�Le socialisme est l�gitime et vrai en tant qu�il lutte pour les id�es de libert� et d��mancipation individuelles. A ce titre, il n�est qu�un "moment" dans le d�veloppement de l�individualisme. Et il est l�gitime dans la mesure o� il est une affirmation de l�individualisme.�
G. PALANTE.
(Pr�cis de sociologie)
Avant-propos
Les textes r�unis ici ont paru dans la revue D�fense de l�homme (1) entre octobre 1959 et janvier 1965. Ils �taient oubli�s, m�me de leur auteur, quand un groupe de militants eut l�id�e, sympathique et g�n�reuse, de les exhumer et de leur proposer de nouveaux lecteurs. Bonne route pour cette nouvelle aventure !
On n�y a fait que des retouches minimes. Mais, comme le monde a vu nombre de changements dans l�intervalle, le lecteur y rencontrera au pr�sent pas mal de choses qu�il lui faut entendre au pass�. Il y trouvera des allusions � Franco, alors vivant, mort en 1975 ; des r�f�rences � l�Union sovi�tique, puissant empire aujourd�hui d�sint�gr� ; les noms de penseurs libertaires dont les �uvres appartiennent � l�histoire du mouvement, tels E. Armand, Charles-Auguste Bontemps, Gaston Leval, Pierre Besnard, Han Ryner, qui, pour beaucoup de jeunes, sont � d�couvrir. Pour les personnages comme pour les �v�nements, le lecteur devra tenir compte du d�calage chronologique.
A l��poque o� cela fut �crit, la mis�re �tait en nette r�gression. La tendance s�est invers�e depuis, en raison de probl�mes qui n�offraient pas la m�me acuit� qu�aujourd�hui. Un fait qui modifie f�cheusement la perspective et peut incliner � revoir quelques r�flexions sous un angle relativement critique. En revanche, on pourra difficilement ignorer, me semble-t-il, l�exactitude et l�opportunit� de quelques pronostics, que paraissent bien avoir corrobor�s certains aspects de l��volution conjoncturelle.
P.-V. B.
(1) D�fense de l�homme fut fond�e par Louis Lecoin et dirig�e par lui du n� 1 (octobre 1948) au n� 80 (juin 1955), puis par Louis Dorlet jusqu�au dernier num�ro, le n� 314 (mai-juin 1976). E. Armand y publia ses ultimes �crits � partir du n� 95 (septembre 1956) jusqu�� sa mort, en f�vrier 1962.
Ce que nous devons � l�anarchisme
Il a �t� souvent expos� quelle erreur ce peut �tre que de tout subordonner � l��conomie. Seuls des marxol�tres born�s croient encore, et de moins en moins, que toute l��volution, toute l�histoire, soient explicables par elle. Mais c�est sans doute une erreur non moindre que de n�gliger les facteurs �conomiques et de pr�tendre qu�on peut s�en passer pour expliquer l�histoire et l��volution.
Ce point fut un de ceux sur lesquels je n��tais pas enti�rement d�accord avec les individualistes � l��poque o� je collaborais � l�Unique et � l�En dehors. Armand le sait bien ; lorsqu�il �crivait que la question �conomique, �chacun la r�sout � sa fa�on�, et lorsqu�il l�excluait des mati�res d�battues et controvers�es dans ses revues, j�exprimais les remarques suivantes : 1) si chacun r�sout � sa fa�on la question �conomique, c�est qu�elle est un probl�me individuel, et il n�y a aucune raison de soustraire un probl�me individuel � l�examen et � la sp�culation intellectuelle des individualistes ; 2) le fait que cette question (au rebours des croyances religieuses et philosophiques, qui sont b�n�voles et facultatives) s�impose au contraire � chacun de nous sans exception, donc qu�elle nous int�resse tous, ce fait la transforme en probl�me collectif, en probl�me social ; 3) enfin, les individualistes ayant accoutum� d�exercer librement sur tous les probl�mes leur curiosit�, leur soif de conna�tre, leur esprit critique, depuis la pr�histoire jusqu�� l�atomistique, depuis l�astronomie jusqu�� l�art maya, je ne vois aucune raison de leur interdire le domaine �conomique en le d�clarant inint�ressant ou incompatible avec leur genre de soucis.
D�ailleurs, il appara�t � tout esprit sinc�re qu�il n�y a pas moyen de se maintenir dans l��thique pure ind�finiment ; le moment vient vite o� vivre prend le pas sur philosopher, et bient�t la question �conomique, la question sociale, se pr�sente, qu�elle se limite au cas individuel, qu�elle s��tende � l��chelle d�une communaut� ou qu�elle englobe le monde entier. Discut�t-on d�atomistique ou de pr�histoire, elle est l� qui se dresse, in�vitable, li�e � des degr�s divers � puisque, peu ou prou, tout est li� � � tous les sujets quels qu�ils soient. L��thique sans support �conomique ne conviendrait qu�� un pur esprit.
Sans jamais faire du socialisme libertaire un credo, sans jamais l��riger en doctrine absolue, intangible, sacr�e, sans jamais crier au d�viationnisme, au fractionnisme ou � l�h�r�sie quand, sur des points d�application pratique, voire d�interpr�tation th�orique, il se manifestait plusieurs tendances ; sans accepter de me disputer aveugl�ment, comme certains, � propos d�un projet de soci�t� future qui nous diviserait bien � tort, puisque nous ignorons s�il se r�alisera un jour, je me suis ralli� � cette �cole politique. Sa conception humaniste et �galitaire, son caract�re f�d�ratif et coop�rateur satisfont � la fois les exigences de l��quit�, de la conscience et de la raison, et si des adaptations sont n�cessaires aux propagandes �labor�es par des penseurs de g�nie dans une �poque assez diff�rente de la n�tre, il n�en est pas moins vrai qu�aujourd�hui le socialisme libertaire d�tient la clef des probl�mes essentiels du monde et qu�� partir des r�gimes actuels, capitalisme priv� dit �lib�ral�, capitalisme d�Etat dit �communiste�, il serait capable de r�nover le monde en lui apportant des solutions jeunes et justes, sans qu�il soit besoin d�actes de violence � n��taient les r�actions � craindre de la part des forces attard�es du pass�.
Toute question de fid�lit� ou d�attachement r�serv�e, je crois donc � la �jeunesse du socialisme libertaire� avec Daniel Gu�rin et avec Gaston Leval � et chacun fera la part des nuances qui s�imposent entre les noms rapproch�s de ces deux doctrinaires, de ces deux militants. Cependant, cette adh�sion ne m��loigne pas de l�individualisme, et si j�avais un credo � proclamer, une profession de foi � faire, c�est � lui que je les adresserais. La philosophie du socialisme libertaire ne peut pas �tre une philosophie de masse, non plus que de secte ou de clan ; son �thique est tout naturellement individualiste. On peut presque dire qu�il n�en peut pas �tre autrement.
Or, d�ores et d�j�, nous pouvons, nous qui avons �t� les �l�ves de cette �cole de pens�e, sans jamais nous croire des disciples ni consid�rer nos a�n�s comme des �gourous�, nous pouvons remercier l�individualisme de l��uvre d��mancipation mentale dont gr�ce � lui nous avons b�n�fici�. Le socialisme lib�rera peut-�tre le peuple auquel nous appartenons ; l�individualisme, en tant que cr�atures �uniques�, nous a d�s longtemps lib�r�s. Nous lui devons un enrichissement spirituel qu�une lib�ration collective ne suffirait pas � procurer.
J�admets fort bien qu�on devienne r�volutionnaire en �tudiant les probl�mes �conomiques et en se persuadant que l�in�galit� sociale est une injustice � la disparition de laquelle il faut travailler. Pour ma part, ce n�est pas ce qui m�a r�volt� en premier. Je suis venu par un autre chemin. Ce qui m�a r�volt� en premier, c��tait le droit que poss�daient certains d�imposer leur volont� � d�autres et de la leur faire accomplir, f�t-ce au p�ril de la vie des ex�cutants. Autrement dit, rien ne me r�pugnait plus que l�id�e d��tre soldat. Or, l�individualisme m�a enseign� qu�en effet apprendre � des hommes � tuer ne pouvait pas �tre une salutaire �cole pour les affranchir et les r�concilier. C�est pourquoi j�ai eu pour l�arm�e rouge la m�me aversion que pour les arm�es de n�importe quelle autre couleur, et que mon envie n�a jamais �t� plus grande de mourir sous son drapeau que sous celui des autres arm�es qui d�fendaient d�autres r�gimes et d�autres pays.
Je ne pr�tends pas que tous les r�gimes se valent ; de m�me que la paix, f�t-elle arm�e, vaut mieux que la guerre, de m�me la r�publique lib�rale vaut mieux que la dictature. Mais de quel droit m�ordonne-t-on d�abdiquer toute volont� au profit d�un Etat qui dispose de moi � son gr� pour d�fendre un r�gime contre un autre sans que je sois juge de leurs m�rites ni libre de mon choix ? L�individualisme m�a fourni des arguments que j�estime d�une pertinence, d�une l�gitimit�, d�une moralit� sans r�plique et sans faille pour me soustraire quand je le puis � des obligations abusives auxquelles ne souscrivent ni ma conscience ni mon int�r�t.
L�individualisme m�a appris que la pr�tention du groupe � exiger le sacrifice supr�me de l�individu qui en fait partie par hasard, ce droit de vie et de mort qu�il s�arroge sur �l�unique�, sa cellule composante occurrente et accidentelle, est une pr�tention excessive, un droit usurp� et que l�homme conscient est li� par les seules promesses qu�il a consenties de son plein gr�. Il m�a enseign� � ne me sentir responsable que des actes que j�ai commis en personne, � ne me tenir pour engag� qu�autant que j�avais souscrit moi-m�me les engagements dont il s�agit, et � ne pas me consid�rer comme oblig� de faire honneur � mes risques et p�rils aux solennelles d�cisions adopt�es en mon nom par une assembl�e d�lib�rante ou par un souverain pl�biscit�.
Cependant l�individualisme m�a enseign� � me d�fier des mots, des principes et des id�es dans leur interpr�tation �troite ou absolue, plus encore qu�� me tenir sur mes gardes � l�encontre des hommes et des institutions. Etre libre, par exemple, ce n�est pas d�filer en rangs serr�s, au pas cadenc�, derri�re un drapeau o� le mot �Libert� est �crit en lettres d�or, et ce n�est pas en s�embrigadant au sein d�une arm�e qui arbore ce drapeau qu�on se lib�rera. �Egalit� est un mot exaltant, et la chose aussi semble v�n�rable ; il est bon que tous les hommes soient �gaux devant la justice, devant la loi, devant l�imp�t ; ils devraient comprendre en outre que, tandis que leurs besoins sont peu diff�rents, il n�est pas normal que la satisfaction en soit si mal r�partie ; mais il ne faut pas pour cela se laisser abuser par le mot ��galit� et s�imaginer qu�un homme inculte est l��gal d�un savant ; l�individualisme enseigne au contraire que, si le premier ambitionne de devenir l��gal du second, il fera mieux de se plonger dans les math�matiques pour �lever son niveau intellectuel que de monter sur les barricades en vue de se faire reconna�tre des titres � une �galit� th�orique sans substance et sans support.
Je dois � l�individualisme anarchiste de m��tre �loign� des partis, de leur avoir refus� mon adh�sion. Il est proprement affligeant qu�arm�s d�une dialectique non susceptible d�accommodements ni de r�visions, et se croyant ainsi en possession de l�infaillibilit�, des partis � j�entends ici plus sp�cialement les totalitaires � deviennent le moteur essentiel de l�Etat, r�duisant le citoyen � la condition de pi�ce interchangeable, de courroie, de poulie folle ou de t�te d��crou. C�est un scandale que des hommes, quelle que soit leur m�diocrit�, imposent leur domination � d�autres hommes quelle que soit leur valeur, sous pr�texte que les premiers confessent une doctrine et poss�dent une carte, tandis que les seconds estiment n��tre pas mis au monde pour �a. Et c�est la pire des monstruosit�s que le partisan prenne ainsi le pas sur le non-partisan, ait sur lui des priorit�s, des droits et des pouvoirs, alors que le contraire n�est jamais vrai et que le non-partisan, loin d�en exiger autant dans un renversement impossible des r�les, souhaiterait seulement qu�on le laiss�t tranquille et libre, ce qu�il ne peut pas obtenir. Les communistes, par exemple, hurlent contre le colonialisme ; or, que font-ils, eux, en Russie et ailleurs, sinon, en qualit� de partisans ayant conquis tous les postes d�Etat, coloniser l�immense masse des sans-parti, qu�ils saoulent comme des ilotes, non d�alcool entonn� de force � la poire d�angoisse, mais de propagande ingurgit�e � sati�t� au moyen de haut-parleurs aux �ternels gueulements ?
L�individualiste est, lui, tout le contraire d�un colonialiste : il ne se croit pas investi d�une mission historique ou �vang�lique pour la conqu�te des corps ou des �mes ; il cherche plut�t � se rendre invuln�rable aux messianismes partisans ou �vang�lisateurs, et son exemple, s�il est suivi, ne ralliera pas d�ouailles b�lantes ; le mieux qu�il pourra faire sera de conqu�rir, non � lui, mais � eux-m�mes, ceux qu�il aura le don d�inspirer, de r�v�ler, d��difier.
L�individualisme m�a appris � me consid�rer comme un hors-classe, qui ne donne son adh�sion � une classe sociale qu�� titre r�vocable, temporaire et conditionnel. Je suis n� dans la classe prol�tarienne � une �poque o� elle �tait infiniment exploit�e et malheureuse. J�ai observ� en son sein des r�sign�s et des r�volt�s, et c�est aux r�volt�s que j�ai donn� tout mon c�ur. Mais je ne me suis pas consid�r� comme fatalement solidaire de la classe � laquelle j�appartenais, non plus que responsable de ses fautes, de ses crimes. En face des peuples asservis par certains despotes, j�ai compati au malheur des mis�rables et j�ai ha� les bourreaux et les puissants. Toutefois, je ne pouvais par esprit de classe me laisser aveugler au point de n�attribuer que des vertus aux faibles et que des vices aux grands. Il m�a bien fallu reconna�tre que la sagesse, la raison, le courage, n��taient pas plus l�apanage d�une classe que le monopole d�une nation. On a vu des souverains �clair�s tomber sous les coups des serfs ou des esclaves qu�ils voulaient lib�rer ; on voit parfois des gouvernants devenir impopulaires chez leurs assujettis pour avoir �t� trop lib�raux ; j�ai l�esprit assez libre pour donner raison � Eisenhower, tout pr�sident et g�n�ral qu�il est, quand il combat le racisme des gens du Sud et pour donner tort � ceux-ci, tout prol�taires qu�ils sont.
Ce qui est vrai des gouvernants l�est des juges ; que de fois les avons-nous vus servir obs�quieusement le pouvoir par des sentences ou des arr�ts inspir�s ! Eh bien ! je me refuse cependant � les appr�cier en bloc, quelque esprit de classe ou de corps qu�ils apportent dans leur fonction. Et quand, aux proc�s des faux coupables d�El-Halia, les juges, enfin convaincus de l�innocence de la plupart des malheureux, prononc�rent l�acquittement de trente-quatre d�entre eux en pr�sence d�une foule qui exigeait par ses clameurs des condamnations � mort, je me suis senti du c�t� des juges contre les citoyens, parce que les premiers avaient pour une fois rencontr� la justice et que les seconds rappelaient par trop les �tricoteuses�. Car il n�y a pas pire tyran que la foule, et c�est � ce bourreau-l� que les communistes chinois (les Chinois ont toujours �t� experts en supplices) excellaient � livrer les individus mis par eux en accusation publique lors de leurs gigantesques proc�s-kermesses en plein air. Image tragique et sinistre de l��re des masses dans lesquelles il para�t que nous sommes entr�s. Image aussi du pass�, car la foule a, de tout temps, pr�occup�, fascin� les po�tes, avec sa formidable t�te de m�duse et son profil de Caliban, avec son fourmillement de faci�s macroc�phales et hideux :
Ils s�appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule ;
Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
Bat des mains, foule aux pieds, b�ille, dit oui,
[dit non,
N�a jamais de figure et n�a jamais de nom,
Troupeau qui va, revient, juge, absout, d�lib�re,
D�truit, pr�t � Marat comme pr�t � Tib�re...
Dans ces vers qui ont plus d�un si�cle, on croit entendre rugir les populaces justici�res de certaines insurrections... Combien cette justice exp�ditive, qui n�avait rien � envier � la justice sommaire que nous d�non�ons dans les cours martiales, n�a-t-elle pas fait parfois regretter le bon vieux tribunal qui n�a pas moins de s�v�rit�, et se montre � l�occasion presque aussi partial, mais qui � tout arrive � juge aussi, quand il est dans ses jours propices, avec sa conscience, et dont le code, du moins, �quitablement ou non, dit le droit ! Certains innocents ont �t� �gorg�s par la foule qui, devant une cour d�assises, s�en seraient peut-�tre tir�s...
Notre grand chansonnier Charles d�Avray a chant� en la flagellant la presse horrible des ex�cutions capitales, � l��poque o� celles-ci �taient encore publiques et servaient de spectacle concurremment avec les revues militaires et les cavalcades masqu�es :
Tandis que l�-bas, dans la nuit,
De l��chafaud le couteau luit,
Elle rit, elle gesticule,
Aveugle, l�che et ridicule ;
Un homme appara�t, torse nu ;
C�est lui, c�est le m�le attendu ;
Elle applaudit au sang qui coule,
La foule !
Ce n�est pas m�sestimer le peuple que se m�fier ouvertement des mouvements de la foule, de ses caprices, de ses humeurs, de ses f�rocit�s, de ses abominations. Et tous les m�rites de la culture collective et communautaire ne pr�vaudront point, si r�els soient-ils, contre cette sagesse de l�enseignement individualiste.
Si je m�en �carte parfois quand ses disciples affectent de s��carter eux-m�mes, tels des ermites, des probl�mes du monde et du si�cle, je n�en ressens pas moins ce que je dois � cet enseignement et � Armand en particulier.
L�individualisme � et je l�en remercie � m�a donc appris � me m�fier et � me s�parer de la foule dans ses manifestations aberrantes, sauvages, incontr�l�es... ou, ce qui est pis, orchestr�es occultement. Il n�a pas fait de moi pour cela un misanthrope, ni un asocial, ni un incivique.
Je ne suis pas misanthrope. Toutes les cruaut�s inflig�es et subies par l�homme n�ont point suffi � me brouiller avec l�esp�ce � laquelle j�appartiens. Nous avons vu cependant des horreurs supr�mes, et le pire n�est point conjur� pour l�avenir. Pourtant un �lan de fraternit� que rien ne d�courage me pousse � m�int�resser encore � mes semblables, et, quand ils le m�ritent, � les aimer.
Je ne suis pas asocial. J�aime le travail en �quipe. Si je suis aise parfois de travailler seul, s�il m�est doux de n��tre pas d�rang� pendant que j��cris cet article, ensuite j��prouverai le besoin de reprendre contact avec ceux qui m�entourent, de recevoir des amis, d�aller � quelque spectacle public. L�exp�rience m�a prouv� que, prolong�e, la solitude ne me valait rien. Et il me pla�t d�habiter une ville importante et de sentir beaucoup de gens de toutes sortes autour de moi.
Enfin je ne suis pas incivique. Je d�teste les faux rebelles qui cassent les bancs du square pour s�amuser, ceux qui pissent dans les ascenseurs, ceux qui, � l�atelier, volent les robinets du lavabo et les ampoules dans les couloirs. Je proteste contre l�imprudent � vrai danger pour tous ! � qui roule � gauche ou en sens interdit. Une discipline collective me semble n�cessaire dans la vie de chaque jour, au m�me titre que la conscience professionnelle me para�t, dans le travail, le t�moignage le plus authentique et le plus respectable de l�honneur humain. Je m�prise les casseurs, les saboteurs, les tricheurs, les bousilleurs.
Je crois �tre socialiste, je crois �tre individualiste et je crois �tre libertaire. Il me semble que tout cela se concilie fort bien.
� D�FENSE DE L�HOMME � n� 132 � Octobre 1959 �
������
Vertus et faiblesses des r�volutionnaires scrupuleux
Le recul est suffisant d�sormais pour qu�on ait un aper�u des positions acquises dans l�histoire par les trois socialismes : le socialisme marxiste autoritaire, qui a �volu� vers la dictature tout en agrandissant avec r�gularit� son influence populaire et son aire g�ographique ; le socialisme r�formiste et lib�ral, qui s�est dilu� dans les compromissions avec le capitalisme et la r�action ; Ie socialisme libertaire, qui n�a cess� de r�trograder et qui n�a pu nulle part fournir l�exemple d�une exp�rience durable.
La coh�sion n�est pas toujours parfaite chez des vainqueurs ; mais chez des vaincus permanents la dissociation mol�culaire, la ruine int�rieure, sont presque de r�gle. Aussi ne faut-il pas s��tonner que le socialisme libertaire, qui n�a connu que des �checs, qui a eu l�impression d��tre rejet� de l�histoire tant par les autres cat�gories de socialisme que par ses ennemis naturels, ait fini par perdre la consistance et l�unit� de mouvement qui pouvaient seules avec la clart� doctrinale � en partie perdue elle aussi � le mettre en mesure de fonder un jour, quelque part, un r�gime, comme il a failli le faire, comme il avait m�me commenc� � le faire, en Espagne en 1936.
Etre battu toujours constitue une mauvaise r�f�rence. Certes, la �sombre fid�lit� pour les choses tomb�es� maintient un noyau d�irr�ductibles autour de l�id�e, parce que la d�faite en soi ne prouve rien. Mais enfin il faut convenir que des revers r�p�t�s lassent la pers�v�rance humaine, et qu�un moment vient o�, le doute s�insinuant parmi eux, les meilleurs ne continuent � militer que machinalement, divis�s sur le programme, ind�cis sur les buts, et � plus forte raison sur les moyens. La doctrine vieillit tandis que le monde se transforme, et le mouvement s�appauvrit en personnalit�s ; on ne lit plus ses promoteurs, on n��crit plus pour les continuer, et ainsi ce qui aurait pu �tre le v�ritable socialisme, et l��tait en effet, risque de n�en �tre plus qu�un schisme minuscule et attard�.
Si les socialistes libertaires avaient pens� que tout est perdu faute de fonder un r�gime r�volutionnaire par le triomphe des moyens classiques, il y a longtemps qu�ils se seraient d�courag�s. S�ils se sont obstin�s, c�est qu�ils pensent qu�ils travaillent, visiblement ou non, � l��volution du monde, m�me lorsque celui-ci prend des formes assez �loign�es du moule qu�ils lui ont propos�.
Car leur inaptitude aux moyens classiques de la lutte d�coule de leur nature propre.
Ceux qui militent en faveur d�une id�ologie savent qu�ils ont plusieurs m�thodes � leur disposition pour la conduire au triomphe, notamment la violence, la d�magogie et la persuasion.
Presque tous les partisans du socialisme libertaire r�pugnent � la violence, ce qui est normal puisque, d�une part, leur qualification de libertaires est incompatible avec l�exercice d�une contrainte, et que, d�autre part, la violence est la contrainte port�e � son maximum. Bien qu�il y ait en fait identit� entre le socialisme libertaire et l�anarchisme, et que l�anarchisme ait, � une �poque donn�e de son histoire, employ� la violence, surtout sous la forme de la terreur et de l�attentat, pour frapper autant l�ennemi que les imaginations, le plus grand nombre des socialistes libertaires sont des individus sensibles � tendance humanitaire qui condamnent la violence pour les maux qu�elle engendre et le peu de signification qu�elle comporte en soi. M�me s�ils sont convaincus que �Les r�volutions, qui viennent tout venger, � font un bien �ternel dans leur mal passager�, trop d�horreurs historiques ont soulev� leur d�go�t, du c�t� des r�pressions et du c�t� des insurrections, pour qu�ils ne soient pas infiniment sceptiques sur l�utilit� de la violence. Certes, ils ont vu le bolchevisme s�imposer par son unique emploi ; ils ont vu la r�volution sovi�tique et la r�volution chinoise l�emporter gr�ce � leur organisation arm�e. Ils ont vu Fidel Castro renverser la dictature de Batista avec ses gu�rilleros. Ils voient aussi les peuples coloniaux se d�faire du joug de leurs conqu�rants par la guerre, et ne sont pas convaincus, en d�pit de l�exemple de Gandhi aux Indes, que sans le recours � la force ces peuples se seraient lib�r�s de l�occupation et de l�exploitation qu�ils subissaient.
Aucun de ces exemples ne les s�duit. C�est que la r�volution sovi�tique et la r�volution chinoise, n�es de la guerre, n�ont pas tourn� comme ils pensent que doit tourner une r�volution. Peut-�tre se font-ils � ce propos quelques illusions ; toujours est-il que le genre d��mancipation que ces deux r�volutions-l� ont donn� au peuple renforce leur scepticisme. Mais surtout la d�faite qu�ils ont subie en Espagne a �t� � beaucoup de socialistes libertaires le peu de confiance qu�ils avaient dans la violence ; trois ans de lutte implacable, qui n�ont pas emp�ch� le fascisme de passer et d�instaurer une dictature depuis vingt ans victorieuse de toutes les �preuves et de toutes les vicissitudes au point d��tre maintenant r�habilit�e aux yeux des d�mocraties bourgeoises, les ont rendus amers. Combien d�entre eux comptent encore sur les chances d�une guerre civile ? Pas beaucoup !
Ces socialistes libertaires, ces anarchistes, il n�y a d�ailleurs pas d�hommes au monde moins taill�s pour la violence. Ce sont, la plupart, des pacifistes, dont certains ont la douceur de saint Vincent de Paul. Il y a des gandhistes, des tolsto�ens, des v�g�tariens parmi eux. Or, la violence, aujourd�hui, est, comme tout le reste, une technique. Qui veut s�en servir doit apprendre � le faire, et ce n�est pas avec des objecteurs de conscience et des r�fractaires � l�embrigadement qu�on fera des commandos socialistes, non plus que Lyautey ne pouvait constituer des troupes coloniales avec des enfants de Marie.
Vous voulez opter pour la violence ? Soit. Mais alors pas d�amateurisme : entra�nez-vous et que le meilleur gagne ! Et qui gagnerait, sinon le plus violent ? Car � violent, violent et demi. C�est trop peu de l��tre � moiti� : il faut, si on veut l��tre, l��tre � la perfection, c�est-�-dire � l�exc�s. Et cela sans perdre de vue que cette violence doit aboutir � fonder un r�gime d�o� elle sera exclue. Un moyen si contraire au but ne vous expose-t-il pas � vous en �loigner ? Jugez-en vous-m�mes.
Utiliser la violence, cela signifie se donner au pr�alable une instruction militaire compl�te, non moindre que celle de l�adversaire �ventuel � autrement dit l�arm�e. Cela suppose le maniement des armes, la mise � profit du terrain, la man�uvre en groupe, enfin tout le manuel du parfait soldat. Cela comprend aussi le close-combat, v�ritable initiation au meurtre et au guet-apens ; il convient d�apprendre comment on �borgne une sentinelle en lui enfon�ant un pouce dans l��il jusqu�au cerveau, comment on brise les vert�bres cervicales d�un ennemi par une clef du bras, comment le coup de crosse doit �tre port� en pleine figure, au bas du visage, de fa�on � envoyer la m�choire inf�rieure, d�croch�e, voltiger � dix m�tres de l� ; bref, tout un enseignement auquel la lecture de Proudhon, de Bakounine et de S�bastien Faure, et la fr�quentation des esprits �lev�s que nous aimons, pr�disposent mod�r�ment.
Tout cela pour aboutir � quoi ? S�il s�agissait de dresser des barricades comme en 1830, elles risqueraient simplement de subir le sort de celles qu��leva M. Lagaillarde. Le coup d�Alger a fini de d�consid�rer les barricades. S�il s�agit de recommencer la Commune de Paris et la Catalogne, ne redoutez-vous pas au d�part un complexe d�inf�riorit� ? Et s�il est exact que des r�gimes � � droite celui de Franco, � gauche ceux des pays bolchevis�s et celui de Fidel Castro � doivent � la force leur existence et leur dur�e, n�avons-nous pas vu de purs r�gimes de force vaincus par la force � leur tour, comme ce fut le cas du fascisme de Mussolini et du national-socialisme de Hitler ?
Encore de telles r�ussites, durables ou �ph�m�res, n�ont-elles �t� possibles que l� o� d�j� des foules s��taient laiss� entra�ner par des d�magogues. Quelques milliers de socialistes libertaires dans un pays, fussent-ils unis, et leurs buts fussent-ils clairs comme le jour, seraient bien hardis de discuter de la possibilit� et de l�opportunit� de la prise du pouvoir par la violence, � une �poque surtout o� la violence de l�Etat prend la forme de bombes atomiques et d�engins-robots. Un mouvement, qu�il soit fasciste comme en Espagne ou lib�ral comme en Turquie, ne peut vaincre par la force qu�avec l�appui de l�arm�e, qui en est la d�positaire publique. Les socialistes libertaires sont trop antimilitaristes pour d�sirer qu�un jour l�arm�e les appuie, et assez r�alistes pour savoir que jamais elle ne les appuiera. Ne l�ayant pas avec eux, ils l�auraient contre. Or, pr�tendre rivaliser de force avec l�arm�e, qui en d�tient le monopole et les instruments, serait aussi insens� que vouloir rivaliser de pi�t� avec le clerg� ou de richesse avec le Tr�sor. Le seul socialisme qui pourrait s�instaurer par la force est le bolchevisme qui dispose d�arm�es rouges capables de l�implanter � la faveur d�un conflit international.
Autre moyen : la d�magogie. Il peut exclure l�emploi de la force, mais l�emploi de la force ne l�exclut pas ; en effet, tous les r�gimes qui se sont impos�s violemment ont, en sus de la violence, utilis� la d�magogie. Les socialistes libertaires sont oppos�s � la d�magogie comme moyen de succ�s, pour les raisons suivantes :
1. Passionn�ment attach�s � d�couvrir et � propager la v�rit�, ils ne peuvent s�accommoder d�une m�thode qui consiste � tromper le peuple, ce qui les met en difficult� parce que le peuple, ou du moins une bonne partie, ne r�pugne pas � �tre tromp�, et croit plus ais�ment le mensonge que la v�rit� ; cela n�est pas nouveau, et le fabuliste, qui connaissait admirablement les hommes, a pu �crire :
L�homme est de glace aux v�rit�s,
Il est de feu pour les mensonges.
Chacun sait que le mensonge a un visage plus agr�able et plus vari� que la v�rit�. La fiction est reine, et l�esprit humain aime �tre dupe de son imagination. Montherlant pr�tend m�me que le mensonge fait moins de mal que la v�rit�. Sans aller jusque-l�, nous devons reconna�tre qu�arm� de la seule v�rit� un propagandiste, un ap�tre, un tribun, est fortement handicap� quand il se trouve en concurrence avec des gens habiles qui manient le faux avec adresse et savent tromper avec talent ; le succ�s des fables religieuses ne fait-il pas liti�re des �vidences mat�rielles �tay�es par la plus solide et la plus saine raison ?
2. L�exp�rience prouve que l�usage de la d�magogie peut bien porter les d�magogues au pouvoir, mais ne saurait suffire � lui seul � changer la structure sociale. Ceux qui profitent de l��tat de choses existant ne les laissent approcher du gouvernement que s�ils ne voient pas de danger r�el dans leur acc�s aux postes �lev�s. Autrement, ils font ce qu�il faut pour l�emp�cher. Tous les moyens sont bons pour cela. Ou bien le parti ind�sirable, quelle que soit son influence dans le pays, n�obtiendra jamais de part aux affaires, et n�aura � l�Assembl�e qu�un nombre infime de repr�sentants, f�t-ce avec un nombre de suffrages qui d�passe celui de tous ses adversaires r�unis, prodige facile � r�aliser � l�aide d�une loi �lectorale ad hoc ; ou bien, s�il y a p�ril qu�il se hisse jusqu�au pinacle, un soul�vement militaire ou civil renversera ce qu�auront �difi� les �lections (exemples : marche sur Rome annulant la majorit� parlementaire de gauche ; pronunciamiento franquiste apr�s la victoire de la gauche aux Cort�s ; changement de la politique fran�aise dans un sens agr�able � la droite apr�s le 6 f�vrier 1934 ; coup des tomates d�Alger lors d�un autre 6 f�vrier ; etc.).
En r�sum�, les socialistes libertaires, peu dou�s pour la violence, sont tout � fait inaptes � la d�magogie. Leur morale la r�prouve, leur vocation les en �loigne. Face aux t�nors d�magogues du bolchevisme ou du poujadisme, ils ne seraient que des petits gar�ons. C�est tout � leur honneur, naturellement. Et ils savent que la d�magogie ne les conduirait � rien, puisqu�elle ne serait que le tremplin des ren�gats qui les trahiraient. Pr�cher le faux pour faire triompher le vrai n�a jamais r�ussi qu�� faire triompher le faux � ou � jucher quelques malins sur un pi�destal d�o� ils narguent leurs amis.
Une attitude si scrupuleuse, si pure, si morale, n�a pas servi le socialisme libertaire. Car il y a ceci de terrible que ce peuple, qui s�abstient de voter dans une proportion parfois extravagante, n�accorde sa confiance qu�� ceux qui l�appellent aux urnes et qui sollicitent ses voix. Les socialistes libertaires ne pr�sentent pas de candidats, renoncent � �tre d�put�s, mettent en relief l�illusion et la tricherie parlementaires, sans parvenir � int�resser cependant ce peuple abstentionniste qui, d�ailleurs, voterait-il, s�ils �taient candidats, ne voterait sans doute pas pour eux !
La d�magogie, au reste, est de nos jours comme la violence une technique. Elle suppose un appareil de propagande ruineux que la v�rit� est trop pauvre pour se payer, et qui est au seul service du mensonge, c�est-�-dire au service des riches, des Etats, des Eglises et des partis.
Troisi�me moyen : la persuasion. Mais comme la violence, comme la d�magogie (avec laquelle elle peut ais�ment se confondre !), elle est elle aussi une technique. Pour persuader, il faut avoir les moyens de le faire. Ces moyens s�appellent aujourd�hui la presse, la radio, le cin�ma. Les socialistes, libertaires ou non, sont sans influence sur les deux derniers ; jamais un film, jamais une �mission, ne posent sur l��cran ou sur les ondes les probl�mes que d�battent les socialistes, ou si d�aventure on les y �voque ce ne sont point leurs solutions, mais seulement celles des Etats et des Eglises qui y sont �tal�es complaisamment. Aussi le peuple est-il moins averti des questions sociales qu�il ne l��tait � ces �poques de profonde mis�re o� les ouvriers fam�liques se transmettaient sous le manteau des brochures et des br�lots. Que ces questions soient, en g�n�ral, moins dramatiques qu�alors, sans doute ; que plusieurs soient r�solues, c�est vrai ; certes, les syndicats ne sont plus regard�s comme des associations de malfaiteurs, ni les bourses du travail comme des coupe-gorge. Il n�en reste pas moins que les travailleurs, m�me si leur r�le s�est accru, si leur importance a grandi, ne se sont pas rendus ma�tres de la production et de la distribution, non plus d�ailleurs que de la paix, et qu�ils pensent moins � le devenir qu�au temps o� ils n��taient rien du tout. Le socialisme libertaire qui les y convie n�a presque pas d�audience parmi eux ; la radio, la t�l�vision et le cin�ma ne sont pas pour lui un moyen de persuasion accessible.
Quant � la presse... Nous savons � quoi est r�duite la presse socialiste libertaire ou apparent�e. Ne jugeons point de sa qualit� : nous ne saurions �tre juge et partie. Mais pour ce qui est de sa quantit�, c�est-�-dire de sa diffusion, voyons la chose comme elle est : certaines sectes occultistes pourtant squelettiques tirent des bulletins ayant un tirage sup�rieur � celui de toute notre presse. Du reste, tout le monde veut persuader les autres et refuse de se laisser persuader... et ceux qui sont press�s de convaincre recourent au plastic !
Pour faire le point, notons ceci : parmi ceux qui, dans le peuple, s�int�ressent � l��volution sociale, une tr�s grande partie sont maintenant r�accapar�s par des mouvements confessionnels. L�Eglise, les Eglises, feront finalement d�eux ce qu�elles voudront. Quant aux autres, aux socialistes, la majorit� d�entre eux sont satellis�s par le parti communiste, dont ils sont les spoutniks conscients ou inconscients. Quelques-uns sont encore neutralis�s dans les rangs inoffensifs du parti dit socialiste. Pour les socialistes libertaires, qui n�ont presque plus de moyens et qui n�osent plus s�interroger sur leurs buts de peur de les voir s��vanouir, ils n�ont profit� ni des succ�s ni des d�faites des socialistes autoritaires. Chaque fois que ceux-ci ont �t� victorieux, ils ont �cras� les libertaires ; chaque fois qu�ils ont �t� battus ou qu�ils ont perdu la confiance du peuple, ce n�est pas sur ces derniers que s�est report�e cette confiance.
Cette analyse critique laisse s�rement beaucoup de points dans l�ombre, et nous ne m�sestimons aucun des efforts accomplis pour un r�visionnisme f�cond du socialisme ; ni le programme de Pierre Besnard, ni le livre de Gu�rin, ni les travaux de Gaston Leval. Aussi cherchons-nous moins � exprimer un pessimisme d�sesp�r� qu�� d�brider quelques plaies qu�on laisse s�envenimer en les n�gligeant. Il faut du reste la voir, cette analyse, � son �chelle, dans ses proportions, et dans les harmonies et les d�sordres du monde moderne.
Des forces r�actionnaires puissantes ralentissent la marche du socialisme � l�int�rieur du capitalisme, et celle de la libert� au sein du socialisme. Mais n�avons-nous pas vu �clater des r�gimes, crouler des empires, se disloquer des philosophies ? Il se peut que tout cela soit accompli par une humanit� non encore sortie de ses brumes, qui fera ce travail comme en r�ve sans m�me avoir conscience des coups de barre imprim�s au gouvernail de son arche par des inconnus. Il se peut qu�un jour socialisme et libert� se rencontrent ainsi que deux fleuves presque � l�insu des hommes qui se laissent porter par le flot de l�histoire sans y penser.
Ceux qui se donnent, d�s aujourd�hui, ce nom de socialistes libertaires, parce que c�est l�habitude de se donner une �tiquette, mais qui n�ont pas le f�tichisme des appellations et ne croient pas au tabou des cat�gories, seront-ils encore nombreux quand le ph�nom�ne universel que nous pr�voyons se produira ? Il nous est impossible de le dire. Mais s�il en subsiste quelques-uns, ils seront au confluent.
Pour certains enfin � je pense � Charles-Auguste Bontemps � les anarchistes sont un levain dans la p�te, mais ne seront jamais la p�te elle-m�me. Ferments du progr�s, sel de la terre, oligo-�l�ments dans la chimie de l�histoire, ils peuvent ne jouer qu�un r�le obscur, mais il est des r�les obscurs qui sont n�anmoins indispensables.
� D�FENSE DE L�HOMME � n� 154 � A�ut 1961 �
������
Les volets du diptyque
Avec de l�homme, on peut faire de l�humain et de l�inhumain, on ne peut pas faire du surhumain ni de l�extra-humain. Le socialisme, en tant qu�invention humaine, est donc frapp� d�s l�origine de faillibilit� et d�imperfection. Ce qui ne signifie pas qu�il faille le rejeter ; on n�adh�rerait � rien si l�on n�acceptait d�adh�rer qu�� ce qui est parfait.
Quand on me demande si je suis socialiste, je r�ponds oui. Je suis partisan, en effet, de la mise en commun des biens qui sont soit un don indivis de la nature (qui ne peut les avoir r�serv�s seulement � quelques hommes), soit le fruit du travail des g�n�rations et des peuples. Il ne faut pas ergoter. J�entends par �biens qui sont un don indivis de la nature� les mines de charbon, les nappes de p�trole, l�eau des sources et les arbres des for�ts, non pas les cerises ou les groseilles qui m�rissent dans votre verger. Et quand je parle du travail des peuples et des g�n�rations, j�entends les usines, les maisons, les barrages, les chemins de fer, non le ressemelage de mes chaussures ni la r�paration de mon stylo.
Qui dit socialisme dit planification. Le mot n�est pas tr�s populaire. Il d�pla�t aux bourgeois qui tournent en ridicule la bureaucratie planificatrice de leur propre r�gime. L��chec retentissant de certains plans dans les pays dits socialistes n�a pas rehauss� le prestige d�un vocable assez d�cri� : ceux de Russie ont connu de p�nibles retards, celui de Chine n�a abouti qu�� un pitoyable chaos. Cela, c�est le pass� ; ce fut en partie du travail d�amateur, ou de pr�curseur inexp�riment�, et c�est le c�t� n�gatif de la chose, qui n�est qu�� demi probant. Certains plans ont tout de m�me r�ussi ; en France, par exemple, les plans r�alis�s ont obtenu un succ�s relatif ; et en ce qui concerne la Russie, on voit bien ce qui a �chou� dans les plans successifs, mais s�est-on demand� ce qui serait arriv� s�il n�y avait pas eu de plans du tout ? Dans l��tat actuel du monde, il n�est plus possible d�entreprendre quoi que ce soit d�un peu consid�rable sans �tablir � l�avance quelques pr�cisions, ce que le jargon industriel moderne appelle un �planning� ; bref, sans avoir devant les yeux le sch�ma de ce qu�on veut faire. Cela r�ussit ou cela �choue (faillibilit� !), c�est plus ou moins efficace et cela atteint plus ou moins le but qu�on se propose (imperfection !), mais on ne saurait s�en passer.
Des esprits rationnels ne peuvent s�en remettre exclusivement au hasard des solutions empiriques pour d�nouer les probl�mes de la vie en soci�t�. Il est normal qu�une usine r�gle sa production sur la demande et �tablisse de celle-ci une statistique pr�visionnelle ; il est non moins normal que l�industrie d�une nation travaille au prorata des besoins qu�elle doit satisfaire, et l�agriculture aussi. Que cette planification puisse prendre des aspects caricaturaux et grotesques, c�est �vident : il suffit pour cela qu�elle soit con�ue et appliqu�e par des individus mesquins, des cerveaux �troits, de petits despotes imbus de th�orie, corset�s d�importance et regorgeant de m�diocrit�. Mais elle peut aussi �tre arr�t�e et mise en pratique par des hommes aux vues larges, aux aptitudes �tendues, au sens critique �veill�. D�ailleurs, la non-planification n�est pas exempte, elle non plus, de bureaucratisme, de rond-de-cuirisme tyrannique et niais. Planifier est n�cessaire pourvu que ceux qui tracent les grandes lignes du plan ne soient pas trahis par une nu�e d�imb�ciles qui le torpilleront en cherchant la petite b�te, par ce z�le dans l�infinie minutie capable de tout faire �chouer. Il n�est pas question de planifier pour planifier ; les auteurs du plan ont � tenir compte d�autant d�imp�ratifs qu�ils auront eux-m�mes � transmettre de donn�es et de consignes. Des gens qui, par caprice, voudraient contraindre l�industrie du bouchon � fabriquer 100 millions de bouchons quand elle n�est �quip�e que pour en faire 50 millions, et quand, selon l��tude des besoins, 10 millions suffiraient, ces gens ne seraient pas de vrais planificateurs. La planification exige des ing�nieurs, des techniciens et des experts. On ne s�improvise pas planificateur ; m�me l�autodidacte en la mati�re n�en serait pas moins un homme averti, ayant �tudi� les rapports entre production et consommation dans une branche d�termin�e de l�activit�.
Il n�y a l� rien de nouveau. C�est ainsi que les choses vont, plus ou moins heureusement, dans tous les pays du monde, � l�heure actuelle. Mais je tenais � dire que, lorsqu�on me faisait confesser mon socialisme, celui-ci impliquait une adh�sion raisonn�e, et non aveugle, � la notion de plan et � l�id�e de planification.
Si l�on me demande mon choix entre libert� et contrainte, je me prononce sans h�sitation pour la libert�. Non que je reconnaisse � celle-ci toutes les vertus. La libert� est, comme le socialisme, comme la d�mocratie, une vue de l�esprit humain, transpos�e relativement dans la r�alit� par des pionniers de l�exp�rience sociale qui ne se sont jamais dissimul� que la libert� absolue est un mythe sans application et sans utilit�. Il ne s�agit pas de savoir si la libert� poss�de toutes les perfections, la contrainte tous les d�fauts, mais laquelle des deux est pr�f�rable. Or, sous un r�gime socialiste aussi bien que sous un r�gime non socialiste, la libert� offre � l�individu et au groupe, restreint ou �tendu, des avantages que leur retire sans contrepartie appr�ciable la dictature d�un homme ou d�un parti, avec tout ce qu�elle comporte de prohibition et d�amoindrissements. Un r�gime socialiste qui se voudra vivant, populaire, riche de ressources et d�avenir, devra non pas laisser, non pas tol�rer, mais donner, mais prodiguer � l�individu et au groupe, de quelque importance qu�il soit, toutes les chances, toutes les occasions, toutes les possibilit�s : 1� d�initiative ; 2� de critique constructive ; 3� de participation � l�effort commun et � ses fruits ; 4� de propagande, de r�union, d�expression, de concurrence et d��mulation. Loin d��touffer l�individu dans la masse et la libert� sous le pouvoir, il favorisera la libert� de l�individu, puisque le socialisme a pour but d��manciper le peuple, dont on ne saurait contraindre la partie constitutive essentielle et la cellule premi�re sans tyranniser le tout, sans molester le corps.
Mais dans aucun r�gime la libert� de chacun ne saurait aller jusqu�� nuire � l�int�r�t de tous, et c�est l�int�r�t de tous qui inspirera la planification ; par cons�quent, la libert� cr�atrice devra n�cessairement s�ins�rer dans le service commun avec le souci civique de ne pas s�y opposer.
Cela, c�est le programme du socialisme libertaire, qui concilie la socialisation des biens majeurs et la libert� de l�individu... majeur lui aussi, pourrait-on dire, sans la crainte d�un f�cheux jeu de mots.
�Pourtant, nous demande-t-on encore parfois, n��tes-vous pas individualiste ?� A quoi pour ma part je r�ponds oui. Et certains d�y voir une contradiction, et de consid�rer l�individualisme anarchiste comme une d�viation, une corruption m�me, du socialisme initial. Il se peut que ce soit partiellement vrai de certains aspects int�gristes de l�individualisme. Le tout est de s�entendre, de faire la part � synth�tique � des choses, sans se perdre dans les arguties dialectiques qui font tourner en eau de boudin et en petits conciliabules diss�min�s tant de �r�unions de copains� commenc�es dans l�enthousiasme et closes dans une st�rile confusion.
La d�fense de l�individu est la substance m�me de l�humanisme et de la civilisation. Sans doute d�pendons-nous les uns des autres ; sans doute avons-nous re�u de la nature la vie, et sans doute tenons-nous toutes les autres choses � connaissances, biens, jouissances � de la soci�t� ; Elis�e Reclus a raison quand il �crit qu�ayant tout re�u d�autrui il s�estime tenu de tout rendre. Rien ne fait plus honneur � son haut sens moral qu�une telle d�claration. Cela n�est pas en contradiction avec le fait que l�individu est la cellule relativement autonome, relativement achev�e, de l�humanit�. L�individu, c�est l�unique, et tout pour lui finit avec lui ; on n�a donc le droit, sous aucun pr�texte, d�exiger de lui qu�il sacrifie sa vie, qui est irrempla�able, ni la libert� (la part de libert�) qui lui est due.
Dans la conception libertaire, il n�y a pas antagonisme entre l��conomie socialiste et la philosophie individualiste, mais � une condition : c�est que le socialisme ne cherche pas � �tre une philosophie ni l�individualisme une �conomie, car le premier doit s�appliquer � soumettre les choses aux hommes, alors que le second a pour mission d�affranchir les esprits.
Or, le tort du socialisme totalitaire est de vouloir se soumettre les hommes au m�me titre que les choses, et de pr�tendre s��riger en doctrine spirituelle, destin�e � remplacer les religions, les dogmes, les croyances, les mouvements d�id�es ; le marxisme pontifie au sommet de cette ambition. C�est l� outrepasser sa fonction politique. De m�me, l�individualisme int�griste exc�de ses limites quand il d�borde sur le terrain �conomique. J�ai le plus grand respect pour l��uvre d�Armand, et je suis tout � fait partisan de la r�pandre et de la publier ; j�ai souvent dit que la doctrine stirn�ro-armandienne �tait une arme d�autod�fense individuelle absolument incomparable pour qui s�est appliqu� � la comprendre, � s�en convaincre et � s�en cuirasser. Pour le militant social lui-m�me, elle offre, dans les moments d�incompr�hension populaire qui semblent des coups de trahison du sort, une position de repli sans pareille ; elle est, pour l�homme que traque l�histoire, que cernent et harc�lent la contrainte et la guerre, le dernier havre de paix et, comme dit l�autre, la derni�re tranch�e de la libert�. Mais, dans mes conversations ou correspondances avec Armand, je n�ai jamais cach� � ce philosophe qui fut un ma�tre que je n��tais pas d�accord avec lui quand il parlait �conomie.
D�abord parce qu�il affectait de ne pas en vouloir discuter, disant que cette discipline ne l�int�ressait gu�re, que chacun r�sout � sa fa�on la question �conomique, et que la vie ne commence qu�apr�s. En fait � je le lui ai souvent dit � je ne vois pas pourquoi l�individualiste s�int�resserait (comme c��tait son cas) � l�arch�ologie, � l�ethnologie, � la sexologie, � la m�decine, voire � la philat�lie, et resterait indiff�rent � l��conomie. Ensuite, tout en rel�guant cette mati�re assez � l��cart de ses pr�occupations, il lui donnait finalement une place en pr�sentant une proposition d��conomie individualiste fond�e sur la propri�t� de l�instrument de production par le producteur, et sur ce point j�estimais qu�il fallait dissiper tout malentendu : il ne peut pas y avoir de doctrine �conomique individualiste. Il ne peut y avoir qu�une philosophie individualiste, qui doit �tre jumel�e � l��conomie socialiste libertaire ou greff�e sur elle.
Bien s�r, j�admets que l�outil de production soit la propri�t� du producteur individuel dans la mesure o� la chose est r�alisable et raisonnable. Je ne vois qu�avantage � ce que le jardinier poss�de sa b�che, l��crivain sa machine � �crire, le peintre son pinceau ; je ne suis m�me pas ennemi du bout de terrain � de la grandeur qu�un homme peut cultiver � laiss� � la disposition du paysan, en toute propri�t� ou � titre de jouissance, qu�importe ! Les Incas avaient maintenu ce lopin ; le bolchevisme aussi l�a conserv� (le rendement moyen du champ individuel �tant meilleur que celui du champ collectif, ph�nom�ne qui n��tonne que les doctrinaires fanatiques et d�shumanis�s) ; les Chinois du communisme �dur�, dogmatique et n�ostalinien, sont eux-m�mes revenus � l�arpent familial apr�s l��chec des communes populaires et la famine qui s�ensuivit. Mais aussit�t que le travail requiert le nombre, la machine et l�association, l�individu ne peut plus �tre propri�taire de son instrument de production. Possesseur de sa charrue, le cultivateur ne pourra l��tre de son tracteur que s�il a une exploitation assez grande. Au-del�, l�outil devient collectif, ou appartient � un sp�cialiste, capitaliste ou artisan. La grosse batteuse conduisait � l�entreprise (capitaliste) ou au syndicat (coop�ratif) de battage. La faucheuse-batteuse ram�ne � la grande propri�t� par remembrement foncier, mais peut aussi aboutir au kolkhoze ou au kibboutz.
Armand, en �tendant son individualisme � l�associationnisme, passait doucement � un socialisme affinitaire et pluraliste qui supposait la possibilit� d�un nombre ind�fini de groupes concurrents. Mais ne jouons pas sur les mots ; d�s lors qu�on met l�outil de production entre les mains d�un groupe de producteurs et non plus d�un individu seul, on fait du socia
|