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  Post� le lundi 13 juin 2005 @ 21:11:47 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
[french]Amour Libre[/french][english]Free Love[/english]Source : http://membres.lycos.fr/lanarcho/12ealml.htm





Les milieux libres, colonies ou communaut�s ont soulev� maintes discussions dans les journaux et groupes socialistes ou anarchistes. Leurs adversaires, presque toujours doctrinaires orthodoxes, leur ont reproch� de ne pas durer ind�finiment ; de subir des �checs qui �nuisent � la propagande� ; de cr�er de petites agglom�rations d'indiff�rents � tout ce qui n'est pas le petit centre o� se d�roule leur vie.
Au point de vue individualiste anarchiste, il para�t difficile de se montrer hostile � des humains qui, ne comptant que sur leur vitalit� individuelle, tentent de r�aliser tout ou partie de leurs aspirations. M�me s'ils ne croyaient pas � la valeur d�monstrative des �tentatives de vie en commun�, les individualistes anarchistes font une telle propagande en faveur des �associations volontaires� qu'ils auraient mauvaise gr�ce � renier les milieux o� leur th�se se pratique avec moins de restrictions que n'importe o� ailleurs.

En dehors de cette constatation que certaines colonies ont prolong� leur existence pendant plusieurs g�n�rations, on peut se demander pour quel motif les adversaires des �colonies� veulent qu'elles durent ind�finiment ? O� en est l'utilit� ? Pourquoi serait-ce d�sirable ? Toute �colonie� fonctionnant dans le milieu actuel est un organisme d'opposition, de r�sistance dont on peut comparer les constituants � des cellules ; un certain nombre ne sont pas appropri�es au milieu, elles s'�liminent , elles disparaissent (ce sont les colons qui abandonnent la colonie apr�s un s�jour plus ou moins prolong�). Les cellules qui r�sistent, aptes � vivre dans le milieu sp�cial, s'usent plus rapidement que dans le milieu ordinaire, en raison de l'intensit� de leur activit�. Il ne faut pas oublier que, non seulement, les membres des colonies ont � lutter contre l'ennemi ext�rieur (le milieu social dont l'effroyable organisation enserre le petit noyau jusqu'� l'�touffer), mais encore, dans les conditions actuelles, contre l'ennemi int�rieur : pr�jug�s mal �teints qui renaissent de leurs cendres, lassitude in�vitable, parasites avou�s ou cach�s, etc. Il est donc illogique de demander aux �colonies� autre chose qu'une dur�e limit�e. Une dur�e trop prolong�e est un signe infaillible d'amollissement et de rel�chement dans la propagande que toute colonie est cens�e rayonner : telle est du moins l'exp�rience acquise.

A ceux qui proclament que l'�chec, toujours possible, des �colonies� nuit � la propagande socialiste, anarchiste, communiste, tolsto�enne, etc., suivant le cas - les protagonistes et les d�fenseurs des colonies r�pliquent : �Est-ce que les �checs des hommes de science les ont emp�ch�s de recommencer des centaines de fois peut �tre l'exp�rience destin�e � les conduire � telle d�couverte scientifique, entrevue en th�orie seulement, et � laquelle manquait la cons�cration de la pratique ? Est-ce que les conf�rences anarchistes, etc. ont amen� aux id�es �nonc�es par les propagandistes un si grand nombre d'auditeurs qu'on puisse affirmer que leur propagande par la parole ait r�ussi ? Est-ce que les journaux, brochures, livres, d'inspiration libertaire, etc. ont produit tant d'�tres conscients qu'on ne puisse les nombrer ? Est-ce que l'agitation dans la rue a amen� la r�volution dans les cerveaux et les moeurs d'une telle foule de militants que le milieu anarchiste, tolsto�en, communiste ou autre s'en trouve transform� ? Faites-nous l'addition de vos �checs, puis expliquez-nous ensuite pourquoi et comment vous n'avez pas abandonn� causeries, conf�rences, �crits de toute sorte ? Apr�s, nous entendrons vos objections.�

D'ailleurs, on ne comprend plus ce souhait de dur�e ind�finie, d�s qu'on consid�re la �colonie� pour ce qu'elle est : un moyen, non un but. Nous ignorons absolument si �la colonie� communiste, individualiste ou coop�rative a quoi que ce soit de commun avec une soci�t� communiste, individualiste ou coop�rative qui engloberait un vaste territoire ou la plan�te tout enti�re ; c'est pour nous pure folie que de pr�senter �une colonie� comme un mod�le, un type de soci�t� future. C'est �un exemple� du r�sultat que peuvent d�j� atteindre, dans le milieu capitaliste et archiste actuel, des humains d�termin�s � mener une vie relativement libre, une existence o� l'on ignore le moraliste, le patron et le pr�l�vement des interm�diaires, la souffrance �vitable et l'indiff�rence sociale, etc. C'est �galement un �moyen� �ducatif (une sorte de �propagande par le fait�), individuel et collectif. On peut �tre hostile aux �Milieux libres�, mais il n'est personne de bonne foi qui ne reconnaisse que la vie, dans une �colonie�, porte plus � la r�flexion que les d�clarations ordinaires et les lieux communs des r�unions publiques.

Je viens de parler de r�sultat ? - �Les partisans des Milieux libres ou Colonies ont-ils � leur actif des r�sultats ?� - C'est la question que pose toujours n'importe quel adversaire des tentatives de vie en commun.

On peut r�pondre que l'exemple fourni par les groupes des �tats-Unis sur le territoire desquels - surtout de 1830 � 1880-1900 - s'est �pandu un v�ritable semis de colonies ou communaut�s, s'�chelonnant de l'individualiste extr�me au communisme absolu ou dictatorial en passant par toutes sortes de tons interm�diaires : coop�ratisme (oweniste, fouri�riste, henry-georgiste) ; communisme libertaire ; collectivisme marxiste ; individualisme associationniste, etc. Tout ce que la flore non-conformiste est susceptible d'engendrer a peupl� et constitu� ces groupements : sectaires dissidents et h�r�tiques, et ath�es ; id�alistes et mat�rialistes ; puritains et partisans de libres moeurs ; intellectuels et manuels ; abstinents et temp�rants, omnivores ou partisans d'une alimentation sp�ciale, etc., etc.

Tous les syst�mes ont �t� essay�s. Il y a eu le r�gime de la propri�t� priv�e, chacun �tant propri�taire de sa parcelle, la cultivant et en gardant les fruits, mais s'associant pour la grosse culture, la vente et l'achat des produits. On a cultiv�, vendu, achet� en commun et on a r�parti aux associ�s ce dont ils avaient besoin pour leur consommation, chaque m�nage vivant chez soi. On a v�cu ensemble dans le m�me b�timent, mang� � la m�me table, parfois dormi dans un dortoir commun.

La r�partition des produits peut avoir lieu selon l'effort de chacun, mesur�, par exemple, par son temps de travail. On peut vivre chacun sur sa parcelle, propri�t� individuelle dans tous le sens du mot, n'avoir affaire �conomiquement avec les voisins qu'en basant ses rapports sur l'�change ou la vente. Enfin, la propri�t� du sol peut appartenir � une association, dont le si�ge est au-dehors de la colonie, les colons ne poss�dent la terre qu'� titre de fermage ou de concession � long terme.

Toutes ou presque toutes ces modalit�s ont �t� pratiqu�es dans les �colonies� des Etats-Unis. Le communisme absolu cependant n'y a pas �t� exp�riment�, je veux dire le communisme pouss� jusqu'au communisme sexuel, bien qu'� Oneida, il n'ait pas �t� tr�s loin de se r�aliser. Pourtant, il y a eu des colonies o� la libert� des moeurs a �t� telle qu'elles ont ameut� contre elles la population environnante et provoqu� l'intervention des autorit�s.

Et bien, que disent de ces �tablissements et de leur population ceux qui les ont visit�s ?

Qu'en disait William Alfred Hinds qui y avait s�journ� ? Quelles �inductions� tirait-il de ces constatations, malgr� les �nombreuses imperfections� des associations ou communaut�s existant de son temps (American Communities, pp. 425 � 428) : -que le paup�risme et le vagabondage y �taient ignor�s - ainsi que les proc�s et les autres actions judiciaires on�reuses - que toutes les possibilit�s de culture morale, intellectuelle et spirituelle y �taient mises � la port�e de tous les membres - que riches et pauvres y �taient inconnus, tous �tant � la fois prol�taires et capitalistes - que leur prosp�rit� ne d�pendait pas d'une th�orie unique des relations sexuelles, les communaut�s monogames ayant aussi bien r�ussi que celles admettant le c�libat, et celles pr�conisant le mariage plural n'ayant pas eu moins de succ�s que les autres. - �Une communaut� id�ale, concluait-il, est un foyer agrandi - une r�union de familles heureuses, intelligentes, conscientes - un ensemble de demeures, d'ateliers, de jardins vastes, spacieux - de machines destin�es � �pargner le travail - toutes les facilit�s destin�es � am�liorer et rendre plus heureuses les conditions dans lesquelles chacun coop�re au bien commun. Pareil foyer se montre sup�rieur au logis ordinaire en tout ce qui rend la vie bonne � vivre, comme il surpasse par les facilit�s offertes � ceux qui constituent cette soci�t� de camarades. Si, malheureusement, l'esprit de dissension p�n�tre dans ces associations, l'exp�rience prouve que les difficult�s et les mis�res se multiplient dans la mesure o� on le laisse prendre racine�.

Charis Nordhoff qui avait visit�, quelques vingt-cinq ans auparavant, les colonies am�ricaines, ne fait pas entendre un autre son de cloche. Son enqu�te avait �t� tr�s conscencieuse (The Communistic Society of the United States, 1875). Il reconna�t que les colons, pris en g�n�ral ne se surm�nent pas - qu'ils n'ont pas de domestiques - qu'ils ne sont pas paresseux - qu'ils sont honn�tes - humains et bienveillants - qu'ils vivent bien, de fa�on beaucoup plus saine que le fermier moyen - qu'ils sont ceux des habitants de l'Am�rique du Nord qui montrent le plus de long�vit� - que personne, parmi eux, ne fait de l'acquisition des richesses un des buts principaux de la vie. Le syst�me des colonies lib�re la vie individuelle d'une masse de soucis rongeurs..., de la crainte d'une vieillesse malheureuse.� En comparant la vie d'un �colon� heureux et prosp�re (c'est-�-dire un colon ayant r�ussi � celle d'un m�canicien ou d'un fermier ordinaire des Etats-Unis, renomm�s cependant pour leur prosp�rit� - plus sp�cialement aux existences que m�nent les familles ouvri�res de nos grandes villes, j'avoue - conclut Nordhoff - que la vie d'un colon est d�barrass�e � un tel point des soucis et des risques ; qu'elle est si facile, si pr�f�rable � tant de points de vue ; j'avoue que je souhaite de voir ces associations se d�velopper de plus en plus dans nos contr�es�.

Dans son �Histoire du Socialisme aux Etats-Unis� le socialiste orthodoxe Morris Hilquit ne donnera pas une autre note. C'est pourtant un adversaire de ces exp�riences qu'il qualifie de �socialisme utopique� ; il en proclame hautement l'inutilit�. Malgr� tout, il ne peut nier l'influence bienfaisante de la vie en commun sur le caract�re de ses pratiquants.

Nous citerons quelques-unes de ses conclusions (History of Socialism in the United States, 1903, pp. 141-145) :

�Quiconque visite une colonie existant depuis quelques temps d�j� ne peut manquer d'�tre frapp� de la somme d'ing�niosit�, d'habilet� inventive et de talent montr�e par les hommes chez lesquels, � en juger par l'ext�rieur, on ne se serait pas attendu � rencontrer pareilles qualit�s... Rien ne m'avait surpris davantage, avait constat� Nordhoff, observateur tr�s impartial, que la vari�t� d'habilet� m�canique et pratique que j'ai rencontr� dans chaque colonie, quelque f�t le caract�re ou l'intelligence de ses membres.�

�En r�gle g�n�rale, les colons se montraient tr�s industrieux, bien que la contrainte fut ignor�e dans leurs associations.� �Le plaisir du travail en commun est un des traits remarquables de cette vie sp�ciale, consid�r�e dans sa phase la meilleure.�

�Que faites-vous de vos paresseux ?� ai-je demand�, en maints endroits, - �crit Nordhoff - �Mais on ne rencontre pas de fain�ants dans les colonies... M�me les �Shakers d'hiver�, ces lamentables va-nu-pieds qui, � l'approche de l'hiver, se r�fugient chez les Shakers ou dans quelque autre milieu similaire, exprimant le d�sir d'en faire partie, ces pauvres h�res qui viennent au commencement de la mauvaise saison, comme un �ancien� Shakers me le racontait, �la malle et l'estomac vide et s'en vont, l'une et l'autre remplis, d�s que les roses se mettent � fleurir�. Eh bien ! ces malheureux ne peuvent r�sister � l'atmosph�re d'activit� et de m�thode de l'ambiance et ils accomplissent leur part de travail sans aucun murmure, jusqu'� ce que le soleil printanier les pousse � nouveau � courir les routes.�

�Contrairement � l'impression g�n�rale, la vie dans les colonies �tait loin d'�tre monotone. Les colons s'effor�aient d'introduire dans leurs habitudes et leurs occupations autant de vari�t� que possible. Les Harmonistes, les Perfectionnistes, les Icariens, les Shakers chang�rent plusieurs fois de localit�. Parlant des habitants d'Oneida, Nordhoff �crivait : �Ils semblent nourrir une horreur presque fanatique des formes ; c'est ainsi qu'ils changent fr�quemment de m�tiers, qu'ils modifient tr�s soigneusement l'ordre de leurs r�cr�ations et de leurs r�unions du soir ; ils changeaient jusqu'� l'heure de leurs repas.� Dans les phalanges fouri�ristes, la diversit� d'occupation �tait l'un des principes fondamentaux, et il en �tait de m�me pour presque toutes les autres �colonies�.

�L'apparente qui�tude des colons cachait une singuli�re gaiet� et un entrain appr�ciables ; ils �taient rarement malades et on n'a jamais signal� chez eux un seul cas de folie ou de suicide. Ce n'est donc pas surprenant que leur long�vit� n'ait point �t� surpass�e par les autres Am�ricains.

�L'influence de la vie en commun semble avoir eu un effet aussi bienfaisant sur l'intellect et le moral que sur la vie physique des colons. Amana, qui consiste en sept villages qui d�pass�rent � un moment donn� 2 000 habitants, ne compta jamais un avocat dans son sein. Amana, Bethel, Aurora, Wisconsin Phalanx, Brook Farm et nombre d'autres colonies d�claraient avec fiert� qu'elles n'avaient jamais eu � subir un proc�s ni vu un de leurs membres en poursuivre un autre devant les tribunaux.�

�La comptabilit� �tait tenue de la fa�on la plus simple ; bien qu'aucune caution de f�t exig�e des administrateurs de ces associations, on ne cite pas un cas de d�tournement de fonds ou de mauvaise gestion.�

�Il faut noter que les colons apportaient invariablement une grande attention, tant � l'�ducation de leurs enfants qu'� leur propre culture intellectuelle. En r�gle g�n�rale, leurs �coles �taient sup�rieures � celles des villes et des villages des environs ; la plupart des colonies poss�daient des biblioth�ques et des salles de lecture, et les membres �taient plus �duqu�s et plus affin�s que les autres gens de l'ext�rieur, d'une situation sociale �gale.�

Il a exist� une colonie individualiste anarchiste fond�e par l'initiateur de Benjamin R. Tucker, le fameux proudhonien Josiah Warren. Cette colonie nomm�e Modern Times �tait situ�e aux environs de New-York. Un essayiste am�ricain assez connu, M. Daniel Conway, la visita vers 1860. Nous extrayons de ses M�moires, publi�s � Chicago, en 1905, certaines des impressions que lui laissa sa visite :

�La base �conomique, � �Modern Times� �tait que le co�t (la somme des efforts) d�termine le prix et que le temps pass� � la fabrication d�termine la valeur ; cette d�termination se r�glait sur le cours du bl� et suivait ses variations. Un autre principe �tait que le travail le plus d�sagr�able recevait la r�num�ration la plus �lev�e... La base sociale s'exprimait en deux mots : �Souverainet� individuelle� ; le principe de la non intervention dans la libert� personnelle �tait pouss� � un point qui aurait transport� de joie un Stuart Mill et un Herbert Spencer. On encourageait vivement l'autonomie de l'individu. Rien n'�tait plus vou� au discr�dit que l'uniformit�, rien n'�tait plus applaudi que la vari�t�, nulle faute n'�tait moins censur�e que l'excentricit�... Le �mariage� �tait une question purement individuelle ; on pouvait se marier c�r�monieusement ou non, vivre sous le m�me toit ou dans des demeures s�par�es, faire conna�tre ses relations ou non ; la s�paration pouvait s'op�rer sans la moindre formalit�. Certaines coutumes avaient surgi de cette absence de r�glementation en mati�re d'union sexuelle : il n'�tait pas poli de demander quel �tait le p�re d'un enfant nouveau-n� ou encore quel �tait le �mari� ou quelle �tait la �femme� de celle-ci ou celui-l�... �Modern Times� comptait une cinquantaine de cottages proprets et gais sous leur robe mi-blanche et mi-verte dont les habitants s'assembl�rent dans leur petite salle de r�unions... car on avait annonc� pour l'apr�s midi, une r�union de conversation... la discussion roula sur l'�ducation, la loi, la politique, le probl�me sexuel, la question �conomique, le mariage : ces sujets furent examin�s avec beaucoup d'intelligence et, t�moignage rendu � l'individualisme, pas un mot de d�plac�, ou une dispute, ne s'�leva ; si toutes les vues exprim�es �taient �h�r�tiques�, chaque personne avait une opinion � elle, si franchement exprim�e, qu'elle faisait entrevoir un horizon de rares exp�riences... Josiah Warren me fit voir l'imprimerie et quelques autres b�timents remarquables du village. Il me remit une des petites coupures employ�es comme monnaie entre eux. Elles �taient orn�es d'all�gories diverses et portaient les inscriptions suivantes : le temps c'est la richesse. - Travail pour Travail. - Non transf�rable. - Limite d'�mission : deux cents heures. - Le travail le plus d�agr�able a le droit � la r�mun�ration la plus �lev�e... Je n'ai jamais revu �Modern Times�, mais j'ai entendu dire que, d�s que la guerre civile eut �clat� (en 1866), la plupart de ceux que j'avais vus avait quitt� la colonie sur un petit b�timent et s'en �taient all�s fixer leur tente sur quelque rive paisible du Sud-Am�rique.�

On me dira qu'il s'agit de colonies cr��es par des nordiques qui passent, de par constatation et tradition, pour plus pers�v�rant que les latins et m�ridionaux en g�n�ral. Il y a eu, au Br�sil, une colonie fond�e exclusivement par et pour des communistes anarchistes italiens, c'est la fameuse Cecilia, qui dura de 1890 � 1891. Son initiateur, le Dr Giovanni Rossi, �crivait � son sujet, dans l'Universit� Popolare de novembre-d�cembre 1916, les lignes suivantes :

�Pour moi, qui en ai fait partie, la colonie La Cecilia ne fut pas un fiasco... Elle se proposait un but de caract�re exp�rimental : se rendre compte si les hommes actuels sont aptes � vivre sans lois et sans propri�t� individuelle... A ce moment-l�, � l'expos� doctrinaire de l'anarchie, on objectait : - Ce sont des id�es tr�s belles, mais impraticables aux hommes actuels. La Colonie Cecilia montra qu'une centaine de personnes, dans des conditions �conomiques plut�t d�favorables avaient pu vivre deux ans avec de petits diff�rends, et une satisfaction r�ciproque sans lois, sans r�glements, sans chefs, sans codes, sous le r�gime de la propri�t� commune, en travaillant spontan�ment en commun... Le compte-rendu, opuscule publi� sous le titre �Cecilia, communaut� anarchique exp�rimentale�, aboutissait � cette conclusion. Il fut r�dig� par moi et approuv� par l'unanimit� des colons.�

Est-ce � dire que nous niions les jalousies, les d�saccords, les luttes d'influences, les scissions et tant d'autres formes des guerres intestines de plus ou moins noble aloi, qui ont d�vast�, d�chir�, ruin� pr�matur�ment trop de Colonies ou Milieux Libres ? Certes, non, mais nous pr�tendons que ces difficult�s ou ces tra�trises se rencontrent partout o� des humains d'esprit avanc� s'assemblent, m�me quand leur r�union a en vue un objet purement intellectuel. Dans les colonies ces taches ou ces souillures sont plus �videntes, plus visibles, voil� tout.

Je nie si peu les ombres du tableau que trente ans d'�tudes et d'observations m'ont amen� � consid�rer, au point de vue �thique (je ne dis pas �conomique) les circonstances ou les �tats de comportements ci-dessous, comme les plus propices � faire prosp�rer et se prolonger les milieux de vie en commun, leurs membres fussent-ils individualistes ou communistes :

a) le colon est un type sp�cial de militant. Tout le monde n'est pas apte � vivre la vie en commun, � un milieu libriste. Le �colon-type� id�al est un homme d�barrass� des d�fauts et des petitesses qui rendent si difficile la vie sur un terrain ou espace resserr� : il ignore donc les pr�jug�s sociaux et moraux des bourgeois et petits bourgeois. Bon compagnon, il n'est ni envieux, ni curieux, ni jaloux, ni �mal embouch�. Conciliant, il se montre fort s�v�re envers lui-m�me et tr�s coulant � l'�gard des autres. Toujours sur le guet pour comprendre autrui, il supporte volontiers de ne pas l'�tre ou de l'�tre peu. Il ne �juge� aucun de ses co-associ�s, s'examine d'abord lui-m�me et, avant d'�mettre la moindre opinion sur tel ou telle, tourne, selon l'antique adage, sept fois sa langue dans sa bouche. Je ne pr�tends pas qu'il soit n�cessaire que tous les aspirants colons aient atteint ce niveau pour instaurer un �milieu libre�. Je maintiens qu'en g�n�ral le �colon-type� aura en vue ce but individuel et que s'effor�ant de s'y conformer, il ne lui restera que peu de temps pour se pr�occuper des imperfections d'autrui. Avant d'�tre un colon ext�rieur, il convient d'�tre un colon int�rieur ;
b) la pratique du stage pr�paratoire a toujours donn� de bons r�sultats ;
c) le nombre permet le groupement par affinit�s ; il vous est plus facile de rencontrer parmi deux cents que parmi dix personnes seulement quelques temp�raments qui cadrent avec le v�tre. L'isolement individuel est logiquement funeste � l'existence des milieux de vie en commun ;
d) une grande difficult� est la femme mari�e, l�galement ou librement, et entrant dans le milieu avec son �mari� ou �compagnon� ; avec des enfants, la situation est pire. Le �colon-type� est c�libataire en entrant dans la colonie ou se s�pare de sa compagne en y p�n�trant (ou vice-versa, bien entendu) ;
e) point de cohabitation r�guli�re entre les compagnons et les compagnes, et le milieu a d'autant plus de chances de dur�e. Il en est de m�me lorsque les �compagnes� sont �conomiquement ind�pendantes des �compagnons�, c'est-�-dire quand il n'est pas une seule compagne qui ne produise et consomme en dehors de toute protection ou intervention d'un compagnon, quel qu'il soit ;
f) tout milieu de vie en commun doit �tre un champ d'exp�rience id�al pour la pratique de la �camaraderie amoureuse�, du �pluralisme amoureux�, de tout syst�me tendant � r�duire � z�ro la souffrance sentimentale. Tout milieu de vie en commun, o� les naissances sont limit�es, o� les m�res confient leurs enfants d�s le sevrage (au moins pendant la journ�e) � des �ducateurs de vocation, o� l'enfant ne rend pas esclave celle qui l'a mis au monde, a de grandes chances de durer plus longtemps ;
g) toute colonie constituant un foyer intensif de propagande - m�me simplement au point de vue industriel : fabrication d'un article sp�cial, par exemple - augmente ses chances de dur�e ; toute colonie qui se renferme sur elle-m�me, au point de ne plus rayonner � l'ext�rieur, se dess�che et p�rit bient�t ;
h) il est bon que les participants des milieux de vie en commun se fr�quentent, surtout entre sexes oppos�s ; qu'ils se rencontrent en des r�unions de distraction ou de conversation, repas en commun, etc. ;
i) le r�gime parlementaire ne s'est montr� d'aucune valeur pour la bonne marche des colonies, qui exigent de la d�cision, non de la discussion. Le syst�me de l'animateur, de l'arbitre, inspirant confiance aux associ�s, gardant cette confiance, quelle que f�t d'ailleurs la m�thode d'administration adopt�e, semble, de pr�f�rence, avoir r�ussi. C'est une constatation que je ne suis pas seul � faire. Dans son ouvrage �Les Colonies Communistes et Coop�ratives�, M. Charles Gide �crit : � Toute association quelle qu'elle soit - non seulement les associations communistes mais la plus modeste soci�t� de secours mutuels, tout syndicat, toute coop�rative - doit sa naissance � quelque individu qui l'a cr��e, qui la soutient, qui la fait vivre ; et si elles ne trouvent pas l'homme qu'il faut, elles ne germent pas�. Paroles � m�diter et que confirme l'histoire �tudi�e des colonies ;
j) la dur�e de toute colonie est facteur d'un pacte ou contrat, peu importe le nom de l'instrument pr�cisant ce que le Milieu attend de ceux qui participent � son fonctionnement et ce que ceux-ci sont en droit d'attendre de lui. Les charges et les profits doivent s'�quilibrer et il est n�cessaire que l'on s'entende d'avance sur le cas de r�siliation et les cons�quences impliqu�es ; enfin, le �contrat� d�finira, en cas de litige ou diff�rend, � quelle personne est confi� le r�glement du d�saccord.

L'�tude attentive des �colonies� et �milieux de vie en commun� - et c'est impliqu� dans les remarques ci-dessus - me pousse � conclure que la dur�e d'un milieu de ce genre est fonction des r�alisations particuli�res qu'il offre � ses membres et qu'il est impossible � ceux-ci de rencontrer dans le milieu ext�rieur. Ces r�alisations peuvent �tre d'un ordre ou d'un autre, mais la poursuite de la r�ussite purement �conomique ne suffit pas, l'ext�rieur offrant beaucoup plus d'occasions d'y parvenir que la colonie la mieux organis�e. C'est ce qui explique le succ�s des colonies � base religieuse, toujours compos�es de sectaires, dont les adh�rents ne se rencontraient que dans ces groupements, ou dont les croyances ne pouvaient se manifester ou se pratiquer qu'en �vase clos�.

Je souhaite simplement que ces remarques soient prises en consid�ration par quiconque songe � fonder une colonie, milieu libre ou centre de vie en commun : ce ne sera pas du temps perdu.


E. ARMAND
Extrait de Milieux de vie en commun et colonies, �ditions de L'En Dehors, 1931.


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