Le texte d’Ernestan que nous vous proposons intégralement dans les pages qui suivent, a été publié pour la première fois en 1932 par les Éditions Réalistes de Bruxelles, sous la direction de notre camarade Hem Day .
Groupe Maurice-Joyeux
La notion de liberté - Sa valeur sociale
À examiner le problème de la liberté, on rencontre en premier lieu l’objection simpliste qui consiste à le nier, sous prétexte que la liberté est indéfinissable, et ne serait qu’un mot, sujet aux interprétations et confusions les plus diverses. Remarquons immédiatement que la négation, sous prétexte de manque de définition absolue ou de valeur constante, laisse subsister bien peu de chose et, à ce compte, toute sociologie devient proprement impossible.
Mieux que par de longues dissertations métaphysiques, remettons au point en rappelant que les termes les plus usuels comme : droit, progrès, égalité, etc., expriment des valeurs non exactement définies. Et si l’on préfère les plus particulièrement invoqués en sociologie, nous constaterons que : conscience de classe, socialisme, communisme, collectivisme, etc., n’ont pas plus de définition unanimement admise.
Il ne serait donc pas raisonnable d’exiger davantage de la notion de liberté. Convenons donc simplement que sa valeur n’est non plus que relative.
Ce que nous prétendons déterminer en premier lieu, c’est sa valeur relative au problème que nous pose la société même.
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La base, le premier élément du problème social, est l’individu.
Considéré en lui-même, isolé de son milieu, l’individu ne connaîtrait d’autre règle que la satisfaction de ses divers besoins, et n’aurait par conséquent aucune notion morale ou sociale.
Toutefois, si l’individu est une réalité indiscutable, la société en est une autre non moins incontestable.
Deux thèses s’affrontent qui prétendent nous instruire sur l’origine de la société humaine.
L’une considère que l’homme primitif était un sauvage intégral, vivant isolé, sans instinct social, mais qui, à la longue, pour son avantage et sa sauvegarde, se serait associé à des semblables, établissant certaines conventions et associations. Lesquelles, s’étendant et se développant, aboutirent aux institutions sociales actuelles.
L’autre thèse affirme, avec plus de raison semble-t-il, que l’homme est un animal social, que la société répond à notre nature et que le principe de vie sociale existe depuis l’homme.
Que l’une ou l’autre de ces explications soit exacte, le résultat est identique : incontestablement, par l’évolution, la société est pour l’homme une nécessité, la sociabilité est un de ses besoins les plus profonds.
Néanmoins, l’existence de ces deux principes, l’individuel et le collectif, a posé devant certains esprits philosophiques le problème de l’indépendance de l’individu. Celui-ci en effet, dans une société de plus en plus organisée, paraît devoir être progressivement privé de sa liberté d’action. Certains en concluent que l’organisation sociale est ennemie de la liberté individuelle, en d’autres termes, que la société est contre l’individu.
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C’est là, en deux mots, l’essentiel de ta philosophie individualiste pure.
Devant les faits historiques que ces individualistes considèrent comme des crimes, devant l’état lamentable de la société actuelle, ils s’indignent par raison et par sentiment, mais commettent l’erreur d’une généralisation hâtive et passionnée. Comme ils ressentent entre la société et eux, une antinomie profonde, avec hauteur, colère ou dégoût, ils rejettent le principe social tout entier et définitivement.
C’est là une attitude qui démontre parfois un beau caractère, mais qui apparaît néanmoins dépourvue de valeur constructive. C’est en d’autres termes la notion de liberté poussée jusqu’à l’absolu et rejoignant l’absurde.
Nous prétendons, au contraire, que par la pratique de l’association et de la solidarité, l’organisation sociale est la condition de la libération de l’individu.
À s’associer librement avec son semblable, l’homme peut augmenter du même coup ses possibilités de tout ordre.
Qu’on s’imagine une troupe d’hommes primitifs, en marche à travers les forêts, vers les cavernes protectrices, trouvant le chemin inexorablement barré par un torrent profond et dangereux. Il faut passer. Question de vie ou de mort.
« Abattons un arbre et jetons-le par-dessus l’abîme : ce sera un pont », dit l’un. Besogne longue et dure ; tous s’y attellent avec courage et méthode. Ils réussissent... Ils furent solidaires et dépendant l’un de l’autre, mais ils augmentèrent leur liberté, puisqu’ils passèrent.
On pourrait citer des exemples de ce genre par dizaines. Ils ne démontrent pas que toutes les institutions sociales sont nécessairement bonnes, mais simplement que le principe social ne peut être opposé au principe de liberté individuelle.
Nous situons le problème de la liberté dans la société, c’est-à-dire dans l’organisation des collectivités humaines et nous ne concevons pas seulement la liberté comme une aspiration ou une tendance sentimentale, mais comme le plus puissant moyen d’action et le but social.
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S’il est vrai que la liberté prête à de singulières confusions, l’autorité, son antithèse, profite le plus souvent d’un manque d’examen et de détermination étonnant. Cependant, on ne peut ici adopter une attitude de négation, et comme l’autorité fut toujours nettement personnifiée et ressentie, il est plus aisé de la définir.
L’autorité est le pouvoir que détiennent des individus, sous forme d’avantages, privilèges ou monopoles quelconques accaparés par divers moyens et rendus légaux par la force.
Ce qui sanctionne, concrétise et constitue cette autorité est l’État, avec sa violence organisée.
Au cours de l’histoire, ce pouvoir d’État a revêtu plusieurs formes. Que ce soit sous la république athénienne et le césarisme romain avec l’esclavage antique, sous la royauté avec le servage, sous la démocratie capitaliste et le capitalisme d’État russe avec le salariat, l’exploitation de l’homme a été ou est faite sous l’égide du pouvoir politique d’État.
C’est aussi un axiome sociologique que plus l’oppression est abusive, plus l’autorité doit être puissante et tyrannique. L’esclavage accordait aux maîtres le droit de mort sur les esclaves ; le servage donnait au seigneur le droit de haute justice ; l’absolutisme catholique avait besoin des bûchers ; les dictatures ont recours aux tribunaux spéciaux et à la justice administrative.
L’autorité fut du reste maintes fois présentée comme supernaturelle. Les pharaons et les Césars faisaient figure de dieux ; les rois sacrés par l’Église tenaient leur pouvoir de droit divin. De nos jours encore les États se réclament de principes supérieurs autant que variables.
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Contre ces oppressions organisées se dressèrent à toute époque des hommes, groupés ou isolés.
La diversité des causes et des buts de ces révoltes ne permet pas de les apprécier dans l’ensemble. Il est indispensable, pour les juger sainement, de les situer chacune dans leur époque. Néanmoins, l’on constate trop souvent que les historiens n’envisagent dans les révoltes que le résultat politique et se soucient peu d’analyser le caractère essentiel et l’action des révoltés.
À y regarder de plus près, on aperçoit que dans les bouleversements sociaux se manifeste souvent une réaction des classes exploitées, en lutte vers leur affranchissement.
Ne pouvant entrer dans des développements, contentons nous de citer quelques faits de ce genre :
Guerre des paysans en Allemagne, jacqueries en France, révoltes paysannes en Russie, les communiers flamands, les albigeois, la guerre des gueux aux Pays-Bas, l’action populaire dans les révolutions françaises de 1789-1848-1871, et dans la révolution belge de 1830, le mouvement makhnoviste en Ukraine. Nous citons ces exemples un peu au hasard, tant ils sont nombreux, sans oublier, cependant, le premier et le plus symbolique : « Spartacus », la révolte des esclaves romains.
Certes, nous ne contesterons pas la confusion et les inconnues que renferment beaucoup de ces événements. Et constater que ces luttes n’ont le plus souvent abouti qu’à un échec complet ou à un résultat médiocre, n’empêche pas de discerner le caractère profondément antiautoritaire de ces efforts.
Dans ses moments de conscience et de révolte, le peuple, avec un instinct clairvoyant, identifia nettement les principes d’exploitation et d’autorité : l’exploiteur, c’est le maître, et le maître, c’est l’ennemi. C’est pourquoi, l’idée de liberté pénétra toute action révolutionnaire et devint presque toujours son mot d’ordre.
Ainsi la signification et la valeur sociale de la liberté sont clairement indiquées par l’histoire. La liberté apparaît comme une revendication, comme LA REVENDICATION des opprimés de tous les temps et de tous les lieux.
Le socialisme
Une autre notion inséparable de toute collectivité humaine, est celle de la justice sociale. Le fait que ces termes furent longtemps inusités importe peu, c’est la chose qui importe et elle ne saurait être contestée, la société n’étant en définitive que l’établissement d’une certaine justice sociale.
Au cours des siècles, cette notion a diversement évolué. Ce n’est pas dans ce cadre qu’on pourrait songer à la suivre. Il est suffisant pour la clarté de cet exposé de prendre cette notion à une époque relativement récente, qui marque d’ailleurs une nouvelle période historique ; nous voulons parler de la Révolution française de 1789.
En 1789, indépendamment des intérêts, parfois contradictoires, des classes possédantes, noblesse et bourgeoisie, ce furent les poussées populaires qui constituèrent la seule force révolutionnaire réelle. L’étude objective de la Révolution française montre que depuis le début, l’action des parlementaires bourgeois, dans leur immense majorité, consista principalement à réduire la pression du peuple. Il fallut que celui-ci prît constamment les armes et, par son action illégale, imposât les seules mesures ayant un caractère révolutionnaire. L’exemple le plus typique est celui des sectionnaires de Paris en armes, forçant les portes de la Convention et présentant aux députés apeurés une liste de revendications piquée au bout d’une épée. À rappeler également : la marche sur Versailles, la prise du château des Tuileries, la Convention voulant faire tirer au canon contre le peuple, le roi se mettant sous la protection des députés, etc.
Aussitôt que la vigilance populaire se relâcha, la bourgeoisie guillotina les derniers idéalistes jacobins et se précipita à la curée, qui dure encore.
L’aboutissement théorique de la Révolution française se résume en la « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ». Celle-ci proclame essentiellement que « tous les hommes sont égaux devant la loi ». En d’autres termes, on prétendit donner aux hommes la liberté et l’égalité politique convaincu ou feignant l’être que l’exercice de ces deux droits développerait nécessairement et par surcroît la fraternité. En fait, cette phraséologie pompeuse signifiait l’abolition des privilèges de castes et n’empêchait plus personne, en principe, d’accéder aux plus hautes fonctions sociales.
À aucun moment, à part les discours de quelques idéalistes (l’action de Babeuf occupant une place à part), la Révolution française ne menaça le principe de propriété. Si bien qu’aujourd’hui, tout en reconnaissant la valeur historique de cette révolution, l’égalité qu’elle proclama apparaît comme une duperie.
L’on ne tarda pas à se rendre compte qu’il était amèrement ironique de prétendre à l’égalité lorsqu’il y a des riches et des pauvres, que les possédants louent la force de travail des dépossédés de manière à en vivre et à accumuler des richesses. Devant les résultats positifs de cette révolution, il n’y a rien d’étonnant à voir remettre en question cette notion de justice et d’égalité sociales. Nous voyons ainsi se manifester en ce sens, au début du XIXe siècle, diverses idéologies et mouvements, parmi lesquels principalement le fouriérisme et le saint-simonisme, compris aujourd’hui dans le terme général et souvent injuste de « socialisme utopique ».
C’est un peu plus tard que surgit cette conception moderne de l’égalité sociale, que l’on appelle le SOCIALISME.
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Le socialisme affirma que toute égalité n’est qu’un leurre si la société n’est basée sur l’égalité économique. Il proclama que tous les hommes sont égaux en droits et doivent l’être en fait, que toutes les richesses naturelles, ainsi que celles produites par les générations passées, constituent la propriété ou le patrimoine communs. En conséquence, la société doit être organisée de manière que tous fournissent leur part de travail et en reçoivent le produit intégral, sous déduction de frais d’œuvres sociales.
C’était la condamnation absolue du capitalisme.
Cette condamnation était formelle, au point de rendre impossible toute compromission entre les deux régimes. C’est pourquoi, malgré les multiples voies et moyens qu’il emprunta, le socialisme est essentiellement révolutionnaire, destructeur résolu des valeurs capitalistes et, en premier lieu, des rapports économiques actuels.
Le socialisme reconnaît les droits de l’homme, mais en tant que travailleur. Celui-ci, par le fonctionnement d’organisations adéquates, possédera la direction et le contrôle permanent de la production et de toute la vie sociale.
À vouloir l’abolition de tout privilège, la suppression des classes, la destruction du capital, le socialisme veut abolir la raison d’être et jusqu’à la possibilité d’existence de l’autorité politique et du pouvoir étatiste.
Il eût du reste été impossible aux théoriciens socialistes de conclure autrement. L’unique raison d’être du pouvoir politique d’État, étant de sanctionner des privilèges, il ne peut y avoir place, dans une société égalitaire dirigée par les travailleurs pour une autorité supérieure et centrale.
Quoique constituant la base du socialisme, les conclusions qui précèdent souffrent d’une confusion plus ou moins volontaire (nous aurons l’occasion dans les chapitres suivants, d’en reparler), parfois rencontrent une ignorance remarquable.
Nous avons cru bon, à l’usage des lecteurs peu initiés, d’insérer ci-dessous quelques citations empruntées à des hommes connus comme théoriciens ou militants socialistes.
Obligé de nous limiter strictement, nous avons choisi parmi les plus représentatifs et les plus clairs :
Proudhon . — De la justice dans l’Église et la Révolution —Toute force suppose une direction ; à qui la direction du pouvoir social ? À tout le monde, ce qui veut dire à personne... ; de sorte que l’ordre dans l’être collectif, comme la santé, la volonté, etc., dans l’animal, n’est le fruit d’aucune initiative particulière : il ressort de l’organisation. ...La liberté, la loi, le droit sont suspendus toutes les fois que leur considération cède à la raison d’État. D’après ce qui vient d’être dit du privilège, l’ensemble des actes du pouvoir n’est guère autre chose qu’une suite de suspension du droit... en sorte que la possession du pouvoir finit par n’être plus qu’une question de force, c’est le triomphe de la justice, que la raison d’État se réduise d’elle-même à l’absurde.
VICTOR CONSIDERANT. — Le Gouvernement du peuple — Il est clair que la société se trouvera en révolution permanente, en état de guerre ouverte ou sourde, aussi longtemps que la nation démocratique ne s’occupera elle-même et conformément à son principe, compris en son intégrité, d’appliquer sa volonté et de diriger ses affaires... Avec la législation directe prend fin le développement politique...
...Les différentes espèces de socialisme, où en d’autres termes les différents projets pour la solution de la question sociale, seront nécessairement amenées à n’être que ce qu’elles doivent être : des idées qui se développeront librement dans la nation. Comme elles ne peuvent plus être des partis politiques, qui cherchent à conquérir le pouvoir, elles seront des écoles qui rivaliseront entre elles pour conquérir les esprits.
KARL MARX. — Le Manifeste communiste — Le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre...
À la place de l’ancienne société bourgeoise avec ses classes et ses antagonismes de classes surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement pour tous.
FRIEDRICH ENGELS.— Origines de la société — La société qui organisera la production sur les bases d’une association libre et égalitaire de producteurs transportera toute la machinerie de l’État, là où sera dès lors sa place : dans le musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze.
BERNSTEIN. — Socialisme théorique et social-démocratie pratique — (Parlant du problème de l’autonomie et de la souveraineté des communes.) Mais il s’agit moins ici de faire la critique des points isolés de ce programme, que de faire ressortir combien énergiquement dans ce même programme, l’autonomie est indiquée comme la condition primordiale de l’émancipation sociale, comme l’organisation démocratique — partie d’en bas — est signalée comme destinée à être la voie de réalisation socialiste... Il y a plus de quatre ans que j’écrivais dans la « Neue Zeit » que d’après moi ce ne peut être la mission de la social-démocratie de préparer une humanité qui regarde l’État comme le grand dispensateur de toutes choses.
GEORGES Sorel . — Réflexions sur la violence — Le socialisme est devenu une préparation des masses employées, par la grande industrie, qui veulent supprimer l’État et la propriété...
La bourgeoisie a employé la force depuis le début des temps modernes, tandis que le prolétariat réagit maintenant contre elle et contre l’État par la violence...
Les politiciens se placent à l’autre point de vue... parce qu’ils sont pressés de gagner bien vite les grandes batailles qui doivent leur livrer l’État...
Le renforcement de l’État est à la base de toutes leurs conceptions ; dans leurs organisations actuelles, les politiciens préparent déjà les cadres d’un pouvoir fort, centralisé, discipliné, qui ne sera pas troublé par les critiques d’une opposition, qui saura imposer le silence et qui décrétera ses mensonges.
GABRIEL DEVILLE. — Le Capital — (Le meilleur résumé du Capital de Karl Marx.)
Il n’y a pas à perfectionner mais à supprimer l’État, qui n’est que l’organisation de la classe exploitante pour garantir son exploitation et maintenir la soumission des exploités...
...L’État n’est en effet que l’appareil gouvernemental permettant de maintenir sous la coupe des possédants la classe dépossédée, et la bourgeoisie ne consolide pas l’instrument de domination qu’est exclusivement l’État, pour ne pas s’en servir d’une façon légale ou extra-légale le jour où elle serait en danger.
EMILE VANDERVELDE. — Le Socialisme contre l’État — Il ne s’agit pas de remplacer le capitalisme privé par le capitalisme d’État, mais le capitalisme privé et le capitalisme d’État par la coopération des travailleurs...
...Dans l’ordre économique comme dans l’ordre politique, et, d’une manière générale, dans toutes les sphères de la vie collective, le socialisme n’est pas étatique, mais antiétatique.
LENINE. — L’État et la Révolution — Dans le manifeste, la question de l’État était encore posée d’une façon trop abstraite, avec les idées et les expressions les plus générales. Ici la question se pose concrètement et la déduction se tire absolument précise, bien définie et pratiquement tangible : toutes les révolutions antérieures n’ont fait que perfectionner la machine gouvernementale, alors qu’il faut l’abattre, la briser...
C’est maintenant que nous pouvons apprécier toute la justesse des remarques d’Engels, accablant de ses sarcasmes cet absurde accouplement des mots « Liberté et État ». Tant que l’État existe, pas de liberté : quand régnera la liberté. Il n’y aura plus d’État...
Nous n’avons pas estimé nécessaire de citer des textes de Bakounine , Kropotkine
, Elisée Reclus , Nieuwenhuis , etc., pour la bonne raison que ces théoriciens se rattachent à la tendance libertaire ou anarchiste, laquelle, par définition, se prononce contre l’étatisme de la manière la plus radicale et la plus formelle.
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L’on voit donc que, historiquement et théoriquement, le socialisme est une chose parfaitement claire. Toutefois, en préconisant un bouleversement de l’organisation sociale, il posait une multitude de problèmes de tout ordre, à l’étude desquels s’attachèrent quantité de théoriciens et de militants.
Parmi les premiers et les plus importants se situe Karl Marx, dont l’œuvre eut un retentissement et des conséquences telles qu’elle mérite un examen particulier.
Cette tache n’est guère facile ; l’on connaît aujourd’hui pour le moins une demi-douzaine de partis ou sectes, sans compter les subdivisions, qui, se réclamant toutes de Marx, se font néanmoins une guerre au couteau.
C’est le grand malheur de Marx d’avoir été le fondateur, involontaire peut-être, d’une religion aux prêtres innombrables, à l’orthodoxie aussi variée qu’agressive.
Marx mourut en 1883. Au lieu de considérer ses travaux comme une contribution très riche à l’étude de la question sociale, ses adeptes, étant à la recherche d’absolu, s’empressèrent d’ériger Marx en Dieu, et « das Kapital » en évangile. Ils n’hésitèrent pas au besoin à déformer la pensée de leur maître pour la rendre plus rigide, et parvinrent à extraire de son œuvre énorme, et parfois contradictoire, quelques dogmes simplistes.
Les fantaisies marxistes ont encore le privilège d’être d’autant plus facilement accréditées que la forme et la dialectique de Marx sont très peu claires. Pour l’immense majorité des travailleurs, ses écrits sont pratiquement illisibles. C’est pourquoi Marx est surtout connu par des résumés, abrégés, analyses, et par ses commentateurs spécialisés, qui nous présentent infailliblement un marxisme à leur manière.
Cependant, tout en faisant ces réserves, il nous semble possible et nécessaire d’examiner sommairement la valeur et la signification générale du marxisme, tel qu’il apparaît à travers son évolution et ses formes actuelles.
Nous le ferons en tenant compte de son double aspect, spéculatif et pratique.
Le matérialisme marxiste
La base scientifique du marxisme est une conception du matérialisme. Nous disons bien une conception parce qu’elle est effectivement particulière, propre à satisfaire des gens pressés, ayant besoin de formuler hâtivement une base définitive.
« La matière est tout, en dehors d’elle il n’y a rien, tout ce qui existe n’est que ses manifestations. »
Ces formules expéditives et commodes peuvent dispenser d’examiner plus avant les problèmes de la vie. Il ne faut pas s’y arrêter longtemps pour juger de leur insuffisance prétentieuse.
En situant le marxisme dans l’histoire, on constate que son développement coïncide avec une période de progrès scientifique unique jusque-là. La seconde moitié du XIXe siècle fut exceptionnellement prodigue en savants de toutes catégories. De plus, les applications de la vapeur, de l’électricité, de tant d’autres découvertes, ne cessaient d’émerveiller. Si bien que la science acquit un tel éclat que certains en furent aveuglés, n’eurent plus foi qu’en elle.
La matière livrait ses secrets les uns après les autres ; les microscopes, les scalpels et les cornues devenaient les instruments de notre libération.
On scrutait la matière et, après avoir, par exemple, défini la molécule, puis l’atome, en y regardant de plus près on découvrit l’électron, point de départ de nombreuses recherches et de longs débats. D’autre part, des physiciens affirmèrent que la matière pouvait se transformer en état radiant ou fluidique. Si bien qu’après avoir connu de nombreux avatars, les théories atomiques sont considérées par des compétences comme de séduisantes hypothèses.
Quant à l’origine et au mécanisme de la pensée, on crut pouvoir en trouver l’explication dans le cerveau, ses circonvolutions et leur emplacement, voire dans les formes de la boîte crânienne. Là encore, il fallut en rabattre, et l’on ne sait encore comment quelques hectogrammes de matière grise peuvent produire une fresque de Michel-Ange ou une symphonie de Beethoven.
Tout cela, et bien d’autres choses sortant du cadre de cette brochure, coupa court aux illusions des scientistes amateurs et ramena la science à sa véritable et difficile mission, celle de recherches, dans l’indépendance complète et par ses méthodes propres.
C’est dire que ce n’est point là notre affaire. Ce que tout le monde peut en savoir, c’est que la doctrine dite « matérialiste » est en décadence au profit de conceptions dites « énergétiques », « dynamiques » et autres.
Comme nous voulons éviter les erreurs que nous dénonçons ci-avant, nous ne prétendons pas, dans notre critique de la base du marxisme, lui opposer un point de vue anti-matérialiste, mais simplement une attitude conforme à l’esprit scientifique. Celui-ci ne consiste pas à formuler rapidement une opinion tranchante et définitive, permettant d’étayer un système philosophique et social.
L’attitude conforme à l’esprit scientifique est une objectivité réaliste. Elle commande seulement de ne rien admettre de définitif et d’absolu, sans le contrôle de l’observation et de l’expérience ; elle nie les vérités révélées et le principe de la foi.
En dehors de cela, cette attitude n’implique en aucune manière le système philosophique ou social ; elle est parfaitement conciliable avec un certain idéalisme et avec tout autre chose que le marxisme.
Que tout soit matière, c’est fort possible, c’est là surtout une question d’appellation ; si bien qu’à se déclarer « matérialiste », on ne se pare que de la plus générale et la plus vague des étiquettes. C’est à ce moment seulement que s’ouvrent les débats qui portent sur la nature de la matière, ses propriétés, ses formes, son évolution, ses lois, etc.
C’est, en peu de mots, toute la raison d’être de la science et non pas ses conclusions, encore moins ses conclusions définitives. Le « qu’est-ce que la matière ? » reste une interrogation sans doute éternelle.
C’est par souci d’objectivité et de sérieux que nous n’admettons pas l’étiquette « matérialiste » pour plus qu’elle n’est et que nous répugnons à nous en affubler.
Né d’une réaction contre le déisme et certains spiritualismes, le matérialisme marxiste retomba dans l’erreur de ses adversaires, en créant une sorte de « religion matérialiste », qui aboutit ainsi à un scientifisme de primaires ou de littérateurs.
Le but poursuivi, peut-être inconsciemment, par ces speudo-scientifistes était en réalité d’attaquer les « idées », le sentiment » et autres notions psychologiques échappant aux investigations de laboratoires. À vouloir les écarter une fois pour toutes, ils trouvèrent fort simple de les nier ou de les présenter comme des conséquences tout à fait secondaires. Cela leur permettait d’opposer à toute discussion la question préalable des preuves scientifiques. Ils oubliaient qu’on ne fait pas de la sociologie comme on fait de la chimie, et que l’humanité n’est pas une troupe docile de cobayes d’expérience.
La sociologie marxiste
La sociologie marxiste correspond à sa base scientifico-philosophique. Les marxistes se prétendent rigoureusement déterministes, mais se distinguent par la manière arbitraire dont ils considèrent les facteurs déterminants. De même qu’en pseudo-science ils acceptent comme postulat le mot « matière », en sociologie ils font jouer le même rôle au mot « production ».
Selon eux, la forme de production serait l’unique facteur déterminant, la cause première de l’évolution historique.
C’est là-dessus qu’est échafaudée la méthode connue sous les titres impressionnants de « matérialisme historique » ou « déterminisme économique » mais qui, en réalité, devrait s’appeler « le fatalisme historique ».
À la lumière de ce système, les marxistes observèrent l’histoire, et, comme tous les systématisateurs, n’eurent pas de peine à prouver (?) la justesse de leur point de vue. L’histoire est, en effet, très vaste et, de plus, mal connue. Il est aisé de mettre en évidence certains faits étayant une thèse et de laisser dans l’ombre ceux qui peuvent la combattre ou la gêner. Toutefois, à jouer au prophète après coup, on risque peu de se tromper, et cela procure des satisfactions que ne dédaignent pas des esprits souvent aptes à mieux employer leurs capacités.
Ceux qui ne se satisfont pas à si bon compte, ne se croient pas permis de prendre avec le déterminisme des libertés aussi grandes. Ils ramènent la question à son point de départ et demandent à savoir CE QUI DÉTERMINE LA PRODUCTION ?
L’effet de cette question, sur beaucoup de marxistes, est surprenant. Ils la regardent à peu près comme les catholiques auxquels on pose la question préalable : qui a fait Dieu ? Les uns et les autres fournissent des réponses analogues.
Or, la production est une manifestation de l’activité humaine, activité primordiale et indispensable sans doute, mais qui implique nécessairement l’examen de la notion première, qui n’est autre que L’HOMME. Celui-ci est donc, au premier titre, facteur déterminant ; c’est lui qu’il importe d’abord de considérer et de connaître.
Selon la philosophie marxiste, l’homme apparaît comme un fantoche, vague élément de la collectivité, jouet de puissances supérieures et implacables. Et l’histoire semble alors tracée suivant un plan infaillible, dont les docteurs en marxisme auraient trouvé la clef.
Nous opposons à cela une conception RÉALISTE de l’histoire. Pour nous, la production est simultanément conséquence et cause, ou alternativement déterminée et déterminante. Ce qui revient simplement à dire que l’activité sociale passée crée certaines conditions pour son activité future. Suivant cette conception, l’homme, avec ses facultés de tout ordre, reste au premier plan et apparaît comme l’unique élément intelligent et conscient. C’est la conclusion qui se dégage admirablement de cette œuvre géniale, L’Homme et la Terre, d’Élisée Reclus .
L’homme et la terre, tels sont les deux éléments agissant et réagissant l’un sur l’autre, et créant les conditions ambiantes parmi lesquelles évolue et réagit à nouveau l’homme. C’est grâce à cette méthode simplement objective, et sans la moindre pédanterie scientifique, que Reclus nous fait si aisément percevoir l’enchaînement de l’histoire.
Dans ce domaine, les dialecticiens marxistes commettent la simple mais lourde erreur de confondre CONDITION avec CAUSE.
Quant à la méthode d’investigation marxiste, elle procède par analogie historique et déduction logique, espérant ainsi réaliser le plus vieux et utopique des rêves : prédire l’avenir !
Or, une situation historique n’est jamais semblable à une autre parce que les hommes et leurs réactions ne sont jamais les mêmes, révolution des conditions économiques CORRESPONDANT précisément à celle des conditions psychologiques. C’est pourquoi la connaissance de l’histoire passée a si peu de valeur pratique pour la connaissance de l’histoire a venir. C’est également pourquoi une grande misère ne CAUSE pas une révolution, mais forme UNE CONDITION éminemment favorable à son éclosion, lorsque cette misère coexiste avec de multiples facteurs, parmi lesquels, en premier lieu, la volonté et la capacité révolutionnaires des exploités.
Un moteur ne peut se mettre en marche si le carburant fait défaut, mais il ne peut fonctionner davantage si les étincelles d’allumage ne jaillissent pas.
Ainsi donc, la condition économique n’a ni plus ni moins de valeur que les autres, pour la raison que, seule, elle est totalement impuissante. En affirmant que l’évolution sociale obéit à des lois déterminées et connues que rien ne peut transgresser, le marxisme enlève théoriquement toute valeur à l’initiative et brise le goût de la lutte. Heureusement, l’ensemble du prolétariat ignore le marxisme. Quant aux militants qui s’en réclament, ils s’aperçoivent d’instinct de la non-valeur de leur doctrine comme levier d’action, aussi, pour toucher les travailleurs, s’empressent-ils de faire appel aux sentiments, et emploient la psychologie la plus adroite et parfois la moins scrupuleuse.
En dernière analyse, il restera aux marxistes la ressource de nous interroger plus avant sur la pensée, l’intelligence, la volonté, etc. Nous n’avons aucune honte à ne pouvoir satisfaire leur avidité absolue. Forts de notre attitude de réserve réfléchie, investigatrice et prudente, les marxistes en prendront peut-être avantage pour vanter la supériorité de leur doctrine et arboreront une superbe assurance, non sans dissimuler leur pitié pour les pitoyables rêveurs, esclaves de « vieilles grues métaphysiques ». Langage peu scientifique, dialectique à bout de moyens.
Et si l’on nous fait grief des éléments d’incertitude qui subsistent en nous, nou
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