Un journal purement révolutionnaire  
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  Post� le jeudi 29 mars 2007 @ 18:29:40 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
ScienceLe texte que nous proposons ci-dessous intégralement au lecteur a été publié dans CONTRE-COURANT sous la forme de trois articles dans les cahiers n° 37 de décembre 1956, n° 63 de février 1958 et n° 78 de janvier 1959.

Groupe Maurice-Joyeux


I

Bilan et perspectives

 

I. — Travailler dans l’actuel sans se leurrer de mythes

 

Tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle se sont élaborés les plans de la Cité future. Les hommes de ma génération ont rêvé, à vingt ans, d’en être les constructeurs. Et les voilà vivant au chaos d’un monde qui, pour être en révolution, n’en est pas pour autant à l’image de la société radieuse.

Pourtant, si le monde n’a pas exactement obéi aux constructeurs d’abstractions, il a en revanche évolué selon les lignes que dessinait l’essor des sciences positives dont se réclamaient nos maîtres à penser. Leur erreur, celle de notre jeunesse, fut d’avoir voulu bercer la misère aux chansons d’un âge d’or, d’avoir extrapolé au-delà de ce que permettait le contenu des connaissances acquises. Nous avons confondu la prévision avec la vaticination.

PERMANENCE DE L’ANARCHISME

Nous supportons la conséquence normale de cette inconséquence. Nos adversaires, de gauche comme de droite, repoussent l’anarchisme au rang des idéologies, sans bien nous connaître et en s’aveuglant trop facilement sur le bilan des faillites sanglantes de leur pseudo-réalisme, un réalisme ignorant l’essentiel de la réalité pensée. L’anarchisme élaboré n’a jamais donné ses vues pour d’immuables certitudes. Nos contradicteurs devraient s’aviser que son antidogmatisme fondamental le garde de ces sottises. Le tort des libertaires fut, parfois, de ne pas contraindre leur générosité à la rigueur des faits. Cette générosité n’en fut pas moins féconde. Laissons donc à leurs ricanements l’affairiste et le politicien de l’espèce sordide.

L’anarchisme est révolte et liberté. Ses quêtes constantes l’exonèrent de ses erreurs provisoires. Il se fait et se défait sans fin. Il se veut toujours inachevé pour être toujours vivant. En ce sens, l’avenir lui appartient, il ne se trompe pas de chemin. Ce doit nous être une raison de nous garder de croire que nous verrons le bout du chemin. La société en évolution dispose de la durée mais non pas l’homme. C’est pourquoi l’individu anarchiste se refuse à n’être qu’un élément fonctionnel de cette société où sa vie s’accomplit dans un temps rigoureusement fermé. C’est donc ce temps immédiat qui nous doit occuper en priorité.

 

C’EST AUJOURD’HUI QUE NOUS VIVONS

La plupart des sociologues et des moralistes raisonnent d’autre manière. C’est qu’ils sont, en Occident, ou chrétiens ou marxistes, Ils pensent l’homme “ pour et par la société ” avec ce que cela implique de limitations, de falsifications et de raisons d’État. L’anarchiste pense l’homme “ pour soi, par la société ” avec ce que cela exige d’opposition permanente et, à la fois, de consentement lucide à la nécessité des choses. Un abîme sépare ces deux conceptions, encore que maints vocables soient communs à divers mouvements d’avant-garde. Ce parallélisme des terminologies nous est une cause de confusions qui altèrent notre comportement. À ne pas vouloir paraître moins hardis que les démagogues, nous nous laissons aller à des impasses. À ne pas vouloir paraître moins intelligents que les byzantins et les snobs de la métaphysique et des lettres, nous nous livrons en proie à des complexes de non-conformisme farfelu. C’est là notre faiblesse personnelle et, par corollaire, notre faiblesse comme mouvement.

Nos concepts fondamentaux, dont il n’est pas excessif d’affirmer que l’histoire et la science les confirment, ont toute chance de ne pas s’écarter des lignes générales de l’évolution. Mais comment, dans l’actuel, les adapter aux relations sociales réelles, aux rapports de l’homme avec l’homme, de l’homme avec ses machines savantes, de l’homme avec ses besoins grandissants et avec l’interdépendance universelle de leur satisfaction, si nos hypothèses d’un futur ne découlent pas strictement des leçons du concret ?

Les problèmes des sociétés futures seront sans doute semblables aux nôtres s’il est vrai que l’homme ne change pas. Cependant, ils se poseront différemment, avec d’autres matériaux, d’autres techniques. Spéculer sur une ère qui échappe à notre appréhension n’est pas interdit à la philosophie. Il est par contre vain de dresser les plans d’une société d’où nous serons absents, dont nous est inconnu ce que seront ses besoins et ses moyens.

Ces constructions dans l’abstrait sont absurdes par nature. L’attachement à des solutions aventurées dans un monde imaginaire nous détourne sans utilité des problèmes complexes à résoudre, vaille que vaille, dans le quotidien. Certes, le futur n’est nullement indifférent. Chaque geste présent est déjà du futur, une condition du futur. Mais une chose est d’agir pour le présent en fonction du devenir, et tout autre chose de sacrifier l’homme vivant à des lendemains problématiques.

 

TOUTE LA NATURE EST UN RELATIVISME

Nous avons de bonnes raisons de croire que nos doctrines sont constructives en ce qu’elles aident aux révolutions. Cependant, nous ne devons pas ignorer que la fission de l’atome est mille fois plus révolutionnaire que tous les cris de révolte. Finalement, les révolutions sont une adaptation des rapports de la société avec un milieu modifié par les acquis de l’intelligence et leurs incidences techniques. Dans cette optique, une philosophie scientifique est bien autre chose qu’une spéculation de la pensée abstraite où même un essai de connaissance rationnelle. Elle est une prise réelle sur la nature et, singulièrement, sur l’homme. Elle s’impose par les faits. Nous ne pouvons donc mieux orienter ses prises qu’en la connaissant assez pour ne pas agir à contresens, pour ne pas brûler inconsidérément les étapes, nous disqualifier par une méconnaissance excessive de ses implications.

Se référer à des absolus de doctrine afin d’opposer des refus au relativisme des immédiats possibles ce peut être si la doctrine est valable, la vaine assurance que nos descendants estimeront nos prémonitions. Je pense que pour prévoir et œuvrer selon les prévisions, il n’est pas nécessaire de perdre ou de gâcher le présent.

Gardons-nous de la planification des comètes. Les théories sont certes indispensables à la compréhension des problèmes, elles sont un utile jalonnement, mais qui se perd à l’horizon. La vie active se situe autour de deux ou trois jalons qui sont ceux de deux ou trois générations intriquées. L’action s’y localise au milieu des difficultés permanentes et des difficultés propres à une époque. La solution qui leur est apportée dans le présent sert d’autant mieux l’avenir que, dans des conditions données, elle satisfait aux besoins d’un temps transitoire, selon ce qui peut être normalement obtenu des hommes de ce temps.

C’est là une vieille formule de l’objectivité libertaire. Trop contingente pour inspirer des slogans en coup de poing, trop raisonnable pour paraître originale, exigeant de chacun un effort d’information et de tension culturelle, son audience fut et reste limitée.

Il n’empêche que c’est dans cet esprit minoritaire, animant une propagande et une opposition harcelantes que les idées libertaires sont efficaces, agissent sur le milieu, excitent ses évolutions. Sans ce défrichement, les révolutions buttent sur un mauvais terrain et on sait ce qu’il en advient. C’est le rôle ingrat, mais combien passionnant, de l’anarchisme d’être un défricheur. Il en a la vocation, dans des conditions qui lui sont propres, parce qu’il échappe aux contradictions qu’imposent les ambitions sociales. Libre et imprimant à tout libertaire une volonté de lucidité, il a cette originalité d’épouser la réalité totale et, n’en rejetant rien, de retrouver, par l’équilibre des contraires, les lois mêmes de la vie.

C’est en cela qu’il est insupportable tout autant aux porteurs de flambeaux à réflecteurs orientés qu’aux pragmatistes, tricheurs et faiseurs, qui ne retiennent du réel que ce qu’ils en peuvent exploiter.




II. — l’anarchisme avant les révolutions



Rien de vivant ne dure que par un renouvellement. Que l’on tienne les principes de l’anarchisme pour une vérité intangible, on le veut. Ils ont été bien pensés et longuement expérimentés. Mais on ne devrait pas oublier la formule évolutionniste qui les complète : “ dans l’état actuel de nos connaissances ”.

Les connaissances se sont singulièrement enrichies au cours d’un demi-siècle et le milieu en a été bouleversé. Nos principes risquent fort de n’être plus que songes creux si nous n’adaptons l’action qui en découle, la praxis anarchiste, au nouveau contexte social dont nous sommes dépendants autant que tout autre. Nous risquerions l’enlisement si nous nous obstinions dans une volonté d’intransigeance totale, dans une conviction dogmatique étrangère à notre doctrine et ne tenant pas compte des changements survenus. Il nous faut, tout au contraire, chercher de nouveaux moyens de prise sur un milieu nouveau.

 

DIAGNOSTIC D’UNE SCLÉROSE

Dans cette perspective, le mouvement libertaire n’échappe ni aux contradictions ni aux crises internes. Si beaucoup sont d’accord sur la formule que je viens de définir — ou sur une formule de même ordre — des divergences éclatent dès que des solutions sont proposées. Les oppositions vont parfois, dans un “ autruchisme ” déconcertant, jusqu’à nier l’existence des impasses. Je le sais de longue expérience, et je sais que seule une suite d’échecs conduira à une révision, sinon des doctrines, au moins de l’usage qu’on en peut faire. Ce que j’écris là, je le disais il y a vingt-cinq ans. Je ne l’écrivais pas car aucun journal libertaire ne l’eût inséré. C’est qu’il était encore possible de croire à une défaillance du militantisme plutôt qu’à une déficience interne.

Un fait était pourtant significatif : la pénurie grandissante de militants tenait à la désaffection des jeunes. Après quelques mois, au mieux quelques années, les plus dynamiques étaient absorbés par les partis, les autres se diluaient dans la masse. Un camarade, Louis Louvet je crois, disait de l’anarchisme qu’il était une passoire.

Il doit bien y avoir à cela des raisons qui ne tiennent pas aux individus. Ceux d’avant la première Guerre Mondiale savaient durer et ils n’étaient pas faits d’une autre substance. Mais en 1914, le monde s’est transformé alors que les doctrines demeuraient ce que les avait faites le XIXe siècle. La plupart de nos théoriciens étaient eux-mêmes des hommes d’avant 1914 et leurs élèves n’étaient pas assez mûris pour dominer les conditions nouvelles de la révolution.

Aussi-bien, on s’est employé à les rebuter. Des camarades adonnés à l’anarchisme militant, de ceux de ma génération et de la génération suivante, combien en reste-t-il dans le combat ? Il y a plus grave. Parmi ces tenaces, moi-même tout le premier, combien en est-il qui auraient duré sans une activité parallèle dont l’anarchisme n’était que le support ? La plupart sont ou ont été des militants syndicalistes, pacifistes, libres-penseurs ou des écrivains plus ou moins extérieurs au mouvement et simplement demeurés fidèles à eux-mêmes.

Quelques jeunes se sont insurgés après 1945 et ont voulu modeler leur réorganisation sur la discipline partisane. Nous savons ce qu’il en est résulté : un reniement de l’anarchisme essentiel au point que ces jeunes en ont rejeté le vocable et ont voulu n’être qu’un parti de communistes libertaires. Cette palinodie ne menait nulle part.

Faudrait-il donc renoncer? Non, bien sûr, et moins que jamais. Nous nous trouvons devant ce paradoxe que c’est dans le moment de sa moindre vitalité que le mouvement libertaire rencontre la plus favorable audience. Souvent, il m’est donné de le constater dans les milieux divers de mon activité. La pensée libertaire est aussi vivante que son standing est nul. Pourquoi ? On doit tenter d’y voir clair dans les idées et dans les choses. On doit s’ouvrir une voie qui comporte une issue débarrassée de ce qui était original à l’Exposition de 1900.

Les jeunes n’assurent plus la relève. J’entends les jeunes sortis de l’adolescence. Pour les retrouver et les garder, le mieux ne serait-il pas de nous souvenir de ce qui portait nos élans, de ce qu’étaient les aspirations de notre propre jeunesse plutôt que de la lettre morte des enseignements reçus ?

Il est une psychologie de l’adolescence que l’on doit connaître. Études, apprentissage, morale et disciplines familiales briment, peu ou prou, les jeunes gens, dans un esprit qui est celui de la génération précédente. Même une éducation très ouverte n’échappe pas tout à fait à cette condition. Il y a donc, contre cela, une réaction des jeunes, une tendance à prendre des positions autres que celles qui leur furent suggérées. Aucune ne peut mieux les séduire que celle d’une philosophie anarchiste, mais elle doit déterminer une activité cohérente.

 

AVANT LA COUPURE DE DEUX MONDES

Quand, vers 1911, mon radicalisme familial se désintégra au contact des leaders parisiens et que, déjà, le socialisme s’engageait sur la voie des arrivismes politiciens, je ne rencontrai de valable que le syndicalisme. Mais toute la vie d’un homme ne tient pas dans sa profession. Ce n’en devrait être même que la moindre part. C’est alors que Pierre Martin me découvrit les horizons libertaires.

En ce temps, les horizons étaient larges et s’ouvraient sur une révolution pressentie, inévitable. La seule question était de savoir si les ouvriers, par le syndicalisme, l’arracheraient à la mystification marxiste, au charlatanisme de la “ dictature du prolétariat ” et l’accompliraient dans la liberté du fédéralisme. En bref, c’était l’opposition de Proudhon et de Bakounine à Marx qui approchait de sa solution. L’idée fédéraliste c’était l’idée libertaire. Son moyen, c’était le syndicalisme, lui aussi d’origine libertaire.

L’anarchisme demeurait vivant parce qu’il avait une raison d’être selon son principe. Mais déjà — et je me souviens fort bien de mes impressions et des discussions d’alors — déjà il se laissait dévorer par ses enfants. Le syndicalisme devenait une chose en soi. Tendu vers l’efficacité et soucieux de recrutement, le réformisme de ses nouveaux cadres s’opposait à l’anarcho-syndicalisme. Extérieur aux partis politiques en théorie, son action était en fait synchrone à celle des partis d’extrême gauche et souvent toutes deux se confondaient. Les anarchistes, accoutumés à se penser comme porte-parole des travailleurs, n’assumaient plus leur tâche propre qui est d’instruire et de guider le peuple et non de piper des cotisants. Les individualistes ne se faisaient pas faute de le leur rappeler brutalement, mais eux-mêmes livrés à l’excès contraire, facilement méprisants, justifiaient indirectement l’exploitation de ce peuple dont, à les en croire, il ne valait pas la peine qu’on s’en préoccupât.

On sait comment s’acheva cette période ; Jouhaux et Gustave Hervé adhérant à l’Union sacrée où ils rejoignaient Guesde, le marxisme triomphant avec la révolution russe, la rupture de l’unité syndicale et, pratiquement, l’intégration dans le système de l’État des centrales syndicales du patronat et du travail. Nolens volens, les masses furent embrigadées par les contrats collectifs, les diverses branches de la Sécurité sociale, utiles certainement mais de conséquences astreignantes.

Une seconde guerre a précipité la révolution multiple du XXe siècle et les hommes s’essoufflent à l’organiser. Si le marxisme est mort du stalinisme, aucune doctrine nouvelle qui fût dynamique et à la mesure des problèmes de notre temps n’est apparue — ici ou là — qui puisse actuellement nous arracher d’entre ces deux mâchoires, terriblement armées, que sont le capitalisme d’État de l’U.R.S.S. et le capitalisme des trusts de l’Occident. La sociologie, devenue une science est mal utilisée. La politique économique et sociale est plus que jamais un empirisme.

C’est à partir de ces données que sont à repenser nos doctrines (de ces données et de quelques autres référées aux sciences de l’homme et qui n’ont pas place ici). C’est en partant de notre faiblesse acceptée en nombre et en moyens, qui nous isole des masses férues d’enrôlement, mais en partant aussi de nos forces potentielles explosives, qui sont contenues dans notre volonté de liberté que nous pouvons et devons nous affirmer. Faire une force de ce que l’on considère comme notre faiblesse. Ce n’est pas un paradoxe. Depuis longtemps j’étudie cette algèbre. Je propose un canevas sur quoi des solutions — et non pas une solution — se coordonneront, l’essentiel étant d’agir pour exister, et d’exister dans la diversité sans quoi il n’y aurait plus d’anarchisme.

NOS PÈRES ÉTAIENT DE LEUR TEMPS

Un enseignement se dégage de la situation libertaire au cours des années qui ont précédé la guerre de 14-18. Les anarchistes ont connu à cette époque une assez grande audience dans le public et leur influence fut réelle. Mêlés à une propagande à la fois éducative et subversive dans les pays en retard d’une révolution (à l’est et au sud de l’Europe) ils furent partout à la pointe du combat dont l’objet n’était pas douteux. On croyait à la révolution. Si l’on savait que la lutte serait dure, on ne prévoyait pas que la contre-révolution se camouflerait en révolution fasciste et, moins encore, que le marxisme lui-même se ferait totalitaire au point où l’a poussé Staline.

Dans cette conjoncture, l’anarchisme ne pouvait qu’attirer la jeunesse. Son dynamisme trouvait un aliment dans le syndicalisme, dans les concepts libertaires d’insoumission et dans un non-conformisme quelque peu iconoclaste.

Ainsi l’anarchisme existait. Les anarchistes comptaient. Leurs interventions ne passaient pas inaperçues bien que, face aux partis, ils fussent une petite minorité. Au sein des syndicats également, ils devenaient minoritaires et cependant leur influence y restait déterminante. Pourquoi, sinon parce qu’ils étaient libres de toute attache et voyaient plus loin que leurs adversaires, parce que leur combat, appuyé sur leur propre philosophie, était le combat de leur temps, parce qu’ils étaient les éveilleurs du peuple et l’entraînaient dans cette lutte commune.

Ne maquillons pas la vérité. Minorité agissante du fait que leur doctrine sociale correspondait aux besoins et aux espérances des peuples, les anarchistes d’alors ne se comportaient point en minoritaires de propos délibéré. Ils étaient convaincus que la révolution devait finalement s’accomplir selon leurs conceptions. C’est cette erreur, aujourd’hui évidente, qui a dissocié le mouvement, moins à cause de l’échec que par l’obstination à n’en pas prendre leçon.

Avant de tirer les conséquences de cette leçon, il est nécessaire de lier l’expérience communiste libertaire à l’expérience de l’individualisme anarchiste. Qu’on le veuille ou non, la synthèse de tous les anarchismes est devenue inévitable. Elle sera féconde si l’on admet qu’une synthèse n’exclut pas la singularité des composants.



III. — nos problèmes sont ceux de notre siècle

 

Pour l’opinion publique, anarchisme est synonyme de violence et de terrorisme. La réputation de violence est due à la théorie anarcho-syndicaliste d’action directe. Elle n’a pas, dans le peuple en général, un sens tellement péjoratif. Peut-être même est-elle finalement la raison d’une certaine déférence craintive vouée aux anarchistes dont on redoute les gestes spontanés, imprévisibles. Cet imprévu des réflexes anarchistes a toujours gêné les combinaisons politiciennes des manitous, locaux de l’électorat et des manitous du syndicalisme intégré. C’est là un des aspects d’une force minoritaire qu’on ne doit ni négliger ni minimiser.

 

L’ACTE lNDIVIDUEL

Selon nos positions personnelles, nous acceptons ou nous rejetons l’action directe. Nous y participons ou n’y participons pas. Il reste qu’elle est l’un des moyens de l’anarchisme et que, à tout le moins, elle s’inscrit dans les vues de beaucoup comme un recours extrême lorsque les tenants de l’État se font intransigeants, dictatoriaux et policiers. Elle est alors ce que sont les résistances du type maquisard.

L’attentat individuel, conséquence de la notion de reprise individuelle, a frappé davantage l’opinion et, cette fois, a suscité une réprobation générale. Souvent mal comprise et mal employée par des garçons de philosophie approximative, cette notion discutable n’a été qu’un moment de l’anarchisme individualiste. Aujourd’hui dépassée, il n’y a pas lieu de s’y attarder.

Venons-en donc à la philosophie même de l’individualisme dont ce fut, à mon sens, une erreur de la situer en opposition au communisme anarchiste. Ce distinguo, en tout cas, ne correspond plus à aucune réalité. Je m’en explique.

 

COMMUNISME ET INDIVIDUALISME

Godwin d’abord, Proudhon ensuite, n’utilisèrent le terme “ anarchie ” que dans son acception politique et sociale : société sans gouvernement.

Quand, après la rupture de la Première Internationale, les marxistes traitèrent les bakouniniens d’anarchistes, c’est un peu par défi que ceux-ci relevèrent l’épithète dont le socialisme fédéraliste pouvait s’accommoder. Il s’agissait encore d’une forme d’organisation sociale.

Toutefois, dès ce moment, l’anarchisme philosophique était né. Les socialistes anarchistes proclamaient que l’objet de la révolution n’était pas seulement l’instauration d’une société plus juste, d’une société égalitaire, mais aussi et surtout l’épanouissement libre de toutes les facultés de l’individu. La révolution sociale n’était pas, comme pour les marxistes, une chose en soi, une transformation ayant une certaine société pour fin. Sa fin anarchiste, c’était l’homme. Cette attitude posait tous les problèmes de l’homme. Les théoriciens libertaires s’en sont préoccupés et leur biologie surclassa le marxisme. Les théoriciens individualistes s’y sont attachés plus particulièrement et ont poussé le concept de l’autonomie des personnes jusqu’à ses extrêmes, parfois jusqu’à l’absurde. Sans doute le fallait-il pour que rien ne demeurât dans l’ombre. Sans doute fallait-il, en présence des déceptions qui nous viennent des masses, que l’on tentât l’expérience du détachement, de l’individualisme absolu. Il nous en reste une documentation, une philosophie du comportement humain d’une grande richesse. Cela s’inscrit dans l’acquis de l’anarchisme global.

NUL N’ÉCHAPPE AU SOCIAL

Cerné par le social, l’anarchisme individualiste se heurte, tout autant que la forme communiste, aux conséquences de la révolution scientifique. Personne n’échappe au social. L’égoïsme sacré ne peut qu’y exploiter des hommes, de manière ou d’autre, et l’anarchisme n’est plus qu’une caricature. Sinon, ni l’érémitisme ni le silence ne protègent des servitudes totalitaires. Que ce soit en Russie ou en Espagne ou chez leurs divers homologués, nul n’a le droit de se taire. Il faut dire non et périr ou dire oui et s’humilier. Individualiste ou communiste, l’anarchiste est contraint au combat.

Il n’échappe pas davantage aux complexes occidentaux de la production, des échanges, de l’organisation du travail et de la distribution. Il n’est pas assuré, s’il parvient à être propriétaire — je dis bien propriétaire — d’une cabane sur un hectare de bon jardin, d’y couler des jours paisibles. Il lui faudra vendre et acheter aux cours, car il sera tenu de payer impôts et charges sociales. Il devra se soumettre aux réglementations de sa profession, car il exercera une profession organisée par ses concurrents. Le temps est passé où l’individualiste anarchiste pouvait se débrouiller en marge et bouder le syndicalisme. Il n’y a plus de marges. Le moindre artisan est tenu de présenter un brevet de capacité, ses conditions de travail sont déterminées comme le sont celles de l’ouvrier par les conventions légalisées que passent leurs chambres syndicales. Tout anarchiste au reste se sent tenu autant que protégé par les organismes sociaux et syndicaux où il est intégré bon gré mal gré. Les anarchistes de toute tendance ont en commun leur volonté de liberté de lucidité, de constante autodéfense mais aussi le sentiment confus d’une certaine vanité à s’opposer, les mains nues, à une masse animée avec la régularité effrayante d’un rouage par on ne sait quelles forces complexes et cachées.

LE TEMPS DU GRÉGARISME INTÉGRAL

L’anarchisme, philosophie de la liberté de l’homme, a gardé toute sa valeur. Ce sont les moyens de sa mise en œuvre qui sont à réviser à une échelle où tout se définit en termes de gigantisme, de planisme, d’intégration, de synchronisation et de cybernétique : masses, combinats industriels, long-courriers, vitesse supersonique, espaces stratosphériques, centres atomiques... N’oublions pas que l’homme actuel a trop souvent l’aspect et l’emploi d’un matériel, en dépit des juridictions internationales impuissantes : camps de la mort et du travail forcé, transferts de populations, massacres sociaux et guerres incessantes qui ne disent plus leur nom.

Grandes nations, grands partis, vastes trusts, Églises plus influentes qu’on ne le croit, mènent ces forces en équilibre instable. Peut-on s’étonner qu’il se soit constitué une sorte de psychologie de masse, que l’individu se sente comme happé par une attraction centripète agglomérante ? Il semble que chacun ne soit rassuré que s’il appartient à une collectivité, la plus vaste possible : le plus puissant syndicat, le plus grand parti, le plus grand peuple. Les petites nations aspirent à se souder en espaces continentaux et, en attendant, se font les clientes des États molochs. Tout s’organise et se réglemente, se fédère, se confédère et, dangereusement, centralise les pouvoirs.

Jamais climat social ne fut plus contraire à tout ce qui fonde l’anarchisme. Jamais, par conséquent, son intervention de sauvegarde n’est apparue plus indispensable. Il doit inventer la méthode de son intervention dans ce milieu hostile.

IV. — la force d’une minorité c’est d’agir par l’intelligence



Toute activité part d’une philosophie (ou d’une religion, ce qui est tout un, quoi qu’en disent les cuistres) et passe par la voie des théories qui adaptent la philosophie aux divers objets de l’activité. Cela ne veut pas dire que les agents actifs connaissent tous la théorie et moins encore la philosophie. Il suffit qu’ils en soient impulsés.

 

À PARTIR D’UNE PHILOSOPHIE

Dans cette vue, l’anarchisme est exactement et avant tout une philosophie de la liberté, de la vie personnelle libre. Puisqu’elle est personnelle, elle se veut éclectique au sens de libre choix et donc antigrégaire par définition. L’anarchisme se nie et se détruit dès qu’il se propose de rassembler et de diriger des masses. Il s’affirme au contraire et se fait invincible parce que pratiquement insaisissable lorsqu’il insinue ses militants au cœur des masses qu’il dissocie, qu’il noyaute et dont il dresse contre l’autorité qui les mène les individus qu’il éclaire et séduit.

Ce qui fait la supériorité de l’espèce humaine fait la supériorité de chaque homme en particulier, c’est-à-dire la pensée et la somme de savoir qui nourrit la pensée. Le non-conformisme n’est valable qu’autant qu’il s’efforce en ce sens. C’est donc la pensée qui doit être, qui est à la base de l’anarchisme.

Chacun en acquiert et en donne ce qu’il peut et se justifie en acquérant toujours davantage, en pensant ses acquis pour élargir son champ et corriger sa règle. Chacun s’attache à se mieux comprendre soi-même pour se mieux assumer, pour être le singulier qui peut seul comprendre la singularité d’un autre et l’incliner à une réciprocité s’il vaut de devenir anarchiste.

C’est par la diversité voire la divergence de nos opinions que nous sommes une force attractive en contraste à la force brute et asservissante des grégarisme. C’est parce que tout individu capable de mener une vie personnelle et volontaire, respectueux d’autrui mais vivement, durement, braqué contre toute institution qui attente à la personnalité, trouvera dans notre philosophie le sens et la raison de sa vie que nous aurons des adeptes sans défaillance. C’est parce que notre philosophie sera sans cesse relativée à l’accroissement des connaissances, parce qu’elle sera sans cesse disponible et sans cesse adaptée aux évolutions qu’elle séduira et retiendra les intelligences ouvertes. C’est parce que les têtes bien faites savent que la plus haute et la plus sûre richesse, la seule qui affranchisse, nous vient par l’acquisition du savoir, que nos camarades les plus dépourvus matériellement, les plus handicapés au départ, voudront s’instruire à tout prix et y parviendront comme y sont parvenus tant des meilleurs d’entre nous. C’est enfin cet enrichissement et cette liberté de la pensée qui ne permettent plus à un anarchiste ainsi formé de déserter sans éprouver qu’il déchoit. Que l’on comprenne cela que l’on s’y applique et l’anarchisme sera en possession de la force la plus efficace, celle qui finit toujours par avoir raison, la force de l’esprit. Elle fait l’anarchiste irréductible parce qu’elle n’est pas chez lui le fruit de l’imagination du désir, ou d’une vague espérance, mais l’exacte concordance à la vérité du fait, quel qu’il soit, et jusque dans le changement de cette vérité que modèle une recherche incessante.

UNE ACTION SOUPLE ET CONSTANTE

À partir de là tout devient simple. La propagande découle naturellement du besoin de convaincre, de se faire des camarades de lutte et de pensée. Elle commence par une séduction de bouche à oreille, sur le plan personnel d’une vie équilibrée, selon une morale attrayante et vraie dont la règle unique s’énonce ainsi: évite de nuire à autrui et à toi-même ; assume la responsabilité de tes actes et de tes carences.

Au-delà des positions morales individuelles, nous ne pouvons être indifférents à la souffrance des hommes, à l’injustice, à la sottise surtout. Elles nous scandalisent dans l’esprit, elles nous émeuvent parce qu’elles touchent nos semblables, elles éveillent nos réflexes de défense parce que nous en sommes individuellement menacés.

Ici s’instaure notre lutte sociale. Elle doit s’organiser selon notre condition de minoritaires par définition. Nous n’avons pas à constituer des groupements du type partisan qui resteraient faibles et détruiraient notre liberté même. Nos groupes doivent être des unions de personnes affinitaires, des associations pour un objet et des ententes d’associations pour les tâches communes.

Ces tâches, ce sont les événements qui les déterminent en ce qui concerne l’exceptionnel où nous retrouvons au besoin, chacun selon ses vues, les leçons du passé : action directe, maquis, action secrète.

En ce qui concerne le quotidien, nos tâches sont d’étude et d’enseignement, de propagande, de contacts pour l’entraide et la mise en œuvre de nos moyens d’action, pour la coordination s’il se peut de nos activités. Cette action — outre l’exceptionnel — ce sera la constante, l’insistante intervention de l’esprit libertaire partout où se trouveront des anarchistes. Il devrait s’en trouver partout qui s’attacheraient à faire prévaloir, entre plusieurs solutions envisagées, celle qui va dans le sens de plus de liberté ; qui se battraient pour faire rejeter toute décision d’esprit autoritaire, qui prendraient l’initiative de promouvoir des associations, des syndicats, des œuvres coopératives ; qui démasqueraient, par d’adroites motions inattendues, les combinaisons des faiseurs.

Un groupe anarchiste ne saurait être qu’une union de militants et de prosélytes en formation, sans cotisants internes, lourds et paralysants. Mais, en revanche, quels champs d’activité nous sont offerts, dans le rang ou en vedette, au sein de cent rassemblements qui nous sont ouverts : syndicats, coopératives, sociétés philosophiques, sécurité sociale, comités d’entreprise, associations laïques ; culturelles, éducatives, foyers estudiantins, littéraires, artistiques. Nous pouvons être partout, sans masque mais avec le tact et l’adresse que commande l’intelligence des hommes et des choses.

Soyons assurés qu’on ne nous demandera jamais combien de cotisants nous représentons, la réplique étant bientôt connue : “ Répondez à mes arguments, nous parlerons ensuite de votre échappatoire ”. Dans les réunions difficiles, dans les comités pas tout à fait honnêtes, l’apparition, la présence d’anarchistes affirmeraient leur efficacité par les rumeurs qui les auraient accueillis. Nous ne serions pas ceux qui cherchent des adhérents, mais ceux qui vont, libres et sûrs d’eux-mêmes, parmi les hommes.

Si le lion est le roi des animaux, leur maître à tous, c’est l’infime microbe. Dans l’esprit que je viens de dire, l’anarchiste est à la fois un bienfaisant ferment et une terrible bactérie. Il n’est pas besoin de coûteux laboratoires pour en faire un peu partout la culture. Elle est d’autant plus facile que l’espèce est vivace et qu’il n’est pas à craindre que la souche ne se perde.


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II

Au-delà des révolutions

 

I. — Des raisons d’évoluer

 

La première partie de cette étude à fait l’objet d’une large discussion au cours d’une réunion où se sont rencontrés des anarchistes espagnols et des anarchistes français de diverses tendances. L’analyse que j’ai faite de la crise de l’anarchisme au XXe siècle — c’est à dire le Bilan — a été unanimement approuvée. Il n’en fut pas de même des Perspectives que les uns rejettent comme n’étant pas conformes à la tradition révolutionnaire du communisme libertaire, d’autres, au contraire, leur reprochant de rompre la rigueur de l’individualisme anarchiste.

Dans ces deux tendances où j’ai rencontré des opposants, il s’est trouvé autant d’approbateurs ou, tout au moins, d’esprits intéressés par une possibilité de sortir de ce qui leur paraît être une impasse. C’est à leur intention que je reprends cette étude, sans me préoccuper de savoir si elle est ou non d’accord avec nos catéchismes, mais en complétant mes “ perspectives ” par un projet de “ foyers ” anarchistes.

 

LES POSITIONS INDIVIDUALISTES

Comment se présentent les objections? Du côté de l’individualisme strict, nous retrouvons les critères semblables à eux-mêmes depuis leur origine. Excellents dans la dissection de la nature humaine, enrichissants à cet égard, ils constituent la durable fondation et la méthode d’investigation aiguë de l’anarchisme. Intellectuellement, ils sont l’anarchisme même. Pratiquement, ils déçoivent par leur refus de la réalité sociale.

Nous avons contre cela de vieilles références. Les disciples du Bouddha, détachés des biens de la terre et se refusant à tout effort pour les acquérir, acceptaient néanmoins la nourriture que leur consentaient des adeptes pieux. Sans le travail et la générosité de ces nourriciers, la prédication des purs aurait bientôt cessé faute de prédicateurs. De même auraient cessé l’apostolat et l’exemplarité des moines et des moniales voués aux ordres contemplatifs.

Cette constance dans le comportement des prêcheurs d’absolu est le vice majeur de l’individualiste intransigeant. Comme le prêtre vit de l’autel — bien ou mal — le doctrinaire de l’individualisme intégral ne peut durer dans son intransigeance que par sa clientèle. Sinon, il lui faut entrer dans l’illégalité ou se résigner à prendre place dans le système social où sont inclus, en tout état de cause, ses supporters.

Disons plus. Toute propagande de l’individualisme intégral, tout contact avec les amis “ choisis ”, toute association de camarades, toute entraide dans cette association ne sont possibles que par la société. Pour qu’un avion postal transporte un journal, un livre, de Paris à New-York, il a fallu la conjonction organisée de tous les producteurs du monde, du laboureur qui nourrit au facteur qui distribue, en passant par les mineurs de charbon et de minerais, par les ouvriers, les ingénieurs, les savants, les planificateurs et les dispatchers de toutes les chaînes de tous les métiers.

Est-il honnête d’y recourir sans y concourir ? C’est l’objection que ne manque pas de faire tout travailleur d’intelligence moyenne. Nous connaissons la parade des doctrinaires à cette évidence. Elle a donné lieu à tant de dissertations qu’elle constitue la partie la plus significative de la littérature individualiste. La reprendre m’entraînerait au-delà du cadre de mon étude. Il est du reste utile qu’on la recherche aux sources où elle constitue un étonnant florilège d’aperçus propres à dégager l’esprit de bien des préjugés. Qu’on me permette d’insister sur ce point. Je suis moi-même trop consciemment individualiste — mais d’une autre façon — pour qu’il y ait dans mon propos une intention de discréditer une philosophie riche d’enseignements et, moins encore, une intention de dénigrement.

Ce sont les implications positives d’un individualisme libertaire détaché du social qui nous intéressent ici, d’autant qu’il lui est arrivé de se dégrader jusqu’à devenir antisocial. La parade individualiste, face au travailleur salarié, ne peut mieux être concrétisée dans ce qu’elle comporte d’ambiguïté et de sophisme que par une phrase d’un émule de Raymond la Science que j’ai rencontré avant 1914. Cet excellent garçon, autodidacte d’un beau tempérament, riche de vie et d’un caractère affirmé, me disait quelques jours avant un “ coup ” qu’il méditait sans doute : “ L’encaisseur d’une banque, c’est le chien du banquier. Il ne m’intéresse pas. J’ai le droit de reprendre l’argent volé aux pauvres parce que je suis pauvre. Tant pis pour qui se trouve sur mon chemin.”

Pourquoi ce droit au prix de la vie d’un homme qui ne gagnait que son pain ? “ Parce que, me dit-il, moi je prends le risque de l’attaque et que lui se soumet. ” Le risque qu’il prit effectivement ne fut pas payant. Ce garçon en est mort. J’ai souvent rencontré depuis d’honnêtes citoyens sans doctrine qui raisonnaient de façon assez semblable avec plus de succès. Le banquier pouvait être de ceux-là. Lui aussi dirait qu’il prend des risques utiles aux échanges économiques. Il ne trouve donc pas abusifs les procédés qu’il emploie ni scandaleux les profits qu’il en tire car, lui aussi, méprise l’encaisseur.

On se récriera que c’est là un cas extrême et que la théorie n’y conduit, pas nécessairement. C’est fort heureux. Cependant, à la limite, elle le contient puisqu’il est encore plus fréquent qu’on ne le voudrait. En se refusant à toute action sociale col


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