GOLDMAN (Emma) - Du mariage et de l’amour

Date : jeudi 04 octobre 2007 @ 16:28:55 :: Sujet : Amour Libre

Source : L'En Dehors


Dans la mentalité populaire, mariage et amour sont considérés comme synonymes, les causes en sont les mêmes ; ils répondent aux mêmes besoins humains. Comme la plupart des idées reçues, celle-ci repose sur la superstition et non sur des faits réels.
Mariage et amour n’ont rien de commun, ils sont aussi distants l’un de l’autre que les pôles, de fait ils sont antagonistes. Evidemment, certains mariages sont bien le fait de l’amour. Non que l’amour ne puisse s’affirmer que dans le mariage, la raison en est bien plutôt que peu de gens sont capables de faire fi des conventions. Il y a aujourd’hui un grand nombre d’hommes et de femmes pour qui le mariage n’est qu’une comédie, et qui pourtant s’inclinent devant le qu’en dira-t-on. Il est vrai que certains mariages sont fondés sur l’amour ; il est également vrai que dans certains cas l’amour continue d’exister dans la vie conjugale ; et cependant j’affirme que cela n’a rien n’a voir avec le mariage et que le mariage n’en est pas la cause.

Par ailleurs, on ne saurait soutenir que l’amour naît du mariage ; on entend bel et bien parler, à l’occasion, du cas miraculeux d’époux tombés amoureux après le mariage, mais si on regarde de plus près on se rend compte qu’il s’agit d’une adaptation pure et simple à l’inévitable. Certes, s’habituer l’un à l’autre, voilà qui est bien loin de la spontanéité, de l’intensité et de la beauté de l’amour sans lesquels l’intimité du mariage s’avère, à coup sûr, dégradante pour la femme aussi bien que pour l’homme. Le mariage est avant tout un arrangement économique, un accord d’assurance. La seule différence avec un contrat ordinaire d’assurance-vie, c’est qu’il est plus contraignant et plus astreignant. Le bénéfice en est ridiculement faible, comparé à l’investissement. Quand on prend une police d’assurance, on la paie en dollars et en cents, on a toujours le loisir d’interrompre les versements. Si pourtant le mari est la prime donnée à la femme, elle la paie de son nom, de sa vie privée, de son respect d’elle-même, de toute sa vie « pour le meilleur et pour le pire ». Mais de plus l’assurance-mariage la condamne à une dépendance à vie, à un parasitisme, à une inutilité totale, tant individuelle que sociale. L’homme aussi paye ses droits, mais comme il évolue dans un monde plus large, le mariage ne le limite pas autant que la femme ; c’est dans le domaine économique que lui se sent le plus déchaîné.

Ainsi la devise de DANTE sur la porte de l’Enfer : « O toi qui entre ici, abandonne tout espoir » s’applique-t-elle au mariage avec autant de force.
Que le mariage soit un échec, il faut être bien stupide pour en douter. Il suffit d’un coup d’œil sur les statistiques de divorce pour se rendre compte à quel point, de fait, le mariage est un échec amer. Et l’argument stéréotypé des Philistins invoquant le laxisme des lois sur le divorce et le relâchement des mœurs féminines ne saurait rendre compte des faits suivants :
1°. qu’un mariage sur 12 aboutit à un divorce ;
2°. que depuis 1872, on est passé de 28 à 73 divorces pour 100 000 habitants ;
3°. que depuis 1867 l’adultère comme motif de divorce a augmenté de 270,8 % ;
4°. que l’abandon du domicile conjugal a augmenté de 369,8 %.

A ces chiffres impressionnants on peut ajouter quantité de témoignages tant en littérature qu’au théâtre, qui apportent des arguments supplémentaires à notre propos. ROBERT HERRICK, dans Together, PINERO dans Mid-Channel, EUGENE WALTER dans Paid in full, et des dizaines d’autres écrivains, nous parlent de l’aridité, de la monotonie du mariage, de son aspect bassement terre-à-terre, de son incapacité à contribuer à l’harmonie et à la bonne entente.

Celui qui se penche attentivement sur les problèmes sociaux ne peut se contenter, en ce qui concerne ce phénomène, des idées reçues qui sont trop superficielles. Il lui faut approfondir davantage sa réflexion sur la vie en général pour comprendre pourquoi le mariage s’avère si désastreux.

EDWARD CARPENTER dit que, derrière chaque mariage, il reste toujours l’éducation de chacun, celle de tout le passé, éducation si différente pour l’homme et la femme qu’ils ne peuvent que rester étrangers l’un à l’autre. Séparés par un mur insurmontable de superstitions, de coutumes et d’habitudes, ils n’ont pas la possibilité de développer la connaissance et le respect réciproques sans lesquels toute union est condamnée à l’échec.

H. IBSEN qui haïssait toutes les hypocrisies sociales a été probablement le premier à se rendre compte de cette grande vérité. NORA quitte son mari, non pas – comme s’obstinent à le prétendre les critiques stupides – parce qu’elle est lasse de ses responsabilités ou qu’elle éprouve le besoin d’affirmer ses droits de femme, mais parce qu’elle a pris conscience que, pendant huit ans, elle a vécu avec un étranger à qui elle a fait des enfants. Quoi de plus humiliant, de plus dégradant que la promiscuité de toute une vie entre deux étrangers ? Nul besoin pour la femme de connaître quoi que ce soit de l’homme, si ce n’est son revenu. Quant à la femme, qu’y a-t-il à savoir d’elle si ce n’est qu’elle est agréable à regarder ? Nous n’avons pas encore dépassé le mythe théologique d’après lequel la femme n’a pas d’âme, n’est qu’un appendice de l’homme, tiré de sa côte, exprès pour la commodité de ce monsieur.

Peut-être est-ce la piètre qualité de ce matériau d’où est tirée la femme qui est responsable de son infériorité ! De toute façon, la femme n’a pas d’âme – qu’y a-t-il donc à savoir d’elle ?

En outre, moins une femme a d’âme, plus sa valeur est grande comme épouse, plus elle sera prompte à se consacrer à son mari. C’est cette acceptation d’esclave de la supériorité masculine qui a gardé si longtemps l’institution du mariage apparemment intacte. Maintenant que la femme reprend ce qui lui dû, maintenant qu’elle accède peu à peu à une véritable conscience d’elle-même, de son existence libérée de l’emprise du maître, l’institution sacrée du mariage est minée jour après jour et on aura beau pleurnicher, rien n’y fera.

Presque dès le berceau, on dit à une toute petite fille que le mariage est son objectif suprême. C’est pourquoi sa formation et son éducation doivent tendre vers ce but. C’est pour cela qu’elle est préparée, sans pouvoir dire un mot, comme l’animal engraissé pour l’abattoir. Cependant, aussi étrange que cela puisse paraître, on lui permet d’en savoir sur ses fonctions d’épouse et de mère beaucoup moins qu’à n’importe quel artisan sur son métier.

Il est indécent et obscène qu’une jeune fille respectable sache quoi que ce soit du pouvoir conjugal. O ! illogisme de la respectabilité, qui a recours aux vœux du mariage pour transformer quelque chose d’obscène en un accord si pur et si sacré que personne n’ose le remettre en question ou le critiquer. Et pourtant telle est l’attitude générale des partisans du mariage. La future mère et épouse est maintenue dans la complète ignorance de son seul atout sur le terrain de la concurrence – le sexe. C’est ainsi qu’elle ne débute dans une relation à vie avec un homme que pour s’y trouver affreusement choquée, outragée, dégotée par l’instinct le plus naturel et le plus sain, l’instinct sexuel. Il est raisonnable de dire qu’une grande partie du malheur, de la misère, de la détresse et de la souffrance physique du mariage provient de l’ignorance criminelle des choses sexuelles, ignorance portée aux nues comme une grande vertu. Il n’est pas du tout exagéré de dire que plus d’un foyer a été détruit à cause de ce fait déplorable.

Si, cependant, la femme est assez libre et assez adulte pour s’initier au mystère sexuel sans la caution de l’Eglise ou de l’Etat, elle sera condamnée comme totalement indigne d’épouser un homme « de bien », ce bien consistant à avoir la tête vide et beaucoup d’argent.

Quoi de plus scandaleux que de penser qu’une femme saine, adulte, pleine de vie et de passion, doivent nier les exigences de la nature, faire taire ses désirs les plus intenses, miner sa santé et briser son énergie, limiter son horizon, s’abstenir de l’expérience sexuelle dans toute sa profondeur et toute sa splendeur, jusqu’à ce qu’un homme « bien » se présente pour la prendre pour femme ? C’est précisément cela que veut dire le mariage. Comment voulez-vous qu’un tel arrangement ne se solde pas par un échec ? Ceci est l’un des aspects du mariage – et non le moindre – qui le distingue de l’amour.

Nous vivons une époque matérialiste. Le temps n’est plus où ROMEO et JULIETTE encouraient les foudres paternelles par amours, ou GRETCHEN s’exposait aux cancans de ses voisins par amour, ce temps-là n’est plus. Si, en de rares occasions, des jeunes gens s’offrent le luxe d’une romance, ils sont repris en main par leurs aînés, harcelés et tannés jusqu’à ce qu’ils redeviennent « raisonnables ».

La morale inculquée à la jeune fille n’est pas de savoir si l’homme a suscité son amour, mais bien plutôt : « Combien ? ». Le Dieu de la vie matérielle américaine, c’est l’argent : « L’homme peut-il gagner sa vie ? Est-il en mesure d’entretenir une femme ? ». C’est la seule chose qui justifie le mariage. Peu à peu ceci obnubile toutes les pensées de la jeune fille, elle ne rêve ni clair de lune, ni baisers, ni rires, ni pleurs, elle rêve de courir les magasins et de faire de bonnes affaires. Cette misère de l’âme, cet aspect bassement matériel sont les deux éléments inhérents à l’institution du mariage. L’Eglise et l’Etat n’approuvent aucun autre idéal, pour la simple raison qui leur permet de contrôler les hommes et les femmes.

Il y a sans aucun doute des gens qui continuent à mettre l’amour au-dessus des dollars et des cents. Ceci est particulièrement vrai pour celles que la nécessité pousse à subvenir à leurs besoins. Ce facteur essentiel a produit un changement extraordinaire dans la condition de la femme. Ce qui est inouï si l’on songe qu’elle n’est entrée dans l’arène industrielle que depuis peu. Six millions de femmes salariées, six millions de femmes qui partagent à égalité avec les hommes le droit d’être exploitées, volées et de faire grève ; oui, et même celui de mourir de faim. Quoi de plus, messieurs ? Six millions de travailleuses salariées, dans toutes les professions, depuis le travail intellectuel le plus élevé jusque dans les mines et sur les voies de chemin de fer. Oui, elles sont même détectives et agents de police. A coup sûr, l’émancipation est complète.

Et malgré tout, parmi la foule des travailleuses, pour quelques-unes seulement le travail se pose comme un problème permanent, au même titre que pour l’homme. Quelle que soit sa décrépitude physique, on lui a appris, à lui, à être indépendant, à gagner sa vie. Oh ! je sais bien que personne n’est vraiment indépendant sous la meule économique qui nous broie. Cependant, le plus minable des mâles déteste être un parasite, déteste du moins passer pour tel. La femme considère sa condition de travailleuse comme transitoire, elle sait qu’elle la lâchera pour le premier offrant. C’est pourquoi il est infiniment plus dur d’organiser les femmes que les hommes. « Pourquoi faudrait-il que j’adhère à un syndicat, je vais me marier, avoir un chez moi ? ». Ne lui a-t-on pas appris, depuis sa plus tendre enfance, à considérer cela comme sa suprême vocation ? Et voilà qu’elle réalise que le foyer, bien qu’il ne soit pas une prison aussi grande que l’usine, a des portes et des barreaux encore plus massifs, et un gardien si fidèle que rien ne peux lui échapper. L’aspect le plus tragique est que le foyer ne la libère plus actuellement de l’esclavage du salaire ; il ne fait qu’augmenter ses tâches.

Suivant les dernières statistiques présentées au comité de la Main-d’œuvre, des Salaires et de la Surpopulation, dix pour cent de la population ouvrière féminine de la seule cité de New York est mariée, et pourtant doit continuer à s’embaucher aux travaux les plus mal payés du monde. Ajoutez à cet horrible tableau les corvées du ménage, que reste-t-il de la sécurité et de la gloire du foyer ? En fait, même une jeune fille de la classe moyenne, une fois mariée, ne peut parler de « son » foyer, puisque c’est l’homme qui le fonde. Que le mari soit une brute ou un être exquis, cela est sans importance. Ce que je désire prouver, c’est que le mariage garantit un foyer à la femme seulement par la grâce de son mari. C’est dans ce foyer-là qu’elle évolue, au fil des ans, jusqu’à ce que sa conception de la vie et des affaires humaines devienne aussi plate, aussi étroite, aussi terne que ce qui l’entoure. Il n’est pas tellement étonnant, alors, qu’elle devienne hargneuse, mesquine, querelleuse, cancanière, insupportable, chassant ainsi l’homme de la maison. Elle ne pourrait pas partir si elle le voulait, elle n’a pas de lieu où aller. Une brève période de vie conjugale, de renoncement complet à tous ses moyens, et voilà cette femme totalement incapable d’affronter le monde extérieur. Elle devient négligée d’apparence, maladroite dans ses mouvements, dépendante dans ses décisions, sans initiative dans son jugement, elle devient pesante et ennuyeuse, ce que la plupart des hommes en viennent à haïr et à mépriser. Atmosphère merveilleusement stimulante pour donner la vie, n’est-ce pas ?

Frime, hypocrisie que tout cela ! Le mariage protégeant l’enfant, et des milliers d’enfants démunis et sans foyer. Le mariage protégeant l’enfant et des orphelin et des maisons de correction surpeuplées – la « Société pour la prévention des sévices envers les enfants » sans cesse occupée à délivrer les petites victimes de parents « aimants » pour les déplacer sous une aile encore plus « aimante », la Société Gerry. O dérision que tout cela.

Le mariage a le pouvoir d’amener l’homme récalcitrant au pied du mur, mais cela l’a-t-il jamais fait s’exécuter ? La loi placera le père sous mandat d’arrêt, et lui fera endosser l’habit du bagne, mais cela a-t-il jamais calmé la faim de l’enfant ?

Si le père n’a pas de travail ou s’il se cache, à quoi bon le mariage ? Le mariage fait appel à la loi pour amener l’homme devant la justice et le mettre en sécurité derrière les barreaux ; le fruit de son travail, pourtant, ne revient pas à l’enfant mais à l’Etat. Il ne revient à l’enfant qu’un souvenir terni du vêtement rayé de son père.

Quant à la protection de la femme, parlons-en : n’est-ce pas là que le bât blesse ? Non que le mariage ne la protège pas, mais l’idée même en est si révoltante, elle est un tel outrage et une telle insulte à la vie, elle est si dégradante pour la liberté humaine, qu’elle condamne à jamais cette institution parasite.

C’est comme cet autre arrangement paternaliste – le capitalisme. Il vole à l’homme son patrimoine, il étouffe sa croissance, abîme son corps, le maintient dans l’ignorance, dans la pauvreté et dans la dépendance, institue des organisations charitables qui prospèrent sur le dernier vestige de la dignité humaine.

L’institution du mariage fait de la femme un parasite, la rend absolument dépendante, inapte à la lutte pour la vie, annihile sa conscience sociale, paralyse son imagination ; c’est alors que le mariage impose sa gracieuse protection qui n’est qu’un piège, déguisement de la personnalité humaine.

Si la maternité est le suprême accomplissement de la nature de la femme, de quelle protection a-t-elle donc besoin si ce n’est celle de l’amour et de la liberté ? Le mariage ne fait qu’avilir, corrompre l’épanouissement de la femme. Ne lui enjoint-il pas : « Tu donneras la vie que si tu m’obéis », ne la condamne-t-il pas à la mort ? Ne la plonge-t-il pas dans la honte et l’infamie si elle refuse d’acheter son droit à la maternité en se vendant ? Le mariage ne fait-il pas que sanctionner la maternité, bien que conçue dans la haine et la contrainte ? Mais si la maternité est un libre choix, est amour, extase, passion insolente, ne place-t-elle pas une couronne d’épines sur une tête innocente et ne grave-t-elle pas en lettres de sang l’odieuse épithète : « Bâtard ? ». Si le mariage avait toutes les vertus qu’on lui prête, ses crimes contre la maternité l’excluraient à tout jamais du royaume de l’amour.

Amour, élément le plus fort et le plus profond de toute vie, hérault de l’espoir, de la joie, de l’extase, amour qui défie toutes les lois et toutes les conventions, amour le plus libre, le plus puissant creuset de la destinée humaine ; comment une force si puissante peut-elle être synonyme de cette misérable mauvaise herbe semée par l’Eglise et l’Etat, le mariage ?

Amour libre ? Comme si l’amour pouvait être autre chose que libre ! L’homme a pu acheter la science, mais tous les millions du monde n’ont pu acheter l’amour. L’homme a enchaîné des corps, mais toute la puissance de la Terre n’a pu enchaîner l’amour. L’homme a conquis des nations entières, mais toutes ses armées n’ont pu conquérir l’amour. L’homme a enchaîné l’esprit et l’a mis dans les fers, mais il n’a eu aucun recours contre l’amour. L’homme, fût-il roi, avec toute la splendeur et la pompe que peut lui offrir son or, n’en reste pas moins pauvre et démuni si l’amour le boude. Et si l’amour lui sourit, la masure la plus pauvre rayonne de bonheur, de vie et de chaleur. Ainsi l’amour a le pouvoir magique de faire du mendiant un roi. Oui, l’amour est libre ; il ne peut vivre dans aucune autre atmosphère. C’est dans la liberté qu’il se donne sans réserve, généreusement, totalement. Toutes les lois instituées, toutes les Cours de la Terre, ne peuvent l’arracher du sol une fois que l’amour a pris racine. Mais si le sol est stérile, comment le mariage peut-il le rendre fécond ? C’est le dernier souffle désespéré de la vie contre la mort.

L’amour n’a besoin d’aucune protection, il est sa propre protection. Tant que l’amour engendre la vie, aucun enfant n’est abandonné, ou affamé, aucun ne souffre du manque d’affection. Oui, je l’affirme. Je sais des femmes qui ont choisi d’être mères, et ce par les hommes qu’elles aimaient. Peu d’enfants du mariage jouissent des soins, de la protection, du dévouement que la maternité libre est capable d’offrir.

Les défenseurs de l’autorité craignent l’avènement d’une maternité libre, de peur qu’elle ne leur vole leurs proies. Qui ferait les guerres ? Qui produirait la richesse ? Qui ferait le policier, le geôlier, si la femme se mettait à refuser de faire des enfants au hasard ? La race ! La race ! crie le roi, le président, le capitaliste, le prêtre. La race doit être préservée au prix de la dégradation de la femme réduite à l’état de simple machine, et l’institution du mariage est notre seule soupape de sécurité contre le pernicieux éveil sexuel de la femme. Mai en vain, ces efforts frénétiques pour maintenir cet état de servitude. En vain aussi, les édits de l’Eglise, les folles attaques de ceux qui nous gouvernent, en vain même les bras de la Loi. La femme ne veut plus participer à la production d’êtres humains maladifs, faibles, tarés, misérables, qui n’ont la force ni physique ni morale de rejeter le joug de la pauvreté et de l’esclavage. Au contraire, elle désire des enfants en moins grand nombre et en meilleure santé, engendrés et élevés dans l’amour ; c’est alors un libre choix, et non une contrainte, telle qu’elle est imposée dans le mariage. Nos pseudo-moralistes ont encore à apprendre le sens profond de la responsabilité envers l’enfant, que l’amour dans la liberté a réveillé dans le cœur de la femme. Elle préférerait abandonner à jamais la gloire de la maternité, plutôt que d’appeler à la vie dans une atmosphère qui ne respire que destruction et mort. Et si elle devient mère malgré tout, c’est pour donner à l’enfant le plus profond et le meilleur d’elle-même. Se développer avec l’enfant est sa devise ; elle sait que c’est la seule manière d’aider à construire l’homme et la femme dans leur authenticité.

IBSEN a dû avoir la vision de la mère libre quand, dans un moment de génie, il a fait le portrait de Mrs ALVING. C’est la mère idéale parce qu’elle a surmonté le mariage et toutes ses horreurs, parce qu’elle a brisé ses chaînes et permis à son esprit de prendre son envol, créant ainsi une personnalité régénérée et forte. Hélas, c’était trop tard pour sauver la joie de sa vie, son OSWALD ; mais point trop tard pour s’apercevoir que l’amour dans la liberté est la seule condition pour qu’une vie soit belle. Celles qui, comme Mrs ALVING, ont payé leur réveil spirituel de leur sang et de leurs larmes répudient le mariage, car il est contrainte et dérision, insignifiant et vide. Que l’amour ne dure qu’un instant ou l’éternité, elles savent que c’est lui la base créatrice, profonde et exaltante d’une race nouvelle et d’un monde nouveau.

Pour nous, pauvres pygmées, l’amour est bel et bien inconnu la plupart du temps. Incompris et tenu à l’écart, il prend rarement racine ; ou alors il se dessèche vite et meurt. Sa fibre délicate ne peut supporter la tension et l’épuisement de l’usure quotidienne. Sa nature est trop complexe pour s’adapter à la trame gluante de notre tissu social. Il pleure et gémit et souffre avec ceux qui en ont besoin, et qui cependant n’ont pas les moyens de s’élever jusqu’aux plus hauts sommets amoureux.

Un jour, un jour viendra, où les hommes et les femmes se lèveront, où ils marcheront vers les plus hauts sommets et se rencontreront grands, forts et libres, prêts à recevoir, à partager, et à se baigner dans le soleil de l’amour. Quel rêve, quelle imagination, quel génie poétique peut prédire, même maladroitement, les effets possibles d’une telle force sur la vie des hommes et des femmes. Si le monde doit donner le jour à de véritables compagnons, idéalement solidaires, ce ne sera pas le mariage, mais bien l’amour qui en sera l’auteur.

Emma Goldman

Pour les curieux, les glaneurs d’informations, les apprentis historiens, pour toi et pour moi, pour vous et pour nous... on peut retrouver ce texte, accompagnés d’une biographie d’EMMA GOLDMAN , d’une « brève histoire de l’anarchie aux Etats-Unis (1830 -1930) » et d’une « brève histoire du féminisme aux Etats-Unis », dans un livre :

CLAIRE AUZIAS-GELINEAU, DENISE BERTHAUD, MARIE HAZAN, ANNIK HOUEL, Emma Goldman, La tragédie de l’émancipation féminine suivi de Du mariage et de l’amour, Collection « Mémoire des femmes », Editions Syros, Paris, 1978.








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