J'ai montr� dans ma pr�c�dente lettre comment le patriotisme en tant que qualit� ou passion naturelle proc�de d'une loi physiologique, de celle pr�cis�ment qui d�termine la s�paration des �tres vivants en esp�ces, en familles et en groupes.
La passion patriotique est �videmment une passion solidaire. Pour la retrouver plus explicite et plus clairement d�termin�e dans le monde animal, il faut donc la chercher surtout parmi les esp�ces d'animaux qui, comme l'homme, sont dou�s d'une nature �minemment sociable ; parmi les fourmis, par exemple, les abeilles, les castors et bien d'autres qui ont des habitations communes stables, aussi bien que parmi les esp�ces qui errent en troupeaux ; les animaux � domicile collectif et fixe, repr�sentant, toujours au point de vue naturel, la patriotisme des peuples agriculteurs, et les animaux vagabonds en troupeaux, celui des peuples nomades.
Il est �vident que le premier est plus complet que ce dernier, qui n'implique, lui, que la solidarit� des individus dans le troupeau, tandis que le premier y ajoute encre celle des individus avec le sol ou le domicile qu'ils habitent. L'habitude qui, pour les animaux aussi bien que pour l'homme, constitue une seconde nature, certaines mani�res de vivre, sont beaucoup mieux d�termin�es, plus fix�es parmi les animaux collectivement s�dentaires, que parmi les troupeaux vagabonds, et les habitudes diff�rentes, ces mani�res particuli�res d'exister, constituent un �l�ment essentiel du patriotisme.
On pourrait d�finir le patriotisme naturel ainsi : c'est un attachement instinctif, machinal et compl�tement d�nu� de critique pour des habitudes d'existence collectivement prises et h�r�ditaires ou traditionnelles, et une hostilit� tout aussi instinctive et machinale contre toute autre mani�re de vivre. C'est l'amour des siens et du sien et la haine de tout ce qui porte un caract�re �tranger. La patriotisme, c'est donc un �go�sme collectif d'un c�t� et la guerre de l'autre.
Ce n'est point une solidarit� assez puissante pour qu'au besoin, les individus membres d'une collectivit� animale ne s'entre-d�vorent pas mutuellement ; mais elle est assez forte pourtant pour que tous ces individus, oubliant leurs discordes civiles, s'unissent contre chaque intrus qui leur arriverait d'une collectivit� �trang�re.
Voyez les chiens d'un village, par exemple. Les chiens ne forment point naturellement de r�publique collective ; abandonn�s � leurs propres instincts, ils vivent en troupeaux errants, comme les loups, et ce n'est que sous l'influence de l'homme qu'ils deviennent des animaux s�dentaires. Mais une fois �tablis, ils constituent dans chaque village une sorte de r�publique non communautaire, mais fond�e sur la libert� individuelle, selon la formule tant aim�e des �conomistes bourgeois : chacun pour soi et le diable attrape le dernier. C'est un laissez-faire et laissez-aller sans limite, une concurrence, une guerre civile sans merci et sans tr�ve, o� le plus fort mord toujours le plus faible � tout � fait comme dans les r�publiques bourgeoises. Maintenant qu'un chien d'un village voisin vienne � passer seulement dans leur rue, et vous voyez aussit�t tous ces citoyens en discorde se ruer en masse contre le malheureux �tranger.
Je le demande, n'est-ce pas la copie fid�le, ou plut�t l'original des copies qui se r�p�tent chaque jour dans l'humaine soci�t� ? N'est-ce pas une manifestation parfaite de ce patriotisme naturel duquel j'ai dit et j'ose encore r�p�ter, qu'il n'est rien qu'une passion toute bestiale ? Bestial, il l'est sans doute, puisque les chiens incontestablement sont des b�tes, et que l'homme, animal comme le chien et comme tous les autres animaux sur la terre, mais animal dou� de la facult� physiologique de penser et de parler, commence son histoire par la bestialit� pure pour arriver � travers tous les si�cles � la conqu�te et � la constitution plus parfaite de son humanit�.
Une fois cette origine de l'homme connue, il n'est plus besoin de s'�tonner de sa bestialit�, qui est un fait naturel parmi d'autres faits naturels, ni m�me de s'indigner contre elle, d'o� il ne r�sulte pas du tout qu'il ne faille la combattre avec la plus grande �nergie, puisque toute la vie humaine de l'homme n'est rien qu'un combat incessant contre sa bestialit� naturelle au profit de son humanit�.
J'ai tenu seulement � constater que le patriotisme, que les po�tes, les mystiques, les politiciens de toutes les �coles, les gouvernements et toutes les classes privil�gi�es nous vantent comme une vertu id�ale et sublime, prend ses racines non dans l'humanit� de l'homme, [mais] dans sa bestialit�.
Et en effet, c'est � l'origine de l'histoire et, actuellement, c'est dans les parties les moins civilis�es de l'humaine soci�t�, que nous voyons le patriotisme naturel r�gner sans partage. � Il constitue dans les collectivit�s humaines un sentiment sans doute beaucoup plus compliqu� que dans les autres collectivit�s animales, par cette seule raison que la vie de l'homme, animal pensant et parlant, embrasse incomparablement plus d'objets que celle des animaux des autres esp�ces : aux habitudes et aux traditions toutes physiques viennent encore se joindre chez lui les traditions plus ou moins abstractives, intellectuelles et morales, une foule d'id�es et de repr�sentations fausses ou vraies, avec diff�rentes coutumes religieuses, �conomiques, politiques et sociales. � Tout cela constitue autant d'�l�ments du patriotisme naturel de l'homme, en tant que toutes ces choses, se combinant d'une fa�on ou d'une autre, forment, pour une collectivit� particuli�re quelconque, un mode particulier d'existence, une mani�re traditionnelle de vivre, de penser et d'agir autrement que les autres.
Mais quelque diff�rence qu'il y ait entre le patriotisme naturel des collectivit�s humaines et celui des collectivit�s animales, sous le rapport de la quantit� et m�me de la qualit� des objets qu'ils embrassent, ils ont ceci de comment qu'ils sont �galement des passions instinctives, traditionnelles, habituelles, collectives et que l'intensit� de l'un aussi bien que de l'autre ne d�pend aucunement de la nature de leur contenu. On pourrait dire au contraire que moins ce contenu est compliqu�, plus il est simple, et plus intense et plus �nergiquement exclusif est le sentiment patriotique qui le manifeste et l'exprime.
L'animal est �videmment beaucoup plus attach� aux coutumes traditionnelles de la collectivit� dont il fait partie que l'homme ; chez lui cet attachement patriotique est fatal et, incapable de s'en d�faire par lui-m�me, il ne s'en d�livre parfois que sous l'influence de l'homme. De m�me, dans les collectivit�s humaines, moins grande est la civilisation, moins compliqu� et plus simple est le fond m�me de la vie sociale, et plus le patriotisme naturel, c'est-�-dire l'attachement instinctif des individus pour toutes les habitudes mat�rielles, intellectuelles et morales qui constituent la vie traditionnelle et coutumi�re d'une collectivit� particuli�re, aussi bien que leur haine pour tout ce qui en diff�re, pour tout ce qui y est �tranger, se montrent intenses. � D'o� il r�sulte que le patriotisme naturel est en raison m�me de l'humanit� dans les soci�t�s humaines.
Personne ne contestera que le patriotisme instinctif ou naturel des mis�rables populations des zones glac�es, que la civilisation humaine a � peine effleur�es et o� la vie mat�rielle elle-m�me est si pauvre, ne soit infiniment plus fort ou exclusif que le patriotisme d'un Fran�ais, d'un Anglais ou d'un Allemand, par exemple. L'Allemand, l'Anglais, le Fran�ais peuvent vivre et s'acclimater partout, � tandis que l'habitant des r�gions polaires mourrait bient�t du mal du pays, si on l'en tenait �loign�. Et pourtant, quoi de plus mis�rable et de moins humain que son existence ! Ce qui prouve encore une fois que l'intensit� du patriotisme naturel n'est point une preuve d'humanit�, mais de bestialit�.
A c�t� de cet �l�ment positif du patriotisme, qui consiste dans l'attachement instinctif des individus pour le mode particulier d'existence de la collectivit� dont ils sont les membres, il y a encore l'�l�ment n�gatif, tout aussi essentiel que le premier et qui en est ins�parable : c'est l'horreur �galement instinctive pour tout de qui y est �tranger � instinctive et par cons�quent tout � fait bestiale ; oui, r�ellement bestiale, car cette horreur est d'autant plus �nergique et plus invincible que celui qui l'�prouve a moins pens� et compris, est moins homme.
Aujourd'hui, on ne trouve cette horreur patriotique pour l'�tranger que chez les peuples sauvages ; on la retrouve en Europe au milieu des populations � demi sauvages que la civilisation bourgeoise n'a point daign� �clairer, � mais qu'elle n'oublie jamais d'exploiter. Il y a dans les plus grandes capitales d'Europe, � Paris m�me, et � Londres surtout, des rues abandonn�es � une population mis�rable et qu'aucune lumi�re n'a jamais �clair�e. � Il suffit qu'un �tranger s'y pr�sente pour qu'une foule d'�tres humains mis�rables, hommes, femmes, enfants, � peine v�tus et portant sur leurs figures et sur toute leur personne les signes de la mis�re la plus affreuse et de la plus profonde abjection, l'entourent, l'insultent et quelquefois m�me le maltraitent, seulement parce qu'il est �tranger. � Ce patriotisme brutal et sauvage n'est-il donc point la n�gation la plus criante de tout ce qui s'appelle : humanit� ?
Et pourtant, il est des journaux bourgeois tr�s �clair�s, comme le Journal de Gen�ve, par exemple, qui n'�prouvent aucune honte en exploitant ce pr�jug� si peu humain et cette passion toute bestiale. Je veux pourtant leur rendre justice et je reconnais volontiers qu'ils les exploitent sans les partager en aucune mani�re, et seulement parce qu'ils trouvent int�r�t � les exploiter, de m�me que font aujourd'hui � peu pr�s tous les pr�tres de toutes les religions, qui pr�chent les niaiseries religieuses sans y croire, et seulement parce que qu'il est �videmment dans l'int�r�t des classes privil�gi�es que les masses populaires continuent, elles, d'y croire.
Lorsque le Journal de Gen�ve se trouve � bout d'arguments et de preuves, il dit : c'est une chose, une id�e, un homme �trangers, et il a une si petite id�e de ses compatriotes, qu'il esp�re qu'il lui suffira de prof�rer ce mot terrible d'�tranger pour qu'oubliant tout, et sens commun et humanit� et justice, ils se mettent tous de son c�t�.
Je ne suis point genevois, mais j'ai trop de respect pour les habitants de Gen�ve, pour ne pas croire qu'il [le Journal de Gen�ve] se trompe. Ils ne voudront sans doute pas sacrifier l'humanit� � la bestialit� exploit�e par l'astuce.
J'ai dit que le patriotisme en tant qu'instinctif ou naturel, ayant toutes ses racines dans la vie animale, ne pr�sente rien en plus qu'une combinaison particuli�re d'habitudes collectives : mat�rielles, intellectuelles et morales, �conomiques, politiques, religieuses et sociales, d�velopp�es par la tradition ou par l'histoire, dans une soci�t� humaine restreinte. Ces habitudes, ai-je ajout�, peuvent �tre bonnes ou mauvaises, le contenu ou l'objet de ce sentiment instinctif n'ayant aucune influence sur le degr� de son intensit� ; et m�me si l'on devait admettre sous ce dernier rapport une diff�rence quelconque, elle pencherait plut�t en faveur des mauvaises habitudes que des bonnes. Car � � cause m�me de l'origine animale de toute humaine soci�t�, et par l'effet de cette force d'inertie, qui exerce une action tout aussi puissante dans le monde intellectuel et moral que dans le monde mat�riel � dans chaque soci�t� qui ne d�g�n�re pas encore, mais qui progresse et marche en avant, les mauvaises habitudes, ayant toujours pour elles la priorit� du temps, sont plus profond�ment enracin�es que les bonnes. Ceci nous explique pourquoi, sur la somme totale des habitudes collectives actuelles, dans les pays les plus avanc�s du monde civilis�, les neuf dixi�mes au moins ne valent rien.
Qu'on ne s'imagine pas que je veuille d�clarer la guerre � l'habitude qu'ont g�n�ralement la soci�t� et les hommes de se laisser gouverner par l'habitude. En cela, comme en beaucoup d'autres choses, ils ne font que fatalement ob�ir � une loi naturelle, et il serait absurde de se r�volter contre des lois naturelles. L'action de l'habitude dans la vie intellectuelle et morale des individus aussi bien que des soci�t�s est la m�me que celle de l'action v�g�tative dans la vie animale. L'une et l'autre sont des conditions d'existence et de r�alit�. Le bien aussi bien que le mal, pour devenir une chose r�elle, doit passer en habitude soit dans l'homme pris individuellement, soit dans la soci�t�. Tous les exercices, toutes les �tudes auxquels les hommes se livrent n'ont point d'autre but, et les meilleures choses ne s'enracinent dans l'homme, au point de devenir sa seconde nature, que par cette puissance d'habitude. Il ne s'agit donc pas de se r�volter follement contre elle, puisque c'est une puissance fatale, qu'aucune intelligence ni volont� humaine ne sauraient renverser. Mais si, �clair�s par la raison du si�cle et par l'id�e que nous nous formons � la vraie justice, nous voulons s�rieusement devenir des hommes, nous n'avons qu'une chose � faire : c'est d'employer constamment la force de volont�, c'est-�-dire l'habitude de vouloir, que des circonstances ind�pendantes de notre vouloir ont d�velopp�es en nous, � l'extirpation de nos mauvaises habitudes et � leur remplacement par des bonnes. Pour humaniser une soci�t� tout enti�re, il faut d�truire sans piti� toutes les causes, toutes les conditions �conomiques, politique et sociales qui produisent dans les individus la tradition du mal, et � les remplacer par des conditions qui auraient pour cons�quence n�cessaire d'engendrer dans ces m�mes individus la pratique et l'habitude du bien.
Au point de vue de la conscience moderne, de l'humanit� et de la justice, telles que, gr�ce aux d�veloppements pass�s de l'histoire, nous sommes enfin parvenus � comprendre, le patriotisme est une mauvaise, �troite et funeste habitude, puisqu'elle est la n�gation de l'�galit� et de la solidarit� humaines. La question sociale, pos�e pratiquement aujourd'hui par le monde ouvrier de l'Europe et de l'Am�rique, et dont la solution n'est possible que par l'abolition des fronti�res des �tats, tend n�cessairement � d�truire cette habitude traditionnelle dans la conscience des travailleurs de tous les pays. Je montrerai plus tard comment, d�s le commencement de ce si�cle, elle a �t� d�j� fortement �branl�e dans la conscience de la haute bourgeoisie financi�re, commer�ante et industrielle, par le d�veloppement prodigieux et tout international de sa richesse et de ses int�r�ts �conomiques. Mais il faut que je montre d'abord comment, bien avant cette r�volution bourgeoise, le patriotisme naturel, instinctif et qui par sa nature m�me ne peut �tre qu'un sentiment tr�s �troit, tr�s restreint et une habitude collective toute locale, a �t�, d�s le d�but de l'histoire, profond�ment modifi�, d�natur� et diminu� par la formation successive des �tats politiques.
En effet, le patriotisme en tant que sentiment tout � fait naturel, c'est-�-dire produit par la vie r�ellement solidaire d'une collectivit� et encore point ou peu affaibli par la r�flexion ou par l'effet des int�r�ts �conomiques et politiques, aussi bien que par celui des abstractions religieuses ; ce patriotisme sinon tout � fait, du moins en grande partie animal, ne peut embrasser qu'un monde tr�s restreint : une tribu, une commune, un village. Au commencement de l'histoire, comme aujourd'hui chez les peuples sauvages, il n'y avait point de nation, ni de langue nationale ni de culte national , � il n'y avait donc pas de patrie dans le sens politique de ce mot. Chaque petite localit�, chaque village avait sa langue particuli�re, son dieu, son pr�tre ou son sorcier, et n'�tait rien qu'une famille multipli�e, �largie, qui s'affirmait en vivant, et qui, en guerre avec toutes les autres tribus, niait par son existence tout le reste de l'humanit�. Tel est le patriotisme naturel dans son �nergique et na�ve crudit�.
Nous retrouverons encore des restes de ce patriotisme m�me dans quelques-uns des pays les plus civilis�s de l'Europe, en Italie, par exemple, surtout dans les provinces m�ridionales de la p�ninsule italienne, o� la configuration du sol, les montagnes et la mer, cr�ant des barri�res entre les vall�es, les communes et les villes, les s�pare, les isole et les rend � peu pr�s �trang�res l'une � l'autre. Proudhon
, dans sa brochure sur l'unit� italienne, a observ� avec beaucoup de raison que cette unit� n'�tait encore qu'une id�e, une passion toute bourgeoise et nullement populaire ; que les populations des campagnes au moins y sont rest�es jusqu'� cette heure en tr�s grande partie �trang�res, et j'ajouterai hostiles, parce que cette unit� se met en contradiction, d'un c�t�, avec leur patriotisme local ; de l'autre, ne leur a rien apport� jusqu'ici qu'une exploitation impitoyable, l'oppression et la ruine.
M�me en Suisse, surtout dans les cantons primitifs, ne voyons-nous pas tr�s souvent le patriotisme local lutter contre le patriotisme cantonal et ce dernier contre le patriotisme politique, national de la Conf�d�ration r�publicaine tout enti�re ?
Pour me r�sumer, je conclus que le patriotisme en tant que sentiment naturel, �tant dans son essence et dans sa r�alit� un sentiment essentiellement tout local, est un emp�chement s�rieux � la formation des �tats, et par cons�quent ces derniers, et avec eux la civilisation, n'ont pu s'�tablir qu'en d�truisant sinon tout � fait, au moins � un degr� consid�rable, cette passion animale.