Alger le 10 juin 1945.
Je
ne savais pas que parler du temps qu’il fera demain fût affirmer
l’existence de Dieu. Ta lettre me l’apprend. Chaque jour on apprend des
choses nouvelles. Cette fois-ci, la nouveauté était une idiotie. Ne
t’irrite pas de me voir juger ainsi ton analyse, je pourrais être
beaucoup plus dur dans mon jugement.
D’après ce qui apparaît
prévisible, dire que la C.N.T. va intervenir dans le destin du peuple
espagnol, ce n’est pas affirmer que la C.N.T. doit participer au
gouvernement. Je ne suis rien pour dicter des normes à la C.N.T. Ni
toi. Ni personne. Comme je l’ai écrit, dans ce que tu me reproches,
sans connaître pour autant ce que tu me reproches, ce que la C.N.T.
peut faire dépendra de la volonté des travailleurs qui la constituent.
Ni plus, ni moins. Toute autre chose serait admettre que la C.N.T. a
des chefs qui la mènent où ils veulent. Ce qui - sans doute ne le
soupçonnes-tu pas – serait politique, même sans participer au
gouvernement.
Dans son sens habituel, lorsqu’on en parle par exemple en sociologie,
la politique est tout ce qui se fait pour ordonner, modifier ou
transformer la structure sociale. Dans ce sens la C.N.T., depuis sa
fondation n’a rien fait d’autre que de la politique, certaines fois
directement, d’autres fois indirectement. Le moindre de ses manifestes
était un acte politique. La moindre de ses grèves aussi. Celle de la
Canadiense, que tu cites comme un exemple oublié par moi – qui t’a dit
que j’avais oublié? – fut une grève éminemment politique : l’aspect
économique qui la détermina devint rapidement secondaire. Ne parlons
pas des grèves de protestation, que tu cites également et que j’avais
pas oubliées non plus. Protester est toujours un acte politique. Il
s’agit de mettre fin à quelque chose : de modifier, ce faisant tel ou
tel aspect de la société. Même les grèves économiques sont, de ce point
de vue, fondamentalement politiques. Une augmentation de salaires peut
entraîner des changements décisifs dans la structure sociale. Quant à
l’action directe, peux-tu douter qu’elle soit politique ? approfondis
un peu plus, tu constateras même. Qu’elle n’est pas toujours éloignée
de la plus habituelle. Rappelle-toi les coups d’état, ces œuvres
maîtresses de l’action directe.
Si la C.N.T. est apolitique, c’est dans le sens où elle n’intervenait
ni dans les élections, ni dans le gouvernement. C’est tout, et c’était
beaucoup. Mieux, c’était l’essentiel. Il y avait de quoi être fier
d’appartenir à une organisation qui se maintenait éloignée de cette
pourriture. Déduire, comme tu le fais, que je soutiens, - en écrivant
que la C.N.T., d’après ce qui apparaît prévisible, va intervenir dans
le destin du peuple espagnol - , qu’elle doit prendre part aux
élections et au gouvernement est une idiotie. Je te l’ai déjà dit.
Excuse que je ne trouve, pour rendre compte de ton jugement, une parole
plus adéquate.
Si, comme tu me le répètes tout au long de ta lettre, j’avais fondé les
lignes suivantes : d’après ce qui apparaît prévisible, la C.N.T. “ va
intervenir non d’une manière indirecte, comme par le passé, mais d’une
manière directe et décisive dans la vie politique espagnole ” , sur ce
qui est immédiatement observable, j’aurai sans nul doute ajouté quelque
apostille pessimiste. Car ce que l’on observe, est en effet,
décourageant. On voit des individus qui représentent la C.N.T. – non
pas tous des réformistes, comme tu le dirais -, prendre part, sans
élections, à tout ce qui fait ici visant la succession de Franco : pour
le sérieux et le dérisoire, pour le responsable et l’irresponsable;
pour ce qui se voudrait remarquable et qui ne cesse d’être comique.
Toi-même, qui m’écris une lettre aussi “ révolutionnaire ” - permets
que je place révolutionnaire entre guillemets , parce qu’en réalité
quelques jours après sa rédaction tu participais à un meeting en
compagnie de politiciens dont se serait vraiment un malheur s’ils
redevenaient quelque chose en Espagne.
Non, je n’ai pas fondé ces lignes – qui ne l’oublie pas, ne veulent pas
dire que la C.N.T. va aller aux élections (je t’ai déjà dit que cette
analyse est une idiotie, et il m’est pénible de le répéter) – d’après
ce qui est immédiatement observable : j’ai fondé mon propos sur des
raisons plus solides. Et c’est de celles-ci que je vais t’entretenir
brièvement.
La solution anarchiste au problème espagnol, et à plus
forte raison du problème du monde, écarté pour l’instant, et qui sait
pour combien de temps – ne t’inquiète pas : je t’expliquerai plus avant
pourquoi il faut l’écarter -, le million d’ouvriers qui compose la
C.N.T., - pas tous anarchistes, loin de là, mais suffisamment
influencés par l’anarchisme -, doit rechercher pour ses conflits
quotidiens et pour ses aspirations, des ouvertures qui, adéquates au
moment pour ceux-là, ne ferment pas les portes du devenir à celles-ci.
Cette recherche, qui devrait être constante, les porterait, comme par
la main, à intervenir directement sur la vie politique espagnole – plus
directement que par le passé, quand la solution anarchiste semblait
être au coin de la rue -, c’est à dire à s’occuper de modifier et de
transformer les structure sociale espagnole. Non pas en nommant des
députés, ce qui serait une façon de ne pas intervenir, ni en acceptant
tel, ou tel poste gouvernemental, ce qui serait une autre façon de ne
pas intervenir et, de plus, de tout faire échouer. (Il serait honteux
que puisse se répéter le spectacle de ce troupeau de conseillers, de
militaires, de juges et même de policiers issus de la C.N.T. et du
mouvement anarchiste. Je t’assure, et tu peux le croire, que je ne
connais personne qui assista avec plus de répugnance que moi à un
pareil spectacle. Mais je te parlerai de cela après). Cette
intervention sur la vie politique espagnole – je répète : pour la
transformation de la structure sociale espagnole – peut prendre et
prendra, indubitablement diverses formes, non pas anarchistes, ou du
moins pas totalement, mais tendant d’une certaine façon vers
l’anarchisme. Par exemple : réalisations mutualistes, coopérativistes,
communistes, dont la base seront les municipalités. Une politique
municipale sera, cependant obligatoire et acceptée. Parce qu’une
organisation d’un million d’hommes ne peut précéder comme un groupe
d’anarchistes, ou surnommé anarchiste – tu verras que ce n’est pas la
même chose -, serait-elle d’ailleurs exclusivement composée de groupes
anarchistes. Et une politique municipale, En Espagne, embrasse toute la
vie politique du pays. Rappelle-toi que des élections municipales, qui
sont une chose beaucoup plus insignifiante qu’une politique municipale,
provoquèrent la chute de la monarchie. Cette politique municipale
tendra, par les réalisations dont j’ai parlé, non à renforcer l’�tat,
ce qui serait contraire à l’esprit de la C.N.T. (sa collaboration
durant la guerre civile, qui aida au renforcement de l’�tat, était
contraire à son esprit; mais il s’agissait de s’opposer à ce qui se
dressait contre cet �tat, et qui était pire que lui. Erreur? Je n’en
discuterai pas. En tout cas, le grave ne fut pas l’erreur, tu le verras
plus avant ), mais à lui soustraire des attributs, pour qu’il soit à
chaque fois de moins en moins nécessaire, de façon qu’arrive un jour où
sa disparition sera facile, ou simplement faisable. Ce qui n’est pas le
cas aujourd’hui.
Pour en finir avec tout cela, je vais te donner un conseil : surveille
à l’avenir tes réactions immédiates. Elles révèlent toujours les désirs
les plus profonds. Quand une femme déclare, la première fois qu’elle
voit un homme, qu’il est odieux, elle ne tarde pas, si l’occasion se
présente, à coucher avec lui. Un lecteur attentif découvrira dans ta
lettre, occulte mais fervent, le désir d’être pour le moins candidat
conseilliste.
Et maintenant,
passons à autre chose. Il me peine de te le dire, mais tout ce que tu
écris dans ta lettre sur l’anarchisme, n’est qu’une suite de lieux
communs. J’avais espéré que l’expérience de la guerre civile ferait que
tu ne lancerais pas, comme tant d’autres, de vaines paroles au vent.
Mon espérance était non fondée. Il y a un anarchisme poussiéreux qui
date de l’age de pierre, et qui se modernise en retournant encore
davantage à l’âge de pierre - par exemple en adoptant un drapeau - , et
je te vois accroché à cet anarchisme qui manque de fulgurance et de
devenir. De la doctrine anarchiste, qui est pur dynamisme, qui affronte
chaque problème au fur et à mesure de son surgissement, et ne
l’abandonne qu’après en avoir extrait tout son contenu, vous avez fait,
toi et ceux qui pensent comme toi, une chose statique, immobile, un
dogme qui dénonce à grands cris les hérétiques. Lis notre grand Ricardo
Mella qui fut un hérétique permanent. Il t’aidera à désembourber ton
cerveau, s’il est encore temps. Il est plein de toiles d’araignées. Les
lieux communs dans lesquels tu te complais ne sont rien d’autre, encore
que certains cessent de l’être pour se transformer en niaiseries. Tout
ce que tu dis dans ta lettre sur la collaboration est trivial. Tu ne
t’es pas approché même par mégarde du problème. Pensant comme tu
penses, tu ne t’en approcheras jamais. Si la collaboration avait été
seulement une erreur, la chose ne serait pas grave. Les erreurs se
rectifient. En ne collaborant plus, problème résolu. Ce que la
collaboration révèle n’a pas de rectification possible. C’était cela,
que peu nombreux, nous suspections depuis un certain temps : que nous
n’étions anarchistes, en Espagne, que quelques centaines au maximum…
(Et voilà pourquoi il faut écarter la solution anarchiste au problème
espagnol. Ce que défendent quelques centaines d’individus ne règlera
jamais aucun problème. Je te répète ici ce que j’ai dit auparavant : ne
t’inquiète pas. Ne t’inquiète surtout pas pour mon anarchisme. Il est
plus vigoureux qu’aujourd’hui qu’hier, et il le sera demain bien plus
qu’aujourd’hui. À mesure que passe le temps, les racines s’enfoncent
plus profondément. J’ai la conviction, chaque jour plus affirmées que
les société ne deviendront supportables que dans la mesure où elles se
rapprocheront de l’anarchisme. Mais cette conviction ne fait pas rêver
éveillé. Non, tout autre chose serait de croire en la possibilité
d’établir maintenant l’anarchisme. Pour moi, anarchiste, l’unique
solution au problème de l’Espagne et au problème du monde c’est
l’anarchie. Mais cette opinion, ne la partagent avec moi, que quelques
milliers d’hommes, et en Espagne, quelques centaines. Ce n’est donc une
solution jouable maintenant. C’est la meilleure – personne
d'intelligent ne s’avisera de le nier - mais nous la désirons si peu !
devons-nous donc renoncer à l’anarchisme ? diras-tu. Telle n’est pas ma
pensée. Nous devons faire au contraire tout ce qui imaginable pour
préparer le terrain à l’anarchisme; nous devons faire que les coutumes
régentant les accords forcés, dérivent vers les accords libres; nous
devons faire que l’intervention de l’état dans les relations entre les
hommes ne soit plus nécessaire, parce que tant que cela ne sera pas,
aussi favorables qu’apparaissent des possibilités pour l’épanouissement
de l’anarchisme, l’anarchisme ne s’épanouira pas).
Après cette longue parenthèse, qui était indispensable pour t’éviter
une nouvelle lettre “ révolutionnaire ”, revenons à la collaboration.
Avant de continuer, je vais te conter une anecdote.
Vers 1917, un
camarade barcelonais, peintre, dont je regrette d’avoir oublié le nom,
hérita inopinément, d’un type qu’il connaissait à peine, vingt ou
trente mille pesetas. Apprenant la nouvelle, la première chose qui lui
vint en tête fut de fonder une revue, projet longtemps caressé par le
groupe auquel il appartenait. Quand arriva le samedi, jour de la
réunion, au lieu de dire à ses camarades : “ Regardez. J’ai hérité de
quelques milliers de pesetas. Nous allons fonder une revue ”, il leur
dit sans savoir pourquoi : “ Que feriez-vous si, subitement, vous
héritiez de tant de milliers de pesetas ? ”. Et à sa grande
stupéfaction, tous ceux qui composaient le groupe, et avec lesquels il
était en relation depuis plus de dix ans, découvrirent n’être rien
d’autre que des boutiquiers. L’un avec les milliers de pesetas,
essayerait d’obtenir un bureau de tabac; un autre ouvrirait un magasin
de fruits et légumes; un autre une charcuterie, etc.… Cette même nuit,
le camarade peintre rompit avec eux et vint nous raconter l’événement à
“ Tierra y
Libertad ” Avec une indignation incontrôlable, il
s’exclamait : “ J’ai cru passer dix ans de ma vie avec des anarchistes
et je les ai passés avec des commerçants ! ”.
De même que l’héritage de quelques milliers de pesetas fit découvrir à
ce camarade peintre qu’il avait passé dix ans de sa vie avec des
boutiquiers, la collaboration nous révèle que beaucoup d’individus qui
passaient pour des anarchistes avaient des dispositions pour de toute
autres activités, fussent-elles celles de policiers, et en aucune
manière pour l’anarchisme. Tu vois que la chose est bien plus grave
qu’une erreur. Quoique déjà fort lamentable, le pire ne fut que
certains se fourvoient en devenant ministre ou conseiller, ou
gouverneur. Le pire fut de croire, pour beaucoup, que tant qu’on n’en
était pas arrivé là, on n’avait rien fait. Ce en quoi, la plupart
d’entre eux, ne se trompaient pas, qui en réalité, ne furent jamais
rien, pas même ministres ou conseillers, ou gouverneurs en puissance;
tout juste des gagne-petit de la politique, semblables en cela à la
masse de manœuvre de tous les partis. Ils n’avaient pas idée de la
masse de problèmes auxquels se trouvaient confrontés l’Espagne. tout
était petit en eux, les convoitises comme les intrigues. Exactement
comme dans un parti. Il fallait voir les membres des Comités les jours
de crise. C’était une distribution de gifles – si l’on peut dire – pour
atteindre le poste que l’on supposait devoir devenir vacant. On
combattait ceux qui étaient en poste (ou l’organisme lui-même), dans
l’unique but de les remplacer. Des coteries se formaient comme dans le
plus pourri des partis. Toute le monde connaissait l’économie, les
finances ou la pédagogie, selon le poste qu’il s’agissait d’investir.
Pareil, toujours pareil aux partis. Il suffisait qu’une place de
patrouille de contrôle devienne libre (la chose est aussi laide que la
gallicisme adopté pour la désigner), pour que les Comités soient
envahis par une nuée d’aspirants.. Celui qui pouvait le plus et celui
pouvait le moins étaient nés pour être ministre, conseiller, chef
militaire, juge, policier. Presque personne n’était né pour être
anarchiste. Et pourtant tous, ou presque tous s’étaient appelés et
continuaient à s’appeler anarchistes sans susciter de réactions
d’indignations dans la majorité. C’est que l’anarchisme de ceux qui ne
réagissaient pas, n’était pas non plus, extraordinaire.
Un ami intime, qui est un autre moi-même, m’a parlé de la profonde
suffisance des deux conseillers, dont il dut, par malheur supporter la
compagnie durant quelques semaines. Lui qui savait inutile ce que nous
faisions, qui ne prononça jamais une seule parole pour son crédit
personnel, et cela dans tous les endroits ou les circonstances
l’amenèrent lui qui n’eut d’autres préoccupations que de voir s’étendre
le respect pour l’anarchisme, ce qu’il mena toujours à bien, et ce en
quoi bien peu l’imitèrent, se trouva soumis au supplice de voir ses
deux camarades bavarder comme des pipelettes, surtout sans connaître
rien à rien - semblables en cela à quelques autres conseillers - , et
juger que tout ce qui arrivait devait avoir été conçu depuis les
origines de la C.N.T. pour qu’ils parviennent à être conseillers. L’un
des deux, avec lequel – la pire offense qu’on lui fit -, mon ami fut
confondu (et en quoi le pauvre jugeait de l’étendue de son malheur) fut
quinze jours malades de chagrin quand il cessa d’être conseiller. Comme
en cessant de l’être, il en revenait à n’être rien, son cas était
réellement une tragédie.
Pour son aspect comique, parmi mes souvenirs de ces jours-là, figure en
bonne place celui de l’individu dont on parlait alors (il était
suffisamment charlatan pour cela) comme du futur successeur d’un
conseiller. Quand survinrent les rumeurs de crise, il se commanda en
tout hâte une demi-douzaine de costumes. Il doit, dans quelques coins,
continuer à jouer les matamores révolutionnaires. D’autres
s’accrochèrent un fusil à l’épaule et, moralement du moins, ils doivent
continuer à le porter. Ils étaient nés pour devenir soldats. D’autres
se firent une ou deux maîtresses. Ils étaient nés pour cette chose
immonde qui est d’avoir une maîtresse ou deux. D’autres, vu leur
nouvelle situation, ne pouvaient faire moins que d’avoir une bonne. Ils
l’eurent. Ils étaient nés pour devenir bourgeois, et les pires des
bourgeois. D’autres se forent photographier dans toutes les poses
imaginables. Ils étaient nés pour devenir danseuses. D’autres… Mais se
serait là un conte sans fin. Semblable en cela au camarade peintre qui
découvrit que le groupe auquel il participait était composé de
boutiquiers et non d’anarchistes., la collaboration nous fit découvrir
une infinité de personnes qui, passant pour être anarchistes étaient
n’importe quoi sauf anarchistes. Parfois même un n’importe quoi des
plus méprisables.
La plupart de ceux qui réagissaient contre tout cela, ne réagissaient
pas non plus comme des anarchistes. “ Nous avons la force
-disaient-ils- et nous ne devons pas collaborer avec les autres.
Puisque nous avons la force, notre devoir est de nous imposer, d’aller
jusqu’au bout ”. Laissons la question de savoir s’ils avaient ou non la
force. Le fait qu’ils dussent l’imposer les emportait très loin de
l’anarchisme. Jamais ou quelque chose est imposé, il ne saurait y avoir
de l’anarchisme. L’anarchisme signifie, précisément le contraire de ce
qui est imposé. Tout ce qui n’est pas réalise par le libre accord n’a
aucun rapport avec l’anarchisme. D’autres fois, le langage de ceux qui
réagissaient était encore plus anti-anarchiste. “ Les minorités
audacieuses – affirmaient-ils – se sont toujours emparés du Pouvoir.
Nous sommes peut-être une minorité. Mais nous pouvons être audacieux.
Le pouvoir est là, presque dans la rue. Courons à lui ”.
Ils ne soupçonnaient pas que ce mot : Pouvoir, était la négation
achevée de l’anarchisme. D’autres fois, la réaction contre ce qui
arrivait s’exprimait ainsi : “ Puisque quelqu’un doit exercer la
dictature, exerçons-là ”. Inutile de souligner ce qu’il y a d’absurde
du point de vue anarchiste dans ces propos. Tous ceux qui réagissaient
ainsi, qui se croyaient fondamentalement anti-communistes – synonyme,
c’est évident d’anti-autoritaires – tenaient , sans le savoir, un
discours communiste. Et aujourd’hui, beaucoup continuent à œuvrer qui
réagissant contre la collaboration d’hier, ne répondent pas d’une autre
façon, ni avec un autre langage, contre ce qu’ils supposent une future
inclination à collaborer. (N’est-ce pas une telle inclinaison que tu as
suspectée en moi; supposition plus que gratuite, absurde comme tu vois
ou si tu peux encore voir ?). Nous avons la force; nous sommes une
minorité, mais audacieuse; puisque quelqu’un doit exercer la dictature,
exerçons là; voilà quelques phrases que sous d’autres formes, ils nous
assènent sans cesse. Je ne sais pas ce qu’ils attendent pour rentrer
dans un Parti qui, croyant aux miracles de la force, qui ayant comme
mission la conquête du Pouvoir, se livre aux vertus de la Dictature. Le
parti Communiste serait le plus indiqué. De même ceux qui sont nés pour
politiquer, pour endosser un uniforme, pour faire office de juge ou
pour porter un carnet de police, n’ont rien à faire avec l’anarchisme.
“ Les jeunesses barreront tout ”, m’écris-tu dans ta lettre. Ah, si
c’était vrai! Mais j’ai peur que tu te trompes. Chez les “ Jeunesses ”
que j’ai connues pendant la guerre civile, tout était vieux, archaïque,
caduc. Leur anarchisme poussiéreux était celui de l’âge de pierre, un
anarchisme drapeau et paso-doble. Peut-être est-ce d’ailleurs pour cela
eu tu leur fais confiance. Coïncidence sans doute. Si elles ont changé,
personne ne sera plus heureux que moi. Celles que j’ai connues ne
laissaient avec jouissance qu’un auteur infect : Vargas Vila. Déclarer,
ce qui est vrai, que Vargas Vila était plus que médiocre, elles les
prenaient pour une insulte. Dans un autre domaine, je vais te conter
une nouvelle anecdote, pour que tu puisses juger, si cela t’est
possible, jusqu’à quel point elles étaient vieillottes. L’ami intime
dont je t’ai parlé précédemment, écœuré de voir un parvenu s’exprimer à
toute heure, au nom de la C.N.T., à la Radio, à l’université, dans les
Théâtres, en tous lieux, sur l’économie, la culture, les finances, la
guerre, sur tout en fait, amoncelant bourdes sur bourdes et couvrant
par-là même l’organisation de ridicule, mon ami donc, proposa au cours
d’une réunion privée, un rien ironiquement que l’on placarde quelques
affichettes sur les murs, avec ces simples mots : “ Aujourd’hui, de
telle heure à telle heure, le camarade X… ne parlera pas.”Trois ou
quatre membres éminents des jeunesses assistaient à cette réunion. Plus
de deux années après, la guerre s’achevant, ils ne saluaient toujours
pas mon ami.
Je conclus. Et vois comment; en admettant qu’une collaboration future,
que tu dis ne pas désirer, ce dont je doute – je t’ai déjà dit ce qu’un
lecteur attentif pourrait découvrir dans ta lettre -, et que je suis
certain de ne pas rechercher, serait peut-être souhaitable. Elle
agirait à la manière d’un filtre, et probablement les quelques
centaines d’anarchistes que nous restons vraiment, se verraient encore
diminués. Ce qui, tout bien considéré, ne serait pas un préjudice. Que
signifie, pour l’anarchisme, ceux qui ne les ressentent, ni ne le
connaissent ?