré de pouvoir. En fait, ils nuisent aux Noirs, parce que leur attitude hostile à l'égard de la majorité blanche tend à exacerber la haine raciale.

22. Si notre société n'avait plus de problèmes sociaux, les progressistes en inventeraient afin d'avoir un prétexte pour faire du foin.

23. Nous insistons sur le fait que ce qui précède ne prétend pas être une description valant pour chaque individu progressiste. C'est seulement l'esquisse d'une tendance générale.

Sursocialisation

24. Les psychologues utilisent le terme de «socialisation» pour désigner le processus d'apprentissage par lequel on fait passer les enfants, afin qu'ils pensent et qu'ils agissent comme l'exige la société. Une personne est dite bien socialisée, lorsqu'elle adhère au code moral de cette société et s'y intègre efficacement. Il peut paraître insensé de parler de sursocialisation dans le cas de nombreux progressistes de gauche, puisqu'ils sont perçus comme des rebelles. Cela est pourtant justifié ; de nombreux progressistes ne sont pas aussi révoltés qu'ils le paraissent.

25. Le code moral de notre société est tellement exigeant que personne ne peut penser, ressentir ou agir de manière entièrement morale. Par exemple, nous sommes supposés ne haïr personne, et pourtant chacun de nous en vient à haïr quelqu'un à un moment ou à un autre, qu'il se l'avoue ou non. Certains sont tellement socialisés que l'effort pour penser, ressentir et agir selon les règles morales leur pèse continuellement. Pour échapper aux sentiments de culpabilité, ils doivent se leurrer sans cesse sur leurs propres mobiles et trouver des explications morales à des sentiments et à des actions qui, en réalité, ont une autre origine. Nous définissons ces gens comme sursocialisés (2).

26. La sursocialisation peut conduire à l'autodépréciation, à un sentiment d'impuissance, au défaitisme, à la culpabilité, etc. Un des moyens les plus efficaces pour socialiser un enfant est de l'amener à avoir honte d'actions ou de paroles allant contre les attentes de la société. Si cela est poussé trop loin, ou si un enfant est particulièrement impressionnable, il finira par avoir honte de lui-même. En outre, la pensée et le comportement d'une personne sursocialisée sont plus inhibés par les contraintes sociales que ceux d'un individu moins conditionné. La plupart des gens ont fréquemment des comportements répréhensibles : ils mentent, commettent de petits larcins, enfreignent le code de la route, tirent au flanc au travail, détestent un voisin, déblatèrent sur les autres ou manœuvrent pour supplanter un collègue. Un individu sursocialisé ne peut pas se le permettre, ou alors cela provoque chez lui un sentiment de honte et de haine de lui-même. Il ne peut même pas avoir, sans culpabilité, d'idées ou de sentiments contraires à la morale dominante ; il ne peut pas se laisser aller à des pensées «malpropres». Et la socialisation n'est pas seulement affaire de morale ; nous sommes socialisés pour nous conformer à de nombreuses normes de conduite ne relevant pas de la morale. La personne sursocialisée est ainsi tenue psychologiquement en laisse et passe toute sa vie à suivre le chemin tracé par la société ; il en résulte une sensation de contrainte et d'impuissance qui pèse sur elle comme un fardeau. Nous affirmons que la sursocialisation est l'une des plus cruelles tortures que les hommes s'infligent mutuellement.

27. Une partie très importante et influente du progressisme moderne est sursocialisée, et cette sursocialisation détermine à bien des égards ses orientations. Les progressistes sursocialisés sont en général des intellectuels ou des individus appartenant à la «bourgeoisie». Notez que les intellectuels universitaires (3)constituent à la fois le secteur le plus fortement socialisé et le plus progressiste de notre société.

28. Le progressiste sursocialisé cherche à se débarrasser de sa laisse psychologique et à affirmer son autonomie en se rebellant. Mais il est en général trop faible pour s'opposer aux valeurs fondamentales de la société. D'une manière générale, ses buts n'entrent pas en conflit avec la morale dominante. Au contraire, le progressiste s'empare d'un grand principe moral, en fait son cheval de bataille, et accuse ensuite l'ensemble de la société de le bafouer : égalité des races, des sexes, aide aux démunis, pacifisme, non-violence, liberté d'expression, protection des animaux et, plus profondément, devoir individuel de servir la société, et devoir de la société de prendre l'individu en charge. Toutes ces valeurs sont depuis longtemps enracinées dans notre société ou du moins dans les classes moyenne et supérieure (4). Elles sont explicitement ou implicitement exprimées ou présupposées par les médias ou dans le système éducatif. Les progressistes, surtout ceux de type sursocialisé, ne les remettent généralement pas en cause, mais expliquent leur hostilité envers la société en affirmant,
à plus ou moins juste titre, qu'elle ne respecte pas ces principes.

29. Voici une illustration de la manière dont le progressiste sursocialisé montre son attachement réel aux conventions dominantes, alors qu'il prétend s'y opposer. Nombreux sont ceux qui militent en faveur de «l'action positive», pour l'accession des Noirs à des métiers prestigieux, pour une meilleure éducation dans des écoles noires mieux financées. Ils considèrent le mode de vie de la «sous-classe» noire comme une injustice et veulent intégrer les Noirs dans le système, en faire des cadres, des juristes, des scientifiques, en tout point semblables aux Blancs de la classe moyenne. Ils répondront que pour rien au monde ils ne veulent faire de l'homme noir une copie de l'homme blanc, qu'ils veulent au contraire préserver la culture afro-américaine. Mais en quoi consiste au juste une telle préservation ? Elle se réduit pour l'essentiel au fait de manger des plats traditionnels noirs, d'écouter de la musique noire, de s'habiller à la mode noire et de fréquenter une église pour Noirs ou une mosquée. En d'autres termes, cette culture ne peut s'exprimer que superficiellement. Sur tous les points essentiels,ils veulent que les Noirs adoptent les idéaux de la classe moyenne blanche. Ils veulent leur faire étudier les disciplines techniques, qu'ils deviennent des cadres ou des scientifiques, qu'ils fassent carrière pour prouver que les Noirs sont aussi performants que les Blancs, que les parents noirs soient «responsables», que la gangs noirs deviennent non violents, etc. Mais ce sont justement là les valeurs du système industriel-technologique, qui se contrefout du genre de musique qu'un homme écoute, du style de vêtements qu'il porte ou de sa religion, aussi longtemps qu'il suit des études, qu'il exerce un métier respectable, qu'il grimpe dans l'échelle sociale, qu'il se comporte en parent «responsable», qu'il est non violent, etc. En réalité, et bien qu'il s'en défende, le progressiste sursocialisé veut que l'homme noir s'intègre au système et qu'il en adopte les valeurs.

30. Nous n'affirmons pas que les progressistes, même sursocialisés, ne se rebellent jamaiscontre les valeurs fondamentales de notre société. Ils le font évidemment quelquefois. Certains d'entre eux, en s'engageant dans des actions violentes, ont même remis là en cause un des principes fondamentaux de notre société. De leur propre aveu, la violence est pour eux une forme de «libération». En d'autres termes, en usant de violence, ils brisent le carcan psychologique dans lequel ils furent élevés. Parce qu'ils sont sursocialisés, ils se sentent plus prisonniers que d'autres ; d'où leur désir de se libérer. Mais ils justifient en général leur révolte dans les termes de la morale dominante. S'ils usent de moyens violents, ils disent se battre contre le racisme, ou quelque chose d'approchant.

31. Nous savons que cette description schématique de la psychologie progressiste peut susciter beaucoup d'objections. La réalité est plus complexe, et il faudrait plusieurs volumes pour en faire un inventaire détaillé, à supposer que toutes les données soient disponibles. Nous avons simplement voulu en indiquer les deux tendances principales.

32. Les problèmes du progressiste font comprendre les problèmes de la société dans son ensemble. La dépréciation de soi, les tendances dépressives et le défaitisme ne lui sont pas réservés. Quoique ces traits soient vraiment remarquables chez lui, ils sont également très répandus ailleurs. Et la société actuelle s'efforce de nous socialiser plus qu'aucune autre ne l'avait fait jusque-là. Au point que des experts nous expliquent comment il faut manger, prendre de l'exercice, faire l'amour, élever nos enfants, etc.

Le processus d'auto-accomplissement

33. Les êtres humains ont le besoin, sans doute biologique, de quelque chose que nous appellerons le «processus d'auto-accomplissement (*)». I1 s'agit d'un besoin voisin du besoin de puissance, dont l'existence est largement reconnue, sans que ce soit exactement la même chose. Ce processus d'auto-accomplissement comporte quatre composantes. Nous nommerons but, effort et réalisation les trois composantes les plus aisément identifiables — tout le monde a besoin de buts qui exigent des efforts pour être atteints, et de réussir à en atteindre au moins quelque uns. La quatrième composante est plus délicate à définir et n'est peut-être pas indispensable à tout le monde ; il s'agit de l'autonomie, dont nous parlerons plus loin (paragraphes 42-44).

34. Prenons le cas d'un homme à qui il suffit de désirer quelque chose pour l'obtenir. Un tel homme a du pouvoir, mais de sérieux problèmes psychologiques apparaîtront chez lui. Au début, il s'amusera beaucoup, mais petit à petit il connaîtra l'ennui et le découragement. Il peut même devenir cliniquement dépressif. L'histoire montre que les aristocraties oisives finissent par sombrer dans la décadence. Contrairement aux aristocraties guerrières qui doivent combattre pour se maintenir au pouvoir, les aristocraties oisives et insouciantes terminent dans la langueur, l'hédonisme et la dépression, même lorsqu'elles détiennent le pouvoir. Ce qui montre que le pouvoir n'est pas tout : il faut avoir des buts en fonction desquels l'exercer.

35. Tout le monde a des buts ; ne serait-ce que ceux liés aux nécessités de la survie : nourriture, eau, vêtements et habitat adaptés au climat. Mais l'aristocratie oisive n'a besoin de faire aucun effort pour obtenir tout cela. D'où son ennui et sa démoralisation.

36. Ne pas atteindre certains buts peut conduire à la mort, s'ils se rapportent à des nécessités physiques, et sinon à la frustration, si le fait d'y échouer ne compromet pas la survie. Passer toute une vie sans pouvoir jamais atteindre aucun de ses buts mène au défaitisme, à la dépréciation de soi ou à la dépression.

37. Pour éviter de sérieux problèmes psychologiques, un homme doit donc se donner des buts qui supposent des efforts pour être atteints, et il doit connaître un minimum de succès dans la poursuite de ses buts.

Les activités de substitution

38. Pour autant les aristocrates oisifs ne sombrent pas tous dans l'ennui ou la démoralisation. L'empereur Hirohito, par exemple, au lieu de se réfugier dans un hédonisme décadent, s'est intéressé à la biologie marine, domaine où il se distingua. Quand les gens peuvent satisfaire sans efforts leurs besoins physiques, ils s'inventent souvent des objectifs artificiels, auxquels ils consacrent la même énergie, avec le même investissement émotionnel que s'il s'agissait d'assurer leur survie. Les aristocrates de l'Empire romain avaient ainsi des ambitions littéraires ; de nombreux aristocrates ont consacré beaucoup de temps et d'énergie à chasser, alors qu'ils ne manquaient certainement pas de nourriture ; d'autres rivalisaient dans l'étalage de leurs richesses ; et quelques-uns, comme Hirohito, se sont tournés vers la science.

39. Nous utiliserons l'expression «activité de substitution» pour désigner une activité dirigée vers un but artificiel que les gens se donnent à seule fin d'avoir un but quelconque à poursuivre, et surtout pour le sentiment de «réalisation» qu'ils retirent de cette activité. Voici une règle simple pour identifier les activités de substitution. Soit un individu consacrant beaucoup de temps et d'énergie à atteindre un but quelconque ; demandez vous ceci : s'il devait les consacrer à satisfaire ses besoins biologiques, et que cet effort mobilise ses facultés physiques et mentales de manière intéressante et variée, souffrirait-il vraiment de ne pas atteindre cet autre but qu'il s'était fixé ? Si la réponse est non, il s'agit alors d'une activité de substitution. Les travaux d'Hirohito sur la biologie marine entrent manifestement dans cette catégorie ; il est en effet certain que s'il avait dû consacrer son temps à des tâches intéressantes et non scientifiques pour satisfaire aux nécessités de la vie, il ne se serait pas senti diminué de ne pas tout connaître de l'anatomie et de la vie des animaux marins. En revanche, la recherche du plaisir sexuel et de l'amour, par exemple, n'est pas une activité de substitution, parce que la plupart des gens, aussi satisfaisante que soit leur vie par ailleurs, se sentiraient mutilés si leur existence se déroulait sans relations amoureuses. (Mais la recherche frénétique et forcenée du plaisir sexuel peut être une activité de substitution.)

40. Dans la société industrielle moderne, la satisfaction des besoins matériels ne requiert qu'un minimum d'efforts. Il suffit de suivre une formation qui dispense un petit savoir-faire technique, puis d'arriver à l'heure au travail et de déployer le peu d'effort nécessaire pour conserver ce travail. Une intelligence moyenne et, par-dessus tout, la soumission : voilà tout ce que la société demande, ensuite de quoi elle prendra soin de vous, depuis le berceau jusqu'à la tombe. (Certes, il existe bien une sous-classe à laquelle on ne garantit pas la satisfaction de ses besoins matériels, mais nous parlons ici de la majorité des gens.) Il n'est donc pas surprenant que la société moderne soit encombrée d'activités de substitution. En font partie les travaux scientifiques, l'exploit sportif, l'action humanitaire, la création artistique et littéraire, la réussite professionnelle, l'accumulation d'argent et de biens matériels en telle quantité qu'ils cessent de procurer une quelconque satisfaction physique, et l'activisme social lorsqu'il n'est pas vital pour le militant lui-même, comme dans le cas des activistes blancs qui se battent pour les droits des minorités non blanches. Ce ne sont pas toujours de pures activités de substitution, puisqu'elles n'ont pas forcément pour seul motif le simple besoin d'avoir un but. Le travail scientifique peut s'expliquer en partie par la soif de prestige, la création artistique par le besoin d'exprimer des émotions, l'activité militante par l'agressivité. Mais ces activités sont dans de nombreux cas des activité de substitution. La plupart des scientifiques, par exemple, diront probablement que «l'épanouissement» qu'ils trouvent dans leur travail est plus important que le prestige ou que l'argent qu'ils en retirent.

41. Pour beaucoup, si ce n'est pour la majorité, les activités de substitution sont en réalité moins satisfaisantes que ne le serait la poursuite de buts authentiques — c'est-à-dire de buts qui existeraient même si le besoin d'auto-accomplissement n'était pas frustré. La preuve en est que dans la plupart des cas, les gens profondément impliqués dans ces activités de substitution ne sont jamais satisfaits, jamais tranquilles. Ainsi, celui qui gagne de l'argent lutte constamment pour accroître sa fortune. A peine a-t-il résolu un problème que le scientifique s'attaque à un autre. Le coureur de fond cherche à courir toujours plus vite, toujours plus loin. De nombreuses personnes se livrant à des activités de substitution diront qu'elles en retirent un plus grand sentiment de réalisation que de l'activité «banale» de pourvoir à leurs besoins biologiques, mais c'est parce que, dans notre société, l'effort nécessaire pour satisfaire ceux-ci est devenu quelque chose d'insignifiant. Qui plus est, les gens ne satisfont pas leurs besoins biologiques de façon autonome, mais en fonctionnant comme des rouages d'une énorme machine sociale. En revanche, ils conservent généralement une grande autonomie dans leurs activités de substitution.

L'autonomie

42. L'autonomie, en tant qu'élément constitutif de l'auto-accomplissement, n'est peut-être pas indispensable à tout le monde. Mais la plupart des gens en ont plus ou moins besoin dans la poursuite de leurs buts. Ils veulent déployer leurs efforts à leur propre initiative, sous leur direction et leur contrôle. Cela dit, il n'est pas indispensable que ce soit en tant qu'individus isolés ; il suffit le plus souvent que ce soit au sein d'un petit groupe où ils puissent prendre l'initiative d'une activité et en garder la direction et le contrôle. La recherche d'un auto-accomplissement peut ainsi être menée par une demi-douzaine d'individus discutant ensemble d'un projet et unissant leurs efforts pour le réaliser. En revanche, ils en seront frustrés s'ils travaillent sous des ordres impératifs venus d'en haut, ne laissant place ni à l'autonomie, ni à l'initiative. Il en va de même lorsque les décisions collectives sont prises dans un groupe trop étendu pour que le rôle de chacun ait une signification quelconque (5).

43. Certains individus ne semblent avoir qu'un besoin réduit d'autonomie. ou bien leur instinct de puissance est faible, ou bien ils le satisfont en s'identifiant à quelque organisation puissante dont ils sont membres. Et puis il y a les imbéciles, les animaux humains qui semblent se satisfaire d'un sentiment purement physique de leur puissance (le bon soldat, qui acquiert ce sentiment en développant des capacités militaires qu'il met aveuglément au service de ses supérieurs).

44. Mais pour la plupart, c'est grâce à l'auto-accomplissement — avoir un but et l'atteindre par un effort autonome — que s'acquièrent estime de soi, confiance et sentiment de puissance. Pour quiconque n'a pas l'occasion de mener à bien le processus d'auto-accomplissement, les conséquences, qui dépendent de l'individu et de la manière dont ce processus est perturbé, sont l'ennui, la démoralisation, la dépréciation de soi, les sentiments d'infériorité, le défaitisme, la dépression, l'anxiété, la culpabilité, la frustration, l'hostilité, la violence envers sa femme ou son enfant, l'hédonisme insatiable, les déviations sexuelles, les troubles du sommeil ou de l'appétit, et ainsi de suite (6).

Les causes des problèmes sociaux

45. Tous ces symptômes peuvent certes exister dans n'importe quel type de société, mais ils sont produits massivement par les sociétés industrielles modernes. Nous ne sommes pas les premiers à dire que le monde actuel semble devenir fou. Cela n'est pas naturel et normal pour une société humaine. Il y a de bonnes raisons de penser que l'homme primitif souffrait moins du stress et de la frustration que l'homme moderne, et qu'il était plus satisfait de son mode de vie. Il est vrai que tout n'était pas délices et splendeurs dans les sociétés primitives. Le viol était courant chez les aborigènes d'Australie, et les travestis n'étaient pas rares dans certaines tribus d'Indiens d'Amérique. Mais il est certain qu'en général les problèmes évoqués au paragraphe précédent étaient beaucoup moins répandus chez les primitifs.

46. Nous voyons la cause des problèmes sociaux et psychologiques des sociétés modernes dans le fait qu'elles imposent des conditions de vie radicalement différentes de celles qui ont permis l'évolution de l'espèce humaine, et des modes de comportement en rupture avec ceux des hommes d'autrefois. Nous considérons l'impossibilité de poursuivre de façon satisfaisante son auto-accomplissement comme étant la plus grave de toutes les conditions de vie anormales que la société moderne impose aux gens. Mais ce n'est pas la seule. Avant d'en venir à la perturbation du processus d'auto-accomplissement en tant que cause des problèmes sociaux, nous allons en examiner quelques autres.

47. Parmi les conditions anormales présentes dans la société industrielle moderne, il faut citer la densité excessive de la population, la séparation de l'homme et de la nature, l'extrême rapidité des transformations sociales et l'effondrement des petites communautés naturelles telles que la famille élargie, le village ou la tribu.

48. Personne n'ignore que la promiscuité provoque le stress et l'agressivité. L'actuel niveau d'entassement, la séparation de l'homme et de son milieu naturel résultent du progrès technologique. Toutes les sociétés préindustrielles étaient à prédominance rurale. La révolution industrielle a énormément accru la taille des villes et augmenté le nombre de gens qui y vivent, et l'agriculture industrielle a permis d'atteindre une densité de population inconnue jusqu'alors. (De plus, la technologie aggrave les conséquences de la promiscuité en donnant aux gens la possibilité de nuire à leurs semblables. Par exemple, tout un arsenal d'appareils bruyants : tondeuses à gazon, postes de radio, motos, etc. Si l'utilisation de ces engins n'est pas réglementée, les gens qui veulent la paix et la tranquillité sont excédés par le bruit. Si leur emploi est limité, les gens qui les utilisent se sentent frustrés. Mais si ces machines n'avaient jamais été inventées, il n'y aurait eu ni conflit ni frustration.)

49. La nature, qui change très lentement, procurait un cadre stable aux sociétés primitives, et donc un sentiment de sécurité. Dans le monde moderne, c'est au contraire la société humaine qui domine la nature, et les changements technologiques modifient rapidement cette société. Il n'y a donc plus de cadre stable.

50. Les conservateurs sont idiots : ils se lamentent sur l'effondrement des valeurs traditionnelles mais s'enthousiasment pour le progrès technique et la croissance économique. Il ne leur est visiblement jamais venu à l'idée qu'on ne peut pas opérer de changements rapides et radicaux dans la technologie et l'économie d'une société sans provoquer des changements tout aussi rapides dans tous les autres domaines, et que ces changements détruisent inévitablement les valeurs traditionnelles.

51. L'effondrement de ces valeurs implique la rupture des liens sociaux qui assuraient la cohésion des petits groupes traditionnels. Cette destruction provient également du fait que les conditions modernes exigent souvent des individus qu'ils déménagent, se séparant ainsi de leur communauté d'origine. De plus, une société technologique doitaffaiblir la famille et les communautés locales si elle veut fonctionner efficacement ; l'individu doit d'abord servir le système, et seulement dans un deuxième temps une communauté restreinte, car si la loyauté pratiquée au sein des petites communautés était la plus forte,
elles agiraient pour leur propre compte, aux dépens du système.

52. Supposez qu'un fonctionnaire, ou un cadre d'entreprise, offre un poste à un parent, un ami ou un coreligionnaire, plutôt qu'à un individu plus qualifié. Sa «fidélité» personnelle aura donc supplanté son dévouement au système et cela s'appelle du «népotisme», ou de la «discrimination», deux péchés terribles pour la société moderne. Les sociétés qui se veulent industrielles sans avoir réussi à subordonner les solidarités personnelles ou locales au loyalisme à l'égard du système sont souvent très inefficaces (voyez l'Amérique latine). Une société industrielle avancée ne peut tolérer que de petites communautés émasculées, domptées et transformées en outils à son service (7).

53. La surpopulation, le changement rapide et l'effondrement des communautés ont été largement reconnus comme causes de problèmes sociaux. Mais nous ne pensons pas qu'ils suffisent à expliquer la multiplication des problèmes actuels.

54. Quelques villes préindustrielles étaient très étendues et très peuplées ; leurs habitants ne semblent pourtant pas avoir souffert de problèmes psychologiques aussi graves que l'homme moderne. En revanche, il y a encore aujourd'hui en Amérique des campagnes peu peuplées et on y rencontre les mêmes problèmes que dans les villes, même s'ils sont moins aigus. La surpopulation ne semble donc pas être le facteur décisif.

55. Dans l'Amérique du XIXe siècle en expansion vers l'Ouest, la mobilité de la population entraîna sans doute au moins autant qu'aujourd'hui la dissolution d« familles élargies et des petites communautés. En fait, de nombreuses familles choisissaient de vivre isolées, sans voisins à des kilomètres à la ronde ; elles n'appartenaient à aucune communauté et pourtant cela ne semble pas avoir occasionné de problèmes particuliers.

56. De plus, l'Amérique des pionniers connut une transformation très rapide et très profonde. Un homme pouvait être né et avoir été élevé dans une cabane en rondins, à l'écart des lois et de l'ordre, se nourrir essentiellement de gibier, et se retrouver, à un âge plus avancé, avec un emploi stable, dans une communauté bien ordonnée et bien policée. C'était un changement beaucoup plus profond que celui affectant la vie d'un individu moderne, et cela ne semble pourtant pas avoir induit de problèmes psychologiques. En fait, la société américaine du XIXe siècle était confiante et optimiste, contrairement à celle d'aujourd'hui (8).

57. Nous pensons que la différence tient au fait que l'homme moderne a la sensation, largement justifiée, que le changement lui est imposé, alors que le pionnier du XIXe siècle pensait, lui aussi à juste titre, que le changement était son œuvre, dû à sa seule initiative. Il s'installait sur la terre qu'il avait choisie et y créait une ferme de ses mains. En ce temps-là, un comté entier pouvait être habité par à peine deux cents personnes et constituer une entité beaucoup plus isolée et plus autonome qu'aujourd'hui. Et le pionnier, en tant que membre d'un petit groupe, participait à la création d'une communauté nouvelle et ordonnée ; on peut se demander si c'était un réel progrès, mais en tout cas, cela satisfaisait le besoin d'auto-accomplissement.

58. On pourrait donner d'autres exemples de sociétés dans lesquelles la rapidité des changements, ou l'absence de liens communautaires, ou même les deux, n'ont pas provoqué les massives aberrations de comportement que nous constatons aujourd'hui. Les gens n'ont pas la possibilité de mener à bien de façon normale leur auto-accomplissement ; voilà selon nous la raison primordiale des problèmes sociaux et psychologiques. La société moderne n'est pas la seule où ce processus est perturbé ; il l'a été plus ou moins dans la plupart sinon dans toutes les sociétés civilisées. Mais le problème est devenu particulièrement aigu dans la société industrielle moderne. Le progressisme, surtout dans sa forme récente (seconde moitié du XXe siècle), est par certains côtés un symptôme du fait que les individus sont privés de toute possibilité d'auto-accomplissement.

La perturbation du processus d'auto-accomplissement dans la société moderne

59. Nous divisons les aspirations humaines en trois catégories : 1) celles qui peuvent être satisfaites à l'aide d'un effort minime ; 2) celles qui peuvent être satisfaites, mais au prix d'efforts sérieux ; 3) celles qui sont impossibles à satisfaire, quels que soient les efforts fournis. L'auto-accomplissement est le processus qui consiste à satisfaire les aspirations de la deuxième catégorie. Quant à celles de la troisième, plus elles sont nombreuses, plus sont fréquents la frustration, la colère, le défaitisme, la dépression, etc.

60. Dans la société industrielle moderne, les aspirations humaines naturelles sont reléguées dans les première et troisième catégories, alors que la deuxième catégorie se compose de plus en plus d'aspirations artificiellement créées.

61. Dans les sociétés primitives, les besoins matériels font généralement partie de la deuxième catégorie : on peut les satisfaire, mais seulement au prix d'un effort soutenu. Les sociétés modernes tendent, en revanche, à garantir la survie à tout le monde (9) au prix d'un effort minimum, de sorte que les besoins matériels se retrouvent dans la première c


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