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  Post� le mardi 28 juin 2005 @ 16:54:16 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
DictatureGen�ve
Imprimerie coop�rative
1871






Lyon, 29 septembre 1870
Mon cher ami,


Je ne veux point partir de Lyon, sans t'avoir dit un dernier mot d'adieu. La prudence m'emp�che de venir te serrer la main encore une fois. Je n'ai plus rien � faire ici. J'�tais venu � Lyon pour combattre ou pour mourir avec vous. J'y �tais venu, parce que j'ai cette supr�me conviction, que la cause de la France est redevenue aujourd'hui celle de l'humanit�, et que sa chute, son asservissement sous un r�gime qui lui serait impos� par les ba�onnettes des Prussiens, serait le plus grand malheur qui, au point de vue de la libert� et du progr�s humain, puisse arriver � l'Europe et au monde.

J'ai pris part au mouvement d'hier et j'ai sign� mon nom sous les r�solutions du Comit� central du Salut de la France,parce que, pour moi, il est �vident qu'avec la destruction r�elle et compl�te de toute la machine administrative et gouvernementale de votre pays, il ne reste plus d'autre moyen de salut pour la France que le soul�vement, l'organisation et la f�d�ration spontan�es, imm�diates et r�volutionnaires de ses communes, en dehors de toute tutelle et de toute direction officielles.

Tous ces tron�ons de l'ancienne administration du pays, ces municipalit�s compos�es en grande partie de bourgeois ou d'ouvriers convertis � la bourgeoisie ; gens routiniers s'il en fut, d�nu�s d'intelligence, d'�nergie et manquant de bonne foi, tous ces procureurs de la R�publique, ces pr�fets et ces sous-pr�fets, et surtout ces commissaires extraordinaires munis des pleins-pouvoirs militaires et civils, et que l'autorit� fabuleuse et fatale de ce tron�on de gouvernement qui si�ge � Tours, vient d'investir � cette heure d'une dictature impuissante, � tout cela n'est bon que pour paralyser les derniers efforts de la France et pour la livrer aux Prussiens.

Le mouvement d'hier, s'il s'�tait maintenu triomphant, et il serait rest� tel si le g�n�ral Cluseret, trop jaloux de plaire � tous les partis, n'avait point abandonn� sit�t la cause du peuple ; ce mouvement qui aurait renvers� la municipalit� inepte, impotente et aux trois-quarts r�actionnaire de Lyon, et l'aurait remplac�e par un comit� r�volutionnaire, tout-puissant parce qu'il e�t �t� l'expression non fictive, mais imm�diate et r�elle de la volont� populaire ; ce mouvement, dis-je, aurait pu sauver Lyon, et avec Lyon, la France.

Voici vingt-cinq jours qui se sont �coul�s depuis la proclamation de la R�publique, et qu'a-t-on fait pour pr�parer et pour organiser la d�fense de Lyon ? Rien, absolument rien.

Lyon est la seconde capitale de la France et la clef du Midi. Outre le soin de sa propre d�fense, il a donc un double devoir � remplir : celui d'organiser le soul�vement arm� du Midi et celui de d�livrer Paris. Il pouvait faire, il peut encore faire l'un et l'autre. Si Lyon se soul�ve, il entra�nera n�cessairement avec lui tout le Midi de la France. Lyon et Marseille deviendront les deux p�les d'un mouvement national et r�volutionnaire formidable, d'un mouvement qui, en soulevant � la fois les campagnes et les villes, suscitera des centaines de milliers de combattants, et opposera aux forces militaires et organis�es de l'invasion la toute-puissance de la r�volution.

Par contre, il doit �tre �vident pour tout le monde que, si Lyon tombe aux mains des Prussiens, la France sera irr�vocablement perdue. De Lyon � Marseille, ils ne rencontreront plus d'obstacles. Et alors ? Alors la France deviendra ce que l'Italie a �t� si longtemps, trop longtemps, vis-�-vis de votre ci-devant empereur : une vassale de sa majest� l'empereur d'Allemagne. Est-il possible de tomber plus bas ?

Lyon, seul, peut lui �pargner cette chute et cette mort honteuse. Mais, pour cela, il faudrait que Lyon se r�veille, qu'il agisse, sans perdre un jour, un instant. Les Prussiens, malheureusement, n'en perdent plus. Ils ont d�sappris le dormir ; syst�matiques comme le sont toujours les Allemands, ils suivent, avec une d�sesp�rante pr�cision, leurs plans savamment combin�s et joignant � cette antique qualit� de leur race, une rapidit� des mouvements qu'on avait consid�r�e jusque l� comme l'apanage exclusif des troupes fran�aises, ils s'avancent r�solument et plus mena�ants que jamais, au c�ur m�me de la France. Ils marchent sur Lyon. Et que fait Lyon pour se d�fendre ? Rien.

Et pourtant, depuis que la France existe, jamais elle ne s'est trouv�e dans une situation plus d�sesp�r�e, plus terrible. Toutes ses arm�es sont d�truites. La plus grande partie de son mat�riel de guerre, gr�ce � l'honn�tet� du gouvernement et de l'administration imp�riale, n'a jamais exist� que sur le papier, et le reste, gr�ce � leur prudence, a �t� si bien enfoui dans les forteresses de Metz et de Strasbourg qu'il servira probablement beaucoup plus � l'armement de l'invasion prussienne, qu'� celui de la d�fense nationale. Cette derni�re, sur tous les points de la France, manque aujourd'hui de canons, de munitions, de fusils, et ce qui est pis encore, elle manque d'argent pour en acheter. Non que l'argent manque � la bourgeoisie de France ; au contraire, gr�ce � des lois protectrices qui lui ont permis d'exploiter largement le travail du prol�tariat, ses poches en sont pleines. Mais l'argent des bourgeois n'est point patriote, et il pr�f�re ostensiblement aujourd'hui l'�migration, voire m�me les r�quisitions forc�es des Prussiens, au danger d'�tre appel� � concourir au salut de la patrie en d�tresse. Enfin, que dirais-je, la France n'a plus d'administration. Celle qui existe encore et que le gouvernement de la D�fense nationale a eu la faiblesse criminelle de maintenir, est une machine bonapartiste, cr��e pour l'usage particulier des brigands du Deux D�cembre, et comme je l'ai dit ailleurs, capable seulement, non d'organiser, mais de trahir la France jusqu'au bout et de la livrer aux Prussiens.

Priv�e de tout ce qui constitue la puissance des �tats, la France n'est plus un �tat. C'est un immense pays, riche, intelligent, plein de ressources et de forces naturelles, mais compl�tement d�sorganis� et condamn�, au milieu de cette d�sorganisation effroyable, � se d�fendre contre l'invasion la plus meurtri�re qui ait jamais assailli une nation. Que peut-elle opposer aux Prussiens ? Rien que l'organisation spontan�e d'un immense soul�vement populaire, la R�volution.

Ici, j'entends tous les partisans de l'ordre public quand m�me, les doctrinaires, les avocats, tous ces exploiteurs en gants jaunes du r�publicanisme bourgeois, et m�me bon nombre de soi-disant repr�sentants du peuple, comme votre citoyen Brialon par exemple, transfuges de la cause populaire et qu'une ambition mis�rable, n�e d'hier, pousse aujourd'hui dans le camp des bourgeois ; je les entends s'�crier :

� La R�volution ! Y pensez-vous, mais ce serait le comble du malheur pour la France ! Ce serait un d�chirement int�rieur, la guerre civile, en pr�sence d'un ennemi qui nous �crase, nous accable ! La confiance la plus absolue dans le gouvernement de la D�fense nationale ; l'ob�issance la plus parfaite vis-�-vis des fonctionnaires militaires et civils, auxquels on a d�l�gu� le pouvoir ; l'union la plus intime entre les citoyens des opinions politiques, religieuses et sociales les plus diff�rentes, entre toutes les classes et tous les partis ; voil� les seuls moyens pour sauver la France.�


La confiance produit l'union et l'union cr�e la force,voil� sans doute des v�rit�s que nul ne tentera de nier. Mais pour que ce soient des v�rit�s, il faut deux choses : il faut que la confiance ne soit pas une sottise, et que l'union, �galement sinc�re de tous les c�t�s, ne soit pas une illusion, un mensonge, ou une exploitation hypocrite d'un parti par un autre. Il faut que tous les partis s'unissent, oublient tout-�-fait, non pour toujours sans doute, mais pour tout le temps que doit durer cette union, leurs int�r�ts particuliers et n�cessairement oppos�s ; que ces int�r�ts et ces buts qui dans les temps ordinaires les divisent, le laissent �galement absorber dans la poursuite du but commun. Autrement qu'arrivera-t-il ? Le parti sinc�re deviendra n�cessairement la victime et la dupe de celui qui le sera moins ou qui ne le sera pas du tout, et il se verra sacrifi�, non au triomphe de la cause commune, mais au d�triment de cette cause et au profit exclusif du parti qui aura hypocritement exploit� cette union.

Pour que l'union soit r�elle et possible, ne faut-il pas au moins que le but au nom duquel les partis doivent s'unir, soit le m�me. En est-il ainsi aujourd'hui ? Peut-on dire que la bourgeoisie et le prol�tariat veulent absolument la m�me chose ? Pas du tout.

Les ouvriers de France veulent le salut de la France � tout prix ; d�t-on m�me, pour la sauver, faire de la France un d�sert, faire sauter toutes les maisons, d�truire et incendier toutes les villes, ruiner tout ce qui est si cher au c�ur des bourgeois : propri�t�s, capitaux, industrie et commerce, convertir en un mot le pays tout entier en un immense tombeau pour enterrer les Prussiens. Ils veulent la guerre � outrance, la guerre barbare au couteau s'il le faut. N'ayant aucun bien mat�riel � sacrifier, ils donnent leur vie. Beaucoup d'entre eux, et pr�cis�ment la plus grande partie de ceux qui sont membres de l'Association Internationale des Travailleurs, ont la pleine conscience de la haute mission qui incombe aujourd'hui au prol�tariat de France. Ils savent que, si la France succombe, la cause de l'humanit� en Europe sera perdue pour un demi-si�cle au moins. Ils savent qu'ils sont responsables du salut de la France, non seulement vis-�-vis de la France, mais vis-�-vis du monde entier. Ces id�es ne sont r�pandues sans doute que dans les milieux ouvriers les plus avanc�s, mais les ouvriers de France, sans aucune distinction, comprennent instinctivement que l'asservissement de leur pays, sous le joug des Prussiens, serait la mort pour leurs esp�rances d'avenir ; et ils sont d�termin�s plut�t � mourir que de l�guer � leurs enfants une existence de mis�rables esclaves. Ils veulent donc le salut de la France � tout prix et quand m�me.

La bourgeoisie, ou du moins l'immense majorit� de cette classe respectable, veut absolument le contraire. Ce qui lui importe avant tout, c'est la conservation quand m�me de ses maisons, de ses propri�t�s et de ses capitaux ; ce n'est pas autant l'int�grit� du territoire national, que l'int�grit� de ses poches, remplies par le travail du prol�tariat par elle exploit� sous la protection des lois nationales. Dans son for int�rieur et sans oser l'avouer en public, elle veut donc la paix � tout prix, d�t-on m�me l'acheter par l'amoindrissement, par la d�ch�ance et par l'asservissement de la France.

Mais si la bourgeoisie et le prol�tariat de France poursuivent des buts non seulement diff�rents, mais absolument oppos�s, par quel miracle une union r�elle et sinc�re pourrait-elle s'�tablir entre eux ? Il est clair que cette conciliation tant pr�n�e, tant pr�ch�e, ne sera jamais rien qu'un mensonge. C'est le mensonge qui a tu� la France, esp�re-t-on qu'il lui rendra la vie ? On aura beau condamner la division, elle n'en existera pas moins dans le fait, et puisqu'elle existe, puisque par la force m�me des choses elle doit exister, il serait pu�ril, je dirai m�me plus, il serait funeste, au point de vue du salut de la France, d'en ignorer, d'en nier, de ne point en confesser hautement l'existence. Et puisque le salut de la France vous appelle � l'union, oubliez, sacrifiez tous vos int�r�ts, toutes vos ambitions et toutes vos divisions personnelles ; oubliez et sacrifiez, autant qu'il sera possible de faire, toutes les diff�rences de parti... mais au nom de ce m�me salut, gardez-vous de toute illusion, car dans la situation pr�sente, les illusions sont mortelles. Ne cherchez l'union qu'avec ceux qui aussi s�rieusement, aussi passionn�ment que vous-m�mes, veulent sauver la France � tout prix.

Quand on va � l'encontre d'un immense danger, ne vaut-il pas mieux marcher en petit nombre, avec le pleine certitude de ne point �tre abandonn� au moment de la lutte, que de tra�ner avec soi une foule de faux alli�s qui vous trahiront sur le premier champ de bataille ?

Il en est de la discipline et de la confiance comme de l'union, ce sont des choses excellentes lorsqu'elles sont bien plac�es, funestes lorsqu'elles s'adressent � qui ne les m�rite pas. Amant passionn� de la libert�, j'avoue que je me d�fie beaucoup de ceux qui ont toujours le mot de discipline � la bouche. Il est excessivement dangereux, surtout en France, o� discipline pour la plupart du temps signifie, d'un c�t�, despotisme, et de l'autre, automatisme. En France, le culte mystique de l'autorit�, l'amour du commandement et l'habitude de se laisser commander, ont d�truit dans la soci�t� aussi bien que dans la grande majorit� des individus, tout sentiment de libert�, toute foi dans l'ordre spontan� et vivant que la libert� seule peut cr�er. Parlez-leur de la libert�, et ils crieront aussit�t � l'anarchie ; car il leur semble que du moment que cette discipline, toujours oppressive et violente, de l'�tat, cessera d'agir, toute la soci�t� soit s'entred�chirer et crouler. L� g�t le secret de l'�tonnant esclavage que la soci�t� fran�aise endure depuis qu'elle a fait sa grande r�volution. Robespierre et les Jacobins lui ont l�gu� le culte de la discipline de l'�tat. Ce culte, vous le retrouvez en entier dans tous vos r�publicains bourgeois, officiels et officieux, et c'est lui qui perd la France aujourd'hui. Il la perd en paralysant l'unique source et l'unique moyen de d�livrance qui lui reste : le d�ploiement libre des forces populaires ; et en lui faisant chercher son salut dans l'autorit� et dans l'action illusoire d'un �tat, qui ne pr�sente plus rien aujourd'hui qu'une vaine pr�tention despotique, accompagn�e d'une impuissance absolue.

Tout ennemi que je suis de ce qu'on appelle en France la discipline, je reconnais toutefois qu'une certaine discipline, non automatique, mais volontaire et r�fl�chie, et s'accordant parfaitement avec la libert� des individus, reste et sera toujours n�cessaire, toutes les fois que beaucoup d'individus, unis librement, entreprendront un travail ou une action collective quelconque. Cette discipline n'est alors rien que la concordance volontaire et r�fl�chie de tous les efforts individuels vers un but commun. Au moment de l'action, au milieu de la lutte, les r�les se divisent mutuellement, d'apr�s les aptitudes de chacun, appr�ci�es et jug�es par la collectivit� tout enti�re : les uns dirigent et commandent, d'autres ex�cutent les commandements. Mais aucune fonction ne se p�trifie, ne se fixe et ne reste irr�vocablement attach�e � aucune personne. L'ordre et l'avancement hi�rarchiques n'existent pas, de sorte que le commandant d'hier peut devenir serviteur aujourd'hui. aucun ne s'�l�ve au dessus des autres, ou s'il s'�l�ve, ce n'est que pour retomber un instant apr�s comme les vagues de la mer, revenant toujours au niveau salutaire de l'�galit�.

Dans ce syst�me, il n'y a plus de pouvoir proprement dit. Le pouvoir se fond dans la collectivit�, et il devient l'expression sinc�re de la libert� de chacun, la r�alisation fid�le et sinc�re de la volont� de tous ; chacun n'ob�it que parce que le chef du jour ne lui commande que ce qu'il veut lui-m�me.

Voil� la discipline vraiment humaine, la discipline n�cessaire � l'organisation de la libert�. Telle n'est point la discipline pr�n�e par vos r�publicains, hommes d'�tat. Ils veulent la vieille discipline fran�aise, automatique, routini�re et aveugle. Le chef, non �lu librement et seulement pour un jour, mais impos� par l'�tat pour longtemps sinon pour toujours, commande et il faut ob�ir. Le salut de la France, vous disent-ils, et m�me la libert� de la France, n'est qu'� ce prix. L'ob�issance passive, bas� sur tous les despotismes, sera donc aussi la pierre angulaire sur laquelle vous allez fonder votre r�publique.

Mais si mon chef me commande de tourner les arm�es contre cette r�publique, ou de livrer la France aux Prussiens, dois-je lui ob�ir, oui ou non ? Si je lui ob�is, je trahis la France ; et si je d�sob�is, je viole, je brise cette discipline que vous voulez m'imposer comme l'unique moyen de salut pour la France. Et ne dites pas que ce dilemme que je vous prie de r�soudre, soit un dilemme vicieux. Non, il est tout palpitant d'actualit�, car c'est celui dans lequel se trouvent pris � cette heure vos soldats. Qui ne sait que leurs chefs, leurs g�n�raux et l'immense majorit� de leurs officiers sup�rieurs, sont d�vou�s corps et �mes au r�gime imp�rial ? Qui ne voit qu'ils conspirent ouvertement et partout contre la r�publique ? Que doivent faire les soldats ? S'ils ob�issent, ils trahiront la France ; et s'ils d�sob�issent, ils d�truiront ce qui vous reste de troupes r�guli�rement organis�es.

Pour les r�publicains, partisans de l'�tat, de l'ordre public et de la discipline quand m�me, ce dilemme est insoluble. Pour nous r�volutionnaires socialistes, il n'offre aucune difficult�. Ils doivent d�sob�ir, ils doivent se r�volter, ils doivent briser cette discipline et d�truire l'organisation actuelle des troupes r�guli�res, ils doivent au nom du salut de la France d�truire ce fant�me d'�tat, impuissant pour le bien, puissant pour le mal ; parce que le salut de la France ne peut venir maintenant que de la seule puissance r�elle qui reste � la France, la R�volution.


Et maintenant que dire que cette confiance qu'on vous recommande aujourd'hui comme la plus sublime vertu des r�publicains ! Jadis, lorsqu'on �tait r�publicain pour tout de bon, on recommandait � la d�mocratie la d�fiance. D'ailleurs on n'avait pas m�me besoin de la lui conseiller ; la d�mocratie est d�fiante par position, par nature et aussi par exp�rience historique ; car de tous temps elle a �t� la victime et la dupe de tous les ambitieux, de tous les intrigants, classes et individus, qui, sous le pr�texte de la diriger et de la mener � bon port, l'ont �trangement exploit�e et tromp�e. Elle n'a fait autre chose jusqu'ici que servir de marchepied.

Maintenant, Messieurs les r�publicains du journalisme bourgeois lui conseillent la confiance. Mais en qui et en quoi ? Qui sont-ils pour oser la recommander, et qu'ont-ils fait pour la m�riter eux-m�mes ? Ils ont �crit des phrases d'un r�publicanisme tr�s p�le, tout impr�gn�es d'un esprit �troitement bourgeois, � tant la ligne. Et combien de petits Olliviers en herbe parmi eux ? Qu'y a-t-il de commun entre eux, les d�fenseurs int�ress�s et serviles des int�r�ts de la classe poss�dante, exploitante, et le prol�tariat ? Ont-ils jamais partag� les souffrances de ce monde ouvrier, auquel ils osent d�daigneusement adresser leurs admonestations et leurs conseils ; ont-ils seulement sympathis� avec elles ? Ont-ils jamais d�fendu les int�r�ts et les droits des travailleurs contre l'exploitation bourgeoise ? Bien au contraire, car toutes les fois que la grande question du si�cle, la question �conomique, a �t� pos�e, ils se sont fait les ap�tres de cette doctrine bourgeoise qui condamne le prol�tariat � l'�ternelle mis�re et � l'�ternel esclavage, au profit de la libert� et de la prosp�rit� mat�rielle d'une minorit� privil�gi�e.

Voil� les gens qui se croient autoris�s � recommander au peuple la confiance. Mais voyons donc qui a m�rit� et qui m�rite aujourd'hui cette confiance ?

Serait-ce la bourgeoisie ? � Mais sans parler m�me de la fureur r�actionnaire que cette classe a montr� en Juin 1848, et de la l�chet� complaisante et servile dont elle a fait preuve pendant vingt ans de suite, sous la pr�sidence aussi bien que sous l'empire de Napol�on III ; sans parler de l'exploitation impitoyable qui fait passer dans ses poches tout le produit du travail populaire, laissant � peine le strict n�cessaire aux malheureux salari�s, sans parler de l'avidit� insatiable et de cette atroce et inique cupidit� qui, fondant la prosp�rit� de la classe bourgeoise sur la mis�re et sur l'esclavage �conomique du prol�tariat, en font l'ennemie irr�conciliable du peuple ; � voyons quels peuvent �tre les droits actuelsde cette bourgeoisie � la confiance de ce peuple ?

Les malheurs de la France l'auraient-ils transform�e tout d'un coup ? Serait-elle devenue franchement patriote, r�publicaine, d�mocrate, populaire et r�volutionnaire ? Aurait-elle montr� la disposition de se lever en masse et de donner sa vie et sa bourse pour le salut de la France ? Se serait-elle repentie de ses l�ches iniquit�s, de ses inf�mes trahisons d'hier et d'avant-hier, et se serait-elle franchement rejet�e dans les bras du peuple, pleine de confiance en lui ? Se serait-elle mise de plein c�ur � la t�te du peuple pour sauver le pays ?

Mon ami, il suffit, n'est-ce pas, de poser ces questions, pour que tout le monde, � la vue de ce qui se passe aujourd'hui, soit forc� d'y r�pondre n�gativement. H�las ! la bourgeoisie ne s'est point transform�e, ni amend�e, ni repentie. Aujourd'hui comme hier et m�me plus qu'hier, trahie par le jour d�nonciateur que les �v�nements jettent sur les hommes aussi bien que sur les choses, elle se montre dure, �go�ste, cupide, �troite, b�te, � la fois brutale et servile, f�roce quand elle croit pouvoir l'�tre sans beaucoup de danger, comme dans les n�fastes journ�es de Juin, toujours prostern�e devant l'autorit� et la force publique, dont elle attend son salut, et ennemie du peuple toujours et quand m�me.

La bourgeoisie hait le peuple � cause m�me de tout ce mal qu'elle lui a fait ; elle le hait parce qu'elle voit dans la mis�re, dans l'ignorance et dans l'esclavage de ce peuple, sa propre condamnation, parce qu'elle sait qu'elle n'a que trop m�rit� la haine populaire, et parce qu'elle se sent menac�e dans toute son existence par cette haine qui chaque jour devient plus intense et plus irrit�e. Elle hait le peuple, parce qu'il lui fait peur ; elle le hait doublement aujourd'hui, parce que seul patriote sinc�re, r�veill� de sa torpeur par le malheur de cette France, qui n'a �t� d'ailleurs, comme toutes les patries du monde, qu'une mar�tre pour lui, le peuple a os� se lever ; il se reconna�t, se compte, s'organise, commence � parler haut, chante la Marseillaisedans les rues, et par le bruit qu'il fait, par les menaces qu'il prof�re d�j� contre les tra�tres de la France, trouble l'ordre public, la conscience et la qui�tude de Messieurs les bourgeois.

La confiance ne se gagne que par la confiance. La bourgeoisie vient-elle de montrer la moindre confiance dans le peuple ? Bien loin de l�. Tout ce qu'elle a fait, tout ce qu'elle fait, prouve au contraire que sa d�fiance contre lui a d�pass� toutes les bornes. C'est au point que dans un moment o� l'int�r�t, le salut de la France exige �videmment que tout le monde soit arm�, elle n'a pas voulu lui donner des armes. Le peuple l'ayant menac� de les prendre de force, elle dut c�der. Mais, apr�s lui avoir livr� les fusils, elle fit tous les efforts possibles pour qu'on ne lui donn�t pas de munitions. Elle dut c�der encore une fois ; et maintenant que voil� le peuple arm�, il n'en est devenu que plus dangereux et plus d�testable aux yeux de la bourgeoisie.

Par haine et par crainte du peuple, la bourgeoisie n'a point voulu et ne veut pas de la r�publique. Ne l'oublions jamais, cher ami, � Marseille, � Lyon, � Paris, dans toutes les grandes cit�s de France, ce n'est point la bourgeoisie, c'est le peuple, ce sont les ouvriers qui ont proclam� la r�publique, et � Paris, ce ne furent pas m�me les peu fervents r�publicains irr�conciliables du Corps l�gislatif, aujourd'hui presque tous membres du gouvernement de la D�fense nationale, ce furent les ouvriers de la Villette et de Belleville, qui la proclam�rent contre le d�sir et l'intention clairement exprim�s de ces singuliers r�publicains de la veille. Le spectre rouge, le drapeau du socialisme r�volutionnaire, le crime commis par Messieurs les bourgeois en Juin, leur ont fait perdre le go�t de la r�publique. N'oublions pas qu'au 4 Septembre, les ouvriers de Belleville ayant rencontr� M. Gambetta et l'ayant salu� par le cri de : �Vive la R�publique�, il leur r�pondit par ces mots : �Vive la France ! Vous dis-je�


M. Gambetta, comme tous les autres, ne voulait point de la r�publique. Il voulait de la r�volution encore moins. Nous le savons d'ailleurs, par tous les discours qu'il a prononc�, depuis que son nom a attir� sur lui l'attention du public. M. Gambetta veut bien se dire un homme d'�tat, un r�publicain sage, mod�r�, conservateur, rationnel et positiviste(1), mais il a la r�volution en horreur. Il veut bien gouverner le peuple, mais non se laisser diriger par lui. Aussi tous les efforts de M. Gambetta et de ses coll�gues de la gauche radicale du Corps l�gislatif, n'ont-il tendu, le 3 et le 4 Septembre, que vers un seul but : celui d'�viter � toute force l'installation d'un gouvernement issu d'une r�volution populaire. Dans la nuit du 3 au 4 septembre, ils se donn�rent des peines inou�es pour faire accepter � la droite bonapartiste et au minist�re Palikao, le projet de M. Jules Favre, pr�sent� la veille et sign� par toute la gauche radicale ; projet qui ne demandait rien de plus que l'institution d'une commission gouvernementale,nomm�e l�galement par le Corps l�gislatif, consentant m�me � ce que les bonapartistes y fussent en majorit� et ne posant d'autre condition que l'entr�e dans cette commission de quelques membres de la gauche radicale.

Toutes ces machinations furent bris�es par le mouvement populaire qui �clata le soir du 4 Septembre. Mais au milieu m�me du soul�vement des ouvriers de Paris, alors que le peuple avait envahi les tribunes et la salle du Corps l�gislatif, M. Gambetta, fid�le � sa pens�e, syst�matiquement anti-r�volutionnaire, recommande encore au peuple de garder le silence et de respecter la libert� des d�bats (!), afin qu'on ne puisse dire que le gouvernement qui devait sortir du vote du Corps l�gislatif, ait �t� constitu� sous la pression violente du peuple.

Comme un vrai avocat, partisan de la fiction l�gale quand m�me, M. Gambetta avait sans doute pens� qu'un gouvernement qui serait nomm� par ce Corps l�gislatif sorti de la fraude imp�riale et renfermant dans son sein les infamies les plus notoires de la France, aurait �t� mille fois plus imposant et plus respectable qu'un gouvernement acclam� par le d�sespoir et l'indignation d'un peuple trahi. Cet amour du mensonge constitutionnel avait tellement aveugl� M. Gambetta, qu'il n'avait pas compris, tout homme d'esprit qu'il est, que nul ne pourrait ni ne voudrait croire � la libert� d'un vote �mis en de pareilles circonstances. Heureusement, la majorit� bonapartiste, effray�e par les manifestations de plus en plus mena�antes de la col�re et du m�pris populaire, s'enfuit ; et M. Gambetta, rest� seul avec ses coll�gues de la gauche radicale, dans la salle du Corps l�gislatif, s'est vu forc� de renoncer, bien � contre-coeur sans doute, � ses r�ves du pouvoir l�gal, et de souffrir que le peuple d�pos�t aux mains de cette gauche le pouvoir r�volutionnaire. Je dirai tout-�-l'heure quel mis�rable usage lui et ses coll�gues ont fait, pendant les quatre semaines qui se sont �coul�es depuis le 4 Septembre, de ce pouvoir qui leur a �t� confi� par le peuple de Paris pour qu'ils provoquassent dans toute la France une r�volution salutaire, et dont ils ne se sont servis jusqu'� pr�sent au contraire que pour la paralyser partout.

Sous ce rapport, M. Gambetta et tous ses coll�gues du gouvernement de la D�fense nationale n'ont �t� que la trop juste expression des sentiments et de la pens�e dominante de la bourgeoisie. R�unissez tous les bourgeois de France, et demandez-leur ce qu'ils pr�f�rent : de la d�livrance de leur patrie par une r�volution sociale � et il ne peut y avoir d'autre r�volution aujourd'hui que la r�volution sociale � ou bien de son asservissement sous le joug des Prussiens ? S'ils osent �tre sinc�res, pour peu qu'ils se trouvent dans une position qui leur permette de dire leur pens�e sans danger, les neuf-dixi�mes, que dis-je, les quatre-vingt-dix-neuf centi�mes, ou m�me les neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf milli�mes, vous r�pondront, sans h�siter, qu'ils pr�f�rent l'asservissement � la r�volution. Demandez-leur encore, en supposant que le sacrifice d'une partie consid�rable de leurs propri�t�s, de leurs biens, de leur fortune mobili�re et immobili�re, devienne n�cessaire pour le salut de la France, s'ils se sentent dispos�s � faire ce sacrifice ? Et si, pour me servir de la figure de rh�torique de M. Jules Favre, ils sont r�ellement d�cid�s � se laisser plut�t enterrer dans les d�combres de leurs villes et de leurs maisons, que de les rendre aux Prussiens ? Ils vous r�pondront unanimement qu'ils pr�f�rent les racheter aux Prussiens. Croyez-vous que si les bourgeois de Paris ne se trouvaient pas sous l'�il et sous le bras toujours mena�ant des ouvriers de Paris, Paris aurait oppos� aux Prussiens une si glorieuse r�sistance ?


Est-ce que je calomnie les bourgeois ? Cher ami, vous savez bien que non. Et d'ailleurs, il existe maintenant, au vu � la connaissance de tout le monde, une preuve irr�futable de la v�rit�, de la justice de toutes mes accusations contre la bourgeoisie. Le mauvais vouloir et l'indiff�rence de la bourgeoisie ne se sont que trop manifest�s dans la question d'argent. Tout le monde sait que que les finances du pays sont ruin�es ; qu'il n'y a pas un sou dans les caisses de ce gouvernement de la D�fense nationale, que messieurs les bourgeois paraissent soutenir maintenant avec un z�le si ardent et si int�ress�. Tout le monde comprend que ce gouvernement ne peut les remplir par les moyens ordinaires des emprunts et de l'imp�t. Un gouvernement irr�gulier ne peut trouver de cr�dit ; quant au rendement de l'imp�t, il est devenu nul. Une partie de la France, comprenant les provinces les plus industrielles, les plus riches, est occup�e et mise au pillage r�gl� par les Prussiens. Partout ailleurs le commerce, l'industrie, toutes les transactions d'affaires se sont arr�t�es. Les contributions indirectes ne donnent plus rien, ou presque rien. Les contributions directes se payent avec une immense difficult� et avec une lenteur d�sesp�rante. Et cela dans un moment o� la France aurait besoin de toutes ses ressources et de tout son cr�dit pour subvenir aux d�penses extraordinaires, excessives, gigantesques de la d�fense nationale. Les personnes les moins habitu�es aux affaires doivent comprendre que, si la France ne trouve pas imm�diatement de l'argent, beaucoup d'argent, il lui sera impossible de continuer sa d�fense contre l'invasion des Prussiens.

Nul ne devait comprendre cela mieux que la bourgeoisie, elle qui a pass� sa vie dans le maniement des affaires, et qui ne reconna�t d'autre puissance que celle de l'argent. Elle devait comprendre aussi que la France ne pouvant plus se procurer, par les moyens r�guliers de l'�tat, tout l'argent qui est n�cessaire � son salut, elle est forc�e, elle a le droit et le devoir de le prendre l� o� il se trouve. Et o� se trouve-t-il ? Certes, ce n'est pas dans les poches de ce mis�rable prol�tariat auquel la cupidit� bourgeoise laisse � peine de quoi se nourrir ; c'est donc uniquement, exclusivement dans les coffres-forts de Messieurs les bourgeois. Eux seuls d�tiennent l'argent n�cessaire au salut de la France. En ont-ils offert spontan�ment, librement seulement une petite partie ?

Je reviendrai, cher ami, sur cette question d'argent, qui est la question principale quand il s'agit de mesurer la sinc�rit� des sentiments, des principes et du patriotisme bourgeois. R�gle g�n�rale : Voulez-vous reconna�tre d'une mani�re infaillible si le bourgeois veut s�rieusement telle ou telle chose ? Demandez si, pour l'obtenir, il a sacrifi� de l'argent. Car soyez-en certain, lorsque les bourgeois veulent quelque chose avec passion, ils ne reculent devant aucun sacrifice d'argent. N'ont-ils pas d�pens� des sommes immenses pour tuer, pour �touffer la r�publique en 1848 ? Et plus tard n'ont-ils pas vot� avec passion tous les imp�ts et tous les emprunts que Napol�on III leur a demand�s, et n'ont-ils pas trouv� dans leurs coffres-forts des sommes fabuleuses pour souscrire � tous ces emprunts ? Enfin, proposez-leur, montrez-leur le moyen de r�tablir en France une bonne monarchie, bien r�actionnaire, bien forte et qui leur rende, avec ce cher ordre public et la tranquillit� dans les rues, la domination �conomique, le pr�cieux privil�ge d'exploiter sans piti� ni vergogne, l�galement, syst�matiquement, la mis�re du prol�tariat, et vous verrez s'ils seront chiches !

Promettez-leur seulement qu'une fois les Prussiens chass�s du territoire de la France, on r�tablira cette monarchie, soit avec Henri V, soit avec un duc d'Orl�ans, soit m�me avec un rejeton de l'inf�me Bonaparte, et persuadez-vous bien que leurs coffres-forts s'ouvriront aussit�t et qu'ils y trouveront tous les moyens n�cessaires � l'expulsion des Prussiens. Mais on leur promet la r�publique, le r�gne de la d�mocratie, la souverainet� du peuple, l'�mancipation de la canaille populaire, et ils ne veulent ni de votre r�publique, ni de cette �mancipation � aucun prix, et ils le prouvent en tenant leurs coffres ferm�s, en ne sacrifiant pas un sou.

Vous savez mieux que moi, cher ami, quel a �t� le sort de ce malheureux emprunt ouvert pour l'organisation de la d�fense de Lyon, par la municipalit� de cette ville. Combien de souscripteurs sont-ils venus ? Si peu que les pr�neurs du patriotisme bourgeois s'en montrent eux-m�mes humili�s, d�sol�s et d�sesp�r�s.

Et on recommande au peuple d'avoir confiance en cette bourgeoisie ! Cette confiance, elle a le front, le cynisme, de la demander, que dis-je, de l'exiger elle-m�me. Elle pr�tend gouverner et administrer seule cette r�publique qu'au fond de son c�ur elle maudit. Au nom de la r�publique, elle s'efforce de r�tablir et de renforcer son autorit� et sa domination exclusive, un moment �branl�e. Elle s'est empar�e de toutes les fonctions, elle a rempli toutes les places, n'en laissant quelques-unes que pour quelques ouvriers transfuges qui sont trop heureux de si�ger parmi les Messieurs les bourgeois. Et quel usage font-ils du pouvoir dont ils se sont empar�s ainsi ? On peut en juger en consid�rant les actes de votre municipalit�.

Mais la municipalit�, dira-t-on, vous n'avez pas le droit de l'attaquer ; car, nomm�e apr�s la r�volution, par l'�lection directe du peuple lui-m�me, elle est le produit du suffrage universel. A ce titre, elle doit vous �tre sacr�e.


Je vous avoue franchement, cher ami, que je ne partage aucunement la d�votion superstitieuse de vos bourgeois radicaux ou de vos r�publicains bourgeois pour le suffrage universel. Dans une autre lettre, je vous exposerai les raisons qui ne me permettent pas de m'exalter pour lui. Qu'il me suffise de poser ici, en principe, une v�rit� qui me para�t incontestable et qu'il ne me sera pas difficile de prouver plus tard, tant par le raisonnement, que par un grand nombre de faits pris dans la vie politique de tous les pays qui jouissent, � l'heure qu'il est, d'institutions d�mocratiques et r�publicaines, savoir que le suffrage universel, tant qu'il sera exerc� dans une soci�t� o� le peuple, la masse des travailleurs, sera �conomiquement domin�e par une minorit� d�tentrice de la propri�t� du capital, quelque ind�pendant ou libre d'ailleurs qu'il soit ou plut�t qu'il paraisse sous le rapport politique, ne pourra jamais produire que des �lections illusoires, anti-d�mocratiques et absolument oppos�es aux besoins, aux instincts et � la volont� r�elle des populations.

Toutes les �lections qui, depuis le Coup-d'�tat de D�cembre, ont �t� faites directement par le peuple de France, n'ont-elles pas �t� diam�tralement contraires aux int�r�ts de ce peuple, et la derni�re votation sur le pl�biscite imp�rial n'a-t-elle pas donn� sept millions de �OUI� � l'empereur ? On dira sans doute que le suffrage universel ne fut jamais librement exerc� dans l'empire ; la libert� de la presse, celle de l'association et des r�unions, conditions essentielles de la libert� politique, ayant �t� proscrites, et le peuple ayant �t� livr� sans d�fense � l'action corruptrice d'une presse stipendi�e et d'une administration inf�me. Soit, mais les �lections de 1848 pour la constituante et pour la pr�sidence, et celles de Mai 1849 pour l'Assembl�e l�gislative, furent absolument libres, je pense. Elles se firent en dehors de toute pression ou m�me intervention officielle, dans toutes les conditions de la plus absolue libert�. Et pourtant qu'ont-elles produit ? Rien que de la r�action.

�Un des premiers actes du gouvernement provisoire, dit Proudhon (2), celui dont il s'est applaudi le plus, est l'application du suffrage universel. Le jour m�me o� le d�cret a �t� promulgu�, nous �crivions ces propres paroles, qui pouvaient alors passer pour un paradoxe : �Le suffrage universel est la contre-r�volution.� � On peut juger d'apr�s l'�v�nement, si nous nous sommes tromp�s. Les �lections de 1848 ont �t� faites, � une immense, par les pr�tres, les l�gitimistes, par les dynastiques, par tout ce que la France renferme de plus r�actionnaire, de plus r�trograde. Cela ne pouvait �tre autrement.�

Non, cela ne pouvait �tre, et aujourd'hui encore, cela ne pourra pas �tre autrement, tant que l'in�galit� des conditions �conomiques et sociales de la vie continuera de pr�valoir dans l'organisation de la soci�t� ; tant que la soci�t� continuera d'�tre divis�e en deux classes, dont l'une, la classe exploitante et privil�gi�e, jouira de tous les avantages de la fortune, de l'instruction et du loisir, et l'autre, comprenant toute la masse du prol�tariat, n'aura pour partage que le travail manuel, assommant et forc�, l'ignorance, la mis�re et leur accompagnement oblig�, l'esclavage, non de droit mais de fait.

Oui, l'esclavage, car quelques larges que soient les droits politiques que vous accorderez � ces millions de prol�taires salari�s, vrais for�ats de la faim, vous ne parviendrez jamais � les soustraire � l'influence pernicieuse, � la domination naturelle des divers repr�sentants de la classe privil�gi�e, � commencer par le pr�tre jusqu'au r�publicain bourgeois le plus jacobin, le plus rouge ; repr�sentants qui, quelques divis�s qu'ils paraissent ou qu'ils soient r�ellement entre eux dans les questions politiques, n'en sont pas moins unis dans un int�r�t commun et supr�me : celui de l'exploitation de la mis�re, de l'ignorance, de l'inexp�rience politique et de la bonne foi du prol�tariat, au profit de la domination �conomique de la classe poss�dante.

Comment le prol�tariat des campagnes et des villes pourrait-il r�sister aux intrigues de la politique cl�ricale, nobiliaire et bourgeoise ? Il n'a pour se d�fendre qu'une arme, son instinct qui tend presque toujours au vrai et au juste, parce qu'il est lui-m�me la principale, sinon l'unique victime de l'iniquit� et de tous les mensonges qui r�gnent dans la soci�t� actuelle, et parce qu'opprim� par le privil�ge, il r�clame naturellement l'�galit� pour tous.

Mais l'instinct n'est pas une arme suffisante pour sauvegarder le prol�tariat contre les machinations r�actionnaires des classes privil�gi�es. L'instinct abandonn� � lui-m�me, et tant qu'il ne s'est pas encore transform� en conscience r�fl�chie, en une pens�e clairement d�termin�e, se laisse facilement d�sorienter, fausser et tromper. Mais il lui est impossible de s'�lever � cette conscience de lui-m�me, sans l'aide de l'instruction, de la science ; et la science, la connaissance des affaires et des hommes, l'exp�rience politique, manquent compl�tement au prol�tariat. La cons�quence est facile � tirer : Le prol�tariat veut une chose ; des hommes habiles, profitant de son ignorance, lui en font faire une autre, sans qu'il se doute m�me qu'il fait tout le contraire de ce qu'il veut, et lorsqu'il s'en aper�oit � la fin, il est ordinairement trop tard pour r�parer le mal qu'il a fait et dont naturellement, n�cessairement et toujours, il est la premi�re et principale victime.

C'est ainsi que les pr�tres, les nobles, les grands propri�taires et toute cette administration bonapartiste, qui, gr�ce � la niaiserie criminelle du gouvernement qui s'intitule le gouvernement de la D�fense nationale (3), peut tranquillement continuer aujourd'hui sa propagande imp�rialiste dans les campagnes ; c'est ainsi que tous ces fauteurs de la franche r�action, profitant de l'ignorance crasse du paysan de la France, cherchent � le soulever contre la r�publique en faveur des Prussiens. Et ils n'y r�ussissent que trop bien, h�las ! Car ne voyons-nous pas des communes, non seulement ouvrir leurs porte aux Prussiens, mais encore d�noncer et chasser les corps-francs qui viennent pour les d�livrer.

Les paysans de France auraient-ils cess� d'�tre Fran�ais ? Pas du tout. Je pense m�me que nulle part, le patriotisme pris dans le sens le plus �troit et le plus exclusif de ce mot, ne s'est conserv� aussi puissant et aussi sinc�re que parmi eux ; car ils ont plus que toutes les autres parties de la population cet attachement au sol, ce culte de la terre, qui constitue la base essentielle du patriotisme. Comment se fait-il donc qu'ils ne veulent pas ou qu'ils h�sitent encore � se lever pour d�fendre cette terre contre les Prussiens ? Ah ! c'est parce qu'ils ont �t� tromp�s et qu'on continue encore � les tromper. Par une propagande machiav�lique, commenc�e en 1848 par les l�gitimistes et par les orl�anistes, de concert avec les r�publicains mod�r�s, comme M. Jules Favre et Cie, puis continu�e, avec beaucoup de succ�s, par la presse et par l'administration bonapartiste, on est parvenu � les persuader que les ouvriers socialistes, les partageux, ne songent � rien de moins qu'� confisquer leurs terres ; que l'empereur seul a voulu et a pu les d�fendre contre cette spoliation, et que pour s'en venger, les r�volutionnaires socialistes l'ont livr�, lui et ses arm�es, aux Prussiens ; mais que le roi de Prusse vient de se r�concilier avec l'empereur, et qu'il le ram�nera victorieux pour r�tablir l'ordre en France.

C'est tr�s-b�te, mais c'est ainsi. Dans beaucoup, dis-je, dans la majorit� des provinces fran�aises, le paysan croit tr�s sinc�rement � tout cela. Et c'est m�me l'unique raison de son inertie et de son hostilit� contre la r�publique. C'est un grand malheur, car il est clair que si les campagnes restent inertes, si les paysans de France, unis aux ouvriers des villes, ne se l�vent pas en masse pour chasser les Prussiens, la France est perdue. Quelque grand que soit l'h�ro�sme que d�ploieront les villes � et tant s'en faut que toutes en d�ploient beaucoup � les villes, s�par�es par les campagnes, seront isol�es comme des oasis dans le d�sert. Elles devront n�cessairement succomber.


Si quelque chose prouve � mes yeux la profonde ineptie de ce singulier gouvernement de la D�fense nationale, c'est que d�s le premier jour de son av�nement au pouvoir, il n'ait point pris imm�diatement toutes les mesures n�cessaires pour �clairer les campagnes sur l'�tat actuel des choses et pour provoquer, pour susciter partout le soul�vement arm� des paysans. Etait-il donc si difficile de comprendre cette chose si simple, si �vidente pour tout le monde, que du soul�vement en masse des paysans, uni � celui du peuple des villes, a d�pendu et d�pend encore aujourd'hui le salut de la France ? Mais le gouvernement de Paris et de Tours a-t-il fait jusqu'� ce jour une seule d�marche ? A-t-il pris une seule mesure pour provoquer ce soul�vement des paysans ? Il n'a rien fait pour les soutenir, mais au contraire, il a tout fait pour rendre ce soul�vement impossible. Telle est sa folie et son crime ; folie et crime qui peuvent tuer la France.

Il a rendu le soul�vement des campagnes impossible, en maintenant dans toutes les communes de France l'administration municipale de l'empire : ces m�mes maires, juges de paix, gardes-champ�tres, sans oublier MM. les cur�s, qui n'ont �t� tri�s, choisis, institu�s et prot�g�s par MM. les pr�fets et les sous-pr�fets, aussi bien que par les �v�ques imp�riaux, que dans un seul but : celui de servir contre tous et contre tout, contre les int�r�ts de la France elle-m�me, les int�r�ts de la dynastie ; ces m�mes fonctionnaires qui ont fait toutes les �lections de l'empire, y compris le dernier pl�biscite, et qui au mois d'Ao�t dernier, sous la direction de M. Chevreau, ministre de l'int�rieur dans le gouvernement Palikao, avaient soulev� contre les lib�raux et les d�mocrates de toute couleur, en faveur de Napol�on III, au moment m�me o� ce mis�rable livrait la France aux Prussiens, une croisade sanglante, une propagande atroce, r�pandant dans toutes les communes cette calomnie aussi ridicule qu'odieuse, que les r�publicains, apr�s avoir pouss� l'empereur � cette guerre, se sont alli�s maintenant contre lui avec les soldats de l'Allemagne.

Tels sont les hommes que la mansu�tude ou la sottise �galement criminelle du gouvernement de la D�fense nationale ont laiss� jusqu'� ce jour � la t�te de toutes les communes rurales de la France. Ces hommes, tellement compromis que tout retour pour eux est devenu impossible, peuvent ils se d�gager maintenant, et, changeant tout d'un coup de direction, d'opinion, de paroles, peuvent-ils agir comme des partisans sinc�res de la r�publique et du salut de la France ? Mais les paysans leur riraient au nez. Ils sont donc forc�sde parler et d'agir, aujourd'hui, comme ils l'ont fait hier ; forc�s de plaider et de d�fendre la cause de l'empereur contre la r�publique, de la dynastie contre la France; et des Prussiens, aujourd'hui alli�s de l'empereur et de sa dynastie, contre la d�fense nationale. Voil� ce qui explique pourquoi les communes, loin de r�sister aux Prussiens, leur ouvrent leurs portes.

Je le r�p�te encore, c'est une grande honte, un grand malheur et un immense danger pour la France, et toute la faute en retombe sur le gouvernement de la D�fense nationale. Si les choses continuent de marcher ainsi, si l'on ne change pas au plus vite les dispositions des campagnes, si l'on ne soul�ve pas les paysans contre les Prussiens, la France est irr�vocablement perdue.

Mais comment les soulever ? J'ai trait� amplement cette question dans une autre brochure (4). Ici je n'en dirai que peu de mots. La premi�re condition sans doute, c'est la r�vocation imm�diate et en masse de tous les fonctionnaires communaux actuels, car tant que ces bonapartistes resteront en place, il n'y aura rien � faire. Mais cette r�vocation ne sera qu'une mesure n�gative. Elle est absolument n�cessaire, mais elle n'est pas suffisante. Sur le paysan, nature r�aliste et d�fiante s'il en fut, on ne peut agir efficacement que par des moyens positifs. C'est assez dire que les d�crets et les proclamations, fussent-elles m�me contresign�es par tous les membres, d'ailleurs � lui inconnus, du gouvernement de la D�fense nationale, aussi bien que les articles de journaux, n'ont aucune prise sur lui. Le paysan ne lit pas. Ni son imagination, ni son c�ur ne sont ouverts aux id�es, tant que ces derni�res apparaissent sous une forme litt�raire ou abstraite. Pour le saisir, les id�es doivent se manifester � lui par la parole vivante d'hommes vivants et par la puissance des faits. Alors il �coute, il comprend et finit par se laisser convaincre.

Faut-il envoyer dans les campagnes des propagateurs, des ap�tres de la r�publique ? Le moyen ne serait point mauvais, seulement il repr�sente une difficult� et deux dangers. La difficult� consiste en ceci que c'est le gouvernement de la D�fense nationale, d'autant plus jaloux de son pouvoir, que ce pouvoir est nul, et fid�le � son malheureux syst�me de centralisation politique, dans une situation o� cette centralisation est devenue absolument impossible, voudra choisir et nommer lui-m�me tous les ap�tres, ou bien il chargera de ce soin ses nouveaux pr�fets et commissaires extraordinaires, tous ou presque tous, appartenant � la m�me religion politique que lui, c'est-�-dire tous, ou presque tous, �tant des r�publicains bourgeois, des avocats ou des r�dacteurs de journaux, des adorateurs soit platoniques � et ce sont les meilleurs, mais non les plus sens�s � soit tr�s-int�ress�s, d'une r�publique dont il ont pris l'id�e non dans la vie, mais dans les livres et qui promet aux uns la gloire avec la palme du martyr, aux autres des carri�res brillantes et des places lucratives ; � d'ailleurs tr�s mod�r�s ; des r�publicains conservateurs, rationnels et positivistes,comme M. Gambetta, et comme tels ennemis acharn�s de la r�volution et du socialisme, et adorateurs quand m�me du pouvoir de l'�tat.

Ces honorables fonctionnaires de la nouvelle r�publique ne voudront naturellement envoyer, comme missionnaires, dans les campagnes, que des hommes de leur propre trempe et qui partageront absolument leurs convictions politiques. Il en faudrait, pour toute la France, au moins quelques milliers. O� diable les prendront-ils ? Les r�publicains bourgeois sont aujourd'hui si rares, m�me parmi la jeunesse ! Si rares que, dans une ville comme Lyon, par exemple, on n'en trouve pas assez pour remplir les fonctions les plus importantes et qui ne devraient �tre confi�es qu'� des r�publicains sinc�res.

Le premier danger consiste en ceci : que si m�me les pr�fets et les sous-pr�fets trouvaient, dans leurs d�partements respectifs, un nombre suffisant de jeunes gens pour remplir l'office de propagateurs dans les campagnes, ces missionnaires nouveaux seraient n�cessairement presque toujours et partout, inf�rieurs, et par leur intelligence r�volutionnaire et par l'�nergie de leurs caract�res, aux pr�fets et sous-pr�fets qui les auront envoy�s, comme ces derniers sont �videmment eux-m�mes inf�rieurs � ces enfants d�g�n�r�s et plus ou moins ch�tr�s de la grande r�volution qui, remplissant aujourd'hui les supr�mes fonctions de membres du gouvernement de la D�fense nationale, ont os� prendre dans leurs mains d�biles les destin�es de la France. ainsi descendant toujours plus bas, d'impuissance � une plus grande impuissance, on ne trouvera rien de mieux � envoyer, comme propagateurs de la r�publique dans les campagnes, que des r�publicains dans le genre de M. Andrieux, le procureur de la r�publique, ou de M. Eug�ne V�ron, le r�dacteur du Progr�s de Lyon ; des hommes qui, au nom de la R�publique, feront la propagande de la r�action. Pensez-vous, cher ami, que cela puisse donner aux paysans le go�t de la R�publique ?

H�las ! je craindrais le contraire. Entre les p�les adorateurs de la r�publique bourgeoise, d�sormais impossible, et le paysan de France, non positiviste et rationnelcomme M. Gambetta, mais tr�s-positif et plein de bon sens, il n'y a rien de commun. fussent-ils m�me anim�s des meilleures dispositions du monde, ils verront �chouer toute leur rh�torique litt�raire, doctrinaire et avocassi�re devant le mutisme madr� de ces rudes travailleurs des campagnes. Ce n'est pas chose impossible, mais tr�s-difficile que de passionner les paysans. Pour cela, il faudrait avant tout porter en soi-m�me cette passion profonde et puissante qui remue les �mes et provoque et produit ce que dans la vie ordinaire, dans l'existence monotone de chaque jour, on appelle des miracles ; des miracles de d�vouement, se sacrifice, d'�nergie et d'action triomphante. Les hommes de 1792 et de 1793, Danton surtout, avaient cette passion, et avec elle et par elle ils avaient la puissance de ces miracles, ils avaient le diable au corps et ils �taient parvenus � mettre le diable au corps � toute la nation ; ou plut�t ils furent eux-m�mes l'expression la plus �nergique de la passion qui animait la nation.

Parmi tous les hommes d'aujourd'hui et d'hier qui composent le parti radical bourgeois de la France, avez-vous rencontr� ou seulement entendu parler d'un seul, duquel on puisse dire qu'il porte en son c�ur quelque chose qui s'approche au moins quelque peu de cette passion et de cette foi qui ont anim� les hommes de la grande r�volution ? Il n'y en a pas un seul, n'est-ce pas ? Plus tard je vous exposerai les raisons auxquelles doit �tre attribu�e, selon moi, cette d�cadence d�solante du r�publicanisme bourgeois. Je me contente maintenant de la constater et d'affirmer en g�n�ral, sauf � le prouver plus tard, que le r�publicanisme bourgeois a �t� moralement et intellectuellement ch�tr�, rendu b�te, impuissant, faux, l�che, r�actionnaire et d�finitivement rejet� comme tel en dehors de la r�alit� historique, par l'apparition du socialisme r�volutionnaire.

Nous avons �tudi� avec vous, cher ami, les repr�sentants de ce parti � Lyon m�me. Nous les avons vus � l'�uvre. Qu'ont-ils dit, qu'ont-ils fait, que font-ils au milieu de la crise terrible qui menace d'engloutir la France ? Rien que la mis�rable et petite r�action. Ils n'osent pas encore faire la grande. Deux semaines leur ont suffi pour montrer au peuple de Lyon, qu'entre les autoritaires de la r�publique et ceux de la monarchie, il n'y a de diff�rence que le nom. C'est la m�me jalousie d'un pouvoir qui d�teste et craint le contr�le populaire. La m�me d�fiance du peuple, le m�me entra�nement et les m�mes complaisances pour les classes privil�gi�es. Et cependant M. Challemel-Lacour, pr�fet et aujourd'hui devenu, gr�ce � la servile l�chet� de la municipalit� de Lyon, le dictateur de cette ville, est un ami intime de M. Gambetta, son cher �lu, le d�l�gu� confidentiel et l'expression fid�le des pens�es les plus intimes de ce grand r�publicain, de cet homme viril,dont la France attend aujourd'hui b�tement son salut. Et pourtant M. Andrieux, aujourd'hui procureur de la R�publique, et procureur vraiment digne de ce nom, car il promet de surpasser bient�t par son z�le ultra-juridique et par son amour d�mesur� pour l'ordre public, les procureurs les plus z�l�s de l'empire, M. Andrieux s'�tait pos� sous le r�gime pr�c�dent comme un libre-penseur, comme l'ennemi fanatique des pr�tres, comme un partisan d�vou� du socialisme et comme ami de l'Internationale. Je pense m�me que peu de jours avant la chute de l'empire, il a eu l'insigne honneur d'�tre mis en prison � ce titre, et qu'il en a �t� retir� par le peuple de Lyon en triomphe.

Comment se fait-il que ces hommes aient chang�, et que r�volutionnaires hier, ils soient devenus des r�actionnaires si r�solus aujourd'hui ? Serait-ce l'effet d'une ambition satisfaite, et parce que se trouvant plac�s aujourd'hui, gr�ce � une r�volution populaire, assez lucrativement, assez haut, ils tiennent plus qu'� toute chose � la conservation de leurs places ? Ah ! sans doute l'int�r�t et l'ambition sont de puissants mobiles et qui ont d�prav� bien des gens, mais je ne pense pas que deux semaines de pouvoir aient pu suffire pour corrompre les sentiments de ces nouveaux fonctionnaires de la R�publique. Auraient-ils tromp� le peuple, en se pr�sentant � lui, sous l'empire, comme des partisans de la r�volution ? Eh bien, franchement, je ne puis le croire ; ils n'ont voulu tromper personne, mais ils s'�taient tromp�s eux-m�mes, sur leur propre compte, en s'imaginant qu'ils �taient des r�volutionnaires. Ils avaient pris leur haine tr�s-sinc�re, sinon tr�s-�nergique ni tr�s-passionn�e contre l'empire, pour un amour violent de la r�volution, et se faisant illusion sur eux-m�mes, ils ne se doutaient m�me pas qu'ils �taient des partisans de la r�publique et des r�actionnaires en m�me temps.

�La pens�e r�actionnaire, dit Proudhon (5), que le peuple ne l'oublie jamais, a �t� con�ue au sein m�me du parti r�publicain.� Et plus loin il ajoute que cette pens�e prend sa source dans son z�le gouvernementaltracassier, m�ticuleux, fanatique, policier et d'autant plus despotique, qu'il se croit tout permis, son despotisme ayant toujours pour pr�texte le salut m�me de la r�publique et de la libert�.

Les r�publicains bourgeois identifient � grand tort leurr�publique avec la libert�. C'est l� la grande source de toutes leurs illusions, lorsqu'ils se trouvent dans l'opposition, de leurs d�ceptions et de leurs incons�quences, lorsqu'ils ont en main le pouvoir. Leur r�publique est toute fond�e sur cette id�e du pouvoir et d'un gouvernement fort, d'un gouvernement qui se doit montrer d'autant plus �nergique et puissant qu'il est sorti de l'�lection populaire ; et ils ne veulent pas comprendre cette v�rit� pourtant si simple et confirm�e d'ailleurs par l'exp�rience de tous les temps et de tous les pays, que tout pouvoir organis�, �tabli, agissant sur le peuple, exclut n�cessairement la libert� du peuple. L'�tat politique n'ayant d'autre mission que de prot�ger l'exploitation du travail populaire par les classes �conomiquement privil�gi�es, le pouvoir de l'�tat ne peut �tre compatible qu'avec la libert� exclusive de ces classes dont il repr�sente les int�r�ts, et par la m�me raison il doit �tre contraire � la libert� du peuple. Qui dit �tat ou pouvoir dit domination, mais toute domination pr�sume l'existence de masses domin�es. L'�tat, par cons�quent, ne peut avoir confiance dans l'action spontan�e et dans le mouvement libre des masses, dont les int�r�ts les plus chers sont contraires � son existence ; il est leur ennemi naturel, leur oppresseur oblig�, et tout en prenant bien garde de l'avouer, il doit toujours agir comme tel.

Voil� ce que la plupart des jeunes partisans de la r�publique autoritaire et bourgeoise ne comprennent pas, tant qu'ils restent dans l'opposition, tant qu'ils n'ont pas encore essay� eux-m�mes du pouvoir. Parce qu'ils d�testent du fond de leurs c�urs, avec toute la passion dont ces pauvres natures ab�tardies, �nerv�es, sont capables, le despotisme monarchique, ils s'imaginent qu'ils d�testent le despotisme en g�n�ral ; parce qu'ils voudraient avoir la puissance et le courage de renverser un tr�ne, il se croient des r�volutionnaires ; et ils ne se doutent pas que ce n'est pas le despotisme qu'ils ont en haine, mais sa forme monarchique, et que ce m�me despotisme, pour peu qu'il rev�te la forme r�publicaine, trouvera ses plus z�l�s adh�rents en eux-m�mes.

Ils ignorent que le despotisme n'est pas autant dans la formede l'�tat ou du pouvoir, que dans le principede l'�tat et du pouvoir politique lui-m�me, et que, par cons�quent, l'�tat r�publicain doit �tre par son essence aussi despotique que l'�tat gouvern� par un empereur ou un roi. Entre ces deux �tats, il n'y a pas une seule diff�rence r�elle. Tous les deux ont �galement pour base essentielle et pour but l'asservissement �conomique des masses au profit des classes poss�dantes. Mais ils diff�rent en ceci, que, pour atteindre ce but, le pouvoir monarchique qui, de nos jours, tend fatalement � se transformer partout en dictature militaire, n'admet la libert� d'aucune classe, pas m�me de celles qu'il prot�ge au d�triment du peuple. Il veut bien et il est forc� de servir les int�r�ts de la bourgeoisie, mais sans lui permettre d'intervenir, d'une mani�re s�rieuse, dans le gouvernement des affaires du pays.

Ce syst�me, quand il est appliqu� par des mains inhabiles et par trop malhonn�tes, ou quand il met en opposition trop flagrante les int�r�ts d'une dynastie avec ceux des exploiteurs de l'industrie et du commerce du pays, comme cela vient d'arriver en France, peut compromettre gravement les int�r�ts de la bourgeoisie. Il pr�sente un autre d�savantage, fort grave, au point de vue des bourgeois : il les froisse dans leur vanit� et dans leur orgueil. Il les prot�ge, il est vrai, et leur offre, au point de vue de l'exploitation du travail populaire, une s�curit� parfaite, mais en m�me temps il les humilie en posant des bornes tr�s-�troites � leur manie raisonneuse, et lorsqu'ils osent protester, les maltraite. Cela impatiente naturellement la partie la plus ardente, si vous voulez, la plus g�n�reuse et la moins r�fl�chie de la classe bourgeoise, et c'est ainsi que se forme en son sein, en haine de cette oppression, le parti r�publicain bourgeois.

Que veut ce parti ? L'abolition de l'�tat ? La fin de l'exploitation des masses populaires, officiellement prot�g�e et garantie par l'�tat ? L'�mancipation r�elle et compl�te pour tous par le moyen de l'affranchissement �conomique du peuple ? Pas du tout. Les r�publicains bourgeois sont les ennemis les plus acharn�s et les plus passionn�s de la r�volution sociale. Dans les moments de crise politique, lorsqu'ils ont besoin du bras puissant du peuple pour renverser un tr�ne, ils condescendent bien � promettre des am�liorations mat�rielles � cette classe si int�ressantedes travailleurs ; mais comme, en m�me temps, ils sont anim�s de la r�solution la plus ferme de conserver et de maintenir tous les principes, toutes les bases sacr�esde la soci�t� actuelle, toutes ces institutions �conomiques et juridiques qui ont pour cons�quence n�cessaire la servitude r�elle du peuple, leurs promesses s'en vont naturellement toujours en fum�e. Le peuple, d��u, murmure, menace, se r�volte, et alors, pour contenir l'explosion du m�contentement populaire, ils se voient forc�s, les r�volutionnaires bourgeois, de recourir � la r�pression toute-puissante de l'�tat. D'o� il r�sulte que l'�tat r�publicain est aussi oppressif que l'�tat monarchique ; seulement, il ne l'est point pour les classes poss�dantes, il ne l'est exclusivement que contre le peuple.

Aussi nulle forme de gouvernement n'e�t-elle �t� aussi favorable aux int�r�ts de la bourgeoisie, ni aussi aim�e de cette classe que la r�publique, si elle avait seulement dans la situation �conomique actuelle de l'Europe, la puissance de se maintenir contre les aspirations socialistes, de plus en plus mena�antes, des masses ouvri�res. Ce dont les bourgeois doutent, ce n'est donc pas de la bont� de la r�publique qui est toute en leur faveur, c'est de sa puissance comme �tat, ou de sa capacit� de se maintenir et de les prot�ger contre les r�voltes du prol�tariat. Il n'y a pas de bourgeois qui ne vous dise : �La r�publique est une belle chose, malheureusement elle est impossible ; elle ne peut durer, parce qu'elle ne trouvera jamais en elle-m�me la puissance n�cessaire pour se constituer en �tat s�rieux, respectable, capable de se faire respecter et de nous faire respecter par les masses.� Adorant la r�publique d'un amour platonique, mais doutant de sa possibilit� ou du moins de sa dur�e, le bourgeois tend par cons�quent � se remettre toujours sous la protection d'une dictature militaire qu'il d�teste, qui le froisse, l'hu


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