* *
Qu�est-ce donc cette P�que socialiste, dont le titre est form� de deux vocables qui devraient, semble-t-il, comme dit Jean-Baptiste, � hurler d�effroi de se voir accoupl�s ? �
Pourquoi la P�que, la P�que, c�r�monie lithurgique et id�aliste, aussi
vieille que l�humanit�, fournit-elle ses rites aux agapes mat�rielles
du socialisme - communiant, d�un pain uniforme, les app�tits attabl�s ?
N�est-ce pas de l�auteur un anachronisme enfantin, que
suspendre telle enseigne au frontispice d�un drame � tendances
ultramodernes, dont le but principal est de donner aux spectateurs
assembl�s de grave enseignements, de hautes et s�rieuses le�ons ?
Ne vous y trompez pas : c�est justement � cause de la
modernit� profonde, essentielle, de son ouvrage, que M. Veyrin a bien
fait de le rattacher aux confarr�ations antiques o�, sous le couvert
des Myst�res, l�homme des jours anciens rompait avec ses �gaux le pain
de la fraternit�, leur distribuait le vin des �nergies sociales.
Dans toutes les religions, sous tous les climats, dans
tous les lieux o� se posa la tente pr�caire des tribus errantes, o�
s��lev�rent les architectures cyclop�ennes des villes ancestrales, le
rite essentiel du repas en commun appara�t en m�me temps que le culte
des morts et se combine avec lui. D�s que les bornes de la cit�, les
limites redoutables sont pos�es, un autel s��l�ve dans le pom�rium o� cuit le repas sacr� partag� entre les vivants et les m�nes des a�eux.
C�est l�universelle eucharistie, dont l�hostie,
alternativement effective ou symbolique, infuse � chacun des
participants quelque chose de sa vertu.
Tant�t c�est l�anthropophagie rituelle si exactement d�crite par Andr� Lef�vre, dans son beau livre des Religions.
En ce cas, l�homme s�approprie les m�rites du sacrifi� : ennemi, parent
ou victime propitiatoire. La force du chef indien revit dans le
guerrier qui l�a scalp� ; le sang des vierges ou des enfants calme la
soif d�voratrice de Moloch, et, d�cha�nant les souffles propices, la
mort d�Iphig�nie guide vers Ilios les trir�mes ach�ennes.
Tant�t c�est la th�ophagie. Le fid�le absorbe le divin
qui se r�sorbe en lui. A l�individu, l�Univers se donne sous les formes
les plus vari�es : s�ma de l�Indou, h�ma du Perse, farine parfum�e de
menthe aux offices �leusiniens de Dyonisos et de Demeter.
Plus le pr�tre se livre � la th�otysie, plus il cro�t
en m�rite ; si bien que les officiants de Zoroastre, selon James
Darmester, se montraient gris la plupart du temps, le jus de
l�accl�pias acide ayant (m�me b�nit) les inconv�nients du vin de
Suresnes ou d�Argenteuil.
II
Quels sont, � pr�sent, les convives que M. �mile Veyrin fait participer � la C�ne d�ind�pendance et de mis�ricorde ?
O� prend-il les socialistes agissants qui, debout sous
la lumi�re nouvelle, entonneront l�hymne du pardon final ? Dans quel
d�cor fera-t-il prof�rer l�absoute humanitaire, ce mot des Albigeois
que, du haut de son b�cher, Jean Huss l�guait au monde comme un
testament supr�me d�esp�rance, de bonheur et de libert� ; ce mot dont
tous nos martyrs, ceux de Chicago, ceux de Monjuich, ceux de Paris
saluaient la lumi�re � venir et que le sublime Angiolillo pressentait
dans les chansons de Germinal : La coupe au peuple !
Ce sera dans une usine, terrain du combat �conomique,
de la lutte quotidienne et sans merci entre les patrons et les
salari�s. Pour annoncer la bonne parole, cet �vangile de douceur auquel
il semble croire, Veyrin ne choisira pas des savants ou des proph�tes.
� Dii majorum gentium � ; un Saint Simon, par
exemple, esprit absolu et utopiste, proph�te initiateur, qui, de son
imp�rieux anc�tre, ami de F�nelon et du � parti des saints �, faisant
de la science une religion, r�vant de concilier l�esprit et la mati�re
et pr�sidant � la r�habilitation de la chair. M. Fourier, une sorte de
Platon confus et b�gue, po�te � sa mani�re, annonciateur de l�harmonie
future, consacrant de verbeux dithyrambes � l�gitimer les passions.
M. Auguste Comte, admirable organisateur dont le g�nie
- ordre et raison - inventa la hi�rarchie des sciences, promulguant
cette v�rit� que toutes les sciences, dans leur ensemble, forment un art : L�ART SOCIAL.
Bien au-dessous de ces Olympiens, nous, comme des
Cyclopes infirmes et robustes, nous martelons un dur m�tal, en nos
laboratoires. Voil� pourquoi Veyrin a localis� sa pi�ce dans la
question ouvri�re, instaur� dans une fabrique son socialisme doux, qui
ne va gu�re au-del� des b�n�fices en participation.
Trois protagonistes occupent, � eux seuls, le drame de
Veyrin. Ce sont, pour ainsi dire, des entit�s philosophiques : le Bon
Patron, le Mauvais Patron et l��g�rie consolatrice du Juste m�connu.
Gilbert Lemonnier, une sorte de Gr�goire Werl�, moins
scrupuleux et n�vropathe que le h�ros d�Ibsen, se ruine pour assurer du
travail � ses ouvriers, pendant une longue crise, et partager sa
fortune � Micheline Mermet, fille naturelle de son p�re d�funt. Ironie
des choses ! Rousselot, le fabricant impitoyable, chr�tien f�roce et
candidat obs�quieux, � cheval sur le code et reluisant aux fins de
mois, pr�cipite dans l�ab�me cette famille, exemplaire de toutes les
vertus.
Mais, par un bienfaisant retour, les ouvriers sauveront
la gloire du patron aim�. Gr�ce au capital, g�n�reusement abandonn� par
Micheline, ils reprendront, � leur compte, les �uvres de leur
pr�d�cesseur. Celui-ci, accus� par ses ennemis de banqueroute
frauduleuse, ne quittera pas la prison infamante que pour manifester sa
louange et tomber mourant au pied de la statue �lev�e en son honneur
par la gratitude publique. M. Veyrin a tr�s justement �lagu� cette fin
optimiste. Il ne faut pas que les �claireurs de l�Humanit� soient
r�compens�s de leur vivant. Outre que l�effort - devant un succ�s
temporel - perdrait de sa beaut�, l�envie pr�serve soigneusement
d�aur�ole quiconque est suspect de dominer sur le commun. Lorsque
Firdouzi re�oit l�or de Mahmoud, son convoi fun�bre est d�j� form�.
Il convient de se r�signer au plan du monde, � la
passion du Juste, sans apoth�ose ni r�surrection. Les dieux obsc�nes et
tragiques de l�Orient : Tammouz, Adonis, Zagreus, - les autres -
meurent le vendredi pour rena�tre le dimanche. La semaine sainte des
Bacchantes s�ach�vent dans un transport d�all�gresse luxurieuse qui,
sur le Tmolos aigu, fait bondir comme un troupeau de louves en amour le
thyase d�cha�n�.
Il n�en est pas ainsi dans notre Occident travailleur et sobre.
Le Caucase de Prom�th�e ou le b�cher d�Hercule :
douleurs injustes, affront imm�rit�s, et le l�che aboiement de la foule
servile, que les bienfaiteurs du monde n�esp�rent pas d�autre loyer. � O justice, � m�re, proclame le Titan riv� � son rocher, c�est pour avoir aim� les Eph�m�res que je souffre ainsi ! �
Toujours ingrats et plus ineptes encore, les hommes
lapideront qui les sert et les dirige. Proph�te, justicier, voyant,
sont � jamais le scandale et l�ex�cration de l�Univers.
Plus tard, quand les os du martyr se r�soudront en
poussi�re, quand la nuit sera faite sur quiconque l�aima, son nom
deviendra le flambeau de l�h�gire humaine, et les races, pieusement, se
passeront, de main en main, la torche de Prom�th�e.
III
Le socialisme d�bonnaire de M. Veyrin promet aux
g�n�rations futures des ruisseaux de lait et de miel, un Eldorado
fleuri d�actions vertueuses et de paroles bienveillantes, mais ne voyez
l� qu�un r�ve de po�te, le jeu d�esprit d�une �me tendre, encline aux
suaves utopies.
En r�alit�, l�av�nement des socialistes serait la
tyrannie la plus abominable qui ait jamais, au profit de l�esp�ce,
martyris� l�individu. La quantit� de despotisme contenu dans les divers
syst�mes pr�conis�s par les ma�tres du socialisme tant fran�ais
qu��trangers, d�passe de beaucoup ce qu�os�rent les despotes les plus
noirs. � Toute protection, - dit Cl�mence Royer - est une oppression. �
Parole qui, des lointains de l�histoire jusqu�� la minute pr�sente, se
r�alise, d��ge en �ge, avec la pr�cision d�un ph�nom�ne cosmique.
Platon, le premier des socialistes, ennemi des institutions libres
d�Ath�nes, ch�ri des plus ignobles tyrans de Sicile, propose le r�gime
des castes, la censure litt�raire et philosophique. Thomas Morus, le
bon ap�tre, l��v�que de l�Utopie, commence par
pers�cuter les h�r�tiques. Campanella, inspirateur de Richelieu,
fondateur des Jacobins de Paris, donne, pour couronnement � sa cit� du Soleil,
le Club de Robespierre, tant sont pareilles les mentalit�s des Jacobins
et celles des Dominicains ! Fourier s�adresse � Bonaparte pour
appliquer son syst�me. Auguste Comte approuve le coup d��tat du
Deux-D�cembre, flagorne l�empereur de Russie, Nicolas, comme ferait un
simple amiral de notre belle France. Il �crit au g�n�ral des J�suites
pour le prier de propager ses doctrines.
Si telle fut la v�sanie de ces grands hommes, quelle
n�est pas l�aberration des �pigones qui concilient la philanthropique
veulerie des bourgeois avec l�intol�rance r�gimentaire de l�ouvrier ? -
� J�sus, dit Ernest Renan, qui avait ses heures de badauderie et de snobisme, J�sus, comme toutes les personnes distingu�es ( !) aimait le peuple. �
Ce fut une erreur, sans doute, car il ne faut pas aimer le peuple en
tant que pl�be ; il faut l�instruire, l�affranchir, le promouvoir �
cette aristocratie que conf�re une existence libre et suffisante, lui
rendre le jeu harmonique des instincts et des facult�s. � Il ne s�agit
point de s�emparer de l��tat pour r�former la soci�t�, mais bien de
r�former la soci�t� pour d�truire l��tat. � Ces mots de Proudhon
condensent pleinement la doctrine anarchiste. Ils r�sument la loi de
ces esprits logiques et ind�pendants, qui ne s�arr�tent pas � mi-chemin
sur la voie des r�formes, et qui savent que, pour ensemencer les champs
de l�avenir, il faut les purger d�abord des antiques d�combres, de
l�inf�me pl�tras autoritaire : famille, nation, dogmes et propri�t�.
Le mal social ne rel�ve plus que du chirurgien. Depuis
longtemps, la m�decine est impuissante, et les onguents collectivistes
aussi d�cri�s que l�orvi�tan parlementaire. Le riche, inaccessible � la
piti�, n�a de larmes que pour les douleurs th��trales, abjectes ou
convenues. Toute r�conciliation est impossible avec le bourgeois, toute
greffe inutile, sur ce rameau cari� de l�arbre humain.
D�ailleurs, le socialisme, comparable � un masque de
th��tre, � ces oripeaux de louage qu�assument, en frairie, les
courtauds de la politique, pr�te sa cucule et son faux nez � tous les
ambitieux. Le second Bonaparte, avant de devenir Napol�on le Petit,
�crivait des brochures sur l�extinction du paup�risme, s�int�ressant
aux ouvriers � peu pr�s au m�me titre que les escrocs des Cercles
catholiques ou de l�Usine Notre-Dame. Socialiste, le comte de Mun, ce
Joseph de Maistre de chambr�e : socialiste, M. Harmel, bedeau patent�
de la r�action cl�ricale ; socialiste, Rochefort, le clown rhumatisant,
et Barr�s, le griset, et Drumont l�assassin en chambre, toutes gens qui
aiment le pauvre � la fa�on dont les peuplades cannibales aiment leurs
prisonniers.
VI
Accabl� d�ans, charg� de sciences inutiles, satur� de
rancunes et d�amertumes, quand le docteur Faust eut compris l�inanit�
de la m�taphysique et de la religion ; quand le bonnet d��ne du
th�ologien se fit lourd � sa t�te chenue, pour d�serter le laboratoire
poussi�reux et les in-folios moisis et les squelettes ricaneurs, toute
grande il poussa la verri�re de sa bauge o� passait Marguerite. Et
voici qu�en tous lieux, dans les campaniles romans et les tours
gothiques, les cloches r�surgentes se mirent � chanter pour l�All�luia
de P�ques, pour la vigile du printemps. Le ciel �tait bleu, verte la
terre. Une all�gresse montait des tro�nes en fleurs, un d�sir
incoercible de vivre et d�esp�rer. Alors, tremblant de joie, le vieux
Faust �voqua Satan, ma�tre de la raison et de la volupt�. La Dame du
Venusberg et l�Arche flamboyant de Delphes, quittant les demeures
souterraines, vinrent � son appel. Dans un flot de jeunesse, d�orgueil
et de baisers, ils purifi�rent le vieil homme rachet� pour jamais de la
honte chr�tienne et de la nuit m�di�vale. Faustus, brisant le dogme aux
cha�nes infamantes, retrouva sa conscience et reconnut les Dieux.
Devant la table offerte, il go�ta les fruits d�lectables de la vie,
pr�mices d�un nouvel amour et d�un second avril.
*
* *
Comme lui, depuis vingt si�cles, le peuple s�an�mie
dans les t�n�bres, dans la gehenne sacerdotale, dans les prisons
civiles ; depuis vingt si�cles, Jacques Bonhomme tend l��chine aux plus
monstrueux �quarrisseurs. Docteurs, soldats, riches hypocrites et
puissants �hont�s se disputent � qui mieux mieux le plus vivant de son
�me, le plus robuste de sa chair. Le pr�tre doucereux croise le glaive
spirituel avec la ba�onnette pr�torienne, et tout ce d�ploiement
d�horreurs ne vise qu�� prot�ger le coffre-fort. La pieuvre
capitaliste, la louve cl�ricale, jamais rassasi�es, r�dent, toujours en
qu�te d�argent et de domination. Reines par l��cole et par la force
brutale, ma�tresses de toutes les prostitutions, depuis la caserne
jusqu�au lupanar, en passant par l��cole congr�ganiste, elles imposent
au malheureux les habitudes de hontes, les cloaques de servitude, les
livr�es de mis�re, de la robe en satin de la pierreuse � la casaque
rouge du soldat. Car elles veulent de l�or, se forgent, en redemandent
encore et vont chercher partout leur proie, jusque dans les entrailles
pantelantes du genre humain. Cependant la captivit� touche � son terme
et le car�me va finir. Que les hommes se l�vent, qu�ils frappent, sans
col�re ni piti� ; les dieux sournois, les ma�tres implacables, tra�nant
aux g�monies l��tendard des nations et le labarum des cultes. Les
cloches printani�res sonneront devant eux, non pour une f�te
liturgique, non pour la gloire des superstitions abolies. Mais, de
clochers en clochers, s��veillera l�O filii des
Cit�s libres, des races fortes et sans dieux, proclamant aux carrefours
du monde un Avril �ternel, cette P�ques bienheureuse des hommes justes
et r�concili�s, ce banquet de l�Ind�pendance et de la Joie.
Laurent Tailhade
(Conf�rence faite au Nouveau-Th��tre, le 15 avril 1899)