Le Monde libertaire hors-s�rie #25 du 8 juillet au 8 septembre 2004
LES CARNETS DE VOYAGE, film du r�alisateur br�silien Walter Salles, r�cemment pr�sent� au Festival de Cannes, retracent le voyage effectu� � travers l'Am�rique latine, en 1953, par un jeune bourgeois argentin nomm� Ernesto Guevara de la Serna (1) . Ce long-m�trage �voque quelques mois de la vie du jeune Guevara. Les bases de l'oeuvre de Walter Salles reposent sur les carnets de Guevara et de son compagnon de route Alberto Grenado (2). L'odyss�e racont�e par les deux jeunes aventuriers argentins d�voile l'impact qu'eut sur Guevara la d�couverte des probl�mes de pauvret� et d'injustice de son continent. Pourtant, le jeune Guevara du film de Walter Salles est tr�s �loign� du mythe du Che. Salles traite du sujet avec lyrisme et humanit�, plut�t que de se focaliser sur les choix politiques ult�rieurs de Guevara.
Nous connaissons tous Che Guevara, le gu�rillero h�ro�que qui fit sacrifice de sa vie au service de la r�volution. Nous connaissons sa participation aux avant-postes de la r�volution cubaine, ses responsabilit�s minist�rielles sur l'�le du Ca�man vert et sa mort tragique en Bolivie. Mais au-del� du mythe, de l'ic�ne r�volutionnaire qu'il est devenu aujourd'hui, quel fut son itin�raire et quels furent ses choix politiques ?
Les ann�es avant la r�volution cubaine
Guevara participa d�s l'�ge de 26 ans � la r�volution nationaliste du pr�sident Arbenz, en 1954, au Guatemala. Son titre de m�decin en poche, il pensait �tre utile dans un pays qui tentait d'installer une s�rie de r�formes sociales. Mais la CIA renversa le gouvernement d'Arbenz, qui se rendit sans combattre. Guevara d�t quitter le Guatemala pour le Mexique. L'�chec d'Arbenz marqua profond�ment le jeune Guevara. Il venait de d�couvrir la mis�re du continent am�ricain, c'est alors qu'il se radicalisa et qu'il remit en question la gauche non communiste, qu'il rendit responsable de cet �chec. .
C'est au Guatemala qu'il rencontra un groupe d'exil�s cubains apr�s l'�chec de la prise de la caserne de la Moncada, � Santiago de Cuba en 1953, par les premi�res troupes de Fidel Castro. Il les retrouva en 1955 au Mexique, o� ils le pr�sent�rent � Castro qui sortait de prison. Castro et Guevara sympathis�rent et furent d'accord sur un point: la lutte arm�e, seul chemin pour la r�volution: Le Che �tait devenu marxiste et il l'affirmait, alors que Fidel Castro faisait beaucoup de d�clarations publiques o� il parlait de d�mocratie et de nationalisme. Tr�s vite le Che accepta que Castro devienne le chef de l'exp�dition cubaine qui devait mettre fin � la dictature de Batista.
Lorsque les survivants de l'exp�dition rat�e � bord du Granma (3) en 1956, au cours de laquelle Guevara fut bless�, se furent enfonc�s dans la Sierra Maestra, le Che d�cida d'opter pour le r�le de soldat au service de la cause r�volutionnaire cubaine. Avec quelques hommes venus en renfort des villes, il forma le deuxi�me front de gu�rilla en soutien � Castro.
De la gu�rilla au pouvoir
Quelques mois plus tard, Guevara avait fait preuve de son audace et de son courage au combat. Si bien qu'un jour Castro lui dit de rajouter comandante devant son nom. Dans les mois qui suivirent, Guevara, deuxi�me comandante de la gu�rilla, entreprit toute une s�rie d'actions audacieuses: il cr�a un territoire libre � El Hombrito, o� il tenta d'installer une communaut� civile, avec �cole, h�pital, atelier de fabrication d'armes, boulangerie, journal et, plus tard, la Radio rebelde.
Le Che trouvait � cette �poque la direction clandestine du Mouvement du 26 juillet (4) insuffisamment r�volutionnaire, simplement anti-imp�rialiste. Castro sollicita l'aide de tous, pas seulement celle des Sovi�tiques. Un pays lui apporta son soutien: les �tats-Unis. Le 31 mars 1958 arriva � la Sierra Maestra un gigantesque chargement d'armes provenant du Costa Rica. Son pr�sident, Jos� Figueres, proche des Etats-Unis, collabora avec la CIA. Ces armes rendirent possible l'extension de la gu�rilla vers le centre de l'�le. Depuis, les archives de la CIA ont parl�, mais La Havane et Washington restent muets.
Guevara fut charg� seul de d�fendre une zone de la Sierra, r�le certes important, mais plus anonyme que spectaculaire. Ce qui confirma sa position de deuxi�me comandante de la r�volution fut l'invasion de l'�le et sa foudroyante avanc�e vers Cuba.
Plus spectaculaire encore que le si�ge et la bataille de Santa Clara fut la prise du train envoy� en renfort par Batista, et que Guevara attaqua, obligeant les militaires � se rendre. Par ces actions, Guevara devint, gr�ce aux cam�ras de t�l�vision et � la presse am�ricaine, la figure d�cisive de la r�volution, projetant au second plan Castro.
La prise de Las Villas fut dramatique pour les partisans de Batista. Durant la bataille, un groupe de militaires, retranch�s dans un h�tel, se rendit. Les prisonniers furent ex�cut�s sommairement et sans jugement, en pr�sence de photographes, journalistes et cameramen, Les victimes �taient pour la plupart de jeunes paysans, ch�meurs, r�cemment engag�s dans l'arm�e.
Un des objectifs de Guevara et de Castro fut de contr�ler le deuxi�me front de l'Escambray, front tr�s important du point de vue militaire et politique, car se trouvant dans le centre de Cuba o� op�raient les forces ind�pendantes du commandant Guti�rrez Menoyo 5, et celles du Directoire r�volutionnaire. Guevara, d�sirant la collaboration du vieux Parti communiste, signa un pacte avec le Directoire r�volutionnaire, puis marginalisa les forces de Menoyo en d�gradant les commandants du Mouvement du 26 juillet.
Directeur de prison et pr�sident de la Banque nationale 
Apr�s la fuite de Batista, Fidel Castro r�tabli son pouvoir en ordonnant � Camilo Cienfuegos de prendre la caserne de La Columbia, ce qui revenait � prendre La Havane. Il envoie le Che � la caserne de Cabana, position secondaire aux portes de la capitale. Il interdit aussi aux troupes du Directoire r�volutionnaire d'accompagner les rebelles lors de leur entr�e dans la capitale. Guevara avait voulu marginaliser Menoyo; Fidel, de son c�t�, r�duisit l'influence du Directoire et celle de Guevara.
La forteresse de La Cabana, sous la direction de Guevara, le gu�rillero historique devint une prison et un centre d'ex�cutions.
Guevara et Raul Castro �taient pr�occup�s par la renaissance d'un mouvement ouvrier �tudiant ind�pendant, et par la popularit� certains commandants et ministres non communistes. Guevara d�clara alors : � Il faut finir avec tous les journaux, on ne peut faire une r�volution en maintenant la libert� de la presse. Les journaux sont des instruments de l'oligarchie. � Dans les mois qui suivirent la presse cubaine fut interdite, et ne subsista que l'organe du Comit� central du communiste cubain, le quotidien Granma. Toute opposition au rapprochement avec l'Union sovi�tique fut s�v�rement r�prim�e. Les anarchistes furent arr�t�s, tortur�s, condamn�s � de longues peines de prison contraints � l'exil (6).
Contrairement � Fidel, souhaitant � gagner du temps �, Guevara et Ra�l Castro d�siraient affronter ouvertement les �tats-Unis et pactiser avec les communistes.
En mars 1959, la tension entre Raul Castro, Guevara, les vieux communistes, d'un c�t�, et Fidel Castro, de l'autre, s'exacerba � propos de la r�forme agraire; les premiers �tant partisans d'investir les terres des latifundistes(7), tandis que Fidel souhaitait une loi.
Lors de sa nomination, en novembre 1959, comme pr�sident de la Banque nationale et responsable de l'�conomie cubaine, le Che �merge � nouveau comme deuxi�me personnage officiel de la r�volution cubaine. En 1960, il devint l'un des protagonistes de la crise du p�trole, lors de la mise sous contr�le des raffineries am�ricaines et anglaises, puis lors de la signature des accords avec Mikoyan(8). Raul Castro contr�lait d�sormais le pouvoir militaire et policier; Guevara, l'�conomie, et l'industrie � partir de 1961. Quant � Castro, il dirigeait la r�forme agraire, et la politique en g�n�ral.
Guevara, qui s'inspirait du plus rigide des mod�les sovi�tiques, croyait aveugl�ment � la centralisation, � la planification, � la destruction de toute forme de propri�t�, grande ou petite. Il croyait aussi que, du haut du pouvoir; il �tait possible de d�truire le capitalisme et construire le socialisme. Castro et Guevara ordonnent l'�tatisation de 80 % de la richesse cubaine: terres, mines, commerces, usines, transports, banques, industries. Le premier sympt�me de crise surgit dans l'agriculture lors de l'assembl�e de production de 1961, quand fut d�cr�t� le rationnement des produits nationaux et �trangers.
Le 26 juin 1961, le Che d�clara que < les travailleurs cubains doivent petit � petit s'habituer � un r�gime de collectivisme. En aucune mani�re les travailleurs n'ont le droit de faire gr�ve �. En effet, des gr�ves avaient �clat� pour protester contre la baisse des salaires d�cr�t�e par le pouvoir. La CTC (9) fut purg�e d'une partie de ses dirigeants. Les communistes s'empar�rent de l'appareil syndical.
Guevara r�vait d'une industrialisation rapide de Cuba, en oubliant ses petites dimensions, sa faible population, son manque de sources d'�nergie, de capitaux. Et, surtout, que le plus urgent �tait de conserver, et non de d�truire l'industrie existante, en activit� depuis plus d'un si�cle. Celle du sucre, par exemple, avec ses cent cinquante usines, son r�seau de transport, de magasinage, de transformation et de fabrication de produits d�riv�s, �tait de type capitaliste, comme les industries du textile, du tabac, des alcools, du cuir et de l'alimentation. Le pays, avec tous ses probl�mes structuraux de monoculture, de latifundium, de march� unique, avait une �conomie qui permettait � 7 0 % de la population d'avoir un niveau de vie de type occidental, et aux 3 0 % qui restaient un niveau de pauvret� typique du tiers monde.
Guevara d�truisit sans rien construire
Cuba produisait des cuirs tann�s et des chaussures de bonne qualit�. Guevara nationalisa les grandes usines et les petits ateliers; supprima les �choppes de cordonniers qui existaient partout et envoya la majorit� des ouvriers de la chaussure aux champs. Tr�s rapidement, il n'y eut plus ni cordonnier ni chaussures, et il en allait de m�me avec les boulangeries, les tissus, les dentifrices, les tabacs et les allumettes.
Sa foi dans les � pays fr�res �, Tch�coslovaquie, Pologne, Roumanie, Bulgarie, le poussa � acheter - et eux, � lui vendre - toutes les vieilles machines improductives et inutiles qu'ils conservaient.
La rupture avec Fidel Castro
Cuba est une des grandes r�serves de nickel du monde: Avec de bons investissements, vingt-cinq mille ouvriers du nickel pouvaient produire autant de devises que le demi-million de travailleurs de l'industrie du sucre, toujours tr�s ch�re et presque toujours non rentable. Fidel Castro, d'anti-canne devint pro-sucre, et lors de ses voyages � Moscou, en 1963 et 1964, vendit le sucre cubain aux Sovi�tiques.
Faisant pour la premi�re fois preuve de sa m�galomanie, il d�clara: � Je produirai dix millions de tonnes de sucre, ce sera la r�colte la plus grande de toute l'histoire de Cuba, je d�velopperai � cent pour cent l'industrie sucri�re, Khrouchtchev m'enverra ces machines � couper la canne qu'on appelle des "lib�ratrices". �
Cet objectif ne fut jamais atteint. La r�forme agraire d�poss�da les paysans de tout pouvoir, la gestion des coop�ratives agricoles passa totalement aux mains des bureaucrates nomm�s par le pouvoir en place (10). Cuba s'endetta de plus de un milliard de dollars en Europe. Cette somme consacr�e au nickel devait permettre de d�velopper l'industrie et toute l'�conomie cubaine. Mais le sucre et le socio-fid�lisme d�vor�rent implacablement le milliard de dollars emprunt�s, provoquant ainsi la ruine de la production de nickel. Guevara, d��u, abandonna l'�conomie et l'industrie; ayant une vision clinique de la r�alit�, il ne la d�guisait pas ni ne l'id�alisait comme Fidel. Son probl�me n'�tait donc pas la vision de la r�alit�, mais son dogme, c'est-�-dire le socialisme �tatique, dont on ne pouvait douter. Guevara, gr�ce � ses relations �conomiques avec les pays de l'Est et l'URSS, commen�ait � d�couvrir le socialisme � r�el �. Il se rapprocha politiquement de la Chine, du Vietnam et de la Cor�e du Nord. Fin 1964, son sort est jou�, et le minist�re de l'Industrie est absorb� par l'INRA (11). Son r�ve d'industrialiser Cuba s'�vanouissait. La r�volution s'enfon�ait dans la bureaucratisation et la militarisation.
Sachant qu'il ne pourrait s'�carter de la norme sovi�tique et qu'il �tait condamn� � un avenir de bureaucrate, il choisit de s'investir dans la gu�rilla latino-am�ricaine avec le projet plus lointain de cr�er une alliance intercontinentale qui r�unisse l'Afrique, l'Am�rique latine et l'Asie.
Guevara, au d�part meilleur soutien des vieux communistes cubains et de l'URSS, devint avec le temps de plus en plus critique vis-�-vis du syst�me sovi�tique et du � caudillisme � (12) de Castro. Les m�thodes de Fidel lui semblaient inaptes � cr�er l'homme nouveau et la nouvelle conscience sociale capable de construire le socialisme. Lors d'un s�minaire � Alger, en 1965, il accusa l'URSS de n�ocolonialisme (13)? � son retour � Cuba, Guevara fut accus� par Fidel, Raul Castro et le pr�sident Dorticos d'indiscipline, d'irresponsabilit� et d'avoir compromis les relations de Cuba avec l'URSS. Guevara accepta les reproches.
La fin tragique du gu�rillero
Il dispara�t alors de la circulation, et la presse mondiale commence � tisser le myst�re gu�variste. O� est pass� le comandante argentin? Que lui est-il arriv�? En r�alit�, comme on l'apprendra plus tard, Guevara entreprend un voyage en Afrique.
En 1966, il revient � Cuba apr�s son �chec africain, puis repart pour la Bolivie, allant au devant de la d�faite et de la mort. Pourquoi Castro ne fit-il pas pour Guevara ce qu'on avait fait pour lui? Pression sovi�tique, jalousie ou machiav�lisme (14) ?
Le Che fut-il un instrument entre les mains de Fidel Castro? Il ne sut ou ne put agir ind�pendamment de Fidel Castro. Che Guevara �tait plus un utopiste qu'un r�aliste. De qui 'fut-il la victime, de la CIA, du KGB ou de Castro? Sans doute le pire ennemi d'Ernesto Guevara fut le Che. Dans un monde domin� par Washington et Moscou, il s'attaqua aux deux puissances � la fois. Don Quichotte internationaliste, Robespierre tropical, id�aliste et cruel � la fois. Personnalit� complexe, repr�sentative probablement des illusions et des confusions de son temps, l'histoire gardera de lui l'image d'un aventurier, d'un personnage path�tique vivant cette �poque violente, id�aliste, inhumaine et pragmatique, appel�e la Guerre froide.
Daniel Pinos
1. Sortie du film en septembre 2004.
2. Publi� en fran�ais sous le titre de Latinoamerica. Journal de voyage, par Ernesto Guevara et Alberto Grenado, pr�face de Ramon Chao, �ditions Austral.
3. � Granma � signifie en anglais argotique � grand-m�re �, nom du yacht qui aborda sur l'�le de Cuba, le 11 novembre 1956. Sur les 86 hommes embarqu�s, il n'y eut que 12 survivants.
4. Attaque de La Moncada, � Santiago de Cuba.
5. Le commandant Eloy Guti�rrez Menoyo �tait fils de r�publicains espagnols r�fugi�s en France en 1939 et fr�re d'un r�sistant des maquis fran�ais. II abandonna Cuba en 1961. Quelques ann�es apr�s, il organisa une exp�dition arm�e qui d�barqua � Cuba pour renverser le pouvoir castriste. Il fut captur� et condamn� � 20 ans de prison.
6, � para�tre fin 2004, Cuba libertaire. L'anarchisme � Cuba, de Frank Fern�ndez, suivi de T�moignages sur la r�volution cubaine d'Augustin Souchy, aux �ditions CNT.
7. Les gros propri�taires.
8. Anastas Ivanovitch Mikoyan (1895-1978), bolchevique prototype du stalinien servile.
9. Centrale des travailleurs de Cuba.
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Sur l'�chec de cette r�forme, lire les T�moignages sur la r�volution cubaine d'Augustin Souchy, � para�tre prochainement aux �ditions CNT
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Institut national de recherche agronomique.
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Domination d'un chef.
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Sur la remise en question de la domination sovi�tique, lire Che Guevara de jean Cormier aux �ditions du Rocher, 1995.
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Lire � ce sujet Fidel de Cuba de Jean-Pierre Clerc aux �ditions Ramsay, 1988.
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