Traduction par Stephen T. Byinton, Edward Carpenter, Wm. C. Owen,
John Henri Mackay, Henry Seymour
Source : http://www.groupejoyeux.org
AVANT-PROPOS
Il règne
une foule de préjugés concernant l’anarchisme.
Certains veulent que ce soit un parti, une secte, voire un clan.
D’autres le considèrent comme une doctrine, une
attitude, une philosophie, un idéal tantôt “noble”,
tantôt “ignoble” selon la bouche de qui parle ou la
plume de qui écrit. Plusieurs enfin nient aux anarchistes la
moindre compétence pour résoudre les questions, petites
ou grandes, dont l’ensemble constitue “le problème
humain”. La vérité est que l’anarchisme --
surtout sous son aspect individualiste (comme nous l’avons
le plus souvent envisagé ici) -- offre à qui
l’interroge différents visages. C’est ce que
montre les pages qui suivent, où sont présentés
un certain nombre de résumés fondamentaux des
opinions ou conceptions anarchistes, la plupart proposées par
des penseurs à peu près inconnus des anarchistes
de langue française.
E.
Armand.
I
Ce
qu’est l’anarchisme
L’agression,
le gouvernement,
la violence, la
propagande actuelle
L’Anarchisme
est une doctrine impliquant l’abolition du gouvernement.
Chacun s’accorde sur ce point et comme tout le monde croit
savoir ce qu’est le gouvernement, tout le monde croit
savoir en même temps ce qu’est l’Anarchisme.
Cependant il est très peu de personnes définissant le
gouvernement qui ne soient forcées dès qu’on
leur pose quelques questions de retirer leurs définitions.
L’Anarchisme
est une théorie politique scientifique, opposée au
gouvernement entendu dans le sens politique. Le
gouvernement, au point de vue politique, est un pouvoir humain
qui assume et exerce un contrôle général sur
les actions de tous les individus habitant un certain territoire ou
appartenant à une certaine race, recourant si besoin est à
la violence pour affirmer ce contrôle.
Le gouvernement d’un
groupement, d’une association volontaire quelconque n’est
pas un gouvernement politique, car il ne cherche pas à exiger
l’obéissance de tous, mais simplement réglemente
les actes de ceux qui désirent être réglementés
; une forme semblable de gouvernement n’est pas opposée
aux principes anarchistes.
L’objection
essentielle que les anarchistes opposent au gouvernement : c’est
qu’il ait recours à la force pour empêcher un être
humain de faire ce qu’il lui plaît. Comme beaucoup
d’autres personnes, les anarchistes souhaitent
l’avènement d’une ère d’harmonie
où nulle violence ne serait employée contre qui
que ce soit. Mais comme beaucoup de personnes également,
ils reconnaissent que cet idéal ne peut être atteint
actuellement, ils constatent en effet que certains individus se
servent de la violence et c’est aux autres qu’il
appartient de décider si la violence ne doit pas répondre
à la violence. Si une brute s’efforce de me jeter
dans un étang, ce qui est un acte essentiellement
gouvernemental, bien que commis en dehors de l’institution
gouvernementale comme on l’entend généralement
; si, dis-je, je lui résiste et j’essaie de
contrecarrer ses projets, mon acte peut-il être
comparé à son agression ?
Certains anarchistes
comme Tolstoï répondent affirmativement et répudient
l’emploi de la violence même défensive. Mais la
grande majorité des anarchistes distinguent entre le
gouvernement ou le crime (deux noms pour la même chose) et la
défense.
Employer la menace
ou la violence contre quelqu’un de paisible, c’est ainsi
qu’agissent les gouvernements et c’est un crime ; mais
employer la violence contre un criminel, pour réprimer son
usage criminel de la violence, est une tout autre chose. D’une
façon générale les anarchistes considèrent
la spoliation et la fraude brutale comme équivalentes à
la violence et justifiant de violentes représailles.
Naturellement, la
méthode pratique ou la menace théorique d’employer
la violence consiste à réprimer la violence par
l’organisation sociale avec ses rouages ordinaires :
police, tribunaux, geôles. Un grand nombre d’anarchistes
approuvent ce mécanisme ; mais seulement avec le désir
qu’il soit confiné à un usage défensif. Il
est évident que, dans une société anarchiste,
les individus qui le désireraient ne pourraient être
empêchés d’organiser une police ; l’emploi
quelconque de la force pour les entraver étant tyranniquement
gouvernemental.
Ainsi le triomphe de
l’anarchisme n’empêcherait pas l’existence de
la police et des prisons. Il faut donc s’attendre à ce
qu’elles survivent. Mais cela ne constitue pas un nouveau
gouvernement, puisque l’organisation existante ne
pourrait percevoir aucun impôt sinon en exposant les
non-payants à se voir privé de ses services. Cette
organisation ne pourrait édicter aucune loi contre ceux qui
laissent les autres tranquilles. Elle ne pourrait même pas
empêcher l’établissement d’une police rivale
dans le même lieu. Un gouvernement n’est
“ gouvernement ” que lorsqu’il monopolise
tout l’activité humaine de sa juridiction.
La question se pose
si la violence contre la propriété rentre dans la même
catégorie que la violence contre les personnes. C’est là
que ceux qui s’intitulent “ anarchistes ”
se séparent, les uns soutenant que la propriété
des produits matériels est un corollaire de la liberté
personnelle et doit être défendue à ce
titre, les autres affirmant que la propriété,
sous toutes ses formes, est une institution absurde. Logiquement,
chacune des deux tendances prétend que l’autre n’est
pas anarchiste.
Est-il anarchiste
d’enfreindre les lois ? Ceux qui enfreignent les lois sont de
deux sortes : des anarchistes et des tyrans. Quiconque ne veut pas se
soumettre à la volonté d’autrui et désire
en même temps voir autrui jouir de la même liberté,
celui-là est anarchiste. Un tyran, au contraire, enfreint
les lois comme il l’entend, mais c’est pour tenir les
autres en sujétion, par exemple Napoléon, Rockefeller,
ou tout gréviste qui essaye d’obtenir le succès
de sa grève en usant de violence contre les “ jaunes ”.
Le public
s’intéresse à la position que prennent les
anarchistes vis-à-vis de la violence.
L’exposé
ci-dessus indique que la violence contre les personnes paisibles
est contraire aux principes de l’anarchisme et lorsqu’un
anarchiste avéré y a recours, c’est qu’il
ne connaît rien à l’anarchisme.
Cependant il n’y
a rien de contraire aux principes anarchistes dans l’emploi de
la violence contre ceux qui se servent eux-mêmes de la
contrainte gouvernementale pour réprimer la liberté
individuelle.
Mais jamais cet
emploi de la violence n’a été préconisé
par les principes anarchistes, car il n’est pas un
seul anarchiste qui se sente obligé de répondre à
la violence par la violence, sauf s’il y voit une utilité
quelconque. Les anarchistes partisans de la propriété
individuelle affirment que si l’on obtient un maximum de
liberté de discours, les attaques violentes d’une
petite minorité contre l’autorité établie
seraient bestiales, inutiles et absolument condamnables.
Les anarchistes communistes s’échelonnent de ce
point de vue jusqu’à conseiller la violence la plus
sanguinaire.
La propagande
anarchiste actuelle consiste à répandre nos doctrines,
à vivre la vie qui nous convient et à faire nos
affaires sans nous préoccuper, dans la mesure du
possible, des décrets ou des lois de l’État. Elle
consiste encore à encourager autrui à faire de même.
La propagande de l’avenir sera déterminée
par les circonstances de l’avenir.
Stephen T.
BYINTON.
II
La
société sans gouvernement
La
loi et la coutume
Dans mon ouvrage
intitulé Prisons, Police et Châtiment, j’ai
attaqué documents à l’appui,
l’institution-trinité Loi, Police et Châtiment sur
laquelle se base notre société actuelle. J’ai
démontré que cette institution donne naissance à
une foule de maux — corruption, chantage, parjure,
mouchardage et mensonge, accusations erronées, souffrances et
cruautés inutiles et voulues ; que cette institution
sanctionne et organise publiquement la violence ; qu’elle
soutient et maintient directement et volontairement des
iniquités aussi évidentes et étendues que le
monopole foncier, par exemple ; que dans la plupart des cas sa
théorie et sa pratique sont absurdes et contradictoires ;
qu’elle paralyse le peuple qui s’y soumet ou met sa
confiance en elle (comme si souvent l’a écrit Herbert
Spencer) ; qu’elle est en grande partie si vieille et si hors
de date qu’il semble qu’elle ne puisse plus, même
réformée, même si on le croyait souhaitable,
s’adapter à une fin humainement utile.
Je ne prétend
pas que toutes ces attaques résolvent la question que soulève
l’existence de cette institution ni qu’il n’y ait
pas de défense à proposer en sa faveur ; même
s’il en était ainsi, les bénéfices à
en retirer devraient être bien grands pour arriver à
compenser les désavantages et les maux qu’elle
engendre. À vrai dire, pratiquement parlant, chacun admet
que la loi est un mal ; mais l’argument de la défense
c’est qu’elle est un mal nécessaire, dont on
ne peut se passer, et que, sans lui, ce serait le règne du
désordre, de la violence, du chaos social.
Assez curieusement,
l’histoire des nations et des peuples prouve le contraire. Les
premières formes tribales ont évolué,
cohésivement, et pratiqué l’amitié
sociale, sans un pesant et rigide système de lois. Chez
certaines populations paysannes de nos jours, en Irlande, en Suisse,
en Suède, par exemple, qui vivent encore dans des conditions
rappelant, de loin, l’état primitif, la loi, son
fonctionnement, ses institutions ne jouent qu’un rôle
secondaire dans leur vie. Il est vrai que la coutume joue un grand
rôle parmi les primitifs, qu’il semble hors de doute
qu’elle constitue l’épine dorsale ou le cadre de
leur société ; mais la coutume est une chose très
différente de la loi. La coutume c’est la loi à
l’état embryonnaire — la loi rudimentaire, à
titre d’essai. Quelque dures, rigides, absurdes même
que puissent être les coutumes de maintes tribus sauvages,
elles sont bien plus faciles à modifier que lorsqu’elles
sont devenues ossifiées sous la forme d’une loi écrite,
étayée par l’ancienneté et la
solennité, soutenue par l’autorité de la force
armée.
Que les sociétés
humaines ne puissent subsister sans une certaine somme de Coutume,
c’est à voir. Mais qu’elles puissent subsister et
se maintenir ordonnées et viables sans loi écrite, sans
les institutions qui en découlent, nous n’avons aucune
raison d’en douter. Lorsque la Coutume, pratiquée par un
peuple raisonnable et modérément avancé (lequel
a abandonné la grossièreté des temps primitifs),
se manifeste sous une forme plus douce et tout en exerçant
encore une pression considérable sur les individus, se montre
assez plastique et adaptable aux évolutions du milieu —
dans la pression exercée par la Coutume nous apercevons une
force aussi supérieure à la Loi que la vie l’est
à l’automatisme. Dans notre vie sociale d’aujourd’hui,
la Coutume solutionne maints problèmes. Il y a de ces
coutumes comme celles de la “ respectabilité ”
et de la “ mode ” qui exercent une véritable
tyrannie. Il n’existe pas de loi qui oblige au paiement des
dettes de jeu, leur non-paiement est cependant extrêmement
rare.
Naturellement,
habitué comme on l’est à recourir à la
police à toute occasion, on trouve difficile de concevoir la
vie sans cette institution. La vie sociale reposant en grande partie
sur son existence, “ elle est indispensable ”
; sans elle ce serait la catastrophe. Autrement dit, sans la police,
l’actuelle spoliation des pauvres ne serait pas possible, les
énormes différences qui séparent la richesse de
la pauvreté ne se seraient jamais produites. Sans les
formes policières, en effet, la société basée
sur les inégalités artificielles ne pourrait pas
subsister (1). Prétendre que parce qu’une
certaine institution est nécessaire pour construire et
maintenir la société dans une forme anormale et contre
nature, la société ne saurait exister sans cette
institution — cela revient à prétendre que parce
qu’aux pieds des dames de l’aristocratie chinoise les
bandelettes de compression sont indispensables, les femmes en
général ne peuvent se passer de ces bandelettes.
Il nous faut comprendre que nos formes sociales actuelles sont aussi
laides et inhumaines qu’un pied estropié ; quand nous
aurons compris cela, nous apercevrons le peu d’utilité
d’institutions comme la loi et la police, dont la fonction et
le but principal consistent à maintenir et défendre
ces formes. La principale difficulté qui vient donc à
l’esprit des humains quand il est question d’une société
libre et sans gouvernement n’a donc pas trait à la
“ désirabilité ” — tout le
monde reconnaît qu’elle est désirable en soi —
mais à sa “ praticabilité ”.
Cette difficulté prend racine dans la conception de la société
actuelle. On s’aperçoit qu’une lutte intestine
pour l’obtention du pain quotidien est la force qui domine
aujourd’hui, le principal stimulant à la production. On
en conclut que, sans gouvernement, la société se
dissoudrait en un chaos de brigandage et de fainéantise.
C’est cette difficulté qu’il faut déraciner
(2).
La
dictature de la crainte
C’est une
chose pénible à écrire, mais c’est la
Crainte qui fait mouvoir la vie extérieure de la Société
contemporaine. Cela commence par le misérable salarié
qui se lève avant l’aurore, sort de chez lui au pas de
course, dès que résonne la sirène, et, neuf, dix
heures de suite, parfois davantage, pour un gain qui lui assure tout
juste la pitance, se prostitue à un labeur monotone qui ne lui
procure ni intérêt, ni plaisir ; le soir venu il revient
chez lui, trouve ses enfants au lit, mange, fatigué et
las, se jette sur sa couche pour recommencer le lendemain ; s’il
mène une vie aussi monotone, inhumaine, vide de toute dignité,
dépourvu de tout réalisme, c’est parce qu’il
y est acculé par la crainte de mourir de faim. Cela se
poursuit par le gros commerçant qui n’ignore pas que sa
richesse lui est venue grâce à la spéculation,
aux ruses et aux mensonges du marché, et qui craint qu’elle
parte par les même voies ; il se rend compte que plus il est
riche, plus il y a de moyens qui se présentent pour le ruiner,
d’où surabondance de soucis et d’anxiétés
; pour rendre sa position sûre, force lui est de s’abaisser
continuellement à toutes sortes de combinaisons basses et
louches. Sur la grande masse du peuple, c’est le même
démon qui étend ses ailes sinistres. C’est
une anxiété fiévreuse qui donne le ton à
leurs vies. Point de place pour la joie naturelle, la vivacité
d’esprit. Parcourez les rues des grandes villes de
l’Angleterre, vous n’entendrez chanter personne, à
moins que ce soit pour qu’on lui jette des sous. Il n’y a
pas un garçon de charrue qui ose siffler aujourd’hui le
long du sillon qu’il trace. Où est l’usine où
on ne “ sacquerait ” pas l’ouvrier qui se
mettrait à chanter au cours de son travail ? Nous sommes
comme des naufragés qui grimpent sur les pentes d’une
falaise. Les vagues font rage. Celui-ci s’aide de la main, cet
autre du pied. La panique est telle qu’il lui peut arriver de
déloger le voisin déjà en sûreté,
et le malheureux tombe à la mer. C’est certainement
regrettable mais il n’y a rien à faire.
Au fond cet état
de choses n’est pas normal. Admettons que la lutte pour
l’existence soit inévitable, sous une forme ou une autre
— l’histoire nous démontre que, sauf dans des
crises exceptionnelles, l’évolution de l’humanité
n’abonde pas en scènes d’anxiété
aussi générale ; l’étude des races
indigènes que nous pourrions considérer en état
de dégénérescence ne révèle
nulle part l’existence d’une telle dictature de la
crainte.
Le
travail dans la “ société libre ”
Il apparaît
donc concevable qu’un peuple qui ne serait pas traqué
par l’obligation ni jugulé par l’autorité
brutale se mette à produire spontanément les
objets dont il fait cas. Cela ne veut pas dire que, du premier
coup, le résultat sont harmonieux et parfaitement ordonné.
Mais je ferai quelques remarques destinées à examiner
le problème de façon pratique.
Tout d’abord
chacun sera guidé dans le choix de son occupation, par son
goût ou son habileté, tout au moins il y sera guidé
davantage qu’il ne l’est actuellement ; chacun sera plus
à même qu’aujourd’hui de trouver le travail
qui lui convient le mieux. L’augmentation en vitalité et
en initiative effective provenant de cette cause, seule, serait
énorme. L’immense variété de goût et
d’habileté dont sont doués les êtres
humains susciterait une variété correspondante de
produits spontanés.
En second lieu, le
travail fait sera utile. Il est certain que personne de son propre
gré ne creuserait un fossé pour le remplir ensuite —
et cependant, une bonne quantité du travail effectué
de nos jours n’est guère plus utile. Si un ébéniste
confectionnait une armoire, soit pour lui, soit pour un voisin, il va
sans dire que ses tiroirs s’ouvriraient et se fermeraient ; or,
les neuf dixièmes des armoires fabriquées selon la
méthode du commerce sont établies de telle sorte que
leurs tiroirs ne s’ouvrent ni ne se ferment. Elles ne sont pas
fabriquées pour être utiles ; elles sont fabriquées
pour avoir l’apparence de l’utilité ; elles sont
faites pour être vendues. Pour la vente et, par
conséquent, pour laisser un bénéfice. Si
paraissant utiles, elles ne sont réellement d’aucune
utilité, elles répondront à leur but, car le
chaland s’adressera ailleurs ; nouveau bénéfice
pour le fabricant et le commerçant auxquels il s’adressera.
Le gaspillage dont la communauté est victime à cause
des faits de ce genre est énorme ; mais peu importe puisqu’il
s’agit du profit de l’exploiteur.
Dans une société
libre on travaillera parce que c’est utile. Il est curieux de
constater qu’aucune raison n’explique le travail, sinon
son utilité. Naturellement dans ce qui est “ utile ”,
je comprends ce qui est beau — car il n’y a aucune raison
d’établir une différence entre ce qui satisfait
un des besoins de l’homme, comme la beauté, et un autre
de ces besoins, comme la nourriture. Je dis donc que l’idée
de travail implique qu’on travaille parce que le produit du
travail répond à quelques besoins humains. Mais,
dans le commerce, il n’en n’est pas ainsi. Le travail
a pour but la vente et , par conséquent, le bénéfice.
Peu importe la qualité du produit, bonne ou mauvaise, dès
lors qu’il remplit cette unique condition. Dans une
société autre, la tournure d’esprit différerait
tellement de celle à laquelle nous sommes habitués
qu’il nous est difficile d’établir aucune
prévision. Il n’est cependant pas difficile de se rendre
compte que si on ne produisait plus autant pour l’amour de la
quantité, que si on ne travaillait pas autant d’heures
par jour qu’actuellement ( et mécaniquement ), les
produits livrés à la consommation répondant à
leur utilisation réelle, les résultats obtenus seraient
tout autres que par le jeu du système commercial actuellement
en vigueur.
En troisième
lieu, le travail accompli dans ces conditions — comme William
Morris l’a toujours affirmé — serait un
“ plaisir ” ; l’un des plus grands
plaisirs certes de la vie. Ce fait transformerait du tout au tout le
caractère du travail. Combien sont-ils ceux qui éprouvent
du plaisir et de la joie dans leur travail quotidien ? Pourrait-on,
dans chaque ville, les compter sur le bout des doigts ? Vaut-il la
peine de vivre si le principal élément de la vie —
ce qui demeurera son élément principal — est une
peine ? Non, le sens véritable de la vie exige que le travail
quotidien soit en lui même une joie. C’est seulement
alors que la vie vaut la peine d’être vécue. Si le
travail est une joie, le produit du travail s’en
ressentira ; la distinction entre le beau et l’utile
disparaîtra ; chaque produit sera une œuvre d’art.
L’art contaminera la vie.
La société
actuelle est basée sur un système légal qui fait
— grâce à l’appui de la loi et du
gouvernement — de la Propriété privée une
institution privilégiée. L’homme de proie,
grand propriétaire foncier, terrorise le petit
propriétaire. Le résultat de cet arrangement est une
lutte amère et continuelle pour la “ possession ”,
où la crainte est le principal facteur d’activité.
Nous voulons dégager une conception de la société
où la propriété privée n’étant
plus soutenue par aucune force armée, n’existe qu’à
titre d’arrangement spontané, système où
les facteurs d’activité dominants ne sont ni la
Crainte ni l’avidité du Gain, mais la Communauté
de vie et l’intérêt à vivre.
En résumé
: l’on travaillera parce que l’on aime à
travailler, parce que l’on sent qu’on pourra accomplir
son travail avec soin, parce qu’on sait que le produit de son
travail sera utile, ou à soi-même ou à autrui.
La
période transitoire
Devenons pratiques.
Sur la possibilité d’une société libre et
communale, personne n’émet le moindre doute. La
question à discuter est la période transitoire. Par
quelles étapes devrons-nous ou pourrons-nous passer pour
atteindre cette terre de liberté ?...
Au cours des
changements conduisant finalement à une société
“ sans gouvernement ” et “ absolument
volontaire ”, il est probable que certaines
institutions, basées sur la propriété, quoique
dépourvues en soi d’idéal, continuerons à
survivre pendant une longue période. Faisons remarquer ici
qu’il n’existe pas le moindre “ espoir ”
qu’un “ idéal ” de société,
pur et simple, puisse jamais être réalisé.
D’ailleurs un idéal, même le plus avantageux, est
une chose gênante. L’idéal de Smith ou l’idéal
de Brown peuvent leur convenir parfaitement, mais il est assez
certain que l’idéal de Brown ne satisfera pas plus Smith
que celui de Smith ne satisfera Brown. Nous voyons bien que la
société s’oriente vers une forme communale, mais
nous espérons et nous escomptons que cette forme ne
représentera pas l’idéal exact d’un parti ;
nous voulons que cette société soit assez vaste et
assez large pour inclure une immense diversité
d’institutions et d’habitudes, y compris une importante
survivance de certaines formes sociales actuelles. On peut dire que
sous certains rapports une entente généreuse sur la
question du paiement des salaires, sur une base parfaitement
démocratique, suscitera plus de liberté qu’un
Anarchisme amorphe où chacun prend “ selon ses
besoins ”. Dans le système des salaires, A peut
travailler deux heures s’il lui plaît et vivre sur un
salaire de 2 ; B peut travailler huit heures, lui, et vivre sur un
salaire de 8. Chacun jouit alors d’une parfaite liberté
morale. Si le système des salaires n’existe pas, malgré
tout son désir de flâner, A peut sentir qu’il
escroque la communauté — la communauté peut
éprouver le même sentiment — tant et si bien que,
pour se tranquilliser, force lui sera de faire huit heures comme tout
le monde.
Tandis que la
monnaie subsistera longtemps encore, qu’on s’en servira
pour le paiement des salaires, l’achat et la vente, etc., elle
perdra son caractère rigide d’usage obligatoire, à
mesure que la mentalité se transformera. Son usage prendra
l’élasticité de la coutume, prêt à
la transformation si le sentiment général le demande.
La propriété privée perdra de son caractère
virulent, ce ne sera plus qu’une affaire d’usage ou de
convenances. À mesure que le temps passera, les comptes, les
actes, deviendront de simples formalités, comme cela a déjà
lieu entre amis (3).
En fin de compte, il
ne subsistera plus que la coutume se transformant lentement. Une
chose certaine c’est que la forme des Sociétés de
l’avenir sera plus vitale, plus organique, plus vraiment
humaine, qu’elle n’a pu l’être ou aurait pu
l’être sous la domination rigide de la Loi.
Edward
CARPENTER.
NOTES
(1) Cependant, comme la
plupart des sociétés primitives le montrent, les
petites inégalités courantes et celles qui résultent
des différences naturelles de capacité et d’habileté
individuelles seront toujours acceptées.
(2) Pour être strictement
impartial, cette difficulté de compréhension, ce sont
surtout les classes sociales qui vivent de leurs rentes et dans une
oisiveté décorative qui la ressentent.
(3) On ne voit pas bien,
d’ailleurs, comment les chemins de fer et les vastes industries
modernes (si elles survivent) pourraient fonctionner sans un système
de salaires et sans un engagement défini, de la part de ceux
qui y travaillent, d’accomplir certaines tâches
indispensables à ce fonctionnement.
III
L’anarchisme
contre le socialisme
Base
du mouvement anarchiste
Lorsqu’un
homme se dit “ anarchiste ” il arbore la plus
claire des étiquettes qui soient au monde. Il proclame
qu’il est un homme qui ne veut pas de gouvernement. Le mot
“anarchie ” — du grec Ana, sans, et Arche,
gouvernement —contient toute sa philosophie. Les convictions
d’un anarchiste se résument en ceci : que les hommes
doivent être libres, qu’ils doivent s’appartenir
à eux-mêmes.
Les anarchistes
n’émettent pas la prétention d’empiéter
sur les droits individuels d’autrui, mais ils entendent
résister et ils résistent, du mieux qu’ils
peuvent, à tout empiétement d’autrui sur leurs
droits. Régler sa vie, en individu responsable, sans empiéter
sur la vie d’autrui, voilà la liberté.
Empiéter sur la vie d’autrui, essayer de l’assujettir,
voilà ce qui fait le maître : se soumettre à
l’empiétement et à l’obligation contre
son gré et en dépit de son jugement, voilà ce
qui fait l’esclave.
Dans son essence,
donc, l’anarchisme est le développement libre et sans
réserve de chaque personnalité ; il réclame pour
chacun une occasion égale de diriger et de développer
sa propre vie particulière. Il revendique une égale
possibilité de développement pour tous, sans égard
à la couleur, la race ou la classe ; il insiste pour qu’il
y ait droits égaux à tout ce qui sera trouvé
nécessaire pour entretenir et développer
convenablement la vie individuelle. L’anarchisme veut que
chaque être humain jouisse d’un “ traitement
équitable ” dans le sens le plus littéral de
l’expression.
Peu importe,
d’ailleurs, à l’anarchiste que la main qui
gouverne soit de fer ou gantée de velours. Dans un cas comme
dans l’autre, c’est toujours la même entrave à
son droit d’organiser sa vie comme il lui plaît. Dans un
cas comme dans l’autre la loi qui lui est imposée tend à
l’affaiblir, et c’est une faiblesse que de faire sa
cour à l’oppresseur...
Le mouvement
anarchiste tout entier est fondé sur cette conviction
inébranlable que le temps est révolu pour les
hommes — non point seulement pris en masse, mais
individuellement — de s’affirmer, chacun pour soi et
d’insister pour conquérir leur droit de régler
leurs propres affaires sans intervention extérieure, leur
droit à d’égales occasions de se développer
personnellement, leur droit à un “ traitement
équitable ” que n’entrave pas l’intervention
de supérieurs juchés de leur propre chef en des
situations d’autorité.
L’individu
d’abord
L’anarchisme
concentre toute son attention sur l’individu, considérant
que c’est seulement quand pleine justice lui sera rendue —
à lui comme à elle — qu’une société
heureuse et bien portante sera possible. Car la société
c’est tout simplement l’unité humaine multipliée
indéfiniment. Aussi longtemps que les unités seront
traitées injustement, il sera impossible pour la totalité
de se trouver heureuse et de se bien porter. L’anarchisme
n’admet donc pas le sacrifice de l’individu aux intérêts
supposés de la majorité, ou à l’un
quelconque de ces mots à effet ( patriotisme, bien
public, etc. ) pour l’amour desquels l’unité
humaine — et toujours la plus faible : le travailleur, homme et
femme, le pauvre, l’impuissant — est mutilée et
assassinée aujourd’hui, comme elle l’a été
depuis l’origine des sociétés.
L’anarchisme
réclame impérativement que pleine et absolue justice
soit rendue à chacun, pris individuellement ; qu’il soit
accordé pleine et égale occasion de se développer,
de se conduire, de jouir de sa vie comme il l’entend.
L’anarchisme proclame, comme une vérité
incontestable, que le premier pas vers ce but inévitable
est l’absolue destruction de tous les privilèges
artificiels et meurtriers par le moyen desquels un petit nombre
d’humains favorisés accumulent en leurs mains une
puissance et une richesse illimitées, aux dépens de
l’appauvrissement et de l’égorgement des
multitudes.
Que nul ne se laisse
imposer par cette fable que les anarchistes sont les adversaires de
la coopération ; qu’ils désirent ramener
l’humanité à l’état de l’isolement
primitif. Au contraire, nous nous rendons compte, très
clairement, que les quelques humains privilégiés qui
disposent des moyens nécessaires, coopèrent constamment
sur une échelle toujours plus vaste, à mesure que de
meilleurs moyens de communication les mettent en situation de faire
du monde entier le théâtre de leurs opérations.
Nous nous rendons compte qu’il s’agit uniquement de
briser les fers de sa pauvreté et de son impuissance pour
mettre l’humanité tout entière en situation, elle
aussi, une coopération immense, véritable, volontaire —
une coopération dans laquelle la terre entière et ses
produits seront utilisés de la manière la plus
complète, la plus sage, la plus économique pour la
satisfaction des besoins des hommes, des femmes, des enfants nés
sur la planète.
Nous sommes
fermement convaincus que le seul but digne d’être
poursuivi par des hommes et des femmes sincères et à la
vision claire, c’est la conquête d’une liberté
individuelle telle qu’elle rendra possible la coopération
décrite ci-dessus.
Nous sommes
convaincus que ce sont les vies les plus droites, les plus directes,
les moins détournées qui sont en dernière
analyse les plus courtes, les plus faciles, les plus sûres.
Nous affirmons que si l’on procède autrement, que
si l’on cherche par une série de compromis et de cotes
mal taillées à préparer à un chemin
menant à des changements qui se réaliseront dans un
avenir vague et distant, on s’apercevra finalement que le
temps consacré a été du temps gaspillé.
C’est uniquement en s’attaquant au monopole et au
privilège — en revendiquant courageusement et sans
concession aucune les droits de l’unité humaine,
quelle qu’elle soit — en réclamant son droit
individuel à l’égalité d’occasion, à
un traitement absolument équitable, à sa place entière
au banquet de la vie — c’est en œuvrant dans ce
sens, et dans ce sens seulement que pourra être résolu
ce grand problème social, sous le poids duquel le monde entier
gémit et agonise actuellement.
En un mot, la
liberté de l’individu, conquise par l’abolition
des privilèges et la garantie à tous d’occasions
égales est la porte qui nous introduira dans la sphère
de la civilisation supérieure qui nous appelle à elle
avec tant d’insistance.
On allègue
que nous autres anarchistes, nous ne formulons aucun plan — que
nous n’exposons pas dans les détails comment
fonctionnera la société de l’avenir. C’est
vrai. Nous ne nous sentons aucune inclination à nous
tracasser le cerveau concernant l’inconnu. Nous ne faisons pas
métier de mettre l’humanité dans les fers : notre
occupation, au contraire, c’est d’amener le genre humain
à briser ses entraves.
Nous n’avons
pas de république coopérative, réglée et
arrangée d’avance à imposer aux générations
encore à naître. Nous sommes des hommes et des femmes en
vie, actuels, qui se préoccupent du présent ; l’avenir
sera ce que le feront les hommes et les femmes d’alors, selon
leur mentalité et leurs circonstances. Si nous leur léguons
la liberté, ils mèneront une vie libre,
conditionnée par l’état de choses transformé
et amélioré qu’auront produit les progrès
de l’intelligence humaine et l’emploi accru des forces
naturelles qui en découlera.
La
liberté est la chose essentielle
Abolir l’esclavage
humain, qui est toujours l’esclavage des individus, est
l’unique et seule tâche de l’anarchisme.
L’anarchisme ne se préoccupe pas d’améliorer
le sort des hommes sous un régime d’esclavage, parce
qu’il croit que c’est chose impossible —
déclaration qui fera sursauter le lecteur moyen. Nous
rappellerons à ce lecteur moyen — une fois de plus —
que les anarchistes sont des réalistes qui s’efforcent
de voir la vie telle qu’elle est, ici bas sur la planète,
le seul lieu où elle puisse être étudiée.
Le seul lieu où jusqu’ici il a été
découvert de la vie humaine. Notre point de vue est celui du
Biologiste. Nous prenons l’homme tel que nous le trouvons,
comme individu et comme membre de l’espèce. Nous le
voyons soumis à certaines lois naturelles — s’il
s’y conforme, il croît et se porte bien ; s’il en
fait fi, il dépérit et finalement succombe. Ce
principe est fondamental et une grande partie de la littérature
anarchiste y est consacrée.
Or, du point de vue
biologique, la Liberté est la chose essentielle : sans elle,
la croissance et le développement individuel sont impossibles
— et partout ou le développement de l’individu est
entravé, l’évolution de l’humanité
s’arrête. Il nous est impossible d’énumérer
les innombrables arrêts, de calculer en chiffres exacts la
gravité des blessures infligées à nos libertés
individuelles quand le pendule revient vers l’esclavage.
Néanmoins, sans conteste possible, il y a blessure. Il ne peut
en être autrement, d’ailleurs, biologiquement parlant,
nous faisons tous partie d’un même ensemble
organique — l’espèce humaine — et faire tort
à l’un, c’est faire tort à tous. On ne peut
pas avoir la liberté à l’une des extrémités
de la chaîne et l’esclavage à l’autre
extrémité. Selon nous, le Privilège doit être
aboli, quel que soit son aspect ou sa forme. Le privilège est
la négation de l’unité organique de l’humanité,
de cette unité de la famille humaine que nous considérons
comme une vérité scientifique. Nous nous refusons à
ignorer ou à la tourner en dérision, comme les
églises ont ignoré ou tourné en dérision
la fraternité humaine, ce grâce à quoi elles ont
gagné la faveur des déshérités et monté
au pouvoir. Nous considérons l’internationalisme comme
un fait biologique, une loi naturelle qui ne peut pas être
violée avec impunité ou dont on ne peut pas se
débarrasser par une simple explication. Les violateurs
les plus criminels sont les gouvernement modernes, qui
consacrent toute la force dont il disposent à maintenir le
Privilège spécial et qui, dans leur convoitise de la
suprématie, entretiennent les nations dans un perpétuel
état de guerre. Derrière toute cette brutale boucherie,
une pensée maîtresse se manifeste : “ Notre
organisation gouvernementale doit devenir la plus puissante. En fin
de compte, nous sortirons de la lutte maîtres du monde. ”
La planète
n’est pas faite pour être dominée par
quelques-uns. Elle est ou doit être une jouissance libre et
égale pour tous les membres de l’espèce humaine.
Ce n’est pas un “ fief ” destiné à
la possession d’aristocraties surannées et
agonisantes, ni une chasse réservée que peuvent se
payer les nouveaux riches, cette bande aux visages d’oiseaux de
proie et la sensibilité émoussée qui plane sur
les champs de bataille et se gorge des cadavres qui y gisent. Non la
terre est faite pour être utilisée, librement et
également par tous ceux qui y vivent. De même que
l’espèce humaine est tout organique, la terre, ce sol
que foulent nos pieds, est un organisme économique unique, un
entrepôt unique de richesses où ont un égal droit
de travailler tous les hommes et toutes les femmes...
Pour tout
anarchiste, le droit à une utilisation libre et égale
des diverses occasions naturelles est un droit naturel, octroyé
par la Nature, imposé par la Vie. C’est la loi
fondamentale de l’existence humaine. C’est parce que
notre soi-disant Civilisation refuse de la reconnaître qu’elle
saigne par tous les pores, que le râle de la mort déchire
sa gorge. Une maison aussi amèrement divisée contre
elle-même est destinée à périr. Une
société de loups se sautant à la gorge les uns
les autres n’est pas une société à
conserver, mais une société à anéantir
aussi rapidement et avec le moins de douleur possible...
Le
monopole foncier
Pour tous les
anarchistes, l’abolition du monopole foncier est un principe
fondamental. Le monopole foncier est la négation de la loi
fondamentale de la vie, considérée au point de vue
de l’individu ou de l’espèce. Aucune subtilité
de l’esprit humaine ne réussit à nous sortir de
là. Aussi longtemps que certains êtres humains pourront
accaparer le sol — le sol sur lequel ou duquel d’autres
pourraient vivre — ces autres seront à leur merci. Ces
autres sont réduits à l’impuissance et par
conséquent à un esclavage sans espoir. Ils sont la
proie d’un vol auquel ils ne peuvent échapper. Ils sont
courbés sous un joug dont ils ne peuvent se débarrasser.
Il leur faut travailler aux conditions qu’on offre ou mourir
de faim. Aucune organisation, si bien agencée soit-elle —
aucune habileté, aucun savoir, si profond soit-il —
aucune vertu privée ou philanthropie publique ne peut les
arracher à leur sort. C’est là ou il faut de
l’action. Un mur cyclopéen barre la route, tant qu’il
ne sera pas abattu, il ne faut pas penser à avancer.
D’une façon
ou d’une autre, l’Individu doit affirmer et garder son
droit libre et égal de vivre, ce qui implique son libre et
égal droit à l’usage de ce sans quoi la vie est
impossible ; notre commune terre, la Terre. Il est à
l’incalculable avantage de la Société, la
Totalité, de garantir à chacune de ses unités
cet imprescriptible droit — de libérer les immenses
accumulations d’énergie constructive actuellement
oisives et comprimées — de dire aux travailleurs
volontaires : “ Partout où il se présente
une occasion dont vous pouvez faire votre profit, utilisez la. Nous
ne vous lions pas. Nous ne vous limitons pas. La terre est à
vous, individu, comme elle est à nous, espèce. La
signification essentielle de notre conquête de la mer, de
l’air, de l’espace, c’est que vous êtes
libres d’aller et venir où il vous plaît sur la
planète, autant séjour de l’individu que de
l’espèce... ”
Le
type industriel
Tout à
travers le domaine économique, c’est le “ Malheur
aux vaincus ” qui est à l’ordre du jour.
Cette maxime militaire barbare, qui empoisonne notre système
industriel tout entier, qui abrutit toute notre philosophie de
la vie — cette maxime nous la devons à la Ploutocratie
qui draine et enserre en ses griffes les ressources de la planète
entière, qui impose partout aux travailleurs la plus lourde
servitude qu’à mon sens ils aient jamais portée.
Il y a nombre d’années que De Tocqueville avait décrit
la Ploutocratie, alors en bouton, comme la pire des dominations
que le monde ait jamais subie. Il est probable que jamais paroles
aussi vraies n’ont été écrites. Il a
ajouté, il est vrai, que son règne sera de courte
durée.
Les anarchistes
croient que tout cela est condamné ; ils croient également
que les sursauts de l’agonie, pour évidents qu’ils
apparaissent, seront terribles. Le militarisme est une camisole
de force au dedans de laquelle l’industrialisme moderne,
aspirant violemment à l’expansion, ne peut pas respirer
à pleins poumons. Tout ce qui sent le gouvernemental sent
aussi le militaire ; ce sont deux frères siamois, deux
vautours jumeaux. Le type qui s’avance vers le centre de
la scène et qui est destiné à l’occuper
exclusivement, c’est le type industriel ; le type qui garantira
à tous les hommes l’égalité d’occasion,
à titre de droit humain, et ne tolérera pas qu’on
enfreigne ce droit ; le type qui mettra, par conséquent, les
hommes en état de régler leurs affaires par le jeu de
l’accord mutuel et qui les délivrera de leur actuelle
obédience à la classe militante des employeurs —
le type qui mettra en liberté les incalculables réserves
d’énergie stagnantes et qui, en éliminant les
frelons avec le moins de brutalité possible, restituera
le miel aux abeilles travailleuses. Les anarchistes ne doutent pas un
instant que ce soit là la tendance naturelle de l’évolution
actuellement en marche, mais la rapidité de son allure dépend
de la vigueur avec laquelle nous secouons l’esprit de
servilité qui nous paralyse actuellement, de l’intelligence
avec laquelle nous rendons compte des faits qui ont une valeur
réelle. À la base il y a une question de liberté
ou d’esclavage — de se conquérir ou d’être
dominé.
Le
phénomène de la décentralisation
Le facteur le plus
important et le plus puissant tout aussi bien en ce qui concerne la
production que toute autre forme d’activité est le
facteur humain. Ce facteur soupirant de plus en plus après
l’occasion de s’exprimer individuellement est en état
de rébellion permanente contre tous les efforts faits
pour le réduire au simple rouage dans une machine, économique
ou politique. Du fait qu’il est l’élément
le plus fort, il gagnera inévitablement la bataille, un peu
plus tôt ou un peu plus tard, pour adverses que les
circonstances paraissent momentanément.
Il a semblé
récemment que le pendule oscillait vers la centralisation et
s’y maintenait. En réalité, les forces de
décentralisation, les énergies qui font de l’homme
le maître et non l’esclave de la machine, prennent
irrésistiblement le dessus. La centralisation excessive
et contre-nature, résultat des lois artificielles qui
président aux privilèges spéciaux, dont les
trusts, par exemple, sont l’un des résultats, cette même
centralisation a pour effet de libérer une multitude
d’ingénieux spécialistes en mécanique qui
se sont mis à l’œuvre et ont déjà
découvert des instruments toujours plus simples et plus
faciles pour l’individu à faire fonctionner et à
posséder. Ainsi la locomotion est, de toutes les industries,
celle qui paraissait, par sa nature même, soumise
irrémédiablement à la centralisation. Or,
dans ce domaine, la marée de la décentralisation
s’est mise à monter avec une rapidité
extraordinaire. La bicyclette apparut la première et
l’outil de locomotion individuel fit une concurrence formidable
aux Compagnies de tramways. L’invention de l’automobile
renforça cette tendance, elle ouvrit au possesseur de ce moyen
de transport individuel toutes les routes carrossables, mettant fin
au privilège dont jouissaient ceux qui avaient acquis le
monopole des voies ferrées — comparativement restreintes
en nombre — sur lesquelles peuvent circuler les trains. Il
est évident que l’automobile considérée
comme transporteur de voyageurs et de marchandises n’en est
qu’à son enfance ; mais l’on peut dire que le jour
où l’usage de l’aéroplane deviendra
général — et ce jour arrivera —
l’individualisation de la locomotion sera complète.
Bref, toute
philosophie qui base ses conclusions sur les conditions où se
trouvent à un moment donné les industries mécaniques
bâtit nécessairement sur le sable, la machine étant
en proie à une véritable révolution dans la
direction individualiste ci-dessus indiquée.
Leur illusion sur la
fixité du machinisme a conduit les socialistes à
émettre des affirmations ridicules sur le problème de
la centralisation. Pendant deux générations, ils ont
vécu sous l’empire du rêve qu’en régime
capitaliste la classe moyenne est condamnée à une
extinction rapide, de par le développement naturel du système
économique bourgeois. Or, des statistiques irréfutables
découlant des résultats de l’impôt sur
le revenu et autres sources de ce genre indiquent que cette
affirmation est fausse. Les chiffres, d’ailleurs, sont
inutiles. Il n’y a qu’à regarder pour se faire
soi-même une opinion. Dans des pays comme le Mexique et la
Russie, où le système capitaliste était dans son
enfance, la classe moyenne était infime et n’avait
aucune influence politique. Ailleurs, c’est dans la mesure où
le système capitaliste se développe que croît en
nombre et en influence la classe moyenne pour arriver, comme c’est
le cas aux États-Unis — le pays où le capitalisme
a atteint son plus grand développement — à être
à peu près toute-puissante.
Contre
le socialisme d’État
Ce que désirent
les hommes, ils font un effort pour l’obtenir ; il est insensé
de s’attendre à une action révolutionnaire si les
aspirations et les conceptions révolutionnaires sont encore à
naître. Il appartient à l’idée d’indiquer
la voie : si l’idée est vague et irrésolue,
l’action qu’elle enfantera se perdra dans un désert
d’incertitudes et n’aboutira nulle part. Comment la
dernière guerre a-t-elle été rendue possible?
Par cette idée infâme, mais clairement inculquée
aux masses, que leurs vies appartenaient à leurs
dirigeants et que ceux-ci avaient le droit d’en disposer à
leur volonté. C’est l’illusion étatiste et
il n’est rien de plus dangereux au monde : du fait qu’il
a hypnotisé ses sujets dans ce sens, tout gouvernement,
tout groupe de gouvernement possède le pouvoir de déchaîner
et de faire la guerre. Il arrange une invasion, l’envahi
résiste et voici l’enfer encore une fois libre de
ravager la planète.
Ma haine personnelle
du socialisme d’État, sous toutes ses formes, sourd de
ma conviction qu’il entretient en l’individu cette
terrible psychologie de l’envahissement ; qu’il nie
l’existence des seuls droits qui peuvent mettre l’unité
humaine en état de résister à l’empiétement
; qu’il enseigne à l’individu que, par lui-même,
il n’a aucune valeur et que c’est seulement comme membre
de l’État qu’il possède un titre valable
à l’existence. Cela, à mon sens, le réduit
à l’impuissance, et c’est l’impuissance de
l’exploité qui rend possible l’exploitation. De
cette impuissance découle avec une logique inexorable toutes
les guerres, toutes les tyrannies, tous les règlements et
restrictions tyranniques qui enlèvent à la vie son
élasticité, sa virilité, sa douceur
particulière. Le socialisme d’État est une
religion militaire imaginée par des guerriers vainqueurs qui
ont mis le monde dans les fers. Il est aussi vieux que les collines
et, comme les collines, il est destiné à crouler en
poussière. Depuis la grande boucherie, sa faillite, même
à titre de politique palliative, a été
colossale.
Il me paraît
de toute importance que nous soyons au clair sur ce fait fondamental
et que nous comprenions que nos souffrances et nos périls
ne proviennent pas de l’individualisme libre, mais d’un
individualisme enchaîné par le monopole et enserré
dans les griffes de cette envahissante machine militaire :
l’État. Le monopole, voilà l’ennemi,
l’ennemi le plus dangereux que le monde ait jamais connu :
jamais il n’a été aussi dangereux qu’à
l’heure actuelle où l’État est à peu
près tout-puissant. Le monopole est une création de
l’État, il est soutenu par l’État, il ne
pourrait pas exister si l’État ne mettait pas à
sa disposition la violence organisée dont il est le détenteur.
Sur réquisition du monopole protégé par
l’État, l’homme ordinaire peut être privé
à tout moment de la possibilité de gagner sa vie
et jeté dans la rue.
Je me dénomme
anarchiste parce qu’il me paraît, à moi, que
l’anarchisme est la seule philosophie qui énonce
fermement et sans ambiguïté cette vérité
centrale, vitale. Ou c’est une illusion, ou c’est une
vérité. Et l’anarchisme a tort ou a raison.
Si l’anarchisme
a raison, il ne peut se compromettre à aucun degré avec
le régime étatiste actuel sans se montrer malhonnête
et infidèle à l’égard de la vérité.
La tyrannie n’est pas une chose qu’on doit endurer ou
négliger, mais une maladie qu’il faut dénoncer
franchement comme insupportable et expulser de l’organisme
social. Personnellement je suis hostile à tous les systèmes
qui épaulent ou maintiennent l’actuel régime de
violence et il m’est impossible de considérer les
contraintes du trade-unionisme, syndicalisme et autres “ État
sans État ” comme des ponts qui relient l’ancien
ordre de chose au nouveau, comme des matrices où s’enfante
la société de l’avenir. De telles analogies me
semble absolument ridicules et fatalement erronées. La
liberté n’est pas un embryon. La liberté n’est
pas un fœtus impuissant luttant inconsciemment pour venir au
jour. La liberté est la force la plus grande que nous ayons à
notre disposition : l’incomparable constructeur capable de
changer les épées en charrues, de transformer ce désert
du monde ravagé par la guerre en une demeure agréable à
habiter.
Ce
que veulent les anarchistes
Nous ne pouvons
imaginer un seul instant que sans le capitaliste ou le monopoleur
nous ne puissions vivre. Au contraire, nous avons la conviction
bien arrêtée que celui qui nous rend impossible de
subvenir à nos besoins, c’est le capitaliste, le
propriétaire foncier, celui qui a accaparé les
moyens de vivre. C’est lui qui possède la clé qui
ouvre l’accès du trésor. Il occupe, grognant et
revêche, la mangeoire qui contient notre alimentation. Dans le
désert qu’il a créé, ce n’est qu’aux
conditions qu’il impose que nous avons accès au
puits. Ce désert ne devrait pas exister. Qu’on nous
accorde seulement la liberté de l’irriguer et il sera
transformé en une oasis illimitée d’une fécondité
inépuisable.
Nous sommes
partisans d’abolir le capitalisme en procurant à tous
les hommes libre et égal accès au capital dans son
acception la plus stricte et la plus exacte : la chose principale, le
moyen de produire des richesses — autrement dit notre
bien-être et celui du milieu social. Voici pour ma part comment
je considère le monde. Quelques-uns — très peu
d’hommes comparativement parlant — regardant les faits en
face et conquérant courageusement des connaissances ont mis à
notre disposition une fois pour toute, la possibilité
d’élever la race au-dessus de la crainte de manquer.
L’œuvre de leurs cerveaux — car quelques-uns ont
méprisé les plaisirs et vécu des jours pénibles
— a placé à notre disposition une capacité
de production pratiquement illimitée et un pouvoir de
distribution qui se rit des obstacles physiques. Cette capacité
de production et ce pouvoir de distribution, employés
dans un esprit d’élémentaire humanité
et de bon sens, pourraient faire du monde entier un ensemble
harmonieux et se libérer pour toujours des dissensions basses
et sordides qui en font un cloaque. Ces quelques-uns, ne connaissant
pas d’autre dieu que la vérité, point d’autre
religion que de se comporter loyalement à l’égard
de cette vérité, ont fait de la nature la docile
servante de l’homme, de cette même nature qui fut durant
des siècles l’implacable tyran de l’homme. Dans
toute l’histoire, il n’est rien qui se puisse comparer à
la révolution industrielle accomplie par la science, mais nous
n’avons même pas commencé à récolter
la moisson de ces merveilleuses semailles.
Qui barre la route
? D’un côté, la servile stupidité des
masses qui s’imaginent qu’il est de leur devoir de vivre
comme ont vécu leurs ancêtres, rongés par la
pauvreté et la vermine. De l’autre, la grossière
stagnation de la classe dominante qui se croit encore en droit de
gouverner comme l’ont fait les Césars, de vivre aux
dépens d’autrui, d’isoler pour sa puissance
privée ce qui devrait être — ce qui sera, en
dernier ressort — la jouissance de tous. Je suis pour
l’abolition du Monopole, de tous les Monopoles. Je suis d’avis
qu’on mette bas les barrières, toutes les
barrières. Voilà la tâche à laquelle s’est
attelé l’anarchisme, dont il ne doit permettre à
rien de le détourner.
Voilà le rêve
anarchiste et ce n’est pas un rêve seulement. L’abolition
de l’esclavage humain est essentiellement la plus pratique des
choses. Il est de toute urgence de réajuster la vie sociale et
individuelle à un état de chose complètement
révolutionné par le progrès des connaissances
humaines. Ce n’est que lorsque l’on aura compris
l’inéluctabilité de ce réajustement qu’il
se fera, à mon humble opinion tout au moins. Je n’entrerai
pas dans les détails, je n’en ai pas le temps, mais il
me semble que lorsque l’Humanité prouvera le besoin
d’apprendre, elle le fera. Lorsque l’esprit de la liberté
brûlera impétueusement, l’esclavage périra
dans ses flammes.
Wm.
C. OWEN.
IV
Communisme
ou individualisme
anarchiste ?
Le communisme
existera :
— Quand chacun
n’aura plus à se soucier de ses intérêts,
c’est-à-dire quand il n’y aura plus d’intérêt
“ privé ”, mais seulement un
intérêt “ public ” ;
— Quand tous
les citoyens seront devenus des salariés de l’État,
de sorte qu’il n’y aura plus que des fonctionnaires et
que tout le pays sera transformé en vaste caserne ;
— Quand il n’y
aura plus qu’un hôpital unique, qu’une école
unique, qu’une église unique, qu’une famille
unique, que l’État tout entier sera immense maison de
fous, infectée du microbe de l’unilatéralité
;
— Quand, à
la suite du “ partage ” de toutes les fortunes
et de toutes les terres, à la “ satisfaction
générale ”, nul ne possédera
davantage qu’autrui, c’est-à-dire rien qui lui
soit particulier — si bien qu’il n’y aura qu’une
propriété unique, à laquelle tous participeront
;
— Quand chacun
travaillera le temps qui lui est assigné, pas plus, mais pas
moins, et cela à la tâche qui lui sera prescrite ;
— Lorsque le
commerce et le négoce, les fabriques et les mines, les banques
et les magasins de gros, les transports par eau, par air, par terre,
individuels et en commun, bref toute l’industrie et ses moyens
de production fonctionneront par la contrainte ;
— Quand la
procréation, qui jusqu’ici et dans certaines
circonstances pouvait être encore un plaisir, sera réglementée
par l’État ; que le système de la liberté
de choix sera remplacé par celui du mariage obligatoire,
et que la statistique déterminera le nombre d’enfants à
engendrer pour que la population croisse normalement ;
— Quand tout
livre ne pourra être publié que s’il a été
examiné et autorisé et que les poètes
eux-mêmes ne pourront déclamer leurs chants sans
permission préalable et à condition, bien entendu, que
ce soient des hymnes à la louange de l’État ;
— Quand toute
science sera soumise au contrôle des “ autorités
établies ” et qu’on décrétera
exactement ce qu’on peut apprendre, enseigner, penser et
inventer ;
— Quand on ne
fera de l’art que dans les académies sous la
surveillance de professeurs choisis par l’État ;
— Quand
l’État, l’État idéal, l’État
prolétarien ayant étatisé ou communalisé
tous et toutes choses, la tutelle étatiste ayant atteint le
plus haut degré — tout mot, tout regard, toute démarche,
tout pas sera surveillé, examiné, épié,
contrôlé ;
— Quand tous
les hommes seront égaux en pensée comme en sentiment,
en joies comme en actes, tellement égaux qu’il suffira
d’un numérotage pour les distinguer l’un de
l’autre ;
— Quand
l’uniformité et l’ennui de ce “ Paradis
sur la terre ” aura atteint un tel point qu’il
conduira au désespoir les plus obtus et réduira les
autres à se suicider pour fuir cet enfer du bonheur.
L’individualisme
anarchiste existera :
— Quand le
dernier combat aura été livré entre l’État
et l’individu et qu’il se sera terminé par la
victoire de ce dernier sur son puissant ennemi ;
— Quand la
saine raison aura rendu aux vocables leur signification intime
et qu’elle basera l’entente mutuelle sur la véritable
compréhension des conceptions individuelles ;
— Quand les
hommes auront enfin pris l’habitude de prendre eux-mêmes
en main leurs intérêts particulier, au lieu d’en
changer autrui, qui n’y comprend rien, et qu’ils se
verront ainsi conduits à assumer la responsabilité
de leurs actes, au lieu de s’en décharger sur autrui ;
— Quand,
débarrassés de l’écrasante oppression de
l’État, ils se rendront compte combien la vie peut
être belle, riche, agréable, heureuse, comparée à
la pauvreté, à la misère, à la
dégradation qui la caractérise actuellement ;
— Quand la
conception mutilée de la liberté aura reçu un
nouveau sens, le seul qu’il puisse avoir, celui de la liberté
égale pour tous ;
— Quand il
n’existera plus d’autre source de revenu que le travail
et que toutes les libertés seront garanties : sauf celle
d’exister aux dépens des autres ;
— Quand il
sera de plus en plus admis que ce n’est pas la valeur, mais la
peine qu’a coûté un produit qui en établit
le prix et quand ceux qui violent ce principe seront stigmatisés
comme déloyaux et imposteurs ;
— Quand
l’offre de travail surpassera la demande, quand ceux qui
peuvent donner à travailler courront après la
main-d’œuvre ( alors qu’aujourd’hui c’est
le contraire ) de telle sorte que l’ouvrier pourra lui-même
établir son salaire et ne le fixera pas naturellement
au-dessous du produit intégral de son travail ;
— Quand
l’abolition de toutes les frontières, l’accès
à toutes les richesses naturelles permettront l’accès
de leurs trésors d’une manière qui ne connaîtra
ni entraves ni servitudes ;
— Quand une
concurrence sans limites permettra, dans tous les domaines, de
présenter sur le marché les meilleures marchandises aux
prix les plus bas ;
— Quand le
commerce fleurira, l’échange assumera un développement
inouï, l’esprit d’entreprise prendra un essor sans
précédent ;
— Quand le
bien-être s’étant généralisé,
la pauvreté et le crime ayant disparu, la santé
populaire s’améliorera et la mortalité diminuera
de plus en plus ;
— Quand
déchargé des impôts, taxes, droits, tributs de
mille espèces, le peuple pourra enfin respirer ;
— Quand chacun
n’aura à supporter que les dettes qu’il fait
lui-même et ne sera plus obligé de rembourser celles
qu’autrui a contractées pour lui ; quand chacun pourra
disposer de son revenu dans son intégralité ;
— Quand les
hommes débarrassés de la crainte perpétuelle des
guerres, des épidémies et des crises économiques,
pourront veiller à la conservation de leur liberté
et se prémunir sans arrière-pensées contre tout
ce qui pourrait y porter atteinte ;
— Quand
l’émission de la monnaie ne sera plus un privilège,
que l’argent circulera comme une autre marchandise et qu’à
quiconque veut réellement travailler on ne refusera pas le
crédit ;
— Quand,
normalement et dans la limite de son travail, toute garantie de temps
et de loisir sera donnée à l’Unique pour se
livrer à l’amour et aux récréations, lui
permettant de mener ainsi une vie saine et rationnelle ;
— Quand les
couronnes, les sceptres, les armements, les uniformes, les
décorations moisiront dans les musées du passé
pour montrer aux générations à venir les
sottises qui occupaient le temps de leurs aïeux ;
— Quand on
considérera comme la plus grande vexation de répondre à
quelqu’un “ que t’importe ? ” et
comme la plus grande vexation de lui rétorquer “ mêle-toi
de tes affaires ” — si bien qu’on ne posera
jamais aucune question impliquant pareilles répliques ;
— Quand on
aura l’habitude de vivre en hommes parmi des hommes conscients
et également équipés pour la vie, non parmi des
fonctionnaires, pointilleux, détenteurs d’autorité,
à façon — ou des bourgeois timorés,
étroits, courbés devant l’autorité ;
— Quand le
capitalisme, qui pille le travail en le forçant à lui
payer intérêt, et le communisme qui l’escroque au
nom de l’intérêt général, seront
considérés pour ce qu’ils sont réellement
: un vol — de sorte que la question du “ tien ”
et du “ mien ” approchera de sa solution ;
— Quand toutes
facilités d’échange existeront ; quand le
travailleur sera heureux de voir son crédit monter et son
travail rémunéré exactement — le
marchand son commerce prospérer — l’entrepreneur
de voir ouvrir à son initiative des débouchés,
anciens comme nouveaux ; quand chacun vivant de son travail avec
aisance jouira de son indépendance politique et
économique ;
— Quand la
concurrence en matière de transports fera des voyages un
plaisir et que la poste et les chemins de fer rechercheront la
clientèle du public et feront leur possible pour satisfaire
ses goûts, au lieu de s’imposer à lui comme
institution de l’État ou privilégié par
lui ;
— Quand les
tribunaux, s’il en existe encore, n’agiront plus comme
organes répressifs, mais à titre de cours
arbitrales s’en tenant, pour leurs décisions, non à
un code de lois, mais à ce principe, applicable à tous
et à toutes circonstances : “ respecte la liberté
de ton prochain, si tu veux que la tienne soit respectée ”
;
— Quand, grâce
au bien-être croissant du milieu et à l’élévation
graduelle de sa culture, l’intérêt porté
à l’art et à la science se généralisera
; quand l’amour du beau ne sera plus l’apanage d’une
petite minorité, mais d’un grand nombre, sinon de toute
la masse ;
— Quand
l’abolition de toute censure permettra à la critique de
s’exprimer librement et sans limite, tout en s’arrêtant
au seuil du logis et en s’interdisant aucune intervention de
n’importe quel genre dans les affaires privées ;
— Quand le
langage secret, dont les gouvernements, les diplomates, les
banquiers, les médecins et les pharmaciens s’entourent
comme d’une muraille de Chine sera remplacé par le
langage du bon sens ;
— Quand la
disparition des soi-disant droits d’auteur assurera à la
production intellectuelle un essor infini et lorsque l’abolition
du monopole des brevets permettra à l’esprit d’invention
de se développer de façon illimitée ;
— Quand les
hommes auront compris qu’il y a beaucoup plus de pureté
et de beauté dans les libres engagements de l’amour que
dans les liens étroits et pesant du mariage — combien
plus beaux et plus sains seront les enfants qui en naîtront —
que la liberté de l’amour est la meilleure sauvegarde
contre les perversions, l’immoralité, les maladies
vénériennes ;
— Quand les
écoles privées auront laissé loin derrières
elles celles de l’État, et qu’il en sortira des
hommes libres, conscients, véridiques, contrastant avec
les écoliers-marionnettes d’aujourd’hui, tristes
produits de l’enseignement étatiste ;
— Quand aucune
puissance n’existera plus qui pourra entraver, perturber, gâter
le développement naturel de tous les autres avantages que peut
procurer la liberté ;
— Quand tout
cela sera arrivé “ de soi-même ”,
contre la volonté des ennemis de la liberté et malgré
eux, comme la conséquence naturelle de la destruction de
cette puissance entre les puissances : l’État.
( D’après
Der Freiheitsucher )
John-Henry
MACKAY.
V
Les
deux anarchismes
Les
anarchistes se divisent en MUTUALISTES
qui espèrent obtenir les résultats auxquels ils
aspirent par des banques d’échange et la monnaie libre ;
et en COMMUNISTES,
dont la devise est : “ De chacun selon ses
capacités, à chacun selon ses besoins ”
Hazell’s
Annual Encyclopédia, 1886.
Il y a deux
anarchismes. C’est-à-dire, il y a deux écoles
d’anarchisme.
L’un est
communiste, l’autre mutuelliste. L’un est émotionnel,
l’autre philosophique. L’un est utopique l’autre
est pratique. L’un est dogmatique, l’autre est
constructeur. L’un est révolutionnaire, l’autre
est évolutionnaire.
L’un compte
sur la logique de la force ; l’autre compte sur la force de la
logique.
L’un croit que
l’État est la cause de la situation économique du
peuple ; l’autre que la situation économique du peuple
est le résultat de son ignorance économique.
Tous les deux
croient que l’État engendre les maux de par sa nature et
que l’administration actuelle de la justice est pure imposture.
L’un voudrait
détruire l’État de suite ; l’autre croit
que de cette destruction résulteraient des maux d’une
égale importance.
L’un considère
l’anarchisme comme une condition susceptible d’une
réalisation immédiate ; l’autre le considère
comme un idéal vers lequel l’humanité gravite
inconsciemment, mais auquel on ne peut aboutir que par une succession
de progrès économiques et moraux en harmonie avec
lui et s’effectuant suivant la méthode de moindre
résistance.
L’un cherche à
remplacer l’autorité de l’État par le
contrôle direct de la communauté ; l’autre est
aussi hostile à l’autorité de l’État
qu’au gouvernement de la populace.
L’un prétend
que la concurrence abaisse le salaire au niveau du coût de la
subsistance du travailleur ; l’autre dit que si le salaire est
descendu à ce niveau, c’est grâce au monopole que
possède la classe privilégiée de représenter
la richesse par de l’argent.
L’un nie qu’il
soit possible de mesurer exactement la valeur de la contribution
de chaque producteur à la production ; l’autre maintient
qu’il est simple de le faire en adoptant une mesure et un
instrument représentatif d’échange sincère.
L’un déclare
que l’argent est la source de tous les maux ; l’autre
prétend que les maux ont des causes multiples.
L’un attribue
l’existence de la surabondance et de l’indigence au
système monétaire en soi ; l’autre
l’attribue au système monétaire privilégié.
L’un voudrait
abolir l’argent entièrement ; l’autre voudrait
introduire une circulation libre de la monnaie basée sur
toutes les valeurs au lieu de donner à l’argent
monnayé une prérogative, arbitraire, seigneuriale, sur
les autres commodités d’une valeur égale.
L’un pense que
ce système deviendrait éventuellement aussi mauvais que
son prédécesseur ; l’autre sait qu’il
abolirait de suite l’intérêt qu’il
abaisserait graduellement et finalement éliminerait la rente.
L’un veut
déclarer la guerre civile et confisquer la richesse existante
aussi bien que les moyens de production ; l’autre voudrait
paisiblement mettre en activité les banques d’échange
qui organiseraient le crédit, effectueraient l’échange
mutuel, mettraient chacun à même de commencer à
travailler de suite, arrivant graduellement mais sûrement, à
écarter tous les obstacles de la production future sans
confisquer quoi que ce soit.
L’un
permettrait à chacun de travailler quand, où et comment
il lui plairait, consommant tout ce qui lui ferait nécessité
d’un stock commun ; l’autre se montre hostile à
l’exploitation du labeur industrieux par la paresse et du
talent par l’incompétence.
L’un croit que
chacun travaillerait joyeusement en régime communiste ;
l’autre n’a pas la moindre confiance qu’on se
débarrasse du parasitisme par des conditions qui le
rendent plus facile.
Tous deux croient en
l’égalité.
L’un croit en
une égalité de conforts ; l’autre croit en une
égalité de droits, qui garantisse à chacun
l’occasion d’être également confortable.
L’un considère
la propriété comme la cause fondamentale de la
pauvreté et des inégalités artificielles ;
l’autre affirme que c’est au monopole qu’elles
sont dues.
L’un voudrait
abolir la propriété ; l’autre voudrait rendre la
propriété possible (1).
L’un désire
exproprier chacun ; l’autre désire faire de chaque
producteur un propriétaire.
L’un dit :
“ le produit à la communauté, et à
chacun selon ses besoins. ” L’autre dit : “ le
produit au producteur et à chacun selon ses actes. ”
L’un considère
la concurrence comme un mal ; l’autre la regarde comme le grand
ressort du progrès.
L’un croit que
l’abolition de la concurrence rendrait possible le progrès
social ; l’autre qu’elle amènerait la stagnation
sociale.
Le premier
supprimerait les lois économiques ; le second leur donnerait
libre cours en les débarrassant des restrictions d’ordre
législatif qui troublent leur véritable développement.
L’un veut
faire de la famille la base de la structure sociale ; l’autre
veut donner cette place à l’équité.
Tous deux croient à
la liberté de l’amour.
L’un favoriser
la promiscuité irresponsable dans les relations sexuelles
(étant entendu que la communauté se rend responsable de
la progéniture) ; l’autre favorise le contrat
libre, qui donne aux deux parties des libertés égales
et sanctionne les responsabilités mutuelles.
L’un voudrait
par conséquent détruire le mariage et la famille ;
l’autre voudrait les consolider.
L’un voudrait
être débarrassé du poids des impôts en
n’ayant plus de gouvernement du tout ; l’autre voudrait
arriver au même but par le moyen d’un gouvernement libre
(dont la fonction serait limitée à la simple
préservation des droits égaux) soutenu exclusivement
par les criminels qui en rendraient l’institution nécessaire.
L’un croit que
l’abolition de l’État et le libre accès qui
s’en suivrait aux moyens de subsistance auraient pour effet de
réduire le crime à un minimum ; l’autre croit
qu’un grand nombre de délits seraient en effet atteint
par ce moyen — mais qu’en fin de compte c’est
uniquement par l’éducation que le crime peut être
complètement anéanti et avec lui la nécessité
de l’État.
J’ai dit qu’il
y a deux écoles d’anarchisme. Je demande la permission
d’ajouter qu’il n’est qu’une école
logique et conséquente, qui prévaudra en fin de compte.
Henry
SEYMOUR.
C’est à dire
accessible à tous.
APPENDICE
A. - Déclaration
de l’Association des anarchistes
individualistes allemands
Le
12 août 1910, se réunissaient à Berlin un certain
nombre d’anarchistes individualistes. Ces camarades jugèrent
utile de préciser leur propagande et d’exposer les
moyens propres à atteindre le but qu’ils se
proposaient. Voici la traduction de ces déclarations.
•••
Les anarchistes
individualistes posent comme principe que tout travailleur a droit au
produit intégral de son travail. Ils combattent toutes
les institutions créées ou maintenues pour priver
le travailleur de son produit intégral.
Ils pensent que ceux
qui, directement ou indirectement, rognent le salaire du travail ne
peuvent le faire que parce qu’ils se trouvent nantis des
différents monopoles dont voici les principaux : monopole
monétaire, monopole foncier, monopole immobilier. Comme
les monopoles sont en partie exploités par l’État,
en partie protégés par lui, les anarchistes
individualistes préconisent l’abolition de l’État
— monopole des monopoles — détenteur et
souteneur des monopoles.
Leur lutte, c’est
— comme l’expose Tucker dans le numéro 1 de
Liberty du 6 août 1881 : “ ...la lutte
contre l’État : l’État qui avilit l’homme,
prostitue la femme, corrompt l’enfant, l’État qui
enchaîne l’amour, entrave la pensée, monopolise le
sol, limite le crédit, l’État qui donne au
Capital oisif le pouvoir de s’accroître, mais frustre le
Travail laborieux — par l’intérêt, la
rente, le profit, les impôts — du produit de ses
efforts. ”
Les anarchistes
individualistes pensent de plus que l’État, somme de
toutes les autorités, ne peut disparaître que par
une propagande systématique et continue de leur conception des
choses. Dénoncer sans repos le rôle de l’État
est l’unique moyen de se délivrer de sa tyrannie.
Contrairement aux
“ anarchistes communistes ”, les anarchistes
individualistes ne considèrent pas la propriété
privée comme la cause de la misère et de
l’oppression, étant convenu que par “ propriété
privée ” il faut entendre la possession des moyens
de subsister, de la vêture, des outils, des machines, du sol,
sous-sol et de leurs dépendances, à condition qu’ils
soient exploités par les individus ou associations d’individus
qui les détiennent.
Ils considèrent
comme sans objet une lutte contre la propriété privée.
Bien plus, ils sont d’avis que la propriété est
indispensable à la liberté et à l’indépendance
de l’individu. Ils déclarent que ceux qui attribuent à
la propriété privée la même part qu’à
l’État dans la servitude qui accable les hommes ne sont
pas des anarchistes — bien qu’ils en prennent le
titre, tels les anarchistes communistes.
La lutte des
anarchistes individualistes n’est donc pas dirigée
contre le capitalisme en soi — bien que puisse compter sur leur
appui le plus formel toute lutte menée dans le but de procurer
au travail un salaire plus élevé, un salaire se
rapprochant du salaire intégral ( abstraction faite du coût
d’échange des produits ).
Le capitalisme n’est
pas l’ennemi ; considéré en soi, il n’est
pas un instrument d’exploitation. Il ne le devient
que par les privilèges que l’État lui concède.
De même qu’au
point de vue économique les anarchistes individualistes
préconisent la liberté du travail, au point de vue
politique ils posent comme principe l’absolue souveraineté
de l’Individu.
Adversaires de
toutes les lois, de toute institution basée sur la violence et
maintenue par elle, ils croient qu’avec la chute de l’État
et par là de l’exploitation sous toutes ses formes, les
délits perdraient leur raison d’être et
deviendraient de moins en moins possibles ; dans tous les cas, qu’une
protection privée contre la violence de toute espèce se
montrerait bien plus efficace que toutes les lois imaginables.
Partisans de
l’abolition de l’État, ils considèrent
comme indispensable à la liberté de l’Individu la
lutte contre ses nourrissons préférés : le
militarisme et la religion, institutions soutenues par l’autorité
et maintenues par l’ignorance.
Au point de vue de
la tactique, les anarchistes individualistes ont la conviction
qu’une victoire de leurs idées ne peut être
obtenue que par une propagande tenace, point monotone,
s’appliquant à tous les domaines de la vie.
Ils tiennent pour
stérile et nuisible le recours à la violence pour
l’abolition du système dominant tant il reste encore
possible d’exprimer sa pensée par la parole et par
l’écrit. Non pas seulement parce que les moyens
d’action de l’État sont si puissants qu’en
cas de choc violent entre opprimés et oppresseurs l’avantage
demeurerait incontestablement à ces derniers, privant la
cause de la liberté de ses meilleures forces ; mais encore
parce que ce n’est jamais par la violence qu’on peut
obtenir la liberté économique ou politique.
Quand bien même
on renverserait violemment la domination actuelle, les hommes sont
encore trop peu éclairés sur les avantages que peut
leur procurer la liberté : une domination nouvelle
s’élèverait sur les ruines de la domination
détruite.
B. - Manifeste de
“ l’en dehors ”
Ce n’est pas
par fanfaronnade ou dilettantisme que nous avons dénommé
ce journal l’en dehors. Dès l’abord,
notre propagande a visé à extirper du cerveau et de la
conduite de ceux qu’elle atteint la mentalité bourgeoise
et petite-bourgeoise et à insister jusqu’à ce que
se soit effondré le dernier appui, l’ultime base, le
dernier étai sur laquelle se fondait ou reposait cette
mentalité. Nous avons entrepris de la traquer jusqu’en
ses derniers refuges, jusqu’en ses repères ultimes. Nous
avons voulu arracher jusqu’au dernier clou, brûler
jusqu’à la dernière poutre. Dans ces entités
sonores : mal, bien, juste, injuste, vice, vertu, amour, haine,
courage, paresse, foi, jalousie, doute, cause, parti, église,
honneur, honte, convenances, pudeur, famille, mariage —
dans mille autres — nous voyons autant de fantômes
qu’agitent comme des épouvantails les dirigeants et
les gouvernants, civils comme religieux, laïques comme
ecclésiastiques. Nous avons voulu, nous voulons les démasquer,
les crever, les dégonfler, ces baudruches. Nous avons voulu
faire sonner le creux de la phraséologie hypocrite et
puritaine à l’abri de laquelle les gens de finance et
les hommes d’État perpètrent leurs mauvais
coups. Nous voulons y porter le fer et la flamme, sans pitié
comme sans remords.
Si nous parlions le
jargon de l’école, nous dirions que notre œuvre
vise à déraciner du cerveau et de la conduite de celles
et de ceux auprès desquels nous avons accès toutes
les “ valeurs morales ” en cours en ce
monde de dominateurs et de dominés, d’exploiteurs et
d’exploités — que ces “ valeurs ”
soient d’ordre éthique ou civique, spirituel ou
économiques, pratiques ou métaphysiques. Toutes,
sans en excepter une seule.
Si nous parlions un
langage plus populaire, nous dirions que nous nous sommes assignés
comme tâche de faire crever le vieux monde dans le
cerveau et la conduite de quiconque lit ou écoute nos écrits
ou nos dits. Oui, le vieux monde ! Le vieux monde des bénéficiaires
et des victimes, des exploiteurs et des exploités, des
privilégiés et des prolétaires, des jouisseurs
et des résignés, des prêtres et des croyants, des
politiciens et des partisans, des dupeurs et des dupés, des
putains et des michets, des fonctionnaires et des maquereaux. Tant
qu’en le fort intime de celles ou de ceux qui nous fréquentent,
qu’au tréfonds du quant à soi de celles ou de
ceux que nous fréquentons, subsiste une ombre, un soupçon
de survivance du vieux monde — nous tenons pour inutile,
ou à peu près, notre effort.
•••
Nous sommes d’abord
des négateurs, des démolisseurs, des désagrégateurs,
des artisans de “ tables rases ”. Nous le
sommes parce que la mentalité bourgeoise et
petite-bourgeoise, les “ valeurs ” morales en
cours, la façon d’être “ vieux monde ”
sont en leur essence archiste — parce qu’en dernier
ressort elles murent l’unité humaine, à bout de
forces, désespérée, cadavre ambulant, dans
la tombe du défendu, de l’interdit, du prohibé.
L’œuvre
de l’en dehors c’est de déceler la pierre
tombale et de faire sortir de la fosse l’infortuné qui y
croupit et qui y pourrit, c’est de lui crier — et très
haut et très fort : “ rien ne t’est défendu,
interdit, prohibé que ce que tu ne peux accomplir par ton
propre effort, isolé ou associé aux tiens. ”
Et nous défions
qui que ce soit de nous démontrer que prohibé,
interdit, défendu soient synonymes d’anarchie.
•••
Notre anarchisme ne
date pas de la querelle doctrinale qui mit aux prises Bakounine et
Marx — ni de Jésus-Christ, s’il a jamais existé
— il remonte au premier humain, à l’ancêtre
préhistorique ou anté-historique qui refusa de se
“ laisser faire ”, d’accomplir une action
qu’il n’aurait pas accomplie si on ne l’avait pas
obligé à l’accomplir.
Dans un article que
nous avons reproduit dans l’en dehors, Albert
Libertade écrivait “ Pour connaître
véritablement la liberté, il faut développer
l’homme jusqu’à ce que nulle autorité n’ait
possibilité d’être. ”
Nous avons fait
nôtre cette opinion et nous l’avons complétée
par certaines propositions que voici :
“ Il
convient de développer EN L’UNITE HUMAINE
la mentalité alégaliste jusqu’à ce que
nulle loi ou légalité n’ait possibilité
d’être — il convient de développer la
mentalité amoraliste jusqu’à ce qu’aucune
morale ou moralité officielle ou coercitive n’ait
possibilité d’être — il convient de
développer la mentalité de camaraderie ou de
sociabilité jusqu’à ce que le sociétarisme
ou le grégarisme n’ait plus de possibilité
d’être. ”
Nous avons de même
émis cette thèse concernant tout particulièrement
la propriété sous sa forme actuelle, la
propriété légalisée, la propriété
monopole : “ Le jour où les frais de garde
de la propriété dépasseront son rapport, elle
disparaîtra d’elle-même. ”
Nous attendons
encore qu’on nous démontre que la propagande ou la
diffusion de ces propositions ou de ces thèses tendent à
créer une mentalité, une conduite autre
qu’anarchiste. On pourra tant qu’on voudra
injurier, calomnier, railler ceux qui la propagent ou les
vivent. Le moindre grain d’argument ferait bien mieux
notre affaire.
•••
Dès l’abord,
l’en dehors a décliné toute propagande
société futuriste. Pourquoi faire, cette
propagande ? Les anarchistes, individualistes comme communistes,
savent bien que tant que subsisteront Autorité, Exploitation,
État, Contrat imposé, Association forcée, ils
demeureront en état de légitime défense
contre le Milieu social. Tout soi-disant anarchiste ment qui
dit le contraire. Il nous insoucie fort peu, aux cours de réunions
contradictoires, d’opposer une société future
hypothétique à une autre. Ce qui nous importe, à
nous, c’est l’existence d’une mentalité
d’association, de milieux, d’une espèce, dont les
puissances et les agents de Domination ou d’Arbitraire
trouveront toujours dressés et révoltés contre
eux les constituants ou les représentants — à
ciel ouvert ou dans le secret, selon les circonstances.
•••
Tout cela ne va pas
sans danger, sans risques, sans péril. Bien sûr. On ne
se situe pas “ en dehors ” sans que parfois un
accident nous rappelle que les “ en dedans ”
ripostent ; plusieurs des nôtres ne l’ignorent
point. Quand on voyage en avion, c’est plus périlleux
qu’en automobile — quand on se déplace en
automobile, c’est plus dangereux que lorsqu’on se sert
d’une charrette à âne. Marcher est le moyen de
locomotion le plus sûr, somme toute.
Il est encore plus
sûr de rester chez soi.
Eh bien oui : quand
on a mis au rencart mentalité bourgeoise et petite-bourgeoise
— jeté au fumier les valeurs “ morales ”
en cours — crevé en soi le vieux monde ; lorsqu’on
est sorti du tombeau et qu’on nargue ou défie convenu,
établi, routine — tout ne va pas comme sur des roulettes
et de temps à autre on risque de rencontrer des obstacles, et
de sérieux obstacles même.
Que ceux qui
redoutent l’aventure, les pièges, les mauvais pas, les
crises, ne nous tiennent pas compagnie. Nous ne cherchons pas de
parti-pris les alarmes, les passes difficiles, les détresses
mortelles, au contraire, mais la voie des en dehors n’est
pas toujours libre. Avis aux timorés. Que ceux qui ne
veulent pas cheminer à nos côtés restent chez
eux, mais qu’ils ne nous accablent pas de conseils et d’avis
alors que nous avons pesé le pour et le contre avant de nous
mettre en chemin.
•••
Mais nous ne sommes
pas seulement des démolisseurs et des iconoclastes ; si nous
acceptons les désavantages de nos théories,
nous en poursuivons les bénéfices.
Celles et ceux en
lesquels est crevé le vieux monde — les nôtres —
les “ en dehors ” — les déliés
— nous les appelons à nous et nous leur disons :
“ Parallèlement à une propagande
antiautoritaire la plus vivante et la plus profonde qu’il
soit possible d’imaginer — formons, créons des
associations où, toute ingérence archiste étant
écartée, nous vivons comme nous l’entendons.
Venez tels que vous êtes, même avec les désirs et
les aspirations que vous n’osez vous avouer ou révéler
à vous-mêmes. Vous ne rencontrerez parmi nous ni
bonzes moralisateurs, ni moralisateurs réfrigérants
pour vous arrêter dans vos élans ou vous reprocher de
vous écarter des textes reçus ou de manifester des
besoins contraires au “ bon sens ”. Nous
voulons instaurer des milieux où le but visé est de se
procurer, entre nous, la plus grande somme de bonheur
— c’est-à-dire de jouissances palpables,
tangibles, réalisables sur-le-champ — et cela en
“ camaraderie ” — c’est à
dire réunis par des affinités d’un ordre ou
d’un autre et sans qu’à aucun moment il y ait
recours à la fraude, à l’imposition, à la
violence — et cela dans tous les domaines, chacun sachant de
quoi il retourne — et cela en vue de la pleine satisfaction des
appétits de chacun. Il se peut que nous n’arborions pas
toujours nos couleurs sur le faîte des demeures que nous
voulons édifier, que nous n’arborions aucun pavillon,
mais — “ en dehors ” — nous ne nous
sentons comptables pour quoi que ce soit aux “ en
dedans ”. Nous nous défendons du mieux que nous
pouvons.
Et quel anarchiste
ne le fait pas ?
•••
Notre propagande
— nous la faisons indistinctement aux ouvriéristes, aux
syndicalistes, aux communistes, aux individualistes, aux anarchistes
qui s’ignorent, à tout le monde. Notre propagande —
pour la faire — nous en appelons à la raison comme
au sentiment — à l’intelligence comme à
l’instinct — en hurlant sur les toits comme en causant à
l’oreille. Mais tous ceux qui nous ont approchés savent
bien qu’ils ne nous ont pas quittés sans que nous ayons
fait tout ce qui dépendait de nous pour abolir en leur cerveau
et en leur conduite jusqu’au dernier des vestiges du
besoin d’une autorité extérieure à eux.
Et, ainsi faisant, nous avons fait œuvre anarchiste.
C’est
pourquoi, ayant exposé avec une telle clarté les
raisons et le but de notre activité, nous ne nous soucierons
plus ou autrement que pour en sourire des polémiques de
personnes, des insultes, des persiflages ou des calomnies que
nos thèses, nos expériences ou nos réalisations
susciteraient chez ceux qui se prétendent comme nous des
“ ennemis de l’autorité ”. De
nos thèses, de nos expériences, de nos réalisations
— de toute notre propagande en un mot — rien ne
saurait porter tort à l’anarchisation, à
l’émancipation de la mentalité personnelle, de la
mentalité humaine. C’est parce que nous en avons
l’absolue conscience que nous tentons ce suprême effort
d’ouvrir les yeux et l’entendement des quelques
antiautoritaires qui ne nous auraient pas encore compris ; leur
persistance à ne voir ni entendre démontrerait une
inintelligence ou une méchanceté si endurcie qu’ils
ne sauraient plus nous intéresser en aucune façon.
-
L’EN DEHORS -
( l’en
dehors, 15 novembre 1926.)
C. -- Projet d’une
Internationale individualiste
anarchiste
En premier lieu,
l’anarchie pour les anarchistes et non point pour
les syndicalistes , les libres penseurs ou les autres, assez grands
garçons pour faire leurs affaires eux-mêmes. En
second lieu, réalisation concrète, conséquence
logique du fait que si nous sommes des asociaux, nous sommes
éminemment sociables : Formation d’une Internationale
individualiste anarchiste basée pour commencer sur les
réalisations suivantes :
A) D’ordre
intellectuel : Groupes d’éducation anarchiste basés
sur le libre examen et la libre discussion des méthodes, des
systèmes s’adressant à l’intellect.
Consolidation et sélection de mentalités réfractaires
à tout enseignement unilatéral, ou dogmatique ou de
classe.
Création
d’écoles (écoles du jeudi, écoles de
vacances, écoles du soir, si on ne peut pas faire mieux) dont
le but est de faire chez l’enfant table rase des notions
préconçues, des préjugés héréditaires
et de les préparer à acquérir une mentalité
capable de résister aux attaques et aux empiétements du
spiritualisme, de l’idéologie doctrinale, de la
moralité bourgeoise ou de la morale de classe ; aux
séductions des prêcheurs de paradis ou de société
future — une mentalité de démolisseur-reconstructeur,
un tempérament d’irrésigné-expérimentateur.
De même qu’on
peut vouloir se consacrer uniquement à la propagande
individualiste d’ordre intellectuel ou éducatif —
on peut n’être amené à l’individualisme
anarchiste que par ses méthodes d’éducation, ses
procédés d’enseignement.
B) D’ordre
récréatif : Art, littérature, jeux conçus
et voulus en dehors des conceptions classiques, du texte reçu
— autrement que dans un but social ou dans l’intérêt
d’une classe, etc.
De même qu’on
peut vouloir se borner uniquement à la propagande
individualiste dans le domaine littéraire, artistique, dans la
sphère des jeux — on peut être attiré vers
l’individualisme anarchiste par sa façon adogmatique,
hors-école, indépendante de l’esprit de classe,
de concevoir l’art, la littérature, les jeux.
C) D’ordre
sexologique : Émancipation sentimentale et sexuelle de
l’individu-unité. Thèse de l’abolition de
la cohabitation et de la famille, ou thèse de la vie en commun
sans tenir compte ou prendre au sérieux famille et
cohabitation. Thèse de la maternité fonction purement
individuelle et affaire exclusive de la mère. Thèses
diverses en réponse aux problèmes que soulève la
question sentimentalo-sexuelle : liberté sexuelle, amour
libre, associationnisme érotico-sentimental, camaraderie
amoureuse, campagne contre la jalousie. Thèse de
l’exclusivisme et de l’unicité en amour comme
obstacle à la pratique de la camaraderie efficace, d’une
plus ample réciprocité, etc. Thèse de
l’interchangeabilité des éléments des
associations de cohabitation. Thèse de l’enfant
s’appartenant à lui-même et mis en situation de
choisir aussitôt que possible son milieu familial ou ses
éducateurs ou initiateurs, etc.
De même qu’on
peut se limiter exclusivement à une propagande visant
uniquement la destruction des préjugés
sentimentalo-sexuels, la jalousie, l’exclusivisme en
amour, la pudeur, la conception archiste de la famille ou de la
cohabitation, etc., on peut être amené à
l’individualisme anarchiste par la façon dont on y
traite librement de ces questions, par les solutions audacieuses
qu’on y apporte.
D) D’ordre
économique : Toute réalisation visant à ce
que, dans ce domaine comme ailleurs, l’unité-individu
reçoive, associé ou non, selon son effort et
spécialement au point de vue économique — à
ce que l’unité-producteur reçoive le produit
intégral de son travail. Plus s’amincit la marge qui
sépare l’unité-producteur de la conquête du
produit intégral de son travail et plus proche est la
réalisation de la conception individualiste anarchiste. Une
des premières conditions est la suppression des
intermédiaires.
D’où
création d’associations d’artisans agricoles,
industriels ou intellectuels, échangeant entre eux leurs
produits. ( Nous défendons ici cette thèse que tout
autant la surpopulation, la production “ en troupeaux ”
est contraire à l’esprit individualiste. Le travail en
troupeau engendre l’esprit grégaire, uniformiste,
conformiste, majoritaire, militariste.)
Caisses ou
associations d’assurances contre les aléas de la vie en
anarchie, quels qu’ils soient : maladie, chômage,
vieillesse, emprisonnements pour un motif quelconque, exil,
incapacités temporaires ou définitives.
Caisses ou
associations de crédit destinées à faire des
avances aux camarades artisans agricoles, industriels, intellectuels,
souhaitant s’évader du patronat. Cela sous certaines
conditions de garantie et sans prélèvement d’un
intérêt autre que celui nécessaire au
fonctionnement desdites associations. Émissions de
chèques ou bons ( ayant pouvoir circulant international )
d’échange, entre tous les adhérents à
cette internationale.
Il reste, bien
entendu, à établir les modalités et à
rédiger les statuts ou contrats permettant à pareilles
associations de fonctionner en régime capitaliste ou étatiste.
Le but visé est la création de centres, cellules ou de
laboratoires où sans attendre “ le grand soir ”
ou “ le lendemain de la révolution ” les
individualistes anarchistes puissent se rendre compte de la valeur
pratique et technique de leurs thèses ou de leurs aspirations.
E) Mais cette
Internationale de réalisations est conséquente à
une mentalité générale de camaraderie absolument
différente de la mentalité petit-bourgeois,
petit-rentier, petit-pompier qui caractérise tant
d’anarchistes, de révolutionnaires, d’hommes et de
femmes qui se proclament d’avant-garde à s’en
décrocher la mâchoire. Si la fréquentation des
anarchistes nous expose à retrouver chez eux la mentalité
du mercanti d’en face, de la croyante d’à
côté, de l’électeur du coin, autant rester
chez soi. Si c’est pour rencontrer dans les milieux anarchistes
l’hypocrisie et le mensonge des milieux petit-bourgeois —
autant ne pas les fréquenter. Si c’est pour s’abaisser
à toutes les constrictions et restrictions en usage chez
les petits-rentiers, peste soit des camarades et de la camaraderie !
La fréquentation
des camarades s’explique par la recherche du bonheur
individuel, parce qu’on attend à trouver une mentalité
et des mœurs autres que chez les petits-pompiers de l’ambiance
sociale ; la fréquentation entre camarades sous-entend
donc la mise à son profit personnel — à charge de
revanche — de cette mentalité et de ces mœurs.
Nous appelons
“ milieu de camaraderie individualiste anarchiste ”
un milieu affinitaire où, en dehors de toute immixtion où
ingérence extérieure à ses constituants,
chacun accomplit un effort soutenu et persévérant
pour que ledit milieu prospère et s’accroisse et en
retire, par le jeu de la réciprocité, la satisfaction
de ses désirs ou de son déterminisme particulier.
N’est pas un milieu de camarades celui où l’on
peut éprouver le sentiment qu’on a donné
davantage qu’on a reçu ou reçu davantage qu’on
a donné, qu’on a été “ roulé ”,
à un point de vue ou à un autre.
Fréquenter
des anarchistes pour s’y trouver aussi malheureux que parmi les
archistes, le jeu n’en vaut pas la chandelle...
Fréquenter
des anarchistes pour y étouffer dans une atmosphère de
mutilation intellectuelle ou d’estropiement de la vie des sens,
cela n’en vaut vraiment pas la peine.
Et une
Internationale individualiste anarchiste n’est possible
que si ceux qui la compose possèdent d’abord une
mentalité et des mœurs à eux, bien à eux,
dégagées de la crainte d’expérimenter,
affranchies de la peur de vivre.
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