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  Post� le jeudi 16 novembre 2006 @ 03:40:07 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
ÉtatSource : D�fense de l'homme n�97, novembre 1956


Si, ayant un diff�rent avec un de mes semblables, j'entendais laver mon litige dans le sang, l'�tat interviendrait avec ses institutions appropri�es et m'emp�cherait de mettre un tel dessein � ex�cution, ou me ch�tierait de l'avoir fait au cas o�, d'aventure, ses gendarmes arriveraient trop tard.

Cependant, si l'�tat qui me gouverne se prend de querelle avec un autre �tat, et s'il entend y mettre fin par la force, non seulement rien ne l'en retient, mais encore il me mobilise pour d�fendre sa cause, me met entre les mains des armes beaucoup plus redoutables que celles qu'il m'interdit d'utiliser au r�glement de mes conflits particuliers et me punit, moi qu'il emp�che de tuer mes ennemis, si je refuse de tuer les siens.

En droit strict, c'est l� une monstruosit�. Peut-on justifier qu'une autorit� � l'exercice de laquelle je me refuse � prendre part et dont les motifs sont aussi �trangers � mes int�r�ts qu'oppos�s � ma conscience, me contraigne � tuer pour son profit alors qu'elle me d�fend de le faire pour le mien ?

Remarquez que je n'exprime pas ces r�flexions pour revendiquer le droit au duel, qui est absurde puisque, dans un combat singulier, celui qui a les torts les plus graves peut fort bien avoir le dessus, non plus que pour affirmer la pr�tention de l'individu � se faire justice lui-m�me. Ces r�flexions ne visent qu'� protester contre ce fait contradictoire et r�voltant : les �tats, qui d�nient � l'homme la libert� de vider lui-m�me ses propres querelles, l'enr�lent pour vider les leurs ; et, du droit qu'ils lui confisquent et qu'ils s'arrogent, ils ont fait, � leur seul usage et � leur seul b�n�fice, un devoir dont ils l'accablent et dont rien ne peut l'exempter.

Je m'efforce pourtant d'�tre objectif en face du ph�nom�ne �tat. Je ne professe pas, comme certains, que l'�tat n'a jamais fait et ne saurait faire que du mal, ni que tout le mal existant vient de lui, ni que tous les probl�mes seront r�solus une fois l'�tat supprim�: Non. Tout partisan que je suis d'une soci�t� qui se passera de l'�tat, je me garde d'une opinion si absolue.

Ainsi, je ne reproche pas � l'�tat am�ricain le racisme qui r�gne contre les noirs en Louisiane ou dans le Missouri. Ce serait injuste, puisque le gouvernement des �tats-Unis a tout fait pour le combattre, et qu'il a vot� et tent� d'appliquer des lois assurant l'�galit� raciale. Si le racisme persiste, s'il est fait �chec aux textes et aux mesures ayant pour but de l'extirper, ce n'est pas la faute de l'�tat, mais celle du peuple, celle des gens du peuple qui exigent qu'un noir ayant souri � une femme blanche soit lynch� et qu'un blanc ayant tu� un noir soit acquitt� et port� en triomphe au lieu d'�tre pendu comme un assassin.

Les m�faits de l'�tat sont assez consid�rables sans qu'on les exag�re, et les vertus du peuple sont assez r�elles pour qu'on ne craigne pas de lui r�v�ler ses d�fauts, � moins qu'on n'ait d�lib�r�ment l'intention int�ress�e de le flatter.

En Am�rique du Sud, pendant la p�riode de p�n�tration, il y avait g�n�ralement trois zones : une zone vierge o� les primitifs s'abritaient et fuyaient le contact des blancs ; une zone polic�e, o� les institutions des blancs avaient force de loi ; et, entre les deux, une zone d�j� conquise par les planteurs et les pionniers, mais non administr�e encore par l'�tat. Si dure que f�t la loi de l'�tat blanc � l'�gard des populations indig�nes, elle leur semblait - le jour o� son influence s'�tendait jusqu'� elles - une protection, une providence, compar�e au despotisme des premiers conqu�rants dont rien ne temp�rait l'omnipotence, la cruaut� ni l'ambition.

M�me quand l'�tat ne fait que codifier l'esclavage ou l'exploitation de l'homme par l'homme, du moins leur assigne-t-il des limites, ce qui est pr�f�rable � l'arbitraire illimit� ; et, en de pareils cas, il arrive, tout �tant relatif, que l'�tat joue un r�le bienfaisant. Du reste, comment pourrait-il en �tre autrement ? Annexant toutes les activit�s, assumant toutes les t�ches, l'�tat est philanthrope dans le m�me temps qu'il est meurtrier, et dispense des soins attendris, dans des �tablissements mod�les, aux m�mes gens qu'il fera tuer sur les champs de bataille.

Seulement, s'il ne se r�serve pas le monopole du bien, il se r�serve celui du mal. Lui seul a licence d'ordonner votre mort et la mienne, de nous enseigner la technique de l'assassinat, de faire que nous y excellions, et d'employer pour lui les talents dont en ce domaine, il nous aura dot�s.

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D'o� vient que ce drame si amer de l'homme perp�tuellement sacrifi� � l'�tat qui fait de lui un cadavre ou un assassin, un assassin et un cadavre, soit pass� sous silence, �voqu� seulement par une poign�e d'inconnus sans influence et � peu pr�s sans illusion, alors qu'il a d�vast� toutes les familles du monde et devrait appara�tre comme la seule r�alit� du temps et devenir la hantise de tous les esprits?

Car, en dehors de notre petit cercle d'hommes et de femmes indign�s, nul n'en parle ni ne s'en pr�occupe et de tous les t�nors de la politique, de tous les chantres de la philosophie, nous attendons en vain qu'ils �l�vent la voix pour mettre ce probl�me en bonne place. Appuy�s, qui sur la Bible, qui sur le Capital, ou sur toutes autres �lucubrations que l'on voudra, ils ne savent entonner que la louange du pouvoir et la justification des �tats ; et, dans leur casuistique de tartuffes cl�ricaux ou la�cs et dans leur dialectique de bateleurs bourgeois ou pl�b�iens, ils ne se condamnent entre eux que pour masquer leur propre ignominie avec la d�nonciation solennelle de la turpitude d'autrui.

Que l'on consulte un peu la morale scolaire, la morale religieuse, la morale traditionnelle, et qu'on nous dise s'il existe su monde un �tat en lequel les valeurs qu'elles exaltent et qu'elles enseignent sont associ�es � la force. Peut-�tre en reste-t-il quelque chose dans celui de l'Inde, parce qu'il est encore trop pr�s de ses origines, trop pr�s de Gandhi, pour que la le�on de ce grand homme y soit tout � fait oubli�e. Mais ailleurs? Toutes les capitales du monde sont des champs d'�pandage o� croupissent des fumiers sanglants qu'on ose appeler des �tats.

� Prenez le canal, nous vous aiderons�, disaient les gens de Moscou aux Egyptiens, et aussit�t d'�craser sous les bombes les Hongrois r�volt�s ; � Soulevez-vous, nous viendrons � votre secours �, susurraient les ondes occidentales aux esclaves de l'Est, et d'aller bombarder les c�tes �gyptiennes pour sauvegarder la navigation sur un canal que rien ne mena�ait et que les op�rations destin�es � le prot�ger ont bloqu� d�s le deuxi�me jour. � Nous retirons nos troupes de Hongrie �, proclament les politiciens russes au moment m�me o� ils envahissent ce pays. � Nous ne bombardons que les objectifs militaires �, affirment les Franco-Anglais, r�p�tant un slogan bien connu dont cinq cents villes europ�ennes gardent la trace.

La m�me loyaut� pr�side � la capture de Ben Bella dans un avion qui survolait la haute mer et qu'on fait prendre en chasse tandis qu'on circonvient l'�quipage par radio et � la capture de Maleter � Budapest, reconnu la veille comme � interlocuteur valable � et arr�t� le jour m�me comme contre-r�volutionnaire. A Paris, on s'indigne de l'arrestation de Maleter ; � Moscou, de celle de Ben Bella. Joli monde que tout �a ! Belle galerie de faux jetons et de coupe-jarrets ! Et le pire, c'est que les gouvernants qui ordonnent ces actes de trahison et de duplicit�, ou qui en profitent et y applaudissent apr�s coup, inaugurent des �coles o� l'on pr�che la morale, des facult�s o� l'on enseigne le droit, et justifient des actes d'o� morale et droit sont absents par de solennels imp�ratifs tels que la pacification et la dictature du prol�tariat.

Ces �tats ont de graves Sorbonnes, d'augustes Universit�s, des Palais de la Culture de quarante-cinq �tages comme celui que l'U.R.S.S. a offert � la ville de Varsovie et qu'elle rasera peut-�tre par inadvertance lors de quelque nouveau sursaut du martyre et de l'h�ro�sme polonais. On �nonne, sous leurs portiques monumentaux, le marxisme-l�ninisme, ou les proph�ties mosa�ques, ou l'humanisme gr�co-latin, tout un tas de choses sublimes qui deviennent des foutaises d�s l'instant o� le r�gime qui les enseigne ne r�ussit plus � se sauver autrement qu'en tuant des pauvres.

Les aspirants hommes d'�tat portent d�j� en eux toutes les tares du pouvoir qu'ils ambitionnent d'exercer ; et, dans l'opposition ou dans une ge�le, ils ne s'en d�barrassent pas, au contraire! Ceux qui, au Kenya, ont voulu forcer le destin par la terreur en massacrant des villages entiers, en mutilant des femmes et des enfants ; ceux qui, en Afrique du Nord, tuent des instituteurs et des gardiens de phare, assassinent des voyageurs sur la route, br�lent des fermes et des �coles, � qui ob�issent-ils ? Pour le compte de qui accomplissent-ils ces choses �pouvantables ? Ils ob�issent � de futurs politiciens, ils travaillent pour des aspirants hommes d'�tat.

Oh ! des gens tr�s bien, la cr�me des musulmans ou des noirs de haute culture et de bonne soci�t�, l'�lite des intellectuels �volu�s, raffin�s, distingu�s... �a, des intellectuels ? De v�ritables intellectuels, d'authentiques lettr�s, ne mettent pas des spadassins � l'aff�t pour descendre des professeurs et des m�decins. Certes, Kenyatta, au Kenya, n'a jamais ordonn� de mutilation ; mais lui et ses pairs auraient pu emp�cher les fanatiques de continuer leur horrible besogne seulement, m�pris�s par les Anglais, ils go�taient une revanche dans chaque atrocit� accomplie et comptaient implicitement sur la multiplication des attentats pour s'�lever un jour au pouvoir. Il se trouve qu'au Kenya le terrorisme n'a pas �t� gagnant : en d�passant les moyens permis, les Mau-Mau ont aussi d�pass� le but recherch�. Il peut en �tre de m�me en Afrique du Nord demain. Car qu'on ne nous fasse pas le coup du terrorisme indispensable : la C�te de l'Or et le Togo ont obtenu l'ind�pendance sans y avoir recours, et rien ne permet de douter que le probl�me qui reste en suspens l�-bas, celui du Togo camerounais, puisse se r�soudre pacifiquement.

Au nom du pouvoir qu'ils d�tiennent et de celui qu'ils r�vent de conqu�rir, les hommes d'�tat se laissent entra�ner aux pires horreurs, et n'h�sitent pas � qualifier sainte leur cause d�s qu'ils l'ont tach�e de sang, afin de faire oublier autour d'eux qu'un homme est criminel non pas au centi�mes non pas au dixi�me, non pas m�me au premier meurtre qu'il commet, mais d�s avant de l'avoir commis, sit�t qu'il l'a imagin� et con�u.

Quiconque ambitionne de gouverner le peuple n'a pas d'autre moyen pour y arriver que de lui mentir. Les exceptions � rien n'�tant absolu, il y en a, et, je pense � Abraham Lincoln - sont d'autant plus honorables qu'elles sont extr�mement rares.

Reportons-nous une ann�e en arri�re, � fin d�cembre 1956, et supposons qu'un candidat aux �lections l�gislatives du 2 janvier suivant, fort avide d'�tre r��lu d�put� et fort d�sireux de devenir pr�sident du Conseil, ait tenu ce langage aux �lecteurs de sa circonscription :

� Amis �lecteurs, si je crois un jour former un gouvernement, je mobiliserai des centaines de milliers d'hommes, j'accro�trai jusqu'� l'�normit� les charges militaires, j'enverrai outre-mer la moiti� de notre arm�e et de notre jeunesse. Socialiste, je m'allierai avec les conservateurs anglais contre les socialistes de leur pays. Je brouillerai la France avec ceux qui la respectent, je ferai contre elle l'unit� des peuples qu'elle administre, je mettrai le monde � deux doigts de la guerre g�n�rale, j'envenimerai les conflits que la paix aurait pu r�soudre et, sous pr�texte d'�teindre plus s�rement les incendies que la haine alimente, j'attiserai d'autres haines pour en allumer de nouveaux. �

Un candidat qui aurait tenu un tel langage n'aurait certainement pas �t� �lu au scrutin du 2 janvier, ce scrutin lors duquel, vous vous en souvenez, les �lecteurs furent plus nombreux que jamais � se pr�senter aux urnes. On jubilait, le lendemain, dans la presse ; �Record de participation au vote battu�. Record battu, �lecteur cocu et politiciens contents. Les politiciens s'�taient fait �lire comme Louis-Napol�on Bonaparte se fit pl�bisciter : en promettant la paix. Ensuite, on a toujours le temps de se retourner. Se retourner, c'est le mot : � Socialiste, �lu d'un Front r�publicain ayant pris pour plate-forme les th�ses les plus pacifistes - �crit La Suisse du 15 septembre 1956 - n'a-t-il pas eu (il, c'est notre pr�sident du Conseil - note de ta r�daction) le courage de virer de bord quand il s'est trouv� en face de la r�alit� ? �

Et allez donc ! Un simple particulier qui renie sa parole, qui pactise avec ceux qu'il a jur� de combattre; est appel� ren�gat, escroc et ruffian. Mais si c'est un homme d'�tat qui accomplit la m�me pirouette, on lui d�cerne un brevet de courage. Et lui, de s'�crier : � Jaur�s serait fier de nous ! � Ce m�me Jaur�s qui, pr�cis�ment, donna autrefois une d�finition du courage devenue morceau d'anthologie. Si c'est avoir du courage que de faire le contraire de ce qu'on a promis, la fid�lit� a donc cess� d'�tre une vertu. Et si les hommes d'�tat ont du courage � ce prix, que dire du courage de ceux qui les supportent ?

� Tout est permis quand on aime.�, proclame une chanson de nos vingt ans. C'est vrai ! Tout est permis quand on aime le pouvoir : permis de mentir pour le conqu�rir, permis de trahir pour le garder. On d�p�che mille tanks contre Budapest apr�s avoir promis de l'�vacuer ; on envoie trois cent mille hommes contre les Arabes apr�s s'�tre fait �lire en promettant de n�gocier la paix avec eux.

Plus que la brutalit� militaire, jamais excusable, mais quelquefois provoqu�e, la duplicit� �lectorale ou diplomatique qui la rend possible et qui lui sert d'�cran de fum�e fait douter de ce qu'on appelle les valeurs morales, qu'on serait tent� de qualifier de grues m�taphysiques si tout ne nous r�v�lait l'indigence, l'�chec et ta st�rilit� de ce qui agit sans elles, et le vide b�tifiant et sordide de ce qui en est d�pourvu.

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La troisi�me guerre mondiale a-t-elle commenc� ? En sommes-nous, avec l'op�ration anglo-fran�aise en �gypte, � la guerre italienne d'�thiopie ou d'Albanie ? En sommes-nous d�j�, avec l'�crasement de la Hongrie par les Russes, � l'annexion de 1a Pologne par le Reich ? A l'heure o� j'�cris ces lignes, il ne semble pas que l'embrasement soit imminent : les grandes puissances peuvent difficilement se faire la guerre entre elles, trop occup�es qu'elles sont � �gorger les petites.

Mais les criminels sont d�j� les criminels, puisque les premiers crimes sont commis. Et les chefs de gangs s'observent, se surveillent, en vue du r�glement de comptes. Comme ils regrettent, les n�tres, d'avoir trop t�t et trop -compl�tement d�sarm� le gang Allemagne, seul capable de tenir t�te au gang U.R.S.S. ! Ils se promettent bien, quand ils auront d�truit celui-ci - mais quand ?- de ne pas le rendre aussi totalement inoffensif, car le gang Chine se profile derri�re, et l'alliance du gang Russe

sera recherch�e contre lui, lors de la quatri�me guerre mondiale�

Car on en parle. Plus loin que la troisi�me contre la Russie, beaucoup voient se dessiner la quatri�me contre la Chine, le jour o�, industrialis�e, �quip�e, puissante sur terre, sur mer et dans les airs, elle ne pourra �tre vaincue que si elle est prise en sandwich entre un oc�an Pacifique am�ricanis� et un continent euro-asiatique d�fendu par une coalition des Slaves et des Occidentaux.

En attendant, dormez en paix, berceaux ! Faites, jeunes gens, des r�ves de panache et d'amour ! L'humanit� au sein de laquelle vous avez �t� jet�s n'est pas tout � fait sans esp�rance de gloire, et vous en aurez votre part.

Si tel est l'avenir, on ferait mieux de br�ler tous ces cat�chismes avec lesquels, en vous les faisant �peler stupidement, on feint de vous donner une �ducation. Si tel est l'avenir, il n'y a aucun guide, biblique ou marxiste, qui puisse vous donner une explication de l'histoire ni de la destin�e. Si tel est l'avenir, le seul livre est l'Apocalypse, le seul id�al l'Armageddon, et le vrai moteur de l'existence des peuples n'est ni l'�conomie, ni la religion, ni l'entraide, mais uniquement la force, exprim�e par le crime, dont l'�tat, ma�tre des peuples, s'est adjug� le monopole et r�serv� l'initiative, et dont � votre tour, et pour votre g�n�ration, vous serez les irresponsables ex�cutants.




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