Le point de rupture de la revendication

Date : dimanche 16 avril 2006 @ 19:06:18 :: Sujet : Politique

Le mouvement anti-CPE est loin d’avoir les caractéristiques des précédentes grandes mobilisations sociales en France durant ces dernières années, il n’est pas le mouvement de 86 contemporains des coordinations cheminotes, il n’est pas la lutte de 1995 ni celle de 2003 sur les retraites et la décentralisation, il peut, à la rigueur, se rapprocher du mouvement anti-CIP. Il est un grand mouvement revendicatif qui ne parvient pas à exister en tant que tel. C’est un mouvement qui conjugue tous les points de rupture d’un mouvement revendicatif et dont la dynamique se nourrit précisément des points d’explosion de la revendication.

Nous devons repérer et désigner tous ces points de rupture de la revendication comme étant des dynamiques de lutte qui sont nôtres, des lieux d’activité théorique (militante).



Rupture dans la revendication

La revendication qui constitue le mouvement, le retrait de la loi "Egalité des chances" et de son point central l’instauration du CPE, positivement ne représente rien, déjà l’Assemblée des "étudiants" de Toulouse déclare que le retrait du CPE n’est plus leur objectif sans précision supplémentaire. Positivement, tout le monde sait ce qui pourrait sortir d’un retrait du CPE, au mieux, si les projets syndicaux triomphent ce sera une flexsécurité à la française. Qui en veut ? Certainement pas la majorité des étudiants, précaires, lycéens qui sont dans la rue. En tant que mouvement revendicatif, cela est pourtant la seule issue. Issue que le mouvement ne peut pas se dire à lui-même. Un mouvement revendicatif dont la satisfaction de la revendication est inacceptable pour lui-même en tant que mouvement revendicatif. En tant que mouvement revendicatif, les étudiants veulent voir leur formation universitaire, leur compétence reconnues, mais qui, dans le mouvement croient encore à la valeur des diplômes d’une université qui joue globalement le rôle d’un parking bon marché pour un marché du travail organisé sur le principe de la file d’attente ? En tant que mouvement revendicatif, le mouvement des étudiants ne peut se comprendre lui-même qu’en devenant le mouvement général des précaires, mais alors soit il se saborde lui-même dans sa spécificité, soit il ne peut qu’être amené à se heurter plus ou moins violemment à tous ceux qui, dans les émeutes de novembre 2005, ont montré qu’ils refusaient de servir de masse de manœuvre. Faire aboutir la revendication par son élargissement sabote la revendication. Qui peut croire à la jonction avec les émeutiers de novembre sur la base d’un CDI pour tous ? Qu’il le veuille ou non cette jonction est d’une part objectivement inscrite dans le code génétique du mouvement et, d’autre part, cette nécessité même de la jonction induit un amour / haine interne au mouvement, tout aussi objectif. Le marasme de l’action revendicative s’élève au niveau de la tragédie.

Rupture dans l’organisation

Partout on voit que l’auto-organisation du mouvement est un problème. On peut voir cela comme une opposition entre une auto-organisation active, vivante et une auto-organisation, même celle de la coordination étudiante, qui ne serait que manipulation. C’est une vision extrêmement limitée. Nous avons au mieux affaire à une contradiction interne de l’auto-organisation du mouvement et de l’auto-organisation en général, contradiction déjà aperçue durant les grèves de 2003. Nous sommes contraints de constater comme une donnée de fait qu’il y a déjà deux sortes d’auto-organisation. L’auto-organisation spontanée, basique, non formalisée, entre gens qui se connaissent ("Notre moteur se sont les relations amicales") ne veut pas sa conséquence : le passage à un niveau supérieur qui lui apparaît toujours comme manipulation parce que, maintenant, elle l’est forcément. Ce que l’on est ne peut que s’objectiver et ne plus être ce qui fait que l’on est en lutte. La catégorie en lutte se scinde elle-même, les heurts entre étudiants sur les blocages est quelque chose d’assez nouveau dans les luttes étudiantes. L’auto-organisation est devenue un procès mettant en jeu des pratiques qui créent des contradictions à l’intérieur de l’auto-organisation. L’auto-organisation ne peut plus être qu’un coït interrompu.

Rupture dans la généralisation officielle

Un mouvement revendicatif se renforce dans sa généralisation. Comme mouvement revendicatif, la lutte anti-CPE doit chercher sa généralisation. Dans le cas présent, sa généralisation est paradoxalement la condition de son étouffement. Au début de la semaine du 20 mars, on pouvait déjà envisager la "sortie de crise" sur le mode de 1995 : la grande concertation générale sur tous les problèmes concernant l’emploi et la précarité des jeunes. On discute de tout, donc, sous-entendu, du CPE. Puisqu’on discute de tout, le CPE est virtuellement "retiré" ou en sommeil et la "table ronde" peut être "vendue" comme un "retrait" du CPE. Jeudi 23, Villepin fait sa lettre aux confédérations, le vendredi toutes se précipitent à Matignon (déjà le retrait n’est plus un préalable aux discussions, mais devient "la première revendication"). Il y a cependant un hic, malgré la manifestation du 18 mars, le "front de luttes" n’échappe pas aux syndicats, il leur est pour l’instant étranger, les syndicats ne sont pas encore des représentants susceptibles d’être reconnus du mouvement, ils doivent le devenir. C’est le rôle de l’immense manifestation et journée de grèves du 28 mars dont tout le monde, syndicats et gouvernement, souhaite la réussite. Seule une grande journée de grèves et de manifestations placera les Confédérations en situation de représentantes du mouvement lui ayant donné toute son ampleur, à partir de là tout ce qui pourra se faire sans elles apparaîtra dans la tête de ses acteurs et dans sa réalité du mouvement revendicatif comme une décroissance, comme un recul. Le seul risque de dérapage du scénario est infime : que l’ampleur de la journée donne lieu, dans des entreprises où existent déjà des conflits, à une extension de ceux-ci sous des formes peu contrôlées. A ce moment là, le mouvement bascule.

Rupture dans la généralisation comme rupture dans la dynamique

La dynamique du mouvement consiste dans sa capacité à parvenir à refuser l’ensemble de l’organisation du marché du travail et de la force de travail comme marchandise. Il ne faut pas se tromper sur le mouvement : ce n’est pas parce que nous refusons d’avoir pire que nous aimons ce qui existe. Nous ne défendons pas le CDI, nous nous défendons face à une attaque des patrons et de leur sbires, le "droit du travail" n’est qu’un rapport de forces qui se joue chaque jour dans les entreprises et dans la rue. Dans la ceinture autour de Paris, l’effervescence est grande. Sièges et dévastations de lycées et de collèges en banlieues, manifestations spontanées et accrochages avec les flics, pillage de supermarché. Les classes moyennes ont vu l’ascenseur social se bloquer, les "exclus" savent qu’ils ne pourront jamais le prendre et on fait savoir en novembre que leur propre situation, dans tout ce qui la représente, leur est devenu insupportable et est une cible. Mais ce que ce mouvement parvient de plus en plus à dire, qu’il est insupportable qu’existe quelque chose qui soit un marché du travail, n’est pas le résultat d’une addition de situations, mais leur rencontre conflictuelle. En parvenant à atteindre son fondement même, le marché du travail, le mouvement revendicatif rencontre, dans les "casseurs", son impasse comme mouvement revendicatif, cette rencontre est parfois violente. La dynamique revendicative est alors rompue dans la généralisation du mouvement sur sa base propre, sur sa raison d’être, la généralisation devient un conflit à l’intérieur du mouvement. Par sa nature même, son objet, le marché du travail, la lutte ne se généralise comme lutte revendicative qu’en se trouvant confrontée avec ceux qui n’ont aucun espoir à mettre dans la revendication de la lutte. Dans son propre processus de lutte revendicative, la lutte revendicative rencontre sa propre incohérence par rapport à sa revendication même.

Rupture dans la dynamique, mais simultanément rupture dans la généralisation. La barbarie, c’est quand la perspective du dépassement communiste des conditions existantes disparaît du moment présent. La lutte anti-CPE se veut régénératrice de liens d’appartenance à la communauté nationale, elle se veut intergénérationnelle, et elle l’est réellement dans le public des manifestations et dans le "soutien" de la "population". Mais, dès que la lutte atteint sa raison d’être, la force de travail comme marchandise, ce à quoi manifestement elle est en train de parvenir (aucun jeune ne peut imaginer actuellement que refuser un CDD ou un stage c’est espérer avoir un CDI), elle entre dans le non-formulable : refuser collectivement les conditions actuellement nécessaires de la vente de la force de travail, c’est refuser d’exister comme force de travail. Ce qui peut avoir un sens comme parcours individuel, obtenir un CDI, n’en a plus collectivement. Qui, mises à part les Confédérations, envisage la taxation des CDD ou le renforcement de l’encadrement des stages ?

Rupture dans la démocratie

Tout le monde sait que le CPE n’est pas en lui-même une mesure plus agressive que la multitude des situations existantes, il n’apporte de ce point de vue rien d’essentiellement nouveau. Dans sa globalité, le patronat n’était pas très demandeur, ce qu’il souhaitait c’était la généralisation du CNE aux entreprises de plus de 20 salariés. Le CPE est une demi-mesure qui renforce encore la spécificité française de la segmentation de la flexibilité et de la précarité sur les jeunes comme variable d’ajustement. Le patronat indique l’objectif du contrat unique (disparition du CDI), le gouvernement doit moduler les étapes, les syndicats sont adeptes de la flexsécurité, de l’accompagnement du salarié sur l’ensemble de sa "carrière". La modification entreprise est une nécessité et on ne combat pas une nécessité comme s’il s’agissait d’un mauvais choix ayant chassé le bon choix (de toute façon, la continuité des politiques de "droite" et de "gauche" depuis trente ans nous vaccine contre l’idéologie du choix). La revendication de la démocratie participative contre la démocratie représentative parlementaire est une revendication mort-née. C’est parce que nous ne considérons pas le développement du capital comme une affaire de choix que nous ne sommes pas démocrates, et que ce mouvement doit se résoudre à ne pas l’être, il y est contraint par l’impasse de son contenu revendicatif. C’est parce qu’une lutte, dès qu’elle a débuté, doit se reconnaître et s’imposer, parmi ses participants, comme ne pouvant pas ne pas être, que nous ne sommes pas démocrates. C’est parce que nous refusons, dans une lutte, le renversement de l’être conscient en conscience régissant l’action que nous ne sommes pas démocrates. Rupture interne dans le cours du mouvement et rupture entre ses participants.

Rupture dans la représentation

Il y a d’abord et ce n’est pas nouveau le refus de tous les logos, de toutes les marques syndicales et politiques. Il y a ensuite, l’attitude ambivalente du gouvernement, balançant entre l’indispensable mise en selle des syndicats dans un mouvement qui pour l’instant leur est étranger et des tentations "thatchériennes" de stratégie de la tension maximum pour les mettre sur la touche, les briser comme interlocuteurs légitimes (mais l’Etat capitaliste français, dans la restructuration mondiale de l’exploitation, ne sait pas où il va). Il y a enfin les "casseurs".

Les "casseurs" ne sont pas des extra-terrestres, ce sont des individus réels existant dans des rapports sociaux objectifs. Quand un mouvement commence à inclure systématiquement la violence comme une de ses activités et que cette violence paraît "aveugle" à ceux qui n’ont jamais réussi à apercevoir quoi que ce soit, c’est que le mouvement ne se confine pas dans la revendication économique, catégorielle, partielle. C’est qu’il tend à dépasser, parfois violemment en son sein, les catégories sociales qu’il met en mouvement : étudiants, chômeurs, salariés, émeutiers de banlieues, sans-papiers. Le mouvement revendicatif contient comme une contradiction en son sein (les "casseurs" sont bien au sein du mouvement, ne serait-ce que par l’occasion qu’il présente) le fait qu’il ne "participe" plus, ni comme démocrates participatifs, ni comme démocrates directs. Les "animateurs" et les "représentants" sont sur la touche. La violence montre que les règles du jeu institutionnel ne sont pas le tout de la lutte de classe, ni même des conflits sociaux. Elle sort des cadres et limites imposés, relance le mouvement, indique le niveau atteint par le rapport de forces, crée une communauté de lutte, montre que l’on attaque pas des idées mais une société concrète qui est présente dans des bâtiments (attaque d’une ANPE à Rennes, saccage des locaux de l’UNI et de l’UNEF lors de l’occupation de la Sorbonne), des lieux, une configuration urbaine, qu’il s’agit d’un système qui n’est pas un monstre automatique se reproduisant par sa propre inertie. L’exploitation est une contrainte et il y a des institutions spécialisées de la contrainte. La violence est quelque chose qui à un moment s’impose, naît spontanément du mouvement, devient une de ses formes d’expression. Mais si, dans le cours du mouvement, la violence demeure en son sein une affaire de spécialistes ou l’affaire d’une catégorie particulière, sa mise en œuvre ou pire sa valorisation devient la représentation, le spectacle de ce dépassement. Elle devient étrangère à elle-même, étrangère à ses propres auteurs. Le mouvement actuel se tient avec difficulté sur cette ligne rouge car si la violence y est cette rupture de la représentation, si en elle s’exprime la rupture nécessaire de sa dynamique de mouvement revendicatif, ces ruptures sont encore le fruit d’une conjonction aléatoire, constamment réversible. La conjonction est non seulement conflictuelle, ce qui n’est pas grave, mais elle peut confirmer et entériner la conflictualité, la bloquer comme conflictualité interne : impasse du mouvement qui ne parvient pas lui-même, dans sa pratique, à sa raison d’être.

Rupture dans la société

Pour l’instant, le mouvement ne franchit pas la porte des entreprises, ce qui ne veut pas dire que les ouvriers y sont indifférents ou même ne se sentent pas impliqués. Mais quelle revendication, fut-elle la plus générale pourrait entrainer l’unité, comme action, de la classe ? Aucune et certainement pas celle du CPE qui peut créer un vaste mouvement d’assentiment populaire mais pas une lutte de classe généralisée unifiée autour de la revendication de son retrait (la salariat est par définition segmentation). La rupture essentielle que contient cette lutte, la rupture qui est la notre, c’est la rupture dans la société capitaliste d’avec la société. L’existence de la société devient une question. Ce mouvement est une action de classe qui rend elle-même problématique l’existence d’un individu moyen c’est-à-dire l’appartenance de classe. Le point de départ de cette lutte est la contingence et elle l’affirme comme telle, elle rend par là problématique les rapports sociaux comme communauté indépendante des relations singulières, comme société. Tout ce qui, tel le produit, etc., à une forme solide est évanescent, il n’apparaît que comme un moment qui s’évanouit, le seul produit réel, consistant, permanent, c’est la société : le résultat dernier du procès de production. Une lutte qui a pour objet la vente de la force de travail comme marché du travail est une lutte qui se situe au niveau de la reproduction, c’est une lutte qui se situe au niveau de la société comme résultat dernier du procès de production devant être reproduit. Contrairement à ceux dont l’être immédiat se définit comme moment de la reproduction, pour la classe ouvrière dont la définition est avant toute chose dans le procès de production, le passage de sa lutte au niveau de la reproduction est un vrai tremblement de terre qui secoue non pas la société comme donnée semblant toujours déjà là, mais comme un produit, ce tremblement de terre implique alors non pas la contestation de la société mais son abolition. La question de "l’intervention ouvrière" dans les luttes de la reproduction se situe alors à un niveau extrêmement critique qui ne peut être que l’insurrection ou la plus plate représentation syndicale ; il n’y a pas d’entre-deux.

Pratiques des ruptures

La dynamique d’une lutte ne préexiste pas aux activités de ceux qui luttent, si cette dynamique ne s’invente pas, si elle n’est pas tous les possibles absolument ouverts, c’est parce que les activités ne sont pas elles non plus des actes gratuits. Une lutte est la coïncidence de la transformation des circonstances et de la transformation de soi. Pour l’instant, l’occupation de l’EHSS, l’AG en lutte, fut la bonne initiative (entre autres : il existe heureusement des action ou des tentatives d’action semblables ailleurs), celle qui peut poser cette coïncidence, celle de la généralisation par la contraction des contradictions (et non leur unité abstraite), par la volonté de jouer de toutes les ruptures contenues dans la généralité et la dynamique de la lutte revendicative, à partir d’elle. Son problème est celui général du mouvement qui ne parvient à son propre fondement que dans une conjonction encore aléatoire et constamment réversible entre le refus de la précarité et le refus de tout ce qui produit cette situation. Disons le clairement, entre les étudiants refusant comme étudiant le marché du travail ; les émeutiers de novembre enfermés eux-mêmes dans leur particularité et enfin, last but not least, les groupes activistes contraints d’exister en tant que tels tant que cette conjonction n’est pas réalisée pratiquement.

Louis Martin
27 mars 2006








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