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  Post� le mercredi 20 d�cembre 2006 @ 23:50:11 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Philosophie




L�id�e fondamentale, la cat�gorie dominante de l��conomie politique est la valeur. La valeur parvient � sa d�termination positive par une suite d�oscillations entre � l�offre et la demande �. En cons�quence, la valeur se pose successivement sous trois aspects : valeur utile, valeur �changeable, et valeur synth�tique ou valeur sociale, qui est la valeur vraie. Le premier terme engendre contradictoirement le second ; et les deux ensemble, s�absorbant dans une p�n�tration r�ciproque, produisent le troisi�me : de telle sorte que la contradiction ou l�antagonisme des id�es appara�t comme le point de d�part de toute la science �conomique, et que l�on peut dire d�elle, en parodiant le mot de Tertullien sur l��vangile, � credo quia absurdum : � il y a, dans l��conomie des soci�t�s, v�rit� latente d�s qu�il y a contradiction apparente, � credo quia contrarium �. Au point de vue de l��conomie politique, le progr�s de la soci�t� consiste donc � r�soudre incessamment le probl�me de la constitution des valeurs, ou de la proportionnalit� et de la solidarit� des produits.

Mais, tandis que dans la nature la synth�se des contraires est contemporaine de leur opposition, dans la soci�t� les �l�ments antith�tiques semblent se produire � de longs intervalles, et ne se r�soudre qu�apr�s une longue et tumultueuse agitation. Ainsi, l�on n�a pas d�exemple, on ne se fait pas m�me l�id�e d�une vall�e sans colline, d�une gauche sans une droite, d�un p�le nord sans un p�le sud, d�un b�ton qui n�aurait qu�un bout, ou les deux bouts sans un milieu, etc. Le corps humain, avec sa dichotomie si parfaitement antith�tique, est form� int�gralement d�s l�instant m�me de la conception ; il r�pugne qu�il se compose et s�agence pi�ce � pi�ce, comme l�habit qui devra plus tard le couvrir en l�imitant. Dans la soci�t�, au contraire, ainsi que dans l�esprit, tant s�en faut que l�id�e arrive d�un seul bond � sa pl�nitude, qu�une sorte d�ab�me s�pare pour ainsi dire les deux positions antinomiques, et que celles-ci �tant enfin reconnues, on n�aper�oit pas encore pour cela quelle sera la synth�se.

Il faut que les concepts primitifs soient, pour ainsi dire, f�cond�s par de bruyantes controverses et des luttes passionn�es ; des batailles sanglantes seront les pr�liminaires de la paix. En ce moment, l�Europe, fatigu�e de guerre et de pol�mique, attend un principe conciliateur ; et c�est le sentiment vague de cette situation qui fait demander � l�acad�mie des sciences morales et politiques, � quels sont les faits g�n�raux qui r�glent les rapports des profits avec les salaires et qui en d�terminent les oscillations, � en d�autres termes, quels sont les �pisodes les plus saillants et les phases les plus remarquables de la guerre du travail et du capital. Si donc je d�montre que l��conomie politique, avec toutes ses hypoth�ses contradictoires et ses conclusions �quivoques, n�est rien qu�une organisation du privil�ge et de la mis�re, j�aurai prouv� par cela m�me qu�elle contient implicitement la promesse d�une organisation du travail et de l��galit�, puisque, comme on l�a dit, toute contradiction syst�matique est l�annonce d�une composition ; bien plus, j�aurai pos� les bases de cette composition. Donc, enfin, exposer le syst�me des contradictions �conomiques, c�est jeter les fondements de l�association universelle ; dire comment les produits de l�oeuvre collective sont � sortis � de la soci�t�, c�est expliquer comment il sera possible de les y faire � rentrer � ; montrer la gen�se des probl�mes de production et de r�partition, c�est en pr�parer la solution. Toutes ces propositions sont identiques, et d�une �gale �vidence.

Sommaire

I - Effets antagonistes du principe de division

Tous les hommes sont �gaux dans la communaut� primitive, �gaux par leur nudit� et leur ignorance, �gaux par la puissance ind�finie de leurs facult�s. Les �conomistes ne consid�rent d�habitude que le premier de ces aspects : ils n�gligent ou m�connaissent totalement le second. Cependant, d�apr�s les philosophes les plus profonds des temps modernes, La Rochefoucault, Helv�tius, Kant, Fichte, H�gel, Jacotot, l�intelligence ne diff�re dans les individus que par la d�termination � qualitative �, laquelle constitue la sp�cialit� ou aptitude propre de chacun ; tandis que, dans ce qu�elle a d�essentiel, savoir le jugement, elle est chez tous � quantitativement � �gale. De l� r�sulte qu�un peu plus t�t, un peu plus tard, suivant que les circonstances auront �t� favorables, le progr�s g�n�ral doit conduire tous les hommes de l��galit� originelle et n�gative, � l��quivalence positive des talents et des connaissances. J�insiste sur cette donn�e pr�cieuse de la psychologie, dont la cons�quence n�cessaire est que la � hi�rarchie des capacit�s � ne saurait �tre dor�navant admise comme principe et loi d�organisation : l��galit� seule est notre r�gle, comme elle est aussi notre id�al. De m�me donc, comme nous l�avons prouv� par la th�orie de la valeur, que l��galit� de mis�re doit se convertir progressivement en �galit� de bien-�tre ; de m�me l��galit� des �mes, n�gative au d�part, puisqu�elle ne repr�sente que le vide, doit se reproduire positivement au dernier terme de l��ducation de l�humanit�. Le mouvement intellectuel s�accomplit parall�lement au mouvement �conomique : ils sont l�expression, la traduction l�un de l�autre ; la psychologie et l��conomie sociale sont d�accord, ou, pour mieux dire, elles ne font que d�rouler chacune � un point de vue diff�rent la m�me histoire. C�est ce qui appara�t surtout dans la grande loi de Smith, la � division du travail �. Consid�r�e dans son essence, la division du travail est le mode selon lequel se r�alise l��galit� des conditions et des intelligences. C�est elle qui, par la diversit� des fonctions, donne lieu � la proportionnalit� des produits et � l��quilibre dans les �changes, cons�quemment qui nous ouvre la route � la richesse ; comme aussi, en nous d�couvrant l�infini partout dans l�art et la nature, elle nous conduit � id�aliser toutes nos op�rations, et rend l�esprit cr�ateur, c�est-�-dire la divinit� m�me, Mentem Diviniorem, immanente et sensible chez tous les travailleurs. La division du travail est donc la premi�re phase de l��volution �conomique aussi bien que du progr�s intellectuel : notre point de d�part est vrai du c�t� de l�homme et du c�t� des choses, et la marche de notre exposition n�a rien d�arbitraire. Mais, � cette heure solennelle de la division du travail, le vent des temp�tes commence � souffler sur l�humanit�. Le progr�s ne s�accomplit pas pour tous d�une mani�re �gale et uniforme, bien qu�� la fin il doive atteindre et transfigurer toute cr�ature intelligente et travailleuse. Il commence par s�emparer d�un petit nombre de privil�gi�s, qui composent ainsi l��lite des nations, pendant que la masse persiste ou m�me s�enfonce plus avant dans la barbarie. C�est cette acception de personnes de la part du progr�s qui a fait croire si longtemps � l�in�galit� naturelle et providentielle des conditions, enfant� les castes, et constitu� hi�rarchiquement toutes les soci�t�s. On ne comprenait pas que toute in�galit�, n��tant jamais qu�une n�gation, portait en soi le signe de son ill�gitimit� et l�annonce de sa d�ch�ance : bien moins encore pouvait-on s�imaginer que cette m�me in�galit� proc�d�t accidentellement d�une cause dont l�effet ult�rieur devait la faire dispara�tre enti�rement. Ainsi l�antinomie de la valeur se reproduisant dans la loi de division, il s�est trouv� que le premier et le plus puissant instrument de savoir et de richesse que la providence e�t mis en nos mains, est devenu pour nous un instrument de mis�re et d�imb�cillit�. Voici la formule de cette nouvelle loi d�antagonisme, � laquelle nous devons les deux maladies les plus anciennes de la civilisation, l�aristocratie et le prol�tariat : le travail, en se divisant � selon la loi qui lui est propre �, et qui est la condition premi�re de sa f�condit�, aboutit � la n�gation de ses fins et se d�truit lui-m�me ; en d�autres termes : la division, hors de laquelle point de progr�s, point de richesse, point d��galit�, subalternise l�ouvrier, � rend l�intelligence inutile, la richesse nuisible et l��galit� impossible �. Tous les �conomistes depuis Adam Smith ont signal� les � avantages � et les � inconv�nients � de la loi de division, mais en insistant beaucoup plus sur les premiers que sur les seconds, parce que cela servait mieux leur optimisme, et sans qu�aucun d�eux se soit jamais demand� ce que pouvaient �tre les � inconv�nients � d�une loi. Voici comment J-B Say a r�sum� la question : � un homme qui ne fait pendant toute sa vie qu�une m�me op�ration, parvient � coup s�r � l�ex�cuter mieux... etc. � ainsi, quelle est, apr�s le travail, la cause premi�re de la multiplication des richesses et de l�habilet� des travailleurs ? La division. Quelle est la cause premi�re de la d�cadence de l�esprit, et, comme nous le prouverons incessamment, de la mis�re civilis�e ? La division. Comment le m�me principe, poursuivi rigoureusement dans ses cons�quences, conduit-il � des effets diam�tralement oppos�s ? Pas un �conomiste, ni avant ni depuis Adam Smith, ne s�est seulement aper�u qu�il y e�t l� un probl�me � �claircir. Say va jusqu�� reconna�tre que dans la division du travail la m�me cause qui produit le bien engendre le mal ; puis, apr�s quelques mots de commis�ration sur les victimes de la s�paration des industries, content d�avoir fait un expos� impartial et fid�le, il nous laisse l�. � Vous saurez, semble-t-il dire, que plus on divise la main-d�oeuvre, plus on augmente la puissance productive du travail ; mais qu�en m�me temps plus le travail, se r�duisant progressivement � un m�canisme, abrutit l�intelligence. � En vain l�on s�indigne contre une th�orie qui, cr�ant par le travail m�me une aristocratie de capacit�s, conduit fatalement � l�in�galit� politique ; en vain l�on proteste au nom de la d�mocratie et du progr�s qu�il n�y aura plus � l�avenir ni noblesse, ni bourgeoisie, ni parias. L��conomiste r�pond, avec l�impassibilit� du destin : vous �tes condamn�s � produire beaucoup, et � produire � bon march� ; sans quoi votre industrie sera toujours ch�tive, votre commerce nul, et vous vous tra�nerez � la queue de la civilisation, au lieu d�en prendre le commandement.

- Quoi ! Parmi nous, hommes g�n�reux, il y aurait des pr�destin�s � l�abrutissement, et plus notre industrie se perfectionne, plus augmenterait le nombre de nos fr�res maudits !...

- H�las !... voil� le dernier mot de l��conomiste. On ne peut m�conna�tre dans la division du travail, comme fait g�n�ral et comme cause, tous les caract�res d�une loi ; mais comme cette loi r�git deux ordres de ph�nom�nes radicalement inverses et qui s�entre-d�truisent, il faut avouer aussi que cette loi est d�une esp�ce inconnue dans les sciences exactes ; que c�est, chose �trange, une loi contradictoire, une � contre-loi �, une antinomie. Ajoutons, par forme de pr�jugement, que tel para�t �tre le trait signal�tique de toute l��conomie des soci�t�s, partant de la philosophie. Or, � moins d�une recomposition du travail qui efface les inconv�nients de la division, tout en conservant ses effets utiles, la contradiction inh�rente au principe est sans rem�de. Il faut, selon la parole des pr�tres juifs conspirant la mort du Christ, il faut que le pauvre p�risse pour assurer la fortune du propri�taire... etc. Je vais d�montrer la n�cessit� de cet arr�t ; apr�s quoi, s�il reste au travailleur parcellaire une lueur d�intelligence, il se consolera par la pens�e qu�il meurt selon les r�gles de l��conomie politique. Le travail, qui devait donner l�essor � la conscience et la rendre de plus en plus digne de bonheur, amenant par la division parcellaire l�affaissement de l�esprit, diminue l�homme de la plus noble partie de lui-m�me, Minorat Capitis, et le rejette dans l�animalit�. D�s ce moment, l�homme d�chu travaille en brute, cons�quemment il doit �tre trait� en brute. Ce jugement de la nature et de la n�cessit�, la soci�t� l�ex�cutera.

Le premier effet du travail parcellaire, apr�s la d�pravation de l��me, est la prolongation des s�ances qui croissent en raison inverse de la somme d�intelligence d�pens�e. Car le produit s�appr�ciant tout � la fois au point de vue de la quantit� et de la qualit�, si, par une �volution industrielle quelconque, le travail fl�chit dans un sens, il faut qu�il soit fait compensation dans l�autre. Mais comme la dur�e des s�ances ne peut exc�der seize � dix-huit heures par jour, du moment o� la compensation ne pourra se prendre sur le temps, elle se prendra sur le prix, et le salaire diminuera. Et cette baisse aura lieu, non pas comme on l�a ridiculement imagin�, parce que la valeur est essentiellement arbitraire, mais parce qu�elle est essentiellement d�terminable. Peu importe que la lutte de l�offre et de la demande se termine, tant�t � l�avantage du ma�tre, tant�t au profit du salari� ; de telles oscillations peuvent varier d�amplitude, selon des circonstances accessoires bien connues, et qui ont �t� mille fois appr�ci�es. Ce qui est certain, et qu�il s�agit uniquement pour nous de noter, c�est que la conscience universelle ne met pas au m�me taux le travail d�un contre-ma�tre et la manoeuvre d�un goujat. Il y a donc n�cessit� de r�duction sur le prix de la journ�e : en sorte que le travailleur, apr�s avoir �t� afflig� dans son �me par une fonction d�gradante, ne peut manquer d��tre frapp� aussi dans son corps par la modicit� de la r�compense. C�est l�application litt�rale de cette parole de l��vangile : � � celui qui a peu, j��terai encore le peu qu�il a �. Il y a dans les accidents �conomiques une raison impitoyable qui se rit de la religion et de l��quit� comme des aphorismes de la politique, et qui rend l�homme heureux ou malheureux, selon qu�il ob�it ou se soustrait aux prescriptions du destin. Certes, nous voici loin de cette charit� chr�tienne dont s�inspirent aujourd�hui tant d�honorables �crivains, et qui, p�n�trant au coeur de la bourgeoisie, s�efforce de temp�rer, par une multitude de fondations pieuses, les rigueurs de la loi. L��conomie politique ne conna�t que la justice, justice inflexible et serr�e comme la bourse de l�avare ; et c�est parce que l��conomie politique est l�effet de la spontan�it� sociale et l�expression de la volont� divine, que j�ai pu dire : Dieu est contradicteur de l�homme, et la providence misanthrope. Dieu nous fait payer, au poids du sang et � la mesure de nos larmes, chacune de nos le�ons ; et pour comble de mal, dans nos relations avec nos semblables, nous faisons tous comme lui. O� donc est cet amour du p�re c�leste pour ses cr�atures ? O� est la fraternit� humaine ? Se peut-il autrement ? Disent les th�istes. L�homme tombant, l�animal reste : comment le cr�ateur reconna�trait-il en lui son image ? Et quoi de plus simple qu�il le traite alors comme une b�te de somme ? Mais l��preuve ne durera pas toujours, et t�t ou tard le travail, apr�s s��tre � particularis� �, se synth�tisera. Tel est l�argument ordinaire de tous ceux qui cherchent des justifications � la providence, et qui ne r�ussissent le plus souvent qu�� pr�ter de nouvelles armes � l�ath�isme. C�est donc � dire que Dieu nous aurait envi� pendant six mille ans une id�e qui pouvait �pargner des millions de victimes, la distribution � la fois sp�ciale et synth�tique du travail ! En revanche, il nous aurait donn� par ses serviteurs Mo�se, Bouddha, Zoroastre, Mahomet, etc., ces insipides rituels, opprobres de notre raison, et qui ont fait �gorger plus d�hommes qu�ils ne contiennent de lettres ! Bien plus, s�il faut en croire la r�v�lation primitive, l��conomie sociale serait cette science maudite, ce fruit de l�arbre r�serv� � Dieu, et auquel il �tait d�fendu � l�homme de toucher ! Pourquoi cette r�probation religieuse du travail, s�il est vrai, comme d�j� la science �conomique le d�couvre, que le travail soit le p�re de l�amour et l�organe du bonheur ? Pourquoi cette jalousie de notre avancement ? Mais si, comme il para�t assez maintenant, notre progr�s d�pend de nous seuls, � quoi sert d�adorer ce fant�me de divinit�, et que nous veut-il encore par cette cohue d�inspir�s qui nous poursuivent de leurs sermons ? Vous tous, chr�tiens, protestants et orthodoxes, n�o- r�v�lateurs, charlatans et dupes, �coutez le premier verset de l�hymne humanitaire sur la mis�ricorde de Dieu : " � mesure que le principe de la division du travail re�oit une application compl�te, l�ouvrier devient plus faible, plus born� et plus d�pendant ! L�art fait des progr�s, l�artisan r�trograde !

Tocqueville, � De la d�mocratie en Am�rique �.

Gardons-nous donc d�anticiper sur nos conclusions, et de pr�juger la derni�re r�v�lation de l�exp�rience. Dieu, quant � pr�sent, nous appara�t moins favorable qu�adverse : bornons-nous � constater le fait.

De m�me donc que l��conomie politique, � son point de d�part, nous a fait entendre cette parole myst�rieuse et sombre : � � mesure que la production d�utilit� augmente, la v�nalit� diminue ; � de m�me, arriv�e � sa premi�re station, elle nous avertit d�une voix terrible : � � mesure que l�art fait des progr�s, l�artisan r�trograde �. Pour mieux fixer les id�es, citons quelques exemples. Quels sont, dans toute la m�tallurgie, les moins industrieux des salari�s ? Ceux-l� pr�cis�ment qu�on appelle � m�caniciens �. Depuis que l�outillage a �t� si admirablement perfectionn�, un m�canicien n�est plus qu�un homme qui sait donner un coup de lime ou pr�senter une pi�ce au rabot : quant � la m�canique, c�est l�affaire des ing�nieurs et des contre-ma�tres. Un mar�chal de campagne r�unit quelquefois, par la seule n�cessit� de sa position, les talents divers de serrurier, de taillandier, d�armurier, de m�canicien, de charron, de v�t�rinaire : on serait �tonn�, dans le monde des beaux esprits, de la science qu�il y a sous le marteau de cet homme, � qui le peuple, toujours railleur, donne le sobriquet de � br�le-fer �. Un ouvrier du Creuzot, qui a vu pendant dix ans tout ce que sa profession peut offrir de plus grandiose et de plus fin, sorti de son chantier, n�est plus qu�un �tre inhabile � rendre le moindre service et � gagner sa vie. L�incapacit� du sujet est en raison directe de la perfection de l�art ; et cela est vrai de tous les �tats comme de la m�tallurgie. Le salaire des m�caniciens s�est soutenu jusqu�� pr�sent � un taux �lev� : il est in�vitable qu�il descende un jour, la qualit� m�diocre du travail ne pouvant le soutenir. Je viens de citer un art m�canique, citons une industrie lib�rale. Guttemberg, et ses industrieux compagnons, Furst et Schoeffer, eussent-ils jamais cru que, par la division du travail, leur sublime invention tomberait dans le domaine de l�ignorance, j�ai presque dit de l�idiotisme ? Il est peu d�hommes aussi faibles d�intelligence, aussi peu � lettr�s �, que la masse des ouvriers attach�s aux diverses branches de l�industrie typographique, compositeurs, pressiers, fondeurs, relieurs et papetiers. Le typographe, que l�on rencontrait encore au temps des Estienne, est devenu presque une abstraction. L�emploi des femmes pour la composition des caract�res a frapp� au coeur cette noble industrie, et en a consomm� l�avilissement. J�ai vu une � compositrice �, et c��tait une des meilleures, qui ne savait pas lire, et ne connaissait des lettres que la figure. Tout l�art s�est retir� dans la sp�cialit� des protes et correcteurs, savants modestes, que l�impertinence des auteurs et patrons humilie encore, et dans quelques ouvriers v�ritablement artistes. La presse, en un mot, tomb�e dans le m�canisme, n�est plus, par son personnel, au niveau de la civilisation : il ne restera bient�t d�elle que des monuments. J�entends dire que les ouvriers imprimeurs, � Paris, travaillent par l�association � se relever de leur d�ch�ance : puissent leurs efforts ne se point �puiser en un vain empirisme, ou s��garer dans de st�riles utopies ! Apr�s l�industrie priv�e, voyons l�administration. Dans les services publics, les effets du travail parcellaire se produisent non moins effrayants, non moins intenses : partout, dans l�administration, � mesure que l�art se d�veloppe, le gros des employ�s voit r�duire son traitement. -un facteur de la poste re�oit depuis 4 oo jusqu�� 6 oo francs de traitement annuel, sur quoi l�administration retient environ le dixi�me pour la retraite. Apr�s trente ans d�exercice, la pension, ou plut�t la restitution, est de 3 oo francs par an, lesquels, c�d�s � un hospice par le titulaire, lui donnent droit au lit, � la soupe et au blanchissage. Le coeur me saigne � le dire, mais je trouve que l�administration est encore g�n�reuse : quelle voulez-vous que soit la r�tribution d�un homme dont toute la fonction consiste � marcher ? La l�gende ne donne que � cinq sous � au juif-errant ; les facteurs de la poste en re�oivent vingt ou trente ; il est vrai que la plupart ont une famille. Pour la partie du service qui demande l�usage des facult�s intellectuelles, elle est r�serv�e aux directeurs et commis : ceux-ci sont mieux pay�s, ils font travail d�hommes. Partout donc, dans les services publics comme dans l�industrie libre, les choses sont arrang�es de telle sorte que les neuf dixi�mes des travailleurs servent de b�tes de somme � l�autre dixi�me : tel est l�effet in�vitable du progr�s industriel, et la condition indispensable de toute richesse. Il importe de se bien rendre compte de cette v�rit� �l�mentaire, avant de parler au peuple d��galit�, de libert�, d�institutions d�mocratiques, et autres utopies, dont la r�alisation suppose pr�alablement une r�volution compl�te dans les rapports des travailleurs.

L�effet le plus remarquable de la division du travail est la d�ch�ance de la litt�rature. Au moyen �ge et dans l�antiquit�, le lettr�, sorte de docteur encyclop�dique, successeur du troubadour et du po�te, sachant tout, pouvait tout. La litt�rature, la main haute, r�gentait la soci�t� ; les rois recherchaient la faveur des �crivains, ou se vengeaient de leurs m�pris en les br�lant, eux et leurs livres. C��tait encore une mani�re de reconna�tre la souverainet� litt�raire. Aujourd�hui, l�on est industriel, avocat, m�decin, banquier, commer�ant, professeur, ing�nieur, biblioth�caire, etc. ; on n�est plus homme de lettres. Ou plut�t quiconque s�est �lev� � un degr� quelque peu remarquable dans sa profession, est par cela seul et n�cessairement lettr� : la litt�rature, comme le baccalaur�at, est devenue partie �l�mentaire de toute profession. L�homme de lettres r�duit � son expression pure est � l��crivain � public �, sorte de commis-phrasier aux gages de tout le monde, et dont la vari�t� la plus connue est le journaliste... Ce fut une �trange id�e venue aux chambres, il y a quatre ans, que celle de faire une loi sur la propri�t� litt�raire ! Comme si d�sormais l�id�e ne tendait pas de plus en plus � devenir tout, le style rien. Gr�ce � Dieu, c�en est fait de l��loquence parlementaire comme de la po�sie �pique et de la mythologie : le th��tre n�attire que rarement les gens d�affaires et les savants ; et tandis que les connaisseurs s��tonnent de la d�cadence de l�art, l�observateur philosophe n�y voit que le progr�s de la raison virile, importun�e plut�t que r�jouie de ces difficiles bagatelles. L�int�r�t du roman ne se soutient qu�autant qu�il s�approche de la r�alit� ; l�histoire se r�duit � une ex�g�se anthropologique ; partout enfin l�art de bien dire appara�t comme l�auxiliaire subalterne de l�id�e, du fait. Le culte de la parole, trop touffue et trop lente pour les esprits impatients, est n�glig�, et ses artifices perdent de jour en jour leurs s�ductions. La langue du dix-neuvi�me si�cle se compose de faits et de chiffres, et celui-l� est le plus �loquent parmi nous, qui, avec le moins de mots, sait exprimer le plus de choses. Quiconque ne sait parler cette langue est rel�gu� sans mis�ricorde parmi les rh�teurs ; on dit de lui qu�il n�a point d�id�es. Dans une soci�t� naissante, le progr�s des lettres devance n�cessairement le progr�s philosophique et industriel, et pendant longtemps sert � tous deux d�expression. Mais arrive le jour o� la pens�e d�borde la langue, o� par cons�quent la pr��minence conserv�e � la litt�rature devient pour la soci�t� un sympt�me assur� de d�cadence. Le langage, en effet, est pour chaque peuple la collection de ses id�es natives, l�encyclop�die que lui r�v�le d�abord la providence ; c�est le champ que sa raison doit cultiver, avant d�attaquer directement la nature par l�observation et l�exp�rience. Or, d�s qu�une nation, apr�s avoir �puis� la science contenue dans son vocabulaire, au lieu de poursuivre son instruction par une philosophie sup�rieure, s�enveloppe dans son manteau po�tique, et se met � jouer avec ses p�riodes et ses h�mistiches, on peut hardiment prononcer qu�une telle soci�t� est perdue. Tout en elle deviendra subtil, mesquin et faux ; elle n�aura pas m�me l�avantage de conserver dans sa splendeur cette langue dont elle s�est follement �prise ; au lieu de marcher dans la voie des g�nies de transition, des Tacite, des Thucydide, des Machiavel et des Montesquieu, on la verra tomber, d�une chute irr�sistible, de la majest� de Cic�ron aux subtilit�s de S�n�que, aux antith�ses de saint Augustin et aux calembours de saint Bernard. Qu�on ne se fasse donc point illusion : du moment o� l�esprit, d�abord tout entier dans le verbe, passe dans l�exp�rience et le travail, l�homme de lettres proprement dit n�est plus que la personnification ch�tive de la moindre de nos facult�s ; et la litt�rature, rebut de l�industrie intelligente, ne trouve de d�bit que parmi les oisifs qu�elle amuse et les prol�taires qu�elle fascine, les jongleurs qui assi�gent le pouvoir et les charlatans qui s�y d�fendent, les hi�rophantes du droit divin qui embouchent le porte-voix du Sina�, et les fanatiques de la souverainet� du peuple, dont les rares organes, r�duits � essayer leur faconde tribunitienne sur des tombes en attendant qu�ils la fassent pleuvoir du haut des rostres, ne savent plus que donner au public des parodies de Gracchus et de D�mosth�ne. La soci�t�, dans tous ses pouvoirs, est donc d�accord de r�duire ind�finiment la condition du travailleur parcellaire ; et l�exp�rience, confirmant partout la th�orie, prouve que cet ouvrier est condamn� � l�infortune d�s le ventre de sa m�re, sans qu�aucune r�forme politique, aucune association d�int�r�ts, aucun effort ni de la charit� publique ni de l�enseignement, puisse le secourir. Les divers sp�cifiques imagin�s dans ces derniers temps, loin de pouvoir gu�rir cette plaie, serviraient plut�t � l�envenimer en l�irritant ; et tout ce que l�on a �crit � cet �gard n�a fait que mettre en �vidence le cercle vicieux de l��conomie politique. C�est ce que nous allons d�montrer en peu de mots.

II - Impuissance des palliatifs. Mm Blanqui, Chevalier, Dunoyer, Rossi et Passy.

Tous les rem�des propos�s contre les funestes effets de la division parcellaire se r�duisent � deux, lesquels m�me n�en font qu�un, le premier �tant l�inverse du second : relever le moral de l�ouvrier en augmentant son bien-�tre et sa dignit� ; � ou bien, pr�parer de loin son �mancipation et son bonheur par l�enseignement. Nous examinerons successivement ces deux syst�mes, dont l�un a pour repr�sentant M. Blanqui, l�autre M. Chevalier. M. Blanqui est l�homme de l�association et du progr�s, l��crivain aux tendances d�mocratiques, le professeur accueilli par les sympathies du prol�tariat. Dans son discours d�ouverture pour l�ann�e 1845, M. Blanqui a proclam�, comme moyen de salut, l�association du travail et du capital, la participation de l�ouvrier dans les b�n�fices, soit un commencement de solidarit� industrielle. � notre si�cle, � s�est-il �cri�, � doit voir na�tre le producteur collectif. � - M. Blanqui oublie que le producteur collectif est n� depuis longtemps, aussi bien que le consommateur collectif, et que la question n�est plus g�n�tique, mais m�dicale. Il s�agit de faire que le sang, provenu de la digestion collective, au lieu de se porter tout � la t�te, au ventre et � la poitrine, descende aussi dans les jambes et les bras. J�ignore au surplus quels moyens se propose d�employer M. Blanqui pour r�aliser sa g�n�reuse pens�e ; si c�est la cr�ation d�ateliers nationaux, ou bien la commandite de l��tat, ou bien l�expropriation des entrepreneurs et leur remplacement par des compagnies travailleuses, ou bien enfin s�il se contentera de recommander aux ouvriers la caisse d��pargne, auquel cas la participation pourrait �tre ajourn�e aux calendes grecques. Quoi qu�il en soit, l�id�e de M. Blanqui se r�sout en une augmentation de salaire, provenant du titre de co-associ�s, ou du moins de co- int�ress�s, qu�il conf�re aux ouvriers. Qu�est-ce donc que vaudrait � l�ouvrier sa participation aux b�n�fices ? Une filature de 15, 000 broches, occupant 300 ouvriers, ne donne pas, ann�e courante, il s�en faut de beaucoup, 20, 000 francs de b�n�fices. Je tiens d�un industriel de Mulhouse que les fabriques de tissus en Alsace sont g�n�ralement au-dessous du pair, et que cette industrie n�est d�j� plus une mani�re de gagner de l�argent � par le travail �, mais par � l�agio �.

Vendre, vendre � propos, vendre cher, est toute la question ; fabriquer n�est qu�un moyen de pr�parer une op�ration de vente. Lors donc que je suppose, en moyenne, un b�n�fice de 20 000 francs par atelier de 300 personnes, comme mon argument est g�n�ral, il s�en faut de 20 000 fr que je sois dans le vrai. Toutefois, admettons ce chiffre. Divisant 20 000 francs, le b�n�fice de la fabrique, par 300 personnes et 300 journ�es de travail, je trouve pour chacune un surcro�t de solde de 22 centimes et 2 milli�mes, soit pour la d�pense quotidienne un suppl�ment de 18 centimes, juste un morceau de pain. Cela vaut- il la peine d�exproprier les entrepreneurs et de jouer la fortune publique, pour �riger des �tablissements d�autant plus fragiles, que la propri�t� �tant morcel�e en des infiniment petits d�actions, et ne se soutenant plus par le b�n�fice, les entreprises manqueraient de lest, et ne seraient plus assur�es contre les temp�tes ? Et s�il ne s�agit pas d�expropriation, quelle pauvre perspective � pr�senter � la classe ouvri�re, qu�une augmentation de 18 centimes, pour prix de quelques si�cles d��pargne ; car il ne lui faudra pas moins que cela pour former ses capitaux, � supposer que les ch�mages p�riodiques ne lui fassent pas manger p�riodiquement ses �conomies ! Le fait que je viens de rapporter a �t� signal� de plusieurs mani�res. M. Passy a relev� lui-m�me, sur les registres d�une filature de Normandie o� les ouvriers �taient associ�s � l�entrepreneur, le salaire de plusieurs familles pendant dix ann�es ; et il a trouv� des moyennes de 1 2 � 1, 4 00 francs par an. Il a ensuite voulu comparer la situation des ouvriers de filatures pay�s en raison des prix obtenus par les ma�tres, avec celle des ouvriers qui sont simplement salari�s, et il a reconnu que ces diff�rences sont presque insensibles. Ce r�sultat �tait facile � pr�voir. Les ph�nom�nes �conomiques ob�issent � des lois abstraites et impassibles comme les nombres : il n�y a que le privil�ge, la fraude et l�arbitraire qui en troublent l�immortelle harmonie. M Blanqui, se repentant, � ce qu�il para�t, d�avoir fait cette premi�re avance aux id�es socialistes, s�est empress� de r�tracter ses paroles. Dans la m�me s�ance o� M. Passy d�montrait l�insuffisance de la soci�t� en participation, il s��cria : � ne semble-t-il pas que le travail soit chose susceptible d�organisation... etc. � puis, emport� par son z�le, M Blanqui ach�ve de ruiner la th�orie de la participation, qu�avait d�j� si fortement �branl�e M. Passy, par l�exemple suivant : � M. Dailly, agriculteur des plus �clair�s, a �tabli un compte pour chaque pi�ce de terre, et un compte pour chaque produit ; et il constate que dans un intervalle de trente ann�es, le m�me homme n�a jamais obtenu des r�coltes pareilles sur le m�me espace de terre. Les produits ont vari� de 26, 000 francs � 9, 000 ou 7, 000 francs, parfois m�me ils sont descendus � 3 oo francs. Il est m�me certains produits, les pommes de terre, par exemple, qui le ruinent une fois sur neuf. Comment donc, en pr�sence de ces variations, sur des revenus aussi incertains, �tablir des distributions r�guli�res et des salaires uniformes pour les travailleurs ?... " on pourrait r�pondre � cela que les variations de produit dans chaque pi�ce de terre indiquent simplement qu�il faut associer les propri�taires entre eux, apr�s avoir associ� les ouvriers aux propri�taires, ce qui �tablirait une solidarit� plus profonde : mais ce serait pr�juger ce qui est pr�cis�ment en question, et que M. Blanqui, apr�s y avoir r�fl�chi, juge d�finitivement introuvable, l�organisation du travail. D�ailleurs, il est �vident que la solidarit� n�ajouterait pas une obole � la richesse commune, partant, qu�elle ne touche m�me pas le probl�me de la division. Somme toute, le b�n�fice tant envi�, et souvent tr�s- probl�matique des ma�tres, est loin de couvrir la diff�rence des salaires effectifs aux salaires demand�s ; et l�ancien projet de M Blanqui, mis�rable dans ses r�sultats et d�savou� par son auteur, serait pour l�industrie manufacturi�re un fl�au. Or, la division du travail �tant d�sormais �tablie partout, le raisonnement se g�n�ralise, et nous avons pour conclusion que � la mis�re est un effet du travail �, aussi bien que de la paresse. On dit � cela, et cet argument est en grande faveur parmi le peuple : augmentez le prix des services, doublez, triplez le salaire. J�avoue que si cette augmentation �tait possible, elle obtiendrait un plein succ�s, quoi qu�en ait dit M. Chevalier, � qui je dois sur ce point un petit redressement. D�apr�s M. Chevalier, si l�on augmentait le prix d�une marchandise quelconque, les autres marchandises s�augmenteraient dans la m�me proportion, et il n�en r�sulterait aucun avantage pour personne. Ce raisonnement, que les �conomistes se repassent depuis plus d�un si�cle, est aussi faux qu�il est vieux, et il appartenait � M. Chevalier, en sa qualit� d�ing�nieur, de redresser la tradition �conomique. Les appointements d�un chef de bureau �tant par jour de 10 francs, et le salaire d�un ouvrier de 4 : si le revenu est augment� pour chacun de 5 francs, le rapport des fortunes qui, dans le premier cas, �tait comme 100 est � 4 0, ne sera plus dans le second que comme 100 est � 6 0. L�augmentation des salaires, s�effectuant n�cessairement par addition et non par quotient, serait donc un excellent moyen de nivellement ; et les �conomistes m�riteraient que les socialistes leur renvoyassent le reproche d�ignorance, dont ils sont par eux gratifi�s � tort et � travers. Mais je dis qu�une pareille augmentation est impossible, et que la supposition en est absurde : car, comme l�a tr�s-bien vu d�ailleurs M. Chevalier, le chiffre qui indique le prix de la journ�e du travail n�est qu�un exposant alg�brique sans influence sur la r�alit� : et ce qu�il faut avant tout songer � accro�tre, tout en rectifiant les in�galit�s de distribution, ce n�est pas l�expression mon�taire, c�est la quantit� des produits. Jusque-l�, tout mouvement de hausse dans les salaires ne peut avoir d�autre effet que celui d�une hausse sur le bl�, le vin, la viande, le sucre, le savon, la houille, etc., c�est-�-dire l�effet d�une disette. Car qu�est-ce que le salaire ? C�est le prix de revient du bl�, du vin, de la viande, de la houille ; c�est le prix int�grant de toutes choses. Allons plus avant encore : le salaire est la proportionnalit� des �l�ments qui composent la richesse, et qui sont consomm�s chaque jour reproductivement par la masse des travailleurs. Or, doubler le salaire, au sens o� le peuple l�entend, c�est attribuer � chacun des producteurs une part plus grande que son produit, ce qui est contradictoire ; et si la hausse ne porte que sur un petit nombre d�industries, c�est provoquer une perturbation g�n�rale dans les �changes, en un mot, une disette. Dieu me garde des pr�dictions ! Mais malgr� toute ma sympathie pour l�am�lioration du sort de la classe ouvri�re, il est impossible, je le d�clare, que les gr�ves suivies d�augmentation de salaire n�aboutissent pas � un rench�rissement g�n�ral : cela est aussi certain que deux et deux font quatre. Ce n�est point par de semblables recettes que les ouvriers arriveront � la richesse, et, ce qui est mille fois plus pr�cieux encore que la richesse, � la libert�. Les ouvriers, appuy�s par la faveur d�une presse imprudente, en exigeant une augmentation de salaire, ont servi le monopole bien plus que leur v�ritable int�r�t : puissent-ils reconna�tre, quand le malaise reviendra pour eux plus cuisant, le fruit amer de leur inexp�rience ! Convaincu de l�inutilit�, ou, pour mieux dire, des funestes effets de l�augmentation des salaires, et sentant bien que la question est tout organique et nullement commerciale, M. Chevalier prend le probl�me � rebours. Il demande pour la classe ouvri�re, avant tout, l�instruction, et il propose dans ce sens de larges r�formes. L�instruction ! C�est aussi le mot de M. Arago aux ouvriers, c�est le principe de tout progr�s. L�instruction !... il faut savoir une fois pour toutes ce que nous pouvons en attendre pour la solution du probl�me qui nous occupe ; il faut savoir, dis-je, non s�il est d�sirable que tous la re�oivent, chose que personne ne met en doute, mais si elle est possible.

Pour bien saisir toute la port�e des vues de M. Chevalier, il est indispensable de conna�tre sa tactique. M. Chevalier, fa�onn� de longue main � la discipline, d�abord par ses �tudes polytechniques, plus tard par ses relations saint-simoniennes, et finalement par sa position universitaire, ne para�t point admettre qu�un �l�ve puisse avoir d�autre volont� que celle du r�glement, un sectaire d�autre pens�e que celle du chef, un fonctionnaire public d�autre opinion que celle du pouvoir. Ce peut �tre une mani�re de concevoir l�ordre aussi respectable qu�aucun autre, et je n�entends exprimer � ce sujet ni approbation ni bl�me. M. Chevalier a-t-il � �mettre un jugement qui lui soit personnel ? En vertu du principe que tout ce qui n�est pas d�fendu par la loi est permis, il se h�te de prendre le devant et de dire son avis, quitte � se rallier ensuite, s�il y a lieu, � l�opinion de l�autorit�. C�est ainsi que M. Chevalier, avant de se fixer au giron constitutionnel, s��tait donn� � M. Enfantin ; c�est ainsi qu�il s��tait expliqu� sur les canaux, les chemins de fer, la finance, la propri�t�, longtemps avant que le minist�re e�t adopt� aucun syst�me sur la construction des railways, sur la conversion des rentes, les brevets d�invention, la propri�t� litt�raire, etc. M. Chevalier n�est donc pas, tant s�en faut, admirateur aveugle de l�enseignement universitaire ; et jusqu�� nouvel ordre, il ne se g�ne pas pour dire ce qu�il en pense. Ses opinions sont des plus radicales. M. Villemain avait dit dans son rapport : " le but de l�instruction secondaire est de pr�parer de loin un choix d�hommes... etc. " et comme le propre d�une id�e lumineuse est d��clairer toutes les questions qui s�y rattachent, l�enseignement professionnel fournit � M. Chevalier un moyen tr�s-exp�ditif de trancher, chemin faisant, la querelle du clerg� et de l�universit� sur la libert� de l�enseignement. " il faut convenir qu�on fait la part tr�s-belle au clerg�... etc. " la conclusion vient toute seule : changez la mati�re de l�enseignement, et vous d�catholicisez le royaume ; et comme le clerg� ne sait que le latin et la bible, qu�il ne compte dans son sein ni ma�tres �s arts, ni agriculteurs, ni comptables ; que parmi ses quarante mille pr�tres, il n�en est peut-�tre pas vingt en �tat de lever un plan ou de forger un clou, on verra bient�t � qui les p�res de famille donneront la pr�f�rence, de l�industrie ou du br�viaire, et s�ils n�estiment pas que le travail est la plus belle des langues pour prier Dieu. Ainsi finirait cette opposition ridicule d��ducation religieuse et de science profane, de spirituel et de temporel, de raison et de foi, d�autel et de tr�ne, vieilles rubriques d�sormais vides de sens, mais dont on amuse encore la bonhomie du public, en attendant qu�il se f�che. M. Chevalier n�insiste pas, du reste, sur cette solution : il sait que religion et monarchie sont deux partenaires qui, bien que toujours en brouille, ne peuvent exister l�une sans l�autre ; et pour ne point �veiller de soup�on, il se lance � travers une autre id�e r�volutionnaire, l��galit�. " la France est en �tat de fournir � l��cole polytechnique vingt fois autant d��l�ves qu�il y en entre aujourd�hui... etc. " si l�enseignement secondaire, r�form� selon les vues de M. Chevalier, �tait suivi par tous les jeunes fran�ais, tandis qu�il ne l�est commun�ment que par 9 o, 000, il n�y aurait aucune exag�ration � �lever le chiffre des sp�cialit�s math�matiques de 3, 52 0 � 10, 000 ; mais, par la m�me raison, nous aurions 10, 000 artistes, philologues et philosophes ;

  • 10, 000 m�decins, physiciens, chimistes et naturalistes ;
  • 10, 000 �conomistes, jurisconsultes, administrateurs ;
  • 20, 000 industriels, contre-ma�tres, n�gociants et comptables ;
  • 40, 000 agriculteurs, vignerons, mineurs, etc. ;

total, 100, 000 capacit�s par an, soit environ le tiers de la jeunesse. Le reste, au lieu d�aptitudes sp�ciales, n�ayant que des aptitudes m�l�es, se classerait indiff�remment partout. Il est s�r qu�un si puissant essor donn� aux intelligences acc�l�rerait la marche de l��galit�, et je ne doute pas que tel ne soit le voeu secret de M. Chevalier. Mais voil� pr�cis�ment ce qui m�inqui�te

les capacit�s ne font jamais d�faut, pas plus que la population, et la

question est de trouver de l�emploi aux unes et du pain � l�autre. En vain M. Chevalier nous dit-il : " l�instruction secondaire donnerait moins de prise � la plainte qu�elle lance dans la soci�t� des flots d�ambitieux d�nu�s de tous moyens de satisfaire leurs d�sirs, et int�ress�s � bouleverser l��tat ; gens inappliqu�s et inapplicables, bons � rien et se croyant propres � tout, particuli�rement � diriger les affaires publiques. Les �tudes scientifiques exaltent moins l�esprit. Elles l��clairent et le r�glent en m�me temps ; elles approprient l�homme � la vie pratique... " -ce langage, lui r�pliquerai-je, est bon � tenir � des patriarches : un professeur d��conomie politique doit avoir plus de respect pour sa chaire et pour son auditoire. Le gouvernement n�a pas plus de cent vingt places disponibles chaque ann�e pour cent soixante-seize polytechniciens admis � l��cole : quel serait donc l�embarras si le nombre des admissions �tait de dix mille, ou seulement, en prenant le chiffre de M. Chevalier, de trois mille cinq cents ? Et g�n�ralisez : le total des positions civiles est de soixante mille, soit trois mille vacances annuelles ; quel effroi pour le pouvoir, si, adoptant tout � coup les id�es r�formistes de M. Chevalier, il se voyait assi�g� de cinquante mille solliciteurs ! On a souvent fait l�objection suivante aux r�publicains sans qu�ils y aient r�pondu : quand tout le monde aura son brevet d��lecteur, les d�put�s en vaudront-ils mieux, et le prol�tariat en sera-t-il plus avanc� ? Je fais la m�me demande � M. Chevalier : quand chaque ann�e scholaire vous apportera cent mille capacit�s, qu�en ferez-vous ? Pour �tablir cette int�ressante jeunesse, vous descendrez jusqu�au dernier �chelon de la hi�rarchie. Vous ferez d�buter le jeune homme, apr�s quinze ans de sublimes �tudes, non plus comme aujourd�hui par les grades d�aspirant ing�nieur, de sous-lieutenant d�artillerie, d�enseigne de vaisseau, de substitut, de contr�leur, de garde g�n�ral, etc. ; mais par les ignobles emplois de pionnier, de soldat du train, de dragueur, de mousse, de fagoteur et de rat de cave. L� il lui faudra attendre que la mort, �claircissant les rangs, le fasse avancer d�une semelle. Il se pourra donc qu�un homme, sorti de l��cole polytechnique et capable de faire un Vauban, meure cantonnier sur une route de deuxi�me classe, ou caporal dans un r�giment. Oh ! Combien le catholicisme s�est montr� plus prudent, et comme il vous a surpass�s tous, saints-simoniens, r�publicains, universitaires, �conomistes, dans la connaissance de l�homme et de la soci�t� ! Le pr�tre sait que notre vie n�est qu�un voyage, et que notre perfection ne se peut r�aliser ici-bas ; et il se contente d��baucher sur la terre une �ducation qui doit trouver son compl�ment dans le ciel. L�homme que la religion a form�, content de savoir, de faire et d�obtenir ce qui suffit � sa destin�e terrestre, ne peut jamais devenir un embarras pour le gouvernement : il en serait plut�t le martyr. � religion bien- aim�e ! Faut-il qu�une bourgeoisie qui a tant besoin de toi te m�connaisse !... dans quels �pouvantables combats de l�orgueil et de la mis�re cette manie d�enseignement universel nous pr�cipite ! � quoi servira l��ducation professionnelle, � quoi bon des �coles d�agriculture et de commerce, si vos �tudiants ne poss�dent ni �tablissements ni capitaux ? Et quel besoin de se bourrer jusqu�� l��ge de vingt ans de toutes sortes de sciences, pour aller apr�s rattacher des fils � la mule-jenny, ou piquer la houille au fond d�un puits ? Quoi ! Vous n�avez de votre aveu que 3, 000 emplois � donner chaque ann�e pour 5 o, 000 capacit�s possibles, et vous parlez encore de cr�er des �coles ! Restez plut�t dans votre syst�me d�exclusion et de privil�ge, syst�me vieux comme le monde, appui des dynasties et des patriciats, v�ritable machine � hongrer les hommes, afin d�assurer les plaisirs d�une caste de sultans. Faites payer cher vos le�ons, multipliez les entraves, �cartez, par la longueur des �preuves, le fils du prol�taire � qui la faim ne permet pas d�attendre, et prot�gez de tout votre pouvoir les �coles eccl�siastiques, o� l�on apprend � travailler pour l�autre vie, � se r�signer, je�ner, respecter les grands, aimer le roi et prier Dieu. Car toute �tude inutile devient t�t ou tard une �tude abandonn�e : la science est un poison pour les esclaves. Certes, M. Chevalier a trop de sagacit� pour n�avoir pas aper�u les cons�quences de son id�e. Mais il s�est dit au fond du coeur, et l�on ne peut qu�applaudir � sa bonne intention

il faut avant tout que les hommes soient hommes : apr�s, qui vivra verra.

Ainsi nous marchons � l�aventure, conduits par la providence, qui ne nous avertit jamais qu�en frappant : ceci est le commencement et la fin de l��conomie politique. � l�inverse de M. Chevalier, professeur d��conomie politique au coll�ge de France, M. Dunoyer, �conomiste de l�institut, ne veut pas qu�on organise l�enseignement. L�organisation de l�enseignement est une vari�t� de l�organisation du travail ; donc, pas d�organisation. L�enseignement, observe M. Dunoyer, est une profession, non une magistrature : comme toutes les professions, il doit �tre et rester libre. C�est la communaut�, c�est le socialisme, c�est la tendance r�volutionnaire, dont les principaux agents ont �t� Robespierre, Napol�on, Louis Xviii et M. Guizot, qui ont jet� parmi nous ces id�es funestes de centralisation et d�absorption de toute activit� dans l��tat. La presse est bien libre, et la plume des journalistes une marchandise ; la religion est bien libre aussi, et tout porteur de soutane, courte ou longue, qui sait � propos exciter la curiosit� publique, peut rassembler autour de soi un auditoire. M. Lacordaire a ses d�vots, M. Leroux ses ap�tres, M. Buchez son couvent. Pourquoi donc l�enseignement aussi ne serait-il pas libre ? Si le droit de l�enseign�, comme celui de l�acheteur, est indubitable ; celui de l�enseignant, qui n�est qu�une vari�t� du vendeur, en est le corr�latif : il est impossible de toucher � la libert� de l�enseignement sans faire violence � la plus pr�cieuse des libert�s, celle de la conscience. Et puis, ajoute M. Dunoyer, si l��tat doit l�enseignement � tout le monde, on pr�tendra bient�t qu�il doit le travail, puis le logement, puis le couvert... o� cela m�ne-t-il ? L�argumentation de M. Dunoyer est irr�futable : organiser l�enseignement, c�est donner � chaque citoyen la promesse d�un emploi lib�ral et d�un salaire confortable ; ces deux termes sont aussi intimement li�s que la circulation art�rielle et la circulation veineuse. Mais la th�orie de M. Dunoyer implique aussi que le progr�s n�est vrai que d�une certaine �lite de l�humanit�, et que pour les neuf dixi�mes du genre humain, la barbarie est la condition perp�tuelle. C�est m�me ce qui constitue, selon M. Dunoyer, l�essence des soci�t�s, laquelle se manifeste en trois temps, religion, hi�rarchie et mendicit�. En sorte que, dans ce syst�me, qui est celui de Destutt De Tracy, de Montesquieu et de Platon, l�antinomie de la division, comme celle de la valeur, est insoluble. Ce m�est un plaisir inexprimable, je l�avoue, de voir M. Chevalier, partisan de la centralisation de l�enseignement, combattu par M. Dunoyer, partisan de la libert� ; M. Dunoyer � son tour en opposition avec M. Guizot ; M. Guizot, le repr�sentant des centralisateurs, en contradiction avec la charte, laquelle pose en principe la libert� ; la charte foul�e aux pieds par les universitaires, qui r�clament pour eux seuls le privil�ge de l�enseignement, malgr� l�ordre formel de l��vangile qui dit aux pr�tres : � allez et enseignez �. Et par- dessus tout ce fracas d��conomistes, de l�gislateurs, de ministres, d�acad�miciens, de professeurs et de pr�tres, la providence �conomique donnant le d�menti � l��vangile, et s��criant : que voulez-vous, p�dagogues, que je fasse de votre enseignement ? Qui nous tirera de cette angoisse ? M. Rossi penche pour un �clectisme : trop peu divis�, dit-il, le travail reste improductif ; trop divis�, il abrutit l�homme. La sagesse est entre ces extr�mes : In Medio Virtus. -malheureusement cette sagesse mitoyenne n�est qu�une m�diocrit� de mis�re ajout�e � une m�diocrit� de richesse, en sorte que la condition n�est pas le moins du monde modifi�e. La proportion du bien et du mal, au lieu d��tre comme 100 est � 100, n�est plus que comme 5 o est � 5 o : ceci peut donner une fois pour toutes la mesure de l��clectisme. Du reste, le juste-milieu de M. Rossi est en opposition directe avec la grande loi �conomique : � produire aux moindres frais possibles la plus grande quantit� possible de valeurs... � or, comment le travail peut-il remplir sa destin�e, sans une extr�me division ? Cherchons plus loin, s�il vous pla�t. � Tous les syst�mes, dit M. Rossi, toutes les hypoth�ses �conomiques appartiennent � l��conomiste ; mais l�homme intelligent, libre, responsable, est sous l�empire de la loi morale... l��conomie politique n�est qu�une science qui examine les rapports des choses, et en tire des cons�quences. Elle examine quels sont les effets du travail : vous devez, dans l�application, appliquer le travail selon l�importance du but. Quand l�application du travail est contraire � un but plus �lev� que la production de la richesse, il ne faut pas l�appliquer... supposons que ce f�t un moyen de richesse nationale que de faire travailler les enfants quinze heures par jour : la morale dirait que cela n�est pas permis. Cela prouve-t-il que l��conomie politique est fausse ? Non : cela prouve que vous confondez ce qui doit �tre s�par�. Si M. Rossi avait un peu plus de cette na�vet� gauloise, si difficile � acqu�rir aux �trangers, il aurait tout simplement � jet� sa langue aux chiens �, comme dit Madame De S�vign�. Mais il faut qu�un professeur parle, parle, parle, non pas pour dire quelque chose, mais afin de ne pas rester muet. M. Rossi tourne trois fois autour de la question, puis il se couche : cela suffit � certaines gens pour croire qu�il a r�pondu. Certes, c�est d�j� un f�cheux sympt�me pour une science, lorsqu�en se d�veloppant selon les principes qui lui sont propres, elle arrive � point nomm� � �tre d�mentie par une autre ; comme, par exemple, lorsque les postul�s de l��conomie politique se trouvent contraires � ceux de la morale, je suppose que la morale, aussi bien que l��conomie politique, soit une science. Qu�est-ce donc que la connaissance humaine, si toutes ses affirmations s�entre-d�truisent, et � quoi faudra-t-il se fier ? Le travail parcellaire est une occupation d�esclave, mais c�est le seul v�ritablement f�cond ; le travail non divis� n�appartient qu�� l�homme libre ; mais il ne rend pas ses frais. D�un c�t� l��conomie politique nous dit : soyez riches ; de l�autre la morale : soyez libres ; et M. Rossi, parlant au nom des deux, nous avise en m�me temps que nous ne pouvons �tre ni libres ni riches, puisque ne l��tre qu�� moiti�, c�est ne l��tre pas.

La doctrine de M. Rossi, loin de satisfaire � cette double tendance de l�humanit�, a donc l�inconv�nient, pour n��tre pas exclusive, de nous �ter tout

c�est, sous une autre forme, l�histoire du syst�me repr�sentatif. Mais

l�antagonisme est bien autrement profond encore que ne l�a vu M. Rossi. Car puisque, d�apr�s l�exp�rience universelle, d�accord sur ce point avec la th�orie, le salaire se r�duit en raison de la division du travail, il est clair qu�en nous soumettant � l�esclavage parcellaire, nous n�obtiendrons pas pour cela la richesse ; nous n�aurons fait que changer des hommes en machines : voyez la population ouvri�re des deux mondes. Et puisque, d�autre part, hors de la division du travail, la soci�t� retombe en barbarie, il est �vident encore qu�en sacrifiant la richesse, on n�arriverait pas � la libert� : voyez en Asie et en Afrique toutes les races nomades. Donc il y a n�cessit�, commandement absolu, de par la science �conomique et de par la morale, de r�soudre le probl�me de la division : or, o� en sont les �conomistes ? Depuis plus de trente ans que Lemontey, d�veloppant une observation de Smith, a fait ressortir l�influence d�moralisante et homicide de la division du travail ; qu�a-t-on r�pondu ? Quelles recherches ont �t� faites ? Quelles combinaisons propos�es ? La question a-t-elle �t� seulement comprise ? Tous les ans les �conomistes rendent compte, avec une exactitude que je louerais davantage si je ne la voyais rester toujours st�rile, du mouvement commercial des �tats de l�Europe. Ils savent combien de m�tres de drap, de pi�ces de soie, de kilogrammes de fer, ont �t� fabriqu�s ; quelle a �t� la consommation par t�te du bl�, du vin, du sucre, de la viande : on dirait que pour eux le � nec plus ultra � de la science soit de publier des inventaires, et le dernier terme de leur combinaison, de devenir les contr�leurs g�n�raux des nations. Jamais tant de mat�riaux amass�s n�ont offert une perspective plus belle aux recherches : qu�a-t-on trouv� ? Quel principe nouveau a jailli de cette masse ? Quelle solution � tant de vieux probl�mes en est r�sult�e ? Quelle direction nouvelle aux �tudes ? Une question, entre autres, semble avoir �t� pr�par�e pour un jugement d�finitif : c�est le paup�risme. Le paup�risme est aujourd�hui, de tous les accidents du monde civilis�, le mieux connu : on sait � peu pr�s d�o� il vient, quand et comment il arrive, et ce qu�il co�te ; on a calcul� quelle en est la proportion aux divers degr�s de civilisation, et l�on s�est convaincu en m�me temps que tous les sp�cifiques par lesquels on l�a jusqu�� ce jour combattu ont �t� impuissants. Le paup�risme a �t� divis� en genres, esp�ces et vari�t�s : c�est une histoire naturelle compl�te, une des branches les plus importantes de l�anthropologie. Eh bien ! Ce qui r�sulte irr�fragablement de tous les faits recueillis, mais ce qu�on n�a pas vu, ce qu�on ne veut pas voir, ce que les �conomistes s�obstinent � couvrir de leur silence, c�est que le paup�risme est constitutionnel et chronique dans les soci�t�s, tant que subsiste l�antagonisme du travail et du capital, et que cet antagonisme ne peut finir que par une n�gation absolue de l��conomie politique. Quelle issue � ce labyrinthe les �conomistes ont-ils d�couverte ? Ce dernier point m�rite que nous nous y arr�tions un instant. Dans la communaut� primitive, la mis�re, ainsi que je l�ai fait observer au pr�c�dent paragraphe, est la condition universelle. Le travail est la guerre d�clar�e � cette mis�re. Le travail s�organise, d�abord par la division, ensuite par les machines, puis par la concurrence, etc., etc. Or, il s�agit de savoir s�il n�est pas de l�essence de cette organisation, telle qu�elle nous est donn�e dans l��conomie politique, en m�me temps qu�elle fait cesser la mis�re des uns, d�aggraver celle des autres d�une mani�re fatale et invincible. Voil� dans quels termes la question du paup�risme doit �tre pos�e, et voil� comment nous avons entrepris de la r�soudre. Que signifient donc ces comm�rages �ternels des �conomistes sur l�impr�voyance des ouvriers, sur leur paresse, leur manque de dignit�, leur ignorance, leurs d�bauches, leurs mariages pr�matur�s, etc. ? Tous ces vices, toute cette crapule n�est que le manteau du paup�risme ; mais la cause, la cause premi�re qui retient fatalement les quatre cinqui�mes du genre humain dans l�opprobre, o� est-elle ? La nature n�a-t-elle pas fait tous les hommes �galement grossiers, rebelles au travail, lubriques et sauvages ? Le patricien et le prol�taire ne sont-ils pas sortis du m�me limon ? D�o� vient donc, apr�s tant de si�cles, et malgr� tant de prodiges de l�industrie, des sciences et des arts, que le bien-�tre et la politesse n�ont pu devenir le patrimoine de tous ? D�o� vient qu�� Paris et � Londres, aux centres des richesses sociales, la mis�re est aussi hideuse qu�au temps de C�sar et d�Agricola ? Comment, � c�t� de cette aristocratie raffin�e, la masse est-elle demeur�e si inculte ? On accuse les vices du peuple : mais les vices de la haute classe ne paraissent pas moindres ; peut-�tre m�me sont-ils plus grands. La tache originelle est �gale chez tous : d�o� vient, encore une fois, que le bapt�me de la civilisation n�a pas eu pour tous la m�me efficace ? Ne serait-ce point que le progr�s lui-m�me est un privil�ge, et qu�� l�homme qui ne poss�de ni char ni monture, force est de patauger �ternellement dans la boue ? Que dis-je ? � l�homme totalement d�pourvu, le d�sir du salut n�arrive point : il est si bas tomb�, que l�ambition m�me s�est �teinte dans son coeur. Une autre question, non moins controvers�e que la pr�c�dente, est celle de � l�usure � ou du pr�t � int�r�t. L�usure, ou comme qui dirait le prix de l�usage, est l��molument, de quelque nature qu�il soit, que le propri�taire retire de la prestation de sa chose. Quidquid Sorti Accrescit Usura Est, disent les th�ologiens. L�usure, fondement du cr�dit, appara�t au premier rang parmi les ressorts que la spontan�it� sociale met en jeu dans son oeuvre d�organisation, et dont l�analyse d�c�le les lois profondes de la civilisation. Les anciens philosophes et les p�res de l��glise, qu�il faut regarder ici comme les repr�sentants du socialisme aux premiers si�cles de l��re chr�tienne, par une incons�quence singuli�re, mais qui provenait de la pauvret� des notions �conomiques de leur temps, admettaient le fermage et condamnaient l�int�r�t de l�argent, parce que, selon eux, l�argent �tait improductif. Ils distinguaient en cons�quence le pr�t des choses qui se consomment par l�usage, au nombre desquelles ils mettaient l�argent, et le pr�t des choses qui, sans se consommer, profitent � l�usager par leur produit. Les �conomistes n�eurent pas de peine � montrer, en g�n�ralisant la notion du loyer, que dans l��conomie de la soci�t� l�action du capital ou sa productivit� �tait la m�me, soit qu�il se consomm�t en salaires, soit qu�il conserv�t le r�le d�instrument ; qu�en cons�quence il fallait ou proscrire le fermage de la terre, ou admettre l�int�r�t de l�argent, puisque l�un et l�autre �taient au m�me titre la r�compense du privil�ge, l�indemnit� du pr�t. Il fallut plus de quinze si�cles pour faire passer cette id�e, et rassurer les consciences qu�effrayaient les anath�mes du catholicisme contre l�usure. Mais enfin l��vidence et le voeu g�n�ral �taient pour les usuriers ; ils gagn�rent la bataille contre le socialisme, et des avantages im


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