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  Post� le lundi 12 juin 2006 @ 01:08:25 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Éthique anarchisteBrochure mensuelle (n° 26) février 1925.

Groupe Maurice-Joyeux


I



Un chaos d’êtres, de faits et d’idées, une lutte désordonnée, âpre, sans merci, un mensonge perpétuel, une roue qui tourne aveuglément, juchant un jour celui-ci au pinacle et le lendemain l’écrasant sans pitié, autant d’images qui pourraient dépeindre ce qu’est la société actuelle, si toutefois elle pouvait se dépeindre. Le pinceau du plus grand des peintres et la plume du plus grand des écrivains se briseraient comme verre si on les employait à traduire même un écho lointain du tumulte et de la mêlée que représente le choc des appétits, des aspirations, des haines et des dévouements qui heurtent et mêlent les différentes catégories entre lesquelles se répartissent les hommes.

Qui exprimera jamais exactement la bataille inachevée que se livrent les intérêts particuliers et les besoins collectifs ? Les sentiments des individus et les logiques des généralités ? Tout cela constitue la société actuelle et tout cela ne suffit pas à la décrire. Une minorité qui possède la faculté de faire produire et consommer ou la possibilité d’exister à titre parasitaire, sous mille formes diverses : propriété foncière ou mobilière, capital-outils et capital-argent, capital-enseignement et capital-éducation.

En regard, une majorité immense, qui ne possède rien sinon ses bras ou son cerveau ou autres organes productifs, qu’elle est contrainte de louer, affermer ou prostituer, non seulement pour se procurer de quoi ne pas mourir de faim, mais encore afin de permettre à un petit nombre détenteurs de la puissance propriété ou valeur d’échange, de vivre à ses dépens, plus ou moins grassement. Une masse, riches et pauvres, esclaves de préjugés séculaires, héréditaires, les uns parce qu’ils y trouvent leur intérêt, les autres parce qu’ils sont plongés dans l’ignorance ou n’en veulent point sortir ; une multitude dont le culte est l’argent et le prototype l’homme enrichi ; une médiocratie incapable de grands vices comme de grandes vertus ; la cohue des dégénérés d’en haut et des dégénérés d’en bas, sans aspirations profondes, sans autre but que celui de parvenir à une situation de jouissance et d’aise, quitte à broyer, s’il le faut, les amis d’hier, devenus les piétinés d’aujourd’hui.

Un provisoire qui menace sans cesse de se transformer en définitif et un définitif qui menace de n’être jamais qu’un provisoire. Des vies qui mentent aux convictions affichées et des convictions qui servent de tremplin aux ambitions louches. Des libres-penseurs qui se révèlent plus cléricalistes que les cléricaux et les dévots qui se découvrent de grossiers matérialistes. Du superficiel qui voudrait passer pour du profond et du profond qui ne parvient pas à se faire prendre au sérieux. Répéter que tout cela c’est le tableau vivant de la société nul n’y contredira, et il n’est cependant personne sachant réfléchir qui ne s’aperçoive que la peinture est mille fois au-dessous de la réalité. Pourquoi ? Parce que sur chaque visage un masque est plaqué ; parce que nul ne se préoccupe d’être, parce que tous aspirent uniquement à paraître. “ Paraître ”, voila l’idéal suprême, et si l’on désire si goulûment l’aisance ou la richesse, c’est afin de pouvoir paraître puisqu’en les temps actuels, l’argent seul permet de faire figure.

Cette manie, cette passion, cette course à l’apparence, à ce qui peut la procurer, elle dévore le plus riche comme le vagabond, le plus instruit comme l’illettré. L’ouvrier qui médit du contremaître souhaite de le devenir à son tour ; le négociant qui évalue à un coût sans égal son honneur commercial ne regarde pas à passer des marchés fort peu honorables ; le petit boutiquier, membre des comités électoraux patriotes et nationaliste s’empresse de transmettre ses commandes aux fabricants étrangers, dès qu’il y trouve son profit ; le député socialiste, avocat du prolétariat miséreux, entassé dans les parties empuanties de la ville, villégiature dans un château où habite dans les quartiers aisés de la cité, où l’air s’épand, abondant et pur. Le libre-penseur se marie encore volontiers à l’église et y fait souvent baptiser ses enfants ; le religieux n’ose pas afficher ses idées parce qu’il est bien porté de ridiculiser la religion. Où donc trouver la sincérité ? Partout s’étend la gangrène. Nous la rencontrons au sein de la famille où souvent père, mère, enfants se haïssent et se trompent tout en se disant qu’ils s’aiment, tout en faisant croire surtout qu’ils s’affectionnent. Nous la voyons à l’œuvre dans le couple où mari et femme, mal assortis, se trahissent sans oser rompre le lien qui les enchaîne. Elle s’étale dans le groupement où chacun cherche à supplanter son voisin dans l’estime du président, du secrétaire ou du trésorier, en attentant de se hisser à leur place lorsqu’ils n’auront plus rien à en tirer. Elle abonde dans les actes de dévouement, les actions d’éclat, dans les conversations privées, dans les harangues officielles. Paraître ! paraître ! paraître : pur, désintéressé, généreux — quand on considère pureté, désintéressement, générosité comme de vaines sornettes — moral, honnête, vertueux — quand la probité, la vertu, la moralité sont le moindre souci de ceux qui les professent.

Où trouver quelqu’un qui échappe à la corruption, qui consente à ne pas paraître ?

Nous ne prétendons pas n’en avoir jamais rencontré. Nous constatons que les personnes sincères, éminemment sincères, sont rares. Nous affirmons que le nombre des êtres humains qui œuvrent de façon désintéressée est fort restreint. À tort ou à raison j’ai plus de respect pour l’individu qui m’avoue cyniquement vouloir jouir de la vie en profitant d’autrui que pour le bourgeois libéral et philanthrope, dont les lèvres résonnent de mots grandioses, mais dont la fortune s’est édifiée sur l’exploitation dissimulée des malheureux.

On nous objectera que nous nous laissons entraîner par notre indignation ; que rien ne prouve, tout d’abord, que notre colère ou nos invectives ne soient pas, elles aussi, une manière de paraître. Attention : ce qu’on trouvera ici ce sont des observations, des opinions, des thèses, il restera au lecteur à déterminer ce qu’elles valent. Les pages qui vont suivre ne sont point marquées au sceau de l’infaillibilité. Nous ne cherchons point à convertir qui que ce soit à notre point de vue. Notre but est d’amener à faire réfléchir ceux qui nous parcourent sous réserve d’admettre ou de rejeter ce qui ne cadre pas avec leur propres conceptions.

On nous objectera encore que c’est traiter la question de trop haut, ou à un point de vue métaphysique, qu’il faut descendre sur le terrain des réalités concrètes ; que la réalité, la voici : c’est que la société actuelle est le résultat d’un long processus historique, peut être à ses débuts, que l’humanité ou les différentes humanités en sont tout simplement à chercher ou à préparer leur voie, qu’elles tâtonnent, trébuchent, perdent leur chemin, le retrouvent, progressent, reculent, — qu’elles sont parfois secouées jusqu’à leur base par certaines crises, entraînées, lancées sur la route des destinées, pour ralentir ensuite leur marche ou battre la mesure sur place — qu’en grattant un peu le poli, le vernis, la surface des civilisations contemporaines, on mettrait à nu les balbutiements, les enfantillages et les superstitions des préhistoriques. Qui le nie ? Nous convenons même que toutes ces choses rendent le “ problème humain ” singulièrement complexe.

On nous objectera enfin que c’est folie de chercher à découvrir, à établir la responsabilité de l’individu, qu’il est noyé, absorbé dans son environnement, que ses pensées reflètent les pensées et ses gestes, les geste de ceux qui l’entourent — qu’il n’en peut être autrement et que si, du haut en bas de l’échelle sociale, l’aspiration c’est “ paraître ” et non “ être ”, la faute en est au stade actuel de l’évolution générale et non à l’individu, au membre de la société, atome minuscule perdu dans un agrégat formidable.

Nous répondons franchement que nous n’entendons pas écrire pour tous les êtres qui constituent la société. Qu’on nous comprenne bien : nous nous adressons, répétons-le, à ceux qui réfléchissent ou “ en voie de réfléchir ” — à ceux qui s’impatientent d’être contraints d’attendre le grand nombre qui ne peut ou veut réfléchir — à ceux qui ne s’accommodent pas de l’apparence et que le stade actuel de l’évolution générale ne satisfait point. Nous écrivons pour les curieux, pour les penseurs, pour les critiques — pour ceux que ne contentent point les formules qui ne se laissent point discuter ou les solutions bouche-trou.

De deux choses l’une : ou il n’y a rien à faire qu’à laisser se poursuivre lentement l’inévitable évolution, à se courber lâchement devant les circonstances, à assister, passif, au défilé des événements et admettre qu’en attendant mieux, tout est bien dans la meilleure des sociétés. Nos thèses et nos opinions n’intéresseront point ceux qui partagent cette façon de voir. Ou bien sans s’armer d’un optimisme exagéré, on peut s’écarter de la grande route, se retirer pour un moment sur une éminence, s’interroger, se sonder sur les racines de son propre malaise. Nous nous adressons à ceux que la société actuelle ne satisfait pas — à ceux qui ont soif de vie vraie, d’activité réelle et qui ne rencontrent autour d’eux qu’artificiel et irréel. Il en est qui sont altérés d’harmonie et se demandent pourquoi, autour d’eux, abondent le désordre et les luttes fratricides. Ils trouveront peut-être dans le cours de ces pages une réponse à leurs angoisses.

Concluons : l’esprit qui réfléchit et qui considère attentivement les hommes et les choses rencontre dans l’ensemble de faits qu’on nomme société une barrière à peu près infranchissable à la vie vraie, libre, indépendante, individuelle. Cela suffit pour qu’il la qualifie de mauvaise et qu’il souhaite sa disparition.



II



Ils sont rares, malgré tout, ceux qui, du haut d’un optimisme béat, proclament que la société est parfaite. Leur rareté est telle que les réformateurs, améliorateurs ou transformateurs de la société sont légion. Il n’est pas exact que tous les hommes soient contents de leur sort ; à dire vrai tout le monde se plaint de son lot même les mieux partagés. Sans rechercher le degré de sincérité que renferment ces lamentations, le fait est patent et la douleur se proclame universelle. On peut dire que si, sous ses formes les plus grossières, elle s’est atténuée quelque peu, le résultat en est dû aux quelques-uns qui l’ont ressentie, traduite de façon plus aiguë, plus pénétrante, plus vibrante que le reste de leurs semblables. On souffre moins parce que certains ont souffert davantage. On nous fera remarquer que ces quelques-uns-là ont résumé, concrétisé, incarné la souffrance de tous ceux parmi lesquels ils vivaient — qu’ils ont été les porte-voix, les représentants, comme les délégués de la grande masse agonisante et broyée sous le faix de la douleur, incapable d’exprimer sa détresse autrement que par des clameurs confuses. Qui le sait ? Ils ont affirmé, crié jusque dans les supplices avoir entendu les sanglots désespérés des multitudes. Nous avons leur témoignage, fort respectable, certes, mais nous ignorons s’ils n’ont pas dénommé “ souffrances de tous ” leurs propres souffrances.

C’est de leur propres angoisses, de leurs propres désespoirs qu’ils nous font part et l’écho de la détresse universelle passe par le prisme de leurs observations, souvent de leurs sentiments généreux.

La vérité c’est que le plus grand obstacle à leur œuvre de libération a été cette foule même qu’ils voulaient affranchir. L’histoire tout entière s’en porte garant : à chaque page on y raconte que des hommes supérieurs, de cœur et d’intelligence vastes, se sont donnés, sacrifiés, pour le plus grand nombre, qui les trahit ou les abandonna lorsque sonna l’heure de l’action ou celle du péril.

Il devient secondaire après cela de s’inquiéter s’ils traduisaient les aspirations de gens qui les délaissaient au moment du besoin. Si nous pouvions projeter la lueur d’un fanal dans les profondeurs de leur être intérieur, nous y verrions ceci sans doute, c’est qu’en pourrissant au fond des cachots, en gravissant les marches des échafauds ou les degrés des bûchers, ils goûtaient cette volupté âpre, profonde que ressent quiconque souffre parce qu’il a mis d’accord sa vie extérieure et ses convictions, ses persuasions intimes.

J’en reviens aux “ réformateurs de la société ”.

En examinant à fond les projets proposés, on s’aperçoit bien vite d’une lacune : les réformateurs religieux considèrent l’individu comme une occasion pour la divinité de manifester ses desseins, les légalitaires l’envisagent comme fonction de la loi et les socialistes le regardent comme un outil, une sorte de machine à produire et consommer. Les uns et les autres négligent l’individu considéré en tant que personne ; ils proclament sa responsabilité tantôt vis-à-vis de dieu, tantôt vis-à-vis de la loi, tantôt vis-à-vis de la société, jamais vis-à-vis de soi-même ; ils voudraient en faire un instrument malléable utile à leurs fins, ils l’ignorent en tant qu’être individuel. Or c’est cette lacune que comble l’anarchisme.

On a beaucoup ergoté et discuté sur le rôle, la valeur, la signification réelle du mouvement anarchiste. On l’a catalogué à tort et à raison. On l’a assimilé au terrorisme et au nihilisme ; on l’a rattaché au socialisme dont il devenait le franc-tireur ; on l’a englobé dans le syndicalisme révolutionnaire. On l’a fait découler de Babeuf, de Saint-Simon, de Fourier, du bouddhisme, de l’Internationale, du christianisme original. On l’a accommodé à toutes sortes de sauces.

Nous allons tenter de jeter quelque clarté dans cette confusion voulue par certains exploitée par beaucoup. Il n’est pas notre intention de formuler un dogme ou de fournir les bases d’un code anarchiste : nous ne serions heureusement pas suivis ; puis, nous suivons un plan qui écarte toute idée d’exclusivisme puisqu’il consiste à présenter des opinions, des thèses, à en tirer des conclusions qu’il est facile de vérifier, d’admettre ou de rejeter.

Le vocable anarchie vient de deux mots grecs qui signifient à peu près négation ou absence de gouvernement, d’autorité, de commandement. Il est pris parfois dans le sens de désordre, signification qui ne nous intéresse pas. Par extension il désigne une certaine conception philosophique de la société ou de la vie individuelle qui exclut l’idée de gouvernement ou d’autorité ; — l’anarchiste, c’est le protagoniste, le “ réalisateur ” des idées ou des faits conséquence de ou aboutissant à l’anarchie ; — l’anarchisme, c’est examiné au point de vue spéculatif ou pratique ou encore descriptif, l’ensemble des idées et des faits qui résultent de ou amènent à l’anarchie.

Pratiquement, on peut, nous semble-t-il, considérer, comme anarchiste tout être qu’une réflexion sérieuse, consciente, a conduit à rejeter, à nier toute autorité ou coercition extérieure à soi, que cette autorité soit d’ordre gouvernemental, intellectuel ou économique.

On peut commenter cette explication de plusieurs façons : on peut dire qu’est anarchiste quiconque rejette consciemment la domination de l’homme sur l’homme et son corollaire économique : l’exploitation de l’homme par l’homme ; ou qu’est anarchiste quiconque conçoit la société comme un fait de libres ententes individuelles.

Il est difficile de définir l’origine historique du mouvement anarchiste. Fut sans contredit anarchiste le premier homme qui réagit consciemment contre l’oppression d’un seul ou d’une collectivité ; cela nous mènerait par delà les temps préhistoriques. La légende et l’histoire citent des noms d’anarchistes : Prométhée, Satan, Socrate, Epictète, Diogène, Robin Hood, peuvent être considérés à différents points de vue comme des types d’anarchistes. Les débuts philosophiques du mouvement anarchiste actuel semblent remonter à la Renaissance, plus exactement à la Réforme, laquelle semant dans les esprits les idées de libre-examen et de libre-recherche en matière biblique, dépassa le but de ses initiateurs et aboutit à la diffusion de l’esprit critique dans tous les domaines. Le mouvement de la libre-pensée était né, mais au lieu de se développer, d’aller jusqu’à la critique rationnelle des institutions et des conventions humaines, il n’est plus qu’un instrument docile aux mains d’un parti politique ; il s’est attardé à la dissection des fables puériles sur lesquelles les chrétiens orthodoxes édifient leurs croyances. Ce mouvement s’est arrêté là et n’a pas suivi les plus hardis de ses propagandistes.

Survint le mouvement anarchiste, complétant et achevant l’œuvre de la libre-pensée, soumettant à l’analyse individuelle chartes et lois, morales et programmes d’enseignement, conditions économiques et rapports sociaux de toute espèce ; l’anarchie est devenue le mouvement d’opposition le plus dangereux qu’aient jamais rencontré les tyrannies gouvernementales. Aussi les anarchistes ont-ils vu se déchaîner sur eux d’inimaginables persécutions et cela dans la mesure où, conséquents avec leurs déclarations, ils allaient jusqu’au bout dans leurs attaques et leur résistance : ils se sont vu mettre au ban de la société civilisée, traquer comme des bêtes fauves, sans autre motif souvent que des paroles ou des écrits véhéments.

On a coutume de rattacher historiquement l’anarchie au mouvement ouvrier qui sous le nom d’Internationale fleurit vers la fin du règne de Napoléon III. C’est inexact. La haine et les invectives dont Karl Marx, le grand prophète du socialisme scientifique, poursuivit Michel Bakounine n’eut pas pour cause des divergences profondes de vues intellectuelles ou éthiques. Bakounine et ses amis furent expulsés de l’Internationale parce que fédéralistes, décentralisateurs, insurrectionnels, hostiles à la forme étatiste-conquête des sièges parlementaires qu’allait prendre l’activité socialiste. Les amis de Bakounine, les fédéralistes, se proclamaient nettement collectivistes et certains d’entre eux reprochent aujourd’hui au socialisme d’avoir accaparé ce qualificatif ; ce furent des fédéralistes qui traduisirent et répandirent dans les pays méditerranéens le Capital, l’œuvre maîtresse de Marx. Certes, Bakounine fut un anarchisant, violemment souvent et profondément parfois, bien plus que ne le sont maints de ses continuateurs, mais si on étudie soigneusement le mouvement de la fédération jurassienne (et loin de nous la pensée de méconnaître l’œuvre qu’elle fit en son temps), on y rencontrera toutes les réminiscences du socialisme d’autrefois : croyances en l’égalité, la fraternité entre tous les hommes ; idées de solidarité et d’amour universels, de société future, de la révolution salvatrice et transformatrice immédiate du genre humain — conceptions que l’anarchisme soumet comme les autres à l’analyse individuelle et qui n’ont rien de spécifiquement anarchiste. La vérité, c’est que les fédéralistes de l’Internationale se montrèrent anarchisants quant à la conception de la tactique et de l’organisation du mouvement socialiste. Pour le reste, rien ne les différenciait des socialistes révolutionnaires d’alors.

En dehors, hors parti, sorte d’enfants perdus, antithèses vivantes du socialisme, les anarchistes se trouvent, sur tous les points, en désaccord avec la société actuelle. Si c’est le besoin, l’envie, la démangeaison de paraître qui caractérise les hommes de nos jours, c’est la passion d’être qui distingue l’anarchiste. Avant tout, surtout, l’anarchiste est ou en voie d’être (wird). Parce qu’il se place au-delà des règles courantes, des autorités qui les régissent, l’anarchisme n’est pas uniquement une doctrine, une attitude, c’est une vie. Ce n’est pas un système, un recueil de prescriptions, une philosophie stérile, c’est une application constante, une réalisation, une activité de chaque jour ! Si l’anarchiste nie la loi, s’élève contre l’autorité de ses représentants, contre les actes des exécutifs de la société, c’est parce qu’il affirme pouvoir se servir de loi à soi-même et trouver en soi le ressort nécessaire pour exister et se conduire, cela sans intervention extérieure, sans compromissions non plus. Il ne conçoit de sociétés autres, avons-nous dit, que des associations de camarades unis par la commune entente et le libre travail. Les sociétés où il se développe ont besoin pour se perpétuer, pour continuer d’exister, de faire appel à mille genres d’autorités : autorité de dieu, autorité de législateurs, autorité de la richesse, de la considération, de la respectabilité, des ancêtres, des programmes de toute espèce. L’anarchiste, se réclamant de soi-même, examine, considère toutes choses, accepte, ou rejette selon que les idées proposées ou exposées cadrent ou non avec sa conception de la vie ou ses aspirations individuelles. Tous les hommes acceptent d’être déterminés par leur milieu ; l’anarchiste s’efforce, lui, sous les réserves inéluctables d’ordre physique, d’abord de se déterminer soi-même, ensuite de jouer le rôle de déterminant du milieu.

Concluons : Les anarchistes se présentent.

a) Un idéal humain : l’anarchiste, l’unité humaine niant l’autorité et son corollaire économique : l’exploitation ; l’être dont la vie consiste en une réaction continuelle contre un milieu qui ne peut, qui ne veut ni le comprendre, ni l’approuver, puisque les constituants de ce milieu sont les esclaves de l’ignorance, de l’apathie, des tares ancestrales, du respect des choses établies ;

b) Un idéal moral : l’individu conscient, en voie d’émancipation, tendant vers la réalisation d’un type nouveau : l’homme sans dieux ni maîtres, sans foi ni loi, qui ne ressent aucun besoin de réglementation ou contrainte extérieure parce qu’il possède assez de puissance de volition pour déterminer ses besoins personnels, user de ses passions pour se développer plus amplement, multiplier les expériences de sa vie et garder son équilibre individuel ;

c) Un idéal social : le milieu anarchiste, une société où les hommes — isolés ou associés — détermineraient leur vie individuelle, sous ses aspects intellectuel, éthique, économique, par une entente librement consentie et appliquée, basée sur “ la réciprocité ”, tenant compte de la liberté de tous sans entraver la liberté d’aucun.



•••



III



L’exposé rapide que nous venons de tracer explique l’attitude que prend l’anarchiste vis-à-vis des réformateurs de la société. Puisque tous les systèmes de renouvellement ou d’amélioration proposés rejettent à l’arrière-plan l’individu, la cellule de l’organisme société, comment l’anarchiste pourrait-il ressentir autre chose qu’indifférence ou hostilité à leur égard ? C’est placé sur un plan différent qu’il considère les êtres et les choses.

En vain les réformateurs ou novateurs religieux — dernière ressource — viendront-ils affirmer que la volonté de Dieu, le dessein suprême de la toute sagesse divine c’est de réaliser sur la planète l’entente entre les hommes, de supprimer les inégalités de fortune, d’éducation ; en vain diront-ils que les étapes douloureuses qui constituent la marche de l’humanité vers ce “ millenium ” étaient nécessaires, indispensables à la perfectibilité collective ; en vain, les socialistes chrétiens proclameront-ils leur foi inébranlable en l’avènement de ce qu’ils appellent “ le règne de Dieu”, synonyme de la cité d’harmonie, d’équité et de fraternité : l’anarchiste demandera par quels moyens tangibles ce dieu tout amour leur communique sa pensée, quelles notions scientifiques ils ont de son existence, de quel pouvoir il dispose et comment il l’exerce. Acculés, les derniers représentants du mysticisme religieux balbutieront peut-être que Dieu est un sentiment intérieur à l’individu, l’idéal, une catégorie de l’idéal, qu’il n’est pas encore complètement manifeste, qu’il “ devient ” et autres expressions nuageuses de la même farine qui peuvent satisfaire des croyants très peu orthodoxes, mais pieux encore, et dont un esprit affranchi ne peut se contenter. L’anarchiste répondra simplement qu’il n’est pas d’idéal qui ne soit une création de la volonté humaine. Dire que Dieu est un phénomène de la vie intérieure, une manifestation de la pensée individuelle, c’est dire qu’il n’est pas extra-humainement ; or, quel besoin a-t-on d’appeler “ Dieu ” une aspiration personnelle ?

En vain les légalitaires affirmeront-ils que le but de la loi est non pas d’opprimer l’individu mais de lui assurer, selon ce qu’on dénomme le “ contrat social ”, les possibilités de vivre dans la société, possibilités qu’en fait la loi codifie, catalogue, en établissant les droits et les devoirs de chacun vis-à-vis de la société et de la société vis-à-vis de chacun. L’anarchiste demandera qui a promulgué ce soi-disant contrat social et aura bientôt fait de démontrer, preuves historiques à l’appui, qu’il a toujours été imposé aux différentes collectivités par une minorité d’êtres forts ou rusés, prêtres ou mages, soldats heureux ou conquérants, familles renommées, capitalistes puissants. Jamais, nulle part, aucun contrat n’a été proposé librement, consenti librement, appliqué librement. Ce que nous connaissons tous de la société c’est son appareil de contraintes et de châtiments, ce sont ses exécutifs et ses souteneurs, policiers, gens d’armes et de justice ; ce sont ses maisons d’arrêt et ses tribunaux. C’est son enseignement soi-disant laïque, en réalité aussi dogmatique, aussi déprimant, aussi intolérant que l’enseignement clérical.

Pour l’anarchiste, l’�tat est la forme laïque de l’�glise comme l’�glise fut la forme religieuse de l’�tat, ce sont deux ennemis qui se réconcilient toujours sur le terrain de la domination ; qui eût nié jadis la divinité de Jésus, la Trinité ou le mystère de la transsubstantiation, eût été condamné à périr dans les flammes. Qu’on attaque aujourd’hui un peu violemment le dogme propriété ou le dogme patrie, uniquement par la parole et par l’écrit — ou l’un quelconque des dogmes sur lesquels se fondent les institutions civiles au XXe siècle —, et vous verrez, l’exemple est là, si la prison ne châtie pas le mécréant coupable d’un tel forfait. Qui parle de contrat social ? Des morales désuètes, des préjugés ridicules qui sonnent faux en face des connaissances actuelles et dont, à l’école, on enseigne encore le respect ; voilà en réalité le contrat social.

Aux socialistes, aux communistes, aux syndicalistes, prétendant que le fait économique domine tous les détails de l’humanité, l’anarchiste objectera que c’est là pure hypothèse, que sans négliger un seul instant la valeur du facteur économique — puisqu’il s’agit d’abord de se substenter — on ne peut admettre qu’il ait été l’unique cause de tous les événements historiques ; selon les circonstances les événements ont eu tantôt une origine politique, tantôt un motif religieux, tantôt un mobile économique — cela sans parler des influences climatériques. Il a été longtemps l’usage de rapporter toute l’histoire à des causes politiques ; de même qu’auparavant on la considérait comme les gestes de “ Dieu ” parmi les hommes, la métaphysique socialo-communiste voudrait, elle, tout relier au fait économique. Il est considérablement exagéré de soutenir que la philosophie, les arts, la littérature aient constamment dépendu du fait économique, alors que certaines de leurs périodes indiquent, pour citer un exemple, une influence nettement religieuse.

Examinant de façon critique la question de production et de consommation, l’anarchiste prétend qu’il est visiblement outrancier, dans la société actuelle, de grouper les hommes par professions ou métiers, que c’est en régime de surproduction et d’exploitation capitaliste une classification arbitraire, dangereuse, malsaine même. Le producteur de blé ou de céréales — un des producteurs les plus utiles — ne fait-il pas vivre à ses dépens et à ceux des consommateurs, des intermédiaires et des courtiers de toute espèce ?

Exalter le producteur dans l’état actuel des choses est un pur sophisme. Dans nombre de cas il produit des objets ou des valeurs inutiles ou il accomplit un travail sans portée individuelle ni sociale. Les métallurgistes qui travaillent dans les arsenaux, dans les manufactures d’armes ou dans les fonderies de canons font-ils besogne utile ? Les gardiens de prison, douaniers, gratte-papier des administrations officielles ou percepteurs de contributions accomplissent-ils œuvre utile ? Les ouvriers adonnés à la fabrication des boissons distillées, des apéritifs, amers, “ vitriols ” de toute espèce, font-ils travail utile ? Les employés de chemin de fer occupés au transport de tant d’objets de luxe superflus, à manutentionner les denrées frelatées ou à envoyer les soldats vers la boucherie remplissent-ils une fonction de quelque utilité ? En vain les maçons qui construisent des prisons, des casernes ou des églises se groupent-ils en syndicats révolutionnaires ; en vain les confectionneurs de mitrailleuses, de fusils Lebel ou Vetterti et d’uniformes adhèrent-ils aux Bourses du Travail ? Avant comme après, ce sont des producteurs inutiles.

Ce qui est vrai, c’est qu’une grande partie des producteurs vivent en parasites au compte des consommateurs puisqu’une grande partie de la consommation a trait à des besoins artificiels ; ce qui est vrai encore, c’est qu’un grand nombre de consommateurs entretiennent, grâce à leurs besoins artificiels, une foule de producteurs inutiles.

Mystiques, légalitaires, socialo-communistes discourent sur une solidarité qui lierait tous les hommes : ceux-ci parce qu’ils se basent sur cette affirmation gratuite que “ Dieu ” est le père du genre humain, ceux-là parce que la loi est le lien qui rattache les hommes les uns aux autres puisqu’il leur permet de vivre en société, les autres parce que production et consommation sont si inextricablement liées que le producteur est indispensable au consommateur et vice versa. “ Dieu ”, la loi ou le fait économique, il faut se courber et obéir toujours.

L’anarchiste, lui, ne se courbe pas et, froidement, loyalement, il soumet à la critique cet argument formidable. Solidarité obligée, dit-il, équivaut à point de solidarité du tout : “ Je ne suis nullement solidaire de celui qui contribue à maintenir et la domination et l’exploitation, et d’une ; je ne suis pas solidaire davantage de quiconque perpétue la survivance de préjugés qui entravent le développement individuel, et de deux ; je ne suis pas solidaire ni des consommateurs artificiels ni des producteurs inutiles : je n’en suis solidaire présentement que parce que j’y suis forcé et chaque fois que je trouve l’occasion de m’évader de cette contrainte, j’en profite. Je ne connais de solidarité que celle que j’ai acceptée, débattue, consentie, l’ayant d’abord examinée consciemment. Je ne suis solidaire que de ceux qui conçoivent comme moi la solidarité ”. Et devant cette réponse, la “ solidarité universelle ” se révèle ce qu’elle est réellement : un fantôme.

La tendance de toutes choses semble être de débuter par le diffus, le composé, le grégaire pour tendre au simple, à l’unique. L’agrégat tend à se résoudre en unités, le firmament le porte gravé en caractères indélébiles. Jadis, l’homme ne pensait pas ou n’agissait pas individuellement ; la tribu ou le clan pensait, agissait pour lui, puis ce furent les chefs de groupe, les matriarches, les patriarches, les pères de famille qui pensèrent ou agirent pour leurs administrés, leurs enfants, leur clientèle (cliens). En d’autres termes, la cellule individu fut à l’origine noyée dans l’organisme-société ou l’organisme-famille ; elle tend, malgré tout, à s’affranchir des “ archies ” ou des “ craties ” de toute espèce, à se sentir soi-même, à disposer de son sort, à s’unir à qui l’attire. En devançant le temps, à leurs risques et périls les anarchistes pourraient dire qu’ils agissent “ scientifiquement ”, s’ils ne tenaient beaucoup plus à agir en hommes libres.


•••


IV



Critique ou démolition, éducation ou défrichement, rien de positif : activité entièrement négative ? “ Vous autres anarchistes — objectera un lecteur — ne nourrissez-vous aucune conception, même lointaine, d’une "société anarchiste", d’un monde basé sur l’absence de domination, de spéculation, d’exploitation, d’une société future ? ”

Nous aimons fort peu personnellement à parler d’une société future. Non seulement, c’est une idée qui a été exploitée et qui peut nourrir son homme tout comme l’exploitation du paradis nourrit le prêtre, mais elle présente cette ressemblance avec le paradis que la description de ses merveilles exerce une influence soporifique, engourdissante, sur qui en entend la description ; elle fait oublier l’oppression, la tyrannie, le servage présent ; elle affaiblit l’énergie, elle émascule l’initiative.

À titre d’hypothèse toute personnelle, nous allons cependant essayer de décrire ce qui nous paraîtrait répondre plus exactement à notre hypothèse d’une “ Société anarchiste ”. Mais encore qui prouve que cette vision s’adapte jamais à la mentalité, à la volonté générale ? Pour qu’elle se transforme en réalité, il faudrait que les morales, les religions, les préjugés, les catégories dirigeantes et les catégories dirigées aient délivré le globe de leur présence. Or, cela ne peut sortir du domaine des probabilités. Et nous ne nous sentons pas le droit, alors que les anarchistes exigent de vivre leur vie aujourd’hui, de les assoupir aux accents d’une musique mélodieuse et douce, nous ne nous sentons pas le droit de les orienter vers une conception déterminée d’une société anarchiste. C’est, le moment venu, l’état des choses et le niveau des mentalités qui dicteront les assises de ce régime nouveau.

Pourtant, toute hypothèse qu’il demeure, tout songe qu’il apparaisse, toute vision enfouie dans la brume du devenir que nous le considérions nous-mêmes, le rêve que nous jetons sur le papier semble être le but vers lequel s’acheminent les esprits les plus éclairés, les cœurs les plus sensibles et si jamais Cité de Liberté et d’Harmonie s’édifie, c’est grâce aux jalons dont la propagande anarchiste aura semé la route que l’atteindront les hommes.

Supposons donc, lecteur, que le soleil se soit levé sur la “société anarchiste” et que tu sois un témoin “ émerveillé ” — naturellement — d’un spectacle dont tes yeux ne pourront se repaître. Ne t’imagine point que tu te trouveras en présence de sauvages incultes, vêtus de peaux de bête, aux cheveux embroussaillés, végétant péniblement grâce à quelques racines déterrées çà et là. Tu trouveras devant toi des êtres libres et bons, forts, sains et beaux, jouissant de tout ce que le cerveau humain a pu imaginer en fait d’utilités, de commodités, de plaisirs, de récréation. Plus de codes, de constitutions, de parlements, de prisons, de casernes, mais une atmosphère d’indépendance incomparable !

Tu ne te trouveras pas non plus en présence de paresseux ni de parasites, car normalement nul n’est paresseux que lorsque le travail est une peine. Pour rééditer une expression sublime de Fourier, le travail sera devenu une attraction, une joie, un délassement. Point pressés par le surmenage, point menacés par les exigences du maître, du patron, ayant à leur disposition les moyens les plus perfectionnés, les hommes travailleront avec goût, avec sérieux, avec amour. Répartis selon leurs aptitudes et leurs aspirations dans les diverses branches du labeur humain, ils seront sans cesse à la recherche de nouvelles inventions, de procédés nouveaux, destinés à améliorer, à perfectionner la qualité, l’aspect, la valeur des produits sortis des machines ou de leurs mains. Ils œuvreront par plaisir personnel d’abord, et du même coup pour la satisfaction des besoins communs.

Sans organisation ? ” — Sans incohérence, avec le minimum de méthode compatible avec la liberté d’expansion de la vie de chacun et de tous. Certaines branches du travail humain exigeront plus de méthode que d’autres : ce sera à ceux employés dans cette branche particulière de déterminer dans quelles conditions doit s’accomplir leur labeur. Calculer, éviter la besogne superflue ne signifie pas centralisation, n’implique point direction ou commandement. Chaque groupe établira lui-même, après entente avec les autres et examen de la situation générale, sa quote-part d’utilité productive, mais c’est de l’unité-production que partira l’entente et ce n’est point le centre-administration qui imposera ses décisions.

Inévitablement, on aura choisi la méthode la plus pratique et la plus rapide afin d’en avoir fini au plus tôt avec la question économique : celle-ci résolue par quelques heures de travail, chacun se hâtera de rejoindre le groupe d’affinités intellectuelles ou éthiques où sa vie pourra se développer le plus amplement. Que de groupes d’étude ou d’application tu apercevrais, curieux lecteur : scientifiques, philosophiques, artistiques, littéraires, affectifs ! — Ici poussera jusqu’à ses dernières limites l’étude de la biologie ; là, des explorateurs voudront déchiffrer jusqu’aux derniers secrets de la constitution du globe. Telle association se confinera aux recherches ethnologiques ou linguistiques ; telle autre sondera les immensités célestes et essaiera d’entrer en relations avec les habitants des terres planétaires ; tel groupe encore s’appliquera à l’impression ou à l’édition de thèses audacieuses destinées à soulever les discussions les plus passionnantes. Telle association se consacrera à la préparation, à la variation, au raffinement des récréations de toute espèce : récitations, théâtre, art, danse, fêtes voluptueuses. Quelques groupes naturiens, habillés de peaux non travaillées, s’acharneront à cultiver leurs champs à la bêche, à passer l’Atlantique en barque et à voyager à dos de mulet, cela sans que nul ne cherche à les en empêcher. Et nul ne contraindra l’isolé à faire partie d’une association, s’il veut œuvrer et réaliser solitairement.

Les groupes seront légion, la liberté d’une absolue concurrence sera garantie aux associations ; un même individu fera partie de plusieurs groupements ; les quittera, y reviendra, en initiera lui-même de nouveaux. Ici on pratiquera la pluralité en amour ou encore la liberté sexuelle la plus absolue, tous seront à toutes et toutes se donneront à tous ; là la polyandrie, et là-bas la polygamie seront librement et volontairement consenties et pratiquées ; ailleurs ce sera l’unicité. Constants et volages seront satisfaits. Grâce à une limitation rationnelle des naissances, l’enfant trouvera dès le berceau abondance d’occasions de progresser et devenir lui-même : sa vie économique lui sera assurée et la mère, éducatrice naturelle, pourra se consacrer en toute tranquillité, sans cesser d’être une productrice, au développement de l’enfance de sa progéniture volontairement voulue, peu nombreuse d’ailleurs.

Point de voleurs puisque la propriété du moyen de production est garantie à tous. Point d’exploiteur ni d’exploité puisque le producteur-consommateur dispose à son gré du résultat de son effort personnel. — Point d’ignorant puisqu’accès de tous au savoir. — Point de jaloux, puisque plus de pénurie d’affections. — Point de criminels, puisque plus d’occasions de commettre le meurtre. — Point d’oppression ni de violence, puisque respect absolu de la liberté et de la personne d’autrui.

Les maladies auront disparu en très grande partie, en même temps qu’auront disparu l’entassement, la misère, les privations, la malpropreté. La douleur morale aura fait place au bonheur que procurent la poursuite, l’abondance, la concurrence et le renouvellement des expériences.

Nous t’envions, lecteur, car si tu jouissais de cette scène, tes yeux auraient vu ce qu’ont souhaité voir tant de prophètes, tant de martyrs, tant d’initiateurs, ce qu’ils ont dû se contenter, sous mille formes, de proclamer, de prédire, de prévoir — le but des aspirations de tous les pionniers d’idées : un monde d’où la souffrance évitable aura disparu.

Et c’est ce que par le libre jeu de la “ camaraderie ”, sans attendre “ l’humanité nouvelle ”, les anarchistes, dès aujourd’hui, veulent réaliser parmi eux.




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