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Post� le dimanche 28 mai 2006 @ 14:45:31 by AnarchOi Contributed by: AnarchOi
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Source : http://refractions.plusloin.org/
Depuis un certain temps, les textes de John Clark s’en prennent à l’écologie sociale et brouillent les divergences profondes entre ces deux tendances, à un moment où il serait prioritaire de les distinguer clairement. Le point de vue qu’il défend est mystique, voire, d’un point de vue écologiste social et anarchiste, réactionnaire. [...]
Après avoir fait endosser à l’écologie sociale sa version taoïste de l’écologie, John Clark a publié récemment des textes qui dénaturent maladroitement des concepts chipés à l’écologie sociale et à des mouvements anarchistes historiques sérieux (je tremble en imaginant ce que de vieux camarades anarchistes que j’ai connus, comme Gaston Leval ou José Peirats, auraient pensé de sa version de la notion de "groupe d’affinité"). [...] Clark a clairement lancé sa critique contre le municipalisme libertaire sur la place publique afin de faire obstacle aux tentatives des écologistes sociaux de construire un mouvement avec lequel il est en désaccord. Il a ouvertement exprimé ce désaccord dans sa propre revue, le Delta Greens Quarterly :"Nous avons plus besoin d’une révolution spirituelle que d’une plate-forme politique, et d’une communauté régénérée que d’un mouvement politique." [...]
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L’élément central dans le conflit entre Clark et moi est son objection au municipalisme libertaire, une notion que je défends depuis longtemps comme constitutive de la politique de l’écologie sociale, comme un effort révolutionnaire où l’on donne à la liberté une forme institutionnelle dans des assemblées publiques habilitées à prendre des décisions. Il faut pour cela que des libertaires de gauche se portent candidats au niveau local ou municipal et qu’ils réclament la division des communes en quartiers où puissent être créées des assemblées populaires qui nous amènent à participer pleinement et directement à la vie politique. Une fois qu’elles se seront démocratisées, les communes se confédéreront en pouvoir parallèle pour s’opposer à l’�tat-nation et pour finalement se passer de lui et des forces économiques qui l’étayent. Ainsi, le municipalisme libertaire est à la fois un objectif historique et un moyen cohérent pour arriver à la "Commune des communes" révolutionnaire.
Le municipalisme libertaire ou confédéral est avant tout une politique, qui cherche à créer une sphère démocratique vivante. Dans mon livre Urbanization without cities et ailleurs, j’ai opéré des distinctions délicates mais cruciales entre trois domaines de la société : le social, le politique et l’étatique. Ce que les gens font chez eux, leurs liens d’amitié, leur mode de vie communal, la manière dont ils gagnent leur vie, leurs habitudes sexuelles, leur consommation culturelle et le bonheur qu’ils vivent au sommet des montagnes - toutes ces activités personnelles et matériellement nécessaires appartiennent à ce que je nomme la sphère sociale de la vie. Les familles, les amis, les modes de vie en commun font partie du domaine social. Hors des questions ressortissant des droits de l’homme, personne ne saurait juger des choix sexuels des adultes consentants, de leurs hobbies, du type d’amis qu’ils se choisissent, de leurs pratiques mystiques.
Tous les aspects de la vie sont liés les uns aux autres, mais aucun de ces aspects sociaux de la vie humaine n’appartient à proprement parler à la sphère publique, que je définis explicitement comme politique, au sens grec. En créant une nouvelle politique fondée sur l’écologie sociale, nous ne nous occupons que de ce que les gens font dans la sphère publique ou politique, et non de ce qu’ils font dans leurs chambres à coucher, dans leurs salons ou dans leurs caves.
Clark, pour sa part, affirme aller au-delà du domaine politique et s’efforce de faire, des institutions coopératives extérieures à la sphère politique (qui selon moi appartiennent au domaine social et non au domaine politique), des éléments centraux du changement social tel qu’il le conçoit. "Les programmes politiques [rien que ça !] doivent se situer dans le contexte du développement d’une culture communautaire écologique forte et multiple", écrit-il - et en vérité il s’agit d’une "culture [et non d’une politique] de coopératives de producteurs, de coopératives de consommateurs, de terres collectives et d’autres formes, plus limitées, de coopératives", un peu comme "le système de Mondragon [1], qui n’est certes pas révolutionnaire mais qui est parvenu à des résultats importants en instituant des formes de production plus coopératives et démocratiques". En fait, Clark se dispense d’opérer une distinction entre politique et social. Il va jusqu’à inclure le lieu de travail - plein de"chefs, de collègues et de technologies" - dans la sphère publique, éparpillant ainsi le concept de la sphère publique politique comme paille au vent.
C’est la raison pour laquelle l’accusation de Clark, selon laquelle je donne la priorité à la municipalité sur la famille ou d’autres formes de vie domestique, m’irrite. Il suffit d’un peu de perspective historique pour voir que c’est précisément à la municipalité que la plupart des individus ont directement affaire, dès qu’ils délaissent le domaine social pour entrer dans la sphère publique. Il ne fait pas de doute que la municipalité est le lieu où se passe généralement une grande partie de la vie sociale, école, travail, loisirs ou plaisirs simples comme la promenade, la bicyclette ou les sports, ce qui n’efface pas son caractère distinct de sphère unique de la vie.
Mais Clark confond tout à fait les satisfactions privées des gens - et donc leurs besoins, leurs responsabilités et leurs devoirs personnels - avec la sphère politique publique. Il écrit même ces mots étonnants sur leurs rapports :"Des millions d’individus dans la société moderne ont des rapports directs avec les mass média par l’entremise de leurs postes de télévision, de leurs radios, des journaux et des revues, avant d’aller au travail et d’y avoir des relations avec leurs chefs, leurs collègues et la technologie ; après quoi ils rentrent à la maison subir le bombardement des médias."
Cette réduction du domaine historique-civilisé induit par la ville en "individus qui ont des rapports directs avec les mass média par l’entremise de leurs postes de télévision", etc., n’est pas sans une certaine splendeur, dans sa mise au même niveau des "relations" avec les mass média et de celles que des citoyens libres ou libérés peuvent entretenir dans les domaines civiques ou politiques.
La démocratie même n’est pas protégée d’une dissolution dans le privé et le personnel.
"Il serait erroné, nous prévient Clark, d’associer la démocratie avec une forme de prise de décision."Car"l’expression suprême [ !] de la démocratie est la création d’un système de valeurs démocratique dans une communauté qui soit incarné dans la vie et la pratique sociale de tous. Chaque [ !] action, dans chaque [ !] domaine de la vie, légifère d’une certaine manière, que cela se fasse par imitation inconsciente ou par l’expression de quelque chose qui n’a jamais existé auparavant."
La démocratie peut-elle vraiment être réduite aux jeux de mots "surrégionalistes" irresponsables de Clark ? Peut-elle être vulgarisée au point d’inclure ce que nous "légiférons" aux toilettes, voire nos soupirs après l’orgasme, ou les fantasmes à la Walter Mitty [2] qui nous passent par la tête pendant que nous vissons des carburateurs sur une chaîne de montage ? Si Clark peut placer "l’imitation inconsciente" sur le même plan que le discours rationnel, c’est que nous avons rompu non seulement avec la politique, mais aussi avec l’âge adulte et que nous devons renvoyer une avancée historique, la démocratie, dans les limbes de l’enfance.
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Un des aspects les plus bizarres de l’essai de Clark vient du fait qu’il tente de saper l’écologie sociale, mes écrits en particulier, dans le but de justifier son oblitération du politique et du social. Il cherche les endroits où j’ai souligné l’importance des coopératives et des efforts contre-culturels, apparemment pour démontrer que j’ai, à un stade antérieur de mes réflexions, considéré les coopératives et les communautés comme des phénomènes essentiellement politiques, plus que culturels ou sociaux, et que le développement de mes idées municipalistes libertaires représente un déni de cette ancienne idée.
La plupart des citations extraites de mon œuvre sont sorties de leur contexte et donc grossièrement distordues. Pour prendre un exemple, à la deuxième page de son essai, son lecteur apprend que Bookchin, "notamment dans ses œuvres des années 1960, exprime son enthousiasme pour diverses approches des changements politiques, économiques et culturels" [3]. Là-dessus, passant à mon essai The Forms of Freedom (que j’ai écrit en janvier 1968, il y a près de trente ans [4]), Clark ajoute un passage où je parle en faveur des "jeunes gens qui renouvellent la vie sociale tout comme ils renouvellent l’espèce humaine" en abandonnant les grandes villes, en fondant des "communautés nucléaires écologiques [alors même que] la ville moderne commence à se flétrir, à se contracter et à disparaître". Non seulement Clark déforme cette citation en la sortant du contexte de The Forms of Freedom, mais il mélange le politique, l’économique et le culturel comme si, dans l’évolution de ma pensée, le municipalisme confédéral avait à lui seul remplacé cette pluralité d’approches de la vie politique.
Je veux insister dès le départ sur le fait que je n’ai jamais déclaré, même dans les années 1980 et 1990, que le confédéralisme municipal fût un substitut aux multiples dimensions de la vie culturelle, ou privée. The Forms of Freedom, d’où la citation est tirée, est à peu près entièrement dédié à l’éloge des assemblées citoyennes populaires. Ou, oserais-je le dire, à l’éloge du municipalisme libertaire, même si je ne l’appelais pas encore par ce nom. Et donc, dans huit pages de Post-scarcity Anarchism, j’examine pendant quatre pages l’ecclesia athénienne, pendant quatre autres pages les sections révolutionnaires du Paris des années 1790, et plus loin, à nouveau, pendant trois pages les sections et l’ecclesia. J’insiste aussi sur le "fameux problème du pouvoir parallèle" et sur le "danger de l’�tat potentiel" qui pourrait surgir de toute révolution ; ces thèmes ont été au centre de mes écrits depuis la fin des années 1980.
Le passage de The Forms of Freedom que cite Clark, au sujet des jeunes qui renouvelleront la vie sociale, se trouve dans le dernier paragraphe de ce copieux essai, dont la plus grande part porte explicitement sur les moyens de décentraliser, physiquement, les grandes villes. Clark déforme alors le sens que je donne aux "jeunes qui renouvellent la vie sociale" et minimise mon insistance sur les assemblées populaires, des "sections" de quartier aux nouvelles ecclesiæ de type athénien pour la ville entière et aux nouvelles municipalités en tant que bases de la future société libertaire. J’ai parlé de ces thèmes depuis 1950. J’ai tant insisté sur l’importance de la participation aux élections locales dans mon éditorial du dernier numéro, en 1972, d’Anarchos ("Spring offensives and summer vacations"), que Judith Malina [5], avec l’aide d’un imprimeur anarchiste, inséra une critique de l’électoralisme dans le magazine, sans ma permission ni celle des éditeurs (bel exemple de la "moralité" de certains de nos anarchistes si idéalistes...).
Le modus operandi de Clark transparaît derrière chaque citation qu’il empile dans le but de démontrer que j’ai changé d’avis, comme si changer d’avis était répréhensible. Malgré tout, des idées analogues au municipalisme libertaire - dans la grossière paraphrase de Clark, "l’étape finale [au cours de laquelle] la municipalité devient la réalité politique centrale, et l’assemblée municipale l’organe [ !] prééminent de la politique démocratique" - sont décrites dans nombre de mes écrits des années 1960 et 70, dans �cologie et pensée révolutionnaire (1965) et dans Self-management and the new technology (1979) [6].
[...]
Plus alarmante encore est l’élimination par Clark de la spécificité des domaines du politique, du social et de l’étatique, de son remplacement du domaine politique par le domaine personnel, ou, plus précisément, par la dissolution, l’abolition du politique dans le personnel. Il fait absorber les pratiques politiques par les différents styles d’hédonisme et les protestations personnalistes, et la vie des organisations publiques par des communes et des collectifs inertes.
J’insiste : j’approuve les initiatives coopératives - les "révolutions d’arrière-cour" dans les termes du social-démocrate communautariste Harry Boyte - en tant que louable entraînement à l’autogestion populaire. Lorsqu’on en vit dans les années 1970 et 80, dans des quartiers tels que le Lower East Side de New York, elles semblaient dénoter une tendance vers le contrôle local. Toutefois, contrairement à ce que Clark affirme, je n’ai jamais cru qu’elles étaient des solutions de base à nos problèmes politiques, ou des substituts durables à la politique municipaliste. J’ajouterai que, hélas, presque toutes ces initiatives ont échoué, même en tant qu’expériences, et ont disparu des scènes municipales qui les avaient vues émerger, que, reliques moribondes d’une ère balayée par la réaction sociale des années 1990, elles ont stagné, ou qu’elles ont été purement et simplement privatisées, à l’instar des appartements en copropriété de New York ou d’ailleurs.
Un bon nombre d’entre elles sont devenues de prospères entreprises capitalistes. Ainsi que Clark lui-même le concède, des entreprises coopératives peuvent "adopter les principes de la rationalité capitaliste" qu’elles mystifient ensuite avec un "message" éco-capitaliste. Sous le régime social actuel, aucune coopérative de consommateurs, aussi bien intentionnée soit-elle, ne remplacera les supermarchés Grand Union, aucun grand magasin collectif ne damera le pion à WalMart [7]. Et il semble que même le système Mondragon soit devenu de plus en plus hiérarchique et tourné vers le profit plutôt que "coopératif et démocratique". Clark admet qu’"il est vrai que les coopératives n’ont pas complètement [ !] transformé la société, et qu’il est peu probable qu’elles le feront bientôt" !
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Une part essentielle de l’attaque de Clark se porte contre le concept de citoyenneté, qui est à la base du municipalisme libertaire. Clark applaudit lorsque j’oppose au "citoyen" les "représentations dominantes du moi en tant que calculateur égoïste" et il note que je considère que le citoyen est "l’unité nucléaire de la politique nouvelle". Mais, de façon caractéristique, il suggère ensuite que mon image a des limites.
Hélas, n’est-ce pas le cas de tout le monde ? Mes opinions ne sont pas gravées dans le marbre [...]. Quelle est donc la limitation de ma discussion de la citoyenneté ? Que j’attribue à cette "unité nucléaire" une "forme privilégiée d’auto-identité".
Cette critique est si plate qu’on ne saurait guère l’attendre que d’un philistin vaniteux : parle-t-on de politique ou d’auto-identité ? Ou, tant qu’on y est d’"images de soi", selon les termes de Clark un peu plus loin ? Car ces mots, aux significations si variées, sont pour Clark du pareil au même, synonymes d’une vague selfhood qui, dans la réalité, prend de nombreuses formes, selon les circonstances dans lesquelles elle se développe, selon la manière dont elle est exprimée, et selon ce que savent les individus de ce qui constitue leur personnalité.
Certes, les gens ont des "identités" et des "images-de-soi" fort différentes. Il y a des pères et des mères, des enfants et des frères et des sœurs, des hommes et des femmes, des professeurs et des étudiants, et même des écologistes profonds et des écologistes sociaux (en dépit de la tentative de Clark d’effacer cette dernière différence). Les gens mangent aussi, et boivent, et travaillent, et pensent (enfin, on l’espère), et sont susceptibles de se créer un nombre infini "d’images de soi imaginaires". Et ils sont en outre des êtres politiques, des citoyens participant aux activités publiques.
Afin de remédier aux limitations de mon concept apparemment étroit de citoyenneté, Clark invite le lecteur à le comparer à sa propre catégorie, bien plus vaste : la "personnité" [8], qui nous permet, dit-il, de nous penser en termes "non seulement de citoyens d’une ville ou d’un quartier, mais aussi de citoyens de notre écosystème, de notre biorégion, de notre géorégion, et de la Terre même". Revigoré par ce charabia écologiste profond, Clark fait l’article à ses lecteurs d’une "politique biorégionale qui élargisse notre vision du politique, en l’associant plus avec les processus de la créativité culturelle écologiquement fondée, et avec un processus mutualiste, coopératif, d’expression de soi, entre communauté humaine et nature".
La conclusion que Clark tire de cette critique bourrative est la nécessité pour les individus éclairés d’établir à nouveau "des groupes d’affinité, de petites communautés... des processus intérieurement démocratiques de leur propre organisation de soi".
Bien que Clark affirme être un dialecticien consommé, sa capacité à dissoudre toutes les phases ou moments qui amènent un développement dans l’"Unité" cosmique est ici parfaitement évidente. De fait, il dissout non seulement le politique dans le social et le social dans le personnel, mais le personnel même explose sans prévenir en un cotonneux "citoyen de la Terre", muni de "compagnons-citoyens" : probablement les ours, les abeilles, les fleuves, les cailloux et les volcans. Si Clark emprunte à un tel degré aux bidouillages écolo-théologiques du Père Thomas Berry [9], je ne comprends pas pourquoi, après avoir réduit la citoyenneté à la "personnité", il ne nous réduit pas à la"mammiférité" !
En réalité, Clark ne se contente pas de réduire la citoyenneté à la "personnité", il évapore la personnité à un niveau colossalement "global". Et afin que nous ne croyions pas que cette fondamentale découverte de la "personnité" ait une autre signification que de constituer les diverses facettes d’un Être ou Dasein quasi heideggerien, il déclare avec exubérance : "Chaque personne verrait la source fondamentale de son identité dans le fait d’être un membre de la communauté humaine ou, peut-être de manière plus écologique, de la communauté terrestre. Et nous serions alors bien loin du municipalisme."
Sans le moindre doute ! Nous serions en une vision si vague et si vide de la citoyenneté que non seulement le personnel y est devenu le politique, mais que le politique y disparaît complètement dans le personnel, voire dans le cosmique. Il n’est donc pas surprenant que ce soit une "personnité" hautement subjectivisée que Clark transforme en un informe Être dont tout - le politique, le social, le psychologique, le professionnel, l’écologique et l’économique - devient une simple dimension. Ainsi que l’utilise Clark, le mot citoyen devient si élastique, si diffus, si vide, que nous sommes perdus dans "une nuit où toutes les vaches sont noires", selon un aphorisme rendu célèbre par Hegel. Cette vue aplatie de la réalité humaine ne permet à rien d’être vu en relief, de bénéficier d’une définition philosophique, d’une élaboration, d’une articulation théorique.
Aujourd’hui, le concept de citoyenneté a déjà subi une sérieuse érosion de par la réduction des citoyens en "mandants" de juridictions étatistes ou en "contribuables" finançant les institutions étatistes. Réduire encore la citoyenneté jusqu’à la "personnité" n’est rien moins que réactionnaire.
Il a fallu de longs millénaires à l’Histoire pour créer le concept de citoyen en tant qu’agent compétent et autogéré de la formation démocratique de la politique. Pendant la Révolution française, le terme de citoyen était utilisé précisément afin d’effacer la relégation statutaire des individus en simples sujets des Bourbons. Et les révolutionnaires du siècle dernier - de Marx à Bakounine - utilisaient l’appellation "citoyens" bien avant que "camarades" ne la remplace.
Le réductionnisme de Clark nous "libère" de la nécessité de réfléchir au type d’institutions qu’il faudrait à une société rationnelle et écologique ; au type de politique que nous devrions y pratiquer ; à l’existence même d’une sphère qualitativement unique appelée la civitas, à son histoire et à sa dialectique. Et nous ne serions pas non plus obligés de cultiver un intérêt civique général grâce auquel nous serions à même de distinguer une communauté de, mettons, un groupe d’affinité privatiste, une commune rurale dans un bayou de Louisiane, un sleep-in de La Nouvelle-Orléans, une coopérative de consommateurs, un comité de quartier.
Clark se montre donc incroyablement régressif lorsqu’il réduit avec désinvolture le caractère unique, si riche de signification politique, de citoyenneté à une métaphore hippie de rêveries "surrégionalistes" au sujet de la Terre et de ses habitants. En voulant être "large", Clark réduit les humains à de simples composants d’un domaine planétaire, à peu près comme l’arrogante définition, par James Lovelock [10], des êtres humains : des "pucerons intelligents" qui parasitent le corps sacré de Gaïa.
La vision en apparence élargie de la citoyenneté selon Clark lui dérobe en fait son crucial contenu politique. Cette citoyenneté devient si englobante, si vide, qu’elle en perd son riche contenu historique. Nous perdons de vue que le citoyen, comme il ou elle devrait être, est l’acmé de la transformation des membres des ethnies tribales dont les sociétés se structuraient autour de faits biologiques tels que la parenté, le sexe ou l’âge, et qu’il ou elle devrait faire partie d’une communauté laïque, rationnelle et compatissante.
La preuve en est qu’une large part de la guerre nationale-socialiste contre le "cosmopolitisme juif" était en réalité une guerre ethnique (völkisch) et nationaliste contre l’idéal que les Lumières avaient du citoyen. Car c’était précisément le "loyal sujet" dépolitisé, osons animalisé, plutôt que le citoyen, que les nazis incorporèrent à leur image raciale du Volk allemand ; l’abjecte créature, entièrement définie par son statut, du très hiérarchique Führerprinzip d’Hitler. Dès que la citoyenneté est vidée de tout contenu par la déflation de sa réalité politique existentielle, ou, tout aussi traîtreusement, par l’expansion de son développement historique en une métaphore "planétaire", nous nous rapprochons de la barbarie que le système capitaliste couve à présent dans les versions heideggériennes de l’écologie.
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Ayant dérobé à la citoyenneté sa signification historique et civique, Clark trébuche soudain devant le transcendantal, devant cette "citoyenneté de la Terre" en laquelle il a vaporisé la citoyenneté civique, et retourne à des préoccupations moins échevelées en affirmant que je dégonfle par trop "le rôle des analyses de l’économie de classe". Cependant qu’il concède que j’insiste "sur des problèmes transclasses tels que l’écologie, le féminisme et le sens de la responsabilité civique envers les quartiers et les communautés", il se met à nouveau à mélanger des notions essentielles en notant que ces problèmes transclasses "sont en réalité à la fois et au-delà des classes et des problèmes de classe, puisqu’ils ont un caractère général mais aussi une signification spécifique en termes d’économie de classe, sans parler de celles en termes de sexe, d’ethnie, etc.".
Je n’ai pas nécessairement besoin de l’universitaire John Clark pour découvrir que les antagonismes de classe, de sexe et d’ethnies existent, et que, en particulier dans le cas des antagonismes de classe, ils doivent être combattus jusqu’à une conclusion révolutionnaire. J’ai fréquemment reproché à l’écologie profonde le fait qu’elle traite "l’humanité" en catégorie abstraite, sans marquer de différences entre l’exploité et l’exploiteur, entre l’opprimé et l’oppresseur.
[...] Clark n’a jamais, que je sache, critiqué ses nouveaux amis de l’écologie profonde qui se plaignent de "l’humanité" en général et non de ceux de ses membres qui oppressent et dominent et exploitent, et il n’a pas non plus noté que les écologistes profonds parlent de "l’espèce humaine" comme d’une simple catégorie zoologique, dépourvue d’attributs sociaux et de distinctions. Sa tendance, dans The Trumpeter, à glisser sur les incroyables contradictions d’Arne Naess (un anarchiste gandhien qui proclame dans Ecology, community, lifestyle la nécessité d’un �tat fort et centralisé, et qui trouve une certaine valeur au système indien des castes), sur les malédictions jetées par le Père Berry à l’encontre de l’espèce humaine dans The dream of the earth, sur la régression de David Foreman vers ses précédentes et misanthropiques opinions [11], traduit une servilité intellectuelle on ne peut plus méprisable.
Le fait est que "les gens" que j’invoque, et que Clark critique, n’incluent ni Chase Manhattan Bank, ni General Motors, ni aucune classe d’exploiteurs ou de bandits. Et l’humanité n’est pas non plus une simple espèce biologique, qui, dans les termes du Père Berry, doit être "réinventée" en jetant par-dessus bord aussi bien le caractère unique, même biologiquement, de notre espèce que son histoire sociale, qui est si importante. Les gens auxquels je m’adresse sont une humanité opprimée, et tous doivent, s’ils veulent supprimer ce qui les opprime, tenter de se débarrasser des racines communes de ces oppressions.
Mettons-nous donc d’accord sur ceci que nous ne pouvons pas ignorer les intérêts de classe en les absorbant complètement dans les intérêts transclasses. À notre époque, la différenciation est à ce point gonflée que tout combat partagé doit à présent vaincre non seulement les différences portant sur la classe, le sexe, l’appartenance ethnique "et tant d’autres problèmes", mais aussi celles basées sur le nationalisme, le fanatisme religieux, ou encore des graduations mineures du statut. Le rôle du mouvement révolutionnaire depuis deux siècles a été d’insister sur ce que l’humanité a en commun, précisément contre les classes dominantes - ce que Marx, même en qualifiant le prolétariat d’hégémoniste, voyait comme une "classe universelle". Et les images que les gens ont d’eux-mêmes en termes de classes, de sexes, de races, de nationalités et de groupes culturels ne sont pas forcément, d’un point de vue contestataire, rationnelles, généreuses, désirables, ni des preuves d’un niveau élevé de conscience. En principe, étant donné les violentes oscillations de Clark, des hauteurs éthérées de la "citoyenneté terrienne" à la grossière matérialité des membres des classes sociales, il n’y a pas de raison pour que la différence en tant que telle ne nous embourbe et ne nous paralyse pas complètement dans notre particularité, clairement délimitée, de manière très postmoderniste, voire à la Derrida [12].
Les déformations du passé ont été dans une large mesure créées par la fameuse question sociale, et en particulier par l’exploitation par le biais des classes. On aurait fort bien pu, grâce au progrès technologique, y trouver remède ; en clair, nous parlons de sociétés marquées par la pénurie - mais pas seulement par elle. Il faut certes créer une nouvelle sensibilité sociale-écologique, de nouvelles valeurs et de nouveaux rapports, et cela sera accompli, en partie, en surmontant la nécessité économique, de quelque manière que l’on conçoive la nécessité économique. De ce point de vue, Clark ne dit rien de neuf, ou d’étranger à l’écologie sociale.
Toutefois, l’histoire ne laisse rien augurer de bon des mouvements principalement spiritualistes, pour lesquels Clark et ses nouveaux amis de l’écologie profonde montrent tant d’affinité. Ces mouvements ont tenté depuis des milliers d’années de "sauver" l’humanité par l’amour, le partage, et plus fortement encore par la religion, les dieux, les déesses, la magie, l’extase, l’imagination : leur échec se mesure au succès de Windows 95 ou de WalMart.
C’est aujourd’hui, alors que les différences entre les opprimés sont en fait microscopiques, qu’il est important pour un mouvement révolutionnaire de montrer résolument les sources de l’oppression et de montrer à quel point la marchandise les a universalisées - en particulier le capitalisme mondial (un mot qu’on ne lit guère dans l’opuscule de Clark). On ne saurait douter qu’un appel à l’arrêt de l’exploitation économique doive constituer un élément essentiel de tout programme d’écologie sociale, née de la tradition des Lumières et de ses conséquences révolutionnaires.
L’essence de la dialectique - un terme qui tombe, des lèvres de Clark, dans un oubli cosmique - est de toujours chercher ce qui est nouveau dans un développement : en ce qui concerne cette discussion, l’émergence d’un peuple transclasse, constitué par exemple des femmes opprimées, des gens de couleur, et même des classes moyennes, sans oublier les subcultures définies par les préférences sexuelles ou les modes de vie. Renforcer les distinctions (largement créées par l’ordre social existant) au point de réduire les opprimés à "diverses personnes" - voire à une simple "personnité" -, c’est nourrir la mode privatiste actuelle et écarter toute possibilité d’action sociale collective et de changement révolutionnaire.
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�tant donné les inclinations taoïstes de Clark, nous ne pouvons nous étonner qu’il rejette comme "prométhéenne" toute intervention dans le monde naturel, toute tentative de "gérer l’avenir du monde", voire de "se forger soi-même". En général, les mystiques asiatiques et les quiétistes écologistes profonds dénoncent la figure de Prométhée parce qu’ils s’opposent à quasiment toute intervention humaine dans la nature, et la taxent d’anthropocentrisme, à moins qu’elle n’ait lieu "pour satisfaire les besoins des gens" (tels les ordinateurs ?).
Je dois avouer qu’être traité de prométhéen ne me remplit pas de terreur, et moins encore à une époque où ce pieux quiétisme est devenu si commun. Le grand crime de Prométhée contre les déités de l’Olympe a été, non on ne sait quelle manie de "dominer la Nature" (quelle qu’eût pu être d’ailleurs la signification de cette formule pour les Grecs si passionnément opposés à l’hubris), mais sa sympathie envers l’humanité, à laquelle il a donné le feu et les techniques nécessaires à une vie décente. Et n’oublions pas que si Eschyle, le grand tragédien démocratique, mit en relief la figure héroïque de Prométhée, ce fut certes pour son défi aux dieux, mais aussi pour son humanisme.
Selon les dévots du jour, les prométhéens ont péché en imposant la technologie au monde naturel. Derrière toute pensée antiprométhéenne se tient un préjugé que j’analyse dans mon récent ouvrage Re-enchanting Humanity : un arrogant mépris pour l’intervention humaine, surtout sous une forme technologique, dans la nature. Cependant, que cela nous plaise ou non, l’espèce humaine a été poussée par l’évolution biologique, et non par un complot technophile, à arbitrer de manière technologique sa relation avec le monde non humain. Autrement dit, les êtres humains sont biologiquement uniques parce qu’ils disposent d’un système nerveux et d’une anatomie qui leur permet d’intervenir dans la nature et de "gérer" leur avenir - d’innover et non pas seulement, comme font presque toutes les autres formes de vie, de s’adapter à un environnement donné. Les humains sont la seule forme de vie qui, et c’est en grande partie dû à l’évolution, possède un sens rationnel de l’avenir et qui peut penser ses buts. [...]
La présente tendance antitechnologique n’est pas sans hypocrisie. Gary Snyder, le plus connu des poètes de l’écologie profonde, célébra son achat d’un ordinateur personnel sur une page entière de la Whole Earth Review. Les anarchistes de Fifth Estate [13], critiques militants de la technologie et du "système industriel", ont récemment acheté un ordinateur pour produire leur périodique. Ils ont proclamé que c’était inévitable mais ont toutefois ajouté "qu’on déteste ça". Comme si de grandes révolutions n’avaient pas été provoquées par la presse à bras ! Ce genre de comédie se répète si souvent qu’on dirait qu’à propos de la technologie, le principal problème de notre époque est non de déterminer si elle est utilisée de manière rationnelle et écologique, mais si elle est intrinsèquement bonne ou mauvaise. [...]
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L’écologie sociale implique une politique révolutionnaire. Elle est une tentative de créer un pouvoir parallèle afin de défier l’�tat-nation et de le remplacer par une confédération de municipalités démocratisées. La situation actuelle n’est pas révolutionnaire, et elle ne l’était pas aux �tats-Unis dans les années 1960 et 70. [...] Même au plus haut de l’agitation contre-culturelle des années 1960, je n’avais pas d’illusions quant à une éventuelle situation révolutionnaire aux �tats-Unis. J’écrivais explicitement en 1967 : "Il n’y a pas de situation révolutionnaire aux �tats-Unis aujourd’hui. Il n’y a même pas de situation pré-révolutionnaire."
En dépit de l’euphorie des années 1960, j’ai déclaré très clairement que la Nouvelle Gauche n’était pas près d’obtenir du peuple américain quoi que ce soit d’autre qu’un peu d’attention polie.
Par ailleurs, il n’était pas "psychologiquement naïf" de croire que nous nous trouvions dans une ère révolutionnaire, à long terme, dans les années 1960 et au début des années 1970. Ce n’était pas seulement à gauche qu’on le pensait, mais aussi chez bon nombre de réactionnaires [...]. Nous pourrions bien nous trouver encore dans cet âge révolutionnaire, en ce sens, large, que des changements sociaux imprévisibles se produisent très rapidement.
Ma prétendue croyance en une situation révolutionnaire imminente, note Clark, est "réminiscente des extravagantes prédictions de Bakounine d’une transformation sociale rapide grâce à la transformation de la nature des gens due à l’alchimie de la révolution". Il est étonnant qu’il nie, semble-t-il, un fait de base des révolutions historiques : tant pendant qu’après ces révolutions, les gens vivent de rapides transformations de leur caractère. Mes propres écrits sur ce sujet sont tout aussi valides aujourd’hui que lorsque je les ai publiés. Il suffit d’étudier 1917 pour voir comment les Russes ont réussi, en quelques jours, à renverser une monarchie tsariste établie depuis des siècles et à créer une culture politique remarquablement vivante (que les bolcheviques détruisirent après et au cours de la guerre civile entre 1918 et 1921). Il est regrettable que les anarchistes russes, au lieu de créer un puissant mouvement politique dans les grandes villes au cours de cette période réellement révolutionnaire, se soient occupés d’activités largement stériles comme l’habitat collectif à Moscou et Petrograd, une culture "communitarienne" qui fut brisée sans difficultés par la Tcheka et un parti communiste tyrannique qui savait ce qu’il voulait. Si Clark nie la transformation par laquelle passent les révolutionnaires, cela soulève de sérieuses questions quant à sa propre acceptation de la possibilité même d’un changement révolutionnaire.
Ses critiques de l’écologie sociale suggèrent d’ailleurs qu’il approuve pour sa part un réformisme de gauche. Dans notre critique en 1991 d’une ébauche de programme pour le Left Green Network [14], nous avons eu, à ses yeux, le culot "de reprocher aux Left Greens leur exigence d’une diminution de 95 % du budget du Pentagone et leurs propositions d’un salaire horaire minimum de 10 $, de la semaine de trente heures sans perte de salaire et d’un super-fonds de garantie pour les travailleurs". Je dois faire remarquer que le Left Green Network, que Howard Hawkins et moi-même avions lancé à la fin des années 1980 dans le but de contrer les Verts américains, largement réformistes et fréquemment mystiques, avait tout d’abord tenté de radicaliser le mouvement Vert tel qu’il était, et de détourner nombre de ses membres de la tentation de collaborer avec le Parti démocrate. Le point essentiel du programme originel du Network était le municipalisme libertaire, qui exige un combat sans compromis pour la démocratie directe et une attaque frontale de l’ordre social existant. Par la suite Hawkins, l’auteur de l’ébauche que Janet Biehl et moi critiquâmes, s’efforça de gagner les bonnes grâces d’un assortiment de réformistes, de syndicalistes socialistes et de sociaux-démocrates en dénaturant de plus en plus les idées originelles des Left Greens jusqu’à demander une "démocratisation des Nations unies" et à soutenir des candidats, même au niveau fédéral. L’absurde revendication d’une diminution de 95 % du budget du Pentagone légitimait implicitement l’existence du Pentagone et dénotait un opportunisme politique qu’il fallait résolument combattre.
Avant que Hawkins ne le déforme, le programme Left Green avait été franchement révolutionnaire et avait essayé de faire remarquer que les revendications économiques de gauche, vues comme des fins en soi, ne font que donner un vernis humanitaire au capitalisme. [...] Nous voulions que le Left Green Network affirme clairement son souhait d’un changement social fondamental, et non pas qu’il présente une cacophonie de revendications mélangeant exigences de gauche et opinions libérales.
Dans sa défense du réformisme, Clark observe que, voilà un siècle, "les anarchistes de Chicago qui luttaient pour la semaine de quarante heures n’abandonnaient pas leur but de l’abolition du capitalisme". Il faut ici parler du rapport entre réformes et révolutions, que Clark divise en deux efforts séparés plutôt que de les voir comme dialectiquement liées. Pour les anarchistes de Chicago, la journée de huit heures n’était pas une simple réforme destinée à rendre l’ordre des choses plus digeste, et la lutte pour l’obtenir n’était pas distincte de leur but, l’insurrection. Au contraire, la revendication des huit heures était avancée dans le but de renforcer ce qui était virtuellement un conflit armé entre un prolétariat de plus en plus militant et une bourgeoisie intraitable. Les anarchistes de Chicago espéraient que la lutte pour la journée de huit heures donnerait naissance à une lutte révolutionnaire, pas à la satisfaction d’une revendication économique syndicale, et encore moins à une coopérative de consommateurs ou une communauté alternative.
Janet et moi-même espérions créer avec le Left Green Network ce qui est à l’évidence absent et nécessaire aujourd’hui : une gauche révolutionnaire, et pas un bouillon de plus "d’améliorations" réformistes et largement personnalistes. Dans le programme de transition que je proposai aux Left Greens, nous avons toujours placé nos revendications d’apparence "réformistes" dans un contexte de changement social fondamental, et nous les avons exprimées en termes d’un développement institutionnel qui opposerait des assemblées populaires à l’�tat et à l’économie capitaliste.
Aussi admirable que soit la charité, nous ne souhaitions, en dépit de la meilleure volonté du monde, ni approfondir la probité de United Way [15] ou des ONG catholiques, ni rehausser la réputation des Nations unies. Dans cette perspective de transition, réclamer une coopérative de consommateurs municipalement contrôlée a une signification tout à fait différente (et, qu’on me permette d’insister, tout à fait politique) que de réclamer une coopérative de consommateurs qui se contente de vendre de la nourriture saine. Hors du contexte du municipalisme libertaire et d’un mouvement politique décidé à réaliser leurs buts municipalistes en tant que pouvoir parallèle contre les entreprises et l’�tat, les coopératives de consommateurs ne sont guère plus que de bénignes entreprises que le capitalisme et l’�tat peuvent tolérer sans aucune crainte.
On pourrait croire que la sollicitude de Clark pour le programme réformiste de Hawkins n’est qu’un autre exemple de son goût pour la Gauche tiède s’il ne se tenait "au-dessus de la mêlée", plein "d’objectivité universitaire", tout comme dans le conflit entre l’écologie sociale et l’écologie profonde. Si ces remarques lui semblent partisanes, je suis absolument d’accord. Il y a une énorme différence entre essayer d’agrandir les possibilités directement démocratiques qui existent au sein d’un système républicain d’une part, et présenter des revendications typiquement syndicales et social-démocrates destinées à rendre �tat et capitalisme plus digestes d’autre part. Contrairement à l’affirmation clairement désobligeante de Clark, les revendications que j’offrais dans un programme de transition basé sur des projets contrôlés municipalement, crédits mutuels ou jardins communautaires, étaient destinées à accomplir dans la sphère économique ce que des assemblées populaires et la participation aux élections locales sont destinées à accomplir dans la sphère politique.
Cette notion de transition aurait dû faire comprendre à Clark que je considère une "révolution apocalyptique" comme une possibilité éloignée, une possibilité qui exige tant une éducation que la formation d’un mouvement et la patience de supporter les défaites. Que Clark parle de mes "prédictions irréalistes d’un changement immédiat [similaires à celles] de Bakounine et d’autres anarchistes révolutionnaires du XIXe siècle" (que, à franc parler, j’admire pour leurs vues révolutionnaires) tout en approuvant deux pages plus tôt ma "liste, d’une grande portée, de propositions de transitions" me contraint à penser qu’il ne cherche pas à changer fondamentalement la société par des moyens révolutionnaires.
Les efforts de Clark en vue d’établir comme précondition au municipalisme libertaire la révolution "imminente" - alors même qu’il fait allusion "avec admiration" à mon programme de transition - ne sont rien d’autre qu’une tentative grossière de placer de formidables obstacles structurels sur la route de tout programme et mouvement démocratiques sérieux. Quelle que soit la ferveur avec laquelle il invoque une "culture politique", il parle fondamentalement d’une sous-culture personnaliste qui, en réalité, manque de tout sens politique et de tout contact avec un vaste public. Que le municipalisme libertaire soit un projet d’entrer dans la sphère publique ; qu’il appelle une présence radicale dans une communauté afin de s’atteler à la question de qui va exercer le pouvoir, de manière vécue ; que ce soit vraiment une culture politique qui cherche à rendre le pouvoir à l’individu et à aiguiser sa sensibilité de citoyen vivant : tout ceci, même sous la forme de concepts, échappe complètement à Clark, perdu dans son cosmos "surrégionaliste".
[...] Clark objecte que le municipalisme libertaire serait impossible à prat
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