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Théorie : BERTHIER (Pierre-Valentin) - Individualisme et Socialisme: La synthèse indispensable
Posté le lundi 12 juin 2006 @ 02:09:51
“Le socialisme est légitime et vrai en tant qu’il lutte pour les idées de liberté et d’émancipation individuelles. A ce titre, il n’est qu’un "moment" dans le développement de l’individualisme. Et il est légitime dans la mesure où il est une affirmation de l’individualisme.”

G. PALANTE.

(Précis de sociologie)



Avant-propos

Les textes réunis ici ont paru dans la revue Défense de l’homme (1) entre octobre 1959 et janvier 1965. Ils étaient oubliés, même de leur auteur, quand un groupe de militants eut l’idée, sympathique et généreuse, de les exhumer et de leur proposer de nouveaux lecteurs. Bonne route pour cette nouvelle aventure !

On n’y a fait que des retouches minimes. Mais, comme le monde a vu nombre de changements dans l’intervalle, le lecteur y rencontrera au présent pas mal de choses qu’il lui faut entendre au passé. Il y trouvera des allusions à Franco, alors vivant, mort en 1975 ; des références à l’Union soviétique, puissant empire aujourd’hui désintégré ; les noms de penseurs libertaires dont les œuvres appartiennent à l’histoire du mouvement, tels E. Armand, Charles-Auguste Bontemps, Gaston Leval, Pierre Besnard, Han Ryner, qui, pour beaucoup de jeunes, sont à découvrir. Pour les personnages comme pour les événements, le lecteur devra tenir compte du décalage chronologique.

A l’époque où cela fut écrit, la misère était en nette régression. La tendance s’est inversée depuis, en raison de problèmes qui n’offraient pas la même acuité qu’aujourd’hui. Un fait qui modifie fâcheusement la perspective et peut incliner à revoir quelques réflexions sous un angle relativement critique. En revanche, on pourra difficilement ignorer, me semble-t-il, l’exactitude et l’opportunité de quelques pronostics, que paraissent bien avoir corroborés certains aspects de l’évolution conjoncturelle.

P.-V. B.


(1) Défense de l’homme fut fondée par Louis Lecoin et dirigée par lui du n° 1 (octobre 1948) au n° 80 (juin 1955), puis par Louis Dorlet jusqu’au dernier numéro, le n° 314 (mai-juin 1976). E. Armand y publia ses ultimes écrits à partir du n° 95 (septembre 1956) jusqu’à sa mort, en février 1962.


Ce que nous devons à l’anarchisme


Il a été souvent exposé quelle erreur ce peut être que de tout subordonner à l’économie. Seuls des marxolâtres bornés croient encore, et de moins en moins, que toute l’évolution, toute l’histoire, soient explicables par elle. Mais c’est sans doute une erreur non moindre que de négliger les facteurs économiques et de prétendre qu’on peut s’en passer pour expliquer l’histoire et l’évolution.

Ce point fut un de ceux sur lesquels je n’étais pas entièrement d’accord avec les individualistes à l’époque où je collaborais à l’Unique et à l’En dehors. Armand le sait bien ; lorsqu’il écrivait que la question économique, “chacun la résout à sa façon”, et lorsqu’il l’excluait des matières débattues et controversées dans ses revues, j’exprimais les remarques suivantes : 1) si chacun résout à sa façon la question économique, c’est qu’elle est un problème individuel, et il n’y a aucune raison de soustraire un problème individuel à l’examen et à la spéculation intellectuelle des individualistes ; 2) le fait que cette question (au rebours des croyances religieuses et philosophiques, qui sont bénévoles et facultatives) s’impose au contraire à chacun de nous sans exception, donc qu’elle nous intéresse tous, ce fait la transforme en problème collectif, en problème social ; 3) enfin, les individualistes ayant accoutumé d’exercer librement sur tous les problèmes leur curiosité, leur soif de connaître, leur esprit critique, depuis la préhistoire jusqu’à l’atomistique, depuis l’astronomie jusqu’à l’art maya, je ne vois aucune raison de leur interdire le domaine économique en le déclarant inintéressant ou incompatible avec leur genre de soucis.

D’ailleurs, il apparaît à tout esprit sincère qu’il n’y a pas moyen de se maintenir dans l’éthique pure indéfiniment ; le moment vient vite où vivre prend le pas sur philosopher, et bientôt la question économique, la question sociale, se présente, qu’elle se limite au cas individuel, qu’elle s’étende à l’échelle d’une communauté ou qu’elle englobe le monde entier. Discutât-on d’atomistique ou de préhistoire, elle est là qui se dresse, inévitable, liée à des degrés divers — puisque, peu ou prou, tout est lié — à tous les sujets quels qu’ils soient. L’éthique sans support économique ne conviendrait qu’à un pur esprit.

Sans jamais faire du socialisme libertaire un credo, sans jamais l’ériger en doctrine absolue, intangible, sacrée, sans jamais crier au déviationnisme, au fractionnisme ou à l’hérésie quand, sur des points d’application pratique, voire d’interprétation théorique, il se manifestait plusieurs tendances ; sans accepter de me disputer aveuglément, comme certains, à propos d’un projet de société future qui nous diviserait bien à tort, puisque nous ignorons s’il se réalisera un jour, je me suis rallié à cette école politique. Sa conception humaniste et égalitaire, son caractère fédératif et coopérateur satisfont à la fois les exigences de l’équité, de la conscience et de la raison, et si des adaptations sont nécessaires aux propagandes élaborées par des penseurs de génie dans une époque assez différente de la nôtre, il n’en est pas moins vrai qu’aujourd’hui le socialisme libertaire détient la clef des problèmes essentiels du monde et qu’à partir des régimes actuels, capitalisme privé dit “libéral”, capitalisme d’Etat dit “communiste”, il serait capable de rénover le monde en lui apportant des solutions jeunes et justes, sans qu’il soit besoin d’actes de violence — n’étaient les réactions à craindre de la part des forces attardées du passé.

Toute question de fidélité ou d’attachement réservée, je crois donc à la “jeunesse du socialisme libertaire” avec Daniel Guérin et avec Gaston Leval — et chacun fera la part des nuances qui s’imposent entre les noms rapprochés de ces deux doctrinaires, de ces deux militants. Cependant, cette adhésion ne m’éloigne pas de l’individualisme, et si j’avais un credo à proclamer, une profession de foi à faire, c’est à lui que je les adresserais. La philosophie du socialisme libertaire ne peut pas être une philosophie de masse, non plus que de secte ou de clan ; son éthique est tout naturellement individualiste. On peut presque dire qu’il n’en peut pas être autrement.

Or, d’ores et déjà, nous pouvons, nous qui avons été les élèves de cette école de pensée, sans jamais nous croire des disciples ni considérer nos aînés comme des “gourous”, nous pouvons remercier l’individualisme de l’œuvre d’émancipation mentale dont grâce à lui nous avons bénéficié. Le socialisme libérera peut-être le peuple auquel nous appartenons ; l’individualisme, en tant que créatures “uniques”, nous a dès longtemps libérés. Nous lui devons un enrichissement spirituel qu’une libération collective ne suffirait pas à procurer.

J’admets fort bien qu’on devienne révolutionnaire en étudiant les problèmes économiques et en se persuadant que l’inégalité sociale est une injustice à la disparition de laquelle il faut travailler. Pour ma part, ce n’est pas ce qui m’a révolté en premier. Je suis venu par un autre chemin. Ce qui m’a révolté en premier, c’était le droit que possédaient certains d’imposer leur volonté à d’autres et de la leur faire accomplir, fût-ce au péril de la vie des exécutants. Autrement dit, rien ne me répugnait plus que l’idée d’être soldat. Or, l’individualisme m’a enseigné qu’en effet apprendre à des hommes à tuer ne pouvait pas être une salutaire école pour les affranchir et les réconcilier. C’est pourquoi j’ai eu pour l’armée rouge la même aversion que pour les armées de n’importe quelle autre couleur, et que mon envie n’a jamais été plus grande de mourir sous son drapeau que sous celui des autres armées qui défendaient d’autres régimes et d’autres pays.

Je ne prétends pas que tous les régimes se valent ; de même que la paix, fût-elle armée, vaut mieux que la guerre, de même la république libérale vaut mieux que la dictature. Mais de quel droit m’ordonne-t-on d’abdiquer toute volonté au profit d’un Etat qui dispose de moi à son gré pour défendre un régime contre un autre sans que je sois juge de leurs mérites ni libre de mon choix ? L’individualisme m’a fourni des arguments que j’estime d’une pertinence, d’une légitimité, d’une moralité sans réplique et sans faille pour me soustraire quand je le puis à des obligations abusives auxquelles ne souscrivent ni ma conscience ni mon intérêt.

L’individualisme m’a appris que la prétention du groupe à exiger le sacrifice suprême de l’individu qui en fait partie par hasard, ce droit de vie et de mort qu’il s’arroge sur “l’unique”, sa cellule composante occurrente et accidentelle, est une prétention excessive, un droit usurpé et que l’homme conscient est lié par les seules promesses qu’il a consenties de son plein gré. Il m’a enseigné à ne me sentir responsable que des actes que j’ai commis en personne, à ne me tenir pour engagé qu’autant que j’avais souscrit moi-même les engagements dont il s’agit, et à ne pas me considérer comme obligé de faire honneur à mes risques et périls aux solennelles décisions adoptées en mon nom par une assemblée délibérante ou par un souverain plébiscité.

Cependant l’individualisme m’a enseigné à me défier des mots, des principes et des idées dans leur interprétation étroite ou absolue, plus encore qu’à me tenir sur mes gardes à l’encontre des hommes et des institutions. Etre libre, par exemple, ce n’est pas défiler en rangs serrés, au pas cadencé, derrière un drapeau où le mot “Liberté” est écrit en lettres d’or, et ce n’est pas en s’embrigadant au sein d’une armée qui arbore ce drapeau qu’on se libérera. “Egalité” est un mot exaltant, et la chose aussi semble vénérable ; il est bon que tous les hommes soient égaux devant la justice, devant la loi, devant l’impôt ; ils devraient comprendre en outre que, tandis que leurs besoins sont peu différents, il n’est pas normal que la satisfaction en soit si mal répartie ; mais il ne faut pas pour cela se laisser abuser par le mot “égalité” et s’imaginer qu’un homme inculte est l’égal d’un savant ; l’individualisme enseigne au contraire que, si le premier ambitionne de devenir l’égal du second, il fera mieux de se plonger dans les mathématiques pour élever son niveau intellectuel que de monter sur les barricades en vue de se faire reconnaître des titres à une égalité théorique sans substance et sans support.

Je dois à l’individualisme anarchiste de m’être éloigné des partis, de leur avoir refusé mon adhésion. Il est proprement affligeant qu’armés d’une dialectique non susceptible d’accommodements ni de révisions, et se croyant ainsi en possession de l’infaillibilité, des partis — j’entends ici plus spécialement les totalitaires — deviennent le moteur essentiel de l’Etat, réduisant le citoyen à la condition de pièce interchangeable, de courroie, de poulie folle ou de tête d’écrou. C’est un scandale que des hommes, quelle que soit leur médiocrité, imposent leur domination à d’autres hommes quelle que soit leur valeur, sous prétexte que les premiers confessent une doctrine et possèdent une carte, tandis que les seconds estiment n’être pas mis au monde pour ça. Et c’est la pire des monstruosités que le partisan prenne ainsi le pas sur le non-partisan, ait sur lui des priorités, des droits et des pouvoirs, alors que le contraire n’est jamais vrai et que le non-partisan, loin d’en exiger autant dans un renversement impossible des rôles, souhaiterait seulement qu’on le laissât tranquille et libre, ce qu’il ne peut pas obtenir. Les communistes, par exemple, hurlent contre le colonialisme ; or, que font-ils, eux, en Russie et ailleurs, sinon, en qualité de partisans ayant conquis tous les postes d’Etat, coloniser l’immense masse des sans-parti, qu’ils saoulent comme des ilotes, non d’alcool entonné de force à la poire d’angoisse, mais de propagande ingurgitée à satiété au moyen de haut-parleurs aux éternels gueulements ?

L’individualiste est, lui, tout le contraire d’un colonialiste : il ne se croit pas investi d’une mission historique ou évangélique pour la conquête des corps ou des âmes ; il cherche plutôt à se rendre invulnérable aux messianismes partisans ou évangélisateurs, et son exemple, s’il est suivi, ne ralliera pas d’ouailles bêlantes ; le mieux qu’il pourra faire sera de conquérir, non à lui, mais à eux-mêmes, ceux qu’il aura le don d’inspirer, de révéler, d’édifier.

L’individualisme m’a appris à me considérer comme un hors-classe, qui ne donne son adhésion à une classe sociale qu’à titre révocable, temporaire et conditionnel. Je suis né dans la classe prolétarienne à une époque où elle était infiniment exploitée et malheureuse. J’ai observé en son sein des résignés et des révoltés, et c’est aux révoltés que j’ai donné tout mon cœur. Mais je ne me suis pas considéré comme fatalement solidaire de la classe à laquelle j’appartenais, non plus que responsable de ses fautes, de ses crimes. En face des peuples asservis par certains despotes, j’ai compati au malheur des misérables et j’ai haï les bourreaux et les puissants. Toutefois, je ne pouvais par esprit de classe me laisser aveugler au point de n’attribuer que des vertus aux faibles et que des vices aux grands. Il m’a bien fallu reconnaître que la sagesse, la raison, le courage, n’étaient pas plus l’apanage d’une classe que le monopole d’une nation. On a vu des souverains éclairés tomber sous les coups des serfs ou des esclaves qu’ils voulaient libérer ; on voit parfois des gouvernants devenir impopulaires chez leurs assujettis pour avoir été trop libéraux ; j’ai l’esprit assez libre pour donner raison à Eisenhower, tout président et général qu’il est, quand il combat le racisme des gens du Sud et pour donner tort à ceux-ci, tout prolétaires qu’ils sont.

Ce qui est vrai des gouvernants l’est des juges ; que de fois les avons-nous vus servir obséquieusement le pouvoir par des sentences ou des arrêts inspirés ! Eh bien ! je me refuse cependant à les apprécier en bloc, quelque esprit de classe ou de corps qu’ils apportent dans leur fonction. Et quand, aux procès des faux coupables d’El-Halia, les juges, enfin convaincus de l’innocence de la plupart des malheureux, prononcèrent l’acquittement de trente-quatre d’entre eux en présence d’une foule qui exigeait par ses clameurs des condamnations à mort, je me suis senti du côté des juges contre les citoyens, parce que les premiers avaient pour une fois rencontré la justice et que les seconds rappelaient par trop les “tricoteuses”. Car il n’y a pas pire tyran que la foule, et c’est à ce bourreau-là que les communistes chinois (les Chinois ont toujours été experts en supplices) excellaient à livrer les individus mis par eux en accusation publique lors de leurs gigantesques procès-kermesses en plein air. Image tragique et sinistre de l’ère des masses dans lesquelles il paraît que nous sommes entrés. Image aussi du passé, car la foule a, de tout temps, préoccupé, fasciné les poètes, avec sa formidable tête de méduse et son profil de Caliban, avec son fourmillement de faciès macrocéphales et hideux :

Ils s’appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule ;

Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,

Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui,

[dit non,

N’a jamais de figure et n’a jamais de nom,

Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,

Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère...

Dans ces vers qui ont plus d’un siècle, on croit entendre rugir les populaces justicières de certaines insurrections... Combien cette justice expéditive, qui n’avait rien à envier à la justice sommaire que nous dénonçons dans les cours martiales, n’a-t-elle pas fait parfois regretter le bon vieux tribunal qui n’a pas moins de sévérité, et se montre à l’occasion presque aussi partial, mais qui — tout arrive — juge aussi, quand il est dans ses jours propices, avec sa conscience, et dont le code, du moins, équitablement ou non, dit le droit ! Certains innocents ont été égorgés par la foule qui, devant une cour d’assises, s’en seraient peut-être tirés...

Notre grand chansonnier Charles d’Avray a chanté en la flagellant la presse horrible des exécutions capitales, à l’époque où celles-ci étaient encore publiques et servaient de spectacle concurremment avec les revues militaires et les cavalcades masquées :

Tandis que là-bas, dans la nuit,

De l’échafaud le couteau luit,

Elle rit, elle gesticule,

Aveugle, lâche et ridicule ;

Un homme apparaît, torse nu ;

C’est lui, c’est le mâle attendu ;

Elle applaudit au sang qui coule,

La foule !

Ce n’est pas mésestimer le peuple que se méfier ouvertement des mouvements de la foule, de ses caprices, de ses humeurs, de ses férocités, de ses abominations. Et tous les mérites de la culture collective et communautaire ne prévaudront point, si réels soient-ils, contre cette sagesse de l’enseignement individualiste.

Si je m’en écarte parfois quand ses disciples affectent de s’écarter eux-mêmes, tels des ermites, des problèmes du monde et du siècle, je n’en ressens pas moins ce que je dois à cet enseignement et à Armand en particulier.

L’individualisme — et je l’en remercie — m’a donc appris à me méfier et à me séparer de la foule dans ses manifestations aberrantes, sauvages, incontrôlées... ou, ce qui est pis, orchestrées occultement. Il n’a pas fait de moi pour cela un misanthrope, ni un asocial, ni un incivique.

Je ne suis pas misanthrope. Toutes les cruautés infligées et subies par l’homme n’ont point suffi à me brouiller avec l’espèce à laquelle j’appartiens. Nous avons vu cependant des horreurs suprêmes, et le pire n’est point conjuré pour l’avenir. Pourtant un élan de fraternité que rien ne décourage me pousse à m’intéresser encore à mes semblables, et, quand ils le méritent, à les aimer.

Je ne suis pas asocial. J’aime le travail en équipe. Si je suis aise parfois de travailler seul, s’il m’est doux de n’être pas dérangé pendant que j’écris cet article, ensuite j’éprouverai le besoin de reprendre contact avec ceux qui m’entourent, de recevoir des amis, d’aller à quelque spectacle public. L’expérience m’a prouvé que, prolongée, la solitude ne me valait rien. Et il me plaît d’habiter une ville importante et de sentir beaucoup de gens de toutes sortes autour de moi.

Enfin je ne suis pas incivique. Je déteste les faux rebelles qui cassent les bancs du square pour s’amuser, ceux qui pissent dans les ascenseurs, ceux qui, à l’atelier, volent les robinets du lavabo et les ampoules dans les couloirs. Je proteste contre l’imprudent — vrai danger pour tous ! — qui roule à gauche ou en sens interdit. Une discipline collective me semble nécessaire dans la vie de chaque jour, au même titre que la conscience professionnelle me paraît, dans le travail, le témoignage le plus authentique et le plus respectable de l’honneur humain. Je méprise les casseurs, les saboteurs, les tricheurs, les bousilleurs.

Je crois être socialiste, je crois être individualiste et je crois être libertaire. Il me semble que tout cela se concilie fort bien.

— DÉFENSE DE L’HOMME — n° 132 — Octobre 1959 —

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Vertus et faiblesses des révolutionnaires scrupuleux

Le recul est suffisant désormais pour qu’on ait un aperçu des positions acquises dans l’histoire par les trois socialismes : le socialisme marxiste autoritaire, qui a évolué vers la dictature tout en agrandissant avec régularité son influence populaire et son aire géographique ; le socialisme réformiste et libéral, qui s’est dilué dans les compromissions avec le capitalisme et la réaction ; Ie socialisme libertaire, qui n’a cessé de rétrograder et qui n’a pu nulle part fournir l’exemple d’une expérience durable.

La cohésion n’est pas toujours parfaite chez des vainqueurs ; mais chez des vaincus permanents la dissociation moléculaire, la ruine intérieure, sont presque de règle. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le socialisme libertaire, qui n’a connu que des échecs, qui a eu l’impression d’être rejeté de l’histoire tant par les autres catégories de socialisme que par ses ennemis naturels, ait fini par perdre la consistance et l’unité de mouvement qui pouvaient seules avec la clarté doctrinale — en partie perdue elle aussi — le mettre en mesure de fonder un jour, quelque part, un régime, comme il a failli le faire, comme il avait même commencé à le faire, en Espagne en 1936.

Etre battu toujours constitue une mauvaise référence. Certes, la “sombre fidélité pour les choses tombées” maintient un noyau d’irréductibles autour de l’idée, parce que la défaite en soi ne prouve rien. Mais enfin il faut convenir que des revers répétés lassent la persévérance humaine, et qu’un moment vient où, le doute s’insinuant parmi eux, les meilleurs ne continuent à militer que machinalement, divisés sur le programme, indécis sur les buts, et à plus forte raison sur les moyens. La doctrine vieillit tandis que le monde se transforme, et le mouvement s’appauvrit en personnalités ; on ne lit plus ses promoteurs, on n’écrit plus pour les continuer, et ainsi ce qui aurait pu être le véritable socialisme, et l’était en effet, risque de n’en être plus qu’un schisme minuscule et attardé.

Si les socialistes libertaires avaient pensé que tout est perdu faute de fonder un régime révolutionnaire par le triomphe des moyens classiques, il y a longtemps qu’ils se seraient découragés. S’ils se sont obstinés, c’est qu’ils pensent qu’ils travaillent, visiblement ou non, à l’évolution du monde, même lorsque celui-ci prend des formes assez éloignées du moule qu’ils lui ont proposé.

Car leur inaptitude aux moyens classiques de la lutte découle de leur nature propre.

Ceux qui militent en faveur d’une idéologie savent qu’ils ont plusieurs méthodes à leur disposition pour la conduire au triomphe, notamment la violence, la démagogie et la persuasion.

Presque tous les partisans du socialisme libertaire répugnent à la violence, ce qui est normal puisque, d’une part, leur qualification de libertaires est incompatible avec l’exercice d’une contrainte, et que, d’autre part, la violence est la contrainte portée à son maximum. Bien qu’il y ait en fait identité entre le socialisme libertaire et l’anarchisme, et que l’anarchisme ait, à une époque donnée de son histoire, employé la violence, surtout sous la forme de la terreur et de l’attentat, pour frapper autant l’ennemi que les imaginations, le plus grand nombre des socialistes libertaires sont des individus sensibles à tendance humanitaire qui condamnent la violence pour les maux qu’elle engendre et le peu de signification qu’elle comporte en soi. Même s’ils sont convaincus que “Les révolutions, qui viennent tout venger, — font un bien éternel dans leur mal passager”, trop d’horreurs historiques ont soulevé leur dégoût, du côté des répressions et du côté des insurrections, pour qu’ils ne soient pas infiniment sceptiques sur l’utilité de la violence. Certes, ils ont vu le bolchevisme s’imposer par son unique emploi ; ils ont vu la révolution soviétique et la révolution chinoise l’emporter grâce à leur organisation armée. Ils ont vu Fidel Castro renverser la dictature de Batista avec ses guérilleros. Ils voient aussi les peuples coloniaux se défaire du joug de leurs conquérants par la guerre, et ne sont pas convaincus, en dépit de l’exemple de Gandhi aux Indes, que sans le recours à la force ces peuples se seraient libérés de l’occupation et de l’exploitation qu’ils subissaient.

Aucun de ces exemples ne les séduit. C’est que la révolution soviétique et la révolution chinoise, nées de la guerre, n’ont pas tourné comme ils pensent que doit tourner une révolution. Peut-être se font-ils à ce propos quelques illusions ; toujours est-il que le genre d’émancipation que ces deux révolutions-là ont donné au peuple renforce leur scepticisme. Mais surtout la défaite qu’ils ont subie en Espagne a ôté à beaucoup de socialistes libertaires le peu de confiance qu’ils avaient dans la violence ; trois ans de lutte implacable, qui n’ont pas empêché le fascisme de passer et d’instaurer une dictature depuis vingt ans victorieuse de toutes les épreuves et de toutes les vicissitudes au point d’être maintenant réhabilitée aux yeux des démocraties bourgeoises, les ont rendus amers. Combien d’entre eux comptent encore sur les chances d’une guerre civile ? Pas beaucoup !

Ces socialistes libertaires, ces anarchistes, il n’y a d’ailleurs pas d’hommes au monde moins taillés pour la violence. Ce sont, la plupart, des pacifistes, dont certains ont la douceur de saint Vincent de Paul. Il y a des gandhistes, des tolstoïens, des végétariens parmi eux. Or, la violence, aujourd’hui, est, comme tout le reste, une technique. Qui veut s’en servir doit apprendre à le faire, et ce n’est pas avec des objecteurs de conscience et des réfractaires à l’embrigadement qu’on fera des commandos socialistes, non plus que Lyautey ne pouvait constituer des troupes coloniales avec des enfants de Marie.

Vous voulez opter pour la violence ? Soit. Mais alors pas d’amateurisme : entraînez-vous et que le meilleur gagne ! Et qui gagnerait, sinon le plus violent ? Car à violent, violent et demi. C’est trop peu de l’être à moitié : il faut, si on veut l’être, l’être à la perfection, c’est-à-dire à l’excès. Et cela sans perdre de vue que cette violence doit aboutir à fonder un régime d’où elle sera exclue. Un moyen si contraire au but ne vous expose-t-il pas à vous en éloigner ? Jugez-en vous-mêmes.

Utiliser la violence, cela signifie se donner au préalable une instruction militaire complète, non moindre que celle de l’adversaire éventuel — autrement dit l’armée. Cela suppose le maniement des armes, la mise à profit du terrain, la manœuvre en groupe, enfin tout le manuel du parfait soldat. Cela comprend aussi le close-combat, véritable initiation au meurtre et au guet-apens ; il convient d’apprendre comment on éborgne une sentinelle en lui enfonçant un pouce dans l’œil jusqu’au cerveau, comment on brise les vertèbres cervicales d’un ennemi par une clef du bras, comment le coup de crosse doit être porté en pleine figure, au bas du visage, de façon à envoyer la mâchoire inférieure, décrochée, voltiger à dix mètres de là ; bref, tout un enseignement auquel la lecture de Proudhon, de Bakounine et de Sébastien Faure, et la fréquentation des esprits élevés que nous aimons, prédisposent modérément.

Tout cela pour aboutir à quoi ? S’il s’agissait de dresser des barricades comme en 1830, elles risqueraient simplement de subir le sort de celles qu’éleva M. Lagaillarde. Le coup d’Alger a fini de déconsidérer les barricades. S’il s’agit de recommencer la Commune de Paris et la Catalogne, ne redoutez-vous pas au départ un complexe d’infériorité ? Et s’il est exact que des régimes — à droite celui de Franco, à gauche ceux des pays bolchevisés et celui de Fidel Castro — doivent à la force leur existence et leur durée, n’avons-nous pas vu de purs régimes de force vaincus par la force à leur tour, comme ce fut le cas du fascisme de Mussolini et du national-socialisme de Hitler ?

Encore de telles réussites, durables ou éphémères, n’ont-elles été possibles que là où déjà des foules s’étaient laissé entraîner par des démagogues. Quelques milliers de socialistes libertaires dans un pays, fussent-ils unis, et leurs buts fussent-ils clairs comme le jour, seraient bien hardis de discuter de la possibilité et de l’opportunité de la prise du pouvoir par la violence, à une époque surtout où la violence de l’Etat prend la forme de bombes atomiques et d’engins-robots. Un mouvement, qu’il soit fasciste comme en Espagne ou libéral comme en Turquie, ne peut vaincre par la force qu’avec l’appui de l’armée, qui en est la dépositaire publique. Les socialistes libertaires sont trop antimilitaristes pour désirer qu’un jour l’armée les appuie, et assez réalistes pour savoir que jamais elle ne les appuiera. Ne l’ayant pas avec eux, ils l’auraient contre. Or, prétendre rivaliser de force avec l’armée, qui en détient le monopole et les instruments, serait aussi insensé que vouloir rivaliser de piété avec le clergé ou de richesse avec le Trésor. Le seul socialisme qui pourrait s’instaurer par la force est le bolchevisme qui dispose d’armées rouges capables de l’implanter à la faveur d’un conflit international.

Autre moyen : la démagogie. Il peut exclure l’emploi de la force, mais l’emploi de la force ne l’exclut pas ; en effet, tous les régimes qui se sont imposés violemment ont, en sus de la violence, utilisé la démagogie. Les socialistes libertaires sont opposés à la démagogie comme moyen de succès, pour les raisons suivantes :

1. Passionnément attachés à découvrir et à propager la vérité, ils ne peuvent s’accommoder d’une méthode qui consiste à tromper le peuple, ce qui les met en difficulté parce que le peuple, ou du moins une bonne partie, ne répugne pas à être trompé, et croit plus aisément le mensonge que la vérité ; cela n’est pas nouveau, et le fabuliste, qui connaissait admirablement les hommes, a pu écrire :

L’homme est de glace aux vérités,

Il est de feu pour les mensonges.

Chacun sait que le mensonge a un visage plus agréable et plus varié que la vérité. La fiction est reine, et l’esprit humain aime être dupe de son imagination. Montherlant prétend même que le mensonge fait moins de mal que la vérité. Sans aller jusque-là, nous devons reconnaître qu’armé de la seule vérité un propagandiste, un apôtre, un tribun, est fortement handicapé quand il se trouve en concurrence avec des gens habiles qui manient le faux avec adresse et savent tromper avec talent ; le succès des fables religieuses ne fait-il pas litière des évidences matérielles étayées par la plus solide et la plus saine raison ?

2. L’expérience prouve que l’usage de la démagogie peut bien porter les démagogues au pouvoir, mais ne saurait suffire à lui seul à changer la structure sociale. Ceux qui profitent de l’état de choses existant ne les laissent approcher du gouvernement que s’ils ne voient pas de danger réel dans leur accès aux postes élevés. Autrement, ils font ce qu’il faut pour l’empêcher. Tous les moyens sont bons pour cela. Ou bien le parti indésirable, quelle que soit son influence dans le pays, n’obtiendra jamais de part aux affaires, et n’aura à l’Assemblée qu’un nombre infime de représentants, fût-ce avec un nombre de suffrages qui dépasse celui de tous ses adversaires réunis, prodige facile à réaliser à l’aide d’une loi électorale ad hoc ; ou bien, s’il y a péril qu’il se hisse jusqu’au pinacle, un soulèvement militaire ou civil renversera ce qu’auront édifié les élections (exemples : marche sur Rome annulant la majorité parlementaire de gauche ; pronunciamiento franquiste après la victoire de la gauche aux Cortès ; changement de la politique française dans un sens agréable à la droite après le 6 février 1934 ; coup des tomates d’Alger lors d’un autre 6 février ; etc.).

En résumé, les socialistes libertaires, peu doués pour la violence, sont tout à fait inaptes à la démagogie. Leur morale la réprouve, leur vocation les en éloigne. Face aux ténors démagogues du bolchevisme ou du poujadisme, ils ne seraient que des petits garçons. C’est tout à leur honneur, naturellement. Et ils savent que la démagogie ne les conduirait à rien, puisqu’elle ne serait que le tremplin des renégats qui les trahiraient. Prêcher le faux pour faire triompher le vrai n’a jamais réussi qu’à faire triompher le faux — ou à jucher quelques malins sur un piédestal d’où ils narguent leurs amis.

Une attitude si scrupuleuse, si pure, si morale, n’a pas servi le socialisme libertaire. Car il y a ceci de terrible que ce peuple, qui s’abstient de voter dans une proportion parfois extravagante, n’accorde sa confiance qu’à ceux qui l’appellent aux urnes et qui sollicitent ses voix. Les socialistes libertaires ne présentent pas de candidats, renoncent à être députés, mettent en relief l’illusion et la tricherie parlementaires, sans parvenir à intéresser cependant ce peuple abstentionniste qui, d’ailleurs, voterait-il, s’ils étaient candidats, ne voterait sans doute pas pour eux !

La démagogie, au reste, est de nos jours comme la violence une technique. Elle suppose un appareil de propagande ruineux que la vérité est trop pauvre pour se payer, et qui est au seul service du mensonge, c’est-à-dire au service des riches, des Etats, des Eglises et des partis.

Troisième moyen : la persuasion. Mais comme la violence, comme la démagogie (avec laquelle elle peut aisément se confondre !), elle est elle aussi une technique. Pour persuader, il faut avoir les moyens de le faire. Ces moyens s’appellent aujourd’hui la presse, la radio, le cinéma. Les socialistes, libertaires ou non, sont sans influence sur les deux derniers ; jamais un film, jamais une émission, ne posent sur l’écran ou sur les ondes les problèmes que débattent les socialistes, ou si d’aventure on les y évoque ce ne sont point leurs solutions, mais seulement celles des Etats et des Eglises qui y sont étalées complaisamment. Aussi le peuple est-il moins averti des questions sociales qu’il ne l’était à ces époques de profonde misère où les ouvriers faméliques se transmettaient sous le manteau des brochures et des brûlots. Que ces questions soient, en général, moins dramatiques qu’alors, sans doute ; que plusieurs soient résolues, c’est vrai ; certes, les syndicats ne sont plus regardés comme des associations de malfaiteurs, ni les bourses du travail comme des coupe-gorge. Il n’en reste pas moins que les travailleurs, même si leur rôle s’est accru, si leur importance a grandi, ne se sont pas rendus maîtres de la production et de la distribution, non plus d’ailleurs que de la paix, et qu’ils pensent moins à le devenir qu’au temps où ils n’étaient rien du tout. Le socialisme libertaire qui les y convie n’a presque pas d’audience parmi eux ; la radio, la télévision et le cinéma ne sont pas pour lui un moyen de persuasion accessible.

Quant à la presse... Nous savons à quoi est réduite la presse socialiste libertaire ou apparentée. Ne jugeons point de sa qualité : nous ne saurions être juge et partie. Mais pour ce qui est de sa quantité, c’est-à-dire de sa diffusion, voyons la chose comme elle est : certaines sectes occultistes pourtant squelettiques tirent des bulletins ayant un tirage supérieur à celui de toute notre presse. Du reste, tout le monde veut persuader les autres et refuse de se laisser persuader... et ceux qui sont pressés de convaincre recourent au plastic !

Pour faire le point, notons ceci : parmi ceux qui, dans le peuple, s’intéressent à l’évolution sociale, une très grande partie sont maintenant réaccaparés par des mouvements confessionnels. L’Eglise, les Eglises, feront finalement d’eux ce qu’elles voudront. Quant aux autres, aux socialistes, la majorité d’entre eux sont satellisés par le parti communiste, dont ils sont les spoutniks conscients ou inconscients. Quelques-uns sont encore neutralisés dans les rangs inoffensifs du parti dit socialiste. Pour les socialistes libertaires, qui n’ont presque plus de moyens et qui n’osent plus s’interroger sur leurs buts de peur de les voir s’évanouir, ils n’ont profité ni des succès ni des défaites des socialistes autoritaires. Chaque fois que ceux-ci ont été victorieux, ils ont écrasé les libertaires ; chaque fois qu’ils ont été battus ou qu’ils ont perdu la confiance du peuple, ce n’est pas sur ces derniers que s’est reportée cette confiance.

Cette analyse critique laisse sûrement beaucoup de points dans l’ombre, et nous ne mésestimons aucun des efforts accomplis pour un révisionnisme fécond du socialisme ; ni le programme de Pierre Besnard, ni le livre de Guérin, ni les travaux de Gaston Leval. Aussi cherchons-nous moins à exprimer un pessimisme désespéré qu’à débrider quelques plaies qu’on laisse s’envenimer en les négligeant. Il faut du reste la voir, cette analyse, à son échelle, dans ses proportions, et dans les harmonies et les désordres du monde moderne.

Des forces réactionnaires puissantes ralentissent la marche du socialisme à l’intérieur du capitalisme, et celle de la liberté au sein du socialisme. Mais n’avons-nous pas vu éclater des régimes, crouler des empires, se disloquer des philosophies ? Il se peut que tout cela soit accompli par une humanité non encore sortie de ses brumes, qui fera ce travail comme en rêve sans même avoir conscience des coups de barre imprimés au gouvernail de son arche par des inconnus. Il se peut qu’un jour socialisme et liberté se rencontrent ainsi que deux fleuves presque à l’insu des hommes qui se laissent porter par le flot de l’histoire sans y penser.

Ceux qui se donnent, dès aujourd’hui, ce nom de socialistes libertaires, parce que c’est l’habitude de se donner une étiquette, mais qui n’ont pas le fétichisme des appellations et ne croient pas au tabou des catégories, seront-ils encore nombreux quand le phénomène universel que nous prévoyons se produira ? Il nous est impossible de le dire. Mais s’il en subsiste quelques-uns, ils seront au confluent.

Pour certains enfin — je pense à Charles-Auguste Bontemps — les anarchistes sont un levain dans la pâte, mais ne seront jamais la pâte elle-même. Ferments du progrès, sel de la terre, oligo-éléments dans la chimie de l’histoire, ils peuvent ne jouer qu’un rôle obscur, mais il est des rôles obscurs qui sont néanmoins indispensables.

— DÉFENSE DE L’HOMME — n° 154 — Aôut 1961 —

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Les volets du diptyque

Avec de l’homme, on peut faire de l’humain et de l’inhumain, on ne peut pas faire du surhumain ni de l’extra-humain. Le socialisme, en tant qu’invention humaine, est donc frappé dès l’origine de faillibilité et d’imperfection. Ce qui ne signifie pas qu’il faille le rejeter ; on n’adhérerait à rien si l’on n’acceptait d’adhérer qu’à ce qui est parfait.

Quand on me demande si je suis socialiste, je réponds oui. Je suis partisan, en effet, de la mise en commun des biens qui sont soit un don indivis de la nature (qui ne peut les avoir réservés seulement à quelques hommes), soit le fruit du travail des générations et des peuples. Il ne faut pas ergoter. J’entends par “biens qui sont un don indivis de la nature” les mines de charbon, les nappes de pétrole, l’eau des sources et les arbres des forêts, non pas les cerises ou les groseilles qui mûrissent dans votre verger. Et quand je parle du travail des peuples et des générations, j’entends les usines, les maisons, les barrages, les chemins de fer, non le ressemelage de mes chaussures ni la réparation de mon stylo.

Qui dit socialisme dit planification. Le mot n’est pas très populaire. Il déplaît aux bourgeois qui tournent en ridicule la bureaucratie planificatrice de leur propre régime. L’échec retentissant de certains plans dans les pays dits socialistes n’a pas rehaussé le prestige d’un vocable assez décrié : ceux de Russie ont connu de pénibles retards, celui de Chine n’a abouti qu’à un pitoyable chaos. Cela, c’est le passé ; ce fut en partie du travail d’amateur, ou de précurseur inexpérimenté, et c’est le côté négatif de la chose, qui n’est qu’à demi probant. Certains plans ont tout de même réussi ; en France, par exemple, les plans réalisés ont obtenu un succès relatif ; et en ce qui concerne la Russie, on voit bien ce qui a échoué dans les plans successifs, mais s’est-on demandé ce qui serait arrivé s’il n’y avait pas eu de plans du tout ? Dans l’état actuel du monde, il n’est plus possible d’entreprendre quoi que ce soit d’un peu considérable sans établir à l’avance quelques précisions, ce que le jargon industriel moderne appelle un “planning” ; bref, sans avoir devant les yeux le schéma de ce qu’on veut faire. Cela réussit ou cela échoue (faillibilité !), c’est plus ou moins efficace et cela atteint plus ou moins le but qu’on se propose (imperfection !), mais on ne saurait s’en passer.

Des esprits rationnels ne peuvent s’en remettre exclusivement au hasard des solutions empiriques pour dénouer les problèmes de la vie en société. Il est normal qu’une usine règle sa production sur la demande et établisse de celle-ci une statistique prévisionnelle ; il est non moins normal que l’industrie d’une nation travaille au prorata des besoins qu’elle doit satisfaire, et l’agriculture aussi. Que cette planification puisse prendre des aspects caricaturaux et grotesques, c’est évident : il suffit pour cela qu’elle soit conçue et appliquée par des individus mesquins, des cerveaux étroits, de petits despotes imbus de théorie, corsetés d’importance et regorgeant de médiocrité. Mais elle peut aussi être arrêtée et mise en pratique par des hommes aux vues larges, aux aptitudes étendues, au sens critique éveillé. D’ailleurs, la non-planification n’est pas exempte, elle non plus, de bureaucratisme, de rond-de-cuirisme tyrannique et niais. Planifier est nécessaire pourvu que ceux qui tracent les grandes lignes du plan ne soient pas trahis par une nuée d’imbéciles qui le torpilleront en cherchant la petite bête, par ce zèle dans l’infinie minutie capable de tout faire échouer. Il n’est pas question de planifier pour planifier ; les auteurs du plan ont à tenir compte d’autant d’impératifs qu’ils auront eux-mêmes à transmettre de données et de consignes. Des gens qui, par caprice, voudraient contraindre l’industrie du bouchon à fabriquer 100 millions de bouchons quand elle n’est équipée que pour en faire 50 millions, et quand, selon l’étude des besoins, 10 millions suffiraient, ces gens ne seraient pas de vrais planificateurs. La planification exige des ingénieurs, des techniciens et des experts. On ne s’improvise pas planificateur ; même l’autodidacte en la matière n’en serait pas moins un homme averti, ayant étudié les rapports entre production et consommation dans une branche déterminée de l’activité.

Il n’y a là rien de nouveau. C’est ainsi que les choses vont, plus ou moins heureusement, dans tous les pays du monde, à l’heure actuelle. Mais je tenais à dire que, lorsqu’on me faisait confesser mon socialisme, celui-ci impliquait une adhésion raisonnée, et non aveugle, à la notion de plan et à l’idée de planification.

Si l’on me demande mon choix entre liberté et contrainte, je me prononce sans hésitation pour la liberté. Non que je reconnaisse à celle-ci toutes les vertus. La liberté est, comme le socialisme, comme la démocratie, une vue de l’esprit humain, transposée relativement dans la réalité par des pionniers de l’expérience sociale qui ne se sont jamais dissimulé que la liberté absolue est un mythe sans application et sans utilité. Il ne s’agit pas de savoir si la liberté possède toutes les perfections, la contrainte tous les défauts, mais laquelle des deux est préférable. Or, sous un régime socialiste aussi bien que sous un régime non socialiste, la liberté offre à l’individu et au groupe, restreint ou étendu, des avantages que leur retire sans contrepartie appréciable la dictature d’un homme ou d’un parti, avec tout ce qu’elle comporte de prohibition et d’amoindrissements. Un régime socialiste qui se voudra vivant, populaire, riche de ressources et d’avenir, devra non pas laisser, non pas tolérer, mais donner, mais prodiguer à l’individu et au groupe, de quelque importance qu’il soit, toutes les chances, toutes les occasions, toutes les possibilités : 1° d’initiative ; 2° de critique constructive ; 3° de participation à l’effort commun et à ses fruits ; 4° de propagande, de réunion, d’expression, de concurrence et d’émulation. Loin d’étouffer l’individu dans la masse et la liberté sous le pouvoir, il favorisera la liberté de l’individu, puisque le socialisme a pour but d’émanciper le peuple, dont on ne saurait contraindre la partie constitutive essentielle et la cellule première sans tyranniser le tout, sans molester le corps.

Mais dans aucun régime la liberté de chacun ne saurait aller jusqu’à nuire à l’intérêt de tous, et c’est l’intérêt de tous qui inspirera la planification ; par conséquent, la liberté créatrice devra nécessairement s’insérer dans le service commun avec le souci civique de ne pas s’y opposer.

Cela, c’est le programme du socialisme libertaire, qui concilie la socialisation des biens majeurs et la liberté de l’individu... majeur lui aussi, pourrait-on dire, sans la crainte d’un fâcheux jeu de mots.

Pourtant, nous demande-t-on encore parfois, n’êtes-vous pas individualiste ?” A quoi pour ma part je réponds oui. Et certains d’y voir une contradiction, et de considérer l’individualisme anarchiste comme une déviation, une corruption même, du socialisme initial. Il se peut que ce soit partiellement vrai de certains aspects intégristes de l’individualisme. Le tout est de s’entendre, de faire la part — synthétique — des choses, sans se perdre dans les arguties dialectiques qui font tourner en eau de boudin et en petits conciliabules disséminés tant de “réunions de copains” commencées dans l’enthousiasme et closes dans une stérile confusion.

La défense de l’individu est la substance même de l’humanisme et de la civilisation. Sans doute dépendons-nous les uns des autres ; sans doute avons-nous reçu de la nature la vie, et sans doute tenons-nous toutes les autres choses — connaissances, biens, jouissances — de la société ; Elisée Reclus a raison quand il écrit qu’ayant tout reçu d’autrui il s’estime tenu de tout rendre. Rien ne fait plus honneur à son haut sens moral qu’une telle déclaration. Cela n’est pas en contradiction avec le fait que l’individu est la cellule relativement autonome, relativement achevée, de l’humanité. L’individu, c’est l’unique, et tout pour lui finit avec lui ; on n’a donc le droit, sous aucun prétexte, d’exiger de lui qu’il sacrifie sa vie, qui est irremplaçable, ni la liberté (la part de liberté) qui lui est due.

Dans la conception libertaire, il n’y a pas antagonisme entre l’économie socialiste et la philosophie individualiste, mais à une condition : c’est que le socialisme ne cherche pas à être une philosophie ni l’individualisme une économie, car le premier doit s’appliquer à soumettre les choses aux hommes, alors que le second a pour mission d’affranchir les esprits.

Or, le tort du socialisme totalitaire est de vouloir se soumettre les hommes au même titre que les choses, et de prétendre s’ériger en doctrine spirituelle, destinée à remplacer les religions, les dogmes, les croyances, les mouvements d’idées ; le marxisme pontifie au sommet de cette ambition. C’est là outrepasser sa fonction politique. De même, l’individualisme intégriste excède ses limites quand il déborde sur le terrain économique. J’ai le plus grand respect pour l’œuvre d’Armand, et je suis tout à fait partisan de la répandre et de la publier ; j’ai souvent dit que la doctrine stirnéro-armandienne était une arme d’autodéfense individuelle absolument incomparable pour qui s’est appliqué à la comprendre, à s’en convaincre et à s’en cuirasser. Pour le militant social lui-même, elle offre, dans les moments d’incompréhension populaire qui semblent des coups de trahison du sort, une position de repli sans pareille ; elle est, pour l’homme que traque l’histoire, que cernent et harcèlent la contrainte et la guerre, le dernier havre de paix et, comme dit l’autre, la dernière tranchée de la liberté. Mais, dans mes conversations ou correspondances avec Armand, je n’ai jamais caché à ce philosophe qui fut un maître que je n’étais pas d’accord avec lui quand il parlait économie.

D’abord parce qu’il affectait de ne pas en vouloir discuter, disant que cette discipline ne l’intéressait guère, que chacun résout à sa façon la question économique, et que la vie ne commence qu’après. En fait — je le lui ai souvent dit — je ne vois pas pourquoi l’individualiste s’intéresserait (comme c’était son cas) à l’archéologie, à l’ethnologie, à la sexologie, à la médecine, voire à la philatélie, et resterait indifférent à l’économie. Ensuite, tout en reléguant cette matière assez à l’écart de ses préoccupations, il lui donnait finalement une place en présentant une proposition d’économie individualiste fondée sur la propriété de l’instrument de production par le producteur, et sur ce point j’estimais qu’il fallait dissiper tout malentendu : il ne peut pas y avoir de doctrine économique individualiste. Il ne peut y avoir qu’une philosophie individualiste, qui doit être jumelée à l’économie socialiste libertaire ou greffée sur elle.

Bien sûr, j’admets que l’outil de production soit la propriété du producteur individuel dans la mesure où la chose est réalisable et raisonnable. Je ne vois qu’avantage à ce que le jardinier possède sa bêche, l’écrivain sa machine à écrire, le peintre son pinceau ; je ne suis même pas ennemi du bout de terrain — de la grandeur qu’un homme peut cultiver — laissé à la disposition du paysan, en toute propriété ou à titre de jouissance, qu’importe ! Les Incas avaient maintenu ce lopin ; le bolchevisme aussi l’a conservé (le rendement moyen du champ individuel étant meilleur que celui du champ collectif, phénomène qui n’étonne que les doctrinaires fanatiques et déshumanisés) ; les Chinois du communisme “dur”, dogmatique et néostalinien, sont eux-mêmes revenus à l’arpent familial après l’échec des communes populaires et la famine qui s’ensuivit. Mais aussitôt que le travail requiert le nombre, la machine et l’association, l’individu ne peut plus être propriétaire de son instrument de production. Possesseur de sa charrue, le cultivateur ne pourra l’être de son tracteur que s’il a une exploitation assez grande. Au-delà, l’outil devient collectif, ou appartient à un spécialiste, capitaliste ou artisan. La grosse batteuse conduisait à l’entreprise (capitaliste) ou au syndicat (coopératif) de battage. La faucheuse-batteuse ramène à la grande propriété par remembrement foncier, mais peut aussi aboutir au kolkhoze ou au kibboutz.

Armand, en étendant son individualisme à l’associationnisme, passait doucement à un socialisme affinitaire et pluraliste qui supposait la possibilité d’un nombre indéfini de groupes concurrents. Mais ne jouons pas sur les mots ; dès lors qu’on met l’outil de production entre les mains d’un groupe de producteurs et non plus d’un individu seul, on fait du socialisme, et du plus pur : celui qui s’appelle coopératiste. Et dès lors qu’on entre sur le terrain de l’économie on sort de l’individualisme, qui est indépendance de jugement et liberté d’attitude, donc ressortit au domaine exclusif de la philosophie — et plus spécialement de l’éthique.

Comme on voit, l’individualisme anarchiste et le socialisme libertaire ne sont pas deux doctrines opposées ; ce sont les deux volets complémentaires, l’un philosophique et surtout moral, l’autre économique et politique, d’un seul diptyque, d’une même doctrine.

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De même qu’il était monstrueux que toute la terre appartînt à quelques hommes et que le reste dût y travailler sans même en retirer de quoi vivre décemment, de même il y a beaucoup plus de dangers que d’avantages à ce que d’énormes industries soient la propriété de groupes capables d’en disposer à leur discrétion. A ce stade, la propriété individuelle n’a plus de sens ; un homme ne peut pas jouir normalement de la possession d’une locomotive, d’une rotative, d’un barrage, d’un haut fourneau. Donc, à ce stade, la propriété devient commune ; le capitalisme en fait celle d’une société ou de l’Etat ; le socialisme totalitaire en fait celle de l’Etat. Le socialisme libertaire en ferait celle de la société.

La différence est considérable. Le capitalisme maintient la domination de l’homme par l’homme et la sujétion de l’homme aux choses (aux normes, aux barèmes, aux rythmes et aux schémas de production qui sont l’expression moderne des fatalités matérielles, artificiellement entretenues et développées). Le socialisme totalitaire prétend supprimer l’exploitation de l’homme par l’homme, mais il régente l’homme à la façon des choses qu’il ne devrait soumettre que pour l’émanciper, lui ; en ôtant la rotative à la firme capitaliste, il ôte au monde bourgeois son expression intellectuelle, mais en donnant cette machine à l’Etat il offre à celui-ci et aux despotes qui s’y installent un instrument dont ils feront leur profit : le phénomène Staline peut se reproduire, et à quoi sert de dénoncer le culte d’un homme si l’on perpétue le culte d’un parti ? Il s’agit de faire en sorte que la rotative puisse servir à propager la vérité pour tous et la pensée de tous, aussi bien que le train de laminoirs fera de la tôle pour tous sans exception.

Nous condamnons toutes les formes de capitalisme, mais nous ne préconisons pas n’importe quelle forme de socialisme. Etre contre le capitalisme, même évolué, même émoussé, même débonnaire, ne signifie pas que nous soyons prêts à acclamer tout ce qui sous l’étiquette socialiste se présentera en sauveur de l’humanité. Un capitalisme qui permet qu’on le critique nous laisse une chance de l’abattre un jour, tandis qu’un socialisme bardé de camps de concentration (cela s’est vu et peut se voir de nouveau) nous ôte toute possibilité de l’améliorer. Il peut arriver que, devant choisir entre une forme atténuée de capitalisme en transformation et une forme virulente de socialisme à demi barbare, nous options temporairement pour un “statu quo” capitaliste, ce qui ne saurait en aucun cas être considéré comme un ralliement de notre part ni comme une compromission.

Cela dit, à qui devra échoir l’instrument collectif de production le jour où, arraché à l’exploitation capitaliste, il sera socialisé ? Comment le socialiser sans le remettre à l’Etat, représentant présumé de la classe au pouvoir, laquelle sera alors censée être la classe ouvrière ? Aux associations professionnelles aptes à en tirer parti, compétentes pour le faire fonctionner ? Ce serait une solution, hélas ! décriée ; on lui a fait un mauvais sort sous le nom de corporatisme. En fait, c’est un abus de mot. Elle n’est corporatiste que dans le sein même du système capitaliste, sous le règne de l’Etat et du patronat. Autrement, elle serait syndicaliste et coopérative, et c’est la solution la plus conforme à l’évolution technique contemporaine.

Tout ce qu’on peut édifier d’avance dans le domaine conjectural de l’évolution politique et économique n’a que valeur d’hypothèse de travail. Tout en planifiant “grosso modo”, il ne faut pas s’hypnotiser sur des schémas méticuleux de solutions toutes faites que l’avenir rejettera. Cependant, si l’on veut ne pas avancer à l’aveuglette, il convient tout de même d’éclairer le chemin de temps en temps par quelques faits caractéristiques et quelques idées générales. Il faut aussi faire le point, chercher à savoir au juste où nous en sommes ; il faut se demander et s’informer si le monde et le progrès ont entériné ou contredit nos thèses et nos espoirs, dans quelle mesure ils ont absorbé ou vomi ce que nous leur avons apporté comme matériaux abstraits ou concrets ; il faut reconnaître si la distance entre nos conceptions et celles qui semblent en voie de l’emporter dans l’opinion s’est accrue ou a diminué. Pas question de dresser des programmes rigides, que le temps désavouerait. Mais quiconque a nourri son esprit d’économie socialiste libertaire et son cœur de philosophie individualiste anarchiste est tenu en conscience de faire chaque jour pour lui et pour ceux qu’il approche ce travail de comparaison, qui est une œuvre de fidélité : chercher dans chaque fait ce qui nous donne raison et ce qui nous donne tort, ce qui nous rapproche et ce qui nous éloigne, ô Han Ryner, ô Pierre Besnard, de la “tour des peuples” et du “monde nouveau”.

— DÉFENSE DE L’HOMME — n° 170 —Décembre 1962 —

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La synthèse indispensable

Tandis que l’arrivée de générations nouvelles fait baisser la moyenne d’âge dans presque tous les milieux, nous la voyons croître considérablement dans ceux qu’on appelle les milieux anarchistes, ou libertaires ; les vieux y dominent de plus en plus, fatalité qui, à brève échéance, met un mouvement en péril de stérilité et de mort.

Un tel péril n’est pas constaté qu’en France. Deux camarades qui ont fait à la fin de 1963 une conférence à Paris, M. et Mme Derouet, relataient qu’au Canada, aux Etats-Unis, au Mexique, ils n’avaient rencontré que des groupes de faible importance numérique, bien que les idées anarchistes, si mal considérées qu’elles y puissent être par le pouvoir, n’y soient pas l’objet de proscriptions semblables à celle qui frappe aux U.S.A. le parti communiste, assimilé à un instrument de puissance étrangère. Cependant, le vieillissement de ces milieux est en France très caractéristique.

Or il nous semble que rien ne serait plus fâcheux que l’abandon et la chute dans l’oubli des idées libertaires, parce qu’elles n’ont pas achevé leur rôle et que leur vitalité n’a jamais été plus souhaitable.

Quelles luttes ont-elles donc à mener ? Les luttes traditionnelles certes :

· Contre la misère. — Ce combat, dans les grands pays évolués, a cessé d’être le combat de pointe, parce que la misère absolue, la misère noire du XIXe siècle dont le travailleur aspirait en vain à sortir, n’y existe plus qu’exceptionnellement ou à des degrés atténués. On ne peut pas comparer l’endettement de l’ouvrier qui paye à crédit son appartement, son réfrigérateur ou sa télévision avec le paupérisme des mineurs de Germinal à qui le pain même faisait défaut. Mais la misère existe encore dans les pays mal équipés et attardés ; elle y sévit même avec un tel excès qu’elle devient un problème international. On racole des affamés au Portugal et en Afrique, afin d’en constituer un sous-prolétariat dans les pays riches ; et cela donne lieu à une traite immonde qu’il faut dénoncer et combattre. Enfin, la diminution du nombre des pauvres n’absout pas les régimes qui ne font rien, ou qui font trop peu, en vue de réduire ce nombre à zéro. La misère camouflée abonde plus qu’on ne croit, témoin la détresse des vieux (combien de personnes âgées ont dû, à Paris, mettre en viager leur appartement pour payer les frais énormes du ravalement obligatoire, et du reste indispensable ?).

· Contre le capitalisme. — Là aussi le combat s’est émoussé, parce que le capitalisme s’est modifié à la faveur d’une part des conquêtes ouvrières, d’autre part de l’évolution des doctrines économiques bourgeoises.

Le syndicalisme, la sécurité sociale, les retraites, etc., ont changé le climat en désamorçant les revendications les plus explosives, qui furent en partie satisfaites. L’abondance inouïe de la production et l’obligation de l’écouler (sinon, tout le système cesserait de tenir) ont contraint les industriels à accorder aux masses un pouvoir d’achat accru et croissant, faute duquel les producteurs n’auraient pu consommer le produit, chaque jour plus important, de leur travail. De plus, ceux des ouvriers qui ont eu à cœur de s’en informer ont pu s’apercevoir qu’en discutant fermement avec les capitalistes on obtenait parfois plus de bien-être et de liberté que n’en ont conquis les peuples des pays dits socialistes, où le capital est passé des caisses de la bourgeoisie à celles de l’Etat ; autrement dit, qu’il pouvait être plus profitable de négocier avec l’ennemi que de l’anéantir ; et cela, certes, a désamorcé l’esprit anticapitaliste dans le prolétariat. Il n’en reste pas moins que la possession par des groupes privés de richesses d’intérêt commun conjuguée avec l’exploitation de l’effort humain par l’argent et ses détenteurs demeure une injustice et une menace, qu’il faut rechercher la création d’un autre système économique, et que la critique et l’action libertaires sont nécessaires à cette création. Le capitalisme procède à l’époque actuelle à des regroupements et à des concentrations significatives de son adaptation plus que de son déclin ; ses tendances planificatrices présentent des aspects positifs ; cela doit être observé objectivement de ce côté-ci de la barricade, avec un esprit libertaire et cette mobilité de jugement qui manque souvent aux dogmatiques et aux théoriciens.

· Contre l’oppression. — L’oppression économique renouvelle son aspect ; voici qu’accède au pouvoir une classe technocratique qui, dans la société industrielle, se dispose à monopoliser les profits, les privilèges, les honneurs, et par conséquent la puissance.

Quant à l’oppression gouvernementale, elle continue de s’exercer sous la forme de dictatures personnelles et sous celle de l’instauration d’un parti unique, en différents pays, soit que l’Etat y ait conservé des structures plus ou moins héritées des tyrannies fascistes de naguère (Portugal, Espagne : l’offensive déclenchée par Louis Lecoin contre le franquisme fut dans la ligne des campagnes des libertaires de toujours contre l’oppression gouvernementale), soit qu’il — l’Etat — s’inspire de l’accommodation que la Russie ou la Chine ont faite des doctrines de Marx, et cela vaut surtout pour des nations dont l’indépendance est récente, comme l’Egypte, la Guinée, l’Algérie. Le retour à l’oppression en des pays libéraux ne doit jamais être considéré comme une éventualité à exclure.

Bref, l’autoritarisme de classe, de parti ou de gouvernement est un fléau que les temps modernes n’ont pas balayé. Il y a des candidats à la dictature à droite comme à gauche, et jamais le besoin de défendre l’idée de liberté — dans son contexte rationnel et social, exclusif de toute mystique et de toute métaphysique — ne devrait avoir été plus profondément ressenti. Enfin l’oppression concomitante aux préjugés raciaux conserve un certain nombre de foyers brûlants.

Voilà donc des luttes qui ne sont point terminées : contre la misère, contre le capitalisme, contre l’oppression. Cependant, on ne saurait dire que ce sont les domaines spécifiques où la pensée et l’action libertaires aient spécifiquement à agir : d’autres aussi s’en occupent. Les instruments de lutte contre ces maux sont forgés. Ce sont les grandes organisations internationales, les syndicats, les systèmes de sécurité et d’entraide sociales, et même certains mouvements ou partis qui n’ont rien de libertaire et œuvrent malgré tout les uns pour plus de bien-être, les autres pour plus de liberté.

Il est en revanche des domaines où aucune victoire n’a été depuis longtemps remportée, où les objectifs se sont même parfois éloignés, comme celui du désarmement, comme celui de la laïcité. On peut dire que dans ces secteurs toutes les batailles ont été perdues. Là, les libertaires sont les alliés de la gauche quand elle est dans l’opposition, mais ils l’ont contre elle quand elle est au pouvoir, et à ce moment-là ils sont non seulement vaincus, mais abandonnés et à peu près seuls !

Il existe enfin un secteur d’action et de pensée qu’on ne ravira jamais aux anarchistes ou libertaires, c’est celui de la lutte contre un vieil ennemi invaincu renaissant et qui seul a le vent en poupe :

· Contre le conformisme. — Si le capitalisme s’émousse, si la misère décroît, si l’oppression tend à diminuer, il n’en est pas de même du conformisme, qui grandit à belle allure. Ayant des revendications plus modérées, les masses sont devenues plus dociles.

Les sciences et l’industrie ont construit de nouveaux moyens de les endoctriner : la radio et la télévision les forcent — ou plutôt les habituent — à entendre et à voir ce qu’elles avaient cessé de lire dans les journaux ; et des millions d’hommes et de femmes qui restaient chez eux le dimanche matin tandis que le curé prêchait vainement en chaire ingurgitent des doses massives de sermons, prônes, interviews benoîtes, littérature de sacristie, sans y penser ni réagir là-contre, devant leur transistor ou leur “petit écran”.

Et il en va de même de la prose gouvernementale aussi bien que des annonces, des firmes commerciales assez opulentes pour user de ce canal de catéchisation. La propagande d’Etat va de pair avec la publicité capitaliste.

Les Eglises œcuméniques ou non, les partis uniques ou pluraux, les puissances d’argent, mettent en condition et au pas, au gré du lavage de cerveau et du bourrage de crâne, un public qui se confond avec le peuple entier, chez qui se trouvent progressivement annihilés l’esprit critique, la défiance naturelle, l’instinct de défense, qui seuls permettent à l’individu de préserver son jugement et de maintenir son intégrité.

Même s’il n’y avait plus du tout de misère, même si l’oppression avait partout disparu, même si le capitalisme était mort, l’existence du conformisme, le péril qu’il fait courir, son caractère ennemi de l’originalité (donc de la civilisation), son rôle rétrograde de nivellement dans la médiocrité justifieraient, mieux : exigeraient, la présence toujours vigilante et l’action toujours soutenue des anticonformistes, c’est-à-dire des libertaires.

Quel est le danger du conformisme ? Mais c’est son but même : l’embourgeoisement. Il n’y a rien contre quoi l’esprit anarchiste ou libertaire ait davantage à lutter. Ainsi que l’écrivent Camille et J.-P. Belliard dans la “présentation” qu’ils ont faite de la réédition du petit livre de Marcel Martinet le Prolétariat et la Culture (1) : “La culture du prolétaire, que veulent Albert Thierry et Marcel Martinet à l’inverse de ce que visent de pieux réformateurs sociaux, ne doit pas en faire un bourgeois. Dans le travail qui est son lot et qui a valeur sociale réelle à l’encontre du capital usurpateur, c’est parmi ses frères que le prolétaire a sa dignité d’homme, sa noblesse et sa destinée.”

La lutte contre le conformisme, contre la docilité aux pouvoirs et aux tabous, est en passe de devenir le combat de pointe. Elle restera le vrai combat quand toutes les autres batailles auront été gagnées.

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Il est beau, certes, d’apporter des raisons de vivre au mouvement anarchiste, ou libertaire. Mais s’il est en perte de vitesse, il doit bien y avoir à cela des raisons.

On en entend formuler un certain nombre :

· Pour les uns, le mouvement connu sous le nom de socialisme libertaire est frappé à mort sans espoir de résurrection. Ils disent : “Il y a eu un duel de géants, Proudhon-Bakounine contre Marx-Lénine. La bataille est restée indécise jusqu’à la révolution russe. Octobre 1917 a tranché. La victoire des marxistes, confirmée partout, ne laisse aucune possibilité de revanche, et il faut s’incliner devant le verdict de l’histoire, qui ne revient jamais sur un échec et ne pardonne pas aux vaincus. La défaite militaire de la révolution espagnole (abattue par les marxistes avant le coup de grâce de Franco) a été le Waterloo du socialisme libertaire, qui ne garde pas plus de chances de renaître que n’en ont les vieilles hérésies jadis en compétition avec le christianisme, telles que celle des cathares ou celle des ariens.” Selon ces arguments, l’anarchisme doit son recul aux faits.

· D’autres accusent les mots. Le mot “anarchie”, parce qu’il signifie “désordre” dans son sens vulgaire, a nui au mouvement et l’a discrédité. A cause de cela, certains l’ont abandonné au profit de l’expression “socialisme libertaire”. Puis, le mot “socialisme” étant lui-même jugé ambigu, en raison de l’usage immodéré qu’on en a fait (socialisme révolutionnaire, national-socialisme, socialisme national, socialisme S.F.I.O., celui des démocraties populaires, socialisme à la Nasser, à la Ben Bella, à la Castro !), d’aucuns y ont renoncé à leur tour, sans revenir pour autant au vocable “anarchisme”. Si bien qu’en 1964 nous avons le tableau suivant :

· la Fédération anarchiste défend le socialisme libertaire et publie le Monde libertaire ;

· un animateur de revue, après avoir combattu le mot “anarchisme” et lui avoir substitué les termes de socialisme libertaire, a dénoncé l’équivoque du mot “socialisme” et s’est finalement déterminé pour l’appellation d’humanisme libertaire ;

· un autre animateur dénonce comme une illusion le révolutionnarisme organisationnel socialiste libertaire et réhabilite avec énergie et chaleur le mot “anarchisme” ; il se présente partout non comme libertaire, mais comme anarchiste, et considère que répudier l’usage d’un mot parce que ce mot effraie, c’est pratiquer l’art — non payant — de mettre son drapeau dans sa poche ; il tend donc à lui rendre son contenu noble ;

· enfin les adeptes des conceptions de Stirner, ou de Han Ryner, ou d’E. Armand, maintiennent l’emploi du mot “anarchisme”, mais assorti de l’adjectif “individualiste”.

Cette querelle de mots semble d’un intérêt limité, et ceux qui proscrivent un vocable pour en adopter un autre ne paraissent pas voir croître pour cela leur crédit ni grossir les rangs de ceux qui se sont groupés sous la nouvelle appellation.

· D’autres s’en prennent directement aux idées, soit qu’ils reprochent aux libertaires de ne pas s’être mis à la page, de s’être sclérosés, figés dans Kropotkine ou dans Bakounine, contrairement à l’essence dynamique de leur propre enseignement ; soit qu’ils fassent grief à certains anarchistes des déviations que ceux-ci ont fait subir à la doctrine originelle, non en l’adaptant aux découvertes modernes, ce qui eût été salutaire, mais en la pliant à des vues de l’esprit absolues, asociales, chimériques et arbitraires, qui l’ont fragmentée en chapelles assurées d’avoir d’autant moins d’avenir qu’elles brillaient par plus de singularité.

A notre avis, après avoir diagnostiqué l’affaiblissement de l’anarchisme à notre époque, il convient de ne pas trop s’attarder à cette recherche des responsabilités. Si ce sont les faits qui l’ont provoqué, on ne peut rien contre eux : ils sont accomplis et appartiennent au passé. Si les mots ont été malencontreux, il n’est pas difficile d’en changer : anarchisme, socialisme libertaire, humanisme libertaire, qu’est-ce que ça fait ? Quant aux idées, il nous est loisible de les examiner et de les mettre à jour, et c’est là seulement qu’on peut agir efficacement afin d’influer sur les faits à venir sans nous lamenter sur les faits passés, devenus du matériel d’histoire à étudier rétrospectivement alors que les idées sont des hypothèses de travail à étudier au profit du futur en les nourrissant de la leçon des faits.

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Ceux qui viennent aux idées anarchistes ou libertaires doivent se résigner d’avance à demeurer minoritaires et s’attendre à ne jamais conquérir les masses. Si cela arrivait, ce serait peut-être un heureux miracle ; mais les jeunes doivent savoir que, le plus souvent, ils ne seront en accord qu’avec un petit groupe, et que parfois ils seront seuls de leur avis.

La position de minoritaire ne doit absolument pas les gêner. Du reste, les communistes, les socialistes S.F.I.O., ont été pendant de longues décennies minoritaires, et le sont encore ; cela ne les décourage pas.

Les catholiques, les protestants, les musulmans, sont en minorité dans divers pays. Il arrive que l’homme seul ait raison contre le genre humain ; ce fut le lot de Galilée. Le monde est mû par des minorités agissantes et gouverné par des minorités dirigeantes, et la démagogie qui en profite et en abuse s’obstine en vain à le nier pour tromper les majorités qu’elle manœuvre pour le compte des malins.

Attention ! Cela ne signifie nullement que les anarchistes ou les libertaires se considèrent comme des surhommes nietzschéens, comme de suprêmes phénix ! Pas davantage comme une élite chargée d’une mission par l’histoire ou par un démiurge olympien. Il ne faut pas non plus les confondre avec ceux qui veulent constituer une dictature personnelle ou collégiale appuyée par le triomphe d’une idéologie devenue orthodoxie et légalité, “un parti dans la foule, un chef sur ce parti” ; cette formule est celle des staliniens et des fascistes. Les libertaires sont en réalité, dit Charles-Auguste Bontemps, “des ferments et des bactéries” ; l’auteur de ces lignes avait, voilà douze ou quinze ans, écrit dans l’Unique d’E. Armand : “Ils sont les oligo-éléments de la société.”

Ici surgit une divergence qui fait l’objet, au sein de leurs milieux, d’une discussion passionnée mais cordiale : cette minorité doit-elle être diffuse ou organisée ? Organisée, estiment les uns (Fayolle, Prévôtel, dans le Monde libertaire ; Gaston Leval dans les Cahiers de l’humanisme libertaire) ; diffuse, pense Charles-Auguste Bontemps (qui montre, par exemple, que l’action de Lecoin, avec des alliances limitées conclues en divers milieux, fut soutenue non par des cotisants, mais par un mouvement sans cadres ni contours). Les premiers croient qu’il faut continuer à préparer la révolution sociale par l’organisation ; les autres pénétrer la pâte sociétaire par imprégnation et capillarité. Mais tous savent qu’ils ne sont pas seuls à faire évoluer ou à vouloir changer les structures et les institutions, qu’ils ne forment — et pour longtemps — qu’une minorité. Ils s’y résignent : comment, d’ailleurs, faire autrement ? Ne doit-on pas accepter ce qu’on ne peut empêcher ? Toutefois, tout en consentant à demeurer minoritaires, ils souhaitent vivement être plus nombreux. Car on ne peut commencer à exercer une influence qu’à partir du moment où l’on se compte quelques-uns. Au-dessous d’un certain chiffre, on est vraiment trop peu. C’est ce qui arrive quand les anciens vieillissent, quand les vieux meurent et que les disparus ne sont pas remplacés.

Tout normalement, des causes d’une désaffection pénible et injuste, on en vient à passer aux remèdes.

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Pour survivre et reprendre vigueur, le mouvement anarchiste, ou libertaire, doit savoir acquérir ce qui lui manque depuis longtemps : une certaine unité.

Pas question de faire du monolithisme ! Leur formation en préserve à jamais les libertaires. Il y aura toujours parmi eux, tant qu’ils existeront, ceux qui se souviendront en premier lieu que les anarchistes ont été les propagateurs des idées collectivistes dès le début, les promoteurs en conséquence des coopératives et des syndicats ; et ceux qui se rappelleront d’abord l’accent mis sur la personne humaine et ses droits par les Han Ryner et les E. Armand, l’aide qu’ils ont apportée aux transgresseurs, aux réfractaires, aux violateurs de lois iniques, aux propagandistes par le fait, aux partisans de la reprise individuelle, aux incorrigibles, aux redresseurs de torts, aux “desperados” de l’antimilitarisme et de l’action directe, aux expropriateurs.

Mais entre le monolithisme et la dissociation moléculaire, il y a un juste milieu. Entre le collectivisme de leurs origines et de leur lutte économique, d’une part, l’individualisme de leur évolution et de leur philosophie, d’autre part, il y a — sans prétendre effacer la distinction et la démarcation — une synthèse à faire, une conciliation à obtenir.

L’antinomie entre individualisme anarchiste et socialisme libertaire est ou bien insoluble, et dans ce cas c’est un faux problème qu’il faut se décider à ignorer et qui ne justifie plus palabres ni division ; ou bien une contradiction normale qu’il est possible de résoudre, et dans ce cas elle doit être résolue sans tarder, car il est absurde de savoir qu’on peut ouvrir une serrure et de n’en pas faire faire de clef. Les jeunes qui aborderont le mouvement anarchiste ou libertaire — et chacun sait si celui-ci a besoin d’eux, de leur concours, de leur ferveur ! — le quitteront sans espoir de retour après un bref et vain effort pour le comprendre s’ils s’aperçoivent que ce mouvement recèle en son sein une contradiction byzantine dont il fait sa délectation morose, dont ses dilettantes se pourlèchent et qui alimente des débats sans issue parce que personne ne s’y montre capable de la surmonter.

Comment un tel mouvement peut-il accorder, sans tricherie verbale, sans astuce dialectique, ces deux notions qui l’ont éparpillé ?

Comment le peut-il alors que recouvrer une certaine unité — et une certaine solidité doctrinale — en les obligeant à s’épouser est pour lui une question de vie ou de mort ?

On s’en préoccupe de différents côtés, la preuve, c’est l’essai actuel de fonder des “foyers” sur la notion d’individualisme social ; c’est l’intérêt manifesté pour le livre de Bontemps l’Anarchisme et le réel ; c’est le fait que les jeunes libertaires débattent de la question (2), quelque conclusion qu’ils en tirent. Nous avons déjà traité le sujet. Nous allons y revenir.



— DÉFENSE DE L’HOMME — n° 185 — Mars 1964 —

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(1) L’Amitié par le livre, Blainville-sur-Mer (Manche), édit.

(2) Noir et Rouge, n° 26 (février 1964).


La synthèse inévitable

Une doctrine sociale qui ignorerait l’individu serait inhumaine et finalement inapplicable. Une attitude individuelle qui veut ignorer la société est inapplicable, et finalement inhumaine. C’est donc à tort qu’on a cherché à consommer la rupture entre deux concepts — l’individu et la société — qu’il est facile d’opposer mais indispensable de rapprocher. Cette conciliation, nous estimons qu’elle doit être faite à l’intérieur de tout mouvement sérieux, qu’elle doit coordonner les idées qui animent ce mouvement, sinon mouvement et idées sont inviables (1).

Il est irrationnel de s’enfermer dans une contradiction quand on peut la résoudre, et il faut le faire sans perdre son temps en conciles, en congrès, en jongleries dialectiques, en bavardages de coteries et en manifestes d’écoles. Ici, la contradiction, sans être à proprement parler un faux problème, repose surtout sur des impressions subjectives exploitées sophistiquement.

En fait, les hommes qui ont reçu une éducation anarchiste ou libertaire ont puisé celle-ci à deux sources :

· le collectivisme, qui est la doctrine économique de l’anarchisme ;

· l’individualisme, qui en constitue le fondement philosophique.

Ils se sont formé un idéal dont ils savent que leur action ne sera jamais que l’asymptote et qui peut se résumer ainsi : une société où la collectivisation des biens fonciers et des produits, sous réserve de ceux qui sont d’usage personnel et doivent être l’objet d’une propriété inaliénable, favorise l’individualisation des personnes en diminuant la peine et en supprimant l’exploitation qui, jusqu’ici, furent le lot des travailleurs.

En aucun cas — ajoutons ceci, qui est très important à nos yeux — les mots “anarchisme” , “socialisme”, “individualisme”, ne doivent rivaliser avec ces étiquettes qui servent à désigner les maladies sociales, politiques ou religieuses du genre humain, endémies qui durent parfois des siècles et même des millénaires, dont l’espèce peut s’affranchir collectivement, mais dont l’homme seul peut aussi se guérir individuellement (en cultivant, entre autres, l’esprit libertaire ou anarchiste). Il faut protester bien haut qu’on n’appartient pas à l’anarchisme comme on appartient au catholicisme : par un baptême ; ni comme on appartient au marxisme : par une cotisation. On n’initie pas, on n’intronise pas, on ne peut même pas dire qu’on recrute des adhérents à un tel milieu, à un tel mouvement. Y participe qui veut, homme ou femme, militant complet ou volontaire occasionnel d’une tâche fragmentaire, en n’oubliant jamais qu’il est un être humain parmi deux ou trois milliards d’autres, qu’il respecte et dont l’écrasante majorité pense autrement que lui.

Le socialisme est fondé sur l’identité de tous les hommes, donc sur leurs ressemblances, l’individualisme sur l’unicité de chacun d’eux, donc sur leurs dissemblances. Le premier se préoccupe de collectiviser les biens pour qu’ils y aient tous une même part, le second se soucie des nécessités particulières de chacun, découlant de ses singularités personnelles.

Un de ces deux points de vue cache presque obligatoirement l’autre, mais l’exclut-il ?

En fait, ils sont coexistants, concomitants, inséparables. Car les hommes sont à la fois tous pareils et tous différents.

· Tous pareils : ils ont tous une tête, quatre membres, un cœur, un foie, un estomac, deux reins, un sexe. — Tous différents : il y a des petits et des grands, des gros et des maigres, des Adonis et des Quasimodo, des acrobates et des podagres, des prodigues et des avares, des goinfres et des tempérants, des chastes et des concupiscents, cela sans même faire intervenir le cloisonnement très compliqué et d’ailleurs assez vague des races qui compartimente l’espèce, et sans insister sur le fait que le sexe la divise en deux.

· Tous préfèrent la liberté à l’esclavage, mais tous n’ont pas de la liberté la même conception. Ainsi, pour Pierre, posséder une auto est une délivrance : il part et revient quand il veut, se moque des horaires de chemin de fer, accède avec bonheur aux lieux mal desservis ; pour Paul, qui ne veut absolument pas d’une voiture, ce serait une servitude : les réparations, l’entretien, les vidanges, les accidents possibles, l’essence, la vignette, le garage, les contraventions, il fuit, il chasse, il ignore ce cauchemar.

· Tous mangent, mais pas tous les mêmes choses ni avec le même appétit ; tous parlent, mais pas tous la même langue ni avec le même talent ; tous pensent, mais tous n’ont pas les mêmes idées et ne les dirigent pas sur les mêmes objets. On ne saurait dire ce qui l’emporte, de leur identité ou de leur diversité, la première les socialisant, la seconde les individualisant. Il en est de même pour eux que pour les feuilles d’une même essence dans une forêt : elles se ressemblent toutes, mais chacune est aussi différente des autres feuilles que nos empreintes digitales le sont de celles des autres hommes.

· Tous ont besoin — encore qu’inégalement — de dépenser leur énergie naturelle (la société les y oblige par le travail) et de se récréer par le loisir (ce que la société se charge aussi parfois, plus ou moins, de leur faciliter). Mais tous n’adoptent pas les mêmes travaux ni les mêmes jeux ; plus la société devient compliquée, plus s’accroît la diversité des vocations et des divertissements. On peut donc dire qu’à ce point de vue les hommes diffèrent non moins qu’ils se ressemblent.

Nous pourrions pousser plus loin l’analyse ; ce serait un exercice amusant ; cependant, nous l’avons dit, ce stade nous paraît dépassé, et c’est celui de la synthèse qu’il faut atteindre, jusqu’à l’intégrer à son tour dans une compréhension qui ne souffre plus d’inutile remise en cause.

Nos besoins collectifs, ceux que nous partageons avec la totalité de nos contemporains, exigent d’être satisfaits. Nos besoins individuels, ceux que nous ne partageons qu’avec nos affinitaires, le réclament aussi. Exemple : nous avons tous besoin de manger, c’est une nécessité générale ; je choisis de manger du pain d’épices à mon petit déjeuner, c’est un choix individuel ; il n’y a aucune contradiction entre ce choix, qui n’a que peu d’adeptes, et cette nécessité, à qui personne n’échappe.

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Conscients de ces évidences et de l’opportunité de les considérer comme acquises, un certain nombre de militants — sentant bien que l’avenir de l’esprit libertaire ou anarchiste, en péril, est à ce prix — ont imaginé de s’unir sur la base solide que la pensée trouve désormais, une fois qu’elles sont résolues, à la place des anciennes contradictions, qui ne fournissaient à de spécieuses controverses qu’un terrain friable et mouvant.

Nous avons dit une base, non une plate-forme. Pour chaque sujet, il se dégagera un ensemble de données qui serviront d’assises à une certaine communauté de vue et d’action. Nous ne parlons pas davantage de groupement. Des groupements, il en existe déjà, qui se sont donné des statuts, tracé des programmes, assigné des buts ; les foyers individualistes d’études sociales adoptant les fondements que nous venons d’esquisser ne sauraient entrer en conflit avec eux, ni en les imitant pour les concurrencer ni en prenant d’aucune façon le contre-pied de ce qu’ils font avec un air de leur donner des leçons ; en revanche, ils devront être prêts à toute collaboration, à toute entraide, à tout concours, même sur des secteurs très partiels pour des objectifs très limités, sans que leur intégrité propre en souffre, sans qu’en soit compromis le fond même de leurs principes et de leur personnalité.

En de tels milieux, en un tel mouvement, pourront être confrontées sans vain verbalisme toutes les théories, toutes les manières de voir et de juger. Les militants qui en seront les promoteurs devront toutefois, à notre avis, accorder beaucoup plus de confiance aux conclusions scientifiques, même si elles semblent jeter bas quelques-unes de leurs idées toutes faites, qu’aux dissertations philosophiques les plus savantes, même si elles corroborent brillamment leur propre logique et leurs plus chères convictions.

Il faudra qu’ils excluent de leurs débats cette animosité provocante qui passe parfois pour de la chaleur parce qu’elle échauffe en effet les réunions, mais qui, finalement, refroidit en réalité les rapports entre les camarades et les agglutine en petits noyaux séparés incapables de rien entreprendre d’important.

Naturellement, de tels milieux, un tel mouvement, feront appel aux jeunes. Car il faut bien en convenir : qu’on soit pour l’anarchisme organisationnel préconisé par Fayolle ou pour l’anarchisme “virus filtrant” défendu par Bontemps, le problème du renouvellement des éléments est identique. Groupés en fédération ou dispersés dans la société comme des missionnaires parmi les infidèles, les anarchistes ou libertaires ne peuvent exercer une influence qu’à partir du moment où, minoritaires inévitablement, ils peuvent malgré tout se compter un certain nombre.

Le recours aux jeunes ne signifie cependant pas le rejet des vieux. Si les jeunes gens sont indispensables à la vie d’un mouvement, fussent-ils tentés d’y bousculer un peu hâtivement des idées anciennes avant qu’elles aient donné toute leur sève, les gens âgés n’y sont pas pour cela inutiles : leur expérience, leur vie militante agitée, la répression qu’ils ont parfois connue, inspirent non seulement un respect bien naturel mais aussi des méditations profitables ; les jeunes ont besoin de connaître leur passé et d’y réfléchir, et ils n’en seront que plus aptes à insuffler une vie nouvelle à un courant de pensée que la jeunesse seule, en dernier ressort, peut sauver.

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La conciliation d’une économie socialiste et d’une éthique individualiste au sein d’un même mouvement synthétique est combattue par les socialistes intégraux qui rejettent tout individualisme et par les individualistes absolus qui repoussent tout socialisme.

C’est donc avec les uns et les autres qu’on est amené à discuter tour à tour.

· Les socialistes intégraux présentent un programme en deux phrases : 1° préparer la révolution ; 2° la faire. La révolution inscrite à l’ordre du jour ayant pour but de supprimer les causes de misère, d’exploitation et d’oppression dont souffre l’homme, il semblerait criminel de s’élever là-contre. Verrons-nous ce programme se réaliser ? Nous l’ignorons. Se réalisera-t-il un jour, selon quel processus et avec quel succès ? Nous n’en savons rien. La réussite tardant, il se crée inévitablement de petites fractions qui préconisent chacune une méthode présumée plus efficace, et qui toutes ont tendance à s’accuser les unes les autres d’être responsables de l’éloignement des objectifs et de la lenteur des progrès. Il est bien inutile de s’aventurer dans des conjectures que nul ne peut vérifier et sur la vraisemblance ou la précarité desquelles l’avenir, de toute façon, nous fixera. Sur la question de savoir s’il y aura un jour une révolution qui résolve la question humaine (sociale et individuelle) en totalité, ce qu’elle fera et comment les choses se présenteront après, il serait absurde de débattre à perte de vue. Nous imiterions ces gens qui, en 1943, se fâchaient tout rouge parce qu’ils étaient en désaccord entre eux quant à déterminer qui gagnerait la guerre, alors qu’il n’était que d’attendre encore quelques mois pour en être informé avec certitude.

Les tentatives d’organisation anarchiste ou libertaire, en vue de cette révolution, selon les méthodes des partis, avec sections, bureaux, congrès, mandats impératifs ou non, votes à la majorité, parlementarisme interne, représentations et délégation, n’a peut-être pas échoué au sens rigoureux du mot, mais n’a pas — c’est le moins qu’on puisse dire — apporté de résultats exaltants. Une entreprise d’imprégnation anarchiste ou libertaire à partir d’un mouvement fluide, inorganisé, individualiste d’inspiration, n’expose donc à aucun risque la cause qu’elle partage avec le mouvement organisé, en courant des chances que celui-ci a dédaignées ; en outre, elle se dérobera plus sûrement aux investissements noyauteurs. Notre avis est bien que le socialisme libertaire n’a pas dit son dernier mot. Si le capitalisme libéral, qui évolue actuellement vers des formes socialisantes adoptées par la technocratie comme un cadre adéquat à ses vues, continue dans cette direction, et si la socialisation y fait des progrès sans que la liberté soit davantage sacrifiée, ne sera-ce pas une étape qui rapprochera du socialisme libertaire ? Et si, d’autre part, le socialisme autoritaire marxiste, qui, dans les pays qu’il domine, évolue présentement vers une libéralisation lente mais significative, accentue ce phénomène, où cela le conduira-t-il, sinon à un embryon de socialisme libertaire? Il est à remarquer que, pour survivre, le capitalisme a été contraint de faire au socialisme de larges emprunts, et que le marxisme, pour surmonter ses crises, a été obligé de desserrer la rigueur de son régime en redonnant au peuple une part des libertés individuelles qu’il lui avait confisquées. Même si un régime socialiste libertaire ne doit jamais voir le jour intégralement, on peut dire que l’organisation humaine fonctionne d’autant mieux qu’elle en assimile et expérimente davantage les principes, et chaque fois qu’un progrès est accompli — bien-être amélioré, liberté accrue ou recouvrée — il nous en rapproche d’autant. Finalement, les améliorations proviennent toujours de l’adoption de solutions libertaires, même quand la conjoncture fait que ce sont des méthodes autoritaires qui les imposent. Mais il faut bien reconnaître qu’elles découlent souvent de l’emploi de procédés de masse, dont il serait vain de nier l’efficacité, et par conséquent la valeur. Il faut également admettre que de certains progrès nous sommes redevables surtout à certains savants, dont les idéologues ne furent que les “mouches du coche”.

· Les individualistes absolus prétendent parfois qu’ils vivent en état permanent de guerre avec la société et ne concluent avec elle que des armistices précaires et des trêves révocables ; nous en avons entendu certains affirmer que l’individu avait tous les droits sans avoir aucun devoir. Cette position, dénuée de réalisme, ne peut être que théorique ; dans la pratique, elle est inapplicable. La plupart de ceux qui argumentent ainsi vivent, en fait, comme les autres hommes ; or, ils ne peuvent à la fois se croire tout permis et juger qu’ils ne sont redevables de rien à personne. Vivre sur un pied de guerre continuel, dans une perpétuelle méfiance, est contraire au besoin qu’éprouve chacun de nous d’aimer quelquefois son prochain dans une sorte d’effusion cosmique désintéressée ; et s’exposer à être dupe de ce sentiment participe à un goût du risque auquel il est parfois bon de s’abandonner. Autre chose : l’ascension du genre humain, parti du dénuement le plus extrême, a été telle que nous ne possédons et ne savons à peu près rien que nous ne le tenions d’autrui (autrui mort ou autrui vivant). C’était l’avis d’Elisée Reclus exprimant sa reconnaissance à l’humanité de l’avoir fait ce qu’il était, et disant sa fierté de pouvoir, par un travail probe et utile, lui restituer un peu de ce qu’il avait acquis et appris d’elle. En outre, il est impossible de s’imaginer un seul instant qu’un droit puisse n’engager à aucune contrepartie. Si je veux jouir du droit de m’éclairer à l’électricité, j’ai le devoir d’ouvrir ma porte à l’employé qui vient relever mon compteur, si catégorique que soit l’inviolabilité légale de mon domicile. Dans un monde où tout est relatif, il ne faut pas s’enfermer dans des doctrines absolues, fussent-elles individualistes.

Il n’empêche que la tendance à s’individualiser existe chez beaucoup d’êtres humains, qui sont sociables mais non grégaires. Le socialisme totalitaire — commettant une erreur analogue à celle que commettent les individualistes intégraux, quoique diamétralement opposée — a prétendu socialiser à cent pour cent et s’est efforcé de dissoudre l’individu dans la société. Faute funeste ! Les marxistes en sont revenus. Ils ont dû, dans les pays qu’ils gouvernent, laisser l’indépendance à certains petits métiers, consentir la propriété privée (limitée) à qui veut faire du jardinage ou se bâtir une maisonnette, rétablir le lopin individuel des paysans — dont ils ont constaté (avec une stupeur qui en dit long sur leur aveuglement dogmatique et leur ignorance en matière de psychologie) qu’il donnait un taux de rendement très supérieur à celui des normes communautaires pourtant fallacieusement gonflées par les complaisantes statistiques d’Etat. L’assouplissement de la collectivisation, en la faisant rentrer dans le cadre relatif qui convient à toutes les choses humaines, est parvenu à en corriger les abus, à en pallier les excès, et plusieurs fois ce sont les réussites des entreprises individuelles ou familiales pragmatiquement tolérées qui ont sauvé — ô paradoxe ! — l’économie communiste ; toutes les démocraties dites populaires, et jusqu’à la Russie et la Chine, ont vu se produire ce fait qui n’est étrange que pour les fanatiques crétinisés par une doctrine.

Cela dit, ayant montré que l’individualisme intégral est une fausse voie, et que le socialisme totalitaire — qui en est une également — s’est heurté et n’a pas fini de se heurter au fait individuel, nous devons proclamer que l’un des rôles des anarchistes ou libertaires consiste évidemment à soutenir la revendication de l’homme seul et du groupe affinitaire qui entendent à leurs risques et périls entrer en concurrence avec la collectivité. Celle-ci n’a pas le droit de les écraser ; elle n’a que celui de les utiliser, à charge pour eux d’être utiles. Mais eux n’ont pas non plus le droit d’émettre la prétention exorbitante de tout lui demander sans rien lui rendre.

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L’enseignement individualiste demeurera à la base de l’éthique anarchiste ou libertaire. Les libertaires ou anarchistes affirmeront toujours, sous tous les régimes, que plus les choses lui sont économiquement soumises, plus l’homme doit être politiquement libre. Et ils ne cesseront de le répéter — les faits parlent pour eux quand leurs bouches sont forcées de se taire — à tous ceux qui ne veulent soumettre les choses que pour asservir l’homme, ce matériau que les despotes gaspillent sans compter afin de plier l’histoire à leur volonté, à leurs doctrines ou à leurs ambitions.

Contre le capitalisme libéral, l’action de masse a obtenu des résultats remarquables.

Mais, contre les dictatures étouffantes, seuls des individus ou de faibles groupes étroitement unis ont pu agir efficacement. Il est des époques sombres où l’action généralisée, organisée est impossible, où l’homme seul a seul sa chance. L’enseignement individualiste est d’un prix inestimable dans ces moments-là. Il n’est pas de moindre valeur quand il s’agit de s’abstraire des mouvements de foule inconsidérés, des grands fourvoiements populaires ; il est notoire, par exemple, qu’aux heures où la guerre s’abat sur un pays tout ce qui est organisé trahit la paix, syndicats et partis en tête ; seuls des individus sauvent l’honneur, soit par une opposition éclatante quoique vaine, soit en rentrant dans l’ombre de la clandestinité, de l’attentisme ou d’une muette opposition. Sauver l’honneur, c’est quelquefois sauver sa peau. Il y a des minutes dans l’histoire où il ne reste que l’individu (2).

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Voilà donc, de nouveau, quelques réflexions d’où il ressort, nous semble-t-il, qu’un anarchiste authentique, un libertaire complet, est socialiste et individualiste à la fois ; la contradiction apparente qui subsiste dans les mots est absente de l’action et extérieure à lui-même.

Puisque des camarades de la revue Noir et Rouge (3) ont eu la pensée de s’y référer, nous rappellerons simplement ici quelques passages de la conférence prononcée sur ce sujet par l’auteur de ces lignes à la salle des Sociétés savantes, à Paris, le 10 décembre 1952, et publiée ensuite par Contre-courant sous le titre “Communisme libertaire et Individualisme anarchiste” :

L’antinomie entre les deux doctrines va très loin. (...) Lorsqu’ils s’affrontent, le communiste libertaire accuse l’individualisme anarchiste d’être une philosophie petite-bourgeoise, et l’individualiste anarchiste refuse de voir dans le communisme libertaire autre chose que l’aile gauche du marxisme révolutionnaire. (...) Il n’est pas aisé de faire la synthèse de deux doctrines qui comportent de telles dissemblances.” Pourtant, “le communiste libertaire (...) rejoint en fait l’individualiste, et l’individualisme est son unique position de repli lorsqu’il se trouve rejeté dans l’isolement par l’incompréhension des masses dont il recherche le salut, ou condamné à la clandestinité par la terreur d’une dictature ou la répression du pouvoir ; il est appelé à recourir à la stratégie individualiste à tout instant et serait donc un ingrat s’il considérait l’individualiste comme un saboteur par avance de sa révolution” ; d’autre part, “les individualistes qui ne se soucient pas du tout du social sont aussi rares que les anarchistes sociaux qu’on ne prend jamais en flagrant délit d’individualisme, et cela est parfaitement compréhensible : on est social dans la mesure où l’on est capable de se solidariser, on est individualiste dans la mesure où l’on est capable de se désolidariser. Or, l’opportunité, comme le devoir, comme l’héroïsme, c’est tantôt d’être solidaire, tantôt de ne l’être pas. (...) Il n’y a ici aucune antinomie entre le sens social de l’homme qui invite ses égaux à se libérer et son sens individualiste qui l’incline à se séparer d’eux en les voyant se choisir des chaînes”.

Nous n’avons pas grand-chose à changer à ces lignes. Nous ajouterons toutefois ceci : certes, nous pensons bien qu’en général “on ne se sauve pas seul”, vérité léniniste, peu originale d’ailleurs ; et s’il arrive que l’homme seul soit l’homme fort, vérité ibsénienne beaucoup plus paradoxale, nous ne pensons pas qu’on en puisse faire un axiome universel applicable en toutes circonstances. Mais nous n’avons jamais cru que le devoir du prolétaire soit de “mourir avec sa classe” quelle que soit l’occurrence, uniformément, n’en déplaise à certains va-t-en-guerre socialistes qui ont d’ailleurs noirci plus de pages que tiré de coups de feu ; notre avis est que le prolétaire, quand on embrigade le peuple pour le casse-pipe, a bien d’autres devoirs et bien d’autres droits que ceux d’aller se faire hacher par la mitraille.

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Un dernier mot pour cette fois. L’histoire, on le sait, ne revient pas en arrière, Les musulmans intégristes qui, à Alger, au Caire, à Djakarta, proclament que, du moment qu’on a abattu le colonialisme, il faut ressusciter le temps qui le précéda sont battus d’avance, et ni Ben Bella, ni Nasser, ni Soekarno, ne sont disposés à se laisser gagner par cette nostalgie coranique. Après de Gaulle, on ne reviendra pas à avant de Gaulle. De même, la chute de Franco ne fera pas resurgir 1936, pas plus qu’un effondrement éventuel, fort problématique, du bolchevisme en Russie ne ferait revenir ce pays à l’époque des tsars. Voilà pourquoi le mouvement anarchiste ou libertaire, s’il entend survivre, doit non pas se créneler sur le fantôme des positions qu’il a perdues, mais prendre pour point de départ — direction : l’avenir — le terrain d’envol de l’esprit contemporain. C’est cela que l’humanisme nouveau, c’est-à-dire l’humanisme éternel, à la fois individualiste et social, doit étudier sans préjugés vieillots et sans illusions enfantines.

— DÉFENSE DE L’HOMME — n° 187 — Mai 1964 —

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(1) Voir Défense de l’homme, n° 185 (mars 1964).

(2) “Rien n’est vraiment tombé tant qu’un homme est debout” (V. Hugo, Les Châtiments.)

(3) N° 26, février 1964.


Réformes et révisions


Ce serait certes une chose merveilleuse si, à l’occasion de troubles sociaux comme il s’en produira toujours par l’effet des déséquilibres inévitables et des contradictions renaissantes, un nombre influent d’hommes capables étaient suffisamment animés de raison et d’esprit de concorde pour instaurer un régime analogue à celui dont les théoriciens du socialisme libertaire ont ébauché les linéaments, et dont le Monde nouveau de Pierre Besnard fournit un schéma excellent.

Trois occasions se sont offertes en soixante-dix ans. D’abord en 1871, à la Commune de Paris ; la réaction politique et militaire a noyé tous ses espoirs dans le sang. Ensuite en 1917, en Russie ; un parti qui avait du socialisme une conception étatique et dictatoriale s’est assuré une hégémonie sans conteste en supprimant toute opposition et même toute discussion. Enfin en 1936, en Espagne ; tandis qu’une sédition militaire s’emparait de la moitié du pays, des tentatives d’instauration du socialisme libertaire voyaient le jour en certains points du territoire soustrait à la rébellion de l’armée ; mais bientôt les mêmes socialistes totalitaires qui avaient triomphé en Russie décrétèrent la terreur contre les libertaires, leur ravirent l’impulsion directrice de la révolution, puis tout s’écroula dans la défaite, les uns comme les autres étant jetés à l’exil où ils se débattent encore à l’heure où ces lignes sont écrites.

Nous voilà loin des illusions et des rêves.

Sans sombrer dans un pessimisme absolu, il est donc permis de prévoir qu’en cas de troubles sociaux il ne se produirait pas, chez les hommes capables, une adhésion majoritaire aux thèses du socialisme libertaire. De telles crises sont propices aux solutions de violence et d’autorité, dont la tentation reste si vive parmi nos contemporains. Nous avons en outre appris comment les communistes marxistes s’y prenaient pour dominer. En 1936, nous vîmes des anarchistes déclencher une grève sur le tas contre l’avis des syndicats locaux entièrement bolchevisés, et d’ailleurs exsangues ; trois jours après, les communistes s’étaient hissés à la tête du mouvement, dont ils s’attribuaient l’initiative ; un mois plus tard ils faisaient mettre à l’index les anarchistes qui avaient été les promoteurs de la grève, en les accusant de s’être opposés à son déclenchement ! Et les ouvriers avalaient cela comme du bon pain ! Les communistes, pour s’emparer ainsi des syndicats et des coopératives fondés par les socialistes libertaires ou libéraux, ont employé des moyens que par principe la plupart de leurs adversaires — sauf les gens de droite — se refusent à utiliser. Sous leur coupe syndicats et coopératives devenaient ce qu’ils avaient décidé d’en faire, tantôt les coulant purement et simplement, tantôt les annexant comme succursales de leur parti. Encore n’est-ce là que la tactique usitée en temps de paix ; en période de troubles, ils procèdent comme en Ukraine Trotsky avec Makhno, ou comme à Barcelone le Guépéou contre Berneri.

On s’éloigne donc de plus en plus des rêves et des illusions.

Il faut avoir vu manœuvrer les marxistes autoritaires pour savoir que leurs adversaires de bonne foi ne sont pas de taille pour les contrer dans ces jeux. Nous les avons vus dans les journaux régionaux (de gauche) d’après la Libération ; ils en noyautèrent et investirent l’administration jusqu’à être les seuls sur ces navires en détresse, qui finirent par faire eau de toutes parts. Nous les avons vus récemment, dans un syndicat parisien, tenter d’organiser un “coup de Prague” contre le comité élu, se démener au sein d’un groupe parallèle où ils faisaient le “filibuster” à la mode du Sénat américain, tous leurs orateurs se relayant en un débat sans fin, et n’être battus que de justesse en assemblée générale. Leur vertu, c’est qu’ils ne se lassent pas plus que les jésuites ne se découragent : le jésuite chassé sait qu’il reviendra. Les marxistes autoritaires de 1964 ne sont pas les mêmes que ceux de 1936 : une génération les sépare ; mais ils sont absolument identiques, et leurs méthodes n’ont pas varié d’un iota. Or ni en parlementarisme syndical ni en machiavélisme politique ils n’ont — sauf à droite — d’égaux.

Tout cela fait que nous avons peu d’illusions, et que si nous rêvons (il le faut : le rêve, souvent, préfigure la vie et l’avenir, et nous respectons les grands poètes visionnaires) nous nous gardons bien de nous fier à nos rêves et de nous reposer sur eux.

S’il survenait un changement brusque et révolutionnaire, il serait obligatoirement assorti de violence et d’autorité. Il instaurerait peut-être, de force, un régime socialiste, mais celui-ci aurait besoin d’échapper ensuite à son origine et de se libéraliser. Le lent travail de libéralisation est amorcé en Russie et dans les autres pays européens de socialisme étatique ; il commencera en Chine le jour où un certain progrès économique aura délivré cette immense nation du paupérisme qui accable sa trop nombreuse et trop prolifique population. Au lendemain de la révolution socialiste, la révolution libertaire reste à faire. Elle ne peut résulter que du socialisme lui-même — et de l’humanisme que la révolution n’aura pas tué. Car dans les épreuves révolutionnaires, comme dans celles de la guerre, il est le plus menacé. Cet humanisme, esprit des civilisations, n’est qu’une flamme vacillante que les vents noirs assaillent, sur laquelle ils s’acharnent, et il appartient à ses humbles vestales de la préserver.

Il ne s’agit plus ici de rêver ni de s’illusionner.

Deux mots sont très décriés chez les révolutionnaires : le mot réformisme et le mot révisionnisme. Pourquoi ? En ce qui concerne le premier, les raisons ne manquent pas. Les réformes ont été longtemps des pièges à gogos. Les capitalistes, les patrons, la droite réactionnaire et le socialisme “honnête gérant du régime” (que les communistes appelaient alors, par pure calomnie, “social-fasciste”) ont leurré le peuple avec des réformes. Sébastien Faure pouvait écrire avec raison : “Les réformes ne réforment rien.” On raillait les “réformettes”, et le réformisme était le révolutionnarisme des jaunes et des renégats comme l’antisémitisme était “le socialisme des imbéciles” (Jaurès dixit). Mais ce qui était vrai sous la bourgeoisie le fut moins sous les technocrates. Des réformes qui n’avaient rien réformé sur le moment se mirent à réformer quelque chose. Là-dessus vint la production en série, la production de masse ; l’abondance s’installa, gagnant de secteur en secteur, de classe en classe, de pays en pays. Nous en sommes là. Et, bien que la droite conservatrice tienne encore la majeure partie de l’Europe, il se trouve que, grâce aux ingénieurs plus qu’aux politiciens (car si les ignorants sont les bienvenus pour œuvrer à l’émancipation du genre humain, la révolution n’en a pas moins le plus grand “besoin de savants”), la timide et peut-être impure semence jetée autrefois par les réformistes socialistes a germé et porte maintenant ses fruits. La société évolue, et les réformes sont les étapes de son évolution. Quant au révisionnisme, les dogmatistes secs, les messianistes attardés — ceux qui croient que les océans sociaux ont trouvé en Marx un Neptune qui en calmera pour toujours les tempêtes, — ceux-là devraient être les seuls à le répudier. Comment peut-on n’être pas révisionniste ? Le révisionnisme est le vrai moteur de l’histoire, le turbo-propulseur de la pensée. Le capitalisme se révise sans arrêt, et les marxistes font tous tellement du révisionnisme sans le savoir ou sans l’avouer qu’ils passent leur temps — Khrouchtchev, Tito, Mao Tse-toung — à s’en accuser mutuellement !

Nous sommes à l’ère des révisions, que d’aucuns qualifient de “déchirantes”, et qui déchirent surtout les vieux préceptes vermoulus !

A une époque où les sciences et les techniques se renouvellent si vite que les ingénieurs et les savants doivent “recycler” leurs connaissances comme sont recyclés les fluides de leurs systèmes d’épuration ; où les philosophies se décomposent comme des combinaisons instables ; où des religions figées depuis des siècles, qui jugeaient l’humanité du haut d’un trône divin, en sont au stade de l’autocritique et où ce seraient presque les pontifes qui se confesseraient aux pécheurs, à une époque où tout est remis en question, il faut une présomption infinie pour se créneler sur des positions idéologiques en proclamant qu’elles ne sauraient être révisées. En fait, tout doit être révisé, revu, repensé. Non qu’il n’y ait aussi, de la part de certains, de la présomption à vouloir commencer par la fin, c’est-à-dire à réviser les doctrines avant de les avoir étudiées au préalable : avant de repenser le marxisme ou l’anarchisme, il est essentiel de les penser d’abord une bonne fois, et il n’est pas question de jouer les iconoclastes et les barbares. Mais entre le vandale qui jette à bas la colonne et le stylite qui s’y perche pour s’y contempler le nombril, il y a un monde. En tout cas, l’évolution même des choses, des événements, des sociétés, amène une modification continue des perspectives, et chaque génération est appelée à réviser ce que la précédente a fait. Il reste sans doute chaque fois un acquis indestructible, héréditairement permanent. Mais le révisionnisme, c’est la vie même ; c’est le mouvement opposé à la stagnation, et qui se prouve en marchant. Si l’excès même de la violence, dont la technique accroît les possibilités hors de toute mesure, oblige ou incline les hommes à y renoncer dans les rapports entre classes, entre nations, entre collectivités, alors les sociétés, qui ne sauraient demeurer inusables, seront contraintes d’évoluer pacifiquement, c’est-à-dire par voie de révision dans leurs principes et à coups de réformes dans leurs institutions. Mais lorsque des changements sont accomplis par la violence, ils s’accompagnent généralement d’erreurs (voir l’exemple chinois, l’exemple algérien) qui appellent une révision permanente et des réformes ininterrompues !

Nous pensons que les anarchistes ou libertaires — René Forain propose entre les deux termes une distinction qui, dans les discussions limitées, peut être utilement acceptée (1) — ont toujours des réformes et des révisions à suggérer, à défaut du “chambardement” dont ils ont été les apôtres et dont la notion autrefois optimiste les laisse de nos jours sceptiques. Pourquoi sceptiques ? Ce n’est pas qu’un tel renversement ne leur semble plus désirable : il l’est. Mais ils ont pris conscience de deux faits qui sont que, premièrement, leurs forces ne leur permettent pas de l’effectuer, et que, deuxièmement, s’il se produit, avec ou sans leur participation, l’état de choses nouveau qui en sortira prendra une telle direction et un tel caractère que leur rôle ne sera pas plus achevé que leur idéal ne sera atteint.

Leur rôle consiste principalement, au sein du monde capitaliste, à seconder (heureux encore s’ils ne venaient qu’en second !) toutes les forces qui peuvent hâter la fin de l’exploitation de l’homme par l’argent et ses détenteurs, et à influencer, dans la mesure — trop faible, hélas ! — où ils le peuvent, ces forces mêmes pour qu’elles ne deviennent pas les bénéficiaires tyranniques d’un régime qui, peu à peu, grâce à tant d’efforts conjugués, ceux de la science libératrice et ceux du prolétariat revendicateur, avait perdu son absolutisme. Le rôle réformateur et révisionniste des anarchistes, ou libertaires, est capable d’ailleurs de s’exercer sur leurs propres doctrines, que ne protège aucun tabou.

Réformer le régime du profit et le combattre, en notant les phénomènes de socialisation qui se produisent en son sein, afin de vérifier s’ils sont des signes d’adaptation ou de déclin ; être des éléments de révisionnisme au sein du socialisme vainqueur, ou naissant, ou embryonnaire, afin qu’il s’oriente vers une libération résolue, conforme à l’humanisme civilisateur et réclamée par l’esprit de l’individu comme par la dignité du citoyen ; voilà le rôle des anarchistes, ou libertaires, qui ont, à une certaine époque, conduit l’assaut contre la société bourgeoise, mais qui ne sont plus aujourd’hui que les survivants d’une défaite, la défaite que leur a infligée le socialisme autoritaire et étatique, c’est-à-dire le communisme tel que l’ont pratiqué les continuateurs de la révolution russe.

Il ne faut pas avoir peur de dire que les bolchevistes, en s’emparant des positions principales du mouvement ouvrier international, ont relégué le socialisme libertaire au rang, nous le répétons, d’une survivance, qu’ils écrasent dès qu’ils le peuvent : 1° parce qu’ils ne souffrent pas de coexistence idéologique (ainsi que le répétait le 2 juin 1964 à Moscou M. Afanasenko, ministre de l’éducation nationale de la république soviétique de Russie, à M. Wilson, chef du parti travailliste britannique, qui demandait la libre entrée des journaux anglais en U.R.S.S.) ; 2° parce que, s’ils ménagent par opportunisme électoral et tactique certaines tendances, comme celle du socialisme S.F.I.O., ils pensent n’avoir aucune raison d’adopter la même attitude de circonstance à l’égard des anarchistes, qui savent — chat échaudé craint l’eau froide — que dans les alliances historiques entre les Makhno et les Trotsky ceux-ci auraient toujours l’arrière-pensée de “faire la peau” à ceux-là. L’expérience prouve, comme le rappellent les Cahiers de l’humanisme libertaire (n° 100-101), qu’un des moyens favoris des marxistes pour se débarrasser de leurs alliés — après usage — fut de les faire ou de les laisser massacrer par l’ennemi commun : un épisode sanglant de la bataille de Varsovie en demeure une illustration.

Les communistes issus de l’avatar bolcheviste doivent être vus sans œillères, sans prévention ni complaisance. Ils sont parvenus à être l’élément le plus nombreux et le plus dur de la lutte anticapitaliste ; le nier serait injuste et irréaliste. Ils ont contre le monde bourgeois les qualités, ou si l’on préfère les caractères, qui ont permis aux chrétiens primitifs de détruire le monde païen, tolérant et facile, esclavagiste et lyrique, puissant et pourri. Ils meurent avec héroïsme pour la liberté, mais ils ne savent pas ce que c’est, et ils la refusent aux peuples qu’ils croient avoir assez libérés en prenant le pouvoir et en nationalisant les biens. L’esprit de parti les possède à ce point que tel d’entre eux qui, dans l’intimité, sera individuellement votre ami, avec tout ce que cela comporte d’exigence de loyauté, pourrait vous taxer demain des pires infamies s’il pensait que ce fût de son devoir envers son parti de le faire. C’est là un esprit clérical, fort répandu autrefois dans l’Eglise, et qui a émigré du côté des jacobins. Ils sont ainsi, pour le parti et le marxisme-léninisme, capables du bien comme du mal, indifféremment, le critère du bien étant pour eux, en toute candeur, l’intérêt du parti, identifié au salut de la classe ouvrière, et par conséquent à celui de l’humanité. Tout messianisme conduisant à l’inquisition, cela explique les procès de Moscou, de Prague, de Sofia et d’ailleurs. L’esprit de parti aboutit à ceci chez eux que, prêts à mourir pour la cause que ce parti incarne, ils le sont aussi à tuer, et naturellement — qui peut le plus peut le moins — à mentir, à tricher, à s’allier pour trahir, à se faire les champions d’une libération afin d’asseoir un despotisme. Ils falsifient l’histoire avec une sorte de naïveté afin qu’elle corrobore leurs thèses, accable leurs ennemis, et même, le jour venu, réhabilite leurs victimes ! Ce sont, dira-t-on, des méthodes qui paient, des trucs qui réussissent. Nous n’avons jamais dit le contraire. L’histoire (il n’est pas nécessaire de la falsifier pour cela) est remplie de succès dus à des félonies, à des feintes, à des atrocités, et d’hommes ou de collectivités qui ont jugé leur cause assez excellente pour mériter le sacrifice de toute droiture et de toute humanité.

Ainsi faut-il voir les choses, dégagées de rêves et d’illusions.

On n’écrira pas — ce serait enfantin — que les anarchistes, les libertaires, valent mieux que les marxistes-léninistes, qu’ils les surpassent en probité et autres vertus, qu’ils évitent mieux qu’eux les erreurs ou dominent mieux leurs passions. Disons qu’ils sont différents d’eux, qu’ils ont une autre vocation et manquent, en tout cas, du talent qui leur serait indispensable pour réussir par les mêmes moyens.

Si les communistes autoritaires refusent à tout prix la coexistence idéologique, les anarchistes, ou libertaires, l’admettent, eux, libre et entière, sans réserve ni limitation, et non seulement la coexistence, mais une pluralité, une concurrence, une compétition, qui ne connaissent aucune censure, aucune entrave. Le mot “libertaire” serait dénué de sens s’il n’en allait pas ainsi. Cependant, il est de règle, nous le confessons volontiers, que deux ou plusieurs solutions idéologiques ne puissent pas prévaloir à la fois, dans le même temps, pour le même sujet : on ne saurait trancher un problème de plusieurs façons différentes afin de contenter tout le monde, pas davantage qu’on ne saurait avoir deux codes de la route, l’un pour ceux qui veulent rouler à droite, l’autre pour ceux qui veulent rouler à gauche, un choix — à la majorité, sorte de loterie qui n’est pas fatalement juste — est parfois nécessaire ; de plus en plus, d’ailleurs, et nous y consentons, les questions sociales pourront trouver des solutions scientifiques que des minorités (d’avant-garde ou d’arrière-garde : les deux existent) contesteront de moins en moins. Cela ne signifie pas qu’une seule idéologie doive régner et posséder le droit d’initiative et d’expression. Nous sommes en désaccord avec tout ce qui tend à brimer la liberté idéologique, à imposer un conformisme de la pensée politique calqué sur l’ancien conformisme du credo religieux.

Puisque la disproportion des forces, jouant en notre défaveur, ne nous laisse que peu d’espoir d’instaurer par nous-mêmes un socialisme doté de ces caractères d’éclectisme et de tolérance, il est logique de compter sur un sain révisionnisme pour que le marxisme évolue jusqu’à se transformer en ce socialisme-là. “Rêve ! illusion !”, nous rétorquera-t-on peut-être. On peut le dire, certes ; on peut tout dire. Pourtant, il est bien connu que les tyrannies et les sectarismes, s’ils peuvent braver et enchaîner la raison et la liberté pendant un certain temps (qui diminue avec l’accélération de l’histoire), en arrivent à s’user eux-mêmes à ce jeu. Ceux qui, incapables de les renverser, les minent et les grignotent tiennent le bon bout. “Mon expérience, écrivait Gandhi — que cite André Chalard en épigraphe d’un article récent (2) —, m’a appris qu’une loi de progression s’applique à toute lutte juste. Il y a croissance constante dans les résultats auxquels elle conduit.” Même si l’on n’est pas d’accord avec l’essence spiritualiste d’une telle déclaration ni avec le déterminisme contenu dans les phrases qui l’énoncent, on peut reconnaître qu’elle correspond parfois aux faits. Chaque fois qu’une génération croit avoir installé quelque chose de définitif, l’esprit libertaire est déjà avec celle qui suit, et qui va tout modifier.

Dans le monde actuel, disait le 2 décembre 1963 à Berlin-Est le professeur Robert Havemann (révoqué de son poste et exclu du parti socialiste unifié d’Allemagne orientale en mars 1964 pour ces mêmes paroles), on assiste au démantèlement par les jeunes des anciennes bases de la morale. (...) Les doutes profonds concernant la véracité des dires des anciens se répandent dans la jeunesse et trouvent un aliment partout, jusque dans la vie politique où la génération âgée de notre temps a si lamentablement échoué.” Et le professeur Havemann de déclarer qu’à son avis “le seul moyen de rendre au socialisme sa force d’attraction est d’accorder en République démocratique allemande plus de liberté qu’il n’y en a en République fédérale”. Ceux qui ont commenté la révocation de cet universitaire n’en concluent pas que ses conseils de libéralisation ont été inutiles ; ils ne rejettent pas la possibilité que les politiciens qui le destituèrent reprennent à leur compte — sous la pression des événements et de la jeunesse intellectuelle et ouvrière — les suggestions de leur victime afin de s’en attribuer le mérite. On n’en est pas là, toutefois : lors des “fêtes” du 1er mai 1964 à Berlin-Est, on a vu une armée allemande défiler au pas de l’oie comme aux plus beaux jours du national-socialisme.

Les anarchistes — dont toute la presse a été supprimée et les meilleurs militants tués par les communistes dans les pays où ceux-ci ont pris le pouvoir — n’ont jamais, dans les pays de capitalisme libéral, demandé l’interdiction du parti communiste ni celle de ses journaux. Ils sont contre une telle prohibition, qui est un fait accompli en Allemagne fédérale, et aussi dans certains pays très liés à la Russie, tels que l’Algérie, l’Irak et l’Egypte. Certains disent : “En permettant au communisme dictatorial de faire sa propagande au grand jour, on lui facilite la tâche et l’on s’expose à le voir s’imposer.” C’est vrai. Mais le contraire aussi est vrai : les dictatures de droite qui anéantissent l’opposition marxiste font courir aux pays qu’elles dominent le risque très réel de sombrer dans une dictature dite de gauche le jour — inévitable — où elles s’effondreront. Une dictature en prépare aisément une autre, et la liberté en est le seul antidote connu. Entre les risques de l’oppression et ceux de la liberté, dans ce cas comme dans n’importe quel autre, les anarchistes optent pour que l’on s’expose à ceux-ci plutôt qu’à ceux-là ; ils misent sur la liberté plutôt que de parier pour la contrainte ; sinon, encore une fois, pourquoi cette épithète de libertaires à laquelle ils tiennent tant ? Cela contrairement aux communistes tels que le bolchevisme les a fabriqués, qui écrasent les pays qu’ils gouvernent sous l’inexorable hégémonie du parti.

Autre caractère des anarchistes ; ils ne sont pas du tout partisans de la peine de mort, et surtout pas en matière politique. Aucune opinion politique n’est criminelle à leurs yeux, en tout cas pas assez pour que des hommes en fassent mourir d’autres sous prétexte qu’ils n’ont pas les mêmes idées qu’eux. On a fusillé au Kazakhstan, en mai dernier, quatre hommes qui avaient commis des délits économiques au regard de la loi soviétique ; ils avaient détourné des marchandises et accumulé des fortunes en les écoulant au marché noir. Sans doute étaient-ce des margoulins. Mais n’a-t-on pas toujours soutenu que le crime de tout individu était un peu celui de la société où il vit ? Un régime économico-politique capable de donner naissance à de tels délits et à de tels délinquants révèle par cela même des vices qui atténuent l’éventuelle culpabilité de ses ressortissants ; il doit punir, soit, mais l’indulgence dont il a besoin lui-même plaide en faveur des circonstances atténuantes pour ceux qu’il doit châtier. En tout cas, nous ne saurions approuver la condamnation à mort des accusés. Il fallait simplement — car c’étaient de gros bonnets — leur faire rendre gorge, confisquer leurs biens et les condamner à la prolétarisation perpétuelle ou à temps, c’est-à-dire les rétrograder pour leur vie entière ou pour une durée déterminée dans l’emploi le plus subalterne qui existe en Russie. La condition prolétarienne est injuste pour un peuple, et le socialisme se donne pour but de l’abolir, mais elle peut être pour un individu déchu une chance d’amendement et de réhabilitation.

Si cruels que la répression et l’autoritarisme du marxisme oriental se soient affirmés contre l’idéologie, la presse, les œuvres libertaires, et contre les libertaires eux-mêmes ; si réels et si fondés que soient la méfiance et l’éloignement que ces agissements inflexibles ont inspirés aux libertaires à son endroit, ceux-ci ne cultivent pas l’exécration phobique des communistes et ne cherchent à animer aucun ressentiment contre eux, parce que, de même qu’entre l’autorité et la liberté ils ont choisi la liberté, de même entre la fraternité et la haine ils pensent que la première doit l’emporter et qu’attiser la seconde est finalement faire œuvre rétrograde et contre-révolutionnaire. Non qu’ils soient dupes des sirupeux cantiques d’amour que certains aimeraient entendre chanter par les opprimés et les spoliés afin de rassurer les exploiteurs. Mais, en dernière analyse, toute violence est une faiblesse et toute haine un recul. La lutte de classes elle-même se livre de moins en moins dans des tranchées ou sur des barricades ; elle a atteint le stade majeur des “tables rondes” et des “tapis verts”, ce qui ne signifie pas un désarmement général, loin de là, ni même un béat baiser Lamourette !

Sans doute la suprématie acquise par les marxistes-léninistes l’a-t-elle été au prix de violences et de perfidies qui ont coûté aussi cher au socialisme — persécuté en la personne des libertaires — qu’au capitalisme et au vieil ordre bourgeois. Certains, de leur vie, ne l’oublieront. Mais les générations passent ; elles laissent s’effacer les cicatrices des blessures dont elles n’ont pas elles-mêmes souffert. Le rôle des libertaires est, en fin de compte, la réconciliation humaine. Sur le plan de l’histoire, à l’échelle des peuples, ne voit-on pas la concorde régner entre Allemands et Français, après un siècle de guerres, de haines savamment entretenues, d’insultes rageusement échangées ? La coopération ne s’instaure-t-elle pas comme si de rien n’était entre les anciens colonisés — Algériens, Malgaches, etc. — et ceux dont les dirigeants mirent si longtemps leurs pays en coupe réglée ? Sur le plan politique intérieur les libertaires n’ont-ils pas été les hommes de toutes les amnisties? Estimant que les pires horreurs accomplies par les hommes ne sauraient constituer un obstacle éternel au retour de l’harmonie qui doit régner entre eux, ils connaissent la stérilité des positions vindicatives. Du sang innocent a coulé : il faut, sans l’oublier, et précisément parce qu’on ne l’oublie pas, s’ingénier non à le venger, mais à faire en sorte qu’il n’en coule jamais plus. La nécessité passe par-dessus la justice, bien qu’elle conseille la vigilance.

Tous les jours, dans les pays où le capitalisme libéral tolère les divers socialismes qui militent pour le balayer ou le réformer et rivalisent pour lui succéder, les socialistes libertaires et les communistes marxistes se côtoient. Il leur arrive même de collaborer : ne collaborent-ils pas les uns et les autres avec des chrétiens sur le plan syndical ? Quelles que soient les restrictions que des libertaires feront toujours sur le pacifisme de gens qui approuvent l’armement atomique de l’armée rouge et sur le laïcisme d’un parti qui, s’il répudie la religion, lui substitue, partout où il domine, le dogme déformant d’une philosophie d’Etat, il arrivera aux libertaires d’avoir comme compagnons de route, lors d’actions limitées telles que la lutte pour la paix et pour la laïcité, des marxistes-léninistes. Il ne leur arrivera pas moins souvent de se trouver individuellement d’accord avec un camarade de travail appartenant au parti communiste. C’est dans ces occasions que l’entente par intérêt selon Kropotkine prend sa revanche sur la sélection par force selon Darwin. Ces circonstances, souvent, s’imposent plus qu’elles ne se choisissent. Alors, il faut agir — et veiller.

Dans toutes ces occasions, d’ailleurs, anarchistes, ou libertaires, resteront eux-mêmes, tels que nous avons essayé de les définir, à la fois socialistes et individualistes conformément à la synthèse indispensable et inévitable qui doit concilier en leur esprit les deux formes non antinomiques de la pensée révolutionnaire et du comportement humain. Sans illusions, et jamais esclaves de leurs rêves, ils vont aux solutions scientifiques, les adoptent et leur ajoutent le coefficient humaniste qui seul leur confère une valeur de civilisation. Rester eux-mêmes, pour eux, c’est ne pas se laisser entraîner dans des parades, des défilés, des cortèges plus ou moins panmilitaires. Ils se défient d’être manœuvrés, et contre cela aucun machiavélisme, aucune dialectique, aucune propagande même obsessionnelle ne peut rien. Ils fuient d’instinct tout ce qui ressemble à l’armée, tout ce qui a l’air d’une procession. Ils ne marchent pas au pas de l’oie ni même au pas cadencé. Ils ne veulent ni uniformes, ni médailles, ni drapeaux, et ne sont pas loin de considérer comme des sous-hommes ceux qu’un infantilisme grégaire rend respectueux de ces oripeaux, de ces hochets et de ces haillons. Jamais ils n’instaureront un “ordre de Bakounine” en réplique à l’ordre de Lénine, la Légion d’honneur rouge. Disant avec le poète : “... j’ai le grave tort de n’être pas dévot ; je ne le suis pas même au parti qui prévaut”, ils reconnaissent ce qu’ils doivent aux médecins, aux savants, aux artistes, mais ils n’ont aucun besoin de prêtres, de cultes, de dieux, et, trouvant inutile la religion — car elle ne répond à rien si la science ne répond pas à tout, — ils n’érigent en dogme, en mythe, en absolu, nulle discipline, nulle doctrine, nul produit de l’ingéniosité et de la faillibilité humaines. Ils sont perpétuellement réformistes, et c’est ce qui les met en perpétuel conflit avec le milieu quel qu’il soit.



— DÉFENSE DE L’HOMME — n° 188 — Juin 1964

Note de 1996 : Depuis trente-cinq ans que ces lignes ont été publiées est advenue une raréfaction du travail imputable en grande partie à la gestion cupide et surannée de la société informatique par les technocrates et leur politique de classe, d’où résulte un renouveau de la misère au milieu de la surabondance et de la prévarication. Le bolchevisme russe a volé en éclats, et des formes rétrogrades de l’activisme musulman présentent leur candidature au commandement de ce que j’ai appelé ailleurs l’impérialisme des pauvres. L’horizon change, les menaces viennent d’ailleurs, mais — capital, militarisme, étatisme, religion — on retrouve toujours les mêmes ennemis parés d’autres noms, sous d’autres drapeaux. —

P.-V. B.

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(1) Le Monde libertaire ( n° 102, juin 1964).

(2) Liberté n° 104 (1er juin 1964).


Un débat sempiternel

Dans une réunion tenue au début de décembre 1964 à Paris fut débattu une fois de plus, de façon d’ailleurs désordonnée, le sujet sempiternel que nous avons nous-même longuement examiné ici (1) et que mille ans de discussions n’épuiseraient pas : l’antagonisme entre l’individu et la société. On a réentendu affirmer par un camarade que le tempérament authentiquement individualiste n’avait que faire des lois, des sociétés et des Etats, que d’instinct il les rejetait et les combattait, qu’il ne pouvait pas y avoir de pacte, de compromis ou de trêve entre eux et lui, que c’était une épreuve de force et de ruse, une lutte à mort et sans merci, qui les opposaient, et que toute idée de synthèse ou de rapprochement entre les aspirations individuelles d’une part, les obligations ou les devoirs sociaux d’autre part, était la négation même non seulement des doctrines anarchistes, mais encore d’une conception correcte de la liberté. Un tel exposé fut largement émaillé d’anecdotes qui se succédaient sans aucun plan, l’orateur professant qu’un plan est à un discours ce qu’une loi est à une société, donc quelque chose d’autoritaire, d’arbitraire et de nuisible, et que la liberté doit s’exprimer spontanément, à l’improviste et d’abondance, sans les restrictions et les orientations d’un canevas préconçu ; on apprit ainsi qu’il avait “vécu sa vie” sans souci des codes et des normes, usé de sa liberté à sa guise, et qu’il était notamment allé au bagne, où ladite liberté — me souffla l’un des auditeurs — avait bien dû tout de même souffrir de quelques limitations ; mais cette remarque n’a rien de péremptoire, la répression pouvant atteindre Bakounine aussi bien que Stirner.

J’avoue que c’est là une merveilleuse doctrine. L’individu trouve en lui un fonds idéal, sentimental et subjectif, agit en conséquence et raisonne à partir de ce qu’il veut justifier : quoi de plus convaincant ? Il est beaucoup plus difficile et beaucoup plus ingrat de sortir de soi-même pour élever le débat. Cependant, tout compte fait, il n’existe pas d’autre progrès humain que celui-ci : l’élargissement de la pensée en vue de saisir un objet de plus en plus étendu, prenant conscience de la solidarité de l’espèce à travers le temps et l’espace, débordant l’individu pour embrasser la succession des générations, la multiplicité des peuples et l’unité du monde et du cosmos.

L’individu ne s’oublie pas et n’est pas oublié dans un tel cheminement, dans une telle ascension de sa pensée. C’est de lui que tout part, et tout lui revient. Et nul progrès n’est possible sans lui. Si des hommes qui auront leur statue ou leur autel ont fait adopter par la masse des communautés les grands changements révolutionnaires, c’est que depuis longtemps des transgresseurs et des précurseurs individuels y ont préparé les esprits et les cœurs. Or en combattant et en violant l’organisation sociale ils ont contribué à la changer, à l’améliorer, c’est-à-dire, qu’on le veuille ou non, à la faire.

L’homme, livré à tous les pièges de sa condition, a eu affaire à deux sortes d’obstacles : ceux du milieu naturel extra-humain, et ceux du milieu social, qui n’est que la catégorie humaine du milieu naturel.

Obligé de lutter pour assurer et pour défendre son existence, il s’est vite aperçu qu’il avait intérêt à modifier en sa faveur le milieu naturel, en essartant et cultivant les terres, en canalisant les cours d’eau, en apprivoisant, dressant ou chassant les animaux sauvages, en jetant des ponts, en perçant des tunnels, en traçant des chemins. Toutes choses que l’individu ne peut faire seul. Il est contraint (Kropotkine y a assez insisté) de pratiquer l’entraide avec ses pareils pour les réaliser. C’est cela, avec la vie de famille née de la nécessité de perpétuer l’espèce, qui est à l’origine du milieu social.

Etant un corollaire du milieu naturel, le milieu social, à son tour, a imposé à l’homme des limites et des obstacles. Il est certain que l’individu y rencontre des oppositions qui l’arrêtent, le dominent, l’entravent, et parfois l’asservissent. Les individus frustrés, les victimes, ont été acculés à la lutte pour survivre, tout comme devant l’hostilité du milieu naturel. Celui qui croit pouvoir lutter seul, qu’il le fasse ; la plupart ont jugé plus profitable de s’associer entre hommes ayant des intérêts communs. Mais, de même qu’on se rend les éléments moins hostiles en améliorant le milieu naturel (par exemple, les grands fleuves cessent d’être dangereux quand ils sont endigués, les épidémies d’être menaçantes quand une discipline d’hygiène est observée assez longtemps sur une vaste étendue de pays), de même on se rend la société moins ennemie en améliorant le milieu social, le milieu humain.

A l’origine, l’homme était le plus faible, le plus désarmé des êtres. A la longue, cependant, il a su dominer partout le milieu naturel en l’aménageant progressivement à son avantage. Il s’amorça un phénomène analogue dans le milieu social, où les plus déshérités obtinrent peu à peu qu’il s’améliorât à leur profit. Cela n’est pas un rêve, c’est un processus vérifiable, jalonné de conflits et de révolutions, et qu’on n’a pas le droit d’ignorer dans la seule intention d’assurer le succès de raisonnements restreints.

J’appelle raisonnement restreint un raisonnement du genre de celui qui part de ce postulat que chacun résout son problème économique comme il l’entend, et que cela ne constitue pas une question sociale. Sans doute il est normal que chacun s’arrange, en utilisant au mieux ses chances et ses aptitudes, pour résoudre son propre problème de la façon la plus avantageuse ; il n’en existe pas moins une économie générale, et il est bon que cette économie soit étudiée, maîtrisée, soumise à des dispositions rationnelles, bref, planifiée. Je ne dis pas : totalement et dictatorialement planifiée ; il sied de laisser du jeu dans l’organisation économique parce qu’il faut faire la part de l’erreur, de l’imprévu, de la faillibilité, et aussi de la fantaisie et de l’improvisation. Il en est qui voudraient que l’économie fût abandonnée au hasard. Alors qu’on dresse des plans pour tout : pour construire une maison, fabriquer une montre, couper des arbres dans la forêt, tourner un film, etc., l’économie, seule exception, serait livrée au hasard. On ne voit vraiment pas pourquoi. C’est, notez-le, un des dadas chimériques de M. Goldwater, qui préconise la suppression de tous les plans économiques, de même qu’il veut abolir tout système de sécurité sociale. J’avoue être partisan de la sécurité sociale, même si l’on me prouve qu’elle n’est pas chose parfaite (j’attends du reste qu’on me montre quoi que ce soit de parfait). E. Armand, pour faire pièce aux assurances obligatoires et capitalistes, leur opposait le “garantisme”. Qu’est-ce que le garantisme ? C’est un système d’assurances destiné à ne fonctionner qu’entre individualistes ou groupes d’individualistes affinitaires, c’est-à-dire d’anarchistes “à sa façon”. Fort bien. Mais les actuaires vous diront que la loi des grands nombres régit l’assurance. Pas plus qu’une locomotive à vapeur ne fonctionne si vous réduisez ses dimensions au vingtième, pas davantage l’assurance ne marchera convenablement si vous restreignez son recrutement à l’excès : ce qui est possible avec cent mille cotisants ne l’est plus avec mille ; et quand les copropriétaires d’un immeuble s’assurent contre l’incendie il est sans importance qu’ils soient affinitaires ou non, catholiques ou athées, communistes ou royalistes ; ce qui compte seul, c’est leur intérêt commun d’être dédommagés s’ils sont victimes du feu. Il en va de même de tous les citoyens face à la maladie, aux accidents, aux calamités.

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Individualistes, nous le sommes. Nos héros, ceux que nous admirons et aimons, ce ne sont pas les grands personnages qui ont bâti à coups de fouet des citadelles ou des mausolées, édifié des empires à coups de lance ou à coups de canon. Ceux que nous admirons et aimons, ce sont ceux qui, en luttant les premiers contre des codes injustes, des lois oppressives, des préjugés et des croyances ineptes et nuisibles, ont contribué à améliorer le sort de l’homme, ont arraché celui-ci à ses erreurs, à sa passivité, à sa servitude, à son adoration des puissants, lui ont fait prendre conscience de sa dignité, de sa liberté, de ses droits. Nous ne prétendons pas qu’il faille “coller” en toute occasion à une classe, à une patrie, à un parti, aussi bien quand ils se fourvoient que lorsqu’ils suivent le bon chemin. Non. Nous reconnaissons à l’individu toute latitude de choisir sa cause ou de n’en adopter aucune, de s’affranchir, de s’abstenir, de se refuser, et celle de déserter quand on l’embrigade sans son assentiment ou qu’on veut le faire dévier des engagements auxquels il a souscrit. Mais nous ne pensons pas que le combat que livrent les pauvres et les opprimés en vue d’améliorer par tous les moyens le milieu social, d’en extirper l’injustice, la misère, la violence, puisse être indifférent à l’individu libre, sensible, éclairé, car leur cause est la sienne, et s’il déserte ce combat-là, s’il s’en désintéresse, pour se replier uniquement sur lui-même, il ne sera plus rien d’autre que cet homme, perdu pour le peuple, qu’on appelle un bourgeois.

Il vaut mieux reconnaître la réalité de ces choses que d’échafauder — ce que tout le monde peut faire, d’ailleurs — un système de philosophie individualiste intégrale, à base d’illégalisme total et d’absolue négation, car à quoi sert de bâtir une doctrine si l’on sait d’avance qu’on ne pourra pas s’y conformer à moins de devenir ermite ou bagnard ? Et si l’on prétend n’affirmer que son tempérament, à quoi bon discuter de ce qu’on ne peut ni généraliser ni communiquer ? Chaque homme est unique, soit ; mais puisque le milieu est fatalement commun, pourquoi feindre de s’en abstraire et ne rien faire, sinon pour s’y adapter, du moins pour l’adapter à soi ?

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Au cours de la même réunion, un auditeur, parmi d’autres, a exprimé sa contradiction à l’égard des thèses de l’orateur, mais a lui-même émis une contre-vérité que personne ne paraît avoir relevée. Il dit :

Le meilleur moyen pour savoir si une doctrine est bonne c’est de la pousser jusqu’à ses extrêmes conséquences. Si elle est inacceptable dans son application intégrale c’est qu’elle est fausse intrinsèquement.”

Et ce ne fut qu’un jeu pour lui de démontrer que la doctrine individualiste ne résistait pas à une telle épreuve.

J’ai le regret de dire que cet argument me semble des plus contestables. Il n’y a pas une doctrine, pas un système, pas même une méthode de travail capable de passer victorieusement un pareil test. Tous sont faux, tous sont mauvais, si on les pousse “jusqu’à leurs extrêmes conséquences”, et cela s’explique fort bien : si un précepte humain, quel qu’il soit — politique, philosophique, éthique, religieux —, pouvait être mis en exercice à cent pour cent et demeurer excellent, c’est que nous habiterions un monde absolu. Or, nous savons que nous vivons en un univers où tout est relatif, où ce que nous faisons ne possède qu’une valeur relative par rapport à tout le reste ; si l’absolu existe, si l’infini et l’éternité existent, de toute façon ils nous échappent ; c’est donc pour nous comme s’ils n’existaient pas, et nous ne saurions les faire participer à une doctrine née de notre esprit et de nos sens.

La planification économique telle que je la prônais tout à l’heure est chose bonne en soi, utile, nécessaire. Il est souhaitable que l’économie soit soumise à la volonté de l’homme, à son contrôle, à son intelligence, afin qu’il la domine et ne soit pas l’esclave ou la victime des caprices et des incohérences de la production, de la consommation et des échanges. Mais poussez la planification “jusqu’à ses extrêmes conséquences”, et vous la trouverez absurde. Les Russes — sans parler des Chinois — en ont fait l’expérience ; voici qu’ils en reviennent. La planification outrancière, bureaucratique, asservissant toute l’économie au plan, avait pour résultat d’accumuler dans les usines de textile des stocks énormes d’étoffes que les citoyens soviétiques, depuis qu’ils vivent un peu plus à l’aise, ne veulent plus porter ; et il y a mévente de machines à coudre en U.R.S.S. à cause de l’excès de planification marxiste comme il y a mévente de réfrigérateurs dans l’Occident capitaliste en raison d’une insuffisance de planification. Il en est de même de la procréation : il est bon que l’être humain se reproduise, et seuls les nihilistes protesteront là-contre, mais il est mauvais qu’il prolifère sans limite ; poussez le désir sain de fonder une famille “jusqu’à ses extrêmes conséquences”, et vous aurez la surpopulation et la guerre ; l’équilibre démographique est compatible avec l’eugénisme, non avec le lapinisme ou la stérilité. La non-violence non plus ne peut pas être poussée “jusqu’à ses extrêmes conséquences”, ce qui ne signifie pas que ce soit une doctrine erronée ou une attitude sans valeur.

La socialisation est bonne, mais son application intégrale par la voie étatique aboutit au résultat contraire à celui qu’elle se propose. Sous peine de n’être qu’une tyrannie grégaire et une confiscation déguisée, le socialisme doit garantir l’usufruit du lopin de terre, l’inviolabilité du domicile, l’inaliénabilité de certains biens, un usage modéré de la propriété individuelle. Celle-ci serait donc aussi chose licite en soi ? Sans doute. Mais à quels abus n’a-t-elle pas conduit quand elle a été poussée à ses conséquences ultimes ! Salutaire et inoffensive dans le cadre d’une socialisation qui la limite, la surveille et la désarme, elle est un fléau dès qu’on lui permet de prospérer sans mesure ; alors celui qui revend un terrain s’enrichit, bien que ce soit là un acte stérile, et celui qui travaille et construit dessus végète et languit bien que ce soient là des actes féconds, et la spéculation dévore le fruit de l’effort humain. On voit par ces quelques réflexions que condamner une idée parce qu’elle n’est plus viable à partir d’un certain point mènerait à tout condamner, à tout rejeter, et qu’on resterait bientôt sans guides intellectuels comme sans critères moraux.

Inutile de dire que, si des idées excellentes peuvent devenir exécrables quand on les applique totalitairement, à plus forte raison des idées détestables, totalitairement appliquées, deviennent monstrueuses ; ainsi le racisme, que le nazisme poussa “jusqu’à ses extrêmes conséquences”.

On sait dans l’industrie que l’organisation est une très bonne chose. Une entreprise inorganisée périclite. Organisée, elle reprend force et vigueur. Toutefois, il y a un stade à ne pas dépasser. L’hyper-organisation, c’est bien connu, paralyse tout. Comme n’importe quelle chose poussée trop loin. Dans le monde relatif où évoluent la pensée et l’action de l’homme, rien ne doit tendre aux conséquences dernières. Pourtant, direz-vous, ne sommes-nous pas des extrémistes ? Mais seuls des gens exagérément rétrogrades nous surnomment ainsi ! Que nous soyons à l’extrême pointe de la pensée politique contemporaine, cela n’est, en fait, qu’une figure, et ne signifie nullement que nous options de propos délibéré pour l’abusif, l’excessif, l’absolu. Les meilleures causes sont parfois perdues par leurs jusqu’au-boutistes.

DÉFENSE DE L’HOMME — n° 195 — Janvier 1965 —

Note de 1996 : En 1964, quand ces lignes furent écrites, les communistes russes, yougoslaves, albanais, chinois, s’accusaient les uns les autres de “révisionnisme”, tendance à réviser la doctrine lénino-marxiste et son application. Le mot doit être ici entendu dans ce sens. Depuis lors (vers 1985, précise le Petit Robert), une autre signification y a été ajoutée : “position idéologique tendant à minimiser le génocide des Juifs par les nazis”. Ce nouveau sens est évidemment étranger aux questions débattues dans ces pages.

D’autre part, le portrait qui est fait des communistes représente ceux de l’époque stalinienne ; les dissidences, puis la dissolution de l’Union soviétique et de son glacis centro-européen, ont suscité une génération nouvelle. Mais ce portrait devenu obsolète pourrait convenir, mutatis mutandis, renforcé et durci peut-être, à une catégorie des islamistes d’aujourd’hui. — P.-V. B.

(1) Défense de l’homme, n° 185, 187 et 188.


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