Paroles d’un révolté
POSTFACE À L’�DITION RUSSE
La question de la reconstruction de la vie par la
révolution sociale n’a été effleurée, dans le dernier chapitre de ce
livre, qu’en termes généraux. Ce chapitre ne devait servir, pour ainsi
dire, que d’introduction à la seconde partie du travail entrepris - la
partie constructive - dont je n’ai pu m’occuper que trois ans plus
tard, à la sortie de prison. Mais comme ce chapitre portait en soi les
traces d’une longue discussion qui avait eu lieu sur la question de
l’étendue de l’expropriation au sein des fédérations jurassienne,
italienne et espagnole de l’Internationale, il serait bon d’en dire
quelques mots.
Nous étions complètement d’accord que la propriété
privée du sol avait vécu et que l’avenir appartenait à la possession
communiste de la terre. Mais nous considérions injuste et inutile de
chasser de leurs lopins les paysans qui labouraient eux-mêmes leur
terre sans l’aide d’ouvriers salariés, de démolir leurs maisons et
leurs enclos, d’abattre leurs jardins et de retravailler leurs terres
avec un tracteur comme se l’imaginaient les révolutionnaires
centralistes et étatistes.
Une telle idée fut prêchée en France, en 1795, après la
chute de Robespierre et des Jacobins, par le communiste Babeuf qui en
fit la base de sa Conspiration des �gaux. Cette même idée fut aussi développée plus tard par Cabet dans son Voyage en Icarie
et soutenue dans la période 1830-1840, par les membres des sociétés
secrètes françaises fondées par Barbès et Blanqui, ainsi que les
membres de l’Union des Justes, société allemande fondée par Weitling,
d’où elle passa dans le Manifeste communiste de Marx et Engels.
Dans ce manifeste, le but de la révolution sociale
était, comme dans les programmes précédents des blanquistes et de
Babeuf, l’abolition totale de la propriété privée et son transfert aux
mains de l’�tat. Quant à la production, on devait introduire, comme
chez Babeuf, le travail obligatoire, général et égal pour tous et, dans
ce but, « l’organisation d’armées industrielles, particulièrement pour
l’agriculture, II, 8 ». Les socialistes-étatistes de France prêchaient
en faveur de ces mêmes armées industrielles dans les années
quatre-vingts [1].
* * *
Nous ne pouvions, naturellement, accepter un tel
programme d’expropriation. Connaissant les différentes formes de
l’agriculture, à grande et à petite échelle, formes qu’elle prend
nécessairement dans les localités de types variés (c’est surtout marqué
en France), nous ne pouvions considérer comme un progrès la destruction
des petites économies agricoles. La formule de Babeuf est non seulement
injuste à l’égard des petites économies rurales, mais elle mènerait
inévitablement au soulèvement des villages contre les villes et
réduirait le pays tout entier à la famine. Du reste, détruire
maintenant l’initiative privée en agriculture serait insensé, ne
serait-ce que parce que c’est justement à l’entreprise privée et à
l’attachement individuel à la terre que nous devons jusqu’ici les
principaux succès de l’agriculture et le développement de la culture
intensive de la terre dans certaines parties de l’Europe et de
l’Amérique.
C’est pour cette raison que, sans vouloir préjuger des
formes que l’agriculture prendrait à l’avenir, nous décidions qu’en ce
moment-là les efforts de la révolution devaient être dirigés non vers
l’abolition de la petite économie rurale, mais vers l’union des petites économies en tout ce qui demande l’union de leurs efforts.
Une telle attitude à l’égard de la petite économie
rurale nous attira naturellement les attaques des socialistes d’�tat.
Mais eux-mêmes, au fur et à mesure qu’ils prenaient contact avec la
véritable vie de la campagne, virent bientôt - en France surtout - que,
précisément, cette petite économie rurale et cette possession de la
terre par lopins donnaient à la France son bien-être relatif - sans
avoir besoin de piller ses voisins. Les social-démocrates allemands
arrivaient à la même conclusion en voyant ce que la petite économie
rurale donnait en Alsace et dans différentes régions de l’Allemagne
occidentale.
* * *
Après ma sortie de prison, au commencement de 1886,
j’entrepris dans notre journal un développement plus détaillé de la
question de la reconstruction de la vie par une révolution sociale.
Sachant, en outre, à quel degré était forte dans les pays latins
l’aspiration à l’établissement de communes indépendantes,
j’avais en vue surtout une grande commune urbaine se débarrassant du
joug capitaliste, spécialement Paris, avec sa population ouvrière
intelligente, indépendante et possédant, grâce aux leçons du passé, de
grandes capacités organisatrices.
Ces articles parurent plus tard (en 1892) en un volume auquel �lisée Reclus donna le titre de La conquête du pain :
ce nom fut bien choisi, car il exprimait l’idée fondamentale de toute
l’œuvre, notamment que l’objet principal, en période de révolution
sociale, serait non pas la réorganisation politique de l’ordre social, mais la question du pain pour tous ; la question de la satisfaction des besoins de la population : le ravitaillement, le logement, l’habillement, etc. J’essayai, en même temps, de prouver que les ouvriers d’une grande ville auraient pu s’organiser eux-mêmes
pour une vie libre au sein de la commune libre sans attendre que cette
vie soit organisée pour eux par des fonctionnaires, fussent-ils doués
de toutes les qualités. En Russe, nous avons appelé le livre Pain et Liberté (Khlep i Volia).
Malheureusement, il faut bien dire que les socialistes
et les ouvriers en général, ayant perdu l’espoir en une possibilité
prochaine de la révolution, ne s’intéressaient plus assez à la
question : quel caractère serait-il désirable de donner à la
révolution ? Ce n’est que bien des années plus tard, quand le mouvement
syndical avait commencé à prendre racine en France, qu’une autre œuvre
parut sur ce même sujet. Notre camarade Pouget a décrit, dans son livre
Comment nous ferons la révolution, comment une
révolution sociale pourrait s’accomplir en France sous la direction des
syndicats ouvriers ; comment n’attendant rien de ceux qui ne
manqueraient pas de s’emparer du pouvoir, les syndicats ouvriers et les
congrès seraient à même d’exproprier les capitalistes et d’organiser la
production sur de nouvelles bases sans, pour cela, permettre des arrêts
dans la production. Il est clair que seuls les ouvriers et leurs
organisations, pourront atteindre ce but ; et bien que je diffère
d’opinion avec Pouget sur certains détails, je recommande en toute
confiance ce livre à tous ceux qui comprennent que l’humanité est sans
conteste au seuil de la reconstruction sociale.
* * *
Peu de temps après ma sortie de prison, je fus obligé
de quitter la France et je m’établis en Angleterre où j’avais la
possibilité d’étudier la vie économique d’un grand pays industriel en
pratique et non pas seulement par les livres où les économistes
répètent, depuis plus de cent ans, les mêmes erreurs que leurs
prédécesseurs. Chaque fois que je donnais des conférences dans les
différentes villes de l’Angleterre et de l’�cosse, je profitais de
l’occasion pour causer longuement avec les ouvriers et pour visiter
toutes sortes d’usines et de fabriques - grandes et petites -, de mines
de charbon et de grands chantiers navals, sans oublier les petits
ateliers dans des centres aussi importants de la production artisanale
que Sheffield et Birmingham. J’ai aussi visité les grands centres
coopérateurs de distribution, comme la « Wholesale cooperative », à
Manchester, ainsi que les tentatives de production coopérative qui
commençaient déjà à se multiplier. Me renseignant ainsi sur ce qu’était
la vie réelle, j’avais toujours en vue la question
suivante : « Quelles formes pourrait prendre une révolution sociale
pour qu’on puisse passer, sans trop de heurts, de la production privée
ou par société anonyme dans le but de profits, à la production et à
l’échange de produits organisés par les producteurs et consommateurs
eux-mêmes, afin de pouvoir satisfaire du mieux possible tous les
besoins de la production ? »
L’examen de ces questions aboutit à deux conclusions :
La première de celles-ci était que
la production des denrées alimentaires et de tous les produits, et
ensuite l’échange de ces produits représentent une entreprise tellement
compliquée que les plans des socialistes d’�tat, qui conduisent
inévitablement à la dictature de parti, se montreront absolument
défectueux aussitôt qu’ils commenceront à les appliquer à la vie.
Aucun gouvernement ne sera jamais en état,
affirmions-nous, d’organiser la production si les travailleurs
eux-mêmes ne s’y attelaient, par l’intermédiaire de leurs syndicats,
dans chaque branche d’industrie, dans chaque métier ; car dans toute
production il surgit et il surgira quotidiennement des milliers de
difficultés qu’aucun gouvernement ne peut résoudre ni prévoir.
Il est certes impossible de tout prévoir. Il faut que
la vie elle-même et les efforts de milliers d’intelligences sur les
lieux puissent coopérer au développement du nouveau système social et
trouver les meilleures conditions capables de satisfaire les mille
manifestations des besoins locaux.
Les plans théoriques de reconstruction ne sont
naturellement pas inutiles dans la période préparatoire. Ils mettent la
pensée en éveil et obligent à une réflexion sérieuse sur les organismes
complexes représentés par les sociétés civilisées. Mais, d’un autre
côté, ces plans simplifient un peu trop le problème que l’humanité est
appelée à résoudre ; et quand on veut appliquer de tels programmes, la réalité ne correspond pas. Et un tel échec en résulterait qu’il pourrait amener la réaction la plus violente.
Beaucoup d’ouvriers anglais - vraisemblablement parce
qu’ils s’étaient depuis longtemps déjà (c’est-à-dire depuis l’époque du
mouvement chartiste de 1836-1848) occupés de la réorganisation sociale
- considéraient ainsi le problème : tout d’abord, disaient-ils, il faut
organiser des syndicats forts et puissants dans toutes les branches du travail, y compris les manœuvres dans les docks et les paysans [2].
Ensuite, il faut les lier entre eux par des unions
nationales et internationales de métiers ; et alors, devenus une force
effective, ils peuvent prendre toute production sous leur contrôle
absolu, écarter la domination des capitalistes et maintenir l’ordre
dans la totalité de la production et de la consommation dans l’intérêt
de toute la population du pays.
En d’autres termes, les ouvriers anglais faisaient
leurs les idées qui perçaient déjà en 1830 chez Robert Owen quand ce
dernier essayait de fonder l’Union des travailleurs ; par la suite, les
trade-unions anglaises avec les représentants des travailleurs français
essayèrent de réaliser ces idées quand, après leur rencontre à Londres
en 1862, ils fondèrent la Première Internationale.
Cette organisation représentait, comme on le sait, une association internationale de syndicats ouvriers entièrement apolitique, poursuivant un double but : une lutte quotidienne contre le capital et l’élaboration des bases d’un nouveau système socialiste.
Mais comme les « sections mixtes » y étaient aussi admises, il en
résulta que des hommes y adhérèrent qui n’appartenaient à aucun
syndicat de métier mais qui aspiraient à l’émancipation du travail du
joug du capital. Cette Internationale a existé jusqu’à la fin des
années soixante-dix, où elle fut détruite par les persécutions
incessantes des gouvernements et par les intrigues des partis
politiques. Quant à la Deuxième Internationale elle n’était plus une union de syndicats ouvriers : elle était devenue l’union des partis politiques social-démocrates des différents pays.
Avec la disparition de la Première Internationale
disparut en Angleterre la force qui, dans la pensée de ses fondateurs,
devait entretenir parmi les trade-unions l’idée de la proximité de la
révolution sociale et de la nécessité de sa préparation par les
travailleurs eux-mêmes. La lutte quotidienne des syndicats locaux
contre les exploiteurs a pris la place de buts plus éloignés ; il faut
dire que la majorité des membres actifs des syndicats ouvriers, œuvrant
jour après jour pour l’organisation de ces syndicats et de leurs
grèves, perdaient de vue le but final de l’organisation ouvrière - la
révolution sociale. Ce n’est que durant les dernières cinq ou six
années qui ont précédé la guerre qu’on sentait de nouveau une
recrudescence d’intérêt en faveur de ce problème fondamental - sous
l’influence d’un réveil semblable de par le monde entier.
Dans cette direction ont surtout influé les mouvements
syndicaux en France et en Italie et le réveil observé aux Etats-Unis
où, sous le nom de « Travailleurs industriels du monde », un mouvement
s’est développé qui se donnait directement pour but la lutte contre le
capital en vue du transfert de toute l’industrie des mains des capitalistes aux mains des producteurs, unis dans des syndicats puissants.
Cette tendance fut également soutenue par la première révolution en
Russie, en 1905, et la situation générale agitée de la vie sociale en
Europe durant les dernières années qui ont précédé la guerre. Les
horreurs que la guerre vient de nous faire traverser et ses
conséquences de misère pour le monde tout entier, et aussi la
révolution russe, placeront sans aucun doute et de front, devant le
monde entier, la question de la nécessité d’une révolution sociale.
Mais il faudrait dire de ce mouvement bien plus que ce
que je puis dire ici. Je reviens donc aux conclusions auxquelles
j’avais abouti en prenant connaissance de la vie économique de
l’Angleterre.
La seconde conclusion à laquelle je suis arrivé est la suivante : la vie économique actuelle des pays civilisés est construite sur des bases erronées.
La théorie que des savants économistes préconisent consiste en cela que
les peuples du globe terrestre se divisent en deux catégories. Les uns,
grâce à leur éducation supérieure, sont appelés à s’occuper surtout de
la production des matières de toutes sortes (textiles, machines de
toute espèce, moteurs, etc.). Les autres, à cause de leur retard, sont
condamnés à produire la nourriture pour les peuples de la première
catégorie et les matières premières pour leurs usines. Tout cours
d’économie politique énonce cette théorie ; c’est ainsi que
s’enrichissait la bourgeoisie anglaise ; c’est ainsi que vont
s’enrichir les autres pays en développant leur industrie aux dépens des
peuples arriérés.
Mais une étude plus approfondie de la vie économique et
des crises industrielles de l’Angleterre et d’autres pays de l’Europe
nous mène vers une autre conclusion. Il n’est plus possible
de s’enrichir comme l’Angleterre l’a fait jusqu’ici, pas un pays
civilisé ne peut rester - et ne restera - dans la position de
fournisseur de matières premières. Tous les autres
pays aspirent à développer chez eux l’industrie manufacturière, et tous
atteignent graduellement ce but. L’éducation technique ne peut devenir
le privilège d’un seul pays autrement qu’en soumettant par les armes les pays voisins
qui aspirent à développer chez eux l’éducation et l’industrie. Quant à
la tendance à les opprimer dans ce but, tendance qui s’est fait jour
durant la dernière quarantaine d’années, et surtout en Allemagne, elle
a mené le monde tout entier à la terrible guerre qui a coûté à l’Europe
et aux �tats-Unis plus de six millions de tués et plus de dix millions de morts, de malades et de mutilés,
sans parler du ravage de la Belgique et du nord de la France, ni de la
destruction incroyable de vivres, de charbon, de métaux dont manquent
aujourd’hui absolument tous les peuples du monde civilisé.
Entre-temps, un peuple a surgi, durant les dernières
cinquante années, et a pris sa place au sein de la famille des peuples
civilisés : les �tats-Unis de l’Amérique du Nord. Ce peuple a montré
que quatre-vingts millions d’habitants peuvent atteindre un état de
richesse et de puissance énormes sans en exploiter d’autres, mais
seulement en développant chez soi, parallèlement, une industrie et l’agriculture, à l’aide de machines, de chemins de fer, de syndicats libres et de la propagation de l’instruction [3].
La France s’est aussi développée, en partie, dans la
même direction, et cette leçon frappante donnée au monde a transformé
de fond en comble les théories courantes de l’économie politique. La
route vers le développement du bien-être des peuples se trouve dans
l’union de l’agriculture et de l’industrie, et non dans la division des
peuples en peuples industriels et en peuples agraires. Une telle
subdivision amènerait fatalement l’humanité à des guerres incessantes
pour l’accaparement de marchés et d’esclaves pour l’industrie.
J’avais étudié cette question vitale et énorme dans une série d’articles, publiés en 1890-1893, et ensuite en un ouvrage : Champs, Usines et Ateliers [4].
Il avait fallu étudier beaucoup de questions connexes pour arriver à ce
travail et apprendre beaucoup de choses. Mais la plus importante des
conclusions fut celle-ci : Nous sommes bien loin d’être aussi riches qu’on ne le croyait
quand, passant par les rues de nos grandes villes, nous voyons les
maisons luxueuses des riches et leurs brillantes voitures, le luxe
insensé des vitrines, des grands magasins et les foules richement
habillées des promeneurs. L’Angleterre est le pays le plus riche du
monde. Mais si l’on additionnait tout ce qu’elle reçoit de ses champs,
de ses mines de charbon, de ses nombreuses fabriques et usines, de ses
prêts à l’étranger et du commerce international, et si l’on divisait ce
total entre tous ses habitants en fractions égales, on n’obtiendrait
que un rouble par jour et par tête, et, en aucun cas, plus de deux
shillings. Quant à la Russie, on arriverait à peine à 50 kopeks par
tête et par jour.
Il s’ensuit donc que la révolution sociale, en quelque
lieu qu’elle éclate, devra considérer comme son premier devoir, et dès
les premiers jours, celui de l’augmentation considérable de sa production.
Les premiers mois de l’émancipation augmenteront inévitablement la
consommation de vivres et de toutes les marchandises et, simultanément,
la production diminuera ; d’un autre côté, tout pays en révolution
sociale sera entouré d’un cercle de voisins peu amicaux ou d’ennemis.
« Comment pourrons-nous vivre alors, si les deux tiers du pain dont
l’Angleterre a besoin sont importés de l’étranger ? », me demandaient
plus d’une fois les camarades anglais. « Comment nos fabriques
pourront-elles marcher pour acheter du pain, quand nous n’avons pas nos
matières premières chez nous ? » Et ils avaient raison. Quand je fis le
bilan des réserves qui se trouvaient en Angleterre - de ce que l’on
pourrait appeler le fonds de réserve d’un pays en cas de révolution -,
la conclusion à laquelle j’arrivai était plutôt déconcertante. Aussitôt
après la récolte, il existe une réserve de blé pour trois mois ; mais
dès janvier, cette réserve tombe à six semaines. Du coton, il n’y en a
jamais pour plus de trois mois, souvent pour six semaines seulement. Il
en est ainsi, d’autant plus, de tous les produits secondaires
nécessaires pour les diverses industries (comme, par exemple, le
manganèse pour l’acier). En un mot, l’Angleterre industrielle vit, avec
des réserves insignifiantes, presque au jour le jour.
Mais l’Angleterre n’est pas seule à vivre ainsi ; tous
les peuples, dans les conditions actuelles de l’économie capitaliste,
vivent de même. Il n’y a pas longtemps encore que la Russie traversait
une série de famines cruelles pendant lesquelles souffraient des
dizaines de millions de ses habitants. Et maintenant encore, plus d’un
tiers de la population de la Russie et de la Sibérie est toujours
dans la misère et même manque du pain pendant trois ou quatre mois de
l’année - sans parler de l’insuffisance de tous les autres produits, de
leur outillage rustique primitif, de leur bétail à demi affamé, de
l’absence d’engrais et du manque de connaissances.
En un mot, étant donné que jusqu’ici un bon tiers de la
population de tous les pays de l’Europe vit dans la misère et souffre
du manque de vêtements et du reste, la révolution amènera
inévitablement une consommation accrue. La demande
sur tous les produits augmentera, tandis que la production diminuera et
à la fin du compte on arrivera à la famine - famine en tout, comme
c’est aujourd’hui le cas en Russie. Il n’y a qu’un seul moyen d’éviter
une telle famine. Nous devons tous comprendre qu’aussitôt qu’un
mouvement révolutionnaire commencera dans un pays la seule issue
raisonnable consistera en ce que les ouvriers de fabriques et usines,
les paysans et tous les citoyens eux-mêmes prennent, dès le début du
mouvement, toute l’économie nationale entre leurs propres mains, qu’ils
l’organisent eux-mêmes et qu’ils dirigent leurs efforts vers une
augmentation rapide de toute la production. Mais ils ne seront convaincus de cette nécessité
que quand tous les soucis généraux concernant l’économie nationale,
aujourd’hui réservés, grâce à l’ancienne habitude, à toute une
multitude de ministres et de comités, seront
présentés, sous une forme simple, devant chaque village et chaque
ville, devant chaque fabrique et usine comme étant sa propre affaire,
quand ils seront enfin laissés pour être gérés par eux-mêmes.
* * *
C’est ainsi que l’étude de la vie réelle des peuples
nous amène inévitablement à la conclusion que tous les peuples doivent
s’efforcer de donner, chez eux, un développement puissant, d’amener un
perfectionnement de l’agriculture, d’un côté - au moyen d’une culture
intensifiée du sol - et, simultanément, de l’industrie manufacturière.
C’est dans cette direction que l’on trouvera le gage du progrès et du
succès dans l’émancipation du travail du joug du capital. Il ne peut y
avoir des peuples destinés à servir les autres ! C’est dans cela, et
aussi dans la compréhension du fait qu’il est impossible d’accomplir
une révolution sociale par la dictature, qu’est la pierre angulaire de
tout l’édifice. Construire sans elle signifierait construire sur le
sable.
Les réformateurs ont fixé trop peu l’attention, il y a
trente ou quarante ans, sur ce côté de la vie. Aujourd’hui, pourtant,
après les leçons cruelles de la dernière guerre, il devrait être clair
à tout homme sérieux et surtout à tout ouvrier que de telles guerres,
et même de plus cruelles encore, seront inévitables
tant que certains pays se considéreront destinés à s’enrichir par la
production de matières manufacturées et se partageront les pays arriérés, afin que ces derniers fournissent les matières premières, tandis qu’ils accumuleront eux-mêmes les richesses par le travail d’autrui.
Bien plus. Nous avons le droit d’affirmer que la
reconstruction de la société sur une base socialiste sera impossible
tant que l’industrie manufacturière et de transformation et, par
conséquent, le bien-être des ouvriers des usines seront fondés, comme
ils le sont aujourd’hui, sur l’exploitation des paysans de leur propre
pays ou des autres pays.
Il ne faut pas oublier que ce ne sont pas, à présent,
les seuls capitalistes qui exploitent le travail d’autrui et qui sont
des « impérialistes ». Ils ne sont pas les seuls qui aspirent à
conquérir en Europe, en Asie, en Afrique et ailleurs, les matières
premières à bon marché. A mesure que les travailleurs commencent à
participer à la gestion politique, la contagion de l’impérialisme de
conquête les gagne aussi. Dans la dernière guerre, les ouvriers
allemands, à l’égal de leurs maîtres, avaient aspiré à conquérir pour
eux les matières premières moins chères - même en Europe, c’est-à-dire
en Russie et dans la péninsule balkanique, aussi bien qu’en Asie
Mineure et en �gypte. Eux aussi considéraient comme nécessaire
d’écraser l’Angleterre et la France qui les empêchaient de faire ces
conquêtes. De leur côté, les ouvriers français et anglais se montraient
pleins d’indulgence pour des conquêtes semblables de la part de leurs
gouvernements en Afrique et en Asie.
Il est clair que, dans ces conditions, il est encore à
prévoir une série de guerres pour les pays civilisés - guerres encore
plus sanglantes et encore plus sauvages - si ces pays n’accomplissent
pas chez eux une révolution sociale et ne reconstruisent leur vie sur
des bases nouvelles et plus sociales. Toute l’Europe et les �tats-Unis,
à l’exception de la minorité qui exploite, sentent cette nécessité.
Mais il est impossible d’accomplir une telle révolution
au moyen de la dictature et du pouvoir. Sans une large reconstruction
venant de bas en haut - effectuée par les ouvriers et les paysans
eux-mêmes -, la révolution sociale sera condamnée à la banqueroute. La
révolution russe l’a confirmé de nouveau, et il faut espérer que cette
leçon sera comprise : que partout, en Europe et en Amérique, des
efforts sérieux seront tentés pour créer, au sein de la classe
travailleuse -paysans, ouvriers et intellectuels -, les cadres de la
révolution future, n’obéissant pas à des ordres d’en haut, mais étant
capables d’élaborer eux-mêmes les formes libres de toute la nouvelle
vie économique [5].
5 décembre 1919.
[ 1]
Le succès des énormes fermes « géantes », dans les prairies du Canada
et des �tats-Unis où, précisément à l’époque, une économie désastreuse
se constituait à l’aide justement de telles armées industrielles
recrutées deux fois par an - pour le labourage et les semailles de
froment et pour sa récolte - faisait l’admiration des partisans du
socialisme d’�tat. Mais ce fut de courte durée. Vers la fin du XIXe
siècle, quand je traversai la province canadienne de Manitoba, nulle
trace de ces fermes n’était visible ; quant aux prairies de l’Ohio, je
les vis, en 1901, couvertes de petites fermes et l’on voyait dans les
champs toute une forêt de moulins à vent qui prenaient l’eau pour les
jardins potagers. Après deux ou trois mauvaises récoltes de froment,
les grandes fermes furent délaissées et la terre fut vendue aux petits
fermiers, qui récoltent maintenant sur leurs petites fermes
considérablement plus de produits alimentaires différents que n’ont pu
le faire les fermes « géantes ». - Note de Kropotkine
.
[2]
Auparavant et jusqu’au commencement des années quatre-vingts, les
trade-unions n’existaient que dans quelques branches ; les femmes, par
exemple, n’avaient pas de syndicat, bien qu’elles fussent plus de
700.000 dans l’industrie textile seulement ; les menuisiers
n’admettaient dans leurs syndicats que ceux qui gagnaient au moins dix
pence par heure ; et ainsi de suite. - Note de K.
[3] Kropotkine
se méprend un peu sur le caractère « pacifique » du capitalisme américain. Son impérialisme
colonial ne se distingue en rien de celui de l’Allemagne avant la
guerre, de la France et de l’Angleterre. Nous n’avons qu’à nous
rappeler les Philippines, le Mexique, le Nicaragua. Quant aux syndicats
libres, nous savons au contraire que nulle part plus qu’aux �tats-Unis
l’organisation ouvrière n’est férocement persécutée. Le martyre de
Sacco et Vanzetti n’est qu’une des preuves nombreuses de l’absence de
liberté syndicale aux �tats-Unis.
[4] Un condensé de ce livre a souvent été édité en brochure sous le titre de A qui et comment appliquer le travail manuel et intellectuel ?
[5] « Cette postface est contenue dans la dernière édition russe de Paroles d’un révolté
publiée en 1921 par la maison d’édition anarcho-syndicaliste Golos
Trouda (la voix du travail) Petersbourg-Moscou. Nous avons corrigé la
traduction parue dans Le Réveil anarchiste en 1930, que nous avions donnée dans Œuvres de Pierre Kropotkine
, éd. Maspero, 1976 »
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