Sommaire
1. Les Utopies Pirates
2. En attendant la R�volution
3. La psychotopologie du Quotidien
4. Le Net et le Web
5. Partis pour Croatan
6. La Musique comme Principe d�organisation
7. La Volont� du Puissance comme Disparition
8. Des trous-�-rats dans la Babylone de l�Information
Annexes
La linguistique du chaos...
H�donisme appliqu�...
Autres citations
1. Les utopies pirates
Au XVIIIe si�cle les pirates et les corsaires cr��rent un "r�seau d�information" � l��chelle du globe : bien que primitif et con�u essentiellement pour le commerce, ce r�seau fonctionna toutefois admirablement. Il �tait constell� d��les et de caches lointaines o� les bateaux pouvaient s�approvisionner en eau et nourriture et �changer leur butin contre des produits de luxe ou de premi�re n�cessit�. Certaines de ces �les abritaient des "communaut�s intentionnelles", des micro-soci�t�s vivant d�lib�r�ment hors-la-loi et bien d�termin�es � le rester, ne f�t-ce que pour une vie br�ve, mais joyeuse.
Il y a quelques ann�es, j�ai examin� pas mal de documents secondaires sur la piraterie, dans l�espoir de trouver une �tude sur ces enclaves - mais il semble qu�aucun historien ne les ait trouv�es dignes d��tre �tudi�es (William Burroughs et l�anarchiste britannique Larry Law en font mention - mais aucune �tude syst�matique n�a jamais �t� r�alis�e). J�en revins donc aux sources premi�res et �laborai ma propre th�orie. Cet essai en expose certains aspects. J�appelle ces colonies des "Utopies Pirates".
R�cemment Bruce Sterling, un des chefs de file de la litt�rature Cyberpunk, a publi� un roman situ� dans un futur proche. Il est fond� sur l�hypoth�se que le d�clin des syst�mes politiques g�n�rera une prolif�ration d�centralis�e de modes de vie exp�rimentaux : m�ga-entreprises aux mains des ouvriers, enclaves ind�pendantes sp�cialis�es dans le piratage de donn�es, enclaves socio-d�mocrates vertes, enclaves Z�ro-travail, zones anarchistes lib�r�es, etc. L��conomie de l�information qui supporte cette diversit� est appel�e le R�seau ; les enclaves sont les �les en R�seau (et c�est aussi le titre du livre en anglais : Islands in the Net).
Les Assassins du Moyen �ge fond�rent un "�tat" qui consistait en un r�seau de vall�es de montagnes isol�es et de ch�teaux s�par�s par des milliers de kilom�tres. Cet �tat �tait strat�giquement imprenable, aliment� par les informations de ses agents secrets, en guerre avec tous les gouvernements, et son seul objectif �tait la connaissance. La technologie moderne et ses satellites espions donnent � ce genre d�autonomie le go�t d�un r�ve romantique. Finies les �les pirates ! Dans l�avenir, cette m�me technologie - lib�r�e de tout contr�le politique - rendrait possible tout un monde de zones autonomes. Mais pour le moment ce concept reste de la science-fiction - de la sp�culation pure.
Nous qui vivons dans le pr�sent, sommes-nous condamn�s � ne jamais vivre l�autonomie, � ne jamais �tre, pour un moment, sur une parcelle de terre qui ait pour seule loi la libert� ? Devons-nous nous contenter de la nostalgie du pass� ou du futur ? Devrons-nous attendre que le monde entier soit lib�r� du joug politique, pour qu�un seul d�entre nous puisse revendiquer de conna�tre la libert� ? La logique et le sentiment condamnent une telle supposition. La raison veut qu�on ne puisse se battre pour ce qu�on ignore ; et le coeur se r�volte face � un univers cruel, au point de faire peser de telles injustices sur notre seule g�n�ration.
Dire : "Je ne serai pas libre tant que tous les humains (ou toutes les cr�atures sensibles) ne seront pas libres" revient � nous terrer dans une esp�ce de nirvana-stupeur, � abdiquer notre humanit�, � nous d�finir comme des perdants.
Je crois qu�en extrapolant � partir d�histoires d�"�les en r�seau", futures et pass�es, nous pourrions mettre en �vidence le fait qu�un certain type d�"enclave libre" est non seulement possible � notre �poque, mais qu�il existe d�j�. Toutes mes recherches et mes sp�culations se sont cristallis�es autour du concept de "zone autonome temporaire" (en abr�g� TAZ, d�sormais). En d�pit de la force synth�tisante qu�exerce ce concept sur ma propre pens�e, n�y voyez rien de plus qu�un essai (une "tentative"), une suggestion, presque une fantaisie po�tique. Malgr� l�enthousiasme ranteresque [1] de mon langage, je n�essaie pas de construire un dogme politique. En fait, je me suis d�lib�r�ment interdit de d�finir la TAZ - je me contente de tourner autour du sujet en lan�ant des sondes exploratoires. En fin de compte, la TAZ est quasiment auto-explicite. Si l�expression devenait courante, elle serait comprise sans difficult�... comprise dans l�action.
2. En attendant la r�volution
Comment se fait-il que "le monde chavir�" parvient toujours � se redresser ? Pourquoi la r�action suit-elle toujours la r�volution, comme les saisons en Enfer ?
Soul�vement, ou sa forme latine insurrectio, sont des mots employ�s par les historiens pour qualifier des r�volutions manqu�es - des mouvements qui ne suivent pas la courbe pr�vue, la trajectoire approuv�e par le consensus : r�volution, r�action, trahison, l��tat s��rige plus fort, et encore plus r�pressif - la roue tourne, l�histoire recommence encore et toujours : lourde botte [2] �ternellement pos�e sur le visage de l�humanit�.
En ne se conformant pas � la courbe, le sous-l�vement sugg�re la possibilit� d�un mouvement ext�rieur et au-del� de la spirale h�g�lienne de ce "progr�s" qui n�est secr�tement rien de plus qu�un cercle vicieux. Surgo - soulever, lever. Insurgo - se soulever, se lever. Une op�ration auto-r�f�rentielle. Un bootstrap. Un adieu � cette malheureuse parodie du cercle karmique, � cette futilit� historique r�volutionnaire. Le slogan "R�volution !" est pass� de tocsin � toxine, il est devenu un pi�ge du destin, pseudo-gnostique et pernicieux, un cauchemar o� nous avons beau combattre, nous n��chappons jamais au mauvais �on, � cet �tat incube qui fait que, �tat apr�s �tat, chaque "paradis" est administr� par encore un nouvel ange de l�enfer.
Si l�Histoire EST le "Temps", comme elle le pr�tend, alors le soul�vement est un moment qui surgit de et en dehors du Temps, et viole la "loi" de l�Histoire. Si l��tat EST l�Histoire, comme il le pr�tend, alors l�insurrection est le moment interdit, la n�gation impardonnable de la dialectique - grimper au m�t pour sortir par le trou du toit [3], une manoeuvre de chaman qui s�ex�cute selon un "angle impossible" dans notre univers.
L�Histoire dit que la R�volution atteint la "permanence", ou tout au moins une dur�e, alors que le soul�vement est "temporaire". Dans ce sens, le soul�vement est comme une "exp�rience maximale", en opposition avec le standard de la conscience ou de l�exp�rience "ordinaire". Les soul�vements, comme les festivals, ne peuvent �tre quotidiens - sans quoi ils ne seraient pas "non ordinaires". Mais de tels moments donnent forme et sens � la totalit� d�une vie. Le chaman revient - on ne peut rester sur le toit �ternellement - mais les choses ont chang�es, des mouvements ou des int�grations ont eu lieu - une diff�rence s�est faite.
Vous allez dire que ce n�est que le conseil du d�sespoir. Qu�en est-il alors du r�ve anarchiste, de l��tat sans �tat, de la Commune, de la zone autonome qui dure, d�une libre soci�t�, d�une libre culture ? Allons-nous abandonner cet espoir pour un quelconque acte gratuit existentialiste ? Le propos n�est pas de changer la conscience mais de changer le monde.
J�accepte cette juste critique. Je ferai cependant deux commentaires : premi�rement, la r�volution n�a jamais abouti � la r�alisation de ce r�ve. La vision na�t au moment du soul�vement - mais d�s que la "R�volution" triomphe et que l��tat revient, le r�ve et l�id�al sont d�j� trahis. Je n�ai pas abandonn� l�espoir ou m�me l�attente d�un changement - mais je me m�fie du mot R�volution. Deuxi�mement, m�me si l�on remplace l�approche r�volutionnaire par un concept d�insurrection s��panouissant spontan�ment en culture anarchiste, notre situation historique particuli�re n�est pas propice � une si vaste entreprise. Un choc frontal avec l��tat terminal, l��tat de l�information m�ga-entrepreneurial, l�empire du Spectacle et de la Simulation, ne produirait absolument rien, si ce n�est quelques martyres futiles. Ses fusils sont tous point�s sur nous, et nos pauvres armes ne trouvent pour cible que l�hysteresis, la vacuit� rigide, un Fant�me capable d��touffer la moindre �tincelle dans ses ectoplasmes d�information, une soci�t� de capitulation, r�gl�e par l�image du Flic et l�Oeil absorbant de l��cran de t�l�.
Bref, nous ne cherchons pas � vendre la TAZ comme une fin exclusive en soi, qui remplacerait toutes les autres formes d�organisation, de tactiques et d�objectifs. Nous la recommandons parce qu�elle peut apporter une am�lioration propre au soul�vement, sans n�cessairement mener � la violence et au martyre. La TAZ est comme une insurrection sans engagement direct contre l��tat, une op�ration de gu�rilla qui lib�re une zone (de terrain, de temps, d�imagination) puis se dissout, avant que l��tat ne l��crase, pour se reformer ailleurs dans le temps ou l�espace. Puisque l��tat est davantage concern� par la Simulation que par la substance, la TAZ peut "occuper" ces zones clandestinement et poursuivre en paix relative ses objectifs festifs pendant un certain temps. Certaines petites TAZs ont peut-�tre dur� des vies enti�res, parce qu�elles passaient inaper�ues, comme des enclaves rurales Hillbillies - parce qu�elles n�ont jamais crois� le champ du Spectacle, qu�elles ne se sont jamais risqu�es hors de cette vie r�elle qui reste invisible aux agents de la Simulation.
Babylone prend ses abstractions pour des r�alit�s ; la TAZ peut pr�cis�ment exister dans cette marge d�erreur. Initier une TAZ peut impliquer des strat�gies de violence et de d�fense, mais sa plus grande force r�side dans son invisibilit� - l��tat ne peut pas la reconna�tre parce que l�Histoire n�en a pas de d�finition. D�s que la TAZ est nomm�e (repr�sent�e, m�diatis�e), elle doit dispara�tre, elle va dispara�tre, laissant derri�re elle une coquille vide, pour resurgir ailleurs, � nouveau invisible puisqu�ind�finissable dans les termes du Spectacle. A l�heure de l��tat omnipr�sent, tout-puissant et en m�me temps l�zard� de fissures et de vides, la TAZ est une tactique parfaite. Et parce qu�elle est un microcosme de ce "r�ve anarchiste" d�une culture libre, elle est, selon moi, la meilleure tactique pour atteindre cet objectif tout en en exp�rimentant certains de ses b�n�fices ici et maintenant.
En r�sum�, le r�alisme veut non seulement que nous cessions d�attendre la "R�volution", mais aussi que nous cessions de tendre vers elle, de la vouloir. "Soul�vement" - oui, aussi souvent que possible et m�me au risque de la violence. Le spasme de l��tat Simul� sera "spectaculaire", mais dans la plupart des cas, la meilleure et la plus radicale des tactiques sera de refuser l�engagement dans une violence spectaculaire, de se retirer de l�aire de la simulation, de dispara�tre.
La TAZ est un campement d�ontologistes de la gu�rilla : frappez et fuyez. D�placez la tribu enti�re, m�me s�il ne s�agit que de donn�es sur le R�seau. La TAZ doit �tre capable de se d�fendre ; mais l�"attaque" et la "d�fense" devraient, si possible, �viter cette violence de l��tat qui n�a d�sormais plus de sens. L�attaque doit porter sur les structures de contr�le, essentiellement sur les id�es. La d�fense c�est "l�invisibilit�" - qui est un art martial -, et l�"invuln�rabilit�" - qui est un art occulte dans les arts martiaux. La "machine de guerre nomade" conquiert sans �tre remarqu�e et se d�place avant que l�on puisse en tracer la carte. En ce qui concerne l�avenir, seul l�autonome peut planifier, organiser, cr�er l�autonomie. C�est une op�rationde bootstrap. La premi�re �tape est une sorte de satori - prendre conscience que la TAZ commence par le simple acte d�en prendre conscience. (Annexe III)
3. La psychotopologie du quotidien
Le concept de la TAZ ressort en premier lieu d�une critique de la R�volution et d�une appr�ciation de l�Insurrection, que la R�volution consid�re d�ailleurs comme "faillite" ; mais, pour nous, le soul�vement repr�sente une possibilit� beaucoup plus int�ressante, du point de vue d�une psychologie de la lib�ration, que toutes les r�volutions "r�ussies" des bourgeois, communistes, fascistes, etc.
La deuxi�me force motrice de la TAZ provient d�un d�veloppement historique que j�appelle la "fermeture de la carte". La derni�re parcelle de Terre n�appartenant � aucun �tat-nation fut absorb�e en 1899. Notre si�cle est le premier sans terra incognita, sans une fronti�re. La nationalit� est le principe supr�me qui gouverne le monde - pas un r�cif des mers du Sud, pas une vall�e lointaine, pas m�me la Lune et les plan�tes, ne peut �tre laiss� ouvert. C�est l�apoth�ose du "gangst�risme territorial". Pas un seul centim�tre carr� sur Terre qui ne soit tax� et polic�... en th�orie.
La "carte" est une grille politique abstraite, une gigantesque escroquerie renforc�e par un conditionnement du type "carotte au bout du b�ton" de l��tat "Expert", jusqu�� ce qu�elle devienne, pour la plupart d�entre nous, le territoire - l�"�le de la Tortue" est devenue l�"Am�rique". Et pourtant puisque la carte est une abstraction, elle ne peut pas couvrir la Terre � l��chelle 1:1. Des complexit�s fractales de la g�ographie r�elle, elle ne per�oit que des grilles dimensionnelles. Les immensit�s cach�es dans ses replis �chappent � l�arpenteur. La carte n�est pas exacte ; la carte ne peut pas �tre exacte.
Donc - la R�volution est close, mais l�insurrectionisme est ouvert. Pour le moment, nous concentrons nos forces sur des "surtensions" temporaires, en �vitant tout d�m�l� avec les "solutions permanentes".
Mais si la carte est ferm�e, la zone autonome reste ouverte. M�taphoriquement, elle �merge de la dimension fractale invisible pour la cartographie du Contr�le. Ici, nous devrions introduire la notion de psychotopologie (et topographie) comme "science" alternative � celle de la surveillance et � la mise en carte �tatique, � son "imp�rialisme psychique". Seule la psychotopographie peut produire des cartes 1:1 de la r�alit�, car seul l�esprit humain ma�trise la complexit� n�cessaire � sa mod�lisation. Mais une carte 1:1, virtuellement identique au territoire, ne peut pas contr�ler celui-ci. Elle ne peut que sugg�rer, au sens d�indiquer, certaines de ses caract�ristiques. Nous recherchons des "espaces" (g�ographiques, sociaux-culturels, imaginaires) capables de s��panouir en zones autonomes - et des espaces-temps durant lesquels ces zones sont relativement ouvertes, soit du fait de la n�gligence de l��tat, soit qu�elles aient �chapp� aux arpenteurs ou pour quelqu�autre raison encore. La psychotopologie est l�art du sourcier des TAZs potentielles.
Cependant la cl�ture de la R�volution et de la carte du monde n�est que la source n�gative de la TAZ. Il reste beaucoup � dire de ses inspirations positives. La r�action seule ne peut fournir l��nergie requise pour qu�une TAZ se "manifeste". Le soul�vement doit aussi �tre pour quelque chose.
- 1. Tout d�abord, on peut parler d�une anthropologie naturelle de la TAZ. La famille nucl�aire est l�unit� de base de la soci�t� de consensus, mais pas celle de la TAZ. ("Familles ! - je vous hais ! ... possessions jalouses du bonheur !" A. Gide). La famille nucl�aire, avec ses "mis�res oedipiennes", est une invention N�olithique, en r�ponse � la p�nurie et � la hi�rarchie impos�e par la "r�volution agraire". Le mod�le Pal�olithique est � la fois plus primaire et plus radical : la bande. La bande typique de chasseurs/cueilleurs, nomade ou semi-nomade, compte environ une cinquantaine d�individus. Dans les soci�t�s tribales plus importantes, la structure de la bande se traduit par des clans � l�int�rieur de la tribu, ou par des regroupements tels que les soci�t�s secr�tes ou initiatiques, les soci�t�s de chasse ou de combat, les soci�t�s d�hommes ou de femmes, les "r�publiques d�enfants" etc. Alors que la famille nucl�aire est issue de la p�nurie (d�o� son avarice), la bande est issue de l�abondance - d�o� sa prodigalit�. La famille est ferm�e par la g�n�tique, par la possession par l�homme de la femme et des enfants, par la totalit� hi�rarchique de la soci�t� agraire/ industrielle. La bande est ouverte - certes pas � tous mais, par affinit�s �lectives, aux initi�s li�s par le pacte d�amour. La bande n�appartient pas � une hi�rarchie plus grande, mais fait plut�t partie d�une structure horizontale de coutumes, de famille �largie, d�alliance et de contrat, d�affinit�s spirituelles etc. (la soci�t� Am�rindienne a pr�serv� certains de ces aspects jusqu�� aujourd�hui).
Dans notre soci�t� de Simulation post-spectaculaire plusieurs forces sont � l�oeuvre - dans l�ombre - pour faire dispara�tre la famille nucl�aire et r�instaurer la bande. Les ruptures dans la structure du Travail se ressentent dans la "stabilit�" bris�e de l�unit�-famille et de l�unit�-foyer. La "bande" aujourd�hui inclut les amis, les ex-conjoint(e)s et amants, les gens rencontr�s dans les diff�rents boulots et f�tes, des groupes d�affinit�, des r�seaux d�int�r�ts sp�cialis�s, de correspondances, etc. La famille nucl�aire devient toujours plus �videmment un pi�ge, un ab�me culturel, une implosion n�vrotique secr�te d�atomes en fission ; et la contre-strat�gie �vidente �merge spontan�ment : la red�couverte quasi inconsciente de la bande, plus archa�que et cependant plus post-industrielle.
- 2. La TAZ en tant que festival. Stephen Pearl Andrews proposa, comme image de la soci�t� anarchiste (Annexe III), le d�ner o� toute structure d�autorit� se dissout dans la convivialit� et la c�l�bration. Ici nous pourrions �galement �voquer le concept des sens comme base du devenir social de Fourier - le "touchrut" et la "gastrosophie" - ainsi que son ode aux implications n�glig�es du go�t et de l�odorat. Les anciens concepts de jubil� et de saturnales se fondent sur l�intuition que certains �v�nements �chappent au "temps profane", � l�Arpenteur de l��tat et de l�Histoire. Ces jours de f�te occupaient litt�ralement des vides dans le calendrier, des intervalles intercalaires. Au Moyen �ge, pr�s d�un tiers de l�ann�e �tait f�ri�, et il se pourrait que les luttes contre la r�forme du calendrier aient moins tenu aux "onze jours perdus" qu�� l�id�e que la science imp�riale conspirait � la disparition de ces espaces o� la libert� du peuple avait trouv� refuge - un coup d��tat, un formatage de l�ann�e, une saisie du temps lui-m�me, transformant le cosmos organique en un univers r�gl� comme une montre. La mort du festival.
Ceux qui participent � l�insurrection notent invariablement son caract�re festif, m�me au beau milieu de la lutte arm�e, du danger et du risque. Le soul�vement est comme une saturnale d�tach�e de son intervalle intercalaire (ou qui a �t� forc�e de le faire) et qui est d�sormais libre de surgir n�importe o� et n�importe quand. Lib�r�e du temps et du lieu, elle flaire cependant la maturit� des �v�nements, elle est en r�sonance avec le genius loci ; la science de la psychotopologie indique les "flux de forces" et les "points de puissance" (pour emprunter des m�taphores occultistes) qui permettent de localiser la TAZ spatio-temporellement, ou du moins aident � d�finir sa relation au temps et � l�espace.
Les m�dias nous invitent � "venir c�l�brer les moments de notre vie" dans cette pseudo-unification de la marchandise et du spectacle, ce fameux non-�v�nement de la pure repr�sentation. En r�ponse � cette obsc�nit�, nous disposons, d�une part de l��ventail du refus (illustr� par les Situationnistes, John Zerzan, Bob Black et alii), d�autre part de l��mergence d�une culture de la f�te, � l��cart et m�me ignor�e des organisateurs auto-proclam�s de nos loisirs. "Se battre pour le droit � la f�te" n�est pas une parodie de la lutte radicale, mais une nouvelle manifestation de celle-ci, en accord avec une �poque qui offre la t�l� et les t�l�phones comme moyens "de tendre la main et de toucher" d�autres �tres humains, comme moyens d�"�tre L� !".
Pearl Andrews avait raison : le d�ner est d�j� "le germe d�une soci�t� nouvelle en formation dans la coquille de l�ancienne" (Pr�ambule IWW) [4]. Le "rassemblement tribal" des ann�es soixante, le conclave forestier d��co-saboteurs, le Beltane idyllique des n�o-pa�ens, les conf�rences anarchistes, les cercles gays... les f�tes des ann�es vingt � Harlem, les clubs, les banquets, les pique-niques libertaires du bon vieux temps - sont d�j�, d�une certaine mani�re, des "zones lib�r�es", des TAZs potentielles. Qu�elle soit accessible � quelques amis, comme le d�ner, ou � des milliers de c�l�brants, comme un Be-in, la f�te est toujours "ouverte" parce qu�elle n�est pas "ordonn�e" ; elle peut �tre planifi�e, mais si rien ne se passe, elle �choue. La spontan�it� est un �l�ment crucial.
L�essence de la f�te c�est le face-�-face : un groupe d�humains mettent en commun leurs efforts pour r�aliser leurs d�sirs mutuels - soit pour bien manger, trinquer, danser, converser - tous les arts de la vie, y compris le plaisir �rotique ; soit pour cr�er une oeuvre commune, ou rechercher la b�atitude m�me - bref, une "union des �go�stes" (comme l�a d�finie Stirner) sous sa forme la plus simple - ou encore, selon les termes de Kropotkine
, la pulsion biologique de base pour l�"entraide mutuelle". (Il faudrait aussi mentionner ici "l��conomie de l�exc�s" de Bataille et sa th�orie d�une culture de potlatch.)
- 3. Le concept de nomadisme psychique (ou, comme nous l�appelons par plaisanterie, "cosmopolitisme sans racine") est vital dans la formation de la TAZ. Certains aspects de ce ph�nom�ne ont �t� discut�s par Deleuze et Guattari dans Nomadology and the War Machine, par Lyotard dans Driftworks et par diff�rents auteurs dans le num�ro "Oasis" de la revue Semiotext(e). Nous pr�f�rons ici le terme de "nomadisme psychique" � ceux de "nomadisme urbain", de "nomadologie" ou de "driftwork" etc., dans le simple but de relier toutes ces notions en un seul ensemble flou � �tudier � la lumi�re de l��mergence de la TAZ.
"La mort de Dieu" et, d�une certaine fa�on, le d�-centrage du projet "Europ�en" tout entier, a ouvert une vision du monde post-id�ologique, multi-perspectives, capable de se d�placer "sans racine" de la philosophie au mythe tribal, des sciences naturelles au Tao�sme - capable de voir, pour la premi�re fois, comme � travers les yeux d�un insecte dor�, o� chaque facette refl�te un tout autre monde.
Mais cette vision a un prix : devoir habiter une �poque o� la vitesse et le "f�tichisme de la marchandise" ont cr�� une fausse unit� tyrannique qui tend � brouiller toute individualit� et toute diversit� culturelle, pour qu�"un endroit en vale un autre". Ce paradoxe cr�e des "gitans", des voyageurs psychiques pouss�s par le d�sir et la curiosit�, des errants � la loyaut� superficielle (en fait d�loyaux envers le "Projet Europ�en" qui a perdu son charme et sa vitalit�) ; d�tach�s de tout temps et tout lieu, � la recherche de la diversit� et de l�aventure... Cette description englobe non seulement toutes les classes d�artistes et d�intellectuels, mais aussi les travailleurs �migr�s, les r�fugi�s, les SDFs, les touristes, la culture des Rainbow Voyagers et du mobile-home, ou ceux qui "voyagent" � travers le Net et qui ne quittent peut-�tre jamais leur chambre (ou ceux qui, comme Thoreau, "ont beaucoup voyag� - en Concord" [5]) ; elle inclut finalement "tout le monde", nous tous, vivant avec nos autos, nos vacances, nos t�l�s, nos bouquins, nos films, nos t�l�phones, nos boulots et nos styles de vies qui changent, nos religions, nos r�gimes, etc.
Le nomadisme psychique en tant que tactique, ce que Deleuze et Guattari appelaient m�taphoriquement "la machine de guerre", d�place le paradoxe d�un mode passif � un mode actif, voire m�me "violent". Les r�les et l�agonie de Dieu sur son lit de mort durent depuis si longtemps - sous la forme du Capitalisme, du Fascisme et du Communisme par exemple - que les commandos post-bakounistes-post-nietzsch�ens et les apaches (les "ennemis" au sens litt�ral) du vieux Consensus doivent continuer � pratiquer massivement la "destruction cr�atrice". Ces nomades adeptes de la razzia, sont des corsaires, des virus ; ils ont � la fois un besoin et un d�sir de TAZs, de campements de tentes noires sous les �toiles du d�sert, d�interzones, d�oasis fortifi�es cach�es le long des routes secr�tes des caravanes, de pans de jungle "lib�r�s", de lieux o� l�on ne va pas, de march�s noirs et de bazars underground.
Ces nomades tracent leur route gr�ce � d��tranges �toiles qui pourraient �tre des amas lumineux de donn�es dans le Cyberspace ou peut-�tre des hallucinations. Prenez une carte du territoire, superposez le trac� des changements politiques, posez l�-dessus une carte du Net - et plus particuli�rement du contre-Net avec son emphase sur les flux d�information et les logistiques clandestines - et enfin, par-dessus, la carte � l��chelle 1:1 de l�imagination cr�atrice, de l�esth�tique et des valeurs. La grille ainsi obtenue prend vie, anim�e de tourbillons et d�afflux d��nergie, de coagulations de lumi�re, de passages secrets, de surprises.
4. Le Net et le Web
L�autre facteur contribuant � l��mergence de la TAZ est si vaste et si ambigu, qu�il n�cessite un chapitre � lui seul.
Nous avons parl� du Net, qui peut �tre d�fini comme la totalit� des transferts d�information et de communication. Certains de ces transferts sont privil�gi�s et limit�s � quelques �lites, ce qui donne au Net un aspect hi�rarchique. D�autres transactions sont ouvertes � tous, et le Net a aussi un aspect horizontal, non hi�rarchique. Les donn�es de L�Arm�e et de la S�curit� sont d�acc�s restreint, tout comme les informations bancaires, boursi�res et autres. Mais dans l�ensemble, le t�l�phone, le courrier, les bases de donn�es publiques etc. sont accessibles � tous. Ainsi � l�int�rieur m�me du Net �merge une sorte de contre-Net, que nous appellerons le Web (comme si le Net �tait un filet de p�che, et le Web des toiles d�araign�es tiss�es dans les interstices et les failles du Net). En g�n�ral nous utiliserons le terme Web pour d�signer la structure d��change d�information horizontale et ouverte, le r�seau non hi�rarchique ; et nous r�serverons le terme de contre-Net pour parler de l�usage clandestin, ill�gal et rebelle du Web, piratage de donn�es et autres formes de parasitage. Net, Web et contre-Net rel�vent du m�me mod�le global, ils se confondent en d�innombrables points. Les termes choisis ne visent pas � d�finir des zones particuli�res mais � sugg�rer des tendances.
(Digression : avant de condamner le Web ou le contre-Net pour son "parasitisme", qui ne constituera jamais une vraie force r�volutionnaire, demandez-vous ce que signifie la "production" � l��ge de la Simulation. Quelle est la "classe productive" ? Peut-�tre serez-vous forc�s d�admettre que ces termes ont perdu leur signification.Les r�ponses sont en tout cas si complexes, que la TAZ a tendance � les ignorer toutes pour ne retenir que ce qu�elle peut utiliser. "La Culture est notre Nature", et nous sommes les chasseurs/cueilleurs du monde de la TechnoCom.)
Les formes actuelles du Web non officiel, sont, on doit le supposer, encore assez primitives : fanzines marginaux, BBSs, logiciels pirates, hacking et piratage t�l�phonique, une certaine influence sur la presse et la radio, quasiment aucune sur les autres grands m�dias - pas de station-t�l�, pas de satellite, pas de c�ble ou de fibre optique etc. Pourtant le Net est en lui-m�me un nouveau mod�le de relations �volutives entre les sujets - les "utilisateurs" - et les objets - "les donn�es". De McLuhan � Virilio, on a explor� avec exhaustivit� la nature de ces relations. Cela prendrait des pages et des pages pour "d�montrer" ce qu�aujourd�hui "chacun sait". Au lieu de rem�cher tout cela, je pr�f�re me demander en quoi ces relations �volutives sugg�rent des modes d�impl�mentation pour la TAZ.
La TAZ occupe un lieu temporaire, mais actuel dans le temps et dans l�espace. Toutefois, elle doit �tre aussi clairement "localis�e" sur le Web, qui est d�une nature diff�rente, virtuel et non actuel, instantan� et non imm�diat. Le Web offre non seulement un support logistique � la TAZ, mais il lui permet �galement d�exister ; sommairement parlant, on peut dire que la TAZ "existe" aussi bien dans le "monde r�el" que dans l�"espace d�information". Le Web compresse le temps - les donn�es - en un "espace" infinit�simal. Nous avons remarqu� que le caract�re temporaire de la TAZ la prive des avantages de la libert�, laquelle conna�t la dur�e et la notion de lieu plus ou moins fixe. Mais le Web offre une sorte de substitut ; d�s son commencement, il peut "informer" la TAZ par des donn�es "subtilis�es" qui repr�sentent d�importante quantit�s de temps et d�espace compact�s.
Compte tenu de son �volution et de nos d�sirs de sensualit� et de "face-�-face", nous devons consid�rer le Web avant tout comme un support, un syst�me capable de v�hiculer de l�information d�une TAZ � l�autre, de la d�fendre en la rendant "invisible", voire de lui donnert de quoi mordre si n�cessaire. Mais plus encore, si la TAZ est un campement nomade, alors le Web est le pourvoyeur des chants �piques, des g�n�alogies et des l�gendes de la tribu ; il a en m�moire les routes secr�tes des caravanes et les chemins d�embuscade qui assurent la fluidit� de l��conomie tribale ; il contient m�me certaines des routes � suivre et certains r�ves qui seront v�cus comme autant de signes et d�augures.
L�existence du Web ne d�pend d�aucune technologie informatique. Le langage parl�, le courrier, les fanzines marginaux, les "liens t�l�phoniques" suffisent d�j� au d�veloppement d�un travail d�information en r�seau. La cl� n�est pas le niveau ou la nouveaut� technologique, mais l�ouverture et l�horizontalit� de la structure. N�anmoins le concept m�me du Net implique l�utilisation d�ordinateurs. Dans l�imaginaire de la science-fiction, le Net aspire � la condition de Cyberspace (comme dans Tron ou Le Neuromancien) et � la pseudo-t�l�pathie de la "r�alit� virtuelle". En bon fan du Cyberpunk, je suis convaincu que le Reality hacking [6]" jouera un r�le majeur dans la cr�ation des TAZs. Comme Gibson et Sterling, je ne pense pas que le Net officiel parviendra un jour � interrompre le Web ou le contre-Net. Le piratage de donn�es, les transmissions non autoris�es et le libre-flux de l�information ne peuvent �tre arr�t�s. (En fait la th�orie du chaos, telle que je la comprends, pr�dit l�impossibilit� de tout Syst�me de Contr�le universel.)
Ind�pendamment de toute sp�culation sur l�avenir, nous devons nous confronter � de s�rieuses questions concernant le Web et la technologie qu�il implique. La TAZ veut avant tout �viter la m�diation. Elle exp�rimente son existence dans l�imm�diat. L�essence m�me de l�affaire est "poitrine-contre-poitrine", comme disent les soufis, ou "face-�-face". Mais... MAIS : l�essence m�me du Web est la m�diation. Les machines sont nos ambassadeurs - la chair n�est plus de mise, sauf comme terminal, avec toutes les connotations sinistres du terme.
La TAZ pourrait peut-�tre trouver son propre espace en int�grant deux attitudes apparemment contradictoires � l��gard de la Haute Technologie et de son apoth�ose, le Net : (1) ce que nous pourrions appeler la position Fifth Estate/N�o-pal�olithique/Post-situ/ Ultra-Verte, qui se d�finit elle-m�me comme un argument luddite [7] contre la m�diation et contre le Net ; et (2) les utopistes Cyberpunk, les futuro-libertaires, les Reality Hackers et leurs alli�s, qui voient le Net comme une avanc�e dans l��volution et croient que tout �ventuel effet nuisible de la m�diation peut �tre d�pass� - du moins, une fois les moyens de production lib�r�s.
La TAZ est en accord avec les hackers puisqu�elle veut devenir - en partie - par le Net, et m�me par la m�diation du Net. Mais elle est �galement proche des Verts puisqu�elle entend pr�server une intense conscience du soi comme corps et n��prouve que r�vulsion pour la Cybergnose, cette tentative de transcendance du corps par l�instantan�it� et la simulation. La TAZ tend � voir cette dichotomie Techno/anti-Techno comme trompeuse, comme la plupart des dichotomies, o� les oppositions apparentes s�av�rent �tre des falsifications ou m�me des hallucinations s�mantiques. Ceci pour dire que la TAZ veut vivre dans ce monde, et non dans l�id�e de quelqu�autre monde visionnaire, n� d�une fausse unification (tout vert OU tout m�tal) qui n�est peut �tre qu�un autre r�ve jamais r�alis� (ou comme disait Alice : "Confiture hier, confiture demain, mais jamais confiture aujourd�hui.").
La TAZ est "utopique" dans le sens o� elle croit en une intensification du quotidien ou, comme auraient dit les Surr�alistes, une p�n�tration du Merveilleux dans la vie. Mais elle ne peut pas �tre utopique au vrai sens du mot, nulle part, ou en un lieu-sans-lieu. La TAZ est quelque part. Elle existe � l�intersection de nombreuses forces, comme quelque point de puissance pa�en � la jonction de myst�rieuses lignes de forces, visibles pour l�adepte dans des fragments apparemment disjoints de terrain, de paysage, des flux d�air et d�eau, des animaux. Aujourd�hui les lignes ne sont pas toutes grav�es dans le temps et l�espace. Certaines n�existent qu�� "l�int�rieur" du Web, bien qu�elles croisent aussi des lieux et des temps r�els. Certaines sont peut-�tre "non ordinaires", en ce sens qu�il n�existe aucune convention permettant de les quantifier. Il serait sans doute plus ais� de les �tudier � la lumi�re de la science du chaos qu�� celle de la sociologie, des statistiques, de l��conomie etc. Les mod�les de forces qui g�n�rent la TAZ ont quelque chose de commun avec ces "attracteurs �tranges" du chaos, qui existent, pour ainsi dire, entre les dimensions.
Par nature, la TAZ se saisit de tous les moyens disponibles pour se r�aliser - elle na�tra aussi bien dans une grotte que dans une Cit� de l�Espace L5 - mais par-dessus tout, elle vivra, maintenant, ou d�s que possible, sous quelque forme suspecte ou d�labr�e, spontan�ment, sans �gard pour l�id�ologie ou m�me l�anti-id�ologie. Elle utilisera l�ordinateur parce que l�ordinateur existe, mais elle se servira aussi de pouvoirs qui sont si �loign�s de l�ali�nation ou de la simulation qu�ils lui garantissent un certain pal�olitisme psychique, un esprit chamanique primordial qui "infectera" le Net lui-m�me (le vrai sens du Cyberpunk tel que je le comprends). Parce que la TAZ est une intensification, un surplus, un exc�s, un potlatch, la vie pass�e � vivre plut�t qu�� simplement survivre (ce shibboleth pleurnichant des ann�es quatre-vingt), elle ne peut �tre d�finie ni par la Technologie ni par l�anti-Technologie. Comme quiconque m�prise l�ordre �tabli, elle se contredit elle-m�me, parce qu�elle veut �tre, � tout prix, m�me au d�triment de la "perfection", de l�immobilit� du final.
Dans l��quation de Mandelbrot et sa traduction infographique, nous voyons - dans un univers fractal - des cartes qui sont contenues et en fait cach�s dans d�autres cartes, qui sont elles-m�mes cach�es dans des cartes, qui sont dans des cartes etc. jusqu�aux limites de la puissance de calcul. A quoi sert donc cette carte qui, dans un sens, est � l��chelle de la dimension fractale ? Que peut-on en faire, si ce n�est admirer son �l�gance psych�d�lique ?
Si nous devions imaginer une carte de l�information - une projection cartographique de la totalit� du Net - nous devrions y inclure les marques du chaos, celles qui sont d�j� visibles, par exemple, dans les op�rations de calcul parall�le complexe, les t�l�communications, les transferts d�"argent �lectronique", les virus, la gu�rilla du hacking etc.
La repr�sentation topographique de ces "zones" de chaos serait similaire � l��quation de Mandelbrot, contenues ou cach�es dans la carte comme les "p�ninsules" et qui semblent y "dispara�tre". Cette "�criture" - dont une partie se volatilise et une partie s�auto-efface - est le processus m�me qui compromet d�j� le Net ; incomplet, ultimement non contr�lable. Autrement dit, l��quation de Mandelbrot, ou quelque chose de semblable, pourrait s�av�rer utile au "complot" [8] pour l��mergence du contre-Net comme processus chaotique, pour une "�volution cr�atrice" selon le terme de Prigogine. A d�faut d�autre chose, l��quation de Mandelbrot est une m�taphore pour le "mapping" de l�interface de la TAZ et du Net comme disparition de l�information. Toute "catastrophe" � l�int�rieur du Net est un noeud de pouvoir pour le Web et le contre-Net. Le Net souffrira du chaos, tandis que le Web pourrait s�en nourrir.
Soit par le simple piratage de donn�es, soit par un d�veloppement plus complexe du rapport r�el au chaos, le hacker du Web, le cybern�ticien de la TAZ, trouveront le moyen de tirer avantage des perturbations, des ruptures ou des crashs du Net (histoire de produire de l�information � partir de "l�entropie"). En tant que bricoleur, n�crophage de fragments d�information, contrebandier, ma�tre-chanteur, peut-�tre m�me cyber-terroriste, le pirate de la TAZ oeuvrera � l��volution de connections fractales clandestines. Ces connections, et l�information diff�rente qui circule entre et parmi elles, formeront des "d�rivations de pouvoir" servant l��mergence de la TAZ elle-m�me - tout comme on doit voler de l��lectricit� au monopole de l��nergie pour �clairer une maison abandonn�e, occup�e par des squatters.
Le Web va donc parasiter le Net, afin de produire des situations favorables � la TAZ - mais nous pourrions �galement concevoir cette strat�gie comme une tentative de construction d�un Net alternatif, "libre", qui ne soit plus parasitaire et qui servira de base � une "nouvelle soci�t� �mergeant de la coquille de l�ancienne". Pratiquement, le Contre-Net et la TAZ peuvent �tre consid�r�s comme des fins en soi - mais, th�oriquement, ils peuvent aussi �tre per�us comme des formes de lutte pour une r�alit� diff�rente.
Ceci �tant dit, admettons que l�ordinateur suscite quelques inqui�tudes, quelques questions toujours sans r�ponse, en particulier en ce qui concerne l�Ordinateur Personnel [PC].
L�histoire des r�seaux informatiques, des BBSs et des diverses exp�rimentations de la d�mocratie �lectronique a �t�, jusqu�� maintenant, essentiellement celle du hobbisme. Bien des anarchistes et des libertaires ont une foi profonde dans le PC comme arme de lib�ration et d�auto-lib�ration - mais n�ont pas de gains r�els � montrer, pas de libert� palpable.
J��prouve peu d�int�r�t pour une hypoth�tique classe entrepreneuriale �mergente de traiteurs de textes-et-donn�es ind�pendants, bient�t capable de d�velopper une vaste industrie des chaumi�res ou de r�aliser � la pi�ce des boulots merdeux pour des corporations et des bureaucraties vari�es. Qui plus est, il n�est pas n�cessaire d��tre devin pour pr�dire que cette "classe" d�veloppera sa sous-classe - une sorte de lumpen yuppetariat : des femmes au foyer, par exemple, qui alimenteront leur famille avec des "revenus secondaires" en transformant leur foyer en atelier �lectronique, petites dictatures du Travail o� le "patron" est un r�seau informatique.
Je ne suis pas davantage impressionn� par le type d�information et de services propos�s par les r�seaux "radicaux" actuels. Il existe quelque part, nous dit-on, une "�conomie de l�information". Peut-�tre. Mais l�information �chang�e dans ces BBSs "alternatifs", semble se limiter � du techno-blabla. Est-ce une �conomie ? Ou plut�t un passe-temps pour enthousiastes ? D�accord, les PCs ont engendr� une autre "r�volution de l�imprimerie", d�accord, les r�seaux marginaux �voluent, d�accord, je peux d�sormais tenir six conversations t�l�phoniques en m�me temps ; mais quelle diff�rence cela fait-il dans ma vie de tous les jours ?
Franchement, j�avais d�j� acc�s � un tas de donn�es pour enrichir mes perceptions, que ce soit par les livres, les films, la t�l�, le th��tre, le t�l�phone, la Poste, des �tats de conscience alt�r�s etc. Ai-je vraiment besoin d�un PC pour en obtenir encore plus ? Vous m�offrez de l�information secr�te ? OK... c�est tentant, mais alors je demande des secrets merveilleux et pas simplement des num�ros rouges ou le trivial des politiciens et des flics. Je veux surtout que l�ordinateur m�offre des informations li�es aux biens v�ritables - aux "bonnes choses de la vie", comme le dit le Pr�ambule IWW. Et puisque j�accuse ici les hackers et les BBSers de rester dans un flou intellectuel, je dois moi-m�me descendre des nuages baroques e la Th�orie et de la Critique et expliquer ce que j�entends par "biens v�ritables".
Disons que pour des raisons � la fois politiques et personnelles, je d�sire une bonne nourriture, meilleure que celle que je peux obtenir du Capitalisme, non pollu�e, encore b�nie d�ar�mes forts et naturels. Et pour compliquer le jeu, imaginons que la nourriture que je d�sire ardemment soit ill�gale - par exemple du lait non pasteuris� ou encore ce fruit cubain exquis, le mamey, qui ne peut pas �tre import� frais aux �tats-Unis parce que sa graine est hallucinog�ne (du moins c�est ce qu�on m�a dit). Je ne suis pas fermier. Disons que je suis importateur de parfums et d�aphrodisiaques rares, et affinons le jeu en supposant que la plus grande partie de mon stock est �galement ill�gal. Ou disons que je veuille simplement �changer mes services en traitement de texte contre quelques navets organiques, mais que je refuse de faire le rapport de mes transactions au fisc (comme la loi m�y oblige, croyez-le ou non !). Ou encore que je souhaite rencontrer d�autres �tres humains pour des pratiques consensuelles, mais ill�gales, de plaisir mutuel (il y a eu quelques tentatives, mais tous les BBSs pornos durs ont �t� neutralis�s - � quoi sert un underground avec une s�curit� nulle ?). En bref, supposons que j�en ai plein le dos de la pure information, du fant�me dans la machine. Selon vous, les ordinateurs devraient d�j� �tre capables d�assouvir mes d�sirs de nourriture, de drogue, de sexe, d��vasion fiscale. Soit ! Mais alors pourquoi est-ce que �a ne se produit pas ?
La TAZ a �t�, est et sera, avec ou sans ordinateur. Mais le fait qu�elle atteigne son plein potentiel est moins une question de combustion spontan�e qu�un ph�nom�ne d�"Iles sur le Net". Le Net, ou plut�t le contre-Net, contient la promesse d�une TAZ int�grale, un plus qui augmentera son potentiel, un "saut quantique" (bizarre comme cette expression a fini par signifier un grand saut) dans la complexit� et le sens. La TAZ doit maintenant exister � l�int�rieur d�un monde d�espace pur, le monde des sens. Liminaire, �vanescente m�me, la TAZ doit combiner information et d�sir pour mener � bien son aventure (son "�-venir"), pour s�emplir jusqu�aux fronti�res de sa destin�e, se saturer de son propre devenir.
L�Ecole N�o-pal�olithique a peut-�tre raison lorsqu�elle affirme que toute forme d�ali�nation et de m�diation doit �tre d�truite ou abandonn�e avant que nos buts ne soient atteints - ou encore, il se peut que la v�ritable anarchie ne se r�alisera que dans l�Espace, comme l�affirment certains futuro-libertaires. Mais la TAZ ne se soucie gu�re du "a �t�" ou du "sera". Elle s�int�resse aux r�sultats - raids r�ussis sur la r�alit� consensuelle, �chapp�es vers une vie plus intense et plus abondante. Si l�ordinateur n�est pas utilisable pour ce projet, alors il devra �tre rejet�. Pourtant, mon intuition me dit que le contre-Net est d�j� en gestation, qu�il existe peut-�tre d�j� - mais je ne peux pas le prouver. J�ai fond� la th�orie de la TAZ en grande partie sur cette intuition. Bien s�r le Web implique aussi des r�seaux d��change non-informatis�s comme le samizdat, le march� noir etc. - mais le vrai potentiel de la mise en r�seau non hi�rarchique de l�information d�signe l�ordinateur comme l�outil par excellence. Maintenant j�attends que les hackers me prouvent que j�ai raison, que mon intuition est bonne. Alors o� sont mes navets ?
5. � Partis pour Croatan �
Nous n�avons aucune envie de d�finir la TAZ ou d��laborer des dogmes sur la mani�re dont elle doit �tre cr��e. Nous nous contentons de dire qu�elle a �t�, qu�elle sera et qu�elle est en devenir. Il serait alors plus int�ressant et plus utile d�examiner quelques TAZs pass�es et pr�sentes, et d�envisager ses manifestations futures ; en �voquant quelques prototypes, nous pourrions �tre � m�me d�appr�cier l��tendue possible de l�ensemble, et d�apercevoir �ventuellement un "arch�type". Abandonnant toute tentative d�encyclop�disme, nous adopterons une technique d��parpillement, une mosa�que d�aper�us, en commen�ant tout � fait arbitrairement avec le XVIe-XVIIe si�cle et la colonisation du Nouveau Monde.
L�ouverture du "nouveau" monde fut con�ue d�embl�e comme une op�ration occulte. Le mage John Dee, conseiller spirituel d�Elizabeth I, semble avoir invent� le concept d�"imp�rialisme magique", et avoir contamin� de fait une g�n�ration enti�re. Halkyut et Raleigh tomb�rent sous son charme, et Raleigh usa de ses contacts avec "l�Ecole de la Nuit" - une cabbale de penseurs avanc�s, d�aristocrates et d�adeptes - pour pousser la cause de l�exploration, de la colonisation et de la cartographie. La Temp�te de Shakespeare �tait une pi�ce de propagande pour la nouvelle id�ologie et la Colonie Roanoke fut sa premi�re vitrine exp�rimentale.
La vision alchimiste du Nouveau Monde associa celui-ci � la materia primera ou hyl�, � l�"�tat de Nature", � l�innocence et au tout-est-possible ("Virgin-ia"), un chaos que l�adepte transmuerait en "or", c�est-�-dire en perfection spirituelle aussi bien qu�en abondance mat�rielle.
Mais cette vision alchimiste rel�ve �galement d�une fascination actuelle pour l�originel, une sympathie rampante, un sentiment d�envie pour sa forme sans-forme, et qui prend pour cible le symbole de "l�Indien" : "L�Homme" � l��tat de nature, non corrompu par le "gouvernement". Caliban, l�Homme Sauvage, est comme un virus qui habite la machine m�me de l�Imp�rialisme Occulte. Les humains for�t/animaux sont investis d�embl�e du pouvoir magique du marginal, du m�pris� et de l�exclu. D�un c�t� Caliban est laid, et la Nature est une "�tendue sauvage hurlante". De l�autre, Caliban est noble et sans cha�nes et la Nature est un Eden. Cette fracture dans la conscience europ�enne pr�c�de la dichotomie Romantique/Classique ; elle s�est enracin�e dans la Haute Magie de la Renaissance. La d�couverte de l�Am�rique (l�Eldorado, la Fontaine de Jouvence) l�a cristallis�e, et elle a pris forme dans les sch�mas r�els de la colonisation.
� l��cole primaire on a appris aux Am�ricains que les premi�res colonies de Roanoke avaient �chou� ; les colons disparurent, ne laissant derri�re eux que ce message cryptique : "Partis pour Croatan". Des r�cits ult�rieurs d�"indiens-aux-yeux-gris" furent class�s l�gendes. Les textes laissent supposer que ce qui se passa v�ritablement, c�est que les indiens massacr�rent les colons sans d�fense. Pourtant "Croatan" n��tait pas un Eldorado, mais le nom d�une tribu voisine d�indiens amicaux. Apparemment la colonie fut simplement d�plac�e de la c�te vers le Grand Mar�cage Lugubre, et absorb�e par cette tribu. Les indiens-aux-yeux-gris �taient r�els - ils sont toujours l� et s�appellent toujours les Croatans.
Ainsi - la toute premi�re colonie du Nouveau Monde choisit de renoncer � son contrat avec Prospero (Dee/Raleigh/l�Empire) et de suivre Caliban chez l�Homme Sauvage. Ils d�sert�rent. Ils devinrent "Indiens", "s�indig�n�rent", ils pr�f�r�rent le chaos aux effroyables mis�res de la servitude, aux ploutocrates et intellectuels de Londres.
L� o� se trouvait jadis l�"�le de la Tortue", l�Am�rique venait au monde, et Croatan resta enfouie dans sa psych� collective. Par-del� la fronti�re, l��tat de nature (i.e. l�absence d��tat) pr�valut - et dans la conscience du colon, l�option de l��tendue sauvage �tait toujours latente, la tentation de laisser tomber l��glise, le travail de la ferme, l�instruction, les imp�ts - tous les fardeaux de la civilisation - et de "partir pour Croatan" d�une mani�re ou d�une autre. En outre, quand en Angleterre la r�volution fut trahie, tout d�abord par Cromwell, puis par la Restauration, des vagues de Protestants radicaux s�enfuirent ou furent d�port�s vers le Nouveau Monde (qui �tait devenu une prison, un lieu d�exil). Antinomiens, Familistes, Quakers fripons, Levellers, Diggers, Ranters furent alors l�ch�s dans l�ombre occulte de l��tendue sauvage et se pr�cipit�rent pour l�embrasser.
Anne Hutchinson et ses amis n��taient que les plus connus des Antinomiens (c�est-�-dire les plus �lev�s socialement) - ayant eu la mauvaise chance d��tre impliqu�s dans la politique de la Colonie de la Baie - mais il est clair qu�il y eut une aile beaucoup plus radicale du mouvement. Les incidents relat�s par Hawthorne dans The Maypole of Merry Mount sont rigoureusement historiques ; apparemment les extr�mistes avaient d�cid� d�un commun accord de renoncer au Christianisme et de se convertir au paganisme. S�ils �taient parvenus � s�unir avec leurs alli�s indiens, il en aurait r�sult� une religion syncr�tique Antinomienne/Celtique/Algonquine, une sorte de Santeria nord-am�ricaine du dix-septi�me si�cle.
Sous les administrations plus l�ches et plus corrompues des Cara�bes, o� les int�r�ts des rivaux europ�ens avaient laiss� de nombreuses �les d�sertes ou d�laiss�es, les sectaristes purent mieux prosp�rer. La Barbade et la Jama�que en particulier ont d� �tre peupl�es par de nombreux extr�mistes, et je crois que les influences des Levellers et des Ranters ont contribu� � l�"utopie" Boucani�re sur l��le de la Tortue. L�, pour la premi�re fois, gr�ce � ?xmelin, nous sommes en mesure d��tudier en profondeur une proto-TAZ du Nouveau Monde r�ussie. Fuyant les terribles "avantages" de l�Imp�rialisme comme l�esclavage, la servitude, le racisme et l�intol�rance, les tortures du travail forc� et la mort vivante dans les plantations, les Boucaniers adopt�rent le mode de vie indien, se mari�rent avec les Carib�ens, accept�rent les Noirs et les Espagnols comme �gaux, rejet�rent toute nationalit�, �lirent leurs capitaines d�mocratiquement, et retourn�rent � l�"�tat de Nature". Apr�s s��tre d�clar�s "en guerre avec le monde entier", ils partirent piller ; leurs contrats mutuels, appel�s "Articles", �taient si �galitaires que chaque membre recevait une part enti�re, et le capitaine pas plus d�une-un-quart ou une-et-demie. Le fouet et les punitions �taient interdits, les querelles �taient r�gl�es par vote ou par duel d�honneur.
Il est tout simplement erron� de la part de certains historiens de stigmatiser les pirates comme de simples brigands des mers ou m�me des proto-capitalistes. En un sens, c��taient des "bandits sociaux", bien que leurs communaut�s de base ne soient pas des soci�t�s paysannes traditionnelles, mais des "utopies" cr��es ex nihilo sur des terres inconnues, des enclaves de libert� totale occupant des espaces vides sur la carte. Apr�s la chute de l��le de la Tortue, l�id�al boucanier resta vivant pendant tout "l��ge d�Or" de la Piraterie (1660-1720 environ) et aboutit, par exemple, au peuplement de Belise qui avait �t� fond�e par les Boucaniers. Puis, quand la sc�ne se d�pla�a � Madagascar - une �le qui n�avait pas encore �t� annex�e par un pouvoir imp�rial et qui n��tait g�r�e que par un ensemble informel de rois natifs (des chefs) d�sireux de s�allier aux pirates - l�Utopie Pirate atteignit sa plus haute forme.
Le r�cit que fait Defoe du Capitaine Misson et de la fondation de Libertalia, est peut-�tre - comme le disent certains historiens - un canular litt�raire destin� � faire la propagande des th�ories radicales Whig (les lib�raux anglais), mais il �tait imbriqu� dans L�Histoire g�n�rale des plus fameux Pyrates (1724-1728), qui est en grande partie toujours consid�r�e comme v�ridique et pr�cise. En outre, l�histoire du Capitaine Misson ne fut pas critiqu�e � la parution du livre, alors que beaucoup d�anciens membres des �quipages de Madagascar �taient encore vivants. Il semble que ceux-ci y aient cru, sans aucun doute parce qu�ils avaient connu des enclaves pirates tr�s semblables � Libertalia. Une fois de plus, des esclaves lib�r�s, des natifs, et m�me des ennemis traditionnels comme les Portugais, avaient �t� invit�s � s�unir en toute �galit�. (Lib�rer les bateaux d�esclaves �tait une pr�occupation majeure.) La terre �tait g�r�e en commun, les repr�sentants �lus pour de courtes dur�es, le butin partag� ; la doctrine de la libert� �tait pr�ch�e bien plus radicalement que celle du Sens Commun.
Libertalia esp�ra durer, et Misson mourut en la d�fendant [9]. Mais la plupart des utopies pirates �taient faites pour �tre temporaires ; en fait les vraies "r�publiques" corsaires �taient leurs vaisseaux voguant sous la loi des Articles. Les enclaves terrestres n�avaient pas de loi du tout. Exemple classique, Nassau aux Bahamas, un village baln�aire de cabanes et de tentes, d�di� au vin, aux femmes (et probablement aux gar�ons aussi, si l�on en juge par ce qu��crit Birge dans Sodomie et Piraterie), aux chansons (les pirates �taient tr�s amateurs de musique et avaient l�habitude de louer des groupes de musiciens pour des croisi�res enti�res), et aux pires exc�s ; il disparut en l�espace d�une nuit lorsque la flotte britannique apparut dans la Baie. Barbe Noire et "Calico Jack" Rackham et sa bande de femmes-pirates partirent vers des rivages plus sauvages et de pires destins, tandis que d�autres accept�rent le Pardon et se r�form�rent. Mais la tradition des Boucaniers subsista � Madagascar, o� les enfants sang-m�l�s des pirates constitu�rent leurs propres royaumes, et dans les Cara�bes, o� les esclaves en fuite et les groupes mixtes noir/blanc/rouge prosp�r�rent dans les montagnes et l�arri�re-pays, sous le nom de "Maroons". Quand Zora Neale Hurston visita la Jama�que dans les ann�es vingt (voir son livre Dis � mon cheval, la communaut� maroon avait gard� un certain degr� d�autonomie et quelques vieux usages populaires. Les Maroons du Surinam quant � eux, pratiquent encore le "paganisme" africain.
Au cours du dix-huiti�me si�cle, l�Am�rique du Nord produisit �galement quelques "communaut�s tri-raciales isol�es", en marge de la soci�t�. (Ce terme "clinique" fut invent� par le Mouvement Eug�niste, qui r�alisa les premi�res �tudes scientifiques sur ces communaut�s. Malheureusement ladite "science" ne fit que servir d�alibi � la haine des pauvres et des "b�tards", et la "solution au probl�me" fut g�n�ralement la st�rilisation forc�e.) Les noyaux �tait toujours constitu�s d�esclaves et de paysans en fuite, de "criminels" (c�est-�-dire les plus pauvres), de "prostitu�es" (c�est-�-dire les femmes blanches mari�es � des non blancs), et de membres des diff�rentes tribus natives. Parfois, dans certains cas, comme chez les Seminoles et les Cherokees, la structure tribale traditionnelle absorba les nouveaux arrivants ; en d�autres cas, de nouvelles tribus �taient constitu�es. Ainsi les Maroons du Grand Marais Lugubre, qui v�curent pendant les dix-huiti�me et dix-neuvi�me si�cles adoptaient les esclaves �vad�s et fonctionnaient comme des �tapes sur l�Underground Railway (les circuits d��vasion des esclaves), servant de centre religieux et id�ologique pour les rebelles. La religion �tait le HooDoo, un m�lange d��l�ments africains, indig�nes et chr�tiens, et selon l�historien H. Leaming-Bey, les a�n�s de la foi et les chefs Maroons du Grand Marais �taient connus comme "The Seven Finger High Glister".
Les Ramapaughs du nord du New Jersey (incorrectement connus sous le nom de "Jackson Whites") ont, eux aussi, une g�n�alogie romantique et arch�typique : esclaves lib�r�s des soldats hollandais, clans divers du Delaware et de l�Algonquin, habituelles "prostitu�es", "Hessiens" (une appellation pour les mercenaires britaniques �gar�s, les d�serteurs Loyalistes etc.), et bandes locales de bandits sociaux comme celle de Claudius Smith.
Certains groupes se r�clament d�une origine africano-islamique : les Moors du Delaware et les Ben Ishmael, qui �migr�rent du Kentucky en Ohio au milieu du dix-huiti�me si�cle. Les Ishmaels pratiquaient la polygamie, ne buvaient jamais d�alcool, gagnaient leur vie comme m�nestrels, se mariaient avec des indiens et adoptaient leurs coutumes et ils �taient si enclins au nomadisme qu�ils mettaient des roues � leurs maisons. Leur migration annuelle passait par des villes fronti�res nomm�es Mecca ou encore Medina. Au dix-neuvi�me si�cle certains d�entre eux �pous�rent les id�aux anarchistes et furent la cible des Eug�nistes lors d�un pogrom particuli�rement pervers de sauvetage-par-extermination. Quelques-unes des toutes premi�res lois eug�nistes furent pass�es en leur honneur. Ils "disparurent" en tant que tribu dans les ann�es vingt, mais all�rent probablement gonfler les rangs des premi�res sectes "Islamistes Noires" et du "Moorish Science Temple".
J�ai moi-m�me grandi avec les l�gendes des "Kallikaks" du New Jersey Pine Barrens (et bien s�r avec Lovecraft, un raciste fanatique, fascin� par les communaut�s isol�es). Ces l�gendes s�av�rent �tre la m�moire populaire des calomnies eug�nistes ; depuis leur quartier g�n�ral de Vineland (New Jersey), ils ont entrepris les "r�formes" habituelles contre "le m�lange des g�nes" et "la faiblesse d�esprit" dans les Barrens (en publiant entre autres des photographies des Kallikaks, grossi�rement et visiblement retouch�es o� ils ressemblaient � des monstres d�g�n�r�s).
Les "communaut�s isol�es" - du moins celles qui ont pr�serv� leur identit� jusqu�au vingti�me si�cle - refusent constamment d��tre absorb�es par la culture dominante ou par la "sous-culture" noire, au sein de laquelle les sociologues modernes pr�f�rent les ranger. Dans les ann�es soixante-dix, inspir�s par la renaissance des Natifs Am�ricains, un certain nombre de groupes - parmi lesquels les Moors et les Ramapaughs - s�adress�rent au Bureau des Affaires Indiennes (BIA) pour �tre reconnus comme tribus indiennes. Ils re�urent le soutien des activistes indig�nes mais se virent refuser la reconnaissance officielle. Apr�s tout, s�ils avaient obtenu gain de cause, leur victoire aurait pu �tablir un pr�c�dent dangereux pour les marginaux de toutes sortes, des "Peyotistes blancs" et autres Hippies aux nationalistes noirs, ariens, anarchistes et libertaires - une "r�serve" pour tout le monde et pour n�importe qui ! Le "Projet Europ�en" ne peut pas reconna�tre l�existence de l�Homme Sauvage - le chaos vert reste une trop grande menace pour le r�ve imp�rial d�ordre.
Les Moors et les Ramapaughs rejet�rent essentiellement l�explication "diachronique" ou historique de leur origine au profit d�une identit� "synchronique" fond�e sur le "mythe" de l�adoption indienne. Autrement dit, ils s�auto-proclam�rent "Indiens