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  Post� le jeudi 28 septembre 2006 @ 16:40:51 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
HistoireL�Homme et la Terre, t. I. pp. 339-342




� A chaque phase de la soci�t� correspond une conception particuli�re de l�histoire. La th�ocratie a ses historiens qui voient les choses et jugent les hommes � leur fa�on, en se laissant aller � ce qu�ils croient �tre l�inspiration divine ; la monarchie aussi a ses �crivains qui comprennent les �v�nements suivant leur �ducation, leur compr�hension propre, et qui peignent la vie de l�humanit� sujette comme une ombre contrastant avec la splendeur du souverain ; les aristocraties diverses, la bourgeoisie moderne poss�dent �galement des interpr�tes sp�ciaux qui voient par les yeux, entendent par les oreilles, pensent d�apr�s les int�r�ts et les pr�jug�s de leurs ma�tres. Enfin chaque nation, chaque cit�, chaque petit clan de civilis�s, chaque institution se fait repr�senter dans l�histoire par une image con�ue � son oint de vue propre, reculant � l�arri�re plan tout le reste du monde. Que l�on compare deux r�cits de forme impartiale dus � des �crivains honn�tes, mais de patriotismes rivaux, qui racontent une bataille livr�e � la pleine lumi�re de ce si�cle, et qui �tayent leurs discours de documents d�taill�s, de statistiques r�put�es pr�cises, quelle diff�rence entre les deux versions ! Et que penser alors de l�historie des temps sur lesquels nous ne poss�dons que des livres ou de simples fragments �crits, sans le contr�le d�aucune critique, par les repr�sentants d�un seul peuple ou d�une seule caste, en vue de l�int�r�t d�un petit groupe ou m�me d�un seul individu ? Evidemment, les faits mat�riels relat�s par les anc�tres ne peuvent inspirer aucune confiance, puisqu�ils ne sont pas �clair�s par la discussion des t�moignages contradictoires : les d�tails n�ont d�autre int�r�t que celui de l�anecdote. Dans la recherche de la v�rit� historique, il faut se borner � regarder comme acquis les ph�nom�nes g�n�raux, les grands mouvements de va-et-vient que constate la marche de la civilisation prise dans son ensemble. Mais il ne suffit pas de conna�tre l�incertitude des annales et l�gendes r�unies sous le nom d�histoire ; ce que nous avons appris une fois continue de hanter notre cerveau, et, malgr� nous, toutes sortes d�erreurs et de mensonges prennent dans nos souvenirs la place de v�rit�s.

Sans parler des r�cits bibliques, reconnus par tous comme des mythes, mais encore racont�s dans les �coles sous la m�me forme que des �v�nements v�ritables, n�est-il pas vrai que l�enseignement de l�histoire a gard� son caract�re autoritaire et despotique ? Les personnages dominants, ceux devant lesquels on fait d�filer les si�cles, sont les hommes funestes qui suscit�rent la haine entre les peuples et cherch�rent leur gloire dans le choc et l��crasement des arm�es : S�sostris, ce bell�tre qui v�cut pour se faire sculpter en colosse devant tous les temples, ce fanfaron qui fit graver ses exploits, vrais ou controuv�s, sur toutes les parois ; Alexandre le Mac�donien, barbare qui triompha des Perses gr�ce au g�nie de la Gr�ce, et qui mit son orgueil � se faire apoth�oser en dieu d�Asie ; C�sar, qui repr�sentait � Rome la d�mocratie victorieuse, et qui, en la couronnant, la priva d�sormais de toute libert� ; Napol�on, � la R�volution bott�e, �peronn�e �, qui l�gua un si�cle de vengeance aux nations vaincues.

Purifier l�histoire de l�influence exerc�e par ces incubes est donc la t�che par excellence des �crivains qui se placent � un point de vue vraiment humain, sup�rieur � toutes les haines de races, de nations et de partis. Des hommes d��tude en grand nombre se sont vou�s � cette �uvre, et, gr�ce � eux, l�histoire change d��me pour ainsi dire. Elle se renouvelle par le sens moderne, infiniment plus large, qu�elle donne � son enseignement. Elle ne s�attache ni � un seul peuple, comme l�Histoire pr�tendue universelle de Bossuet, ni � une seule classe, comme la plupart des ouvrages plac�s encore entre les mains des enfants et des jeunes hommes. Etudiant l�humanit� tout enti�re dans sa masse profonde, comparant le d�veloppement successif, parall�le ou entrecrois� des peuples, avec leurs mythes, leurs int�r�ts, leurs passions, elle refait le monde en vue du bien de tous. De m�me que l�homme fit jadis ses dieux � son image, l�historien reconstruit notre exp�rience en d�gageant de la multitude indistincte des faits l�id�al qui de tout temps nous dirigea, mais inconsciemment jusqu�� une �poque r�cente. L��chafaudage des faits g�n�raux qui servit aux historiens d�autrefois nous est rest�, et m�me il s�agrandit constamment par les apports des chercheurs ; l��difice lui-m�me se reb�tit en des proportions plus amples suivant un autre plan, avec une ordonnance plus logique, sans les chapelles et les salles d�honneur qu�on y avait m�nag�es. Vico nous dit que l�histoire se d�compose en trois �poques : des Dieux, des H�ros et des Hommes. On voudrait encore nous maintenir de force dans l�un ou l�autre de deux �ges qui se sont d�roul�s. Mais nous sommes entr�s r�solument dans celui des Hommes.

T�t ou tard, l�histoire se partagera en deux p�riodes : celle du Hasard et de l�Ignorance barbare, celle de la Science ou de la Raison, comme le disaient d�j� les Encyclop�distes. On s�est trop h�t� de faire remonter l�histoire moderne � l�av�nement de la R�forme , p�riode o� ceux qui se croyaient en possession de la v�rit� voulaient aussi l�imposer de force. � L�humanit� ne finit par marcher droit qu�apr�s avoir essay� de toutes les mani�res possibles d�aller de travers � (Spencer).

Dans ce nouveau cosmos, purement humain, l��tude de l�histoire ne comporte plus comme autrefois l�intervention divine du miracle, changeant � son gr� la succession des �v�nements, ni l�apoth�ose de quelques personnages l�gendaires, plac�s en dehors des simples mortels et dispens�s par leur g�nie de se soumettre au cours ordinaire des choses : d�sormais la science du d�veloppement humain est sous la d�pendance des m�mes m�thodes que les autres disciplines intellectuelles ; elle ne progresse que par l�observation rigoureuse, la comparaison stricte, impartiale, et le classement des faits, soigneusement ordonn� dans l�espace et dans le temps.

Quelles que soient les lois ou du moins les appr�ciations g�n�rales auxquelles ce long travail am�nera les historiens, ils constatent d�j�, sans aucune exception, que la s�rie des �v�nements s�accomplit par une alternance d��lans et de repos, par une suite d�actions et de r�actions, ou bien de flux et de reflux, de � cours et de recours � comme le disait Vico. Hommes et peuples � font un tour et puis s�en vont �, mais ils s�en vont pour revenir en une ronde toujours plus vaste.

Depuis les origines des temps historiques, l�ampleur des oscillations n�a cess� de s�accro�tre et les mille petits rythmes locaux se sont m�l�s peu � peu en un rythme plus ample : aux infimes alternances de la vie des cit�s succ�dent les oscillations plus g�n�rales des nations, puis le grand balancement mondial, faisant vibrer la terre enti�re et ses peuples en un m�me mouvement.Et tandis que les tours et retours accroissent leur amplitude, une autre palpitation s�accomplit en sens inverse, prenant chaque individu pour centre d�appel et r�glant plus harmoniquement sa vie avec les cercles plus vastes des cit�s, des nations et du monde. La Soci�t� est le � G�ant � aux sens innombrables dont parle Aristote, mais ce g�ant ne se comprend lui m�me que par les mille analyses de l�homme individuel, par � l�appr�ciation d�licate � (Gobineau) de chaque minute du pr�sent.




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