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  Posté le lundi 12 juin 2006 @ 12:39:48 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Révolution(-naires)Le texte que nous proposons ci-dessous in extenso au lecteur a été publié dans la revue l’Europe en formation (n° 198/199 — septembre-octobre 1976) à l’occasion du centenaire de la mort de Michel Bakounine.

Groupe Maurice-Joyeux


En juin 1861, Michel Bakounine s’enfuit de Sibérie, s’embarque à Nikolaïevski et, par le Japon, San-Francisco et New-York, arrive à Londres fin décembre. Huit ans de prisons successives dans un complet isolement et quatre ans d’exil en Sibérie ont fait du géant débordant de force et de santé un vieillard délabré. Son corps est enflé et déformé, ses épaules sont voûtées, il a perdu ses dents, il souffre du cœur, du foie et de l’estomac... et il n’a que quarante-sept ans ! Durant encore quatorze ans, le vieux lutteur exténué mènera en Italie, en Suisse ou en France, une vie errante et souvent misérable, et pourtant, c’est cette période de son existence qu’on évoque lorsqu’on parle de Bakounine. Elle nous restitue en effet l’image définitive de Bakounine, “tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change” : le fondateur du mouvement libertaire italien, le défenseur du collectivisme antiautoritaire contre le socialisme d’Etat, l’adversaire de Marx dans l’Association internationale des travailleurs, le combattant de la Commune de Lyon, l’animateur de la Fédération jurassienne, sans oublier l’auteur de multiples écrits en français, italien et russe.

Une certaine prédisposition

C’est au contact des paysans pauvres et du prolétariat misérable de l’Italie, puis des ouvriers horlogers du Jura neuchâtelois — et non dans le silence des bibliothèques — que Bakounine précisa sa conception d’un socialisme antiautoritaire. Mais sa vie difficile, ses activités de militant, la correspondance qu’il entretenait avec de multiples disciples et camarades, ne mettaient pas obstacle à son immense curiosité intellectuelle. Il lut avec passion les philosophes et les économistes français du XVIIIeet XIXe siècle, et s’intéressa aussi au développement des sciences physiques et naturelles : on trouve dans ses écrits maintes traces de ses lectures qui étaient loin d’être superficielles si on en juge par les commentaires ou les critiques qu’elles lui suggèrent.

On peut dire cependant que lorsque Bakounine se lance en 1848 dans l’action révolutionnaire, sa formation intellectuelle est, pour l’essentiel, achevée. On peut même fixer une date plus précise : les années d’apprentissage de Michel Bakounine prennent fin le 29 novembre 1847, lorsqu’il prononce à Paris un discours retentissant lors de la commémoration de l’insurrection polonaise de 1831.

Comment peut-on devenir révolté, révolutionnaire, libertaire, lorsqu’on naît en 1814, dans la sainte Russie autocratique, d’un père maréchal de la noblesse du gouvernement de Tver et d’une mère appartenant à la famille noble des Mouraviev ? Réaction contre le milieu, goût de la méditation et de l’observation critique, influences exercées par les amis, les lectures et les études philosophiques ? Sans doute, mais l’évolution du jeune Michel ne s’expliquerait pas sans une certaine prédisposition caractérisée par l’amour passionné de la liberté et la haine farouche de l’autorité brutale et de l’injustice.

A la recherche du bonheur

L’enfance de Michel s’écoule dans le domaine de Priamoukhino : il gardera toujours la nostalgie de ce pays de plaine, du parc, des champs à perte de vue bordés par l’immense forêt et, plus tard, dans sa Confession au tsar, il évoquera “les horizons illimités..., la forêt vierge..., la nature sauvage”. Une vie familiale empreinte de joies paisibles, dans une atmosphère de piété modérée : on songe à Rousseau et à Goethe, auteurs favoris du père de Michel. La musique et le chant jouent un grand rôle dans l’éducation des cinq garçons et des quatre filles. L’autorité du père n’a rien de despotique, elle respecte la liberté des enfants : d’où la vénération de Michel pour son père, tandis qu’il portera sur sa mère bien plus autoritaire un jugement sévère : “une femme foncièrement superficielle et égoïste”. A quatorze ans, Michel ignore tout du monde, en dehors du cercle familial et des serfs du domaine. Il connaît assez bien le français, un peu l’allemand et l’anglais, pas du tout la grammaire russe. Quelques notions de géographie, les éléments de l’algèbre complètent son bagage. Il va entrer “dans la vie” et, après l’enfance insouciante ce sera la jeunesse “en uniforme”, à l’Ecole d’artillerie de Saint-Pétersbourg ; il y fera cette expérience du “dressage”, si pénible jadis au jeune Schiller, et plus tard au jeune Rilke.

“A l’école d’artillerie j’ai appris d’un seul coup tout ce que la vie peut présenter de sombre, de sale et d’odieux... Je me mis à mentir, je soutirai de l’argent en inventant des prétextes variés.” De quatorze à dix-huit ans, Michel fait l’apprentissage du mensonge, de l’hypocrisie et de la paresse. Ses opinions n’ont rien de subversif et nous lisons dans une lettre à son père : “Les Russes aiment leur patrie, ils adorent leur souverain et sa volonté est une loi pour eux. Pas un n’hésiterait à sacrifier ses intérêts les plus sacrés, et même sa vie, pour le bien du tsar et de la patrie.”

A dix-huit ans, devenu officier, il suit les cours supérieurs de l’Ecole, mais il habite en ville, il échappe — au moins partiellement — à la discipline rigide, il rompt toutes relations avec ses camarades de classe et il écrira à son père : “Après un si long engourdissement je sentis en moi un renouveau de vie spirituelle.” II décide de travailler “à sa propre formation et de se perfectionner” . II se rue à l’étude des sciences, écrit-il dans une lettre à ses sœurs, il veut “se créer une vie intérieure et chercher son bonheur dans le spectacle grandiose de la nature”. De telles pensées sont incompatibles avec la servitude militaire et il est déplacé dans une petite garnison de Lithuanie. Là, il s’interroge sur le sens de la vie : “Je voudrais seulement savoir quel est le but de mon existence et quelle place m’est assignée dans l’immense machine du monde.” Tout son être, dit-il, “réclame de l’activité et du mouvement” : à défaut il se jette à corps perdu dans l’étude. Il traduit de l’allemand en russe, apprend le polonais, s’occupe de physique et de mathématiques, lit et annote des ouvrages d’histoire, de statistiques et des œuvres philosophiques françaises et allemandes.

La découverte de Hegel

Une seule issue pour Bakounine : quitter l’armée. Malade, il obtient une permission pour Priamoukhino où il passera l’année 1835. Il vogue à pleines voiles dans le romantisme et l’idéalisme allemands. Il possède — et possédera toujours — l’art d’entraîner, de persuader, de convaincre et il gagne ses sœurs à sa conception de la liberté de l’âme, d’une libre formation de l’esprit étrangère à tout dogme. En mai 1835 il écrit à une amie : “...Dieu a écrit de sa main dans mon cœur cette parole sacrée : il ne vivra pas pour lui-même !... Quelles sont les idées qui servent de base à la vie ? C’est l’amour des hommes et de l’humanité... Qu’est-ce que l’humanité sinon Dieu se manifestant dans la matière ?... La vie de l’homme, c’est un effort vers la liberté, vers la communion avec l’univers.” Bakounine a vingt et un ans, il est en pleine crise d’idéalisme (ne parle-t-il pas “des funestes victoires de la Matière sur l’Idée” ?), il s’enfuit de la maison paternelle et s’inscrit à l’université de Moscou, avant même que son père obtienne sa démission de l’armée.

Le séjour à Moscou de 1836 à juin 1840, a joué un rôle décisif dans l’évolution de la pensée de Bakounine. En arrivant à Moscou, après la rupture avec son père, Bakounine est un révolté : non contre l’ordre politique et social, mais contre les rites et les hypocrisies de la société bourgeoise, contre les convenances chères “à tous les gens bien élevés”. En février 1836 il écrit à ses sœurs : “Que m’importe l’existence de cette Société ! Elle peut bien disparaître, je ne remuerai pas le petit doigt pour la défendre... Je ne peux plus vivre au sein de la famille. Il me faut ma liberté personnelle.” II fréquente le salon de Mme Beer, une vieille amie de la famille Bakounine, et fait la connaissance d’un petit groupe de jeunes gens qui se réunissent autour des filles de Mme Beer, Nathalie et Alexandra : tous passionnés pour les idées nouvelles, pour le romantisme. Bakounine subira l’influence du poète Stankevitch qui va l’initier à la philosophie idéaliste allemande. Et, à son tour, Bakounine va servir de “père spirituel” à Bielinski qui devait, par la suite, devenir le critique russe le plus célèbre et le plus écouté.

L’idéalisme transcendantal de Fichte séduisit d’abord Bakounine : toute réalité dérive du “moi absolu”, dont le monde des phénomènes n’est que le reflet, et l’homme, dominant la nature, parviendra à la véritable liberté et à un nouveau christianisme. Bakounine traduisit même L’Initiation à la vie religieuse et entreprit de convertir ses sœurs à l’idéalisme de Fichte. Auprès d’elles, il joue le rôle d’un directeur spirituel pressant et despotique ; sa forte personnalité s’impose et ne tolère aucune contradiction. Nathalie Beer dira de lui : “C’est un de ces hommes dont la force de caractère et l’âme enthousiaste sont capables de grandes choses. C’était un chaos, un abîme de sentiments et d’idées qui m’ont complètement bouleversée.”

Bakounine fut moins attiré par Kant, rebuté sans doute par la sévérité de la Loi morale et il revint au romantisme en étudiant l’idéalisme de Schelling. Puis il découvre Hegel, et c’est l’éblouissement. “Un monde nouveau s’ouvrait devant nous”, dira Bielinski. Les deux amis furent littéralement envoûtés par la dialectique hégélienne et, acceptant la puissance absolue de l’esprit, ils s’enthousiasmèrent pour la célèbre formule : tout ce qui est réel est rationnel, sans se rendre compte qu’elle conduisait à la justification du despotisme tsariste et de la pire tyrannie. En 1838, dans L’Observateur de Moscou, Bakounine publia une préface à la traduction des Gymnasialreden de Hegel où on peut lire : “S’élever contre ce qui existe, ou tuer en soi toute source de vie : c’est la même chose... La nouvelle génération doit se réconcilier avec notre merveilleuse réalité russe... et les jeunes doivent ressentir l’impérieuse nécessité de devenir de véritables Russes.” Bakounine était en train de suivre la voie qui conduisit Hegel à voir dans l’Etat prussien la réalisation de l’Esprit absolu ! C’est alors qu’arrivèrent à Moscou Herzen et Ogarev, retour d’exil. Eux aussi, comme Bakounine et Bielinski, étaient des “occidentaux”, mais formés par la philosophie française. Ils furent épouvantés de voir les conséquences que nos deux amis tiraient de la philosophie hégélienne. Il semble que l’influence de Herzen fut prépondérante, que le révolté Bakounine comprit qu’il retournait au pire conformisme, et on peut croire Herzen lorsqu’il écrit : “Bakounine devint songeur et bientôt son tact révolutionnaire l’emporta de l’autre côté.”

L’attrait de l’Occident

La curiosité intellectuelle de Bakounine ne se borna pas à la philosophie idéaliste allemande ou aux écrits de l’école socialiste française, dont Herzen lui donna une connaissance au moins superficielle. Le petit cénacle d’amis réunis autour de Nathalie Beer lisait avec passion les œuvres du second courant du romantisme allemand et leurs auteurs favoris étaient E.T.A. Hoffman, Jean-Paul, Bettina von Arnim. Bakounine avait une préférence marquée pour Goethe, le Goethe de la dernière période, celui du second Faust, mais il s’intéressa aussi à la littérature russe contemporaine, à Pouchkine et à Gogol dont il admirait fort le Tarass Boulba.

Cependant, les critiques de Herzen avaient fait naître dans l’esprit de Bakounine des doutes sur la philosophie de Hegel : le seul moyen pour les lever était de remonter aux sources, d’aller à Berlin, cette Mecque de l’hégélianisme. Et il y avait aussi chez Bakounine, comme chez tous les jeunes Russes de sa génération, le désir de connaître l’Europe, l’Occident, un monde nouveau si différent de cette société russe où l’autocratie étouffait toute pensée libre. Le 29 juin 1840, Bakounine gagne Berlin, par Saint-Pétersbourg et Lubeck : il ne se doute pas que c’est un adieu définitif à la terre russe qu’il ne retrouvera plus tard que captif et enchaîné.

A Berlin, Bakounine suit les cours du professeur Werder, hégélien de droite, dont le conservatisme aboutissait non à l’action, mais à l’immobilisme. Il est aussi assidu aux leçons du vieux Schelling pour qui il conserve un respect attendri, et dont l’enseignement est une critique sévère des abstractions de l’hégélianisme. Durant son séjour à Moscou, Bakounine s’était “plongé exclusivement dans la métaphysique allemande, presque jusqu’à la folie” et, nuit et jour, il ne voyait “rien d’autre que les catégories de Hegel” (Confession, 1851). Il rompit peu à peu avec ces abstractions et écrira, dans cette même Confession : “Je cherchais dans la métaphysique la vie, mais elle ne contient que la mort et l’ennui ; j’y cherchais l’action et elle n’est qu’inactivité absolue.” Les influences de Herzen, de Werder et de Schelling ne suffisent pas à expliquer l’évolution de Bakounine.

L’homme avec l’homme”

Les premières années 40 ont été marquées en Allemagne, comme en France, par une intense activité intellectuelle dans le domaine politique et social. Tandis qu’en France, de 1840 à 1843, paraissent quatre ouvrages de Proudhon, le Voyage en Icarie de Cabet, L’Organisation du travail de Louis Blanc, en Allemagne — après La Vie de Jésus de David Strauss (1835), — Feuerbach publie L’Essence du christianisme, suivie de la Philosophie de l’avenir. La poésie sort de sa tour d’ivoire avec les Chants d’un vivant de Herwegh, une aile gauche se forme chez les philosophes hégéliens et ceux-ci — les “Jeunes Hégéliens” — collaborent à la Gazette rhénane, qui n’est pas encore dirigée par le jeune Marx. Bakounine, sans appartenir au “Club des docteurs”, a fréquenté ce milieu intellectuel berlinois, il a lu Strauss et Feuerbach, il a acquis une connaissance plus précise de l’école socialiste française grâce à l’ouvrage de Lorenz von Stein, Le Socialisme et le communisme de la France contemporaine. Toutes ces influences se conjuguent pour le conduire à l’athéisme — ou plutôt à l’antithéisme — et pour préciser sa vocation de la révolte. En 1842, si l’on en croit Engels, “tous les jeunes hégéliens devinrent des feuerbachiens”. Pour Feuerbach, Dieu n’est que la déification de l’être humain, une création du désir des hommes réalisée par les hommes eux-mêmes. L’homme, perdu dans Dieu, ne se retrouvera que s’il remplace cet amour illusoire par l’amour du genre humain. “Le tournant de l’histoire sera le moment où l’homme prendra conscience que le seul Dieu de l’homme est l’homme même.” A l’homme pris isolément, Feuerbach oppose “l’homme avec l’homme” : “L’unité du Moi et du Toi est Dieu.” Stirner fit une critique impitoyable de cette tendance humanitaire qui crée un nouveau “fantôme”, l’homme abstrait, l’homme devenu “un être générique”. On sait que Marx — lorsqu’il écrivit La Question juive a connu une période feuerbachienne, dénoncée par Stirner. Il est probable que Bakounine, lui aussi, a été impressionné par l’anthropologisme de Feuerbach, sans qu’on puisse affirmer que cette influence ait joué un rôle prépondérant dans son évolution.

La révolution en marche

Bakounine a toujours eu le culte de l’amitié ; partout où il passe, sa franchise, son entrain, suscitent des sympathies qui résisteront à l’épreuve du temps. A Berlin, il fait la connaissance d’Ivan Tourgueniev et de Varnhagen von Ense qui lui garderont toujours une fidèle amitié et, en octobre 1841, il rencontre à Dresde Arnold Ruge, l’éditeur des Annales allemandes, la revue des Jeunes Hégéliens. Entre Ruge et Bakounine naît une amitié que les divergences politiques n’arriveront pas à détruire. “Un homme intéressant, extraordinaire..., doué d’une volonté singulièrement forte et d’un cerveau lucide” : tel est Ruge vu par Bakounine et, dans un long article de la Neue freie Presse de Vienne paru peu après la mort de Bakounine, Ruge parlera de son vieil ami en ces termes : “une personnalité remarquable, attirante et digne d’affection”. Bakounine se fixe à Dresde au début de 1842, fait la connaissance de deux nouveaux amis, le poète Herwegh et le musicien Reichel, et publie en octobre 1842 dans les Annales allemandes son premier essai “La Réaction en Allemagne”, sous le pseudonyme français de Jules Elysard.

Bakounine débute en ces termes : “Liberté, réalisation de la liberté : qui peut nier que ces mots soient maintenant en tête de l’ordre du jour de l’histoire ? Amis et ennemis le reconnaissent bon gré mal gré et personne même n’osera se déclarer ouvertement et hardiment adversaire de la liberté.” La réalisation de la liberté, écrira Ruge, c’était vraiment la révolution ! Restant fidèle à la terminologie hégélienne, Bakounine étudie la contradiction dont les deux termes sont le parti réactionnaire (l’élément positif) et le parti démocratique (l’élément négatif). Antagonisme nécessaire, toute conciliation étant indésirable et d’ailleurs impossible. La résolution de la contradiction sera réalisée par la destruction de l’élément positif. Le parti démocratique (révolutionnaire, dans la pensée de Bakounine) accédera à un plan supérieur, transformera le monde en réalisant la liberté : “Cette transformation..., c’est un nouveau ciel et une nouvelle terre, un monde jeune et magnifique...” On sent tout de suite que Bakounine n’est plus ici fidèle à la dialectique hégélienne. La synthèse (la négation de la négation) suppose la suppression des deux termes antagonistes, leur dépassement pour s’élever à un plan supérieur. Or, pour Bakounine, seul l’élément négatif a une valeur en soi et ce n’est qu’en détruisant l’élément positif qu’il pourra réaliser le monde de la liberté. Tout se passe comme si Bakounine ne gardait de Hegel que cette demi-formule : “Ce qui est rationnel est réel”, ou plutôt “doit être réel”.

Bakounine, au cours de l’article, précise le sens des termes : parti réactionnaire et parti démocratique. Le premier est formé par les cadres dirigeants des régimes politiques au pouvoir et par les intellectuels qui les soutiennent. Le second est constitué “par le peuple, la classe des pauvres gens qui forme sans aucun doute la classe la plus nombreuse de l’humanité”. Proudhon parlera dix ans plus tard de “la classe salariée, la plus nombreuse et la plus pauvre”. A la notion abstraite de “prolétariat”, chère aux marxistes, Bakounine substitue les pauvres, les misérables, ouvriers, paysans, déclassés, prolétaires en guenilles, tous ceux qu’écrase l’inégalité des revenus et la hiérarchie injustifiée des rémunérations. A l’antagonisme entre deux abstractions, capitalisme et prolétariat, Bakounine oppose la lutte implacable des pauvres contre les riches, de ceux qui n’ont pas assez contre ceux qui ont trop.

Il prédit l’imminence d’une révolution qui détruira la vieille société, le vieil ordre européen et qui, sur les ruines de l’ancien monde, construira une société de liberté: “L’esprit éternel ne détruit et n’anéantit que parce qu’il est la source insondable et éternellement créatrice de toute vie. La volupté de détruire est en même temps une volupté créatrice.” Que d’absurdités ont été écrites à propos de cette dernière phrase ! Que d’approbations enthousiastes et de réprobations indignées fondées sur l’ignorance ou la mauvaise foi ! La pensée de Bakounine est parfaitement claire : on ne détruit que si on est capable de construire, on ne peut édifier une nouvelle société que si on a jeté bas la vieille société vermoulue. La formule de Bakounine condamne également le nihilisme irréfléchi et le réformisme conservateur.

Le communisme contre la liberté

A la suite de l’article de Bakounine, les Annales allemandes furent supprimées. “La Réaction en Allemagne” avait eu un certain retentissement dans les milieux intellectuels allemands et jusqu’en Russie ou Herzen et Bielinski furent enthousiasmés. L’estime pour Bakounine était telle qu’on lui attribua la paternité d’une brochure parue en 1842 sous le titre : Schelling et la révélation, brochure dont l’auteur était le jeune Engels, ainsi que l’a montré de façon irréfutable Riazanov en 1921 ! Bakounine, Herwegh, Reichel et Ruge s’expatrièrent en Suisse au début de 1843. C’est à Zurich qu’en mai 1843, Bakounine fit la connaissance de l’ouvrier tailleur Weitling qui avait appartenu à Paris à la Ligue des bannis (transformée par la suite en Ligue des justes) et qui venait de publier un important ouvrage : Les Garanties de l’harmonie et de la liberté. Bakounine “trouvait en lui une intelligence innée, un esprit mobile, beaucoup d’énergie, mais surtout un fanatisme sauvage”. Weitling considérait que la révolution serait l’œuvre du peuple misérable, des déclassés, des hors-la-loi, et voyait dans le désespoir l’instrument le plus efficace de la révolution. Il pensait qu’une société parfaite ne devait pas connaître de gouvernement ni de lois, mais seulement une administration et des devoirs. Si certaines de ces idées se rapprochaient de celles de Bakounine, l’organisation prévue par Weitling était profondément étrangère à l’esprit libertaire : une société hiérarchisée, régie par des “capacités” choisies à la suite d’épreuves et de concours, dirigée par un Conseil central des Maîtres élisant un triumvirat composé des plus grands philosophes et savants. On s’étonne que Franz Mehring, dans son Histoire de la social-démocratie allemande, ait pu parler de “l’anarchisme de Weitling” !

La rencontre avec Weitling incita Bakounine à exposer son point de vue sur le communisme dans une série d’articles publiés dans le Schweizerischer Republikaner (mai-juin 1843). Une société communiste doit être une Communauté libre et fraternelle, une communauté d’hommes libres, tandis que la société rêvée par Weitling serait “un régime d’insupportable oppression, un troupeau de bêtes rassemblé par la contrainte”. C’est en des termes analogues que Bakounine dénoncera le communisme (c’est-à-dire le socialisme autoritaire, le socialisme d’Etat ) au congrès de Berne (1868) de la Ligue pour la paix et la liberté : “Je déteste le communisme parce qu’il est la négation de la liberté et que je ne puis concevoir rien d’humain sans la liberté.” Dans ces articles, Bakounine oppose une fois de plus au prolétariat abstrait “le peuple, la majorité, la masse immense des pauvres et des opprimés”. II étudie aussi les rapports entre la philosophie et le communisme : “Tous deux s’efforcent de libérer les hommes..., mais par sa nature même la philosophie reste théorique..., tandis que le communisme est sous sa forme actuelle uniquement pratique.” La philosophie moderne a bien reconnu l’unité de la pensée et de l’action, mais elle a atteint là sa limite, “car au-delà commence une réalité qui la dépasse : le communisme véritable”.

Bakounine insiste sur le caractère international du communisme. Certes, l’idée de nationalité “avait mille fois raison” contre le cosmopolitisme des philosophes du XVIIIesiècle, “cette abstraction morte et stérile”, mais “la protestation du communisme contre l’idée de nationalité a beaucoup plus de force et d’importance” : elle s’élève contre “l’égoïsme mesquin des nations qui méconnaît l’unité sacrée de l’humanité”. On ne saurait concevoir l’homme isolé, l’homme seul : “hors de la communauté, il n’est rien ; dans la communauté, il est tout”.

A l’écoute de la France

A la suite de l’arrestation de Weitling, Bakounine devient suspect, la police de Zurich entre en relations avec l’ambassade russe, on somme Bakounine de rentrer en Russie, et, sur son refus, il sera privé de ses droits de citoyen et de noble en janvier 1845. Il deviendra définitivement un “émigré”, un errant. Mais pour l’instant, Bakounine parcourt la Suisse, passe quelques mois au bord du lac Léman, étudie avec passion la Révolution française, lit les philosophes français du XVIIIe siècle et tout particulièrement Rousseau. Il se détache de plus en plus de la philosophie allemande et se met à l’école de la France révolutionnaire. Cette évolution apparaît nettement dans une lettre adressée à Ruge, datée de mai 1843 et écrite dans l’île de Saint-Pierre (lac de Bienne). Cette lettre parut dans le numéro unique des Annales francoallemandes (février 1844), rédigées par Arnold Ruge et Karl Marx, réfugiés tous deux à Paris. Bakounine proclame la supériorité des Français “qui ont accédé à la vie publique et sont devenus des êtres politiques”, sur les Germains “qui sont les meilleurs serviteurs de toutes les tyrannies”. Cependant Bakounine, s’il condamne les théoriciens allemands, a confiance dans le peuple et s’écrie : “Mon sang et ma vie pour la libération du peuple allemand !” II exhorte Ruge “à ne pas se croiser les bras, à ne pas désespérer lâchement” et, puisque les Français sont maintenant nos éducateurs, “il nous faut rattraper le temps perdu, il nous faut apprendre et travailler jour et nuit”.

L’enthousiasme pour Rousseau, écho attendri de la jeunesse de Bakounine et de la pédagogie paternelle, devait faire place — peut-être sous l’influence de Proudhon — à un mépris radical : Rousseau, “l’écrivain le plus malfaisant du siècle passé”, écrira Bakounine... “Un voyage en France et un assez long séjour à Paris seront pour nous d’une extrême utilité.” Bakounine tient parole, mais avant d’arriver à Paris, en juin 1844, il fit un court séjour à Bruxelles qui devait avoir pour l’avenir une importance décisive.

Passer à l’action

A Bruxelles, Bakounine entra en contact avec l’émigration polonaise, avec les anciens insurgés de 1831 et, parmi eux, avec un de leurs chefs, l’historien Joachim Lelewel. Il rencontrait pour la première fois des révolutionnaires slaves luttant contre la Russie pour leur indépendance. Lelewel rêvait d’une Pologne libre, d’une démocratie paysanne ayant l’appui du peuple et de la petite noblesse. La pensée de Bakounine allait beaucoup plus loin : il entrevoyait une fédération des peuples slaves s’élevant sur les ruines des empires russe et autrichien et libérant aussi les Slaves opprimés par la Turquie et la Prusse. Liberté et égalité pour les nationalités comme pour les individus ! Ce dessein grandiose n’avait rien de commun avec le “panslavisme”, dont Marx et Engels accusèrent en 1849 Bakounine dans les colonnes de la Gazette rhénane. Mais Bakounine faisait bon marché des particularismes, des rivalités, du nationalisme étroit, du secret désir des nobles polonais de pouvoir exploiter les paysans à leur profit. Il devait jusqu’à sa mort poursuivre ce rêve du fédéralisme slave, par la parole, par l’écrit, par la lutte armée : oublieux de ce qu’il avait reproché en 1843 à l’idée de nationalité, moins réaliste que Proudhon qui refusa toujours de s’associer aux campagnes tapageuses pour la libération de la Pologne.

Juin 1844 : Bakounine à Paris est exilé, seul, sans argent, sans relations, désespéré. Il ne fréquente que l’émigration allemande, la rédaction du Vorwärts qu’édite Bornstein : c’est un milieu déchiré par des querelles personnelles et des différends politiques, par les affrontements incessants de Ruge, Marx et Herwegh. Après la répression des émeutes de Cracovie en 1846, de nouveaux émigrants polonais arrivent à Paris. Bakounine les fréquente et par eux entre en relations avec les milieux littéraires — George Sand, Hugo, Lammenais, Michelet, Quinet, la comtesse d’Agoult, — avec aussi les milieux politiques de l’opposition : les démocrates de La Réforme, Ledru-Rollin, Louis Blanc. En 1847, l’arrivée à Paris de Bielinski, Herzen, Annenkov rendit la vie plus supportable à Bakounine. Il avait, en dépit de sa tristesse et de son existence misérable, conservé son activité intellectuelle : il fréquentait les bibliothèques publiques, lisait des livres d’histoire, des ouvrages d’économie et de mathématiques. Il fit enfin la connaissance de Proudhon, delà célèbre, et devint son ami. Il reconnaissait en Proudhon un être selon son cœur, un homme “qui avait l’instinct de la liberté”. Il retrouvait dans le fédéralisme, l’antiétatisme, l’an-archisme de Proudhon des idées qui lui étaient familières, exprimées avec plus de précision. Mais Bakounine regrettait l’ignorance de Proudhon en philosophie hégélienne. Il voulut lui enseigner les mystères de la dialectique de Hegel, mais Proudhon — comme d’ailleurs Weitling ! — resta rétif et ne fut pas séduit par la célèbre “triade”, ne concevant pas la nécessité de la synthèse (négation de la négation ! ). Cette lacune ne fut pas un obstacle à leur amitié et Bakounine — sans adopter toutes les vues de Proudhon — conserva toujours une grande admiration pour celui dont il fut le continuateur.

La rencontre avec Marx laissa à Bakounine une tout autre impression. Certes, Bakounine reconnut en Marx une intelligence supérieure, une grande érudition, une ferme volonté, mais il y avait entre eux une telle différence de caractère que toute sympathie réelle était impossible. Comme Proudhon, Bakounine reprochait à Marx son orgueil, son dogmatisme, son autoritarisme : “un vaniteux perfide et sournois”, devait-il dire plus tard de Marx. Une seule chose pouvait les rapprocher : leur commune connaissance de la dialectique hégélienne, dont on trouve des traces dans les écrits de Bakounine. Mais le socialisme libertaire de l’un était aux antipodes du communisme autoritaire de l’autre.

Le 29 novembre 1847, invité trois jours auparavant par deux jeunes Polonais, Bakounine prit la parole lors de la commémoration de l’insurrection polonaise de 1831. Pour la première fois un Russe se dressait publiquement, au nom de la liberté, contre la Russie officielle, “grâce à qui le nom de Russe est à la fois synonyme d’esclave et de bourreau”. Les années d’apprentissage de Michel Bakounine sont terminées, l’heure est venue pour lui de passer à l’action.




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