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  Post� le mardi 20 f�vrier 2007 @ 01:08:44 by anarkorevolter
Contributed by: anarkorevolter
GrèveRetour sur le mouvement étudiant à Rennes deux, hiver 2003


PREMIERE PARTIE : LE POINT OU NOUS EN SOMMES

L’écriture d’un texte de critique du mouvement étudiant de novembre-décembre, pour nous qui ne réalisons pas de mémoire ou de thèse de sociologie pour le compte d’une institution, qui n’avons pas l’ambition de faire avancer la recherche au service d’une abstraction telle que le progrès ou le bien de l’humanité, pourrait constituer le prototype de l’activité laborieuse non-salariée. Il y aurait de la cohérence à prendre ses distances avec l’objet de son étude, à considérer froidement l’apparition des phénomènes, leur concentration temporelle formant le contenu de l’ “ événement ” nommé mouvement étudiant, les étapes de sa dissolution, l’élaboration d’un discours collectif. On y retrouverait alors parfaitement ce qu’on cherche, à savoir un mouvement social, un mouvement étudiant, essentiellement semblable à ceux qui l’ont précédé, très comparable aux mouvements non étudiants qui l’environnent, annonciateur des mouvements sociaux à venir. Qu’on éprouve ou non de la sympathie pour les luttes étudiantes, on n’échappe pas, malgré ses distances, à l’empathie pour le labeur qui s’est donné à voir dans ce mouvement, qui l’a effectivement dominé. Mais ce fut au prix d’une lutte qui n’a pas laissé indemnes les bâtisseurs de mouvements sociaux, tant il apparaît qu’à la suite de cette grève, et pour les années à venir, les rivalités entre bâtisseurs ne pourront plus masquer l’évidence d’un conflit entre bâtisseurs et démolisseurs du mouvement social classique, cyclique et reproductible. Un tel conflit se retourne aisément entre bâtisseurs d’un mode de subjectivation collective qui cherche à accroître sa puissance par le plaisir partagé, et démolisseurs de toute joie autre que réduite à un appendice du travail. Finalement, il s’agira d’une lutte irréconciliable entre joueurs et travailleurs.

Ainsi, nous n’éprouvons pas plus de sympathie que d’empathie à l’égard de ce qui dans ce mouvement s’est donné pour l’essentiel, à savoir la production d’un discours syndical et para-syndical de refus des “ dérives libérales ” du gouvernement, la reproduction de modes d’organisation, d’action et de communication des mouvements sociaux les plus conformes à leur essentielle impuissance contemporaine. Tout cela, nous en avons éprouvé le poids mort, paralysant, traverser les corps et les esprits réveillés par la grève, pour en arrêter le jeu, pour les mettre au travail. Dès les premiers jours, l’affreux scénario, prévisible et prévu, se mettant en scène, nous avons pris le parti de le combattre avec colère. C’est cette colère, qui sans se satisfaire d’aucun exutoire littéraire, veut parler ici de ses joies, ses échecs, ses amis et ennemis, ses déceptions et ses perspectives d’éclater, d’en finir avec la demi-mesure.

Victoires de la démocratie

Nous partons d’une société profondément abîmée qui se voudrait la société, d’une organisation des rapports humains qui en aurait fini avec le conflit, comme si les conflits qui avaient présidé à sa formation s’étaient résolus dans une totalité consensuelle, où n’existeraient pas de désaccords assez profonds pour justifier un affrontement. Pourtant, dénier ainsi l’existence du conflit constitue la stratégie moderne du parti qui travaille au maintien des conditions existantes. Ce parti est le parti de la démocratie. La démocratie moderne est un système de gouvernement des corps et des sensibilités, qui travaille à médiatiser les flux qui traversent les corps, à former et contrôler les sensibilités, avec l’espoir qu’enfin toute socialité se rapporte à elle, parle sa langue, donne à l’abstraction de son rêve de contrôle absolu la richesse de la totalité sensible. Le rêve de la démocratie, c’est de constituer pour les rapports humains ce que constitue l’argent entre les biens et services : l’abstraction qui leur donne de la valeur, témoigne de leur réalité. Comme pour le capitalisme le travail doit créer de la valeur, et que la valeur d’usage des biens produits n’est que le support de la valeur d’échange des marchandises, pour la démocratie qui constitue sa théorie et sa pratique moderne en tant que régime politique, les rapports humains doivent créer de la positivité sans négativité, c’est à dire être disposés en permanence, sans résistances, à l’intégration et au renforcement de l’intégration aux normes comportementales. Ainsi, en démocratie, peu importe ce qui est vécu et partagé par plusieurs individus, car il ne s’agit pour elle que du support des rapports normés entre parents et enfants, mari et femme, travailleur et patron, vendeur et consommateur... Rien d’étonnant à ce que l’Etat traque avec une détermination toujours plus grande la moindre forme de ce qu’elle appelle déviance : un acte, un comportement identifié comme déviant devient par là même, négativement, un moment de sa rationalité. L’acte, le comportement autonome, qui n’en réfère pas à la norme, devient criminel. Par là, tout ce qui se dégage de ces normes, et qui révèle au moins indirectement un désaccord avec l’ordre des choses, est vidé de tout enjeu politique, réduit à une aberration à traiter. En niant partout l’existence du conflit, en détruisant ce qui faisait les solidarités pratiques indispensables à la constitution d’une force (la classe ouvrière), la démocratie a produit ce champ informe de la criminalité, de la déviance, de l’incivilité qui ressemble à tout sauf à un ennemi organisé, un sujet historique capable de lui faire face et de la renverser. Cependant, en pénétrant toujours plus profondément les groupes humains, brisés en agglomérats fragiles d’individus, l’abstraction démocratique tend à l’élimination de la valeur d’usage dans les rapports humains : le travail exigé de chacun sur lui-même pour conformer son existence aux normes, la peur de déchoir, la rancoeur et l’envie devant les images du bonheur, du succès et de la richesse, la compétition à tous les niveaux, font de la survie des civilisés une guerre permanente et larvée de l’individu avec lui-même, dans un milieu où les rapports entretenus avec ses semblables sont essentiellement des rapports d’hostilité.

l’individu et les communautés effondrées

De fait, la question sociale moderne tient tout entière dans le conflit entre ceux qui cherchent à maintenir ces rapports d’hostilité et ceux qui cherchent à les détruire. Il ne suffit pas d’en avoir conscience pour s’en dégager. Car la question sociale est aussi la seule question politique fondamentale  : comment retrouver la communauté, quand les anciennes communautés fondées sur la contrainte, perçues par l’individu avant tout comme des limites, des atteintes à sa liberté individuelle, et par là fuies et détestées, telle la famille, l’école, l’usine, l’armée d’il y a trente ans, se sont effondrées ? Ces communautés ont subi de profondes transformations : le modèle de la famille nucléaire s’est généralisé, les familles se sont recomposées sur la banalisation du divorce, les enseignants ont troqué la trique pour la pédagogie, la force de travail requiert la subjectivité, la créativité et l’esprit d’initiative de l’employé, les engagés sont volontaires par peur du chômage et goût du fonctionnariat. Mais en se transformant, les communautés se sont effondrées en tant que communautés  : elles ne s’affirment plus comme imposition faite à l’individu de se plier à ses lois, de se soumettre ou de les combattre.

On s’accommode du travail sans l’aimer, parce qu’il rapporte de l’argent, et qu’occupant une grande partie du temps, il donne le sentiment d’une utilité sociale. Même si l’on exerce une activité salariée nuisible, on n’en reste pas moins utile “ aux siens ”, ceux qu’on fait survivre en travaillant. On s’accommode de la famille, plus souple et plus sensible à la circulation d’affects que la rigide famille patriarcale, car on y trouve le “ supplément d’âme ”, la continuité et un confort relatif qui adoucit les blessures liées à la disponibilité exigée du travailleur, qui doit pouvoir se reconvertir, travailler son employabilité, prendre des initiatives, etc. De tout ceci, il résulte que la démocratie biopolitique n’est pas seulement un régime politique, ni seulement une opération guerrière contre ceux dont les comportements sont “déviants”, mais aussi un art fait par tous, l’art de s’accommoder des communautés effondrées, et ainsi de les maintenir en vie, elles qui maintiennent en vie l’ordre des choses. L’art de vivre dont parlent les publicitaires est une science des transactions existentielles. La vie de chacun devient vraiment une oeuvre d’art : plus la peine d’incriminer “ la société ”, si le tableau est raté, l’artiste est un raté. Ceux qui ne parviennent pas à s’accommoder avec leur travail, avec leur famille, avec leurs amis (l’amitié la plus répandue aujourd’hui n’est pas très différente du lien familial), n’ont d’autre choix que de se tourmenter, assoiffés d’un bonheur, d’un confort, d’une sécurité qu’ils croient voir chez les autres, lesquels en jouissent avec la parcimonie de ceux qui savent pouvoir vite tout perdre. L’art de vivre en démocratie biopolitique implique la mise en perspective des manières d’agir, d’être présent à l’autre, à la situation, avec l’éducation à une stratégie d’évitement des conflits. Les communautés fondées sur la contrainte des corps se sont effondrées justement parce qu’elles entravaient l’idéal de bonheur démocratique : elles fourmillaient de conflits, en elles et souvent contre elles. Le monopole de la médiation acquis par la démocratie dans les rapports que l’individu entretient au monde signifie que l’individu est privé de défenses face à un monde qui s’unifie dans son étrangeté à lui : tout ce qui n’est pas moi est autre. Une stratégie individuelle d’évitement des conflits, c’est la disposition à garantir soi-même son équilibre moral et psychologique en évitant ce qui pourrait blesser, la rencontre, l’inconnu, la dis- corde. L’individu, faible et abandonné à lui-même, se carapace de tous côtés, et son bonheur devient un bonheur carapacé, une carapace de bonheur, qui se promène parmi le monde dans l’hostilité à ses semblables, menaces potentielles à sa sécurité.

L’espace public, celui qui n’appartient à personne, si ce n’est au contrôle biopolitique, témoigne avec éloquence de ces rapports d’individu à individu dans un milieu d’hostilité. L’université est particulièrement représentative de ces communautés profondément effondrées où se croisent sans se rencontrer étudiants, enseignants, chercheurs, personnels de service et administratifs qui entretiennent un rapport fonctionnel (suivre un cursus, gagner de l’argent, se procurer les matériaux d’un travail) à une communauté sans lui appartenir. C’est dans ce contexte qu’il convient de penser un mouvement universitaire, dans la double perspective qu’il permet la rencontre, le dialogue entre des milliers d’individus éduqués à la méfiance, à l’autisme et à la peur, et où il postule l’existence d’une communauté sensible qui n’existe plus. Il n’est pas nécessaire de chercher beaucoup plus loin la réponse à ce qui a tant angoissé ceux qui se nommaient eux-mêmes les “ militants de la grève ”, syndiqués ou non : comment les deux tiers des étudiants ont-ils pu ignorer ce qui se passait à Villejean ? Par quel mystère quatre-vingt dix pour cent de ceux qui y ont participé ne l’ont fait qu’à travers le spectacle des assemblées générales et des manifs ? Tout simplement parce que cette grève fut une grève de militants et d’apprentis militants, une grève d’esprits politisés. Il s’agissait de transcender la mort de la communauté universitaire, et corrélativement de l’identité d’étudiant, par la constitution immédiate d’une communauté d’individus mobilisés en tant qu’étudiants, parce qu’étudiants, qui singe la communauté universitaire défunte. Le fait que la démocratie biopolitique cherche à s’imposer comme médiation universelle dans les rapports humains participe du mouvement de restructuration capitaliste qui vise à détruire les frontières entre ce qui est du temps de travail et du temps de loisir, entre le travailleur, le consommateur et le citoyen. Les dimensions politiques, économiques et culturelles de l’existence tendent à l’indistinction. Le travail rejoint la vie quotidienne, la vie est quotidiennement mise au travail. Cette indistinction croissante rejoint l’art de l’accommodement : c’est toujours soi qui va d’activité salariée à non salariée, de moment de tension à moment de délassement. De fait, il n’y a plus un étudiant, un travailleur, mais un moi qui étudie, travaille, aime, chôme, élève des enfants, consomme, déprime, vote, boit de l’alcool... Il ne s’agit pas d’une subtilité de philosophe : les identités sociales qui déterminaient l’identité individuelle en rapport à une communauté sont devenus des attributs divers d’une identité qui ne se laisse réduire à aucune forme de collaboration avec une communauté.

mouvement social, mouvement étudiant, mouvement citoyen

Ainsi les mouvements sociaux actuels se réfèrent presque toujours à un passé qui ne reviendra plus, reproduisent indéfiniment des archaïsmes qui les vouent à l’échec : on lutte en tant qu’étudiant quand ceux qu’on aimerait voir lutter à nos côtés ne se perçoivent plus comme, et ne sont réellement plus, des étudiants. Les militants de la grève étudiante ne sont d’ailleurs eux non plus pas des étudiants ; mais luttant en tant qu’étudiants, ils affirment leur fidélité à un moment de l’histoire où lutter au nom d’une identité socio- professionnelle, pour la défense des intérêts de la corporation (une communauté contrainte) à laquelle on appartenait participait d’un conflit qui était perçu par une grande partie de la population comme un conflit irréconciliable : la lutte des classes. Ainsi la défense des intérêts catégoriels pouvait, en tant qu’elle se dépassait dans la défense des intérêts de la classe ouvrière dans les moments de grève générale, constituer un moment du processus révolutionnaire. Aujourd’hui, la défense des intérêts catégoriels, non seulement interdit son propre dépassement, en revalorisant abstraitement une identité particulière qui n’existe plus (quand le dépassement impliquait justement le dépassement des identités socio- professionnelles particulières) mais récupère, canalise et trahit les raisons obscures qui fondent notre mécontentement. Les luttes et mouvements sociaux sont aujourd’hui, pour la plupart, des spectacles plus ou moins bien réussis de ce que fut la lutte de classe.

On se demandera aussi pourquoi la gauche de la gauche, citoyenniste et altermondialiste, est si visible dans les mouvements sociaux, particulièrement les plus aisément récupérables comme les mouvements étudiants : c’est qu’en se référant à des identités qui n’existent plus, on se réfère aussi à ce qui transcenderait ces simulacres d’identités tout en les conservant, je veux parler de la citoyenneté. Le mouvement citoyen entretient une fidélité à la lutte de classe en tant qu’elle était défense des intérêts des travailleurs, en faisant oublier qu’elle était aussi promesse de révolution. Sur le terme de “ citoyen ”, rappelons que tout sujet politique d’une démocratie ou d’une république en est citoyen par définition ; un mouvement citoyen serait un mouvement de citoyens plus citoyens que les autres, qui pensent être particulièrement utiles au bien public. Le bien public est une invention de démocrates pour conjurer la guerre civile. Mais les démocrates de gauche disent combattre le néolibéralisme. Comment ? A la destruction du lien déjà fort lâche entre les catégories d’exploités, destruction opérée par les restructurations capitalistes en réponse aux attaques portées par les exploités eux-mêmes (dans les années 60/70) contre les communautés rigides et fortement hiérarchisées de la société- usine, le mouvement citoyen oppose la collaboration entre les institutions qui se sont détachées des catégories effondrées qu’elles prétendent représenter (syndicats, partis de gauche et associations). Finalement, la collaboration entre ceux dont le travail, la spécialisation dans le cadre de la division du travail, est la défense d’intérêts catégoriels et la production- reproduction du mythe de la gauche. La défense des intérêts catégoriels des institutions de gauche consiste à garantir leur pérennité, c’est à dire à empêcher les révolutions. Le mythe de la gauche a toujours eu, et aura toujours pour fonction de transformer un refus, une révolte, en un art de s’accommoder du report perpétuel des lendemains qui chantent, les “ conditions objectives ” n’étant jamais réunies. Croire en la gauche permet en cela de conjurer l’insatisfaction primordiale par des petites satisfactions symboliques, fabriquées à peu de frais (du type amendement Michelin), qu’on s’emploie à célébrer comme des victoires, qui permettent de célébrer la disposition de l’ordre des choses à être “ amélioré ” (comme si on pouvait améliorer une guerre) et par là célébrer ce monde lui-même. La gauche est là pour nous permettre de nous raccommoder avec la démocratie biopolitique.

Il s’agissait de préciser ce qu’est programmé à être un mouvement étudiant dans l’époque où nous vivons : un mouvement social de défense d’intérêts catégoriels, un mouvement citoyen, une page ajoutée au récit mythique de la gauche. Cependant, comme il a été indiqué au début, le mouvement auquel nous avons participé, en même temps qu’il illustre ces analyses, n’a pu échapper au conflit entre les raisons qui l’ont fait advenir et leur occultation qui impliquait la fabrication d’un mouvement social classique. Car la grève étudiante, en durant plus d’un mois, n’a pas plus essuyé une défaite qu’obtenu une victoire : inutile de gloser sur le “ recul ” du ministre, de savoir si oui ou non c’est “ déjà bien ” qu’il ait ajourné son projet d’autonomie des universités qui doit de toute façon être appliqué en Europe, car il n’y a pas de commune mesure entre la démocratie biopolitique et son refus, à l’heure actuelle où une surenchère de mesures, lois, décrets, composent ouvertement depuis quelques faits divers (“11 septembre”, “21 avril”) une offensive systématique de prévention à l’encontre des possibilités même d’un mouvement social classique qui serait quand même gênant pour le pouvoir (en démantelant le secteur étatique et ses bastions syndicaux) et une guerre contre l’ennemi inavouable (la batterie de mesures sécuritaires, traitement de choc contre les pathologies de la déviance, de la criminalité, de l’incivilité), tandis que le “ scandale ” des plans sociaux, devenu quotidien, ne laisse même plus le temps à la bonne conscience de gauche de se scandaliser.
La défaite de la grève étudiante, c’est la réussite de l’opération qui consiste à faire travailler au service du mythe éventé de la gauche la joie d’interrompre le cours quotidien des rapports d’hostilité. Sa victoire, c’est d’abord d’avoir été l’espace-temps d’un affrontement sur le sens et l’enjeu d’un mouvement, quand tout ceci aurait dû tomber sous le sens. Mais c’est aussi d’avoir constitué pour cet affrontement une caisse de résonance suffisamment consistante pour que les échos parviennent avec force jusqu’à nous, au point de rendre ridicule l’idée même d’une reprise à l’identique de la grève étudiante, au point de laisser imaginer les linéaments d’une subversion qui prendrait pour cible les rapports d’hostilité eux-mêmes, entraînant la dissolution de l’université comme médiatrice des rapports entre ceux qui sont présents à la situation, disposés à la rencontre.

DEUXIEME PARTIE : COMMENT LA JOIE EST MISE AU TRAVAIL

On a raison de faire remarquer ce qu’il y a de profondément décalé par rapport aux exigences de l’époque, malade justement de son obsession d’éviter toute manifestation du conflit, dans la nécessité, pour que s’impose au bruit des fonctionnements institutionnels, le silence de l’interruption et l’irruption du débat, de présenter des prétextes du type réformes LMD- autonomie des universités. Finalement, on ne rompra ni avec le champ universitaire ni avec la propagande : à nouveau, comme toujours, une parole portée par des spécialistes de la parole, de la communication, devra être intégrée telle quelle, avec respect. Les syndicalistes succèderont aux professeurs, les professeurs aux syndicalistes : mais on ne se doute pas au début que cette étrange alternance sera mise en oeuvre avec tant de clarté que sa critique ouvre, pendant et après la grève étudiante, les perspectives de la grève humaine.

joie de l’interruption, désir d’adhésion, mémoire et oubli

Lors des premières assemblées, qui réunissent plusieurs centaines de personnes, on est tout à sa joie d’être ici et pas ailleurs, pas en cours, pas au travail, dans l’amphithéâtre disposé selon d’autres règles, dans la présence à tant d’autres corps inconnus comme autant de possibilités de rencontre. C’est la joie juvénile des commencements, où la parole, même confuse, même inconsistante, n’existe que dans la perspective de ce commencement : apparaissent d’autres contenus de discours appelés à un devenir, un partage, appelés à participer d’une reconfiguration des rapports entre ceux qui étaient bien forcés de s’ignorer. Tout à notre mouvement de croire, on accepte tels quels les objets de ce mouvement : finalement, peu importent ces prétextes à l’enthousiasme. On ne se soucie pas d’en examiner la pertinence vis à vis de ce qui fonde notre désir de rupture dans l’ordre du quotidien : l’examiner serait corseter, entraver la naissance du plaisir. Ici réside le drame de nombre de mouvements sociaux : dans les circonstances, le milieu où ils naissent, leur manière de naître se dit déjà leur défaite. Parce que ce qui les fonde est une soif terrible d’adhésion à une parole, qui n’est pas fatalement adhésion à un discours politico- syndical, qui constitue aujourd’hui pour les luttes le prêt-à-parler, le prêt-à-adhérer disponible en magasin. Cette soif d’adhésion à une parole manifeste le désir de créer une langue nouvelle pour des rapports nouveaux : cette soif est elle-même pauvre en expérience, complètement dépourvue de mots pour se dire, réduite à de l’attente, de la disposition à croire. Elle est aussi bien éduquée que peu scrupuleuse : le long travail d’intégration de ce qui est dicible et de ce qui ne l’est pas, de ce qui est politique et de ce qui est de l’ordre de la vie privée, du raisonnable et de l’utopique, s’est effectué sur le mode de l’insatisfaction  : d’un côté, des mots, de la pensée élaborée, qui dans une certaine mesure permettent l’adaptation aux rapports d’hostilité de la démocratie biopolitique ; de l’autre un manque, un creux, un vide de mots, de pensée, un champ libre et un no man’s land : le désir d’interruption. Ainsi, la grève qui se dessine, comme toute grève sans préavis, à l’état naissant, n’est pas complètement réductible à de l’imitation de ce qui a échoué partout ailleurs : mouvement contre la réforme des retraites, contre le changement de statut des intermittents du spectacle, mouvements lycéens et universitaires de 1998, grève de la fonction publique en 1995.

La contradiction et le conflit se donnent donc à percevoir dans ces tentatives théâtralisées de fonder l’origine d’un refus collectif : le désir d’interruption est le dénominateur commun de présences individuelles (les mouvements sociaux jouent très mal l’exhortation à dépasser l’individu) saturées de mémoire des luttes passées et défaites, brisées par leur tendance dominante à souhaiter l’évènement tout en le conjurant. Il ne reste presque rien du mouvement des chômeurs (hiver 1997 / 1998), de ses réquisitions (ou pillages, comme on voudra) de supermarchés, de ses auto-invitations dans les grands restaurants, de ses occupations de lieux impromptus, de ses assemblées, telle celle de Jussieu, assemblée quotidienne pendant deux mois, où se cherchait dans les mots la critique moderne du travail, approfondissant la tendance à la fuite collective hors du salariat, à la recherche d’autres manières de satisfaire les besoins. Quant au mouvement de l’anti-CIP (le Smicjeunes de Balladur, qui prévoyait l’embauche des diplômés à bac plus 2 à 80% du SMIC) en mars 1994, mouvement qui durant un mois avait réuni dans la rue lycéens des centre-ville, étudiants aux cursus longs ou courts, aux diplômes professionnalisant ou non, jeunes banlieusards, chômeurs, de nombreux travailleurs précaires ou menacés de licenciement, manifestations de rue qui se soldèrent notamment à Paris, Lyon et Nantes par des affrontements avec la police, des attaques de vitrines et des pillages, il n’est que l’écho lointain, exorcisé, d’une époque qu’on espère disparue. Notons que le mouvement des chômeurs avait au moins obtenu une prime de Noël, qui s’est institutionnalisée depuis, que le CIP avait été retiré : même si l’on considère ces faits par le petit bout de la lorgnette (car toutes les apparences de victoire hors d’un mouvement révolutionnaire sont sans lendemain, et ne disent essentiellement que le succès d’une normalisation), en termes de satisfaction immédiate de revendications-prétextes, ces mouvements, ayant manifesté intensément un conflit irréconciliable quant à la nature des rapports sociaux, ont été capables d’imprimer un mouvement de recul au pouvoir qui les combattait. Ce n’est pas le cas des mouvements cités plus haut, et ce n’est pas un hasard si le mouvement des chômeurs et le mouvement anti-CIP ont disparu de la mémoire collective à l’oeuvre dans l’élaboration des mouvements sociaux actuels, et que les autres, au contraire, fournissent aux luttes présentes un imaginaire, des formes organisationnelles et des moyens d’action, immédiatement disponibles et reproductibles.

Car la mémoire propre aux luttes du post-fordisme, et plus particulièrement à celles de la dernière décennie, n’est pas qualitativement différente de la mémoire individuelle de ce qui est présenté comme événement concernant la collectivité par l’information dominante (les grands médias) et l’éducation nationale. Depuis que l’information a fait des faits une matière première qui doit être transformable en marchandise sous le nom d’ “ actualité ”, depuis qu’elle détermine ce qui a lieu et ce qui n’a pas eu lieu, depuis qu’elle a accru sa puissance au point de figurer elle-même directement parmi les acteurs de l’ “ évènement ” qu’elle commente et qu’elle peut entièrement fabriquer, la mémoire et l’oubli sont largement dépendants de l’intensité du matraquage médiatique et du jugement moral, explicite ou implicite qui manifeste le caractère essentiellement propagandiste de l’information.

violence du conflit et évènement médiatique

Il est manifeste, à ce propos, que le mouvement social classique tel qu’il se reproduit depuis 1995, et son allié le plus proche, le mouvement citoyen, achèvent la séparation entreprise depuis les années 80 entre lutte et évènement, ici entendu comme ce qui trouble le cours normal de la production- consommation- circulation des marchandises, comme ce qui manifeste la conflictualité historique. Reconnaissons-le : quand il y a conflictualité, il y a approfondissement des rencontres que l’interruption rend possible, désir de leur donner consistance et ainsi d’extirper la médiation qui maintient la séparation. Cette médiation cherche à se conserver sous les formes diverses du modérantisme syndical et politique, puis, le cas échéant, par la police. Quand la conflictualité est forte, elle a d’ailleurs toujours recours à la police. A ce sujet, notons que la question de savoir s’il est bien ou mal d’employer la violence est une fausse question : même les formes d’action non-violentes sont confrontées à la violence policière, pour peu qu’elles dérangent vraiment : il n’y a qu’à voir comment ceux qui étaint venus rencontrer et soutenir les“ éco-citoyens ” logés dans les arbres du parc Mistral à Grenoble ont été ramenés au réel, par la matraque. La violence est donc une caractéristique fondamentale des moments de conflictualité forte : elle n’est une question morale que pour ceux qui cherchent à exorciser la conflictualité : les instances dirigeantes de la démocratie biopolitique dont font partie les médias et la gauche. La question de la violence est une question tactique  : en quoi, à certains moments, dans certaines circonstances, l’usage de la violence peut-il concourir à l’accroissement de notre puissance ? ; de même, en quoi le déploiement nécessaire du mouvement par lequel nous nous approprions ce dont nous étions séparés par la médiation démocratique implique t-il la confrontation ? Les instances dirigeantes sont divisées à ce sujet : pour les premiers, il n’y a de violence, donc de mal, que dans les actes violents de leurs subordonnés ; pour les seconds, la police, l’armée, et même les entreprises qui licencient peuvent aussi être violentes, du côté du mal. Pour les deux, la violence doit être éliminée : c’est la forme grossière que revêt leur rêve commun d’exorciser la conflictualité. Nous dirons pour notre part que la violence n’est jamais que le point de rencontre entre deux forces opposées, dont la coexistence est impossible. La violence traverse les antagonistes : il n’y a pas des violents et des non-violents, des victimes et des bourreaux, mais une situation où les forces et faiblesses rentrent en jeu pour faire, provisoirement ou finalement, des vainqueurs et des vaincus. Mais la violence est devenue un tabou : elle ne doit plus apparaître que fictive, imaginaire, dans les films et séries télévisées, ou encore mise à distance et sublimée pour le spectateur dans les guerres dites chirurgicales.

L’image télévisuelle des “ violents ” (black bloc, racailles de toutes les banlieues du monde, émeutiers albanais, algériens, indonésiens, argentins...) en action réduit toute conflictualité historique, dans laquelle l’affrontement violent n’est qu’un moment, à ce moment même, dont on change le sens selon les catégories de la démocratie biopolitique : un paroxysme de déviance et de criminalité. L’exposition d’une telle image n’est rien d’autre qu’une opération à l’intention des spectateurs  : que vous refusiez ou non quelque chose, qu’il vous arrive ou non d’aller dans les manifs, voilà ce qu’il faut craindre, voilà ce qu’il faut haïr, voilà ce qu’il faut empêcher. Il ne s’agit pas seu- lement d’empêcher les émeutes, mais tout ce qui les rappelle : un bruit de verre brisé, un vol, une engueulade un peu rude, un tag, et, plus généralement, toute mise en danger.

Ainsi la mémoire des mouvements sociaux est-elle filtrée, épurée : occultant la conflictualité, médias et gauche (syndicats, associations et partis) s’emploient à construire l’évènement médiatique, l’évènement qui se nie en tant qu’évènement. Idéalement, il ne devrait pas y avoir de grève sans préavis de grève, de manifestation non autorisée et dont le parcours ne soit par avance communiqué à la police, de brèche dans la direction du mouvement qui doit été confiée à des syndicalistes, de slogans, de revendications et généralement de comportements qui échappent à la biopolitique des assemblées générales. Le fléau agité en permanence est celui de la “ criminalisation ”  : et quand on écrit qu’on refuse la criminalisation des mouvements sociaux, malgré les apparences, ce n’est pas au pouvoir, à la justice que l’on s’adresse : dans un Etat de droit, comme disent les citoyens, nul n’est sensé ignorer la loi. Un acte illégal est réprimé, rien de plus normal. On s’adresse bien plutôt à ceux qu’on sent derrière soi, imprévisibles, potentiellement déviants ; mais aussi, soucieux de la respectabilité de leur engagement : on veut conjurer la tendance à l’indistinction entre “ crimes de droit commun ” et illégalisme politique. Les bâtisseurs de mouvements sociaux et citoyens anticipent la déviance potentielle d’une grève, d’une manifestation quelconque, et s’emploient à ce que ce léger mouvement de rupture se conserve (et comme il ne s’accroît pas, s’annule) pendant un temps donné, sous la protection de la loi, ceci impliquant de protéger pour elle-même, contre elle-même la “masse” des grévistes de sa propre immaturité en flattant son goût pour la posture des justes.

joie et démocratie

Les mouvements étudiants ont au moins ce charme non négligeable de ne pas exiger de préavis : il suffit d’être quelques centaines dans un amphi, prêts à voter la grève pour que tout commence. Deux assemblées générales le 5 Novembre ouvrent donc la voie à la grève, au blocage des cours et à l’occupation du hall B (bâtiment B), principal lieu de passage des étudiants, environné de cinq amphithéâtres, de sa cafétéria universitaire et de ses machines à café. La mise en place de “ barricades ” de tables, de bureaux et de chaises bloquant les accès aux autres bâtiments, aux salles de cours et amphis est sans doute possible l’un des moments les plus enivrants du mouvement : comment ne pas penser à Fourier admirant la dextérité et la rapidité d’exécution d’ouvriers construisant une barricade, bien supérieures à un ouvrage réalisé dans le cadre du salariat ? Les petits chefs ne sont pas encore là, fais donc comme tu l’entends, profites-en pour écrire sur les murs, retire la chaise sous le cul du professeur stupéfait. Les initiatives autonomes donnent à la coopération son contenu. Le lendemain, avec déjà moins de joie (plus de labeur) mais plus d’audace, la même imposition de l’interruption se produit à la fac d’éducation physique, avec une demi-douzaine de complices du cru et en l’absence des étudiants. Une grande absente : la démocratie. Sur ce point, les anti, ou alter- grève (qui comme les “ alter- mondialistes ” ont dû batailler pour ne pas apparaître comme des négateurs refusant de “ proposer ” aux “ mouvements sociaux ”, aux gouvernements, aux journalistes des “ alternatives ” de gestion, de conjuration du conflit, conflit qui se donne encore trop à sentir par le préfixe “ anti ”) ont raison : jamais la majorité des étudiants ne s’est prononcée pour la grève, le blocage. Ni contre, d’ailleurs. La majorité des individus suivant des cours à Villejan était absente lors de toutes les AG, même les plus massives (jusqu’à cinq mille participants)  : ils laissaient donc le soin à d’autres de faire de la fac quoi bon leur semblerait. Les récriminations sur le caractère anti-démocratique ne disaient rien d’autre que le refus de l’interruption du cours normal des choses : où l’on voit bien à quel point démocratie et maintien de l’ordre sont devenus synonymes.

Les multiples altercations entre grévistes et anti-grévistes, entre sociaux-démocrates de l’UNEF, grévistes non affiliés et anarchistes de la CNT sur la question de la démocratie, n’ont cessé d’entretenir la confusion entre la démocratie comme forme de lutte, modèle d’organisation politique de la lutte (qui ne serait jamais complètement réalisée mais toujours en travail), et démocratie au sens commun de démocratie biopolitique, ensemble de dispositifs de conjuration du conflit. Aussi abrupt que cela puisse paraître, ce consensus sur la centralité de la question démocratique, cette lutte pour imposer la “démocratie véritable” indique dans sa pluralité le travail collectif de conjuration de l’événement. Ce qu’on a voulu empêcher, c’est l’affrontement entre des formes de vie qui cherchaient à accroître leur puissance au détriment des autres ; on a donc travaillé à atténuer ces différences, pour grand nombre irréductibles, en diffusant l’idée qu’on pouvait se mettre d’accord, trouver un terrain d’entente.

l’assemblée générale, haut lieu de la démocratie

L’assemblée générale, seule décisionnelle et ouverte à tous les étudiants, est la structure organisationnelle où se déploie un tel consensus. Les anti-grévistes n’ont pas longtemps pu dénier toute légitimité à l’assemblée générale. Ils ont vite reconnu que leurs réunions en petit comité, malgré les propositions “alternatives à la grève” qu’ils annonçaient toujours pour la prochaine AG, n’avaient pas d’autre but que d’arracher l’arrêt du blocage à l’assemblée générale “souveraine”, seule légitime. L’UNEF, par son nombre de militants, ses grands prêtres de gauche, sa capacité à fournir tous les rôles, du modéré médiatique qui flatte les anti-grève et les autorités universitaires au radical qui tempête contre patronat et gouvernement, de l’austère spécialiste des réformes au tribun, a toujours été, même occasionnellement sous-représentée, dans son élément. Elle a toujours manœuvré sur ce terrain connu, et, même en dehors des AG, elle a toujours agi et manœuvré en vue, en prévision des AG. Certains ont reproché à l’UNEF de placer systématiquement ses militants à la présidence des AG, du comité de grève, des commissions, de se permettre d’accumuler les interventions pour noyer toute parole ennemie, de ne pas soumettre au vote de l’AG les propositions qui les dérangeaient. Tout cela est juste, et même évident pour qui a participé, même brièvement, au mouvement. Mais cela ne sert en rien de s’en scandaliser, d’en appeler à la démocratie directe. Toutes les assemblées constituaient des espaces et ouvraient des moments au conflit : l’UNEF faisait la guerre à ce qui dans la grève désirait au delà des revendications LMD-autonomie, au-delà du monde étudiant, au delà du mouvement social. Pour cela, il fallait nier que ce courant existe, et quand cela était impossible, en appeler à la “masse des gens” qui n’était pas prête, frileuse, sous-informée, mal “conscientisée” pour employer un des termes les plus significatifs de cette grève d’intellects sans corps. L’UNEF faisait la guerre à ce qui dans la grève étudiante était déjà de l’ordre de la grève humaine : non défendre l’université, mais la critiquer ; ne pas réclamer plus de droits pour l’étudiant, mais rejeter la séparation déjà fausse entre ceux qui étudieraient et ne travailleraient pas, et ceux qui travailleraient après avoir fini d’étudier, en brisant la séparation réelle entre les corps qui travaillent, qui se redouble dans la séparation spatiale des espaces connectés de la production (l’université, l’Etat, l’entreprise). Et il n’est donc pas étonnant que dans cette miniature de démocratie biopolitique qu’est une assemblée générale, la guerre menée par l’UNEF prenne la forme d’une dénégation du conflit, de constants appels à l’”unité du mouvement” et de la présentation comme un corps étranger à celui-ci ceux qui voudraient le “casser”, tant ils s’identifiaient à ce mouvement en ce qu’il s’approchait de la moyenne de tous les autres, en ce qu’il illustrait leur propre puissance. Reprocher à l’UNEF de manipuler la démocratie directe des assemblées générales (dont les CNTistes n’ont jamais contesté la forme), c’était leur reprocher d’être ce qu’ils sont. Les assemblées générales sont faites pour être manipulées, et le resteront tant qu’elles rassembleront des individus séparés et non des tendances, des forces qui peuvent dialoguer, s’agréger, mais aussi se combattre, mais aussi agir en dehors de l’assemblée générale. En appeler à l’assemblée générale comme seule décisionnelle , à la démocrate directe comme principe transcendant, c’était renforcer l’UNEF, parce qu’elle tire sa force dans sa supériorité quantitative et qualitative pour ce qui est de la manipulation. Nul ne peut rivaliser avec elle sur ce terrain. C’est pourquoi il fallait déconstruire ces assemblées, faire éclater la souveraineté qui voulait régner là sans partage.

On a beaucoup ri et médit dans ce mouvement sur les assemblées générales. Ridicules, consternantes, pitoyables, des qualificatifs peu amènes ont servi à décrire ces grands-messes qui concentraient toutes les tensions et l’attention de ceux qui faisaient cette grève et qui s’achevaient toujours comme un ballon qui se dégonfle : c’était gros, massif, mais plein de vide. Au début, cela commençait par le rituel rappel des réformes, UNEF et SUD, puis, plus tard, UNEF toute seule venaient réciter le credo. Quel plaisir de voir ces gens si bien parler ! Les applaudissements étaient alors systématiques. On ne se répondait pas entre intervenants, on en rajoutait. La LMD, les crédits ECTS, l’autonomie des universités. Vous avez oublié les frais d’inscription ! Je peux faire la session de rattrapage ? Et la non-compensation des notes ? Moi aussi, je veux conscientiser la masse. Ainsi prenaient corps les serpents qui sifflent sur nos têtes, la catastrophe annoncée qui viendra boule- verser notre système si parfait, le monstre hideux du libéralisme sauvage. Mais il est encore temps camarades ! Cette grève rejettera le dragon dans son enfer. Ce qui compte, c’est de bien voir à quoi il ressemble, de le connaître à fond pour pouvoir le combattre, ce dragon. De temps à autre, un étudiant de droite, toujours le même, venait apporter la contradiction : ce dragon n’est pas aussi méchant que vous le dites, on ne sait pas encore, ne nous emballons pas. Mais l’étudiant de droite était tout seul, et endurant particulièrement bien les huées, il paraissait un peu idiot, décalé, à essayer de dire ce qui n’était pas faux : que les réformes avaient été initialisées par la gauche au pouvoir et que l’UNEF (alors encore scindée entre UNEF et UNEF-ID) avait cherché à freiner la tentative de grève contre ce qui s’appelait alors le “Plan Attali” ; que le LMD était déjà appliqué dans certaines universités, que les réformes avaient été élaborées au niveau européen et que les professeurs y avaient été associés... Dans ces conditions, où le débat ne pouvait pas mener au-delà des réformes, sur ce qu’était déjà l’université et son étroite collaboration avec les entreprises dans la production immatérielle (qui ne se mesure pas par le temps de travail et implique un investissement important en savoirs) il ne pouvait que se perdre dans les méandres politiciens d’une “autre LMD est possible” avec “maintien du cadrage national des diplômes”, à l’époque où le diplôme n’ouvre déjà plus à lui seul les portes de l’entreprise, quand les entrepreneurs font donner à leurs futurs employés des cours à l’université ou quand ces cours ont lieu à titre de formation directement pour le compte de l’entreprise.

Il ne pouvait plus alors s’agir que de psalmodier ces principes abstraits, égalité, solidarité, service public, éducation, culture, qui sont chez les militants de gauche les formules mythiques pour conjurer l’impuissance. Evidemment, ces grands concepts ne sont pas les fruits du hasard, ils font consensus, ils conjurent réellement le conflit, ils inondent les tracts, chants, slogans, déclarations à la presse : bien qu’invertébrés, ils travaillent pourtant à produire l’évidence sensible du partage d’idéaux et de valeurs indiscutés. Un autre élément, et de taille, fut déterminant dans la production du “tous ensemble” obligatoire, s’ajoutant à ces premiers dispositifs de neutralisation : il s’agit de la présence, de plus en plus massive, des anti-grévistes dans les AG. D’abord timides et empruntés devant les sarcasmes et les huées, ils devinrent omniprésents et ne connurent plus de limite quand, par esprit démocratique, furent proscrits sarcasmes et huées. Ils intervinrent presque toujours sur le mode du piétinement : peu leur importait le sujet abordé, réformes, blocage, rapport à l’administration, coordination nationale : ils venaient juste dire qu’ils en avaient marre, qu’ils se moquaient bien des réformes, qu’ils voulaient aller en cours. C’est mon choix. Leur adhésion forcenée au libéralisme existentiel opposait la trivialité, l’obscénité tranchante de l’individu dressé à la séparation (de l’individu qui habituellement fonctionne, et qui voit détraqué, avec l’institution, son propre fonctionnement) au ronflant humanisme de la pseudo-communauté gréviste. Tout l’enjeu des AG se réduisait alors à la reconduction ou non de la grève : faire bloc, montrer aux indécis que s’opposaient dans la question du blocage des cours le mauvais égoïsme et le gentil altruisme, répéter à l’envi qu’il était bien dommage d’avoir à faire grève, qu’on ne le faisait pas pour s’amuser mais par devoir, qu’on préférerait être en cours, mais... et les générations futures ? Dès lors qu’on s’adresse prioritairement à ceux qui réprouvent un peu des réformes mais aimeraient bien retourner en cours, bref à la majorité silencieuse, bref à ceux qui ne vivent pas la grève, dès lors que tout est suspendu à un vote final, l’assemblée générale, lieu où était sensé avoir lieu le débat, lieu où étaient sensées se prendre des décisions, n’a plus pour enjeu que la poursuite ou non de la grève : pourquoi, pour quoi et comment n’a plus d’importance.

« sensibliser l’opinion publique »

Les assemblées générales étaient, comme les manifestations, des moments de mobilisation massive. Tel était le concept central de la rhétorique du mouvement. Ces moments révèlent pourtant en négatif la non-participation massive à ce qui a fait le minimum de substance du mouvement, le travail des commissions, du comité de grève, l’occupation du hall B, du rectorat et de la présidence, les “barricadages”, les multiples discussions sur le sens à donner au mouvement, formalisées par les ateliers de lutte et qui avaient également cours de manière informelle durant toute la grève. Ainsi quelques centaines d’individus seulement se sont-ils mobilisés : attentifs d’abord à la masse qui leur restait extérieure, ils ont perdu de vue ce qui se passait entre eux. La masse extérieure, multiforme, “les étudiants”, “l’opinion publique”, il allait falloir la convaincre, la mettre de son côté, l’amadouer, et l’on n’allait pas reculer devant les compromissions. On n’allait pas se soucier d’avoir raison, mais d’être crédible, visible pour sensibiliser, amollir la rude indifférence, la rigide hostilité du monde extérieur. Il s’agissait d’élaborer une politique du consensus à tous les niveaux. D’abord vis à vis des médias : comme dans tout mouvement social classique, on oublie (à ce stade, on fait semblant d’oublier) que les médias sont toujours, a priori, hostiles à toute interruption délibérée, même minime et circonscrite, des flux de production et de circulation des marchandises. Ils sont les porte-parole zélés de ceux que toute interruption gêne, de ceux qui quotidiennement, fonctionnent normalement. Dans ces conditions, il ne sert à rien de vouloir séduire ces censeurs : il convient plutôt de les tenir en respect, à distance, en se servant occasionnellement d’eux mais toujours cyniquement, de manière stratégique. Ce problème, qui n’a jamais été abordé dans toute son ampleur dans le cours du mouvement, a donné lieu, vers la fin, à la très insuffisante exigence que soit demandée aux commissions et au comité de grève la permission de venir les filmer. Pour le reste, les caméras pouvaient pulluler et filmer ce que bon leur semblait, en commençant par le plus scandaleux pour eux, un tag, un peu de verre brisé, le bordel du petit matin après une nuit d’occupation... Quel plaisir de remarquer, alors qu’aux dernières nouvelles, le bâtiment B serait aux mains des grévistes, qu’un journaliste vous filme à votre insu ! Présents à la plupart des AG, les caméras, comme celles de vidéosurveillance, sont des incitations permanentes à l’autocensure, au contrôle de soi, au polissage de ses mots et de ses gestes. C’est une forme de police préventive. Comme les autres, sa présence vise, avant même de réprimer (ici de dénoncer, stigmatiser) ce qu’elle considère comme déviant, à prévenir le conflit, à atténuer les différences. Si le conflit se manifeste quand même, il se théâtralisera, se déréalisera en présence de cette machine à produire de la fiction qu’est un journaliste muni d’une caméra. La “télé réalité” n’est pas une aberration monstrueuse, mais seulement la logique de la médiation entre sujets biopolitiques poussée à son terme : quand l’instrument de la médiation qui est aussi celui de la surveillance, devient explicitement le centre des rapports humains, qui n’ont plus cours malgré cette instance de jugement, mais pour elle-même, pour lui plaire, la divertir, la renseigner. La question des médias n’est ainsi pas une question de principes, de pureté : elle pose la question plus générale de la médiation démocratique ; et il est vrai que tant qu’on ne critique pas la démocratie, tant qu’on fait grève en se référant à des valeurs abstraites, qu’on détermine sa politique comme une stratégie de communication à l’adresse de l’”opinion publique”, ce qui n’existe pas et ne s’exprime jamais, et qui n’a plus de réalité qu’à travers les sondages (dont les élections font partie) comme accumulation de points de vue privés, on serait bien en peine de vouloir affronter le pouvoir de nuisance des médias. Dans ce mouvement, l’interruption de l’activité productive n’a pas interrompu la centralité du jugement policier dans les rapports qui se sont constitué par la grève.

Cette persistance de la médiation dans


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