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Post� le mardi 28 juin 2005 @ 16:47:04 by AnarchOi Contributed by: AnarchOi
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L'�GALIT�,N�23 � 27 (26 juin - 24 juillet 1869)
I.
L'Association internationale des bourgeois d�mocrates, qui s'appelle �la Ligue internationale de la paix et de la libert�, vient de lancer son nouveau programme, ou plut�t elle vient de pousser son cri de d�tresse, un appel plut�t touchant � tous les d�mocrates bourgeois de l'Europe, qu'elle supplie de ne point la laisser p�rir faute de moyens. Il lui manque plusieurs milliers de francs pour continuer son journal, pour l'ach�vement du bulletin de son dernier congr�s et pour rendre possible la r�union d'un congr�s nouveau, ensuite de quoi le Comit� central, r�duit � la derni�re extr�mit�, a r�solu d'ouvrir une souscription, et il invite tous les sympathisants et croyants de cette ligue bourgeoise de vouloir bien prouver leur sympathie et leur foi, en lui envoyant, � n'importe quel titre, le plus d'argent que possible.
En lisant cette circulaire nouvelle du Comit� central de la Ligue, on croit entendre des moribonds qui s'efforcent de r�veiller des morts. Pas une pens�e vivante, rien que la r�p�tition de phrases rebattues et l'expression impuissante de v�ux aussi vertueux que st�riles, et que l'histoire a depuis longtemps condamn�s, � cause m�me de leur d�solante impuissance.
Et pourtant, il faut rendre cette justice � la Ligue de la paix et de la libert� qu'elle r�unit dans son sein les bourgeois les plus avanc�s, les plus intelligents et les plus g�n�reusement dispos�s de l'Europe ; bien entendu � l'exception d'un petit groupe d'hommes qui, quoique n�s et �lev�s dans la classe bourgeoise, du moment qu'ils ont compris que la vie s'�tait retir�e de cette classe respectable, qu'elle n'avait plus aucune raison d'�tre et qu'elle ne pouvait continuer d'exister qu'au d�triment de la justice et de l'humanit�, ont bris� toute relation avec elle et, lui tournant le dos, se sont mis r�solument au service de la grande cause de l'�mancipation des travailleurs exploit�s et domin�s aujourd'hui par cette m�me bourgeoisie.
Comment se fait-il donc que cette Ligue, qui compte tant d'individus intelligents, savants et sinc�rement lib�raux dans son sein, manifeste aujourd'hui une si grande pauvret� de pens�e et une incapacit� �vidente de vouloir, d'agir et de vivre ?
Cette incapacit� et cette pauvret� ne tiennent pas aux individus, mais � la classe toute enti�re � laquelle ces individus ont le malheur d'appartenir. Cette classe, la bourgeoisie, comme corps politique et social, apr�s avoir rendu des services �minents � la civilisation du monde moderne, est aujourd'hui historiquement condamn�e � mourir. C'est le seul service qu'elle puisse rendre encore � l'humanit� qu'elle a servie si longtemps par sa vie. Eh bien, elle ne veut pas mourir. Voil� l'unique cause de sa b�tise actuelle et de cette honteuse impuissance qui caract�rise aujourd'hui chacune de ses entreprises politiques, nationales aussi bien qu'internationales.
La Ligue toute bourgeoise de la paix et de la libert� veut l'impossible : elle veut que la bourgeoisie continue d'exister et qu'en m�me temps elle continue � servir le progr�s. Apr�s de longues h�sitations, apr�s avoir ni� au sein de son comit�, vers la fin de l'an 1867, � Berne, l'existence m�me de la question sociale ; apr�s avoir repouss� dans son dernier congr�s, par le vote d'une immense majorit�, l'�galit� �conomique et sociale,elle est enfin arriv�e � comprendre qu'il est devenu absolument impossible de faire d�sormais un seul pas en avant dans l'histoire sans r�soudre la question sociale et sans faire triompher le principe de l'�galit�. Sa circulaire invite tous ses membres � coop�rer activement � �tout ce qui peut h�ter l'av�nement du r�gne de la justice et de l'�galit�.Mais en m�me temps, elle pose cette question : �Quel r�le doit prendre la bourgeoisie dans la question sociale ?�
Nous lui avons d�j� r�pondu. Si r�ellement elle d�sire rendre un dernier service � l'humanit� ; si son amour pour la libert� vraie, c'est-�-dire universelle et compl�te et �gale pour tous, est sinc�re ; si elle veut, en un mot, cesser d'�tre la r�action, il ne lui reste qu'un seul r�le � remplir : c'est celui de mourir avec gr�ce et le plus t�t possible.
Entendons-nous bien. Il ne s'agit pas de la mort des individus qui la composent, mais de sa mort comme corps politique et social, �conomiquement s�par� de la classe ouvri�re.
Quelle est aujourd'hui la sinc�re expression, l'unique but de la question sociale ? C'est, comme le reconna�t enfin le Comit� central lui-m�me : le triomphe et la r�alisation de l'�galit�.Mais n'est-il pas �vident, alors, que la bourgeoisie doit p�rir, puisque son existence comme corps �conomiquement s�par� de la masse des travailleurs implique et produit n�cessairement de l'in�galit� ?
On aura beau recourir � tous les artifices du langage, embrouiller les id�es et les mots et sophistiquer la science sociale au profit de l'exploitation bourgeoise, tous les esprits judicieux et qui n'ont point d'int�r�t � se tromper comprennent aujourd'hui que tant qu'il y aura, pour un certain nombre d'hommes �conomiquement privil�gi�s, une mani�re et des moyens particuliers de vivre, qui ne sont pas ceux de la classe ouvri�re ; que tant qu'il y aura un nombre plus ou moins consid�rable d'individus qui h�riteront, � diff�rentes proportions, des capitaux ou des terres qu'ils n'auront pas produits par leur propre travail, tandis que l'immense majorit� des travailleurs n'h�riteront de rien du tout ; tant que l'int�r�t du capital et la rente de la terre permettront plus ou moins � ses individus privil�gi�s de vivre sans travailler ; et qu'en supposant m�me, ce qui, dans un pareil rapport de fortunes, n'est pas admissible, � supposant que dans la soci�t� tous travaillent, soit par obligation, soit par go�t, mais qu'une classe de la soci�t�, gr�ce � sa position �conomiquement et par l� m�me socialement et politiquement privil�gi�e, puisse se livrer exclusivement aux travaux de l'esprit, tandis que l'immense majorit� des hommes ne pourra se nourrir que du travail de ses bras ; et qu'en un mot, tant que tous les individus humains naissant � la vie ne trouveront pas dans la soci�t� les m�mes moyens d'entretien, d'�ducation, d'instruction, de travail et de jouissance, � l'�galit� politique, �conomique et sociale sera � tout jamais impossible.
C'est au nom de l'�galit� que la bourgeoisie a jadis renvers�, massacr� la noblesse. C'est au nom de l'�galit� que nous demandons aujourd'hui soit la mort violente, soit le suicide volontaire de la bourgeoisie, avec cette diff�rence que, moins sanguinaires que ne l'ont �t� les bourgeois, nous voulons massacrer, non les hommes, mais les positions et les choses. Si les bourgeois se r�signent et laissent faire, on ne touchera pas � un seul de leurs cheveux. Mais tant pis pour eux si, oubliant la prudence et sacrifiant leurs int�r�ts individuels aux int�r�ts collectif de leur classe condamn�e � mourir, ils se mettent en travers de la justice � la fois historique et populaire, pour sauver une position qui bient�t ne sera plus tenable.
II.
Une chose qui devrait faire r�fl�chir les partisans de la Ligue de la Paixet de la Libert�,c'est la situation financi�re mis�rable dans laquelle cette Ligue, apr�s deux ann�es � peu pr�s d'existence, se trouve aujourd'hui. Que les bourgeois d�mocrates les plus radicaux d'Europe se soient r�unis sans avoir pu ni cr�er une organisation effective, ni engendrer une seule pens�e f�conde et nouvelle, c'est un fait sans doute tr�s affligeant pour la bourgeoisie actuelle, mais qui ne nous �tonnera plus, parce que nous nous sommes rendus compte de la cause principale de cette st�rilit� et de cette impuissance. Mais comment se fait-il que cette Ligue toute bourgeoise et qui, comme telle, est �videmment compos�e de membres incomparablement plus riches et plus libres dans leurs mouvements et leurs actes que les membres de l'Association Internationale des Travailleurs, comment se fait-il qu'aujourd'hui elle p�risse faute de moyens mat�riels,tandis que les ouvriers de l'Internationale, mis�rables, opprim�s par une foule de lois restrictives et odieuses, priv�s d'instruction, de loisir, et accabl�s sous le poids d'un travail assommant, ont su cr�er en peu de temps une organisation internationale formidable et une foule de journaux qui expriment bien leurs besoins, leurs v�ux, leur pens�e ?
A c�t� de la banqueroute intellectuelle et morale d�ment constat�e, d'o� vient encore cette banqueroute financi�re de la Ligue de la Paix et de la Libert� ?
Comment ! tous ou presque tous les radicaux de la Suisse, unis � la Volksparteide l'Allemagne, aux d�mocrates garibaldiens d'Italie et � la d�mocratie radicale de la France, sans oublier l'Espagne et la Su�de, repr�sent�es, l'une par Emilio Castelar lui-m�me, et l'autre par cet excellent colonel qui a d�sarm� les esprits et conquis tous les c�urs au dernier congr�s de Berne ; comment ! des hommes pratiques, de grands faiseurs politiques comme M. Haussmann et comme tous les r�dacteurs de la Zukunft,des esprits comme MM. Lemonnier, Gustave Vogt et Barni, des athl�tes comme MM. Armand Goegg et Chaudey, auraient mis la main � la cr�ation de la Ligue de la Paix et de la Libert�, b�nie de loin par Garibaldi, par Quinet et par Jacoby de Koenigsberg, et, apr�s avoir tra�n� pendant deux ans une existence mis�rable, cette Ligue doit mourir aujourd'hui, faute de quelques millions de francs ! Comment ! m�me l'embrassement symbolique et path�tique de MM. Armand Goegg et Chaudey, qui, repr�sentants, l'un de la grande patrie germanique, l'autre de la grande nation, en plein Congr�s, se sont jet�s dans les bras l'un de l'autre, en criant devant toute l'assistance ahurie : Pax ! Pax ! Pax !jusqu'� faire pleurer d'enthousiasme et d'attendrissement le petit Th�odore Beck, de Berne ; comment ! tout cela n'a pas pu attendrir, ramollir les c�urs secs des bourgeois de l'Europe, et leur faire d�lier les cordons de leurs bourses � tout cela n'a pas produit un sou !
La bourgeoisie aurait-elle fait banqueroute ? Pas encore. Ou bien aurait-elle perdu le go�t de la libert� et de la paix ? Pas du tout. La libert�, elle continue de l'aimer toujours, bien entendu � cette seule condition que cette libert� n'existe que pour elle seule, c'est-�-dire � condition qu'elle serve toujours la libert� d'exploiter l'esclavage de fait des masses populaires qui, n'ayant, dans les constitutions actuelles, de la libert� que le droit, non les moyens, restent forc�ment asservies au joug des bourgeois. Quant � la paix, jamais la bourgeoisie n'en a ressenti autant le besoin qu'aujourd'hui. La paix arm�e qui �crase le monde europ�en � cette heure l'inqui�te, la paralyse et la ruine.
Comment se fait-il donc que la bourgeoisie, qui n'a pas encore fait banqueroute, d'un c�t�, et qui, de l'autre, continue � aimer la libert� et la paix, ne veuille pas sacrifier un sou � l'entretien de la Ligue de la paix et de la libert� ?
C'est parce qu'elle n'a pas foi dans cette Ligue. Et pourquoi n' y a-t-elle pas foi ? C'est parce qu'elle n'a plus aucune foi en elle-m�me. Croire, c'est vouloir avec passion, et elle a irr�vocablement perdu la puissance de vouloir. En effet, que pourrait-elle encore vouloir raisonnablement aujourd'hui, comme classe s�par�e ? N'a-t-elle pas tout : richesse, science et domination exclusive ? Elle n'aime pas trop la dictature militaire qui la prot�ge un peu brutalement, il est vrai, mais elle en comprend bien la n�cessit� et elle s'y r�signe par sagesse, sachant fort bien qu'au moment o� cette dictature sera bris�e, elle perdra tout et cessera d'exister. Et vous lui demandez, citoyens de la Ligue, qu'elle vous donne son argent et qu'elle vienne se joindre � vous pour d�truire cette dictature militaire ? Pas si b�te ! � Dou�e d'un esprit plus pratique que le v�tre, elle comprend ses int�r�ts mieux que vous.
Vous vous efforcez de la convaincre en lui montrant l'ab�me vers lequel elle se laisse fatalement entra�ner, en suivant cette voie de conservation �go�ste et brutale. Et croyez-vous qu'elle ne le voie pas, cet ab�me ? Elle sent aussi bien l'approche de la catastrophe qui doit l'engloutir. Mais voici le calcul qu'elle se fait : �Si nous maintenons ce qui est, se disent les conservateurs bourgeois, nous pouvons esp�rer de tra�ner notre existence actuelle encore des ann�es, de mourir avant l'av�nement de la catastrophe peut-�tre � et apr�s nous le d�luge ! Tandis que si nous nous laissons entra�ner dans la voie du radicalisme et renversons les pouvoirs actuellement �tablis, nous p�rirons demain. Vaut donc mieux conserver ce qui est.�
Les conservateurs bourgeois comprennent mieux la situation actuelle que les bourgeois radicaux. Ne se faisant aucune illusion, ils comprennent qu'entre le syst�me bourgeois qui s'en va et le socialisme qui doit prendre sa place, il n'est point de transaction possible. Voil� pourquoi tous les esprits r�ellement pratiques et toutes les bourses bien remplies de la bourgeoisie se tournent du c�t� de la r�action, laissant � la Ligue de la paix et de la libert� les cerveaux les moins puissants et les bourses vides, ensuite de quoi cette Ligue vertueuse, mais infortun�e, faut aujourd'hui une double banqueroute.
Si quelque chose peut prouver la mort intellectuelle, morale et politique du radicalisme bourgeois, c'est son impuissance � cr�er la moindre des choses, impuissance d�j� si bien constat�e en France, en Allemagne, en Italie, et qui se manifeste avec plus d'�clat que jamais aujourd'hui en Espagne. Voyons, il y a neuf mois � peu pr�s, la r�volution avait �clat� et triomph� en Espagne. La bourgeoisie avait sinon la puissance, au moins tous les moyens pour se donner la puissance. Qu'a-t-elle fait ? La royaut� et la r�gence de Serrano.
III.
Quelque profonds que soient notre antipathie, notre d�fiance et notre m�pris pour la bourgeoisie moderne, il est toutefois deux cat�gories dans cette classe, dont nous ne d�sesp�rons pas de voir au moins une partie se laisser convertir t�t ou tard par la propagande socialiste, et qui, pouss�es, l'une par la force m�me des choses et par les n�cessit�s de sa position actuelle, l'autre par un temp�rament g�n�reux, devront prendre part sans doute avec nous � la destruction des iniquit�s pr�sentes et � l'�dification du monde nouveau.
Nous voulons parler de la toute petite bourgeoisieet de la jeunesse des �coles et des universit�s.Dans un autre article, nous traiterons particuli�rement de la question de la petite-bourgeoisie. disons aujourd'hui quelques mots sur la jeunesse bourgeoise.
Les enfants des bourgeois h�ritent, il est vrai, le plus souvent des habitudes exclusives, des pr�jug�s �troits et des instincts �go�stes de leurs p�res. Mais tant qu'ils restent jeunes, il ne faut point d�sesp�rer d'eux. Il est dans la jeunesse une �nergie, une largeur d'aspirations g�n�reuses et un instinct naturel de justice, capables de contrebalancer bien des influences pernicieuses. Corrompus par l'exemple et par les pr�ceptes de leurs p�res, les jeunes gens de la bourgeoisie ne le sont pas encore par la pratique r�elle de la vie ; leurs propres actes n'ont pas encore creus� un ab�me entre la justice et eux-m�mes, et, quant aux mauvaises traditions de leurs p�res, ils en sont sauvegard�s quelque peu par cet esprit de contradictions et de protestation naturelles dont les jeunes g�n�rations sont toujours anim�es vis-?-vis des g�n�rations qui les ont pr�c�d�es. La jeunesse est irrespectueuse, elle m�prise instinctivement la tradition et le principe de l'autorit�. L� est sa force et son salut.
Vient ensuite l'influence salutaire de l'enseignement, de la science. Oui, salutaire en effet, mais � condition seulement que cet enseignement ne soit point fauss� et que la science ne soit point falsifi�e par un doctrinarisme pervers au profit du mensonge officiel et de l'iniquit�.
Malheureusement aujourd'hui l'enseignement et la science, dans l'immense majorit� des �coles et des universit�s d'Europe, se trouvent pr�cis�ment dans cet �tat de falsification syst�matique et pr�m�dit�e. On pourrait croire que ces derni�res ont �t� �tablies expr�s pour l'empoisonnement intellectuel et moral de la jeunesse bourgeoise. Ce sont de boutiques de privil�gi�s, o� le mensonge se vend en d�tail et en gros.
Sans parler de la th�ologie, qui est la science du mensonge divin, ni de la jurisprudence, qui est celle du mensonge humain ; sans parler aussi de la m�taphysique ou de la philosophie id�ale, qui est la science de tous les demi-mensonges, toutes les autres sciences : histoire, philosophie, politique, science �conomique, sont essentiellement falsifi�es, parce que, priv�es de leur base r�elle, la science de la nature, elles se fondent toutes �galement sur la th�ologie, sur la m�taphysique et sur la jurisprudence.
On peut dire sans exag�ration que tout jeune homme qui sort de l'universit�, imbu de ces sciences ou plut�t de ces mensonges et de ces demi-mensonges syst�matis�s qui s'arrogent le nom de science, � moins que des circonstances extraordinaires ne viennent le sauver, est perdu. Les professeurs, ces pr�tres modernes de la fourberie politique et sociale patent�e, lui ont inocul� un poison tellement corrosif, qu'il faut vraiment des miracles pour le gu�rir. Il sort de l'universit� un doctrinaire achev�, plein de respect pour lui-m�me et de m�pris pour la canaille populaire qu'il ne demande pas mieux que d'opprimer et d'exploiter surtout, au nom de sa sup�riorit� intellectuelle et morale. Alors plus il est jeune, et plus il est malfaisant et odieux.
Il en est autrement de la facult� des sciences exactes et naturelles. Voil� les vraies sciences ! �trang�res � la th�ologie et � la m�taphysique, elles sont hostiles � toutes les fictions et se fondent exclusivement sur la connaissance exacte et sur l'analyse consciencieuse des faits, et sur le raisonnement pur, c'est-�-dire sur le bon sens de chacun, �largi par l'exp�rience bien combin�e de tout le monde. Autant les sciences id�ales sont autoritaires et aristocratiques, autant les sciences naturelles sont d�mocratiques et largement lib�rales.Aussi, que voyons-nous ? Tandis que les jeunes gens qui �tudient les sciences id�ales se jettent avec passion, presque tous, dans le parti du doctrinarisme exploiteur et r�actionnaire, les jeunes gens qui �tudient les sciences naturelles embrassent avec une �gale passion le parti de la r�volution. Beaucoup d'entre eux sont de francs socialistes-r�volutionnaires comme nous-m�mes. Voil� les jeunes gens sur lesquels nous comptons.
Les manifestations du dernier congr�s de Li�ge nous font esp�rer que bient�t nous verrons toute cette partie intelligente et g�n�reuse de la jeunesse des universit�s, former au sein m�me de l'Association Internationale des Travailleurs des sections nouvelles. Leur concours sera pr�cieux, � condition seulement qu'ils comprennent que la mission de la science aujourd'hui n'est plus de dominer, mais de servir le travail, et qu'ils auront bien plus de choses � apprendre chez les travailleurs qu'� leur en enseigner. S'ils forment, eux, une partie de la jeunesse bourgeoise, les travailleurs sont la jeunesse actuelle de l'humanit� ; ils en portent tout l'avenir en eux-m�mes. Dans les �v�nements qui se pr�parent, les travailleurs seront donc les a�n�s, les �tudiants bourgeois de bonne volont� les cadets.
Mais revenons � cette pauvre Ligue de la paix et de la libert�. Comment se fait-il que dans ses congr�s la jeunesse bourgeoise ne brille que par son absence ? Ah ! c'est parce que, pour les uns, pour les doctrinaires, elle est d�j� trop avanc�e, et que, pour la minorit� socialiste, elle l'est trop peu. Puis vient la grande masse des �tudiants, le ventre, des jeunes gens noy�s dans la nullit� et indiff�rents pour tout ce qui n'est pas l'amusement trivial d'aujourd'hui ou l'emploi lucratif de demain. Ceux-l� ignorent jusqu'� l'existence m�me de la Ligue de la paix et de la libert�.
Lorsque Lincoln fut �lu pr�sident des �tats-Unis, le feu colonel Douglas, qui �tait alors l'un des principaux chefs du parti vaincu, s'�tait �cri� : �Notre parti est perdu, la jeunesse n'est plus avec nous !� Eh bien ! cette pauvre Ligue n'a jamais eu de jeunesse, elle est n�e vieille, et elle mourra sans avoir v�cu.
Ce sera �galement le sort de tout le parti de la bourgeoise radicale en Europe. Son existence n'a jamais �t� qu'un beau r�ve. Il a r�v� pendant la Restauration et la Monarchie de Juillet. En 1848, s'�tant montr� incapable de constituer quelque chose de r�el, il a fait une chute d�plorable, et le sentiment de son incapacit� et de son impuissance l'a pouss� jusque dans la r�action. Apr�s 1848, il a eu le malheur de se survivre. Il r�ve encore. Mais ce n'est plus un r�ve d'avenir, c'est le r�ve r�trospectif d'un vieillard qui n'a jamais r�ellement v�cu ; et tandis qu'il s'obstine � r�ver lourdement, il sent autour de lui le monde nouveau qui s'agite, la puissance de l'avenir qui na�t. C'est la puissance et le monde des travailleurs.
Le bruit qu'ils font l'a enfin r�veill� � moiti�. Apr�s les avoir longtemps m�connus, reni�s, il est enfin arriv� � reconna�tre la force r�elle qui est en eux ; il les voit pleins de cette vie qui lui a toujours manqu� et, voulant se sauver en s'identifiant avec eux, il t�che de se transformer aujourd'hui. Il ne s'appelle plus la d�mocratie radicale, mais le socialisme bourgeois.
Sous cette nouvelle d�nomination, il n'existe que depuis un an. � Nous dirons dans un prochain article ce qu'il a fait pendant cette ann�e.
IV.
Nos lecteurs pourraient se demander pourquoi nous nous occupons de la Ligue de la paix et de la libert�, puisque nous la consid�rons comme une moribonde dont les jours sont compt�s ; pourquoi nous ne la laissons pas mourir tout doucement, comme il convient � une personne qui n'a plus rien � faire dans ce monde. Ah ! nous ne demanderions pas mieux que de la laisser finir ses jours tranquillement, sans en parler du tout, si elle ne nous mena�ait pas de nous faire cadeau, avant de mourir, d'un h�ritier fort d�plaisant et qui s'appelle le socialisme bourgeois.
Mais si d�plaisant qu'il soit, nous ne nous occuperions pas m�me de cet enfant ill�gitime de la bourgeoisie, s'il ne se donnait seulement pour mission que de convertir les bourgeois au socialisme et, sans avoir la moindre confiance dans le succ�s de ses efforts, nous pourrions m�me en admirer l'intention g�n�reuse, s'il ne poursuivait en m�me temps un but diam�tralement oppos� et qui nous para�t excessivement immoral : celui de faire p�n�trer dans les classes ouvri�res les th�ories bourgeoises.
Le socialisme bourgeois, comme une sorte d'�tre hybride, s'est plac� entre deux mondes d�sormais irr�conciliables : le monde bourgeois et le monde ouvrier ; et son action �quivoque et d�l�t�re acc�l�re, il est vrai, d'un c�t�, la mort de la bourgeoisie, mais en m�me temps, de l'autre, elle corrompt � sa naissance le prol�tariat. Elle le corrompt doublement : d'abord en diminuant et en d�naturant son principe, son programme ; ensuite, en lui faisant concevoir des esp�rances impossibles, accompagn�es d'une foi ridicule dans la prochaine conversion des bourgeois, et en s'effor�ant de l'attirer par l� m�me, pour l'y faire jouer le r�le d'instrument, dans la politique bourgeoise.
Quant au principe qu'il professe, le socialisme bourgeois se trouve dans une position aussi embarrassante que ridicule : trop large ou trop d�prav� pour s'en tenir � un seul principe bien d�termin�, il pr�tend en �pouser deux � la fois, deux principes dont l'un exclut absolument l'autre, et il a la pr�tention singuli�re de les r�concilier. Par exemple, il veut conserver aux bourgeois la propri�t� individuelle du capital et de la terre, et il annonce en m�me temps la r�solution g�n�reuse d'assurer le bien-�tre du travailleur. Il lui promet m�me davantage : la jouissance int�grale des fruits de son travail, ce qui ne sera r�alisable pourtant que lorsque le capital ne prendra plus d'int�r�ts et la propri�t� de la terre ne produira plus de rente, puisque l'int�r�t et la rente ne se pr�l�vent que sur les fruits du travail.
De m�me, il veut conserver aux bourgeois leur libert� actuelle, qui n'est autre chose que la facult� d'exploiter gr�ce � la puissance que leur donnent le capital et la propri�t�, le travail des ouvriers, et il promet en m�me temps � ces derniers la plus compl�te �galit� �conomique et sociale : l'�galit� des exploit�s avec leurs exploiteurs !
Il maintient le droit d'h�ritage, c'est-�-dire la facult� pour les enfants des riches de na�tre dans la richesse, et pour les enfants des pauvres de na�tre dans la mis�re ; et il promet � tous les enfants l'�galit� de l'�ducation et de l'instruction que r�clame la justice.
Il maintient, en faveur des bourgeois, l'in�galit� des conditions, cons�quences naturelles du droit d'h�ritage ; et il promet aux prol�taires que, dans son syst�me, tous travailleront �galement, sans autre diff�rence que celle qui sera d�termin�e par les capacit�s et les penchants naturels de chacun ; ce qui ne sera gu�re possible qu'� deux conditions, toutes les deux �galement absurdes ; ou bien que l'�tat, dont les socialistes bourgeois d�testent autant que nous-m�mes la puissance, force les enfants des riches � travailler de la m�me mani�re que les enfants des pauvres, ce qui nous am�nerait directement au communisme despotique de l'�tat ; ou que les enfants des riches, pouss�s par un miracle d'abn�gation et par une d�termination g�n�reuse, se mettent � travailler librement, sans y �tre forc�s par la n�cessit�, autant et de la m�me mani�re que eux qui y seront forc�s par leur mis�re, par la faim. Et encore, m�me dans cette supposition, en nous fondant sur cette loi psychologique et sociologique naturelles qui fait que deux actes issus de causes diff�rentes ne peuvent jamais �tre �gaux, nous pouvons pr�dire avec certitude que le travailleur forc� serait n�cessairement l'inf�rieur, le d�pendant et l'esclave du travailleur par la gr�ce de sa volont�.
Le socialiste bourgeois se reconna�t surtout � un signe : il est un individualiste enrag�et il �prouve une fureur concentr�e toutes les fois qu'il entend parler de propri�t� collective. Ennemi de celle-ci, il l'est naturellement aussi du travail collectif et, ne pouvant l'�liminer tout � fit du programme socialiste, au nom de cette libert� qu'il comprend si mal, il pr�tend faire une place tr�s large au travail individuel.
Mais qu'est-ce que le travail individuel ? dans tous les travaux auxquels participent imm�diatement la force ou l'habilet� corporelle de l'homme, c'est-�-dire dans tout ce qu'on appelle la production mat�rielle, � c'est l'impuissance ; le travail isol� d'un seul homme, quelque fort et habile qu'il soit, n'�tant jamais de force � lutter contre le travail collectif de beaucoup d'hommes associ�s et bien organis�s. Ce que dans l'industrie on appelle actuellement travail individuel n'est pas autre chose que l'exploitation du travail collectif des ouvriers par des individus, d�tenteurs privil�gi�s soit du capital, soit de la science. Mais du moment que cette exploitation cessera � et les bourgeois socialistes assurent au moins qu'ils en veulent la fin, aussi bien que nous � il ne pourra plus y avoir dans l'industrie d'autre travail que le travail collectif, ni par cons�quent aussi d'autre propri�t� que la propri�t� collective.
Le travail individuel ne restera donc plus possible que dans la production intellectuelle, dans les travaux de l'esprit. Et encore ! L'esprit du plus grand g�nie de la terre n'est-il point toujours rien que le produit du travail collectif, intellectuel aussi bien qu'industriel, de toutes les g�n�rations pass�es et pr�sentes ? Pour s'en convaincre, qu'on s'imagine ce m�me g�nie, transport� d�s sa plus tendre enfance dans une �le d�serte ; en supposant qu'il n'y p�risse pas de faim, que deviendra-t-il ? Une b�te, une brute qui ne saura pas m�me prononcer une parole et qui par cons�quent n'aura jamais pens� ; transportez-le � l'�ge de dix ans, que sera-t-il quelques ann�es plus tard ? Encore une brute qui aura perdu l'habitude de la parole et qui n'aura conserv� de son humanit� pass�e qu'un vague instinct. Transportez-l'y enfin � l'�ge de vingt, de trente ans, � � dix, quinze, vingt ann�es de distance, il deviendra stupide. Peut-�tre inventera-t-il quelque religion nouvelle !
Qu'est-ce que cela prouve ? Cela prouve que l'homme le mieux dou� par la nature n'en re�oit que des facult�s, mais que ces facult�s restent mortes, si elles ne sont pas fertilis�es par l'action bienfaisante et puissante de la collectivit�. Nous dirons davantage : plus l'homme est avantag� par la nature, et plus il prend � la collectivit� ; d'o� il r�sulte que plus il doit lui rendre, en toute justice.
Toutefois, nous reconnaissons volontiers que bien qu'une grande partie des travaux intellectuels puisse se faire mieux et plus vite collectivement qu'individuellement, il en est d'autres qui exigent le travail isol�. Mais que pr�tend-on en conclure ? Que les travaux isol�s du g�nie ou du talent �tant plus rares, plus pr�cieux et pus utiles que ceux des travailleurs ordinaires, doivent �tre mieux r�tribu�s que ces derniers ? Et sur quelle base, je vous prie ? � Ces travaux sont-ils plus p�nibles que les travaux manuels ? Au contraire, ces derniers sont sans comparaison plus p�nibles. Le travail intellectuel est un travail attrayant qui porte sa r�compense en lui-m�me, et qui n'a pas besoin d'autre r�tribution. Il en trouve une autre encore dans l'estime et dans la reconnaissance de ses contemporains., dans la lumi�re qu'il leur donne et dans le bien qu'il leur fait. Vous qui cultivez si puissamment l'id�al, Messieurs les socialistes bourgeois, ne trouvez-vous pas que cette r�compense en vaut bien une autre, ou bien lui pr�f�reriez-vous] une r�mun�ration plus solide en argent bien sonnant ?
Et d'ailleurs, vous seriez bien embarrass�s s'il vous fallait �tablir le taux des produits intellectuels du g�nie. Ce sont, comme Proudhon l'a fort bien observ�, des valeurs incommensurables : elles ne co�tent rien, ou bien elles co�tent des millions... Mais comprenez-vous qu'avec ce syst�me, il vous faudra vous presser d'abolir au plus t�t le droit d'h�ritage, car vous aurez les enfants des hommes de g�nie ou de grand talent qui h�riteront sans cela des millions ou des centaines de mille francs ; ajoutez que ces enfants sont ordinairement, soit par l'effet d'une loi naturelle encore inconnue, soit par l'effet de la position privil�gi�e que leur ont faite les travaux de leurs p�res � qu'ils sont ordinairement des esprits fort ordinaires et souvent m�me des hommes tr�s b�tes. Mais alors que deviendra cette justice distributive dont vous aimez tant � parler, et au nom de laquelle vous nous combattez ? Comment se r�alisera cette �galit� que vous nous promettez ?
Il nous para�t r�sulter �videmment de tout cela que les travaux isol�s de l'intelligence individuelle, tous les travaux de l'esprit, en tant qu'invention, non en tant qu'application, doivent �tre des travaux gratuits. Mais alors de quoi vivront les hommes de talent, les hommes de g�nie ? Eh, mon Dieu ! Ils vivront de leur travail manuel et collectif comme les autres. Comment ! vous voulez astreindre les grandes intelligences � un travail manuel, � l'�gard des intelligences les plus inf�rieures ? � Oui, nous le voulons, et pour deux raisons. La premi�re, c'est que nous sommes convaincus que les grandes intelligences, loin d'y perdre quelque chose, y gagneront au contraire beaucoup en sant� de corps et en vigueur d'esprit, et surtout en esprit de solidarit� et de justice. La seconde, c'est que c'est le seul moyen de relever et d'humaniser le travail manuel, et d'�tablir par l� une �galit� r�elle entre les hommes.
V.
Nous allons consid�rer maintenant les grands moyens recommand�s par le socialisme bourgeoispour l'�mancipation de la classe ouvri�re, et il nous sera facile de prouver que chacun de ces moyens, sous une apparence fort respectable, cache une impossibilit�, une hypocrisie, un mensonge. Ils sont au nombre de trois : 1� l'instruction populaire,2� la coop�ration,3� la r�volution politique.
Nous allons examiner aujourd'hui ce qu'ils entendent par l'instruction populaire.
Nous nous empressons de d�clarer d'abord qu'il est un point o� nous sommes parfaitement d'accord avec eux ; L'instruction est n�cessaire au peuple.Ceux qui veulent �terniser l'esclavage des masses populaires peuvent seuls le nier ou seulement en douter aujourd'hui. Nous sommes tellement convaincus que l'instruction est la mesure du degr� de libert�, de prosp�rit� et d'humanit� qu'une classe aussi bien qu'un individu peuvent atteindre, que nous demandons pour le prol�tariat non seulement del'instruction, mais toutel'instruction, l'instruction int�grale et compl�te, afin qu'il ne puisse plus exister au-dessus de lui, pour le prot�ger et pour le diriger, c'est-�-dire pour l'exploiter, aucune classe sup�rieure par la science, aucune aristocratie de l'intelligence.
Selon nous, de toutes les aristocraties qui ont opprim� chacune � leur tour et quelquefois toutes ensemble la soci�t� humaine, cette soi-disant aristocratie de l'intelligence est la plus odieuse, la plus m�prisante, la plus impertinente et la plus oppressive. L'aristocrate nobiliaire vous dit : �Vous �tes un fort galant homme, mais vous n'�tes pas n� noble !� C'est une injure qu'on peut encore supporter. L'aristocrate du capital vous reconna�t toutes sortes de m�rites, �mais, ajoute-t-il, vous n'avez pas le sou !� C'est �galement supportable, car ce n'est au fond rien que la constatation d'un fait, qui, dans la plupart des cas, tourne m�me, comme [dans] le premier, � l'avantage de celui auquel ce reproche s'adresse. Mais l'aristocratie de l'intelligence vous dit : �Vous ne savez rien, vous ne comprenez rien, vous �tes un �ne, et moi, homme intelligent, je dois vous b�ter et conduire.� voil� qui est intol�rable.
L'aristocratie de l'intelligence, cet enfant ch�ri du doctrinarisme moderne, ce dernier refuge de l'esprit de domination qui depuis le commencement de l'histoire a afflig� le monde et qui a constitu� et sanctionn� tous les �tats, ce culte pr�tentieux et ridicule de l'intelligence patent�e, n'a pu prendre naissance qu'au sein de la bourgeoisie. L'aristocratie nobiliaire n'a pas eu besoin de la science pour prouver son droit. elle avait appuy� sa puissance sur deux arguments irr�sistibles, lui donnant pour base la violence, la force de son bras, et pour sanction la gr�ce de Dieu. Elle violait et l'�glise b�nissait � telle �tait la nature de son droit; Cette union intime de la brutalit� triomphante avec la sanction divine lui donnait un grand prestige, et produisait en elle une sorte de vertu chevaleresquequi conqu�rait tous les c�urs.
La bourgeoisie, d�nu�e de toutes ces vertus et de toutes ces gr�ces, n'a pour fonder son droit qu'un seul argument : la puissance tr�s r�elle, mais tr�s prosa�que de l'argent. C'est la n�gation cynique de toutes les vertus : si tu as de l'argent, quelque canaille ou quelque b�te stupide que tu sois, tu poss�des tous les droits ; si tu n'as pas le sou, quels que soient tes m�rites personnels, tu ne vaux rien. � Voil� dans sa rude franchise le principe fondamental de la bourgeoisie. On con�oit qu'un tel argument, si puissant qu'il soit, ne pouvait suffire � l'�tablissement et surtout � la consolidation de la puissance bourgeoise. La soci�t� humaine est ainsi faite que les plus mauvaises choses ne peuvent s'y �tablir qu'� l'aide d'une apparence respectable. De l� est n� le proverbe qui dit que l'hypocrisie est un hommage que le vice rend � la vertu. Les brutalit�s les plus puissantes ont besoin d'une sanction.
Nous avons vu que la noblesse avait mis toutes les siennes sous la protection de la gr�ce divine. La bourgeoisie ne pouvait recourir � cette protection. D'abord parce que le bon Dieu et sa repr�sentante, l'�glise, s'�taient trop compromis en prot�geant exclusivement, pendant des si�cles, la monarchie et l'aristocratie nobiliaire, � cette ennemie mortelle de la bourgeoisie ; et ensuite parce que la bourgeoisie, quoi qu'elle dise et quoi qu'elle fasse, dans le fond de son c�ur est ath�e. � Elle parle du bon Dieu pour le peuple, mais elle n'a [pas] besoin pour elle-m�me, et ce n'est jamais dans les temples d�di�s au Seigneur, c'est dans ceux qui sont d�di�s � Mammon, c'est � la Bourse, dans les comptoirs de commerce et de banque et dans les grands �tablissements industriels, qu'elle fait ses affaires. Il lui fallait donc chercher une sanction en dehors de l'�glise et de Dieu. � elle l'a trouv�e dans l'intelligence patent�e.
Elle sait fort bien que la base principale, et on pourrait dire unique, de sa puissance politique actuelle, c'est sa richesse ; mais, ne voulant ni ne pouvant l'avouer, elle cherche � expliquer cette puissance par la sup�riorit� de son intelligence, non naturelle mais scientifique ; pour gouverner les hommes, pr�tend-elle, il faut savoir beaucoup, et il n'y a qu'elle qui sache aujourd'hui. Il est de fait que dans tous les �tats de l'Europe, la bourgeoisie, y compris la noblesse qui n'existe plus aujourd'hui que de nom, � la classe exploitante et dominante seule re�oit une instruction plus ou moins s�rieuse. En outre, il se d�gage de son sein une sorte de classe � part, et naturellement moins nombreuse, d'hommes qui se d�dient exclusivement � l'�tude des grands probl�mes de la philosophie, de la science sociale et de la politique et qui constituent proprement l'aristocratie nouvelle, celle de l'intelligence patent�e et privil�gi�e. � C'est la quintessence et l'expression scientifique de l'esprit et des int�r�ts bourgeois.
Les universit�s modernes de l'Europe, formant une sorte de r�publique scientifique, rendent actuellement � la classe bourgeoise les m�mes services que l'�glise catholique avait rendus jadis � 'aristocratie nobiliaire ; et de m�me que le catholicisme avait sanctionn� en son temps toutes les violences de la noblesse contre le peuple, de m�me l'universit�, cette �glise de la science bourgeoise, explique et l�gitime aujourd'hui l'exploitation de ce m�me peuple par le capital bourgeois. Faut-il s'�tonner apr�s cela que, dans la grande lutte du socialisme contre l'�conomie politique bourgeoise, la science patent�e moderne ait pris et continue de prendre si r�solument le parti des bourgeois ?
Ne nous en prenons pas aux effets, attaquons toujours les causes : la science des �coles �tant un produit de l'esprit bourgeois, les hommes repr�sentants de cette science �tant n�s, [ayant �t�] �lev�s et instruits dans le milieu bourgeois et sous l'influence de son esprit et de ses int�r�ts exclusifs, l'une aussi bien que les autres sont naturellement oppos�s � l'�mancipation int�grale et r�elle du prol�tariat, et toutes leurs th�ories �conomiques, philosophiques, politiques et sociales ont �t� successivement �labor�es dans ce sens, n'ont au fond d'autre fin que de d�montrer l'incapacit� d�finitive des masses ouvri�res, et par cons�quent aussi la mission de la bourgeoisie, qui est instruite parce qu'elle est riche et qui peut toujours s'enrichir davantage parce qu'elle poss�de l'instruction, de les gouverner jusqu'� la fin des si�cles.
Pour rompre ce cercle fatal, que devons-nous conseiller au monde ouvrier ? C'est naturellement de s'instruire et de s'emparer de cette arme si puissante de la science, sans laquelle il pourrait bien faire des r�volutions, mais ne serait jamais en �tat d'�tablir, sur les ruines des privil�ges bourgeois, cette �galit�, cette justice et cette libert� qui constituent le fond m�me de toutes ses aspirations politiques et sociales. � voil� le point sur lequel nous sommes d'accord avec les socialistes bourgeois.
Mais en voici deux autres tr�s importants et sur lesquels nous diff�rons absolument d'eux :
1� Les socialistes bourgeois ne demandent pour les ouvriers qu'un peu plus d'instruction qu'ils n'en re�oivent aujourd'hui, et ils ne gardent les privil�ges de l'instruction sup�rieure que pour un groupe fort restreint d'hommes heureux, disons simplement : d'hommes sortis de la classe propri�taire, de la bourgeoisie, ou bien d'hommes qui par un hasard heureux ont �t� adopt�s et re�us dans le sein de cette classe. Les socialistes bourgeois pr�tendent qu'il est inutile que tous re�oivent le m�me degr� d'instruction, parce que, si tous voulaient s'adonner � la science, il ne resterait plus personne pour le travail manuel, sans lequel la science m�me ne saurait exister.
2� Ils affirment d'un autre c�t� que, pour �manciper les masses ouvri�res, il faut commencer d'abord par leur donner l'instruction, et qu'avant qu'elles ne soient devenues plus instruites, elles ne doivent pas songer � un changement radical dans leur position �conomique et sociale.
Nous reviendrons sur ces deux points dans notre prochain num�ro.
Chez L'instruction int�grale
Michel Bakounine
Bas� sur
"Le SocialismeLibertaire", �tabli parFernard Rude
Ed Deno�l, 1973
Nous sommes n�anmoins rest�s sur l'�dition originale de 1869.
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