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  Post� le jeudi 16 novembre 2006 @ 03:21:58 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
AnarchieSource : Plus Loin n�156, avril 1938


Dans cet article, le signataire parle de lui-m�me. Son but est de donner une explication qui puisse avoir un certain int�r�t g�n�ral, en d�pit du moi � ha�ssable �. Cet expos� n�est pas une confession, ni une biographie, il ne contient aucune id�e nouvelle, il ne fait que rassembler quelques fils qui ont servi � former le temp�rament intellectuel et moral d�un individu. La vie dont il s�agit a une apparence dispers�e et les diff�rentes activit�s exerc�es par le signataire semblent �tre s�par�es par des cloisons �tanches. Il n�en est pourtant rien. Autant que les circonstances le lui ont permis autant que les n�cessit�s du gagne-pain familial s�y sont pr�t�es, une m�me id�e l�a conduit au point o� il en est aujourd�hui.

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Mon p�re, ayant constat� que mes facult�s �taient plut�t ouvertes vers les sciences que vers la litt�rature ou les arts, choisit Z�rich, dans la Suisse allemande, lorsque, apr�s la Commune, il se trouva en exil. (Au cas contraire, c�e�t �t� � Constantinople qu�il se serait fix�.) C�est donc en allemand que je fis mes �tudes secondaires. Je revins en France � 18 ans et me fis admettre dans une �cole d�ing�nieurs. Apr�s un an de service militaire, j�entrai dans l�industrie � 24 ans. J�y gagnai ma vie pendant une douzaine d�ann�es, mais devant des difficult�s croissantes auxquelles se joignaient des consid�rations politiques, je passai � l��tranger. Apr�s divers avatars, je devins professeur, et pendant mes vingt ann�es d�exil plus ou moins volontaire � neuf en Grande-Bretagne et le reste en Belgique � l�enseignement de rudiments de sciences et de langues fut mon principal gagne-pain. Peu � peu, je me tournai vers la g�ographie. Elis�e Reclus �tant mort en 1905, au moment o� commen�ait � para�tre l�Homme et la Terre, je dus en �tre l��diteur et, vingt-cinq ans plus tard, le principal artisan de la refonte de l�ouvrage et de sa mise � jour. Enfin, �tabli au lendemain de la guerre dans un bourg p�rigourdin et recevant de mon ami Geddes une aide initiale, je m�attachai � l�id�e d�y �tablir un Mus�e r�gional. Ainsi, mes loisirs furent occup�s pendant plusieurs ann�es tout en gagnant ma vie par ailleurs, et je r�ussis, en automne 1937, � le pr�senter au public et � le transmettre � une �quipe de remplacement.

Parall�lement � ces activit�s, se place celle de la propagande anarchiste, par de tr�s faibles moyens, n��tant ni orateur, ni �crivain habile, ni pamphl�taire. On peut penser que mon � anarchie � est � base d�influence familiale. Sans doute, mais c�est plus complexe qu�il ne para�t au premier abord, et je me rends compte que la doctrine n�a �t� pour moi qu�un aboutissement logique ; c�est la conclusion de mes d�bats internes. Ce qui est certain, c�est que je n�ai pas eu � � d�sapprendre � beaucoup de choses ; mon �ducation premi�re a �t� � sans dieu ni ma�tre �.

Apprendre � conna�tre la Terre, se rendre compte de la mani�re dont l�Homme peut la modeler � son usage et comment l�Homme peut s�organiser pour y vivre intelligemment.

C�est en ce programme que se nouent les �tudes d�ing�nieur, la g�ographie (apprise et enseign�e), le mus�e r�gional et la mentalit� anarchiste.

Il peut suffire de traiter ces deux derni�res questions. Commen�ons par le domaine des id�es.

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Entr� comme ing�nieur dans le monde dirigeant de l�industrie, je ne tardai pas � constater que la � Lutte des Classes � �tait bien plus terriblement sentie de haut en bas que de bas en haut. Je connaissais fort bien le vocabulaire utilis� dans la pl�be en parlant de la gent patronale, mais dans celle-ci ce n��tait pas la fa�on de parler qui me choquait, c��tait la v�ritable r�pulsion qui se faisait jour (parlons au pass� dans l�espoir que maintenant une certaine sagesse p�n�tre la classe dirigeante). Quel m�pris quand le � peuple � �tait mentionn�, quel d�tachement de tout sentiment humain quand la main-d��uvre �tait en jeu, quel souci que les enfants de la bonne soci�t� n�aient pas contact avec ceux des basses classes !

Et il m��tait impossible d�incriminer les qualit�s personnelles des patrons auxquels j�avais eu affaire ; inconsciemment, un mur d�airain se dressait en eux � la pens�e des masses populaires. Il fallait en prendre mon parti, choisir et, entre les �l�ments en lutte, je ne pouvais h�siter. Quand m�me je me serais conseill� la prudence, mon individu lui-m�me devait se r�volter. C�est ainsi que, deux mois apr�s ma premi�re entr�e en service, je donnai ma d�mission. Si pendant douze ans encore, je r�ussis � vivre par l�industrie, ce ne fut gu�re que dans des situations de laboratoires et de bureaux d��tude, ne comportant qu�un tr�s faible contact avec le monde des ouvriers.

N�anmoins, on sut me trouver, et par deux fois encore, je me trouvais sur le pav�. Et par quels proc�d�s j�suitiques on cherchait � m�avoir ! Je me rappelle sans �moi un certain � cher camarade � qui fit tout son possible pour me faire accuser da malversations, en suite d�un diff�rend qu�il avait avec moi au sujet d�un ouvrier. Mon chef direct �tait, heureusement pour moi, un homme honn�te et perspicace. Quoi qu�il en soit, j��tais br�l� dans le m�tier et il fallut me trouver un autre gagne pain.

A c�t� de la Lutte des Classes et des cons�quences qu�elle entra�nait, une autre observation ne tarda pas � s�imposer � moi. Un grand nombre d�individus tentent de sortir de la masse des travailleurs, ils s��vertuent � affirmer leur personnalit�. C�est parfait, et sans doute le temps viendra o� chacun sera un artiste ou un bon artisan dans une branche quelconque. Seulement, les conditions actuelles font que beaucoup de ces hommes agissent de telle sorte que leur action d�pose autour d�eux le germe des r�actions qui d�truiront leur �uvre. Devenir riche. Se lancer dans le commerce, savoir se restreindre pendant des ann�es pour devenir � ind�pendant �. A c�t� d�un bon point de d�part et d�un peu de chance, que de bonnes qualit�s n�cessaires : initiative, esprit d�organisation, travail acharn� ! Mais attention � l�esprit � commer�ant �. Ce n�est sans doute pas bien grave tant qu�il ne s�agit que du petit boutiquier, restant strictement dans le cadre des lois. Quantit� de gens font honn�tement leur petit m�tier, mais aussi ne d�passe gu�re une honn�te m�diocrit�.

Pour aller plus loin, pour p�n�trer dans le haut n�goce, il faut avoir endurci son c�ur, appris � �craser � droite et � gauche ses concurrents moins chanceux tendus � la limite des ressources du Code. J�exag�re peut-�tre ; ce qui est certain, c�est que devenir riche vous place dans un monde � part. Vous vous entourez d�un mur d�indiff�rence.

Devenir puissant. Il n�est pas besoin de reprendre ici la critique de l�atmosph�re des politiciens. Elle comprend, certes, beaucoup d�honn�tes gens, des hommes bien intentionn�s, d�autres intelligents. Mais il faut se sentir bien s�r de soi-m�me pour chercher � se hisser sur le pavois. L�insuffisance et la suffisance �clatent aux yeux en regardant les arrivistes et les arriv�s. Et il y a des d�fauts plus graves. Qui se souvient encore des puissants de la g�n�ration pr�c�dente ? si ce n�est pour se rem�morer leur incapacit� dans une branche ou dans l�autre. Devenir puissant, c�est exposer ses tares et les rendre incorrigibles ; elles n�eussent pas port� � cons�quence dans le monde des petites gens.

Devenir savant. C�est d�j� beaucoup mieux, � condition que ce ne soit pas pour � se faire un nom �, que l�on soit guid� par l�amour d�sint�ress� de la recherche et des r�sultats scientifiques. Tous les professeurs � arriv�s � ne r�pondent pas � cette d�finition et beaucoup d�entre eux font preuve d�une grande pauvret� en culture g�n�rale.

Devenir artiste. Dans ce domaine, la poursuite d�une individualit� est g�n�ralement sans arri�re-pens�e. Et il est rare que l�artiste suscite les mauvais sentiments autour de lui, � moins qu�il ne soit parvenu dans les sph�res acad�miques.

En r�sum�, l��go�sme individuel est indispensable � quiconque poss�de un cerveau, mais il ne sera exauc� et de jouissance durable que s�il ne blesse pas les �go�smes des alentours. L��go�sme � un � deux, l��go�sme familial ne sera efficace que s�il est intelligent, que s�il s�inqui�te affectueusement du milieu ambiant.

De tr�s bonne heure je crois m��tre rendu compte que l�art de se conduire dans la vie �tait le r�sultat d�une exp�rience qui dure depuis des milliers d�ann�es, des millions d�ann�es, d�une exp�rience plongeant chez nos anc�tres animaux.

Combien a-t-il fallu de g�n�rations successives pour que deux chasseurs poursuivant la m�me b�te, au lieu de se consid�rer comme ennemis, s�avisent de s�unir en un m�me effort ? Pour que la notion de coop�ration, du travail en �quipe, se substitue � celle du � chacun pour soit � ? A toutes les �poques, sans doute, les deux conceptions ont exist� c�te � c�te. Il y a, certes, toujours eu la tourbe des individus � faible intellect, � faible volition, mais il y en a eu d�autres aussi, comme aujourd�hui, qui comprennent ceci ou cela, qui veulent ceci ou cela.

Et parmi eux qui pensent � s��lever aux d�pens des autres, qui sentent en eux-m�mes des facult�s de dominateurs,, qui veulent � r�ussir � par devers et contre tous, beaucoup voient le succ�s r�pondre � leur tentative. Il y a chaque jour des malfaiteurs triomphants, des aigrefins qui meurent entour�s d�honneurs, et dans la richesse.

N�anmoins, mon id�e est que, dans l�ensemble des �v�nements, dans la suite des �ges, dans la multiplicit� des temp�raments, la destin�e de chacun des individus qui constituent l�humanit� s�est r�gl�e en grande partie par les amiti�s et les inimiti�s qu�ils se sont cr��es, par une infinit� de petites contingences, de circonstances � peine pond�rables. L�entr�aide chez les mis�reux n�est point un mythe, c�est m�me un facteur essentiel de l��volution, facteur qui joue de moins en moins � mesure que l�on s��l�ve dans l��chelle sociale.

Je me suis m�me hasard� � �tablir le ph�nom�ne sur une base math�matique. Si chaque g�n�ration a le vague sentiment que la majorit� des adeptes du � chacun pour soi � finit mal (disons un peu plus de la moiti� � 501 contre 499), l�effet r�p�t� de cette proportion depuis l��poque de l�homme des cavernes (par exemple un millier de g�n�rations � 300 si�cles) aboutit � l�impression qu�il y a avantage �vident � ne pas sortir du rang par violence sur ses semblables, qu�il y a sup�riorit� pratique du � chacun pour tous �. En effet, le rapport (501/499) �lev� � la puissance mille, donne 982/18.

J�admets que cette th�orie soit tr�s discutable. Je la donne pour ce qu�elle vaut, mais c�est la mienne. Je dis que ce sont les �v�nements qui forgent notre morale. Des paroles m�morables sont plac�es dans la bouche de quelques philosophes, comme Confucius, Sakia-Mouni, Ez�chiel, Epicure, J�sus. Nous pensons suivre leur enseignement, nous les utilisons comme porte-drapeau : en fait, l��ducateur r�el est au profond de chacun de nous.

R�sumons : impossibilit� d�une coop�ration intelligente dans une soci�t� o� r�gne l�esprit dominateur ; impossibilit� d�une coop�ration intelligente dans une soci�t� bas�e sur l�app�t de l�argent, donc impossibilit� d�une coop�ration intelligente dans un Etat centralis�, o� le Pouvoir forme le miroir aux alouettes de tous ceux qui visent � commander, o� le Budget hypnotise toute la haute Finance. C�est l�Etat qui est le d�moralisateur par excellence. Regardez en bas, dans un petit village, le concert des demandes de d�gr�vements, d�allocations, de subventions. Que de sollicitations int�ress�es ! Et en haut� Je m�en voudrais d�insister. L� o� il n�est pas le corrupteur direct, l�Etat est le protecteur des filous de haut vol.

Ce sont ces consid�rations qui ont fait de moi un anarchiste, un communiste libertaire comme nous disions autrefois, r�unissant ainsi le communisme des choses avec la libert� individuelle des hommes. Nous comprenons par l� une organisation efficiente d�s la cellule initiale, une mise en commun du mat�riel, une coop�ration dans le travail une r�partition des produits selon les besoins et les disponibilit�s, un d�veloppement de la personnalit�. En somme, un d�placement de la Lutte pour la vie vers une sph�re plus �lev�e. Au lieu de menacer les sources m�mes de l�existence la lutte s�engagera dans l�artisanat, l�art, la litt�rature la science et la pens�e.

Cette doctrine, en outre, peut recevoir diff�rents qualificatifs.

Elle sera tol�rante envers les personnes. Peu importe que le voisin soit mystique ou bolcheviste, chr�tien ou bourgeois, m�me fasciste, si son caract�re lui interdit la domination personnelle et l��carte de l�attrait des richesses. Nous avons des amis qui affichent des opinions contraires aux n�tres et qui se font estimer par une s�rie de qualit�s qui les rendra des membres parfaits d�une soci�t� �volu�e. L�important ne me semble pas que l�on professe telle ou telle doctrine, mais que la conduite de chaque jour soit compatible avec l�aboutissant de la th�se que nous pr�sentons, celle d�une soci�t� d�entr�aide.

Elle est intol�rante envers les institutions cr�atrices de d�moralisation ou fond�es sur une hi�rarchie aveugle, exaltant l�in�galit� par l�argent ou la soumission.

Elle est relativiste. Dans toutes les circonstances, nous cherchons � joindre nos efforts � eux dont l�action est susceptible d�amener un plus de libert�, � att�nuer certaines mis�res, � ouvrir l�intelligence de tous. Moi, qui avais assist� � la � Semaine sanglante � et avais mon opinion sur le � petit Thiers � � sa mort, je me rangeai parmi les �tudiants r�publicains, contre les �l�ves des J�suiti�res. En 1914, des amis et moi avons jug� que le militarisme prussien �tait plus dangereux, imm�diatement, pour l�humanit�, que le capitalisme des d�mocraties. De nos jours, nous applaudissons au r�formisme qui a instaur� les 40 heures et les cong�s pay�s, ce qui permet, au moins, de soulever la question de l�organisation des loisirs.

Elle est absolue. Quoi qu�on fasse, quelles que soient les �volutions, il arrivera un moment o� il faudra sauter le pas. Toutes nos r�pudiations de la violence n�emp�chent pas que nous refusons de nous soumettre � la violence, que nous nous refusons � laisser �craser le faible sous nos yeux. En fait, nous sommes r�volutionnaires.

La doctrine sera �clectique. Expliquons-le en parlant de l��ducation. Il est certain que la grosse pouss�e qui a d�termin� les progr�s de l��cole primaire est ind�pendante de nos id�es, bien qu�il ne soit peut-�tre pas d�plac� de rappeler qu�un anarchiste authentique (James Guillaume) fut, dans la p�riode h�ro�que, il y a soixante ans, un des conseillers les plus actifs de l�artisan principal de l� � instruction publique, la�que et obligatoire �. N�oublions pas non plus l��uvre de notre camarade Robin � Cempuis. Il y a, certes, une �volution g�n�rale qui va dans le m�me sens que les id�es que nous �mettons. Par exemple, le respect d� au cerveau de l�enfant, le d�sir qu�il se cr�e une personnalit� par lui-m�me, l�horreur de tout � bourrage de cr�ne � se trouvent dans toute notre propagande depuis ses d�buts.

Une remarque, pourtant, au sujet de l�instruction primaire. Il est acquis que l�on doit �duquer tous les enfants sans consid�ration de classe� en France. Mais la d�mocratie fran�aise tique encore en ce qui concerne les enfants arabes, berb�res, malgaches ou annamites ; m�me les colons en leur majorit� retardent autant que possible la cr�ation d��coles dans la France d�outre-mer.

L�opinion publique s�est �galement mise en marche au sujet de l�instruction secondaire ; l��cole unique est son �uvre. Mais l�, l�id�e dominante est encore bien loin du but que nous formulons : conduire chaque adolescent � un m�tier et � une culture g�n�rale. L�Homme et la Terre et plusieurs articles de notre p�riodique expriment mes id�es � cet �gard.

Cette doctrine, surtout, n�est pas fig�e en une demi-douzaine de dogmes. Elle est fond�e sur la vie, toujours mouvante, � chaque instant cr�atrice de probl�mes nouveaux. Elle se tient � distance de la politique dont le but est la prise de possession du Pouvoir, rem�de aussi dangereux que le mal. Elle a plus de confiance dans l��volution de chacun des membres de l�humanit�, mais, non plus elle ne se borne � crier : � Changer d�abord l�individu �, en se lavant les mains des �v�nements de chaque jour. Il faut, sans cesse, mener une vie double, dans le r�el et dans l�id�al, se pr�occuper de cr�er autour de soi les conditions susceptibles de modifier l�individu, consid�rer les possibilit�s en leur ensemble, ne faire absolument fi des exp�riences politiques, ni trop compter sur elles.

Plus que tout autre chose, c�est la ru�e vers les � leviers de commande � qui s�pare les anarchistes de la plupart des socialistes. Nous ne travaillons pas pour une heure, mais pour l��ternit� ; notre point de vue est biologique, l��tre agissant sur le milieu, le milieu sur l��tre.

Notre propagande n�est � l�aise que dans la conversation. Un argument d�ordre g�n�ral est bien souvent perdu. Pour convaincre un interlocuteur, il faut s�adresser ad hominem, savoir quelles critiques il prote sur les circonstances du moment, quel point de vue, sentimental ou logique, l�affecte le plus ; puis alors �tablir lentement le d�bat, ne pas en dire trop, ne jamais exag�rer les maux dont on parle, bref, viser assez pr�s de ses id�es pour que le but puisse �tre compris, et s�en �carter assez pour qu�il en sorte une am�lioration. Mais il y a aussi des cas tout diff�rents o� il faut savoir �tre impoli.

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Venons-en pourtant au Mus�e du P�rigord noir et � son utilisation. La n�gation de l�Etat nous am�ne au probl�me de l�organisation de la soci�t� � partir de ses cellules de base, la commune, l��tendue d�un canton ou celle d�un arrondissement.

D�autre part, la science positive a fait une premi�re approximation dans son �tude du monde physique, la statistique une premi�re approximation dans l��tude des humains. Parlant le langage math�matique, nous dirons que le premier terme de la connaissance de la nature a �t� �tabli, mais qu�il faut d�gager les termes suivants. Si nous posons la question : � Comment l�homme peut-il s�organiser intelligemment dans le Sarladais ? �, les donn�es du probl�me seront toutes diff�rentes que s�il s�agissait de la Beauce ou de la Thi�rache, sans parler de districts de m�me importance en Argentine, Chine ou Soudan.

Il nous faut inventorier notre Sarladais, son sol, ses roches, sa faune, sa flore, ses eaux, son atmosph�re, sa part de soleil, de pluie, de vent ; puis sa population, son histoire � qui remonte tr�s loin � ses occupations, ses facult�s artistiques, scientifiques et litt�raires. Etudier ensuite les relations du pays avec les r�gions voisines, voir sa sph�re d�attraction et les d�bouch�s de son activit�.

A cette analyse locale de la nature dans tous ses aspects et de la vie dans toutes ses activit�s, il faut joindre la synth�se humaine, le tableau entier de l�Homme et de la Terre dont le Sarladais n�est qu�une cellule �l�mentaire, aller du microcosme au globe et du globe au microcosme, du d�tail � l�ensemble et revenir de l�ensemble au particulier.

Le Mus�e, en son �tat actuel, en r�pond � ce programme que d�une mani�re fragmentaire. Le local comprend une salle haute, octogonale, d�o� l�on jouit d�une vue �tendue, et deux �tages interm�diaires, am�nag�s en biblioth�ques, lesquelles sont encore assez pauvrement garnies. La forme de la grande salle a dict� la r�partition des documents en huit branches : Cosmographie, G�ographie, G�ologie et Climat, Pr�histoire, P�riode historique, Flore, Faune et Homme, Arts et Industries, Autres Activit�s. Sur la centaine de panneaux dispos�s alentour, une soixantaine seulement sont occup�s : cartes, diagrammes expliqu�s, photographies. Les branches les plus pauvres sont : G�ologie, Flore et Faune, Arts et Industries. Quelques mod�les, reliefs et collections sont group�s au milieu de la salle. Enfin, quelques �uvres, toutes relatives � la r�gion, ont �t� pr�sent�es par des artistes de passage ou autochtones.

Il a �t� dit ailleurs et je le r�p�te ici bri�vement qu�un tel mus�e peut int�resser sp�cialement deux cat�gories de personnes. D�abord, la jeunesse locale sous la guidance de ses instituteurs, ou par curiosit� personnelle, pour quelques jeunes gens qui ont le go�t de l��tude et cherchent � acqu�rir des connaissances d�passant le niveau de l��cole primaire en ce qui concerne la nature et l�homme. Puis aussi les visiteurs du dehors qui, ayant une instruction g�n�rale ou m�me �tant des sp�cialistes d�une science, seront frapp�s par un aspect particulier, par un faci�s sarladais qui ne leur est pas familier. J��mets donc un double espoir : que le Mus�e r�veille des facult�s latentes d�observation chez quelque adolescent, qu�il fournisse � quelque savant l�occasion d�un champs d��tude.

Nous voyons donc qu�il s�agit d�une tranche de � G�ographie humaine �, comme on dit aujourd�hui. Officiellement, l�enqu�te s�arr�tera � la porte de la politique. On comprend tr�s bien pourquoi. N�anmoins, il est aussi logique, aussi int�ressant de se demander ce qui, dans une population d�termin�e, l�incline pus ou moins vers des id�es nouvelles, ou plut�t, ce qui touche certains �l�ments d�une certaine mani�re et ce qui maintient les autres dans les anciennes all�geances. Ce sera g�n�ralement par l��tude de la teneur des terres que cette question pourra �tre abord�e, mais c�est l� un sujet d�licat que nous reprendrons plus tard.

Il est � peine n�cessaire de remarquer que le choix du P�rigord noir est enti�rement fortuit. Les hasards de l�existence m�ont amen� dans la r�gion et il y a eu adoption r�ciproque. D�autre part, il faut remarquer qu�il y a cinquante ans peut-�tre, il e�t �t� imprudent d��tablir un pareil centre, comme si la r�gion choisie �tait consid�r�e comme sup�rieure � celles qui l�entourent. Aujourd�hui, il n�y a plus de crainte d�offusquer ni Quercy, ni Nontronais. On pourrait discuter sur l��tendue du territoire englob� dans cette enqu�te ; ce me semble sans importance en ce moment.

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Voil� donc, pour commencer, un centre de recherches pour les choses telles qu�elles sont, un centre d��tudes statiques. Mais, abandonnant le Mus�e pour un instant, il peut �tre permis de laisser vagabonder son imagination et de se dresser un programme dynamique. Le premier point sera, par exemple, d��tudier les am�liorations possibles pour l�utilisation du sol. La place de l�industrie dans un monde �volu� se dessine maintenant avec une certaine nettet�. On voit les ouvriers appuy�s sur la machine, les techniciens travaillant au laboratoire, les syndicats d�l�guant un directeur responsable. La distribution et la consommation suscitent encore des projets contradictoires. Tout de m�me, les grandes lignes de ces organisations se d�gagent peu � peu.

La transformation de l�agriculture est encore � peine effleur�e et c�est l� le souci principal de l��quipe qui publie Plus Loin. En premier lieu, il faut tabler sur l�aide limit�e que l�industrie apportera sous forme de machines, d�engrais et d�artisans de tous ordres. Puis, parlant � mon point de vue personnel, je dirai que le probl�me agricole doit s�appuyer sur ce qu�il y a d�essentiel � de logique et d��ternel � dans le sentiment de la propri�t� individuelle et, par l�, amener une am�lioration, dont le paysan lui-m�me sera le premier b�n�ficiaire.

Amour de la terre, avenir des enfants, assurance du vieil �ge, d�sir d��tre son propre ma�tre, forment le point de d�part. Ajoutons-y : garantie contre les intemp�ries, cr�dit illimit� pour reconstruction de l�habitation, pour l�utilisation des machines, exemples constant de champs d�exp�riences, aide de techniciens pour les sols, les cultures, les vergers, les futaies, les domiciles et d�pendances, les animaux. Faire profiter d�abord le paysan des progr�s de la science et de la solidarit� universelle sera sans doute le moyen de l�amener un jour � la culture en �quipe (chacun ayant, bien s�r, son jardin individuel) et � l�entente avec le consommateur, ce qui soulagera sa peine et rendra ses int�r�ts solidaires de ceux de la nation tout enti�re.

Un autre probl�me essentiel est celui de l�imp�t, de cet argent qu�on a tant de peine � rassembler et qui dispara�t si myst�rieusement. En r�alit�, toute la question se r�sume dans la clart� des transactions. Tout homme sensible admet parfaitement de payer pour les commodit�s qu�il r�clame, par exemple, pourvoir aux besoins de l��cole locale et y ajouter un taux raisonnable pour les grandes �coles (50% ? 100 %), subvenir aux frais des cliniques et h�pitaux, entretenir les chemins vicinaux et y ajouter une proportion d�termin�es pour les grandes routes. Le premier pas dans la voie d�une administration efficace, c�est qu�elle habite en une maison de verre.

Par quoi et comment les anarchistes pensent-ils remplacer l�Etat omnipotent et irresponsable. L��ventualit� est encore assez lointaine et les opinions personnelles diff�rent encore amplement. Pour moi, reconnaissance que certaines questions ne peuvent �tre trait�es utilement que dans le cadre dit actuellement national (ou m�me international), par exemple les r�seaux des grandes voies de communication, des ports maritimes et a�riens, l�utilisation des cours d�eau, de la force des vagues et de la mar�e � tandis que la chaleur solaire et le vent peuvent �tre capt�s localement � je compte sur des commissions �lues, � mandat de br�ve dur�e ; chacune � comp�tence strictement limit�e et � budget ind�pendant, choisissant un � dictateur � pour la branche dont il s�agit, avec responsabilit� et initiative � tous les degr�s de l�organisation, pour des gestions temporaires. Les domaines � g�rer de telle sorte seront, par exemple : Approvisionnement, Distribution, Education, Hygi�ne, Travaux publics, Statistique, peut-�tre d�autres encore, avec des organes de coordination.

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Au point de vue de l�int�r�t g�n�ral, il est �vident que ce Mus�e du P�rigord noir n�est pas un organisme important, c�est une manifestation r�alis�e par un individu selon ses capacit�s, enti�rement en dehors de l�Etat, un exemple d� � anarchie constructive �. L�ayant amen� � un certain point, je le passe en d�autres mains qui en feront ce qu�elles voudront. Non que je me d�sint�resse de son d�veloppement, mais parce que je me sens incomp�tent dans une s�rie de branches de activit�s humaines. Une initiative ayant jou�, c�est � la coop�ration de continuer son �uvre.

Il est parfaitement normal que l�on m�connaisse les motifs qui ont guid� ma conduite effac�e ; si je n�ai pas tent� de devenir une personnalit� importante, c�est probablement que je m�en suis senti incapable. Le fait est que, toute ma vie durant, mon programme individuel a �t� de me comporter en citoyen tout-venant, en membre ordinaire d�une soci�t� sans ma�tre et sans argent.




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