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  Post� le jeudi 01 mars 2007 @ 21:18:37 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
IdéologieCe texte est diffus� �galement sous forme de brochure gratuite. Vos commandes et critiques sont � envoyer � cette adresse :

" En attendant ", 5 rue du Four, 54000 Nancy, fr.



Les �ditions l�Insomniaque ont fait para�tre r�cemment deux recueils des articles de J. Zerzan : Futur Primitif, en d�cembre 1998 (d�abord publi� par Autonom�dia, New York, 1994) et Aux sources de l�ali�nation, en octobre 1999 (Elements of refusal, Left Bank Books, Seattle, 1988).

Nous disons que ces textes sont une r��criture id�ologique de l�histoire de l�humanit�, que J. Zerzan se sert de diff�rents travaux de pr�historiens, d�anthropologues et de philosophes � seule fin d��tablir une id�e pr�con�ue de ce qu�est l�humanit�, de ce qu�elle a �t� et de ce qu�elle doit devenir. L�id�ologie de J. Zerzan est sans doute g�n�reuse, et soul�ve par ailleurs des probl�mes int�ressants, mais elle n�est qu�une id�ologie.

Les th�ses de Zerzan ne semblent en outre, dans le petit milieu o� elles ont �t� diffus�es, n�avoir soulev� aucun d�bat, et n�avoir rencontr� qu�une approbation ou une r�probation vague, du moins � notre connaissance. Le but de cette brochure est �galement de lancer ce d�bat, sur des bases plus concr�tes.



I. La pr�histoire manipul�e

Tout ce que nous savons de l�aube de l�humanit�, nous le savons par l��tude des traces mat�rielles que les premiers hommes ont laiss�es, et qui sont parvenues jusqu�� nous. Ces traces sont essentiellement, pour les premiers temps, des ossements animaux et humains, et des pierres taill�es. Leur disposition dans des sites particuliers apporte �galement de pr�cieuses informations. Le fait essentiel est que ces traces sont extr�mement fragmentaires, impossibles � dater avec une grande pr�cision. A partir de ces traces, les pr�historiens �tablissent des hypoth�ses, puis b�tissent des th�ories, souvent bouscul�es par des d�couvertes ult�rieures. La pr�histoire est un domaine de la connaissance tr�s mouvant, toujours soumis � des changements : l�id�e que nous nous faisons de cette p�riode, ou plut�t de ces p�riodes, ne peut �tre aussi pr�cise que celle que nous nous faisons de p�riodes plus r�centes. Les certitudes sont rares, et plut�t g�n�rales que pr�cises. Les trente derni�res ann�es, avec de nombreuses d�couvertes et l��volution des m�thodes, ont consid�rablement affin� l�image caricaturale de la pr�histoire qui a pr�valu jusqu�au milieu du XX�me si�cle. En m�me temps, d�autres probl�mes sont apparus, tendant � rendre les questions toujours plus compliqu�es.

La d�finition m�me de l�homme pose probl�me. On compte g�n�ralement pour toute la p�riode pal�olithique, qui s��tend sur environ 2,5 ou 3 millions d�ann�es, quatre repr�sentants du genre Homo : d�abord le plus ancien, Homo habilis, d�o� descendent les trois esp�ces plus r�centes, chronologiquement : Homo erectus (Pith�canthropiens), Homo sapiens archa�que (N�andertaliens), et enfin l�homme " moderne ", le seul qui reste aujourd�hui pr�sent sur la plan�te, Homo sapiens sapiens. Avant le plus ancien repr�sentant du genre Homo, on a diff�rentes esp�ces d�Australopith�ques, qu�Homo habilis c�toya longtemps, lui-m�me descendant d�un type d�Australopith�que dit gracile. Ces primates anthropo�des se servaient d�outils de pierre et d�os et pratiquaient sans doute la chasse organis�e, mais ne font pas partie (pour l�instant du moins) du club Homo. Il est �galement � noter que bien qu�appartenant au genre Homo, l�Homo habilis n�est g�n�ralement pas consid�r� comme faisant partie de la m�me esp�ce qu�Homo sapiens sapiens.

A partir de ces quelques donn�es de base, on peut d�j� apercevoir les manipulations op�r�es par Zerzan. Au vu des nombreuses citations auxquelles il a recours dans ses articles, on ne peut le soup�onner d��tre ignorant du sujet dont il parle. Les omissions, ou plut�t le choix qu�il fait de certaines th�ories au d�triment d�autres marquent donc une volont� d�lib�r�e de sa part. Zerzan veut dresser un tableau idyllique des d�buts de l�humanit� : il va donc rechercher les �l�ments qui vont lui permettre de dresser ce tableau.

Il importe d�abord � notre id�ologue de faire remonter l�humanit� le plus loin possible, et ce pour une raison pr�cise : plus l�homme �volue vers sa forme " moderne ", plus les �l�ments montrant l�existence de ce que Zerzan nomme " ali�nation " (pratiques artistiques et religieuses, langage articul�, sens du temps et du projet, etc.) deviennent incontestables. Il lui faut donc se tourner vers les moments les plus archa�ques de l��volution humaine. Les N�andertaliens m�me (300 � 400 000 ans) lui paraissent un peu trop " cultiv�s ". Il ira donc chercher ses exemples de pr�f�rence chez les tous premiers humains, les fameux Homo habilis. Mais m�me cette solution pose pas mal de probl�mes. Zerzan s�en sortira au prix de contorsions intellectuelles � la limite de l�honn�tet�.

Il annonce d�ailleurs lui-m�me ce que sera sa m�thode au d�but de Futur Primitif : apr�s avoir �mis des r�serves de bon aloi sur la science s�par�e, il consent � reconna�tre que ce qu�il appelle avec m�pris la " litt�rature sp�cialis�e ", c�est � dire scientifique, " peut n�anmoins fournir une aide hautement appr�ciable ". Et qu�est ce qui d�autre " pourrait " nous la fournir, cette " aide", � moins de devenir nous-m�mes arch�ologues, c�est � dire tenants de l�affreux savoir s�par� ? S�imagine-t-il que les premiers hommes vont ressusciter pour venir nous raconter comment ils vivaient ? L�arch�ologie est la seule source disponible pour qui veut savoir ce que fut l�humanit� des premiers temps. Et donc, quoiqu�on puisse en dire par ailleurs, nous sommes oblig�s de raisonner � partir de ses d�couvertes. Elle n�est pas une " aide ", elle est tout ce que nous avons.

Mais pour Zerzan, les d�couvertes scientifiques ne sont qu�un moyen de d�velopper son id�ologie. C�est pourquoi il entend aborder la science " avec la m�thode et la vigilance appropri�es ", et qu�il se d�clare " d�cid� � en franchir les limites ". En clair, il ne tiendra aucun compte de ce qui le g�ne, se r�servera le droit d�utiliser l�argument de l�autorit� scientifique (avec, il faut le noter, plus de certitude que les scientifiques eux-m�mes) lorsque cela lui conviendra, et de le rejeter lorsqu�il aura cess� de lui convenir. C�est l� l�essentiel de la " m�thode " de Zerzan, qui se retrouve dans tous ses textes. Il s�agit d�instrumentaliser la science, qui, parce qu�elle n�est qu�une institution culturelle, ne peut jamais �tre objective, et doit donc �tre prise comme telle. C�est l� une vieille conception de l�activit� scientifique mise au service d�une id�ologie, que les braves docteurs Lyssenko et Mengele illustr�rent brillamment au cours du si�cle pass�.

Cette " m�thode " pos�e, observons-en les d�veloppements.

On peut commencer par le probl�me de la chasse : Zerzan est non-violent, s�rement v�g�tarien, et donc il consid�re que manger de la viande est immoral, puisque cela implique de tuer des animaux, et mauvais pour la sant�. En outre, c�est fatigant et oblige � s�organiser. La cueillette doit donc avoir �t� l��tat naturel de la " bonne " humanit�, c�est � dire de celle qui ressemble le plus � Zerzan lui-m�me. Reste � le d�montrer. Il ne le d�montre pas, il l�affirme.

Selon lui, " on admet d�sormais couramment " que la cueillette constituait " la principale ressource alimentaire ". Qui admet ceci, et � partir de quoi, il ne le dit pas. Et la " principale " ressource ne signifie pas la " seule " ressource. Mais �a n�est pas grave : cette affirmation, noy�e dans des consid�rations sur la non-division sexuelle du travail (Zerzan est aussi f�ministe, bien s�r), permet, par un simple effet de langage, de donner l�impression que les premiers humains �taient v�g�tariens.

Mais il va plus loin : il affirme, avec un certain Binford, " qu�aucune trace tangible de pratiques bouch�res n�indique une consommation de produits animaux jusqu�� l�apparition, relativement r�cente, d�humains anatomiquement modernes. " Revoil� donc ces foutus N�andertaliens, porteurs de tous les maux.

Il y a tout de m�me un probl�me. Comme nous l�avons indiqu� au d�but, la connaissance de la pr�histoire repose sur les d�couvertes de sites arch�ologiques. Je ne sais sur quoi s�appuie Binford pour affirmer l�absence de consommation de viande, ou plus exactement de " pratiques bouch�res " avant une date si " r�cente ", mais il y a au moins un site, parmi les plus connus et les plus anciens ( 1,8 millions d�ann�es) qui d�montrerait le contraire : le site d�Olduva�, au Nord de la Tanzanie, o� l�on a d�couvert entre 1953 et 1975 les restes de premiers Homo habilis, nos plus lointains anc�tres, donc. On y a �galement trouv� les restes d�un �l�phant, m�l� � plus de 200 outils, ayant servi au d�pe�age. On pourrait dire que cela n�indique pas la chasse, mais peut-�tre une pratique charognarde, il n�en reste pas moins que le d�pe�age est bien une " pratique bouch�re ". Sur le m�me site, on a �galement d�couvert trois cr�nes de la m�me esp�ce d�antilope portant la m�me fracture, r�sultant d�un coup port� � l�aide d�un galet ou d�une massue. Cela indique sans doute une pratique d�abattage d�j� codifi�e, suivant des r�gles pr�cises, et d�ment en tout cas la th�se d�une consommation de viande seulement occasionnelle, et encore plus celle d�un v�g�tarisme g�n�ralis� jusqu�� l�apparition de l�homme " moderne ".

De m�me, sur le site du Vallonnet, d�couvert en 1962 et remontant � 950 000 ans, on a retrouv� les restes d�une baleine certainement �chou�e sur une plage voisine, qui fut tra�n�e jusqu�� cette grotte pour y �tre d�pec�e. Les premiers outils de pierre n�ont donc pas uniquement et tous servi, comme il est assez �vident, au " travail des mati�res v�g�tales ". La citation que fait l�auteur en p.38 de Futur Primitif d�outils r�serv�s � cet usage, n�est donc valable, si elle est exacte, que dans le cas particulier qu�il cite, cas particulier qu�il tente, par une m�thode oratoire classique, de faire passer pour une g�n�ralit�. Notre objectif dans cette brochure n�est pas de trancher des d�bats sur la pr�histoire : nous n�en avons ni les moyens ni le d�sir. Nous observons simplement que Zerzan, qui n�ignore rien du site d�Olduva�, puisqu�il en fait mention p.44 de Futur Primitif, pour vanter la beaut� de la hache acheul�enne, et conna�t tr�s certainement celui du Vallonet, les oublie purement et simplement lorsqu�il s�agit d��voquer des th�ses qui ne le satisfont pas. Lorsqu�on avance une th�se, en arch�ologie comme ailleurs, il semble �vident que l�on doit au moins citer, et au mieux d�monter, les th�ses qui pourraient contredire celle qu�on avance. Zerzan ignore la contradiction, ou plus exactement, il la tait. Ne pas soulever la contradiction est une pratique courante du mensonge social organis� que Zerzan voudrait d�noncer. Employant ses m�thodes, m�me dans un autre but, Zerzan fait partie de ce mensonge.

On peut �voquer �galement la question du f�minisme de Zerzan, et de sa projection dans l��tude de la pr�histoire. Pour �tayer la th�se de la non-division sexuelle du travail, Zerzan avance d�abord la pr�dominance de la cueillette, comme �tant " naturellement " une activit� non divis�e sexuellement. Malgr� ce que nous avons dit plus haut, la pr�dominance de la cueillette est � peu pr�s certaine. Nous avons seulement pr�cis� qu�elle n��tait certainement pas la seule activit� nourrici�re des premiers hommes. Pour autant, que pouvons nous savoir de la division sexuelle ou pas de cette t�che � cette �poque ? Nous pouvons extrapoler � partir des chasseurs-cueilleurs existant aujourd�hui. Mais les chasseurs-cueilleurs d�aujourd�hui ne sont pas plus " primitifs " que nous ne le sommes nous-m�mes. En clair, il sont aussi sapiens sapiens que nous. Tout ce qu�on peut dire de la culture des premiers hommes d�il y a deux millions d�ann�es ne sera jamais qu�extrapolations et suppositions. Il est aussi absurde de supposer que les conditions sociales des ces groupes premiers n�ont pas �volu� en deux millions d�ann�es que de parler de " l�homme pr�historique ", comme d�une seule et m�me esp�ce, une entit� unique. Ne parlons m�me pas dans ce cadre d��voquer la " condition de la femme " pr�historique.

Zerzan donne �galement pour argument, faisant cette fois appel � Joan Gero, que " les outils de pierre pouvaient avoir �t� aussi bien ceux d�hommes que de femmes ". Certes. Mais cela ne signifie absolument pas qu�ils l�aient �t�. Dans ce cas, le plus honn�te est de dire qu�on n�en sait rien. Mais l�honn�tet�, comme on l�a vu, n�est pas le souci principal de Zerzan. De m�me, nous dit cette fois Poirier, il n�existe " aucune preuve arch�ologique � l�appui de la th�orie selon laquelle les premiers humains aient pratiqu� une division sexuelle du travail ". Ce qui, pour Poirier, n�est qu�une absence de preuve, en constitue visiblement une pour Zerzan. Ce qui ressort simplement de ces citations, c�est seulement que nous ne pouvons pas dire qu�une telle division ait exist�. Il est �galement possible que les femmes aient particip� aux chasses primitives, voire m�me les enfants. Le probl�me est qu�en l�absence de preuves arch�ologiques, nous ne pouvons rien dire.

Dans le cadre de son f�minisme, Zerzan produit aussi une th�orie de la r�duction du dimorphisme sexuel, et en particulier de la diminution de la taille des canines chez les m�les. Il dit que " la disparition des grandes canines chez le m�le �taye fortement la th�se selon laquelle la femelle de l�esp�ce aurait op�r� une s�lection en faveur des m�les sociables et partageurs ". Mais la disparition des grandes canines ne vient rien " �tayer " de semblable, et encore moins " fortement ". La disparition des grandes canines est le r�sultat d�un processus, elle n�est pas l� pour " �tayer " quoi que ce soit. On voit mal pourquoi les jeunes qui auraient les " dents longues " seraient moins " sociables et partageurs " que les autres, ni surtout en quoi �tre " sociable et partageur " ferait en soi raccourcir les dents. Des tas de primates " sociables et partageurs " ont encore aujourd�hui les " dents longues ". Mais c�est parce que, nous dit Zerzan, chez les primates, la femelle " n�a pas ce choix ". Un des r�sultats de la lib�ration de la femme au pal�olithique aurait �t� de faire raccourcir les dents des jeunes m�les. C�est assez confondant, mais cela r�v�le surtout la repr�sentation que se fait Zerzan, f�ministe am�ricain, de la " lutte des sexes ", et sa projection de cette repr�sentation dans l��tude de la pr�histoire.

Au passage, et bien qu�encore une fois notre objectif ne soit pas de discuter des th�ses arch�ologiques, nous indiquerons simplement qu�une autre th�se couramment admise consid�re que la diminution de la taille de la dentition soit due � cette �poque � l�allongement de la dur�e de l�enfance et de l�adolescence. L�enfant �tant ainsi plac� plus longtemps sous la protection des adultes, ce qui lui permet d�acqu�rir les comp�tences techniques complexes que n�cessite l�industrie lithique, subvient plus tard � ses besoins alimentaires, ce qui fait que sa dentition cro�t, au fil des g�n�rations, avec plus de lenteur. Cette th�orie vaut bien celle de la s�lection directe par les femelles. Mais elle est moins spectaculaire, moins f�ministe, et surtout tend � montrer que l�organisation sociale en ces temps recul�s avait d�j� atteint un degr� de complexit� tel que quelque chose comme un apprentissage sp�cialis� soit d�j� devenu n�cessaire. La th�se folklorique de la s�lection par les femelles est donc l� pour masquer le " probl�me " d�une socialisation complexe d�s les d�buts de l�humanit�.

A ce stade de notre analyse du texte de Zerzan, on voit clairement que m�me en faisant remonter l�humanit� � ses plus anciens repr�sentants, il ne parvient pas, et pour cause, � d�montrer l�existence de la " bonne " humanit� qu�il recherche. Ne la trouvant pas, il la sugg�re par diff�rents moyens, d�ordre essentiellement rh�torique, et par la dissimulation d�informations qu�il d�tient incontestablement. Nous ne disons pas que tout ce qu�il a avanc� est faux. Nous disons qu�il cherche � dresser un tableau uniforme de la vie des hommes pr�historiques, � partir d�a priori et de projections de sa propre id�ologie. Ce qui est un danger essentiel lorsqu�on �tudie d�autres cultures, et d�autant plus dans le cas de cultures si �loign�es dans le temps et sur lesquelles nous avons si peu d�informations que les cultures pal�olithiques, � savoir le danger de projeter sa propre culture sur celle des autres, Zerzan l��rige en m�thode. Cette tendance inh�rente � toutes les sciences humaines, dont aucune science humaine ne pourra jamais se d�faire (l�homme se prenant lui-m�me pour objet d��tude �tant �galement un sujet, faisant partie d�une culture, et raisonnant � partir d�elle), oblige � la plus grande prudence. Le plus s�r moyen de se tromper face � quelque r�alit� que ce soit est de vouloir � tout prix lui faire dire quelque chose. Nous ne disons pas non plus qu�il soit interdit de prendre des risques, ni qu�il faille bannir toute intuition. Nombre de grandes d�couvertes sont le fruit d�une intuition premi�re. On peut tout au moins, � partir de faits concrets, poser des hypoth�ses, et, si ces hypoth�ses se v�rifient, aller jusqu�� la th�orie. Mais Zerzan ne va pas jusqu�� la th�orie, puisque les " hypoth�ses " sont pour lui d�j� la r�ponse. Et, faisant ceci, il ne se " trompe " m�me pas. C�est pire que �a. Il manipule d�lib�r�ment des informations. En un mot, il ment, c�est � dire qu�il veut tromper les autres.

Les cas que nous avons �tudi�s, celui de la chasse et celui de la division sexuelle des t�ches, ne sont finalement que des d�tails de l�id�ologie de Zerzan. Dans Futur Primitif est exprim�e une th�se, qui se retrouve dans tous ses articles et semble v�ritablement en �tre la th�se centrale (cf. le titre original d�Aux sources de l�ali�nations : Elements of Refusal) de cette reconstruction historique boiteuse. Cette th�se, il l�exprime ainsi, � la p.47 de Futur Primitif : " Il me para�t � l�inverse tr�s plausible que l�intelligence, donc la conscience des richesses que procure l�existence du cueilleur-chasseur, soit la raison m�me de cette absence marqu�e de " progr�s ". A l��vidence, l�esp�ce a d�lib�r�ment refus� la division du travail, la domestication et la culture symbolique jusqu�� une date relativement r�cente. " On peut une nouvelle fois admirer la fa�on dont il se sert du langage, qu�il d�nonce ailleurs comme instrument de domination. Une nouvelle fois l�hypoth�se devient imm�diatement conclusion. On passe du " il para�t plausible " � " l��vidence ". Entre les deux, il n�y a rien. Juste le point qui s�pare une phrase d�une autre. Juste le vide d�une pens�e qui se paye de mots.

La seule ombre d�argument qu�il donne pour �tayer cette th�se centrale, la th�se du refus conscient du progr�s par l�humanit�, c�est que -1) les humains pal�olithiques �taient aussi " intelligents " que nous, et que donc ils avaient les moyens intellectuels de ce progr�s -2) ce progr�s n�a pas eu lieu, pendant plus de deux millions d�ann�es. C�est donc, " � l��vidence ", que les humains ont refus� ce progr�s.

Comme on peut s�en douter, les choses sont un peu plus compliqu�es que �a. Il n�est d�ailleurs pas n�cessaire d�avoir des connaissances approfondies dans le domaine de la pr�histoire pour voir ce que ce " raisonnement " a de vicieux. Ce n�est pas tellement que la th�se de d�part soit si absurde que �a : apr�s tout, pourquoi pas ? Seulement, il faudrait la d�montrer. Comment pourrait-on d�montrer cette th�se ? Tout simplement par des d�couvertes arch�ologiques, et un raisonnement logique � partir de ces d�couvertes, puisque nous n�avons pas d�autre moyen de d�montrer quoi que ce soit pour cette p�riode.

Posons donc un peu le probl�me. Pour pouvoir parler de " refus ", il faut que la personne ou le groupe concern� ait connaissance de ce qu�il refuse. On ne refuse que ce qui nous est " propos� ", que ce qui se pr�sente � nous. On peut, par exemple, parler du " refus " du m�tier � tisser par les ouvriers du textile anglais de 1830. Il faudrait donc, pour qu�on puisse parler du refus de l�agriculture et de l��levage par les humains pal�olithiques, que ces pratiques se soient pr�sent�es � eux, qu�ils les aient exp�riment�es, puis rejet�es. Il faudrait donc pour d�montrer cette th�se que soit trouv� un site d�montrant que des humains aient commenc�, � un moment donn� de la pr�histoire, � pratiquer l��levage ou l�agriculture, puis les aient brutalement abandonn�s, pour reprendre leur vie de chasseur-cueilleur. On pourrait bien dans ce cas parler de " refus ". Mais pour l�instant, un tel site n�a pas �t� d�couvert. S�il l�avait �t�, Zerzan se serait empress� de l�indiquer, et il aurait eu raison. Mais �a n�est pas le cas. En fait, d�s que les humains ont pratiqu� l�agriculture ou l��levage, ils ne sont plus jamais revenus " en arri�re ". On a des cas, au tout d�but du n�olithique, d�humains s�dentaires pratiquant aussi la cueillette et la chasse, mais ces groupes ont ensuite �volu� vers l�agriculture seule, et n�ont pas, � notre connaissance, d�truit leurs maisons " en dur ", abandonn� leurs champs et repris leur vie nomade.

Voil� ce qu�aurait d� �tre la d�marche de Zerzan : � partir d�une hypoth�se de d�part, rechercher des �l�ments concrets, articul�s par une d�marche logique, pouvant la confirmer. Aussi longtemps qu�aucun �l�ment n�est l� pour la d�montrer, une hypoth�se n�est que ce qu�elle est : une vue de l�esprit, qui peut �tre f�conde, ou au contraire s�av�rer inop�rante. Pour l�instant, l�hypoth�se de Zerzan est inop�rante. Nous ne lui reprochons pas de l�avoir avanc�e, nous ne disons m�me pas qu�elle ne sera jamais d�montr�e. Nous disons qu�il rel�ve d�une pratique mensong�re et id�ologique d�avancer une hypoth�se comme " �vidente " alors qu�il n�y a pas le d�but d�une preuve pour l��tayer.

Zerzan aurait pu aussi explorer une autre voie pour d�montrer son hypoth�se (au passage, il est tout de m�me assez scandaleux que nous soyons contraints de faire ce travail � sa place). Il y a des r�gions, aujourd�hui encore, o� des chasseurs-cueilleurs c�toient de plus ou moins loin des agriculteurs s�dentaires. On peut parler par exemple de certains Bushmen d�Afrique, dont certaines enqu�tes ethnologiques ont r�v�l� qu�ils trouvaient l�agriculture " inutile ou �puisante ". Il y aurait bien l� un " refus " en connaissance de cause. Cependant, � notre connaissance, ces Bushmen ne sont jamais pass�s eux-m�mes par l�agriculture, qu�ils auraient rejet� " de l�int�rieur ". On peut dire selon ce point de vue qu�ils rejettent l�, avant tout, un mode de vie qui est ext�rieur � leur propre culture. Il est d�ailleurs notable � ce sujet, que si les nomades ne vont pas vers les s�dentaires, les s�dentaires ne vont pas non plus vers les nomades. Quels arguments donneraient les agriculteurs pour justifier leur " refus " de l��tat de chasseur-cueilleur ? Zerzan dirait sans doute qu�ils sont d�j� irr�m�diablement ab�m�s par la culture ali�n�e, et qu�ils sont donc incapables de revenir � la " bonne " humanit�. Peut-�tre bien, mais nous n�avons r�ellement aucun moyen d�estimer le degr� d�ali�nation d�une culture par rapport � une autre, ni m�me de savoir si le concept " d�ali�nation " est pertinent dans ce cas l�. Ce qui est int�ressant dans ce cas de figure, c�est que les groupes semblent " �tanches " les uns aux autres, et que le " refus " de se renomadiser des s�dentaires marque le fait qu�ils " pr�f�rent " conserver leur propre culture plut�t qu�adopter un genre de vie radicalement diff�rent, quelque satisfaction qu�il puisse, individuellement, leur donner. La culture s�dentaire, une fois form�e, n�est plus abandonn�e, quel que soit le pr�judice subi par les individus composant cette culture. En outre, Zerzan conna�t ce cas du contact de groupes s�dentaires et de chasseurs-cueilleurs, puisqu�il cite l�exemple de s�dentaires ayant recours � des chasseurs-cueilleurs pour leur venir en aide en p�riode de disette. Il n�en tire cependant aucune conclusion quant � sa th�se du " refus ", que ce soit pour tenter de l��tayer ou pour la remettre en cause. En fait, Zerzan ne tire jamais aucune conclusion, puisqu�une conclusion est le fruit d�un raisonnement et qu�il semble allergique � tout raisonnement. Il se contente de citer les conclusions des autres, ou du moins les conclusions qui lui plaisent le plus.

Avec le passage au n�olithique on constate une v�ritable " r�volution ", comme il est classique de le dire. On peut �galement parler, de fa�on moins connot�e, d�une gigantesque rupture. Un mode de vie, rest� plus ou moins stable, du moins dans ses grandes lignes, durant 2,5 millions d�ann�es, se transforme brutalement en un autre mode de vie qui, en poursuivant son �volution, finit par devenir radicalement diff�rent. Tout ceci ne s�est naturellement pas fait en un jour, mais la rapidit� de progression de la rupture n�olithique est, face aux " lenteurs " du pal�olithique, quasiment exponentielle. Trois ou quatre mille ans ont suffi � la g�n�raliser. Zerzan indique, en citant Binford que " la question � poser n�est pas de savoir pourquoi l�agriculture ne s�est pas d�velopp�e partout mais plut�t pourquoi elle s�est d�velopp�e tout court ". Et c�est en effet bien la question, � laquelle notre id�ologue se garde bien de tenter de r�pondre. Il faudrait pour ce faire mettre de c�t� la question purement n�gative du " refus ", et se mettre � entrer dans les d�tails. Or, on sait bien que " le diable g�t dans les d�tails ", c�est � dire le doute et les difficult�s. Il faudrait commencer � parler des facteurs climatiques, de la d�mographie, de la structure m�me des soci�t�s pr�-n�olithiques, et d�un tas d�autres choses pas tr�s po�tiques. Il est a noter tout de m�me que le passage au n�olithique reste assez myst�rieux, dans l��tat actuel des connaissances. Il n�y a, comme d�habitude, que des th�ories.

Il existe la th�orie d�un changement climatique ayant modifi� profond�ment le milieu humain, qui aurait pouss� les humains � " s�adapter " en pratiquant l�agriculture. On peut opposer � cette th�orie le fait qu�en 3 millions d�ann�es, il y a eu suffisamment de changements climatiques de cette sorte pour permettre une quinzaine de r�volutions n�olithiques, qui n�ont cependant manifestement pas eu lieu. Sur les rapports de l�homme et de son milieu, nous avons ici des �l�ments int�ressants. D�s l�Acheul�en moyen (entre 400 000 et 300 000 ans, � la fronti�re entre erectus et sapiens archa�que), pendant la glaciation Riss, on observe la m�me progression dans la taille des outils (la fameuse hache acheul�enne vant�e par Zerzan), que ce soit en Europe, en Afrique, ou dans le Proche-Orient. Cela signifie donc que nous avons l� une m�me culture, qui �volue, du moins dans son aspect technique, ind�pendamment des contraintes du milieu naturel. La fameuse " harmonie avec la nature " est donc s�rieusement remise en cause. Le milieu naturel semble en effet agir assez peu sur les cultures pal�olithiques, m�me si ces cultures n�agissent pas encore massivement, comme au n�olithique, sur le milieu naturel. Mais la " rupture ", du moins tendanciellement, est d�ores et d�j� consomm�e. C�est � dire que l��volution humaine est plus conditionn�e, d�s le d�part, par ses propres structures sociales que par l�influence du milieu naturel.

Il est �galement int�ressant de noter que dans ce cadre, les id�es de Marx sur la " ma�trise de la nature ", qui ont contribu� � fonder l�id�ologie progressiste de l�ancien mouvement ouvrier, sont �galement � remettre en cause, mais d�une tout autre mani�re que celle de Zerzan. La domination de la nature n�est pas inscrite dans la destin�e des soci�t�s humaines. Lorsque les hommes taillent des outils, ils ne cherchent pas � " ma�triser la mati�re inerte ", mais � produire ce dont leurs soci�t�s ont besoin. Ils ne cherchent pas d�embl�e � ma�triser le milieu naturel, qu�ils ont pris tel qu�il �tait durant tout le pal�olithique, ce qui ne signifiait pas non plus qu�ils �taient plus en " harmonie " avec lui qu�ult�rieurement avec l��levage et l�agriculture. On pourrait dire � la limite que le " milieu naturel " n�existe pas pour les soci�t�s humaines, si on ne craignait pas de tomber dans une extrapolation � la Zerzan. Les soci�t� humaines semblent en tout cas viser plus � leur propre conservation, au maintien de leurs propres structures, qu�� la domination du milieu environnant. Ce qui s�est pass� au n�olithique, c�est que la conservation des structures sociales passait par la domination du milieu naturel, domination qui entra�nait � son tour la cr�ation de nouvelles structures. Cette domination n��tait donc pas le but de l�humanit� (sa " t�che historique " comme celle du prol�tariat serait de faire la r�volution), mais la cons�quence d�une socialisation nouvelle.

Suivant cette th�orie, le passage au n�olithique ne serait donc ni une adaptation aux contraintes du milieu, ni comme semble le sugg�rer Zerzan une sorte de conspiration de l�Esprit de la Domination contre l�Esprit de la Libert�, mais une mutation li�e � une modification de la structure sociale elle-m�me. A quoi attribuer cette modification ? Le facteur le plus probable est un facteur social interne mais aussi " naturel " (quoiqu�on pourrait s�rieusement discuter de l�aspect " naturel " de ce facteur pour les soci�t� humaines), � savoir l�accroissement d�mographique.

On sait que les soci�t�s de chasseurs-cueilleurs, lorsque les tensions internes ou la pression sur l�environnement deviennent trop fortes, " scissionnent " pour former un nouveau groupe. On peut imaginer qu�� un moment donn� la d�mographie �tant devenue trop importante pour permettre cette " scission ", la s�dentarisation s�est alors impos�e comme la meilleure solution possible. On aurait l�, avec la construction de maisons " en dur " l�apparition premi�re d�espaces " priv�s ", permettant de limiter les tensions � l�int�rieur du groupe, sans toutefois avoir recours � la " scission " devenue probl�matique.

Cette th�se implique que les humains se seraient d�abord s�dentaris�s, et n�auraient que plus tardivement pratiqu� l�agriculture et l��levage. On peut l��tayer arch�ologiquement gr�ce aux sites Natoufiens, dans la r�gion Syrie-Palestine, qui remontent � environ 10 000 ans, donc aux tout d�buts du n�olithique. Les Natoufiens b�tissaient des maisons " en dur ", mais ne pratiquaient, au d�but du moins de leur implantation, ni l�agriculture ni l��levage. En fait ils avaient encore recours essentiellement � la cueillette et moindrement � la chasse. Mais le village �tait devenu leur point d�ancrage essentiel. Ils �taient toujours des chasseurs-cueilleurs, mais s�dentaires. Et comme ils se nourrissaient essentiellement de c�r�ales sauvages, on peut supposer que c�est le stockage de ces graines dans un lieu fixe qui rendit possible l�agriculture. On peut �galement penser qu�un village de cette sorte a d� attirer les animaux de toutes sortes, dont certains se sont peut-�tre auto-domestiqu�s progressivement.

Quoiqu�il en soit, ce type de site semble confirmer la th�se d�une s�dentarisation initi�e par la modification de certaines structures sociales, une " r�volution " entra�n�e par le danger encouru par les soci�t�s humaines de ne plus pouvoir reproduire telle quelle la socialisation pr�c�dente. Paradoxalement, on pourrait dire que le n�olithique est apparu par la tentative de la soci�t� pal�olithique de se pr�server elle-m�me. La r�volution n�olithique fut d�abord l�instrument de cette nouvelle socialisation, qui allait entra�ner les cons�quences que l�on sait. Quoi qu�il en soit, on est, dans ce mod�le qui vaut ce qu�il vaut mais qui pr�sente tout de m�me l�avantage de pouvoir �tre d�montr�, bien loin de la th�se du " refus " de Zerzan.

Nous allons quitter l� Futur Primitif pour nous occuper plus rapidement de l�autre recueil d�articles de Zerzan, Aux sources de l�Ali�nation. L�id�ologie de Zerzan est essentiellement bas�e sur la conception qu�il se fait des premiers temps de l�humanit�. Nous avons d�montr� assez clairement que cette conception �tait partiale, partielle, et que la th�se centrale du " refus " ne reposait sur rien. A ce compte l�, que reste-t-il de Futur Primitif ? Pas grand- chose. A peu pr�s tout ce qui s�y trouve d�autre est expos� dans le livre de M. Sahlins, Age de Pierre, Age d�abondance. On le lira avec plus de profit. Pour d�monter Futur Primitif, il n��tait pas besoin d��tre sp�cialiste de la pr�histoire ou de quoi que ce soit d�autre. Sans beaucoup de connaissances pr�alables, une semaine de travail, un peu de logique, et un seul livre de r�f�rence, l�Introduction � la Pr�histoire de G. Camps, assorti du Dictionnaire de la Pr�histoire de Leroi-Gourhan, nous ont suffi. N�importe qui d�autre aurait pu le faire. Zerzan a vraisemblablement mis� sur le fait que personne ne le ferait. C�est � dire qu�il a mis� sur l�ignorance et le manque de curiosit� de ses lecteurs. Il a essentiellement mis� sur le fait qu�on le croirait sur parole. Cette attitude rel�ve selon nous de la plus basse propagande.

II. Aux Sources de l�Ali�nation : un mixage id�ologique

Avant de nous pencher sur le " fond " de l�id�ologie Zerzanienne, observons-en un peu la forme. Ce qui saute d�abord aux yeux, lorsqu�on feuillette ses livres, c�est la masse de citations qu�il emploie. Ainsi, dans Aux Sources de l�Ali�nation (nous emploierons l�abr�viation S.A.), il y en a pr�s de 300, ce qui nous donne � peu pr�s trois citations par page. Lorsqu�on emploie une telle masse de citations, c�est qu�on est soit scrupuleux � l�extr�me, soit qu�on veut �pater le lecteur par sa culture, lui donner l�impression qu�on a absorb� une masse de connaissances qui vont nous permettre d�en savoir plus que lui, d�avoir le dernier mot. Il nous est tous arriv�s de croiser ce genre d�individu, qui dresse une sorte de mur de culture entre lui et son interlocuteur, se retranche derri�re ce mur, pour �viter de se d�voiler, et pour dominer l�autre gr�ce � l�instrument culturel, employ� comme une massue.

Zerzan se sert de ces citations pour donner � son discours par ailleurs d�cousu une apparence de scientificit�. En outre, il se sert des auteurs qu�il cite comme le ventriloque se sert de ses marionnettes : ils apparaissent un instant, disent ce qu�on leur fait dire, et disparaissent. Les auteurs ainsi cit�s pr�sentent �galement l�avantage de la cr�dibilit� : puisqu�Untel l�a dit, il est inutile de discuter.

Jamais il ne d�montre ce que ces auteurs avancent, les citations sont toujours faites hors contexte, et surtout hors de tout raisonnement. Zerzan ne produit jamais de raisonnement, ne d�montre jamais rien : il exhibe des mots. Comme dans Futur Primitif, il pratique le terrorisme de l��vidence. Au d�but du livre, il veut " d�clarer d�embl�e une intention et une strat�gie : la soci�t� technologique ne pourra �tre dissoute (et emp�ch�e de se recycler) qu�en annulant le temps et l�histoire. " Vaste programme, certes. L�homme ne manque pas d�ambition, ce que personne ne songerait � lui reprocher. Mais qu�est ce que tout �a signifie au juste ? Comment compte-t-il s�y prendre pour " d�truire le temps et l�histoire " ? Compte-t-il le faire tout seul, ou avec d�autres ? Et quels autres ? On n�en sait rien. Ni cette " intention " ni cette " strat�gie " ne sont d�velopp�es par la suite. C�est assez d�cevant, mais bien caract�ristique du fouillis de la pens�e Zerzanienne : il dit une chose, puis passe � une autre, par association d�id�es, association qui le chasse vers une autre, ainsi de suite. Cette m�thode naturellement le fait tourner en rond. Il rebondit de citation en citation, d�une remarque � l�autre, et � la fin de son texte on n�a pas avanc� d�un pouce, et pour cause : tout �tait d�j� l�, d�s le d�but. Et comme il ne remet jamais rien en cause, tout ne peut que rester en l��tat. A notre connaissance, c�est l� la d�finition m�me de la " r�ification ", concept marxiste dont il fait une utilisation abondante. Zerzan tourne en rond dans la nuit, et il ne consume rien d�autre que son temps, qu�il ferait mieux d�employer � autre chose.

Cette absence de m�thode est �galement un des fondements de son id�ologie. Il s�agit d�une id�ologie du refus de la logique, comme " conscience ali�n�e ", qu�il exprime en citant Horkheimer et Adorno : " M�me la forme d�ductive de la science exprime la hi�rarchie et la coercition. " (S.A. p.46). Pourquoi pas, mais alors, pourquoi autant de citations d�origine scientifique ? Zerzan veut bien utiliser les d�couvertes de la science, quand elles l�arrangent, mais refuse la m�thode scientifique, comme trop contraignante, ou comme " antinaturelle ". Il est en ceci semblable � tous les autres consommateurs, qui veulent les supermarch�s sans la vache folle, l��lectricit� dans toutes les pi�ces sans les dangers du nucl�aire, deux bagnoles par foyer sans les mar�es noires.

La logique et la d�duction sont peut-�tre des instruments imparfaits, et certainement impr�gn�s de l�id�ologie de notre culture, mais, pauvres de nous, c�est tout ce dont nous disposons. Sans ces instruments, ces m�thodes, on n�aurait jamais rien su des conditions de vie des premiers humains, et Zerzan aurait �t� condamn� � se taire, ce � quoi visiblement il aspire. Personne d�ailleurs ne l�en emp�che. Comme tous les consommateurs, Zerzan veut " vivre au pr�sent ", dans le " mouvement bariol� de la vie ". (Essayez de r�p�ter sans rire trois fois de suite ces mots : " le mouvement bariol� de la vie ") Ce " mouvement bariol� " est bien plut�t celui de la succession des vid�o-clips sur MTV. Au mieux, il �voque une bande de hippies � foulards color�s d�valant une pente fleurie sur l�air de la Petite Maison dans la Prairie, pour aller se casser la gueule dans la d�charge situ�e en contrebas. L�affinit� de Zerzan avec le spontan�isme baba-cool, il l�affirme lui-m�me en p.41 de S.A. : " Par bonheur, �galement dans les ann�es 60, d�aucuns commen�aient � d�sapprendre comment vivre dans l�histoire, ainsi que cela se manifesta avec la mise au rancart des montres-bracelets, l�usage des drogues psych�d�liques et, paradoxalement peut-�tre, ce slogan � l�emporte-pi�ce lanc� par les insurg�s fran�ais de mai 1968 : " Vite ! ".

Faut-il revenir sur l�introduction av�r�e par les services secrets am�ricains des drogues psych�d�liques dans les campus am�ricains ? Faut-il encore revenir sur la catastrophe que furent ces fameux " mouvements de la jeunesse " des ann�es 60, qui n�eurent pour effet que de former une nouvelle classe sp�cialis�e de consommateurs, et d�ouvrir ainsi de nouveaux march�s au post-fordisme, tout en maintenant durablement la soci�t� dans son abrutissement ? Et ce " Vite ! " de 68, qu�est-il sinon l�annonce de l�impatience d�bile des consommateurs de fast-food, de vid�o-clips, et de pens�e pr�dig�r�e � la sauce Zerzan ? Zerzan voudrait faire croire que nous sommes ali�n�s par l�empire de la raison. Et effectivement, le monde capitaliste est domin� par la logique de l��conomie, et plus concr�tement par la n�cessit� vitale pour lui de l�extraction toujours croissante de plus-value. Mais cette rationalit� dominante se fait sur un monde d�individus de plus en plus priv�s des outils de la raison, sur l�appauvrissement du langage au profit de son ersatz m�diatique, et sur l�illettrisme qui se d�veloppe sous toutes ses formes. La soci�t� capitaliste nous appauvrit non seulement mat�riellement, par l�abondance falsifi�e comme par le manque pur et simple, mais aussi intellectuellement. Ce que Debord appelait " la perte de tout langage ad�quat aux faits " est un des aspects de la mis�re capitaliste, et un des aspects qui assoit le mieux sa domination. Nous devons lutter contre cet appauvrissement. Zerzan en appelle � encore plus de pauvret� mentale. Il en donne lui-m�me l�exemple par ses textes, mis�rables hachis de textes ant�rieurs, v�ritables " zappings " de la pens�e. La " pens�e " de Zerzan est un pur produit de l�ali�nation contemporaine.

III. Le communisme ne peut pas �tre "primitif"

L�id�ologie de Zerzan n�est que l��ni�me surgissement d�un vieux romantisme primitiviste, qui remonte � Rousseau et m�me, avant lui, � Montaigne (cf. Essais, Des Cannibales). Il repose sur le postulat que notre culture serait " mauvaise ", parce qu�elle aurait perdu le " contact avec la nature " qui ferait " l�authenticit� " (" Les Lotantiques, c�est des fleurs qui poussent dans les livres ", comme fait dire Pagnol au pauvre Ugolin) des cultures primitives. Cette attitude est celle d�un colonialisme invers�, qui ferait de notre culture la seule " vraie " culture, c�est � dire le mal incarn�.

Nous avons vu pr�c�demment que, d�s le d�part, l�humanit� s�est non pas " affranchie des contraintes du milieu naturel ", comme le dirait une conception marxo-utilitariste des soci�t�s, mais d�velopp�e comme ind�pendamment de lui. Ce qui ne signifie pas que les hommes vivent sans lien avec leur environnement, ce qui serait absurde, mais que ce sont les structures symboliques des soci�t�s humaines qui conditionnent leur rapport avec le milieu naturel, et non l�inverse. On ne peut donc d�s lors parler de " proximit� " ou " d��loignement " avec la nature, � aucun moment de l�histoire humaine, mais seulement de diff�rents types de rapports avec le milieu, rapports qui sont eux-m�mes une cons�quence du type de rapports que les hommes entretiennent au sein de leurs soci�t�s, de leur mode de vie au sens large du terme.

Pr�senter la vie des chasseurs-cueilleurs comme plus " naturelle " que celle des s�dentaires n�a donc pas de sens. Le simple fait que les chasseurs-cueilleurs aient eu une vie plus facile, avec plus de " temps de loisir " et plus de socialit� " gratuite " que les s�dentaires n�est pas en soi un argument. Par ailleurs, il existe des soci�t�s s�dentaires, pratiquant l�agriculture, qui ont un " temps de loisir " tr�s comparable � celui des chasseurs-cueilleurs, en pratiquant la sous-exploitation et en maintenant une basse densit� de population. On peut citer les Chimbu de Nouvelle-Guin�e, qui exploitent seulement 60% de la terre cultivable, les Yagaw des Philippines ou les Iban de Born�o qui maintiennent leur population de 30 � 50% au-dessous de la densit� que leur permettrait une agriculture plus pouss�e. Dans ces cultures, on observe des " journ�es de travail " tr�s courtes, 4 ou 5 heures, suivies en g�n�ral de plusieurs jours de repos. Chez les Papous Kapauku, les hommes consacraient en moyenne 2h18mn par jour � la production agricole, et les femmes 1h42mn. Il y a bien d�autres exemples qu�il serait fastidieux de citer tous.

L�agriculture, contrairement aux �quations simplistes du genre agriculture/�levage = ma�trise de la nature = domination sociale, n�est donc pas porteuse du " mal absolu " que Zerzan voudrait d�tecter.

Il y aura sans doute aussi des acharn�s de la recherche du Mal qui voudront aller le chercher dans le stockage (manifestation de la " conscience du temps et du nombre ", selon Zerzan), suppos� �tre la pr�figuration de l�accumulation capitaliste, et l�entr�e dans la vie humaine du p�ch� d�avarice. H�las, il s�av�re �galement que nombre de chasseurs-cueilleurs pratiquaient le stockage, comme on peut l�imaginer facilement. A moins de prendre les primitifs pour des imb�ciles, on aurait du mal � croire qu�ils vont se contenter de ramasser ce qu�ils trouvent, rassasiant leur faim imm�diate pour ensuite aller se coucher b�atement � l�ombre du gros Bananier d�Abondance. Glands de ch�nes, noix et autres chata�gnes sauvages seront au contraire collect�s par les chasseurs-cueilleurs dans des vanneries (l�apparition tardive de la poterie ne signifiant pas qu�on ignorait auparavant tout autre r�cipient, mais seulement que nous n�avons plus trace de ces r�cipients tress�s, faits de mat�riaux p�rissables) et mis � s�cher, en pr�vision d�une consommation ult�rieure. La notion Zerzanienne du " pr�sent perp�tuel " en prend un coup, puisque tout ceci indique une anticipation sur une longue dur�e des besoins et la mise en place d�une strat�gie pour y subvenir.

Quoi qu�il en soit, le Mal absolu ne se trouve ni dans le stockage, ni dans l�agriculture, ni dans des formes organisationnelles plus ou moins complexes ou " abstraites " (quoi de plus complexe et " abstrait " que les syst�mes de lignage transversaux de la parent� dans certaines cultures " primitives "), et encore moins dans la conscience du temps, dans les math�matiques ou dans le langage. En fait, il n�y a pas de " mal absolu ". Arr�tons un peu de faire de la morale.

Zerzan est un farouche ennemi de toute organisation. Pour lui, toute action concert�e et orient�e dans un but pr�cis serait forc�ment ali�n�e. Il voit des sorciers partout. Ce qui le rebute dans les soci�t�s modernes, c�est principalement cette organisation. Qu�elle soit pr�sentement ali�n�e ne fait aucun doute. Pour autant, doit-on souscrire � cet anarchisme b�ta, qui voit dans tout regroupement de plus de trois personnes un facteur de domination ou d�ali�nation ?

Zerzan parle d�une " soci�t� du face-�-face ", d�une " soci�t� d�amants ". Il rejoint l� T. Kaczynski, dit Unabomber, qui dans son Manifeste d�clare que " l�individu " est frustr� de ce qu�il appelle son " auto-accomplissement " " lorsque les d�cisions collectives sont prises par un groupe trop �tendu pour que le r�le de chacun ait une signification quelconque. " Zerzan r�ve des chasseurs-cueilleurs, Kaczynski des hommes de la conqu�te de l�Ouest. Dans tous les cas, des petits groupes isol�s, avec un taux de peuplement tr�s faible.

Cette id�ologie marque un d�sir tr�s caract�ristique de l�individualisme de masse : le d�sir d�auto-valorisation, le d�sir de reconnaissance par autrui. Ce d�sir refl�te un manque tr�s r�el, mais, produit de l�ali�nation, il parle son langage. C�est l��tre humain s�par� qui s�exprime l�, car dans sa s�paration, tout ce qui lui reste c�est sa propre solitude, ce qu�il appelle son individualit�. Priv�s que nous sommes de toute action collective consciente, nous ne parvenons m�me plus � imaginer qu�une telle action soit possible.

Il faut affirmer au contraire qu�une telle action est possible, est qu�elle est possible parce qu�au point o� nous en sommes aujourd�hui elle est n�cessaire. La soci�t� du " face-�-face ", la soci�t� des " petits groupes " sont des produits de l�individualisme bless�, du " sac � viande " isol� qui veut exister " pour et par lui-m�me ", avec quelques copains. Les probl�mes que pose aujourd�hui le capitalisme, et qu�il ne r�soudra pas parce que nous seuls, en tant que communaut� humaine, sommes capables de les r�soudre, ne se r�soudront pas au niveau du " petit groupe ". Lorsque par exemple, une fois la r�volution faite (ce qui ne saurait tarder, bien entendu) nous nous occuperons de reboiser intelligemment les millions d�hectares saccag�s par l�agriculture industrielle, ce ne pourra pas �tre par l�action de " petits groupe isol�s ". Et si, en tant qu�individu, j�ai le bonheur de participer � cette action collective, je ne me soucierai gu�re d�inscrire mon nom sur chaque arbre que j�aurai plant�, et que d�ailleurs je ne verrai sans doute jamais � sa maturit�. Je ne m�en sentirai pas moins individu pour autant.

En fait, ce que Zerzan et Kaczynski sugg�rent, c�est l�id�e tr�s d�mocratique selon laquelle l�organisation des groupes humains par eux-m�mes serait impossible au degr� de peuplement aujourd�hui atteint. Comme tous les d�mocrates, ils ne con�oivent pas du tout qu�une soci�t� compos�e de milliards d�individus puisse �tre " g�r�e " autrement qu�elle l�est aujourd�hui, � savoir par des Etats, par de la repr�sentation, par du flicage.

Ils ne con�oivent pas la communaut� humaine comme d�passement des conditions actuelles et de toutes les situations du pass�, mais comme une r�gression vers ce pass�. Et leur pens�e, qui se veut r�volutionnaire, constitue effectivement une r�gression.

Mais l�objet de ce texte n�est pas d�avancer une nouvelle th�orie de la r�volution. Nous n


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