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  Post� le vendredi 08 juillet 2005 @ 02:12:07 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
IdéologieSource : ?





Quand la v�rit� n'est pas libre, la libert� n'est pas vraie. Les v�rit�s de la Police sont les v�rit�s d'aujourd'hui.
Jacques Pr�vert

Etre les esclaves de p�dants, quel destin pour l'humanit� !

Michel Bakounine
Intellectueurs � gages...
Gilbert Langevin

Les intellectuels ont un probl�me : ils doivent justifier leur existence.Or il y a peu de choses concernant le monde qui sont comprises. La plupart des choses qui sont comprises, � part peut-�tre certains secteurs de la physique, peuvent �tre exprim�es � l'aide de mots tr�s simples et dans des phrases tr�s courtes. Mais si vous faites cela, vous ne devenez pas c�l�bre, vous n'obtenez pas d'emploi, les gens ne r�v�rent pas vos �crits. Il y a l� un d�fi pour les intellectuels. Il s'agira de prendre ce qui est plut�t simple et de le faire passer pour tr�s compliqu� et tr�s profond. Les groupes d'intellectuels interagissent comme cela. Ils se parlent entre eux, et le reste du monde est suppos� les admirer, les traiter avec respect etc. Mais traduisez en langage simple ce qu'ils disent et vous trouverez bien souvent ou bien rien du tout, ou bien des truismes, ou bien des absurdit�s.



On m'a demand� (...) de m'exprimer sur le th�me de la responsabilit� des intellectuels. Je veux bien le faire, mais je dois dire en commen�ant que mes id�es sur le sujet reposent sur un certain nombre de convictions que je pense raisonnables et l�gitimes mais qu'il ne me sera pas possible de d�velopper ou de d�fendre ici comme elles devraient l'�tre. Ce qui suit sera peut-�tre pour cela incompr�hensible � qui ne partage pas, au moins en partie, ces convictions.

En particulier, cet article repose sur l'id�e que le monde dans lequel je vis est intol�rable � un grand nombre de points de vue et notamment parce qu'il est oppressif pour une majorit� de mes semblables. Je pense encore que ce monde, et ceci est crucial, est largement fond� sur le mensonge et aussi que, dans une substantielle mesure, il ne perdure et ses institutions dominantes ne se maintiennent que par la propagande. Enfin, je dois avouer que je pense, avec Bakounine cit� en exergue de ce texte et avec toute la tradition libertaire que, dans une soci�t� saine, aucun privil�ge ne serait d'embl�e consenti aux intellectuels et surtout qu'il ne serait pas donn� � une �lite de mobiliser l'information et de la traiter. Au total, je me m�fie donc aussi bien des experts (typiquement de droite) aspirant � servir les tyrannies priv�es ou l'�tat et qui me chantent les louanges du march� et de nos institutions dominantes que des intellectuels (typiquement l�ninistes) de gauche qui me chantent la n�cessit� d'un Parti aux mains d'une �lite �clair�e.
Mon argumentaire sera ici le suivant : � une classe de gens ? les intellectuels, justement - sont consentis des loisirs et des privil�ges consid�rables permettant, s'ils le veulent, de contribuer � ce que soit connue la v�rit� sur certaines questions d'une grande importance. C'est l� une t�che modeste, sans doute, mais bien souvent utile et en certains cas n�cessaire. On devrait donc attendre des intellectuels, et c'est un strict minimum, qu'ils s'efforcent de rechercher la v�rit�, qu'ils disent ce qu'ils ont compris � propos de notre monde et des institutions qui le d�finissent, et plus encore qu'ils le disent � ceux que cela concerne et qu'ils s'expriment pour ce faire de mani�re � �tre entendu.

Je soutiens que c'est trop souvent le contraire qui se produit. Selon moi, les intellectuels servent plus volontiers les pouvoirs qui oppressent qu'ils ne les d�noncent et, loin de la combattre, ils contribuent � la propagande des Ma�tres. Pire encore : il arrive qu'ils soient les premiers destructeurs et n�gateurs de ces outils de lib�ration auxquels ils ont un acc�s privil�gi� et dont on pourrait penser qu'ils leur sont particuli�rement chers (les faits, la raison, la v�rit�, la clart�, l'�ducation et ainsi de suite).
Au total, il arrive donc bien souvent que ce soit pr�cis�ment chez les intellectuels que fleurisse l'antintellectualisme le plus d�lirant, celui-l� m�me dont ils accusent volontiers les gens ordinaires chez qui ils feraient bien, pour certains d'entre eux au moins, de prendre des le�ons tant ils auraient � y apprendre.

Voil�, exprim� le plus succinctement possible, ce que je souhaite avancer ici. Au total, je sugg�re qu'on donne au mot intellectuel un sens non-trivial mais assez pr�cis pour lui faire d�signer un ensemble d'activit�s de coordination, de l�gitimation, de diffusion d'id�es et de pr�paration des esprits accomplies typiquement par une classe sp�cialis�e au sein de nos formations sociales. Et je pense qu'on doit alors admettre que ces activit�s n'ont le plus souvent � peu pr�s rien d'intellectuel, si l'on entend cette fois par ce mot ce qu'on en entend d'ordinaire, avec ses connotations les plus positives et qui renvoient � des choses comme l'intelligence, la rationalit�, l'objectivit�, la recherche de la v�rit�, le d�sint�ressement et ainsi de suite.
Pour le dire plus simplement: je souhaiterais que mon lecteur, ma lectrice, puisse comprendre pourquoi, quand Arthur Schesinger accuse Noam Chomsky de trahir la tradition intellectuelle dans ses �crits politiques, Chomsky puisse lui donner enti�rement raison mais en pr�cisant que puisque la tradition intellectuelle en est une de servilit� � l'endroit du pouvoir, il aurait honte de lui-m�me s'il ne la trahissait pas. Bref: le pr�sent article constitue une invitation � la trahison.



Je souhaite que mes propos concernent ce monde dans lequel je vis et je ne veux surtout pas m'en tenir � de confortables g�n�ralit�s abstraites et bien commodes dans lesquelles ces d�bats sont le plus souvent confin�s. Permettez-moi donc ici de citer quelques chiffres. Je partirai d'un document non controvers� et tr�s r�cent : le rapport 1999 du Programme des Nations Unies pour le D�veloppement Humain (PNUD).

Dans les pays en d�veloppement, aujourd'hui, 1,3 milliards d'�tre humains n'ont pas d'acc�s � de l'eau propre, un enfant sur 7 en �ge de fr�quenter l'�cole primaire ne la fr�quente pas, 840 millions de personnes sont sous-aliment�es et 1 milliard 300 millions survivent avec des revenus de moins d'un dollar par jour.

Le rapport nous apprend aussi que l'accentuation de la suppos�e mondialisation de l'�conomie produit des r�sultats inattendus, du moins inattendus pour qui pr�te cr�dit � la propagande qui nous en chante sans arr�t les suppos�es vertus : c'est ainsi que pendant que les revenus per capita de plus de 80 pays sont inf�rieurs aujourd'hui � ce qu'ils �taient il y dix ans, l'�cart entre les pays riches et les pays pauvres atteint d�sormais des "proportions grotesques", selon l'expression utilis�e dans le rapport du PNUD, qui n'a pas souvent eu de tels �carts de langage. Les pays r�unissant le cinqui�me le plus fortun� de la population de la Terre disposaient ainsi, en 1960, de revenus per capita 30 fois sup�rieurs � ceux du cinqui�me le plus pauvre. Cette proportion �tait port�e � 60 en 1990 et � 74 en 1995. La fortune des 200 �tres humains les plus riches �quivalait en 1998 aux revenus du 41% le plus pauvre de la population mondiale.
Les pays les plus riches, dont le mien, n'ont pas �chapp� � cette mont�e des in�galit�s et de l'exclusion. Dans ces pays, les revenus des salari�s stagnent ou d�clinent, la richesse s'accro�t mais elle se concentre de plus en plus en un nombre restreint de mains; le Canada, qui avait promis en 1989 d'�liminer la pauvret� chez les enfants avant l'an 2000, a aujourd'hui 463 000 enfants pauvres de plus que lorsque cette promesse a �t� faite et un enfant sur cinq vit d�sormais dans la pauvret�. Les soupes populaires se sont monstrueusement multipli�es depuis dix ans et tant d'enfants, � Montr�al, mangent en fin de mois leur seul repas quotidien � la cantine scolaire qui le leur offre que, s'en avisant, on a cru n�cessaire de revoir le calendrier scolaire de l'an prochain pour assurer que la semaine de rel�che d'hiver ne co�ncidera pas avec une fin de mois.

C'est � propos de ce monde que je veux chercher � cerner ce qu'il convient d'entendre par la responsabilit� des intellectuels. Pour bien faire comprendre ce que cette question engage � mes yeux, je reprendrai une image � Michael Albert. Imaginons qu'un dieu, lass� de la folie des hommes, fasse en sorte que dans tout cas de mort qui ne soit pas naturelle, tout cas de mort qui r�sulte de d�cisions humaines contingentes, le cadavre de ce mort ne soit pas enterr� et qu'il ne se d�compose jamais mais qu'il soit mis � bord d'un train qui circulera ind�finiment autour de la plan�te. Un par un, les corps s'empileraient dans les wagons, � raison de mille par wagon; un nouveau wagon serait rempli � toutes les cinq minutes. Corps de gens tu�s dans des guerres; corps d'enfants non soign�es et morts faute de m�dicaments qu'il co�terait quelques sous de leur fournir; corps de gens battus, de femmes viol�es, d'hommes morts de peur, d'�puisement, de faim, de soif, morts d'avoir du travail, mort de n'en pas avoir, morts d'en avoir herch�, morts sous des balles de flic, de soldats, de mercenaires, morts au travail, morts d'injustice. L'exp�rience, commenc�e le 1er janvier 2000, nous donnerait un train de 3 200 kilom�tres de long dix ans plus tard. Sa locomotive serait � New York pendant que son wagon de queue serait � San Francisco. Quelle est la responsabilit� des intellectuels devant ce train-l� ? C'est la question qui m'int�resse. Mais d'abord qui sont ces intellectuels ? Je voudrais �tre tr�s pr�cis ici. Je vais en effet dire des choses tr�s dures sur les intellectuels; mais ces choses ne valent que pour eux au sens o� ma d�finition les d�signera.



Lorsqu'il est question de la "responsabilit� des intellectuels", j'ai en t�te la responsabilit� qui incombe � une classe particuli�re de gens lorsqu'ils se penchent sur un certain nombre de questions particuli�res. Et uniquement ceux-l� quand il s'agit de ces questions.
Cette classe de gens n'est sans doute pas d�finie avec une pr�cision math�matique, pas plus que ces probl�mes auxquels on fait r�f�rence. Mais on peut sans doute convenir que le fait d'exercer ses facult�s mentales ne suffit pas � d�finir l'appartenance � la classe des intellectuels : apr�s tout, il n'est pas r�serv� � une �lite de penser et les facult�s intellectuelles sont utilis�es dans diverses activit�s qui vont de la r�paration d'une bicyclette � la r�solution de probl�mes de math�matiques et � la conception d'une exp�rimentation scientifique : or ces activit�s ne sont pas typiquement ce � quoi l'on pense quand on cherche � pr�ciser ce qu'est la responsabilit� propre des intellectuels. Qui sont-ils, alors? Cette classe est celle dont les membres, dans ses activit�s habituelles, font tout particuli�rement voire quasi-exclusivement usage des facult�s intellectuelles : le physicien, l'�ditorialiste, le professeur d'universit�, l'artiste, le savant sont typiquement ceux que l'on a en t�te ici. Mais notez bien qu'on ne pense pas alors au physicien en tant qu'il fait de la physique, ou � l'artiste en tant qu'il peint une toile et ainsi de suite; c'est que les intellectuels, dans l'expression responsabilit� des intellectuels, se caract�risent aussi par la cat�gorie bien particuli�re d'objets et de probl�mes dont ils traitent. Pour aller rapidement � l'essentiel, disons qu'il s'agit de questions qui rel�vent notamment du politique, du sens de notre vie commune, des questions qui y sont d�battues, des choix qui y sont faits etc.. Les intellectuels, au sens o� ce mot est entendu dans l'expression: "responsabilit� des intellectuels", sont donc tous ceux qui, ayant des activit�s intellectuelles dans une sph�re particuli�re (en tant qu'artistes, savants, chercheurs et ainsi de suite), interviennent dans la sph�re publique et commune o� se d�battent et discutent des questions comme celles que j'ai �voqu�es.

La distinction que je sugg�re me semble triviale et s'il est vrai qu'elle n'est pas d'une pr�cision math�matique, elle me para�t demeurer valable, utile et non controvers�e, au moins dans une tr�s large classe de cas. Fallait-il ou non intervenir au Kosovo, l'an dernier ? Voil� sans l'ombre d'un doute une question qui appartient � la classe des probl�mes qui sont discut�s par les d�bats entourant la responsabilit� des intellectuels. La d�monstration du dernier th�or�me de Fermat, dont on m'assure qu'elle tient le coup, est-elle ou non valide ? � supposer qu'elle se pose - je n'en ai aucune id�e - cette question n'est pas de celles dont la discussion rel�ve de cette m�me cat�gorie, bien que le sujet et sa discussion soient �minemment intellectuels, cette fois au premier sens du terme.
Poser la question de la responsabilit� des intellectuels, c'est donc chercher � d�terminer ce qu'il est moralement souhaitable et pratiquement possible de demander � ou d'esp�rer de ces gens dont l'essentiel de l'activit� est sp�cialis�e dans des t�ches relevant de l'exercice de la pens�e, ce qu'il est moralement souhaitable et pratiquement possible de leur demander ou d'esp�rer d'eux quand ils exercent leurs facult�s � propos de ces questions relevant du politique, du sens de notre vie commune, des choix qui y sont faits et ainsi de suite.

La r�ponse � cette question, la r�ponse �l�mentaire, banale, minimale et suffisante dans une tr�s large classe de cas, est celle que propose par exemple Noam Chomsky quand il �crit:


� une minorit� privil�gi�e, les d�mocraties occidentales offrent le loisir, les ressources ainsi que la formation permettant de rechercher la v�rit� derri�re le voile des distorsions et des fausses repr�sentations, de l'id�ologie et des int�r�ts de classe � travers lesquels les �v�nements de l'histoire qui se d�roule nous sont pr�sent�s.

La responsabilit� des intellectuels, d�s lors, est plus profonde que ce que Dwight Macdonalds appelle les responsabilit� du peuples, compte tenu de ces privil�ges uniques dont les intellectuels jouissent. Il est de la responsabilit� des intellectuels de dire la v�rit� et de d�busquer les mensonges.


� mes yeux, l'essentiel est dit.

Les intellectuels, si et quand ils choisissent de sortir de la sph�re de l'activit� sp�cialis�e qui les d�finit comme intellectuels pour intervenir dans les enjeux sociaux et politiques, devraient examiner le monde dans le respect des normes qui r�gissent leurs activit�s habituelles: honn�tet�, recherche de la v�rit�, objectivit� et ainsi de suite; ils devraient s'efforcer de conserver le minimum de d�cence morale qui les d�finit comme �tres humains; ils devraient enfin s'efforcer de communiquer ce qu'ils ont compris et plus particuli�rement de le communiquer clairement � ceux que cela concerne notamment parce que ce qui est en cause les affecte particuli�rement et qu'ils sont en mesure de le changer.

Ces conditions sont le plus souvent satisfaites par la plupart des �tres humains dans leurs activit�s ordinaires. Elles se trouvent par exemple r�unies dans une bonne �mission de radio ou de t�l�vision dans laquelle on discute de sport. Les gens s'y efforcent notamment d'�tre rationnels, s'efforcent de ne pas se contredire, �vitent de r�f�rer � des choses qui n'ont aucun rapport avec le sujet, tentent de r�unir de l'information pertinente � la discussion du sujet abord�, d'�laborer des arguments, de les d�battre dans une langue compr�hensible et ainsi de suite.

Ces conditions sont aussi satisfaites par bien des intellectuels quand ils se livrent � certaines de leurs activit�s habituelles. C'est imp�rativement le cas dans ces disciplines qui ont un v�ritable contenu intellectuel. Le physicien, par exemple, ne peut pas ne pas s'y plier quand il fait de la physique et tout manquement � cet �gard l'exclut de la communaut� scientifique.

Ma conviction est que ces conditions ne sont que trop rarement satisfaites par les intellectuels lorsqu'ils abordent ces questions qui sont concern�es dans les d�bats sur leurs responsabilit�s. Si j'ai raison en ceci, et puisque des champs entiers de la vie intellectuelle, des disciplines enti�res de la vie acad�mique sont vou�s en tout ou en partie � l'examen de questions qui engagent les responsabilit�s des intellectuels, il s'ensuit aussi que dans une substantielle mesure des pans entiers de la vie intellectuelle ne s'�l�vent pas au niveau des Amateurs de Sports.



Cette derni�re affirmation, je le sais bien, appara�tra comme scandaleuse. Je la pense pourtant en grande partie exacte et je suis convaincu que sa part de v�rit� est crucialement importante. Des disciplines comme la science �conomique, par exemple, � proportion qu'elles concernent les questions dont je traite ici, sont dans une large et significative mesure une entreprise de justification de l'ordre �tabli. De m�me, la c�l�bre affaire Sokal a d�montr� de mani�re tr�s convaincante que des pans entiers de la vie de l'esprit pouvaient se fonder sur la fraude et l'imposture intellectuelle. Tout cela n'est d'ailleurs pas tellement �tonnant. C'est qu'� s'en tenir aux normes intellectuelles ordinaires, � celles qui pr�valent au moins largement dans la vie quotidienne, � celles qui pr�valent dans les disciplines ayant un contenu intellectuel v�ritable, on d�couvre bien vite, comme le dit Chomsky dans l'exergue de ce texte, qu'on ne sait que peu de choses et, plus encore, que ce peu de choses n'a qu'un rapport t�nu avec les probl�mes et les questions sur lesquelles les intellectuels doivent se montrer responsables. La notion de march� �labor�e par l'�conomie, par exemple, n'a que peu de rapport avec le monde dans lequel on vit, n'est que de peu d'incidence pour d�crire et comprendre ce qui se passe dans ce monde. En fait, il est le plus souvent le cas que les savoirs, modestes et limit�s dont nous disposions pour penser le monde des affaires humaines et pour aborder la plupart des difficiles probl�mes qu'il nous pose, que ces savoirs, donc, n'aient qu'un int�r�t et une pertinence fort limit�s pour traiter de ces probl�mes. Prendre acte de cela devrait amener � une tr�s grande modestie et placer les intellectuels dans la situation qui est celle de la plupart des gens engag�s dans des activit�s pratiques et s'effor�ant de s'informer, de juger au mieux, de faire preuve de prudence. Mais cette conclusion est inadmissible pour bon nombre d'intellectuels et elle ne constituerait pas une justification acceptable des privil�ges qui leur sont consentis. Il vaut donc mieux, quitte � ce que cela soit faux, pr�tendre disposer d'un savoir d�cisif, profond et bien entendu inaccessible au commun des mortels. Dans ce dessein, diverses avenues sont possibles, qu'empruntent all�grement bien des secteurs de la vie intellectuelle de mon temps, par quoi elle ressemble � de la sorcellerie .

L'affaire Sokal a r�cemment bien mis en �vidence quelques-uns des proc�d�s couramment utilis�s dans le recours � la science comme instance de l�gitimation. Je suis pour ma part frapp� - mais je n'ai pas la place de d�velopper ici cette id�e - de l'existence et de l'efficacit� de ces subtils m�canismes de r�gularisation institutionnelle qui assurent que, de l'int�rieur m�me de ces disciplines � haute port�e id�ologique, diverse questions et divers probl�mes ne puissent simplement pas �tre abord�s. En fait, pour �tre franc, je pense qu'�tre form� dans certaines disciplines (sociologie, politique, �ducation et ainsi de suite) c'est en partie au moins avoir assimil� cet ensemble de normes et de valeurs par lesquelles on adh�re � une vision du monde et de la vie intellectuelle qui autorise que certaines questions soient d�battues et qui interdit que d'autres le soient. Orwell a �crit quelque part u'un animal bien dompt� saute dans le cerceau d�s que claque le fouet mais qu'un animal parfaitement dompt� n'a plus besoin du fouet. Un intellectuel bien �duqu� est celui qui n'a pas besoin de se faire rappeler qu'il y a des sujets dont il ne conviendrait pas de parler.

Revenons aux questions sur lesquelles nous nous demandons comment se comporteraient des intellectuels responsables quand ils les abordent. Je pense qu'il ne faut pas s'�tonner de ce que, loin de reconna�tre la modestie du savoir dont ils disposent, ils parlent comme s'ils disposaient d'un savoir profond, incontournable et d�cisif; de ce que loin de s'adresser � ceux qui sont concern�s par le sujet dont il parlent, ils se parlent entre eux; de ce que loin de s'efforcer d'�tre compris, ils s'expriment dans une langue souvent �sot�rique et obscure. Ces intellectuels ont parfaitement compris ce qui assure d'obtenir des privil�ges parfois importants et ce qui garantit qu'on n'y ait pas acc�s.

Intellectuellement, les r�sultats sont souvent risibles.

Pour en rester � des productions r�centes, plusieurs intellectuels (Fran�ais, notamment) semblent soutenir qu'un r�sultat math�matique tr�s abstrait et plut�t difficile � d�montrer, le th�or�me de G�del, constitue une cl� d�terminante pour aborder nos probl�mes politiques et sociaux . Je dis bien : "semblent soutenir" parce que je dois l'avouer: je suis � peu pr�s incapable de comprendre ce que racontent ceux qui d�veloppent de telles id�es ou encore le lien qu'ils �tablissent entre ce th�or�me et ces conclusions auxquelles ils aboutissent.

Quoi qu'il en soit, � en croire ces gens, il serait de ma responsabilit�, si je souhaite comprendre le monde dans lequel je vis et contribuer � diminuer les souffrances que j'y d�couvre, de me pr�cipiter sur le th�or�me de G�del et surtout d'�tudier ce qu'en racontent R�gis Debray ou Michel Serres. Je ne le ferai pas, bien entendu. Ce que je comprends du th�or�me de G�del m'incite � penser qu'il y ait bien peu de chance que cela ait un quelconque rapport avec les questions qui m'int�ressent quand je m'efforce d'assumer mes responsabilit�s d'intellectuel; ce que j'ai lu de Debray ou de Serres m'a amplement suffi pour conclure que je perdrais tr�s probablement mon temps. Mais notez ici combien c'est ma position qui est � pr�sent malais�e, dans la mesure o� c'est moi qui dois me justifier de mon refus de prendre en compte ce que je juge comme des sottises, moi qui suis somm� de justifier ce jugement et ainsi de suite.

Pour �tre honn�te et exhaustif, il faudrait ici des pages et des pages d'argumentaire. Jacques Bouveresse a eu la grande patience de d�monter quelques-unes de ces �tranges constructions qui all�guent de l'importance capitale du th�or�me d'incompl�tude pour les questions sociales et politiques . Je lui l�ve mon chapeau. Je n'ai ni le go�t ni la force d'entreprendre un tel travail, qui me semble de surcro�t � peu pr�s inutile, inutile pour la m�me raison qui fait que je n'ai rien � dire � des gens qui discutent de la couleur de l'aura des fant�mes. Je n'ai donc nullement l'intention, non pas d'�tudier le th�or�me de G�del, qui est r�ellement une perc�e intellectuelle passionnante, mais de lire ce que ces gens-l� (Debray, Serres ou d'autres du m�me tonneau) en racontent. Et je ne pense pas que ces carences manqueront cruellement � ma compr�hension du monde dans lequel je vis.

Tout pr�s de nous, un intellectuel qu�b�cois soutient pour sa part que le relativisme, entendu en divers sens du terme - mais je n'ai pas tout compris ici non plus et je ne pense pas qu'on puisse comprendre ce que ce monsieur raconte - permet de conclure que, sur le plan politique, il n'y a rien � faire et surtout pas � essayer d'am�liorer le monde dans lequel on vit. Il faudrait ici encore plusieurs centaines de pages pour redresser tout cela et je n'ai ni le temps ni la force de m'atteler � une telle t�che, au demeurant elle aussi � peu pr�s inutile. On h�site : faut-il rire ou pleurer? Pour reprendre une image � Voltaire, mes contemporains marchent, la nuit, dans une sombre for�t et n'ont que la petite bougie de la raison et de l'empathie pour se guider. Or voici que des intellectuels, de mani�re plus marqu�e encore depuis trois d�cennies, leur sugg�rent de l'�teindre et leur assurent que s'ils le font, ils y verront bien mieux .
On pourra penser qu'il serait int�ressant et souhaitable de demander leur avis sur la question aux gens qui souffrent des institutions de notre monde sur cette �trange id�e qu'il ne faut surtout pas essayer de les changer. Mais l'opinion des gens n'est pas une chose que les intellectuels prennent volontiers en compte. En fait, il est une autre conviction largement r�pandue chez nos �lites et chez bon nombre d'intellectuels selon laquelle le commun des mortels ne peut comprendre que ce que Reinhold Niebuhr appelait "des dogmes justes, des symboles et des sursimplifications �motionnellement efficaces" et des "illusions n�cessaires" . Il suffira donc peut-�tre de dire aux parents des enfants de Montr�al qui ont faim qu'un math�maticien de g�nie a d�montr� que si on cherche � am�liorer leur sort, on l'empirera.

Parmi les strat�gies de l�gitimation utilis�es par les intellectuels, une place � part doit �tre faite � celle que j'�voquais plus haut et qui consiste � arguer de la possession d'un savoir assurant � son d�tenteur une perspective privil�gi�e sur l'ordre des choses et qui permet, �ventuellement, de prescrire ce qui doit �tre. Voici par exemple comment un intellectuel contemporain, au Qu�bec, formulait r�cemment cet ensemble d'id�es.


[...] l'intellectuel, dans notre civilisation, gr�ce � la culture et singuli�rement gr�ce � la litt�rature, [...] a pris le relais des proph�tes. [...] [il] d�finit, pour le pr�sent, la valeur de l'h�ritage culturel, [...] sa m�ditation sur la statuaire �gyptienne ou Les Pens�es de Pascal, autorise un �crivain � se m�ler des affaires du monde, � engueuler le tyran, � reprocher au peuple sa l�g�ret�, son aveuglement, sa b�tise.
Il faudra qu'on m'explique en quoi la connaissance de la statuaire �gyptienne ou des Pens�es de Pascal autorise tout ce qu'on nous assure qu'ils autorisent: engueuler le tyran et ainsi de suite. Car il me semble qu'on peut fort bien �tre le meilleur expert au monde des statuaires �gyptiennes et �tre aussi un grand ami du tyran et qu'il n'y a entre ces deux �tats aucune incompatibilit�, loin de l�, si j'ose dire.

On peut tout � fait conna�tre la litt�rature et m�me l'enseigner et �tre du c�t� des tyrans. Dans son texte, Jean Larose, puisque c'est lui l'intellectuel dont je parle, se contente de r�p�ter, sur ce ton hautain et pompeux qu'affectionnent les intellos, que la possession de la " haute " culture fonde chez qui la poss�de une perspective permettant de juger du point de vue de l'h�ritage humaniste le monde dans lequel on vit et donc de dire leur fait aux puissants.

Le plus dr�le, mais je n'ai pas du tout envie de rire, est que notre auteur aboutit alors � cette conclusion que la men�e de l'OTAN au Kosovo, qui se d�roule pendant qu'il prononce cette conf�rence sur la responsabilit� des intellectuels, est une guerre humaniste et de compassion, une juste n�cessit�.

Il faudrait au moins �tre George Orwell pour commenter cela et je suis pour ma part incapable de simplement dire comment on pourrait proc�der, ce monsieur et moi, pour avoir une discussion rationnelle sur le sujet dont il parle. Il n'y a donc gu�re de doute qu'il soit un grand intellectuel puisque toute discussion avec lui est impossible : on ne peut que l'admirer et envier ce pr�cieux savoir dont il est le d�tenteur.

Comment lui faire comprendre ce qu'est un non-sequitur ? Comment lui dire, gentiment, que les �tres humains qui ne sont pas des intellectuels, quand ils parlent de sujets communs et ordinaires, s'efforcent de ne pas s'auto contredire instantan�ment et qu'ils y parviennent g�n�ralement ? Comment lui faire remarquer qu'il se contente d'�nonner les arguments de l'OTAN en leur donnant un vernis pompier voire en allant plus loin que l'OTAN puisque Larose d�plore le refus de nos foudres de guerre d'aller au sol? Comment discuter avec lui de ce qui s'est vraiment pass� au Kosovo ? En fait, j'ai toutes les peines du monde � envisager que ce sp�cialiste de la litt�rature puisse �tre capable de simplement consid�rer qu'il existe une telle chose que des faits et qu'il peut �tre pertinent de les examiner dans une pareille discussion.

Du point de vue des normes intellectuelles, les Amateurs de Sport constituent vraisemblablement, pour ce monsieur, un id�al inaccessible. Mais le plus troublant est sans doute que ces intellectuels dont je parle ne manquent jamais de reprocher au commun des mortels leur antiintellectualisme. Je voudrais m'attarder un peu � cette id�e.

� mon sens, du moins dans la majorit� des cas, ce ne sont pas les id�es, la vie intellectuelle ou l'intelligence que les gens n'aiment pas et rejettent mais bien ceux qui les portent et la mani�re dont ils les portent. Et en ceci, ils ont bien raison.

Mieux, et, pour le dire franchement, on trouve souvent bien plus de respect pour la vie de l'esprit et pour les valeurs intellectuelles parmi les gens ordinaires que chez les suppos�s intellectuels qui les d�nigrent. Car enfin, qui est le plus respectueux de la vie de l'esprit ? Cette cohorte de porte-voix des puissants ? Ces semi-lettr�s de l'�conomie qui ne savent que r�p�ter que le march� est bon et que le march� est beau ? Les MBA ? Tous ces sp�cialistes des outils de gestion et de coordination sociale chez qui, de mani�re pr�pond�rante, l'ignorance de la culture le dispute � son m�pris ? Ces universitaires qui adh�rent � des b�tises sans nom, qui se livrent � des activit�s intellectuellement insignifiantes ou qui oeuvrent dans des secteurs de suppos�e recherche dont l'id�e m�me est une insulte � l'intelligence ? Ces savants penseurs qui passeront leur vie � r�p�ter ce que d'autres ont dit avant eux ? Ces intellectuels qui tiennent Jacques Derrida pour un philosophe ? Ces penseurs qui v�n�rent Bernard-Henry L�vy ou Alain Finkielkraut ? Ces postmodernes de tout poil qui clament l'�quivalence de tous les r�cits, y compris celui de la science ? Ces relativistes qui pensent que G�del permet de d�montrer qu'il ne faut surtout pas se battre contre les injustices et les horreurs qu'engendrent nos institutions et que tout effort en ce sens est d�monstrativement vou� � engendrer le pire ? Certains de ces profonds th�oriciens de la s�miologie, de ces profonds th�oriciens de l'art, de ces profonds th�oriciens des sciences de l'�ducation et de tant d'in�narrables entreprises dont l'existence m�me demeurera jusqu'� mon dernier soufflle un profond myst�re ? Les praticiens de ces nombreuses disciplines dont le contenu varie selon le pays, selon l'universit� dans le m�me pays, selon le professeur dans la m�me universit� ? Ces sp�cialistes des sciences politiques, aux Etats-Unis, qui n'�tudient pour insi dire jamais les Dossiers du Pentagone ou les liens tiss�s chez eux entre les milieux d'affaires et les centres de d�cision ? Le grand public am�ricain qui consid�re que l'invasion du Vietnam fut un crime, une op�ration immorale ou les intellectuels et les coordinateurs pour qui la pr�sence am�ricaine au Vietnam �tait un geste de g�n�rosit� qui s'est h�las trop prolong�? Tel chauffeur de taxi de Montr�al qui n'a jamais cru que la guerre au Kosovo puisse �tre autre chose qu'un acte d'agression ou Jean Larose qui y voit, exactement, comme l'OTAN et parfois dans les m�mes termes que son appareil de propagande, une guerre humanitaire ? Ce m�me chauffeur de taxi ou Bernard Henry L�vy? Jean Baudrillard qui assure que la Guerre du Golfe n'a pas eu lieu et qu'elle ne fut qu'une repr�sentation ? Ou le jeune Irakien qui a re�u un missile sur la gueule ? Ou ces centaines de milliers de gens, dans ce pays, qui sont morts � la suite de l'embargo qui n'a sans doute jamais eu lieu et qui a suivi cette guerre qui n'a pas eu lieu ? Le grand public, chez nous, qui demeure attach� � ce minimum de d�cence de civilisation que constitue un syst�me de sant� universel et gratuit qui dispense des soins ind�pendamment de la capacit� de payer ou tous ces bons intellectuels, journalistes, �ditorialistes, fonctionnaires, bureaucrates, politiciens et autres salauds ui pr�nent le retour � la barbarie de la privatisation des soins de sant� ? Fant�mas se vantait de ses crimes; Savantas leur trouve des excuses, disait Pr�vert. Intellectus les justifie.

Pour ma part, j'ai plus d'une fois v�rifi� qu'on trouve cent fois plus de vie intellectuelle chez les gens qui ignorent jusqu'� l'existence de tous ces savants penseurs que je viens d'�num�rer que chez ceux-l� ou ceux qui les lisent, commentent, v�n�rent.

De m�me, on trouve souvent chez les premiers bien plus de libert� dans l'exercice de la pens�e, bien plus d'aptitude � l'autonomie de la r�flexion, bien plus surtout de cette humanit� et de cette empathie sans laquelle la pens�e est mutil�e.

Ce qui au demeurant est tout sauf �tonnant. Les intellectuels sont la premi�re cible de la propagande que secr�te notre monde et ils remplissent excellemment la fonction que les institutions dominantes leur confie en d�tournant l'attention du public des v�ritables enjeux qui le concernent, en le privant des moyens de se d�fendre, en aidant � formuler et � articuler les consensus des puissants.
Ils en retirent de grandes satisfactions et de grands avantages en termes de prestige, de pouvoir, d'argent, de colloques dans des lieux chic et ainsi de suite.

Mais on peut aussi choisir de trahir, refuser de servir cette culture de la mort et du mensonge qui exige qu'on se mette sans r�serve � son service. Il y a un prix personnel � payer pour ce faire; mais il y a aussi de grandes joies � en attendre.



Que devraient faire les intellectuels, ici et maintenant? Ce que je r�ponds � cette question, je pense, se laisse assez ais�ment d�duire de ce qui pr�c�de.

Les intellectuels devraient aborder les questions politiques et sociales avec les normes et les valeurs intellectuelles qui pr�valent dans leurs secteurs d'activit�, si tant est qu'elles en aient. Ce faisant, ils sont susceptibles d'apporter une contribution originale et sp�cifique aux probl�mes dont ils traiteront : en particulier, dans un monde largement domin� par des int�r�ts particuliers et � courte vue, ils introduiront dans les d�bats des perspectives � plus long terme et feront jouer l'effort pour tendre vers l'objectivit� contre les int�r�ts corporatistes de toute sorte. Ils devraient encore faire la preuve du caract�re irrempla�able des contributions de la raison, du respect des faits , de l'honn�tet�, de la clart�. Prenant ensuite acte du fait que les enjeux et les probl�mes humains sont largement sous-d�termin�s par les savoirs, ils devraient inviter au d�bat, aux �changes, � la discussion. Pour ce faire, ils devraient aller vers les gens et s'adresser � eux de mani�re � en �tre compris. Ils apprendraient alors d'eux, bien souvent bien plus qu'ils ne leur apprendront. Je veux insister sur cette id�e et pour ce faire m'inspirer d'une int�ressante distinction avanc�e par Kant en esth�tique - et je ne ais que m'en inspirer, ne pr�tendant aucunement que mon usage de ce distinguo soit kantien.

Kant, on s'en souviendra, pose que de certaines questions, on peut disputer : ce sont typiquement celles � propos desquelles il y a un v�ritable savoir. Dans l'�ventualit� d'un d�saccord entre vous et moi sur les modalit�s de la chute d'un objet donn�, nous aurons une dispute qu'il sera possible de trancher - merci Newton. Mais, ajoute Kant, de certaines autres questions il n'est possible que de discuter : on avance des arguments, sans doute, mais ils ne reposent pas sur un savoir concluant et d�cisif bien qu'il soit possible de faire � propos de ces questions des progr�s dans et par l'argumentation. Les jugements esth�tiques sont typiquement des propositions dont on discute. Je pense que les questions dont parlent les intellectuels quand ils assument leurs responsabilit�s sont de celles dont on doit discuter et qu'il leur revient de rendre possible les discussions, notamment en �tant clair, en informant, en se faisant p�dagogue et ainsi de suite. Mon opinion, on l'aura compris, est que bien des intellectuels font comme si on avait disput� et qu'ils avaient pu trancher.

Tout ceci est minimal et me para�t aller de soi. Ce qui suit l'est moins, mais j'en suis venu � le penser - il se pourrait que je me trompe, je n'en sais rien : � mon avis, des ann�es de propagande et de matraquage id�ologique et �conomique ont laiss� les gens non seulement isol�s (et c'est pourquoi les intellectuels devraient tout mettre en oeuvre pour les approcher) mais aussi, il me semble, cyniques parce que persuad�s que tout changement pour le mieux est d�sormais impossible. En ce sens, il ne sert plus � grand chose de faire simplement �tat de la mis�re du monde : cela est su, connu, et surtout v�cu, � tout le moins par ceux qui ne fr�quentent pas les hautes sph�res o� se tiennent les Importants. J'en suis donc venu � penser qu'il est de la responsabilit� des intellectuels de proposer des mod�les alternatifs qui soient tout � la fois attirants, plausibles et mobilisateurs. En particulier, je m'efforce � cette fin, depuis quelques ann�es, de faire conna�tre un mod�le d'�conomie participative imagin� par Robin Hahnel et Michael Albert.

Bien entendu, il va de soi que se livrer � de telles activit�s constitue une trahison de la tradition intellectuelle.

Tant mieux...


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� Copyright �ditions de l'�pisode, 2000
Ao! Espaces de la parole
Vol. VI - n� 2 (�t� 2000), pp. 24-29

http://www.ao.qc.ca/chroniques/normand/trahir.html


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