Philosophe de la Justice et de la Libert�
par George Woodcock - Andr� Prunier - Max Nettlau - Benjamin Constant - Henry Salt - Jean Cello - Pierre Kropotkine - C�sare Zaccaria - Hem Day - Jos� Garcia Pradas - David Fleischer
L�ensemble des textes consacr�s � William Godwin que nous proposons au lecteur dans cette page ont �t� publi�s dans le n� 1 (ao�t-septembre 1953) des cahiers PENS�E et ACTION sous la direction de notre regrett� camarade Hem Day.
Groupe Maurice-Joyeux
Le premier et le plus oubli� des penseurs qui tir�rent de la R�volution fran�aise les le�ons �ternelles qu�elle comporte, et qui d�gag�rent la Raison �mancipatrice des pi�ges d�une d�magogie jacobine, c�sarienne et totalitaire, est aujourd�hui l�objet d�une v�ritable red�couverte de la part de l�avant-garde intellectuelle dans toute une s�rie de pays.
R��dit�e en Am�rique du Nord et du Sud, l��uvre capitale de Godwin est discut�e en Grande-Bretagne, sur le continent europ�en, aux Indes et jusqu�au Japon, par des militants de la pens�e libre qui lui ont consacr� un renouveau d�attention. Nous n�en voulons pour preuves que les contributions apport�es � une controverse marqu�e des �crits de E. Armand, J. et M.-L. Berneri, J. Cello, Hem Day, U. Fedeli, H. K�chlin, G. Leval, L. Louvet, P.-C. Masini, J.-G. Pradas, A. Prunier, H. Read, V. Richards, R. Rocker, M. Sartin, D.-A. de Santillan, G. Woodcock et C. Zaccaria.
Nous ne pouvions, � notre grand regret, traduire et publier le dossier entier de ce d�bat international, d�autant plus qu�il eut �t� injuste d�oublier des textes plus anciens sign�s Benjamin Constant, Elzbacher, Jean Jaur�s, Pierre Kropotkine, Max Nettlau, Henry Salt, et qu�il eut �t� absurde de ne pas publier au moins quelques extraits significatifs de Godwin lui-m�me.
Le symposium qu�offre aujourd�hui Pens�e et Action n�est ni complet ni exempt de redites ; il n�a d�autre pr�tention que de rassembler, � titre de premi�re initiation, des pages autrement inaccessibles au lecteur de langue fran�aise. Notre espoir est d��tendre suffisamment en France, Belgique et Suisse, le renouveau d�attention que m�rite Godwin, pour y encourager l��dition d�une �uvre qui doit figurer parmi les grands classiques de la pens�e sociale.
Pens�e et Action.
Un pr�curseur trop oubli�
L��uvre m�connue
Un certain renouveau d�int�r�t touchant les �crits de Godwin s�est manifest� en Angleterre depuis deux ou trois ans. Mais, jusqu�� pr�sent, ce retour de gloire est rest� limit� � de jeunes cercles litt�raires et � quelques milieux extr�mistes. En g�n�ral, ce n�est gu�re pour ce qu�il fit, mais bien davantage pour les gens c�l�bres qui l�ont approch�, que l�on se souvient de Godwin. Le public lettr� ne voit en lui que l��poux de Mary Wollstonecraft ou le beau-p�re de Shelley, ou l�un des amis de Coleridge, ou l�un des curieux personnages qu��voquent les lettres de Charles Lamb. La post�rit� se montre en cela fort injuste, car cet �crivain politique � demi oubli� a d�ploy� une puissance intellectuelle sans rivale dans le milieu qu�il fr�quentait (si l�on excepte, peut-�tre, celle de Coleridge) ; et ses �crits essentiels font date dans l�histoire de la pens�e sociale.
De son vivant, Godwin fut pour un temps le plus influent de tous les r�formateurs th�oriques, le leader spirituel des hommes les plus avanc�s d�Angleterre, et cela non seulement en mati�re politique, mais encore sur le plan moral et sur le plan litt�raire. Godwin se dressait comme un d�fi, lanc� tout � la fois aux vieilles id�es de l�Angleterre conservatrice et aux tendances autoritaires qui caract�risent le jacobinisme politique. C�est pourquoi, lorsque, pendant les guerres avec la France, la r�action brisa l��lan de la pens�e libertaire, Godwin, plus que tout autre �crivain d�avant-garde, fut en butte � la col�re des tories (conservateurs), et � l�abandon de leurs adversaires directs. L�audace de ses id�es �carta les lib�raux, enclins � choisir les sentiers de l�opportunisme ; et, en fin de compte, une double conspiration politique du silence tua sa r�putation plus efficacement que ne l�eussent fait les plus violents outrages. Pour plus de cent ans, ces �crits tomb�rent dans l�oubli public, encore qu�ils eussent, en bien des cas, donn� une expression originale et puissante � ce qui devait rester le noyau permanent du radicalisme anglo-saxon.
Une grande part de cet abandon, en r�alit�, vint de ce que Godwin se situe en marge du r�formisme lib�ral, ainsi que du socialisme �tatique qui devint la tendance majeure des milieux avanc�s en Angleterre dans le cours du si�cle suivant. Il �tait trop libertaire pour avoir foi en une solution gouvernementale des probl�mes humains ; et sa d�fiance � l��gard des �institutions politiques� lui a ravi la sympathie des partis et des hommes qui consid�rent ces m�mes institutions comme les moyens les plus appropri�s � la r�alisation de leurs buts. Mais nous autres qui pr�cis�ment constatons aujourd�hui l�erreur fondamentale de toute politique et qui voulons retourner � la crois�e des chemins pour reprendre les voies de la pens�e libre abandonn�es par les fondateurs des orthodoxies contemporaines, nous trouvons et trouverons dans l��tude des �crits de Godwin un int�r�t certain. Cet auteur fut le premier � attaquer de fa�on valable et efficace le privil�ge capitaliste, � pr�coniser une �ducation vraiment libre, et � appliquer le roman � la critique sociale contemporaine. Tout cela m�rite une attention que le vingti�me si�cle ne saurait plus longtemps lui refuser sans injustice.
La lumi�re int�rieure
On a dit de Spinoza qu�il �tait �un homme ivre de Dieu�. On pourrait tout aussi bien dire de Godwin qu�il �tait ivre de la Raison. Comme principe abstrait servant de base au fonctionnement de la loi naturelle dans le monde, comme crit�re d�cidant de la justice et de la moralit�, comme instrument de critique de la soci�t� pr�sente et de sp�culations sur la nature d�une libre Utopie, la Raison, dans toutes ses manifestations, domina la vie de Godwin, modela sa pens�e et son �uvre. Ce n��tait pas pour lui une simple abstraction ni une d�it� de remplacement, mais une m�thode qu�il appliquait avec toute la coh�rence et la rigueur possibles dans l�examen des probl�mes sociaux. Il n�acceptait rien qu�il n�analys�t rationnellement et construisait ses th�ories comme un �difice logique fond� sur l�observation des faits. Son extr�me confiance dans la fonction raisonnante l�aveugla parfois, dans l�interpr�tation d�un monde fluide et contradictoire ; mais elle fit aussi de son ouvrage principal, Recherches sur la Justice politique (1793), un chef-d��uvre dont l�argumentation conserve une valeur durable, face aux principaux probl�mes de l�organisation sociale. Alors que les �crits politiques des contemporains de Godwin tels que Tom Paine, n��clairent en g�n�ral que l��poque m�me o� ils furent con�us, il existe dans l�ouvrage monumental des Recherches une validit� permanente dans la critique et la reconstruction. Ceux qui le lisent pour la premi�re fois sont toujours �tonn�s de voir avec quelle exactitude l�on peut appliquer, aux probl�mes et aux situations actuelles, nombre de pages trac�es par Godwin il y a plus d�un si�cle et demi.
William Godwin se situe au confluent des deux grands courants de la pens�e �radicale� en Europe, n�s respectivement de la R�forme et de la Renaissance.
D�une part, son �ducation le lie � la tradition du non-conformisme religieux qui a jou� un si grand r�le dans la r�volution anglaise de 1648, en inspirant la r�bellion des Anabaptistes, des Niveleurs, des D�fricheurs et des hommes du Cinqui�me Royaume : il en garde pour h�ritage le respect libertaire � l��gard de la personnalit� individuelle qui anime encore les sectes dissidentes de la fin du dix-huiti�me si�cle � c�est en effet dans ce climat que Godwin vient au monde en 1756 : son p�re est pasteur et, lui-m�me, apr�s une enfance �trange et solitaire, longtemps tiraill�e entre l�enthousiasme religieux et le go�t de la dissection intellectuelle devient ministre de l��glise protestante presbyt�rienne. Mais, bient�t apr�s, s�par� de l�atmosph�re de pi�t� familiale o� il a grandi, et priv� du mobile d��mulation filiale qu�a suscit� en lui un amer ressentiment contre son p�re, il commence � explorer les implications politiques de son h�r�dit� �radicale� et se tourne vers de nouvelles sources de pens�e r�volutionnaire.
C�est alors qu�il s��panouit sous l�influence de l�humanisme encyclop�diste, qui s�exprime � travers Voltaire, Diderot, Helv�tius et autres repr�sentants de la �philosophie� fran�aise. La raison de Godwin commence � travailler avec une logique obstin�e, critiquant et d�truisant toute la structure religieuse o� elle se d�couvre enferm�e. Sorti calviniste et conservateur de la facult� de Th�ologie, l�homme abandonne la robe pastorale quelques ann�es plus tard comme agnostique et �radical�. Lorsqu�il renonce � son minist�re religieux, il se tourne d�abord vers l��ducation. C�est une fonction qui l�attirera toute sa vie, et jouera toujours un r�le de premier plan dans ses vues de r�formateur social. Il essaie donc de lancer une �cole priv�e selon ses conceptions �mancipatrices, mais les id�es exprim�es dans son prospectus sont bien trop r�volutionnaires pour l��poque et le projet �choue. Alors, il se fait romancier � la grosse, gagnant p�niblement sa vie par une litt�rature alimentaire dont rien ne restera. Enfin, vers 1789, il fait ses d�buts de journaliste politique.
R�volution et d�fense de l�Homme
La R�volution fran�aise, voil� le grand tournant de sa vie. Il ne sera jamais un partisan inconditionnel des jacobins et deviendra un de leurs plus s�v�res critiques, mais il les croit d�abord anim�s d�un sinc�re amour de la libert�, et les principes g�n�raux dont ils se r�clament sont aussi les siens. Il n�a aucune confiance dans les clubs ou partis politiques ; mais, comme individu, il se tient ouvertement et fermement aux c�t�s des r�volutionnaires. Il fait partie du petit comit� de trois membres qui entreprendra la publication des Droits de l�Homme, l�ouvrage de Tom Paine destin� � servir de r�plique aux R�flexions sur la R�volution fran�aise, d�Edmund Burke.
Les R�flexions constituent la plus formidable attaque dirig�e contre le sans-culottisme par un conservateur intelligent. Godwin tout en admirant le travail de Paine, ne peut se dissimuler les lacunes qu�il pr�sente, ni, en g�n�ral, la faiblesse des arguments oppos�s � Burke, aucun de ses antagonistes n�approfondissant le probl�me des relations politiques au sein de la soci�t�. En se cantonnant sur le terrain de l�actualit� politique superficielle, et en acceptant ainsi les cadres et les crit�res de la conception sociale de Burke, les gens de gauche ne faisaient que d�fendre la r�volution pied � pied, sans �tablir un syst�me de principes positifs.
Godwin pensait que la meilleure forme d�attaque consistait � sous-miner la position conservatrice par l�examen attentif des formes politiques et par la d�nonciation des bases morales d�fectueuses de la soci�t� contemporaine. Au del� de questions telles que la repr�sentation parlementaire et les m�thodes de taxation, qui pr�occupaient beaucoup de ses compagnons de route, se trouvaient les r�alit�s concr�tes et fondamentales des rapports personnels au sein de la soci�t�. A un certain niveau des structures sociales, la vie des m�urs est bien plus importante que la vie politique, et la vie des m�urs est bas�e sur la reconnaissance des valeurs morales. C�est cette conception de la moralit� sociale, dont Godwin constatait l�absence dans la pens�e politique de son �poque, et qu�il cherchait � reconstruire en tant qu�aspect positif de son analyse de la soci�t� contemporaine.
La Justice Politique constitue, en face des institutions sociales, la critique la plus �tendue, la plus compr�hensive qui ait encore exist�. Rien ne pouvait aller plus � fond que la condamnation par Godwin de ce qu�il jugeait d�fectueux. L�Etat, la religion organis�e, la propri�t� parasitaire, la loi, le mariage, le syst�me d��ducation passaient tour � tour sous le feu de sa rude logique, et �taient mis � bas de leurs pi�destaux. On n�avait jamais vu, dans le panth�on social, de plus formidable iconoclaste. �Aucun ouvrage de notre temps�, �crit Hazlitt avec admiration, �n�a frapp� un si grand coup philosophiquement parlant, que la c�l�bre Enquiry concerning political Justice�.
Toutefois, l��uvre de Godwin �tait loin d��tre purement destructive. Elle manifestait sa confiance dans le pouvoir de l��ducation ; elle exprimait l�espoir qu�il mettait dans le pr�cepte, l�exemple et la persuasion pour amener les gens � accepter un syst�me plus sain de relations entre personnes qui, peu � peu, rendrait inutiles toutes les institutions coercitives dont il consid�rait l�existence comme pr�judiciable au d�veloppement int�gral de la vie.
De toutes les contributions de Godwin � la pens�e sociale, ces th�ories positives en mati�re d��ducation, de m�me que la valeur proph�tique de sa critique de l�Etat, repr�sentent sans doute l��l�ment le plus f�cond et de plus important.
Les privil�ges : Pouvoir, Propri�t�, Education
Les privil�ges existants se pr�sentent � Godwin sous les deux aspects compl�mentaires d�un abus de la force et d�un consentement g�n�ral � la servitude, consentement qui r�sulte de l�opinion et dont le r�le est socialement d�cisif.
Du temps de Godwin, l�Etat moderne centralis� �tait d�j� en voie d�apparition dans les consciences et dans les faits, et Godwin pr�voyait clairement les maux contenus en puissance dans cette croissance monstrueuse. Il exhortait ses lecteurs � s�opposer � ce que l��ducation p�t jamais devenir l�auxiliaire du pouvoir politique. Il enseignait que le gouvernement en lui-m�me (parce qu�il tend � donner une permanence aux institutions et aux opinions qui assurent sa propre conservation, sans se soucier de leur valeur intrins�que) est l�ennemi du libre d�veloppement des connaissances et de toute esp�ce de d�veloppement humain.
Mais il pensait aussi qu�un gouvernement ne parvient � vivre qu�en maintenant parmi ses sujets un �tat mental d�assentiment, et qu�une fois d�truite la servitude de la pens�e, aucune tyrannie ne pourrait subsister. Il affirmait donc que les changements de formes politiques, les r�volutions au sens physique du mot, sont en eux-m�mes de peu d�utilit�, tant que les hommes n�ont pas �t� amen�s � penser par eux-m�mes et � agir selon la justice.
Il avait compris les m�faits de la propri�t� capitaliste avec bien plus de clart� qu�aucun autre r�formateur de sa g�n�ration, et avait d�crit ses effet, de la mani�re la plus vive. Il saisissait l�intime connexion qui joint la propri�t� aux institutions politiques, et avait reconnu que la guerre � l�ext�rieur, l�oppression � l�int�rieur �taient ses r�sultats in�vitables. �La propri�t� accumulative, dit-il, tra�ne dans la poussi�re les puissances de la pens�e, �touffe les �clairs du g�nie et r�duit la grande masse de l�humanit� aux sordides pr�occupations o� elle est plong�e... Si le superflu �tait banni, l��tat de besoin o� se trouve la plus grande partie des travailleurs manuels serait surmont� et le loisir, amicalement partag� entre tous les membres actifs et vigoureux de la soci�t� ne serait � la charge de personne.� c�est l� une mise en accusation compl�te du r�gime de propri�t� en vigueur, et elle reste sans r�plique.
L��ducation fut pour Godwin, d�un bout � l�autre de sa vie, un probl�me vraiment central. Dans un livre publi� en 1797, The Enquirer, il consacra toute une s�rie d�essais � l�esquisse d�une m�thode d��ducation qui s�opposait � toutes les th�ories p�dagogiques de l��poque (y compris celle de Rousseau), en ce qu�elle prenait pour �l�ment moteur de l��ducation, non l�autorit� du ma�tre mais les d�sirs spontan�s de l��l�ve. Godwin enseignait que l��ducation a pour but l��veil de l�esprit plut�t que l�accumulation des connaissances, que les enfants doivent �tre mis en mesure de d�velopper leurs instincts naturels sans pression d�en haut, que l�autorit� morale ou physique ne doit jouer aucun r�le en p�dagogie et qu�il ne faut interdire � l�enfant aucun des moyens d�acc�s � l�exp�rience. M�me aujourd�hui, ce n�est que dans un petit nombre d��coles extr�mement avanc�es que l�on applique ces principes r�volutionnaires.
Dans ses id�es sur une organisation sociale constructive, Godwin �tait un anarchiste aussi cons�quent que dans la critique des institutions existantes, et de nombreux d�tails, chez lui, font pr�voir Kropotkine et les autres sociologues de la fin du dix-neuvi�me si�cle. Sa profonde d�fiance � l��gard du gouvernement le conduisit � r�duire l�administration sociale, dans la soci�t� selon son c�ur, au stricte minimum compatible avec une coop�ration �quitable entre les hommes. Il avait pr�vu le destin lourd de menaces du nationalisme, du gouvernement centralis�, de la propri�t� accapar�e, et des guerres qui r�sultent de telles institutions. A leur place, il envisageait une f�d�ration d�centralis�e, enti�rement facultative, de petites communaut�s autonomes, ou �paroisses�, vivant sans gouvernement, sans fronti�res, sans code, ni droits de propri�t� absolus et consacr�s. Il consid�rait qu�une application convenable de la science � la technique r�duirait le travail n�cessaire � un tr�s petit nombre d�heures par jour, pourvu que tout le monde y particip�t. Ses anticipations dans ce domaine furent tourn�es en ridicule par ses contemporains, mais il n�y a pas de doute que les donn�es du machinisme moderne n�aient confirm� ses vues.
Les conceptions de Godwin sont, encore de nos jours, propres � offrir une solution au probl�me de l�autorit� en face duquel tout socialiste est actuellement plac�. A la question de savoir comment pr�venir les abus du pouvoir public Godwin r�pondait sans h�siter �abolissez-le compl�tement !�, et l�exp�rience de la soci�t� moderne semble indiquer qu�il n��tait pas loin de la v�rit�.
Retentissements des id�es de Godwin
Le succ�s de la Justice Politique en 1793 mit Godwin au pinacle, et sa renomm�e de penseur fut bient�t doubl�e d�un succ�s litt�raire de premier ordre, celui de son roman Les Aventures de Caleb Williams. Dans cette fiction � la fois sombre et puissante, Godwin concr�tisait sa critique sociale et montrait quelles injustices la soci�t� fait peser sur l�individu qui n�a pas la chance de participer au pouvoir et � la propri�t�. En 1794, � l�occasion du proc�s intent� aux dirigeants de la Soci�t� de Correspondance de Londres, il �crivit un pamphlet contre cet acte de pers�cution, et l�on consid�re g�n�ralement que son intervention fut d�cisive quant � l�acquittement de Horne Tooke et des autres accus�s. Peu apr�s, il se mit en m�nage avec Mary Wollstonecraft, et connut, aux c�t�s de cette ardente f�ministe, de br�ves ann�es de bonheur.
La mort de Mary Wollstonecraft marqua la fin de cette p�riode fortun�e. La c�l�brit� de Godwin s��vanouit rapidement, tandis que l�hostilit� des r�actionnaires rendait sa situation toujours plus difficile. Tout le reste de sa vie, il fut contraint d�asservir sa plume aux travaux forc�s de la litt�rature mercenaire. Jamais les soucis mat�riels ne firent tr�ve autour d�initiatives malheureuses dans le domaine de la librairie et de l��dition. Au total, il se trouva incapable de mettre sur pied les trait�s de politique et de morale qu�il avait con�us et que Coleridge l�encourageait � �crire. Au lieu de cela, il composait des manuels scolaires passe-partout et des romans de pacotille, de sorte que deux livres seulement attestent en cette derni�re p�riode la permanence de ses convictions et de ses capacit�s de penseur : Pens�es sur l�homme (1801) d�veloppe ses id�es sur l��ducation, et Le G�nie du Christianisme d�voil� (publi� quelques ann�es apr�s sa mort) attaque la religion organis�e. La plus grande �uvre de Godwin � cette �poque fut sans doute d�inspirer � Shelley la vision de justice et de fraternit� humaine qui remplit l��uvre de cet admirable po�te. Shelley est ins�parable de Godwin, car sa pens�e porte la marque de l�influence godwinienne d�une fa�on incontestable, et lui-m�me n�a pas cess� de reconna�tre tout ce qu�il devait spirituellement au vieux philosophe dont il �pousa la fille.
En d�pit de ses difficult�s d�existence Godwin resta jusqu�au bout un d�fenseur solide et incorruptible de la pens�e �radicale�. Avec Hazlitt et quelques autres, il maintint ses id�es d�avant-garde alors que la majorit� des �crivains contemporains se mettait � la solde du gouvernement r�actionnaire. Lorsqu�il mourut, en 1836, il �tait pauvre et presque inconnu, mais d�j�, selon le mot d�Hazlitt son �uvre �tait devenue �un classique dans l�histoire de l�intelligence�.
Il n�y a pas de doute que Godwin eut une influence consid�rable sur la pens�e sociale de son temps, en Angleterre tout au moins. Des hommes qui sont � l�origine du mouvement ouvrier comme Robert Owen et Francis Place, furent directement influenc�s par ses �crits, et il serait invraisemblable que les simples travailleurs qui formaient, dans les ann�es quatre-vingt-dix, des clubs dans le seul but d�acheter et de lire La Justice Politique, n�eussent pas retenus quelques-uns des enseignements que Godwin d�sirait r�pandre. Le plus probable est que, tandis que son nom tombait dans l�oubli l�influence de sa pens�e subsistait et jouait son r�le dans l�apparition des organisations ouvri�res qui fleurirent en 1830. Parmi les premi�res coop�ratives et les premiers syndicats r�gnait une d�fiance marqu�e face aux politiques autoritaires, d�fiance qui n��tait pas sans rappeler le d�go�t et l�hostilit� de Godwin pour les �institutions positives� ; et l�on peut admettre que la nuance un peu plus libertaire qui distingua le mouvement ouvrier britannique de celui du continent est la marque d�une influence durable de Godwin et de son disciple Owen.
Aujourd�hui, nous en sommes � nouveau l� o� Godwin a commenc�. Le mouvement ouvrier lui-m�me nous a d�montr� une fois de plus, l�influence corruptrice de l�autorit� ; et le socialisme d�Etat ne nous semble pas moins lourd de menaces que les monarchies et les oligarchies contre lesquelles Godwin a combattu. Mais l��tude analytique des structures gouvernementales par Godwin reste aussi vraie aujourd�hui que lorsqu�il �crivait ; et, puisque nous cherchons de nouvelles routes hors du chaos politique et autoritaire, nous ne devons pas n�gliger d��tudier les conclusions de ce pr�curseur de la pens�e anarchiste.
George WOODCOCK.
L�anarchiste pacifique
Il n�y a pas d�autre moyen d�am�liorer les institutions d�un peuple que d��clairer l�entendement des citoyens. Quiconque s�efforce d�asseoir l�autorit� d�une opinion, non par la raison mais par la force peut avoir de bonnes intentions ; il n�en cause pas moins un tort immense � ceux qu�il pr�tend servir.
W. Godwin.
L�un des reproches que l�on peut adresser aux Fran�ais, m�me internationalistes, c�est d�ignorer syst�matiquement ce qui se fait � l��tranger, et de prendre trop ais�ment leur propre pays pour le nombril � ou le cerveau � de l�univers.
Ouvrons par exemple l�Histoire de l�Anarchie, de Sergent et Harmel (j�ai dit d�j� les r�ussites et les insuffisances de cet ouvrage dans un article de Paru, qui m�a valu la censure comminatoire de certaines autorit�s libertaires) ; lisons-la de la premi�re page � la derni�re, et nous pourrons constater un fait, dont Harmel et Sergent n�ont jamais fait myst�re : contraints de se limiter, nos historiens se sont born�s � d�pouiller la litt�rature accessible en langue fran�aise. Ce qui est parfait, sans doute � et ils l�ont prouv� � pour l��tude de Proudhon et du Proudhonisme en France, mais ne permet que dans une faible mesure de se rendre compte des origines et de l��volution du mouvement � l��tranger.
Prenons l�Histoire du Mouvement Anarchiste en France, de j. Ma�tron ; nous en tirons l�impression jamais d�mentie que tout a commenc� chez nous et par nous ; et il en est de m�me de la plupart des ouvrages analogues, m�me s�ils se veulent hausser � des vues universelles.
Le r�sultat de cette m�thode nationale fausse toutes les perspectives. Elle fait de notre Grande R�volution (et de quelques-uns de ses pr�curseurs, comme le cur� Meslier) l�origine de toutes choses, et conduit � envisager l�anarchisme � voire m�me l�Anarchie, puisqu�il ne s�agit de rien moins que de cette constante �ternelle de l�esprit humain � sous un angle essentiellement politique. On lui assigne pour climat la d�magogie insurrectionnelle et terroriste, pour programme la dictature directe des masses � ou de quelques fanatiques agissant en leur nom. Rien de plus conventionnel, et malheureusement de plus st�rile, que cet �anarchisme� de lynchage et de pillage aveugle qui fut certes celui de Jacques Roux et de ses pareils, mais qui �quivaut � la suppression de toute garantie de la s�curit� et de la libert� individuelle. Voir dans l�Anarchisme une aile gauche, impatiente et �enrag�e�, du jacobinisme ou du bolchevisme, une secte n�e des saturnales sanglantes du ressentiment et de la volont� de puissance, pour sombrer bient�t dans le sentiment de culpabilit� et la volont� de servitude qui ram�nent l�ordre sous la forme des pires tyrannies, c�est m�conna�tre la f�condit� r�elle d�une id�e faite avant tout de la responsabilit� de l�homme envers lui-m�me, du refus de commander et de servir, du respect d�autrui et de la ma�trise de soi.
Il est vrai que pour trouver un anarchisme moins bruyant, essentiellement individualiste et non-violent, � la fois volontariste et lib�ral dans le meilleur sens du terme, �conomiquement constructif et conscient de l�effort immense qu�il exige, il faut sans doute � Proudhon et le proudhonisrne mis � part � le demander aux fils de la R�volution anglaise de 1648 et de la R�volution am�ricaine de 1775, plut�t qu�� ceux de la R�volution fran�aise. Et ceci nous engage � nous chercher des anc�tres anglo-saxons pour leur demander le secret d�un antidote aux militarismes industriels et aux totalitarismes r�volutionnaires qui nous empoisonnent en attendant le moment de nous �craser. Or, il s�agit de fl�aux qui depuis plus de cent cinquante ans font d�j� le tour du monde et qui ont leur origine en France m�me, avec la nation arm�e de Carnot, de Robespierre, de Saint-Just et de Napol�on, le �jacobin bott�.
L�un des premiers � r�agir sainement fut pr�cis�ment l�anglais William Godwin.
Les Amis anglais de la R�volution en 1793
Les buveurs de sang, les faiseurs de harangues incendiaires, ne sont pas toujours les vrais novateurs, ni les vrais r�volt�s. En 1793, Jean-Paul Marat r�clamait modestement deux-cent-quatre-vingt-six mille t�tes pour d�barrasser la France des tra�tres, �agents de Pitt et Cobourg�. Mais Pitt avait fort � faire chez lui avec une opposition audacieuse et intelligente, qui d�savouait la guerre et fraternisait avec �l�ennemi� sans trahir personne. Elle ne comptait pourtant que quelques t�tes, mais bien faites.
Ainsi, tandis que la R�volution fran�aise ne rasait gu�re les Bastilles (d�sertes) de l�Ancien r�gime que pour faire de la nation enti�re un camp retranch� et y c�l�brer les f�tes de la guerre et de la terreur, on voyait l�Angleterre pacifique et lib�rale, celle de Fox et de Sheridan �collaborer� avec l�esprit de Voltaire, de Diderot et de Condorcet, saluer l�an�antissement des privil�ges f�odaux par les f�odaux eux-m�mes, et accueillir avec la plus grande faveur le livre le plus audacieux qu�un penseur ait os� signer de son nom : Recherches sur la Justice politique, de l�ex-pasteur William Godwin.
L�auteur appartenait au petit cercle de lettr�s, d�artistes et de philosophes qui comprenait alors : Tom Paine, le hardi proclamateur des �Droits de l�Homme� ; William Blake, le po�te et graveur visionnaire qui parcourait alors les rues de Londres en chantant, coiff� du bonnet phrygien ; Holcroft, l�auteur dramatique, fils d�un cordonnier, anarchiste avant la lettre ; Richard Carlyle, l�imprimeur ath�e ; Price, apologiste de la R�publique et membre de la Soci�t� de la R�volution ; Wordsworth, le r�novateur de la po�sie anglaise, qui se rendit en France � l�appel de la libert� ; son ami, le g�nial Coleridge Southey, auteur de Walt Tyler, drame glorifiant la r�volte des paysans anglais ; Hazlitt, Lamb, Lloyd, de Quincey, essayistes prestigieux sans parler de femmes intr�pides et charmantes, comme Mary Wollstonecraft, fondatrice du f�minisme militant, les actrices c�l�bres Siddon et Perdita Robinson, d�autres encore.
Seul, Edmond Burke, th�oricien du droit naturel, pass� au conservatisme par r�action contre les �atrocit�s fran�aises�, manquait � l�appel. Les autres appuyaient le soul�vement �mancipateur de �l�ennemi�, comme ils avaient appuy� la s�cession des colonies am�ricaines � insurg�es contre la m�tropole britannique avec l�aide de la France.
Mais la R�volution fran�aise �tait-elle �un bloc� comme l�a pr�tendu plus tard Georges Cl�menceau ? Fallait-il � pour �tre son ami � approuver indistinctement tous les partis qui s�en r�clamaient et s�envoyaient r�ciproquement � l��chafaud ? Ou bien encore la raison la meilleure appartenait-elle de droit � celui qui d�capitait tous les autres ?...
Une t�che tr�s d�licate incombait aux spectateurs passionn�s de ce drame o� les Dieux hurlaient leur soif, comme, de nos jours, aux t�moins des r�volutions qui suivirent la premi�re guerre mondiale. Il fallait d�gager l�acte lib�rateur de l�acte oppresseur, � l�heure o� la r�volte se change en tyrannie ; s�parer la r�volution elle-m�me du despotisme revigor� qu�elle engendre l��p�e � la main et qui parle en son nom. C�est ce qu�a tent� de faire, dans un �crit posthume, le puissant historien que fut Guglielmo Ferrero, mort pendant la derni�re guerre mondiale. Mais cette dissociation, aussi difficile que f�conde, est encore bien loin d�avoir port� ses fruits dans la conscience populaire fran�aise, intoxiqu�e par l�histoire officielle. Elle fut op�r�e cependant, � des degr�s divers, par les hommes que nous venons de citer, d�s 1792.
Mais si la r�volution des Fran�ais, l�gitime au d�part et victorieuse en apparence, avait d�sastreusement �chou� par le choix erron� des moyens � quelle autre m�thode proposer d�sormais pour promouvoir la libert�, l��galit� et la fraternit� de tous les hommes ? C�est � cette question que r�pondait l�audacieux volume de Godwin.
L�Homme le plus avanc� de son temps
Deux forces se disputaient le monde politique, au temps o� Godwin prit la plume pour r�diger l�Enquiry concerning Political Justice ; et il semblait impossible d��chapper � l�alternative d�un engagement comparable � celui qui �s�impose� aujourd�hui aux progressistes, et aux lib�raux, aux partisans et aux artisans de la Paix, etc. Hu�s comme jacobins, � cause de leur opposition irr�ductible � la politique de Pitt, les radicaux anglais de 1792 �taient en apparence vou� � �tre confondus par l�opinion avec l�ennemi national. Il semblait donc qu�il ne leur rest�t plus que cette alternative : ou capituler devant le conservatisme anglais, ou bien confondre leur cause avec celle du parti dominant en France, de quelque r�serve qu�ils entourassent leur acceptation de la guerre dynastique d�une part, ou de la terreur r�volutionnaire de l�autre.
Godwin coinc� entre les anciens et nouveaux syst�mes d�ali�nation (f�odalisme ou nationalisme, monarchie personnelle ou dictature de la �volont� g�n�rale�), ne pouvait trouver refuge qu�en lui-m�me et, � quelque degr�, dans la tradition lib�rale et protestante qui faisait de la maison d�un Anglais sa forteresse, de sa conscience un domaine inviolable, et de la coh�rence � soi-m�me la plus britannique des vertus. Il s�arracha au dilemme politique en fondant sa th�orie de la �juste cause� � non sur le Dieu de l�histoire et sur la Raison d�Etat, pas davantage sur la solidarit� gr�gaire de la soci�t� spontan�e � mais sur l�autonomie de l�individualit� humaine, consid�r�e comme si�ge de toute inspiration et de toute raison, de toute connaissance et de toute volont�. C��tait l� une position intellectuelle, c�est-�-dire essentiellement li�e � une forme particuli�re de l��nergie mentale : celle que les th�ologiens nomment libido sciendi et qui forme, � leurs yeux, avec la passion de sentir, celle de dominer et l�amour de Dieu, ou du destin, les quatre facteurs cardinaux (les trois premiers profanes, le dernier sacr�) de toute l�activit� des hommes.
Qu�il soit possible de fonder une morale pratique sur la soif de conna�tre et de comprendre, sur le besoin de v�rit�, c�est-�-dire de r�alit� organis�e par la raison, c��tait l� un des th�mes favoris de la �philosophie des lumi�res�, th�me dont nous ne nous attarderons pas ici � discuter les diff�rents aspects. Suffit de dire que, pour Godwin, disciple de Hume, le caract�re d�un individu se pr�sente comme un produit de l�exp�rience ou sensation et de sa r�sultante imm�diate, le jugement ou opinion ; telle est pour lui la source v�ritable et unique des actes humains. Mais tous ne sont point dict�s directement par les jugements de l�exp�rience : ils peuvent l��tre, comme c�est trop souvent le cas, par l�opinion vulgaire ou pr�jug�, et par l�imitation irraisonn�e de conduites dont le monde nous donne le spectacle. L�ignorance et l�erreur, sources du mal moral, sont aussi envisag�es comme des persistances, des survivances de sensations et d�opinions d�tach�es de leur contexte r�el ; ce sont des produits de l�inactivit� mentale ou d�une activit� insuffisante. Au contraire, la connaissance de la v�rit� m�ne au bien moral, � la �justice�, con�ue par Godwin, non comme un compromis d�int�r�ts ou un �quilibre de forces, mais comme une dict�e de la raison.
C�est dans cet id�al raisonnable que Godwin cherche un refuge et un guide pour l�homme contre le monde politique tiraill� entre les puissances ; et c�est cet id�al qu�il opposera � ces puissances, sur le terrain m�me o� elles se pr�sentent par�es des attributs d�une fausse �justice�. Brisant avec la raison d�Etat, sous tous ses d�guisements id�ologiques, Godwin invite ses contemporains � le suivre dans une position intellectuelle nettement antipolitique : la recherche et la mise en application, mais surtout la propagation �ducative et pacifique des v�rit�s sur lesquelles repose la conception rationnelle de la justice.
Un livre fondamental
L�Enquiry concerning Political Justice parle le langage d�une critique sociale th�orique, et non pas de la d�nonciation virulente des abus et de la revendication des r�formes. Elle est exempte du proph�tisme passionn� qui fit le succ�s de Rousseau et de ses h�ritiers. Elle ne se propose pas non plus de d�celer des courants objectifs favorables dans l��volution des choses, de fonder un mouvement organis�, ou d��tablir un plan concret de soci�t� future. Elle ne traite que des probl�mes g�n�raux � toute soci�t� ; mais cela convenons-en, avec une rigueur et une largeur de vues peu communes, et c�est en termes quasi alg�briques qu�elle formule le th�me le plus fondamental de l�anarchisme : la sup�riorit� des solutions individuelles et interindividuelles par rapport aux solutions institutionnelles des probl�mes humains.
L��uvre est pesante et d�un style lourd, m�ditatif, encombr� de redites et de pr�cautions, qui l�ont beaucoup vieillie. Godwin n�a point l��lan oratoire ni l��pret� �pigrammatique qui caract�risent le pol�miste ; mais il donne au lecteur une impression s�rieuse et rassurante. Point d�effets de verve et de style ; un dosage minutieux de l�expression ; l�air in�branlable de l�homme qui va pos�ment, qui sait o� il va et qui sait ce qu�il dit. L�Enquiry se pr�te malais�ment � la citation et peut-�tre moins encore � la traduction, encore que Benjamin Constant, l�auteur de l�admirable trait� sur �l�Esprit de conqu�te�, ait entrepris d�en donner une version et ait signal� Godwin � l�attention dans ses �M�langes politiques et litt�raires�. Mais toute une g�n�ration d�hommes �clair�s en Angleterre a lu et discut� cet ouvrage, trois fois r��dit� en cinq ans, malgr� son caract�re abstrait, son volume et son prix tr�s �lev�, presque prohibitif. Les travailleurs qui devaient fonder plus tard le premier mouvement ouvrier organis� du monde, � l�appel de Robert Owen et de pr�curseurs dont le nom est rest� obscur, �taient ces m�mes exploit�s de fabrique qui avaient form� des soci�t�s de plusieurs centaines de membres pour acheter en commun et se passer de main en main � on pourrait dire de cerveau en cerveau � le livre qui contenait disait-on, la r�v�lation compl�te du myst�re de l�injustice et la cl� d�un monde futur d�harmonie et de libert�. Il est presque impossible de surestimer l�importance d�un tel ouvrage � bien qu�il soit ensuite tomb� en oubli � sur la formation des traditions libertaires qui ont domin� le travaillisme naissant et qui l�emp�chent encore de s��galer politiquement aux formes les plus brutales du socialisme �tatique. Mais ce n�est pas seulement un r�le d�explication historique qu�il convient de lui reconna�tre, et l��crivain anarchiste George Woodcock, qui a pour ainsi dire red�couvert Godwin, ne s�est pas tromp� en le consid�rant comme l�un des plus actuels et le plus actuel peut-�tre, des grands penseurs libertaires.
Le monde totalitaire instaure le monopole des institutions humaines, toutes emprisonn�es dans le r�seau bureaucratique des �Organisateurs�, et dans le filet policier des �indicateurs� et �provocateurs� de tout ordre. Mais il ne peut le faire sans instaurer �galement le monopole de l�opinion. Sur ce plan qui est celui de la pens�e, sa t�che est de beaucoup la plus difficile. Car la prise sous contr�le et l�usage syst�matique des moyens mat�riels et organisatoires de propagande ne suffit pas ; il s�agit de s�emparer des consciences. Or, dans l��tat actuel des techniques psychologiques la monopolisation de l�information et du jugement priv�s para�t impossible.
Il semble donc indiqu� de porter l�activit� anarchiste sur son terrain le plus favorable, et qui est celui o� elle a r�alis� dans le pass� les plus grands succ�s : le terrain de l�opinion priv�e, la pens�e en tant qu�elle �chappe � tout autre contr�le qu�� celui de la pens�e m�me.
La sensibilit� de l�adversaire est extr�me en ce domaine : preuve en est l�activit� f�brile des minist�res de la �propagande� ou de l��information� (viol mental des foules) ; preuve en est la chasse d�sesp�r�e livr�e � l�h�r�sie m�me secr�te ; preuve en est enfin la port�e morale consid�rable, f�t-ce dans la ge�le la mieux cadenass�e des formes �l�mentaires d�appel � l�opinion intime, � la conscience profonde, que sont la gr�ve de la faim et certaines formes de la r�sistance non-violente.
Pr�cis�ment Godwin, de tous les penseurs anarchistes est celui qui a le plus insist� sur la toute-puissance sociale de l�opinion au point m�me de refuser absolument tout autre terrain de combat que la raison humaine, tout autre moyen d�action que l��nonciation calme et lucide, arguments � l�appui, de ce qu�il croit �tre la v�rit�.
C�est que Godwin avait sous les yeux les r�sultats d�cevants de la d�magogie pseudo-lib�ratrice des clubs r�volutionnaires fran�ais et autres comit�s de Salut public, et, par ailleurs, les effets remarquables de la diffusion philosophique et scientifique op�rant ce que Proudhon appellera une d�mop�die, � travers le mouvement lib�ral-encyclop�dique, dit de l�Aufk�rung, ou des lumi�res.
D�esprit calme et pond�r�, Godwin ne pouvait manquer de pr�f�rer tout effort d�instruction libre et sinc�re aux turbulences chaotiques de l�agitation. Et � son temp�rament aidant, qui �tait celui d�un homme de cabinet et non de tribune ou de barricade � il entreprit de replacer la lutte �mancipatrice sur le terrain de la p�n�tration pacifique des id�es.
Andr� PRUNIER.
T�moignages anciens
Godwin vu par Max Nettlau
Dans son ouvrage sur les pr�curseurs qui s�ins�re dans une monumentale Histoire de l�Anarchisme
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