Un journal purement révolutionnaire  
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  Post� le mardi 28 juin 2005 @ 16:43:04 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Révolution(-naires)Edition traduite du russe
Leipzig
Wolfgang Gerhard
Librairie centrale pour les pays slaves
1862




Me voil� libre, enfin, apr�s huit ans d'emprisonnement dans diff�rentes forteresses et quatre ans d'exil en Sib�rie. L'�ge m'est venu, ma sant� s'est d�labr�e, j'ai perdu cette �lasticit� des membres qui donne � l'heureuse jeunesse une force invincible. Mais j'ai gard� le courage de la fi�re pens�e et mon coeur, ma volont�, mon �me sont rest�es fid�les � mes amis et � la grande cause de l'humanit�. Plus tard je raconterai dans de courts m�moires ma vie pass�e, la part que j'ai prise aux �v�nements de 1848 et 1849, mon arrestation, mon emprisonnement, mon exil et enfin ma lib�ration. Maintenant je viens � vous, mes vieux et fid�les fr�res, et vous mes jeunes amis, qui partagez avec nous nos croyances et nos aspirations, en vous priant : recevez-moi de nouveau parmi vous et permettez-moi de d�vouer avec vous le reste de ma vie � combattre pour la libert� des Russes, des Polonais et de toutes les nations slaves.

Ce n'est pas en vain que nous avons v�cu pendant les treize derni�res ann�es, depuis la catastrophe de 1848 et 1849. Le monde s'est repos�, a regagn� la conscience de soi-m�me, et repris des forces pour rentrer dans la voie de l'avenir. L'Italie, que nous aimons tous, est ressuscit�e, l'�difice de la monarchie habsbourg-lorraine est �branl�e � cette lourde pierre qui p�se sur la poitrine des peuples qui reviennent � la vie, � et menace ruine, sous les coups des Italiens, des Madjars et des Slaves. Semblable � l'Autriche, nous voyons, tremblant sur ses fondements et pr�t � tomber � son ennemi d'autrefois et maintenant son unique alli� � son camarade d'�ge, de craintes et de douleur : l'empire ottoman, qui n'est pas moins barbare qu'elle, mais peut-�tre plus honn�te � et des ruines de ces deux empires na�tront, pour une vie nouvelle, une large libert� � les �lus de la nouvelle civilisation : les Italiens, les Grecs, les Roumains, les Madjars et la grande nation slave r�unie par les liens d'une fraternit� commune. Maintenant la Pologne rena�t. La Russie aussi ressuscite.

Oui, nous vivons une grande �poque. Un nouvel esprit semble avoir souffl� sur les nations endormies, il appelle les peuples vivants � l'action et creuse une tombe aux mourants. Je sentais en moi de la vie, et j'ai fui de la Sib�rie. Que ferai-je maintenant ? Que devons-nous entreprendre ?

Chaque homme a un champ d'action naturel, c'est sa patrie. Agir loin d'elle est un triste destin. Moi, j'en ai fait l'exp�rience pendant les ann�es de r�volution � je n'ai pu prendre racine ni en France ni en Allemagne. Or donc, gardant la br�lante sympathie de ma jeunesse pour le mouvement progressif du monde entier, je dois � pour ne pas d�penser en vain le reste de ma vie, � limiter mon action directe � la russie, la Pologne et les Slaves. Ces trois nations sont indivisibles dans mon amour et ma croyance.

La Russie, tout le monde le sait, � est � la veille de graves r�volutions. La malheureuse � et heureuse en m�me temps � guerre de Crim�e termin�e, � un air de printemps s'est r�pandu sur ses plaines glaciales et a m�me atteint les plus lointains confins de la Sib�rie. La glace s'est fondue, la Russie a pu respirer apr�s les trente ann�es du r�gne de Nicolas. Elle a proclam� avec toute l'�nergie de la jeunesse combien une r�g�n�ration �tait indispensable. C'�tait un beau moment � tout respirait une vie nouvelle, tous avaient secou� leur torpeur � on n'avait m�me pas de haine pour le pass�, on ne regardait que l'avenir, on croyait, on aimait. Mais � h�las ! � de tels moments fuient bien vite. Des sentiments, il faut passer � l'action. Que faire ? O� aller ? Que d�sirer, demander ? Mille questions surgirent, et chaque question avait mille nuances. Si la parole �tait baillonn�e sous le r�gne de Nicolas, on ne m�ditait pas moins, et la pens�e forte, fortifi�e dans une solitude muette, arm�e de la science vivante, d'une �loquence fougueuse et � demi libre, entra en lice. Comme cela arrive toujours, les opinions �taient partag�es : tout le monde �tait d'accord qu'il �tait impossible de rester sous l'ancien r�gime, la triste fin du r�gne de Nicolas avait d�montr� toute la fausset� de son syst�me � il avait conduit la Russie au bord de l'ab�me.

Mais il fallait rendre � la Russie sa force et sa gloire. (lacune) imp�riale, la fiert� nationale le demandait � grands cris.

Mais quels �taient les moyens pour atteindre ce but ? Cette question clairement pos�e, l'opinion publique, jusqu'alors partag�e en une grande quantit� de nuances, forma deux partis principaux, enti�rement oppos�s l'un � l'autre : le parti de la r�forme et le parti d'une r�volution radicale.

Le premier ne voulait pas toucher aux fondements de l'empire ; il croyait qu'il suffisait d'entreprendre des r�formes � assez consid�rables du reste � dans l'administration, les finances, l'arm�e, la justice, l'instruction publique, pour rendre ses forces � l'Etat chancelant sur ses bases. Ce parti avait oubli� une seule chose : nos institutions, notre code contiennent tant de r�gles d'or, de sentences sages et humaines, qui feraient honneur � tout philosophe ou philanthrope � mais tout cela n'est qu'une lettre morte, parce que la Russie officielle, cr��e par Pierre Ier, o� il n'y a rien de naturel, o� personne n'a ni un champ de mouvement ind�pendant, ni de libre action, o� la vie int�rieure et les int�r�ts de la nation sont sacrifi�s au profit de la force ext�rieure, ne peut admettre l'application de ces lois.

Ils ont oubli� que le principal vice de notre gouvernement, vice qui le ronge et lui creuse l'ab�me, c'est l'absence totale de la v�rit�, c'est le mensonge qui est partout et en toute chose, et ils ne pensent pas qu'un mensonge si g�n�ral et radical ne peut pas exister seulement � la surface, mais doit avoir pouss� ses racines dans le fonds m�me, dans l'origine du syst�me gouvernemental.

Il ne leur vient pas � l'esprit que la v�rit� et la sinc�rit� sont impossibles l� o� il n'y a point de vie ; que les forces vitales de la Russie, ruin�es par les r�formes violentes de Pierre Ier, n'ont jamais soutenu l'�difice qu'il avait construit. Pendant plus de trois demi-si�cles, le peuple russe a port� sur ses larges �paules le gouvernement de St. Petersbourg, si difforme et construit � la h�te ; il semblait pr�voir que ce gouvernement le rallierait � l'Europe et s'�croulerait pour lui faire place ; il lui a sacrifi� ses plus belles forces, mais il ne l'a jamais aim�, en a beaucoup souffert, le ha�ssait, et maintenant que ce r�gime est pr�t � crouler, ce n'est pas du peuple qu'il doit attendre du secours.

Ce dernier le renversera pour pouvoir respirer et �tre en �tat de se mouvoir librement.

Nos r�formistes n'ont pas compris qu'aussit�t apr�s la catastrophe de la Crim�e et la mort de Nicolas, l'heure du r�gime de Pierre avait sonn�.

La Russie, ce colosse aux pieds d'argile, doit crouler, disent les ennemis de la Russie, pleins de joie. Oui, elle s'�croulera, mais ne vous r�jouissez pas trop t�t. La ruine de cet empire ne ressemblera aucunement � celle de l'Autriche et de la Turquie, qui se pr�pare aussi. Rien ne restera apr�s eux, sinon des nationalit�s h�t�rog�nes, qui rejetteront ces deux noms avec haine et m�pris; mais des ruines de l'empire russe sortira le peuple russe. Otez � la Russie la Pologne, la Lithuanie, la Russie Blanche, la Petite-Russie ; arrachez-lui la Finlande, les provinces de la Baltique, la G�orgie, tout le Caucase, il vous restera encore le peuple grand russienfort de quarante millions, un peuple plein de force, de sagacit�, de talents, presqu'intact, non affaibli par l'histoire et qui, on peut le dire, n'a fait jusqu'� pr�sent que se pr�parer � une vie historique. Tout son pass� en porte la preuve. M�, peut-�tre, par le pressentiment d'un grand destin, il a gard� son int�grit�, ses institutions sociales et �conomiques, purement slaves, et les a d�fendues contre des impulsions et des influences venant tant de l'ext�rieur que de l'int�rieur.

Depuis la fondation de l'empire moscovite jusqu'� nos jours, il n'y a eu pour ainsi dire qu'une vie politique ext�rieure. Quoique sa vie int�rieure f�t bien lourde � supporter, quoique ruin� et esclave, le peuple aimait l'int�grit�, la force, la grandeur de la Russie, et �tait pr�t � lui faire toutes sortes de sacrifices. C'est de cette mani�re que se d�veloppait dans le peuple russe le sentiment politique et le patriotisme sans ostentation mais r�el. Lui seul, entre tous les peuples slaves, sut garder son int�grit�, ne fut pas englouti par l'Europe, et prouva sa force.

Suivant avec patience et ob�issance les drapeaux de l'Empereur contre les ennemis ext�rieurs de la Russie, dans l'int�rieur, il d�fendait sa foi et son origine. Il a prouv� � tout le monde que sa patience et son ob�issance ont leurs limites, qu'il sait d�fendre ses croyances et que la volont� du Czar n'est pas une loi sans appel pour lui. Cette r�sistance s'est personnifi�e en un seul mot : le Raskol.De prime abord ce n'�tait qu'une protestation purement religieuse contre un acte arbitraire, religieux, l'amalgamation des deux pouvoirs spirituel et temporel, et la protection des Czars, qui voulaient �tre la t�te de l'�glise. Dans la suite � et cela se fit bient�t � il prit un caract�re politique et social. Il fut l'expression de la scission de la Russie en officielleet populaire.Le r�gime et la soci�t� que Pierre Ier avait fond�s, n'avaient rien qui fut sympathique au peuple, tout lui �tait �tranger : lois, classes, institutions, moeurs, coutumes, langue, religion, le Czar lui-m�me, qui s'�tait donn� le titre d'Empereur, et que le peuple par contre nommait serviteur de l'Ant�christ, mais qui, dans cette m�me scission, lui servait de symbole d'une Russie une et indivisible.

Il sacrifiait au Czar ses services, son argent, son sang et sa sueur, mais sa vie int�rieure, ses croyances sociales, il les porta au Raskol. Ce fut en vain que tous les Czars, depuis Alexis Micha�lovitche jusqu'� Alexandre II, lutt�rent contre ce dernier ; ce fut en vain qu'ils essay�rent de le noyer dans le sang des martyrs. Plus les pers�cutions �taient terribles, plus le Raskol gagnait en forces. Il d�borda en Russie, semblable aux vagues d'une grande mer. Nicolas m�me dut convenir, � la fin de son long r�gne, qu'il lui manquait des forces pour le combattre.

C'est dans le Raskol que continua et se conserva pour le peuple l'histoire de la Russie populaire que Pierre avait interrompue. C'est en lui qu'il trouve ses martyrs, ses saints h�ros, ses croyances intimes et ses esp�rances ; en lui sont ses consolations proph�tiques. Par lui, le peuple a re�u son �ducation sociale, une organisation politique, secr�te mais d'autant plus puissante, c'est lui qui a soud� sa force. Le Raskol fera flotter le drapeau de la libert� pour sauver la Russie.

�Le temps n'est plus loin !� disent les Raskolniks. C'est du Czar que le peuple attend maintenant sa libert�, � et malheur au Czar, malheur � la noblesse, aux monopolistes, aux officiers, aux employ�s, aux pr�tres imp�riaux, � toute la Russie imp�riale, si on ne donne imm�diatement au peuple une libert� compl�te avec pleine et enti�re possession de la gl�be !

Un oukase du Czar, qui n'�tait que la cons�quence in�vitable des circonstances qui l'avaient pr�c�d�, a appel� le peuple � prendre part � la vie politique, � l'histoire de la Russie. Qu'on fasse tout ce qu'on voudra, qu'on essaie de lui barrer le chemin par des obstacles doctrinaires ou par la violence, lui, il ne r�trogradera plus. Il est impossible, du reste, de se passer de lui. Les colonnes allemandes qui soutenaient l'empire fond� par Pierre sont pourries, le knout aussi a perdu sa force; M�me le r�gime de Nicolas a cess� d'�tre. Tout est en d�sarroi, les finances, l'arm�e, l'administration, et ce qui est le plus triste, le gouvernement manque de sens commun, de volont�, de foi en lui-m�me. Personne ne le respecte. Comme tout ce qui est faible, il est en m�me temps doux et cruel, mais on ne l'aime pas pour sa douceur, ni ne craint sa cruaut�. Il se f�che, menace, bannit en Sib�rie, mitraille le peuple, mais on se moque de lui. Il se tourne enfin lui-m�me en d�rision, tombant � tout moment dans des contradictions, ordonnant aujourd'hui la m�me chose pour laquelle il punissait hier, de mani�re qu'on ne sait plus � quoi s'en tenir. L'anarchie, la m�fiance de soi-m�me et des autres r�gnent dans toutes les classes de la soci�t�, dans tous les pouvoirs du monde officiel. On convient qu'on n'a ni la force ni le droit d'exister, on doute du lendemain et le craint, partout on voit un d�sordre affreux dans les intentions, les paroles et les actions, en un mot, une d�sorganisation compl�te, l'indice d'une ruine in�vitable. L'ancien monde imp�rial croule et avec lui la Russie imp�riale, la noblesse, les tchinovniks, l'arm�e imp�riale, le cabaret, la prison et l'�glise imp�riale ; ou � dans le sens de Nicolas � la nationalit�, l'autocratie et l'orthodoxie � tous les avortons d'une alliance monstrueuse de la barbarie tatare et de la science politique allemande, sont condamn�s � une fin prochaine et in�vitable. Et que restera-t-il ? � Le peuple seul.

Au commencement du r�gne actuel, le gouvernement voulait s'appuyer seulement sur les tchinovniks; voulait, aid� par eux, introduire les r�formes qui lui semblaient indispensables. Toute la Russie jeta un cri de col�re. On hait les tchinovniks encore plus que la noblesse ; ils ne sont rien autre que ces m�mes nobles, mais au service de l'Etat, c'est-�-dire sous leur plus repoussant aspect. Le tchinovnik, c'est le b�ton des Czars, avec lequel ils ont frapp� le peuple pendant deux si�cles, c'est cette longue main qui l'a pill� et ruin� : � quiconque conna�t la Russie sait qu'un tchinovnik int�gre, populaire, soignant les int�r�ts de l'empire est une exception, une faute de logique, un non-sens contre la routine officielle... qui conduit n�cessairement au vol et � la fourberie, et qu'un tel non-sens ne pouvait et ne peut exister longtemps. Partout la bureaucratie tue et ne vivifie pas le gouvernement. Mais, en Russie, elle a tout corrompu � et il n'y a pas de salut � en esp�rer ! Petersbourg seul a pu avoir une id�e si folle � d'autant plus folle que le tchernovnik d'aujourd'hui est loin d'�tre un fid�le serviteur de l'Empereur autocrate !

Il a perdu la foi en lui, ne se fie plus � sa force, cherche un plus ferme appui dans l'opinion publique qu'il flatte au d�triment du pouvoir imp�rial, pour se sauver lui-m�me.

Enfin les deux tiers des tchinovniks sont des nobles � de vieille souche ou non, peu importe, car ils ont tous les m�mes privil�ges. Tous ceux qui ont du pouvoir ou de l'influence appartiennent � la noblesse. Est-il donc possible que, dans les questions soulev�es maintenant par le gouvernement, questions qui concernent l'affranchissement des serfs et l'abrogation du pouvoir des seigneurs, le noble-tchinovnikagisse contre lui-m�me, c'est-�-dire contre le noble-seigneur de village.La vertu romaine n'est pas commune chez nous, le sacrifice de ses propres int�r�ts est un mot vide de sens pour un homme officiel, et la crainte n'a plus d'action sous le Czar actuel. Nous avons vu qu'� l'exception de quelques exemples respectables et dignes, la grande majorit� des nobles-tchinovniks, les ministres, les grands seigneurs, les gouverneurs, � toute cette haute vol�e des bureaucrates, et avec elle toute la gueusaille des tchinovniks, ont pris parti contre le Czar et pour les propri�taires. Il n'y a qu'un moyen pour mettre le monde officiel � la raison, c'est une autre crainte � la crainte du peuple. Mais l'Empereur lui-m�me se sent, � ce qu'il para�t, mal � l'aide en face de cette crainte et, ayant perdu l'espoir de se sauver par les tchinovniks, il cherche maintenant son salut dans la noblesse.

Oui, l'�tat des choses est chang�. Du temps de Rostovtzow, de Milioutine on mena�ait la noblesse au nom du peuple ; maintenant on a trouv� en elle des vertus fabuleuses et l'on nomme les nobles les fils a�n�s de la Russie, les soutiens du tr�ne, les ornements de la patrie. On d�couvrira sans doute bient�t qu'ils �taient les bienfaiteurs de leurs serfs et que le peuple, qui les adore, ne veut point d'affranchissement. A en croire les discours que le gouverneur-g�n�ral de St. Petersbourg a r�cemment prononc�s, c'est dans les mains de la noblesse qu'on a d�pos� le destin futur et la nouvelle organisation de la Russie.

Les assembl�es de la noblesse dans les gouvernements ont re�u la mission de discuter les r�formes financiaires, judiciaires, administratives et finiront peut-�tre par octroyer une constitution nobiliaire.

Qu'est-ce que la noblesse russe ?

En premier lieu ce sont les descendants des boyards moscovites, des grad�s militaires, que le czar Ivan Wassili�vitche punissait de mort et que pendait le h�ros populaire Stenka Rasine parce qu'ils opprimaient et pillaient le peuple. Puis les descendants de ces aristocrates, qui avaient perdu tout sentiment de leur propre dignit�, � qui, quand ils �crivaient des placets aux Czars, se nommaient leurs esclaves et ne signaient pas de leur nom mais de diminutifs d'abjection comme �Vanka� ou bien �Kondrachka�, que les Czars battaient et faisaient battre tant et aussi souvent que bon leur semblait. C'est cette caste stationnaire, sans sens commun, depuis longtemps pourrie, � charge et nuisible � l'Etat, que Pierre Ier brisa en en faisant une caste d'employ�s et de militaires, mais � laquelle il donna, pour la d�dommager, la moiti� de la population rurale comme esclave. Cette caste abjecte et voleuse qui, depuis Pierre jusqu'� nos jours, encombrait, sous le nom de tchinovniks et d'officiers, les r�giments et les chancelleries, et, remplissant sans honte ses poches perc�es, servait, pendant un si�cle et demi, d'arme �hont�e et cruelle au plus vil despotisme, qui, pillant, tyrannisant violentant, exilant en Sib�rie, �changeant, vendant, perdant au jeu ses serfs, ruinant le peuple, n'a pas m�me su se pr�server d'une ruine totale. C'est cette classe criminelle, qui, de nos temps, et guid� par Nicolas, a, sous le nom de tchinovniks, conduit la Russie au bord du pr�cipice et est devenue, comme caste de seigneurs-propri�taires, un objet de m�pris et de haine pour tout ce qu'il y a en Russie de gens d'esprit et d'avenir.

Il n'y a pas � douter qu'il y a eu et qu'il y a parmi les nobles des personnes qui, par leur esprit, leur �ducation, la noblesse de leur caract�re et la puret� de leurs intentions, ont m�rit� et m�ritent le respect, mais ce n'�tait et ce n'est qu'une exception et jamais l'expression d'une caste. Au contraire ils marchaient, vivaient et agissaient en opposition avec les habitudes et les int�r�ts de la caste � laquelle ils appartenaient par leur naissance. Le contact de la noblesse avec la civilisation occidentale eut deux r�sultats oppos�s l'un � l'autre. Sur la majorit�, il eut une influence corruptrice : lui ayant donn� de nouvelles habitudes, de nouveaux go�ts, la connaissance de la vie ext�rieure europ�enne, il ne put changer son �me de boyard tatare, ni la pente de son esprit esclave et despotique en m�me temps. L'ayant s�par�e du peuple, il eut pour r�sultat qu'elle m�prisa le peuple et en devint l'ennemi. Mais il agit tout diff�remment sur la minorit� de cette m�me noblesse russe, minorit� presque infime et compos�e de quelques dizaines d'�lus. Il �veilla en eux une nouvelle vie intellectuelle, l'amour de l'humanit�, alluma le feu sacr� des nobles �lans, cr�a un monde id�al, un monde bien beau, mais sans forces et incapable de r�alisation ; sans force parce que s'�tant form� sous l'influence de l'Occident seul, en dehors de la v�ritable vue russe, il n'avait rien de commun avec elle, aucun champ d'action possible. Mais, plac� dans des conditions si d�favorables, ce monde ne s'�croula pas ; il prit au contraire un d�veloppement rapide, en m�me temps que notre litt�rature m�rissait et que nos universit�s se fondaient ; ce fut, parmi ces derni�res, l'universit� de Moscou qui revendiqua, si je peux m'exprimer ainsi, le privil�ge exclusif de sauvegarder et de r�pandre le feu sacr� parmi les fils encore purs d'une noblesse sauvage et corrompue.

Sous Alexandre Ier, les nobles id�alistes ne se comptaient plus par dizaines mais par centaines. Par l'�chauffour�e de d�cembre 1825, il prouv�rent la puret�, la noblesse de leurs desseins, mais aussi toute leur impuissance. Il y avait parmi eux des hommes d'un g�nie incontestable ; Pestel, par exemple, qui entrevit le premier la n�cessit� d'une revolution sociale et �conomique en Russie, qui pressentit la dissolution de l'empire russe et une conf�d�ration libre des nations slaves ; � il a tout pr�dit, mais ne put rien faire, car il agissait en gentilhomme, et cela en Russie, o� la majorit� de la noblesse, pour des p�ch�s anciens et r�cents, est pr�destin�e � une fin in�vitable et o� la minorit� devra se fusionner avec le peuple, se perdre dans ses rangs, pour vivre et agir avec lui, ou bien se condamner � une inactivit� honteuse et �tre responsable des p�ch�s de la majorit�.

Ce ne sont plus des centaines, ce sont des milliers de nobles, tout ce qu'il y a parmi eux d'hommes nobles par le coeur et la pens�e, qui demandent l'abolition de la caste nobiliaire. Si la majorit� avait plus d'esprit et de tact, elle comprendrait que la force ne repose plus dans le Czar mais dans le peuple, que celui-ci ne pactisera jamais avec la noblesse, qu'en lui la haine contre elle va de pair avec l'amour de la libert�, de la gl�be et que la noblesse n'a, dans les tourmentes sociales qui nous menacent, d'autre ancre de salut que l'abolition non seulement des privil�ges nobiliaires, privil�ges ridicules et absurdes, mais aussi de tous les signes et conditions ext�rieurs de l'existence de la noblesse, oui, m�me de son nom.

La majorit� de la noblesse russe ne comprend pas cela. Elle le comprendra quand le fer de la hache brillera au soleil. Est-il possible qu'il nous faille � nous une fin tragique de la noblesse pour compl�ter notre d�veloppement historique ? Au lieu de pactiser avec le peuple, elle demande � l'Empereur qu'il lui sauvegarde ses droits et ses privil�ges et lui promet, � cette condition, son soutien. Mais o� est sa force ? � Dans le peuple ? � Le peuple la hait. C'est donc dans l'empereur seul ! Mais l'Empereur, comprenant sa faiblesse, cherche lui-m�me un point d'appui dans sa noblesse fid�le � ses erreurs.

La faiblesse soutiendra donc le faible ? Mais c'est absurde !! Pactisons avec elle, mais pour un laps de temps bien court. Nous n'aurons pas longtemps � attendre. Qu'ils se distraient, en attendant, en octroyant des constitution nobiliaires, qu'ils jouent au jeu constitutionnel, qu'ils embrouillent tout, et, dans ce monde de faiblesse et de caducit� officielles, qu'ils entra�nent � la fin le pauvre r�gime de Pierre dans le gouffre b�ant. Le r�veil est proche et il sera terrible !

Il n'y a point de caste viable en Russie. Ni la noblesse, ni le clerg�, ni la bourgeoisie � tous ces avortons du syst�me de Pierre, ne peuvent vivre de leur propre vie. Il n'y a de vivace que � le peuple.La force et l'avenir de notre partie reposent en lui. Vive donc la Russie paysanne !

Mais il y a une autre force en Russie ; non pas une force de caste, car sa base est la n�gation de toute diff�rence de caste ; quoique invisible elle n'en est pas moins r�elle ; elle n'est pas confondue dans le peuple, elle vit hors de lui, mais pour lui, et son ardent d�sir est de se perdre dans le peuple. Cette force c'est la communaut� de tous les hommes de pens�e et de bonne volont� en Russie, inspir�e par un amour sans borne de libert�, par la foi dans le peuple russe, dans l'avenir de la race slave.

Elle est compos�e d'un nombre infini de personnes appartenant � toutes les classes : des nobles, des employ�s, des membres du clerg�, des n�gociants, des bourgeois, des paysans � dans leur �me et leur pens�e ; quelquefois m�me par leurs actes, ils ont bris� avec les castes et les positions reconnues en Russie, ; ha�ssant le pr�sent, ils sont pr�ts � sacrifier leur vie pour l'avenir, et vivent pour le lendemain ; c'est le temple errant de la libert� ; diss�min�s qu'ils sont en Russie et � l'�tranger, ils vivent d'une vie beaucoup plus r�elle que les soi-disants hommes utiles. Leur influence sociale est plus grande que celle du gouvernement, car ils ont les instincts du peuple, les �coutent et vivent dans leur milieu comme mus par une seule pens�e, une seule passion, une seule volont�. Leurs rangs se grossissent de tout ce qui est fort, jeune, de ce qui porte en soi le germe de l'avenir, de ce qui souffre et attend sa d�livrance, de tout ce qui a une volont�, et ces nouvelles recrues sortent indiff�remment des rangs de la noblesse et des paysans, des penseurs et des raskolniks. Leur arme, c'est la parole vivante. Ils n'ont pas de ba�onnettes, mais bien des paroles, qui valent les ba�onnettes. Ils excitent aux actions et r�veillent les peuples.

C'est � ceux-ci, que je connaisse ou non, que je m'adresse comme � des fr�res et que je demande : que devons-nous faire ?

Je pense que nous avons, en premier lieu, � nous tenir � l'�cart, en simples spectateurs, et loin de tout ce qui se fait et s'essaye dans le monde officiel, surtout dans le monde nobiliaire, loin de toutes ces tentatives constitutionnelles et semi-constitutionnelles, qui feront fiasco, comme il est bien ais� de le pr�voir, et n'auront d'autre r�sultat que d'embrouiller encore plus le d�sordre actuel et de h�ter, peut-�tre, la chute imminente du r�gime imp�rial qui croulera sous la force populaire ; nous devons, avant tout, nous lier fermement entre nous,pour former un parti national,une forcer�elle, unie, v�ritable, indivisible, en dehorsdu pouvoir officiel et contre lui. Nous devons former et organiser des cercles,chercher � conna�tre les hommes pour savoir sur qui nous avons � compter, quand viendra le temps de l'action.

Nous devons nous cotiser,pour avoir en mains les moyens d'envoyer nos amis en Russie et de les en faire venir, pour pouvoir publier et r�pandre dans notre patrie le plus possible de brochures et d'autres imprim�s, afin de former une masse de cercles actifs dans toute la Russie et de les r�unir en une seule soci�t�.

En second lieu,nous devons proclamer � haute voix et distinctement le butde la soci�t�. Nous n'en pouvons avoir d'autre que le d�sir de fonder un r�gne du peuple.

C'est le peuple que nous aimons, en lui repose notre foi, nous voulons ce qu'il veut. Et quel est son d�sir ? Nous r�p�tons avec le Kolokol : gl�be et libert� !

Il ne lui faut pas une partie des terres russes, mais le sol entier,qui est la propri�t� inali�nable du peuple russe.Qu'on le lui donne, en le rachetant des nobles ou sans le racheter, � le moyen n'y fait rien.

Le rachat serait possible si la noblesse avait le bon sens de renoncer paisiblement � ce qu'il lui est impossible de garder � c''est-�-dire sa propre existence. Cela deviendra impossible d�s que le peuple se verra dans la n�cessit� de prendre de force ce qui lui appartient d'apr�s la conscience de ses croyances traditionnelles. La noblesse sera alors ruin�e � mais tant pis pour elle. Heureuse encore si, pour tous ses anciens p�ch�s, pour ses b�vues r�centes, elle ne paye que de sa ruine p�cuniaire.

D'une mani�re ou de l'autre, et cela dans un temps bien proche, tout le sol doit devenir la propri�t� de tout le peuple, tout droit personnel au sol doit �tre aboli, afin qu'il n'y ait ni petits ni grands propri�taires, point de monopolistes, mais que chaque Russe puisse,par droit de naissance, poss�der la terre en commun avec les autres.

Il faut que, se fondant sur ce droit, chaque commune qui �migre puisse, partout en Russie, prendre � toute �ternit� possession comme propri�t� communalede tout espace libre, mais que la propri�t� personnelle soit restreinte � un certain laps de temps. Il faut que, se fondant sur ce m�me droit, tout individu, � quelle caste qu'il appartienne, puisse se rallier � une commune existante, ou bien, en se r�unissant avec d'autres individus, en former une nouvelle.

Je pense qu'en donnant au peuple un droit exclusif � la propri�t� du sol et � a possession communale, on entrera dans une voie bas�e sur des traditions et des usages communs � toute la race slave, et que la r�alisation de ce principe avec toutes ses cons�quences et ses riches applications, est la vocation historique des Slaves. Je pense que cela seul r�unira toutes les populations slaves en une communaut� fraternelle.

Le peuple a besoin de libert�,mais non pas d'une libert� qui soit faite d'apr�s l'�troite mesure de nos savants doctrinaires et de nos bureaucrates. Avant tout il lui faut pouvoir circuler librement et sans contr�le. Chaque Russe doit pouvoir aller l� o� il veut s'occuper de ce que bon lui semble, sans avoir � en rendre compte � qui que ce soit.

Le droit de quitter la commune � laquelle on appartient � pour le bourgeois de quitter sa ville, pour l'agriculteur son village � doit �tre sans bornes et sans restriction.

Le monde russe n'aura alors que deux classes : la classe bourgeoise et la classe villageoise ; ce ne seront m�me pas des classes, mais seulement des diff�rences de population et non pas des diff�rences p�trifi�es comme � l'Occident, mais bien se confondant par la libre transmigration des villageois dans la bourgeoisie et de celle-ci dans la population rurale.

Il lui faut une pleine et enti�re libert� de croyance et de parole, de commerce et d'industrie, de r�union dans les buts politiques et autres. En un mot, il a besoin de toutes les libert�s, dans toutes leurs nuances. Afin que la libert� devienne pour lui une r�alit�, il a besoin de l'Autonomie; mais que cette forme de gouvernement ne lui vienne pas d'apr�s le d�cret d'un dictateur, ni de la d�cision d'un auguste parlement, qui n'exprime jamais enti�rement la pens�e populaire ; ni de haut en bas comme cela s'est jusqu'� pr�sent fait en Europe, mais d'apr�s la loi de la nature, de bas en haut par la libre conf�d�ration des soci�t�s ind�pendantes, en commen�ant par la commune � cette unit� politique et sociale, la pierre angulaire du monde russe, � et allant jusqu'� une administration provinciale, g�n�rale pour l'Etat entier, et � si vous le voulez � f�d�rative pour tous les Slaves.

Voil� ce qui correspond, suivant mon opinion, � moi, le plus aux d�sirs �nonc�s � haute voix ou instinctifs du peuple russe. Les bases sont bien simples, mais suffisantes pour construire l�-dessus un monde entier. Le Kolokol en a souvent parl� directement et indirectement, et elles paraissent �tre prises de la vie populaire m�me. Il nous reste � les discuter dans toutes leurs phases, les poursuivre dans toutes leurs applications pratiques possibles, expliquer les conditions de leur d�veloppement et de leur r�alisation, enfin les r�pandre comme moyens de propagande et pour en faire un objet de critique g�n�rale.

En les �tudiant, nous nous rapprocherons encore plus du peuple, il faut donc que chacun de nous s'occupe s�rieusement de cet objet. Mais que Dieu nous garde de tomber dans une erreur ; ne soyons pas doctrinaires, ne composons pas d'avance des constitutions en nous posant comme l�gislateurs du peuple. Rappelons-nous que notre mission est tout autre, nous ne sommes pas les pr�cepteurs, mais seulement les pr�curseurs du peuple, c'est � nous de lui frayer une route ; et que notre destination n'est pas tant th�orique que pratique.

En troisi�me lieu,nous devons tendre une main fraternelle � tous les Slaves,mais avant tout, et � tout prix � nos fr�res les Polonais,si souvent l�s�s par nous, � la paix avec eux nous est de la m�me n�cessit� que notre ralliement au peuple. Les Polonais sont nos plus proches voisins. L'histoire nous a li�s par des liens si forts, que les destin�es des deux peuples sont devenus ins�parables ; leurs douleurs sont les n�tres, nous partageons leur esclavage ; une fois qu'il seront libres et ind�pendants, nous le serons aussi. Tant que nous imposons notre joug � la Pologne, il nous faut entretenir une immense arm�e, ruineuse pour le peuple, et qui, ayant appris en Pologne � massacrer sans piti�, devient une excellente arme pour l'oppression intestine. Tant que nous poss�dons la Pologne, nous restons les esclaves des Allemands, nous devons �tre malgr� nous les alli�s de la Prusse et de l'Autriche avec qui nous l'avons partag�e ill�galement. Les efforts r�unis des trois gouvernements allemands, ceux de Berlin, Vienne et Petersbourg peuvent seuls la tenir sous un joug qu'elle hait. Qu'un seul d'entre eux brise cette alliance et la Pologne est libre ! � Les Allemands tiendront fermement ensemble, mais c'est � nous de nous en s�parer, nous ne devons plus �tre les Allemands de St. Petersbourg. Nous devons briser avec eux parce que la justice le demande, et puis parce qu'il est temps d'en finir avec ce p�ch� honteux et mortel que nous avons commis envers la grande martyre slave, il est temps de ne plus nous tuer nous-m�mes et de nous barrer notre seule issue, notre avenir en Pologne.

Tant que nous l'opprimons, toute route au monde slave nous est ferm�e.

Il y a peu de personnes maintenant, en Russie, qui osent nier que la Pologne doit �tre libre. Pendant et apr�s la guerre de la Crim�e tout homme pensant a vu que cela �tait indispensable. Chacun a compris que, de m�me que notre amiti� allemande, l'esclavage polonais, loin d'augmeter notre force, nous paralyse sous tous les rapports. On va jusqu'� raconter que l'empereur Nicolas lui-m�me, se pr�parant � d�clarer la guerre � l'Autriche, voulait appeler � une lev�e d'armes commune tous les slaves autrichiens et turcs, les Madjars et les Italiens. Lui-m�me, il avait soulev� l'orage oriental et, pour s'en garantir il voulait d'Empereur-despote se transformer en Empereur-r�volutionnaire.

On dit que les proclamations des Slaves �taient d�j� sign�es et, entre autres, une proclamation aux Polonais. Quelle que f�t la haine qu'il portait � la Pologne, il comprit qu'un soul�vement slave �tait impossible sans qu'elle y particip�t, et, forc� par les circonstances, il s'�tait, dit-on, vaincu � un tel point, qu'il reconnaissait l'ind�pendance de la Pologne, mais, avec l'arbitraire qui lui �tait propre, seulement depuis la rive gauche de la Vistule. Cependant ce plan lui parut, probablement, trop monstrueux. � Il mourut.Mais, depuis lors, la pens�e que la Pologne doit �tre libre ne meurt pas en Russie. Elle s'est maintenant empar�e de tous les esprits. La question n'est que : comment l'affranchir ?Il se peut bien que les Polonais demandent trop. Ils ne se contentent pas du royaume de Pologne, ils veulent avoir des pr�tentions historiques � la Lithuanie, � la Russie-Blanche, en y comprenant Smodensk, � la Livonie, � la Courlande, � toute l'Ukra�ne, sans excepter Kieff. En un mot, ils voudraient rendre � la Pologne ses anciennes limites.

Il me semble que les Polonais commettent une grande faute en posant la question de cette mani�re. Cette faute, du reste, est facile � comprendre et � pardonner : on leur a �t� leur nationalit�, ils souffrent sous un joug affreux et humiliant, ils jettent des regards de douleur passionn�e sur leur pass�, qui n'est pas identique avec le n�tre ; nous n'avons rien � regretter : tout ce que nous avons derri�re nous est d�go�tant, et toute notre vie est dans l'avenir. La vie pass�e des Polonais a de belles et nobles pages ; ils peuvent la regretter et en �tre fiers. Mais quelque beau qu'il soit, le pass� est loin et l'on n'y peut retourner. Et malheur aux peuples � de m�me qu'aux individus � qui vivent r�trospectivement : ils affaiblissent leur pr�sent et leur avenir.

Cette retrospectivit� est d'autant plus nuisible qu'elle embrouille les principes, qu'elle d�tourne, au profit du pass�, l'attention des questions vitales contemporaines, et sacrifie pour des sources taries de gloire et de forces pass�es, ces principes palpitants de vie, qui seuls peuvent cr�er une gloire et une force nouvelles. Par exemple le catholicisme �tait autrefois l'�me de la Pologne chevaleresque. Plus tard, s'�tant transform� en j�suitisme, il lui a beaucoup nui, ayant repouss� d'elle l'Ukra�ne. Puis il lui fut de nouveau utile, en s�parant sa nationalit� et l'emp�chant de se confondre avec la Russie de Nicolas. Mais s'en suit-il que maintenant il soit le principe vital de la Pologne ? Beaucoup de Polonais le pensent ; mais je suis persuad� qu'ils se trompent, et que cette erreur est tr�s nuisible � la Pologne. Une vie nouvelle ne peut surgir d'un monde d�bile et mourant.

Un autre exemple : l'ancien royaume de Pologne �tait essentiellement un �tat chevaleresque et aristocratique ; disons, si l'on veut, d�mocratique, mais seulement dans le sens antique � alors nous nommerons les grands seigneurs � magnats � l'aristocratie, la chliachta (les gentill�tres) libre � la d�mocratie, et le peuple proprement dit � les chlori � nous repr�sentera les esclaves dont le travail �tait, suivant les anciennes id�es, indispensable � l'existence de la libert� civique.

Il suffisait donc autrefois que toute contr�e o� l'aristocratie et la chliachta �taient compos�es de Polonais, f�t suppos�e polonaise, � quelque nationalit� que p�t appartenir le peuple. C'�tait naturel alors, car dans ces temps-l� le peuple ne comptait pour rien, il n'avait ni voix, ni droit d'avoir une volont�.

Mais une telle chose est-elle possible de nos jours, alors que partout le peuple demande � haute voix sa libert� ?

La Pologne aristocratique pourra-t-elle r�sister � la Russie paysanne ? L'annexion � la Pologne de la Lithuanie, de la Russie-blanche, de la Livonie, de la Courlande et de l'Ukra�ne est-elle possible, si les paysans de ces contr�es ne le veulent pas ?

Pourquoi donc parler des limites historiques, strat�giques et �conomiques ? Elles n'ont aucune influence sur les peuples, ne peuvent l'�mouvoir. Qu'ont-ils � faire de souvenirs historiques ? Ils leur sont �trangers, car ils savent qu'ils ont toujours �t� esclaves et qu'ils le sont encore. Non, il leur faut autre chose. Comme au peuple russe, il leur faut la gl�be et la libert�dans le large sens qu'il le demande. Tournez le dos au pass�, proclamez une Pologne de chlopi(paysans), beaucoup de nations slaves vous suivront, et si la Russie reste en arri�re � vous les aurez toutes derri�re vous.

Je pense que les Polonais se trompent. Mais nous n'avons pas le droit de nous en f�cher.

Honte au Russe qui, dans ce moment, quand l'arm�e russe massacre le peuple polonais, foule aux pieds ses enfants et ses compagnes, aurait le courage de dire une parole de reproche aux nobles et h�ro�ques fils de cette nation martyre, mais non pas �cras�e. Pas �cras�e, non : Jesz�ze Polska nie zginela ! (1) Nous saluons avec enthousiasme et amour la miraculeuse r�g�n�ration de cette grande nation slave, sans laquelle le monde slave ne serait pas complet, aurait un vide que rien ne saurait combler, aurait perdu sa plus belle couronne. Oui, nous aimons les Polonais, nous les admirons et avons foi dans leur grand avenir, qui est li� pour toujours avec celui de tous les Slaves, croyons qu'ils resteront nos fr�res ! Je sais bien que, maintenant, ils sont froids et m�chants envers nous, que m�me dans nos plus �troits rapports, il y a plus de prudence diplomatique et de politesse que de sentiment amical, mais c'est que nous sommes fautifs envers eux et que notre faute est bien grande ! Nous devons tout souffrir d'eux et leur prouver par nos actions plus encore que par nos paroles, que nous avons un droit � leur fraternit�. Par notre patience, notre amour, notre foi en eux, par des actions de justice et de libert�, nous vaincrons leur froid et leur m�fiance. Nous deviendrons leurs fr�res, parce que cette fraternit� est indispensable pour la cause panslaviste.

Nous d�sirons trop leur amiti� et sommes trop persuad�s qu'une sinc�rit� compl�te est la premi�re condition de toute amiti� vraie, pour leur cacher nos pens�es, m�me quand elles diff�rent de leurs persuasions, et je le r�p�te encore une fois : je pense que les Polonais sont dans l'erreur quand ils annexent d'avance l'Ukra�ne sans consulter les Ukra�niens en se basant sur leurs droits historiques seuls.

Je pense que l'Ukra�ne polonaise, de m�me que les Russins de la Galicie et notre Petite-Russie � comptant quinze millions d'habitants qui parlent la m�me langue, ont la m�me religion, n'appartiendront jamais ni � la Pologne, ni � la Russie,mais � eux-m�mes. Je pense que toute l'Ukra�ne, de m�me que la Russie-Blanche, � la Courlande et la Livonie � qui ne sont pas des provinces allemandes mais finno-lettonnes, la Lituanie m�me seront, ainsi que la Russie, la Pologne et les nations slaves qui peuplent l'Autriche et la Turquie, des membres autonomes de la grande conf�d�ration panslaviste. Je le pense, mais je puis me tromper � j'�nonce une pens�e, mais non une pr�tention, pas m�me une conviction absolue. Je ne demande qu'une chose : que toute nation, toute race qu'elle soit grande ou petite, ait la possibilit� et le droit d'agir selon son bon vouloir, de se rallier � la Russie ou � la Pologne. S'ils veulent �tre des membres autonomes des conf�d�rations russe, polonaise ou panslaviste, qu'ils le deviennent. S'ils veulent enfin se s�parer et vivre en �tat tout-�-fait ind�pendant, qu'ils se s�parent. Cela me parait bien clair, et si la Livonie, la Courlande, la Lithuanie, la Russie-Blanche avec Smolensk, l'Ukra�ne avec Kieff veulent, non pas par la force ou par des intrigues, mais par une d�cison directe et spontan�e du peuple se rallier � la Pologne, nous ne protesterons pas. Tout d�pendra du degr� d'ind�pendance de ces contr�es, de leur facult� de vivre leur propre vie. Une seule rivalit� entre la Russie et la Pologne est maintenant permise, la rivalit� de force attractive envers les populations qui vivent dans leur milieu. Elles se pencheront du c�t� qui prendra le dessus par sa vie intellectuelle, elles se rallieront au parti qui leur octroiera la plus large libert�. Or donc la question des limites doit se r�soudre par une autre question ; celle de savoir ce qui se r�alisera tout d'abord : la Pologne des chlopiou la Russie paysanne! Que Dieu fasse qu'elles se r�alisent toutes les deux, qu'il n'y ait entre nous ni la question d'Apelles ni de Paul, mais celle du Christ, c'est-�-dire la question panslaviste.

Je sais que j'aurai pour adversaires, en Russie, tous les panslavistes � centralisateurs, tous les patriotes � tchinovniks de Nicolas. Comment, diront-ils, vous c�dez � la Pologne la Lithuanie, la Russie-Blanche, l'Ukra�ne ? Que nous restera-t-il donc ?

Je ne c�de pas, n'�tant pas assez puissant pour d�cider du destin des peuples, et, de plus, je ne conc�de � personne le droit d'en d�cider sans leur consentement. Je dis seulement que la loi supr�me pour moi et ceux qui pensent de m�me � et notre nombre n'est pas petit, � c'est la volont� des peuples eux-m�mes.

Si ces provinces veulent en effet �tre des parties int�grantes de la Pologne, de quel droit les en emp�cherez-vous ? Je sais bien que le droit est un mot vide de sens pour ceux qui admirent l'arbitraire de Nicolas.

Mais je leur poserai une autre question : de quelle mani�re pensent se d�livrer, sous le sceptre de Petersbourg, ceux qui ne veulent pas y rester ? Par le pouvoir �branl� de P�tersbourg.

Pour nous, soldats de la libert�, la question du droit est une question vitale.. Nous comprenons que la v�ritable force ne repose que dans le droit ; qu'il est absurde, criminel, ridicule, impossible en pratique,de se soulever au nom de la libert� et d'opprimer, en m�me temps, les peuples voisins.

Nous voulons laisser aux Allemands, nos professeurs en logique et, comme cela est depuis longtemps reconnu les gens les plus pratiques du monde, le soin d'expliquer cette logique difficile � comprendre ; leur coeur est si grand qu'il donne place en un et m�me temps � l'indignation contre les Danois, parce qu'ils veulent danoiser les Allemands du Schleswig-Holstein et contre les Slaves de la Posnanie et du pays des Tchechs (la Boh�me) qui ne veulent pas �tre germanis�s. Notre coeur � nous n'a pas une �lasticit� pareille.

Je demande encore de quel droit retiendrons-nous la Lituanie, la Russie-Blanche, l'Ukra�ne et toutes les autres provinces qui nous sont maintenant soumises, si elles d�sirent se rallier � la Pologne ? On nous r�pondra : par le droit que tout le monde a de sauvegarder, car en arrachant � la Russie actuelle sa part occidentale, on la rejettera de nouveau en Asie. Est-ce vrai ? L'Asie, dans ce sens, n'a pas de limites g�ographiques, mais en a de morales. La population de la Sib�rie, qui vit au del� le l'Oural, en Asie donc, d'apr�s les notions g�ographiques, est-elle inf�rieure � la population de la Russie europ�enne ? N'est-elle pas plus forte et, en tout cas, plus libre ?

Dans le sens moral, social et politique, les limites de l'Asie sont l� o� commencent l'arbitraire et la violence. Si cela est vrai, nous sommes maintenant en Asie ou plut�t l'Asie gouverne la Russie. Car notre monde officiel, toute notre actualit� ne sont rien d'autre qu'un amalgame d'arbitraire tatare et de formes allemandes.

Renvoyons nos Tatares en Asie, nos Allemands en Allemagne ; devenons un peuple libre et russe et alors personne n'aura la force, ni la volont� de nous refouler hors de l'Europe. Nous n'en serons pas s�par�s, car il y aura entre elle et nous, en tout cas, des peuples alli�s, plus ou moins li�s avec nous par leurs nationalit�s, leur langue qui ressemble � la n�tre, leurs id�es morales et leurs int�r�ts mat�riels, enfin leur organisation sociale et leur politique, qui ne pourront diff�rer des n�tres. Mais, dira-t-on, la Pologne se transformera en un fort �tat aristocratique, monarchique, peut-�tre, et, m�e par son ancienne haine contre nous, elle recommencera sa lutte pernicieuse contre la Russie ; que la Pologne fasse ce que bon lui semble ; mais croyez-vous, en effet, qu'une Pologne aristocratique, noble, et m�me royale soit possible ? Ne voyez-vous pas qu'une Pologne de chlopi ou de paysans soit la seule qui puisse se r�aliser ? Les programmes des nobles ne soul�veront pas un seul paysan.

Quand les chlopis ou paysans polonais entendront que le peuple s'est lev� pour sa libert� et sa gl�be, ni les habitants de l'Ukra�ne, de la Russie-Blanche, de la Lituanie, ni m�me les Polonais ne marcheront contre nous, dans le cas m�me que les nobles voulussent les y mener. Que craignez-vous enfin pour le peuple de la Grande-Russie, qui compte quarante millions d'habitants ? Il est assez fort pour se d�fendre, et il se d�fendra ! Ne craignez pas qu'il perde son aur�ole et sa force politique, qui s'est d�velopp�e pendant trois si�cles qu'il s'est d�vou� en martyr pour son unit�. Nous avons � choisir entre deux choses : ou bien, restant esclaves, nous d�penserons nos derni�res forces pour retenir quelques ann�es encore la Pologne, la Lithuanie et l'Ukra�ne dans l'esclavage ; c'est-�-dire nous nous donnerons � nous-m�mes le coup de gr�ce, afin que les Slaves indign�s nous repoussent plus tard en Asie. Mais cela est impossible : le peuple de la Grande-Russie n'est pas en cause dans vos plans ambitieux. Que lui importe que les m�mes tchinovniks qui d�valisent, pillent et oppriment la Lituanie, la Petite-Russie et l'Ukra�ne. Et ce n'est qu'en cela seul que consiste l'unit� du grand empire russe.

Il faut au peuple sa libert�, sa gl�be. Il les conquerra bient�t, mais il n'a que faire de la gl�be ou de la libert� qui ne lui appartiennent pas.

Or donc, il faudra renoncer bon gr� ou mal gr� � toutes les annexions ou d�tentions violentes. il ne nous reste qu'une chose � faire: c'est de reconna�tre spontan�ment la libert� et l'ind�pendance des populations slaves et autres qui nous entourent. Soyez assur�s que d�s que nous l'aurons fait, tous nos voisins se rallieront � nous et nous serons attach�s par des liens plus forts qu'ils ne le sont maintenant. Les Slaves, les Polonais auront besoin de nous. Eux-m�mes ils nous appelleront � leur secours, quand l'heure de la lutte panslaviste aura sonn�, quand il faudra d�fendre les pays slaves dans la Prusse orientale, dans la Posnanie, la Sil�sie, la Boukovine, la Galicie, le grand pays des Tchechs, dans toute l'Autriche et toute la Turquie. Ne craignez donc rien pour la Russie. Messieurs, ne m�disez pas d'elle en assurant que son bien-�tre et sa gloire ont besoin de l'abaissement et de l'esclavage des peuples voisins. Le libre peuple russe, qui ne conna�t pas vos craintes mesquines et votre ambition de caporaux, tendra la main � toutes les nationalit�s qui se feront libres et avant tout aux Polonais.

Et nous, amis, qui avons foi dans le peuple russe, avan�ons d'un pas ferme et sans crainte. Restons-lui fid�les jusqu'� la fin, sans nous arr�ter devant des menaces, des obstacles ni m�me devant l'indiff�rence que nous rencontrerons souvent sur notre route couverte de ronces et d'�pines. Ne nous abandonnant ni � l'abattement ni � de folles chim�res, menons � bout avec patience et sans ambition notre oeuvre modeste mais indispensable. Nous devons frayer le chemin pour le grand Elu;que l'heure de sa victoire sonne bient�t et que sa volont� se fasse !

Je m'adresse maintenant � nos fr�res les Polonais. Je ne dis pas � nos amis.

Nous n'avons pas d'amis en Pologne.

Entre nous et les Polonais il y a des torrents de sang, que des martyrs ont vers� pendant tout un si�cle et r�cemment encore sous les armes des soldats russes. Entre nous et eux il y a l'ab�me d'un arbitraire d�go�tant et bestial creus� journellement dans toute la Pologne, d'apr�s les ordres venant de St. Petersbourg, c'est vrai, mais par des mains russes.

Ils sont dans leur droit quand ils se m�fient de nous et nous ha�ssent. Nous, Russes, sans aucune exception, nous sommes � leurs yeux, et aux n�tres aussi, responsables des vils m�faits, des crimes abominables des gendarmes et des g�n�raux russes, des tchinovniks et des officiers, et de la violence monstrueusement sauvage de nos soldats ivres d'eau-de-vie et de coups de canne. Les mots, quelque chaleureux et sinc�res qu'ils soient ne suffisent pas pour nous laver de cette responsabilit�. Il faut des actions, et c'est aux actions que nous nous pr�parons. Nous ne sommes pas seuls, la Russie enti�re veut agir avec nous, et nous nous demandons seulement : la Pologne nous tendra-t-elle la main au moment de l'action ?

Pour avoir de la force contre l'ennemi commun, il faut marcher ensemble et pour le pouvoir, il faut tomber d'accord.



(1) La Pologne n'est pas encore morte,c'est la Marseillaise des Polonais. Note du trad.


Michel Bakounine




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