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Post� le vendredi 26 mai 2006 @ 13:11:35 by AnarchOi Contributed by: AnarchOi
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Paroles d’un révolté
L’EXPROPRIATION
I
Nous ne sommes plus seuls à dire que l’Europe se trouve
à la veille d’une grande révolution. La bourgeoisie de son côté
commence à s’en apercevoir et le constate par la voix de ses journaux [1]. Le Times
le reconnaît dans un article d’autant plus remarquable qu’il émane d’un
journal qui jamais ne s’alarme de rien. Se moquant de ceux qui prêchent
les vertus spartiates d’épargne et d’abstention, l’organe de la Cité
invite la bourgeoisie à réfléchir plutôt sur le sort qui est fait dans
notre société aux travailleurs, et à voir quelles concessions il y
aurait à leur faire, puisqu’ils ont tout le droit d’être mécontents. Le
Journal de Genève - cette vieille pécheresse -
s’empresse aussi de reconnaître que décidément la république ne s’est
pas assez occupée de la question sociale. D’autres encore, qu’il nous
répugne même de nommer, mais qui n’en sont pas moins l’expression
fidèle de la grosse bourgeoisie ou de la haute finance, s’apitoient
déjà sur le sort réservé dans un avenir très prochain au pauvre patron
qui sera forcé de travailler comme ses ouvriers, ou bien constatent
avec effroi que le flot des colères populaires monte autour d’eux.
Les événements récents dans la capitale de l’Autriche,
la sourde agitation qui règne dans le nord de la France, les événements
d’Irlande et de Russie, les mouvements de l’Espagne et mille autres
indices que nous connaissons tous ; le lien de solidarité qui unit les
travailleurs de la France entre eux et avec ceux des autres pays - ce
lien impalpable qui à un moment donné fait battre à l’unisson les cœurs
des travailleurs et les unit en un seul faisceau, autrement formidable
que lorsque l’union n’était représentée que par un comité quelconque -,
tout cela ne peut que confirmer les prévisions.
Enfin, la situation en France qui entre de nouveau dans
cette phase où tous les partis ambitionnant le pouvoir sont prêts à se
donner la main pour tenter un coup ; l’activité redoublée des
diplomates qui présage l’approche de la guerre européenne, tant de fois
remise et d’autant plus sûre ; les conséquences inévitables de cette
guerre qui seraient nécessairement l’insurrection populaire dans le
pays envahi et vaincu ; - tous ces faits se produisant ensemble, à une
époque grosse d’événements comme la nôtre, font prévoir que nous nous
sommes rapprochés sensiblement du jour de la Révolution.
* * *
La bourgeoisie comprend cela et se prépare à résister -
par la violence, car elle ne connaît pas, ne veut pas connaître
d’autres moyens. Elle est décidée à résister à outrance et à faire
massacrer cent mille ouvriers, deux cent mille, s’il le faut, plus une
cinquantaine de mille femmes et enfants, pour maintenir sa domination.
Ce n’est pas, en effet, devant l’horreur du massacre qu’elle reculera.
Elle l’a assez prouvé au champ de Mars en 1790, à Lyon en 1831, à Paris
en 48 et 71. Pour sauver le capital et le droit à l’oisiveté et au vice
tous les moyens sont bons pour ces gens-là.
Leur programme d’action est arrêté. - Pouvons-nous en dire autant du nôtre ?
Pour la bourgeoisie, le massacre est déjà tout un
programme, pourvu qu’il y ait des soldats - français, allemands, turcs,
peu importe - à qui le confier. Puisqu’elle ne cherche qu’à maintenir
ce qui existe déjà, à prolonger le statu quo, ne
serait-ce que pour quinze ans de plus - toute la question se réduit
pour elle à une simple lutte armée. Tout autre se pose la question
devant les travailleurs, puisqu’ils veulent précisément modifier
l’ordre des choses existant ; le problème, pour eux, n’est plus si
odieusement simple. Il se pose, au contraire, vaste, immense. La lutte
sanglante, à laquelle nous devons être préparés tout aussi bien que la
bourgeoisie, n’est cependant pour nous qu’un incident de la bataille
que nous avons à livrer au capital. Cela ne nous amènerait à rien de
terroriser la bourgeoisie et puis de laisser tout dans le même état.
Notre but est bien autrement large, nos visées sont plus hautes.
Il s’agit, pour nous, d’abolir l’exploitation de
l’homme. Il s’agit de mettre fin aux iniquités, aux vices, aux crimes
qui résultent de l’existence oisive des uns et de la servitude
économique, intellectuelle et morale des autres. Le problème est
immense. Mais, puisque les siècles passés ont légué ce problème à notre
génération ; puisque c’est nous qui nous trouvons dans la nécessité
historique de travailler à sa solution tout entière, nous devons
accepter la tâche. D’ailleurs, nous n’avons plus à chercher à tâtons la
solution. Elle nous a été imposée par l’histoire, en même temps que le
problème ; elle a été dite, elle se dit hautement dans tous les pays de
l’Europe, et elle résume le développement économique et intellectuel de
notre siècle. C’est l’Expropriation ; c’est l’Anarchie.
Si la richesse sociale reste entre les mains de
quelques-uns qui la possèdent aujourd’hui ; si l’usine, le chantier et
la manufacture restent la propriété du patron ; si les chemins de fer,
les moyens de transport continuent à être entre les mains des
compagnies et des individus qui les ont accaparés ; si les maisons des
villes ainsi que les villas des seigneurs restent en possession de
leurs propriétaires actuels, au lieu d’être mises, dès la révolution, à
la disposition gratuite de tous les travailleurs ; si tous les trésors
accumulés, soit dans les banques, soit dans les maisons des richards,
ne reviennent pas immédiatement à la collectivité - puisque tous ont
contribué à les produire -, si le peuple insurgé ne prend pas
possession de toutes les denrées et provisions amassées dans les
grandes villes et ne s’organise pas pour les mettre à la portée de tous
ceux qui en ont besoin ; si la terre, enfin, reste propriété des
banquiers et usuriers - auxquels elle appartient aujourd’hui, de fait,
sinon de droit - et si les grands immeubles ne sont pas enlevés aux
grands propriétaires, pour être mis à la portée de tous ceux qui
veulent travailler le sol ; s’il se constitue en outre une classe de
gouvernants qui ordonnent aux gouvernés, l’insurrection ne sera pas une
révolution, et tout sera à recommencer. L’ouvrier, après avoir secoué
le joug pour un moment, devra remettre de nouveau sa tête sous le même
joug et de nouveau subir le fouet et l’aiguillon de son patron,
l’arrogance de ses chefs, le vice et les crimes des oisifs - sans
parler de la terreur blanche, des déportations, des exécutions, de la
danse effrénée des égorgeurs sur les cadavres des travailleurs.
L’expropriation - voilà donc le mot d’ordre qui
s’impose à la prochaine révolution, sous peine de manquer à sa mission
historique. L’expropriation complète de tous ceux qui ont le moyen
d’exploiter des êtres humains. Le retour à la communauté de la nation
de tout ce qui peut servir entre les mains de n’importe qui à exploiter
les autres.
Faire en sorte que chacun puisse vivre en travaillant
librement, sans être forcé de vendre son travail et sa liberté à
d’autres qui accumulent les richesses par le labeur de leurs serfs -
voilà ce que doit faire la prochaine révolution.
* * *
Il y a dix ans, ce programme (du moins, dans sa partie
économique) était accepté par tous les socialistes. Celui qui se disait
socialiste l’admettait, et l’admettait sans réticences. Depuis, tant de
chevaliers d’industrie sont venus exploiter le socialisme dans leur
intérêt personnel, et ils ont si bien travaillé à écourter ce
programme, qu’aujourd’hui les seuls anarchistes se trouvent l’avoir
maintenu dans son intégrité. On l’a mutilé, bourré de phrases creuses,
pouvant être commentées à volonté selon le bon plaisir de chacun ; et
on l’a réduit ainsi, non pas pour plaire aux ouvriers - si l’ouvrier
accepte le socialisme, il l’accepte généralement en entier - mais tout
bonnement pour plaire à la bourgeoisie, pour s’ouvrir une place dans
ses rangs. C’est donc aux anarchistes seuls qu’incombe la tâche immense
de propager, jusque dans les recoins les plus inaccessibles, cette idée
de l’expropriation. Il n’ont pas à compter sur d’autres pour cette
besogne.
Ce serait une erreur funeste de croire que l’idée
d’expropriation ait déjà pénétré dans les esprits de tous les
travailleurs et qu’elle soit devenue pour tous une de ces convictions
pour lesquelles l’homme intègre est prêt à sacrifier sa vie. Loin de
là. Il y a des millions qui n’en ont pas entendu parler, sinon par la
bouche des adversaires. Parmi ceux-mêmes qui l’admettent, combien peu
nombreux sont ceux qui l’aient examinée sous ses divers aspects, et
dans tous ses détails ! Nous savons, il est vrai, que c’est surtout
lors de la révolution même que l’idée de l’expropriation fera le plus
d’adhérents, lorsque tout le monde s’intéressera à la chose publique,
lira, discutera, agira, et lorsque les idées les plus concises et les
plus nettes seront surtout capables d’entraîner les masses. Et nous
savons aussi que s’il n’y avait, pendant la Révolution, que deux partis
en présence : la bourgeoisie et le peuple, l’idée d’expropriation
serait acceptée d’emblée par celui-ci, dès qu’elle serait lancée par le
moindre petit groupe. Mais nous avons à compter avec d’autres ennemis
de la révolution sociale que la bourgeoisie. Tous les partis bâtards
qui ont surgi entre la bourgeoisie et les socialistes
révolutionnaires ; tous ceux qui, quoique sincères, sont pénétrés
néanmoins jusqu’à la moelle de cette timidité d’esprit qui est la
conséquence nécessaire des siècles de respect pour l’autorité ; enfin
tous les gens de la bourgeoisie qui chercheront à sauver dans le
naufrage une partie de leurs privilèges et crieront d’autant plus fort
contre les quelques privilèges qu’ils seront prêts à sacrifier pour le
moment - quitte à les reconquérir après ; - tous ces intermédiaires
déploieront leur activité pour engager le peuple à lâcher la proie pour
l’ombre. Il se trouvera des milliers de gens qui viendront dire qu’il
vaut mieux se contenter de peu pour ne pas perdre le tout ; des gens
qui chercheront à faire perdre le temps et à épuiser l’élan
révolutionnaire en vaines attaques contre des choses futiles et des
hommes insignifiants, au lieu de s’attaquer résolument aux
institutions ; qui voudront jouer au Saint-Just et au Robespierre, au
lieu de faire comme faisait le paysan du siècle passé, c’est-à-dire - prendre la richesse sociale, l’utiliser de suite et établir ses droits sur cette richesse en la faisant profiter au peuple entier.
Pour parer à ce danger, il n’y a à présent qu’un
moyen : c’est de travailler incessamment, dès maintenant, à semer
l’idée d’expropriation par toutes nos paroles et
tous nos actes : que chacun de nos actes se rattache à cette
idée-mère ; que le mot : Expropriation pénètre dans chaque commune du
pays ; qu’il soit discuté dans chaque village et devienne pour chaque
ouvrier, pour chaque paysan, une partie intégrante du mot Anarchie, et
alors - mais seulement alors - nous serons sûrs que le jour de la
Révolution il sera sur toutes les lèvres, qu’il s’élèvera formidable,
poussé par le peuple entier, et que le sang du peuple n’aura pas coulé
en vain.
Voilà l’idée qui se fait jour en ce moment au sein des
anarchistes de tous pays sur la tâche qui leur incombe. Le temps
presse ; mais cela même nous donnera des forces nouvelles et nous fera
redoubler d’énergie pour atteindre ce résultat ; car sans cela, tous
les efforts et tous les sacrifices du peuple seraient de nouveau perdus.
II
Avant d’exposer notre manière de voir sur
l’expropriation, nous devons répondre à une objection, très faible en
théorie, mais très répandue. L’économie politique - la pseudo-science
par excellence de la bourgeoisie - ne cesse de vanter sur tous les tons
les bienfaits de la propriété individuelle. - « Voyez, dit-elle, les
prodiges qu’accomplit le paysan dès qu’il devient propriétaire du sol
qu’il cultive ; voyez comment il pioche et remue son lopin, quelles
récoltes il retire d’une terre très souvent ingrate ! Voyez enfin ce
que l’industrie a su réaliser depuis qu’elle s’est libérée des
entraves, des maîtrises et jurandes ! Tous ces prodiges sont dus à la
propriété individuelle ! »
Il est vrai qu’après avoir fait ce tableau, les
économistes n’en concluent pas : « La terre à qui la cultive ! » mais
ils s’empressent d’en déduire : « La terre au seigneur qui la fera
cultiver par des salariés ! » Tout de même il paraît qu’il y a nombre
de bonnes gens qui se laissent prendre par ces raisonnements et les
répètent sans y mettre plus de réflexion. Quant à nous, « utopistes » -
précisément parce que nous sommes des « utopistes » - nous cherchons à
approfondir, à analyser, et voici ce que nous trouvons.
Par rapport au sol, nous constatons aussi que la
culture se fait beaucoup mieux dès que le paysan devient propriétaire
du champ qu’il cultive. Mais à qui messieurs les économistes
comparent-ils le petit propriétaire foncier ? - Est-ce au cultivateur
communiste ? Est-ce, par exemple, à l’une de ces communautés de doukhobortsi
(défenseurs de l’esprit) qui, arrivant sur les rives de l’Amour,
mettent en commun leur bétail et le travail de leurs jeunes gens, font
passer la charrue attelée de quatre, cinq paires de bœufs sur les
broussailles de chêne, bâtissent tous ensemble leurs maisons et se
trouvent, dès la première année, riches et prospères, tandis que
l’émigrant individuel et isolé qui avait essayé de défricher un
bas-fond marécageux, mendie à l’�tat quelques kilos de farine ? Est-ce
à une de ces communautés américaines dont nous parle Nordhof, qui,
après avoir donné à tous les communeux nourriture, vêtement et
logement, allouent aujourd’hui une somme de cent dollars par tête, pour
permettre à chacun et à chacune de ses membres d’acheter l’instrument
de musique, l’objet d’art, le colifichet qui ne se trouvent pas dans
les magasins de la commune ?
Non ! rechercher, accumuler soi-même les faits
contradictoires afin de les expliquer, pour appuyer ou rejeter son
hypothèse, c’est bon pour un Darwin ; la science officielle préfère les
ignorer. Elle se contente de comparer le paysan propriétaire... au
serf, au métayer, au tenancier !
Mais le serf, lorsqu’il travaillait la terre de son
seigneur, ne savait-il pas d’avance que le seigneur lui prendrait tout
ce qu’il récolterait, sauf une maigre ration de sarrazin et de seigle -
juste de quoi tenir ensemble la chair et les os -, ne savait-il pas
qu’il aurait beau s’esquinter au travail, et que néanmoins, le
printemps venu, il se verrait forcé de mêler des herbes à sa farine,
comme le font encore les paysans russes, comme le faisaient encore les
paysans français avant 1789 ! que s’il avait le malheur de s’enrichir
un peu, il deviendrait le point de mire des persécutions intéressées du
seigneur ? Il préférait donc travailler le moins possible, labourer le
plus mal possible. Et on s’étonnerait que les petits-fils de ce paysan
cultivent infiniment mieux dès qu’ils savent qu’ils pourront engranger
leur récolte pour leur compte ?
Le métayer offre déjà un progrès sur le serf. Il sait
que la moitié de la récolte lui sera prise par le propriétaire du sol,
il est donc sûr que l’autre moitié, du moins, lui restera. Et malgré
cette condition - révoltante selon nous, très juste aux yeux des
économistes - il parvient à améliorer sa culture, autant que cela peut
se faire par le seul travail de ses bras.
Le fermier, si son bail lui est assuré pour un certain
nombre d’années et si les conditions du bail ne sont pas trop
onéreuses, si elles lui permettent de mettre quelque chose de côté pour
améliorer sa culture, ou s’il possède quelque capital roulant, fait
encore un pas de plus dans la voie des améliorations. Et enfin le
paysan propriétaire, s’il n’est pas criblé de dettes par l’achat de son
lopin, s’il peut créer un fonds de réserve, cultive encore mieux que le
serf, le métayer, le fermier parce qu’il sait qu’à part les impôts et
la part de lion du créancier, ce qu’il retirera de la terre par un rude
labeur lui appartiendra.
Mais que peut-on conclure de ces faits ? - Rien, sinon
que personne n’aime travailler pour autrui et que jamais la terre ne
sera bien cultivée si le cultivateur sait que d’une manière ou d’une
autre le plus clair de sa moisson sera dévoré par un fainéant
quelconque - qu’il soit seigneur, bourgeois, ou créancier - ou par les
impôts de l’�tat. Quant à trouver dans ces faits le moindre terme de
comparaison entre la propriété individuelle et la possession
collective, il faut être très disposé à tirer des conclusions de faits
qui n’en contiennent même pas les éléments.
* * *
Il y a cependant autre chose à déduire de ces faits.
Le travail du métayer, du fermier dont nous parlons, et
surtout celui du petit propriétaire est plus intense que celui du serf
ou de l’esclave. Et cependant, ni sous le système du métayage, ni sous
celui du fermage, ni même sous celui de la petite propriété,
l’agriculture ne prospère. On pouvait croire, il y a un demi-siècle,
que la solution de la question agraire était trouvée dans la petite
propriété foncière, car vraiment, à cette époque, le
paysan-propriétaire commençait à jouir d’une certaine prospérité,
d’autant plus frappante qu’elle succédait à la misère du siècle
dernier. Mais cet âge d’or de la petite propriété foncière est vite
passé. Aujourd’hui le paysan possesseur d’un petit lopin joint à peine
les deux bouts. Il s’endette, il devient la proie du marchand de
bétail, du marchand de terre, de l’usurier ; le billet à ordre et
l’hypothèque ruinent des villages entiers, bien plus encore que les
impôts formidables prélevés par l’�tat et la commune. La petite
propriété se débat dans les angoisses, et si le paysan garde encore le
nom de propriétaire, il n’est, au fond, que le tenancier des banquiers
et des usuriers. Il croit s’acquitter un jour de ses dettes, et en
réalité elles ne font qu’augmenter. Pour quelques centaines qui
prospèrent, on compte déjà des millions qui ne sortiront des étreintes
de l’usure que par la révolution.
D’où vient donc ce fait établi, prouvé par des volumes
de statistiques - qui renverse complètement les théories sur les
bienfaits de la propriété ?
L’explication en est bien simple. Elle n’est pas dans
la concurrence américaine - le fait lui étant antérieur ; elle n’est
même pas seulement dans les impôts : réduisez ceux-ci - le procès se
ralentira, mais il ne sera pas arrêté dans sa marche. L’explication est
dans cet autre fait, que l’agriculture en Europe, après être restée
pendant quinze siècles stationnaire, commence depuis une cinquantaine
d’années à faire quelques progrès. Elle est encore, jusqu’à un certain
point, dans les besoins croissants de l’agriculteur lui-même, dans les
facilités d’emprunt que lui offrent la banque, l’usine, les courtiers,
les hobereaux de la ville, pour l’entortiller de leurs filets ; elle
est enfin dans les prix si élevés de la terre, accaparée par les
riches, soit comme propriété d’agrément, soit pour les besoins de
l’industrie ou du trafic.
Analysons le premier de ces facteurs, le plus général à
nos yeux. Pour tenir tête aux progrès de l’agriculture, pour pouvoir
vendre au même prix que celui qui cultive à la vapeur et qui force les
récoltes avec des engrais chimique le paysan doit avoir aujourd’hui un
certain capital qui lui permette d’apporter quelques améliorations dans
sa culture. Sans un fonds de réserve, point d’agriculture possible. La
maison se délabre, le cheval vieillit, la vache cesse de donner du
lait, la charrue s’use, le char se brise : il faut les remplacer, les
réparer. Mais en outre, il faut encore augmenter le cheptel, se
procurer quelques instruments perfectionnés, améliorer son champ. Pour
cela il faut tout de suite débourser quelques billets de mille francs,
et ce sont ces billets de mille francs que le paysan ne peut jamais
trouver. - Que fait-il alors ? Il a beau pratiquer « le système de
l’unique héritier », qui dépeuple la France, il ne parvient pas à se
tirer d’affaire. Il finit donc par envoyer son enfant à la ville -
renforcer le prolétariat urbain, et lui-même il hypothèque, il
s’endette, et il redevient serf - serf du banquier, comme il l’était
jadis du seigneur.
Voilà la petite propriété aujourd’hui. Ceux qui lui
chante encore des cantiques se trouvent en retard d’un demi-siècle :
ils raisonnent sur des faits observés il y a cinquante ans ; ils
ignorent la réalité du présent.
* * *
Ce fait si simple qui se résume en deux mots : « Point
d’agriculture sans fonds de réserve » contient tout un enseignement
auquel les « nationalisateurs du sol » feraient bien de réfléchir.
Que demain les partisans de M. Henry George parviennent
à déposséder tous les lords anglais de toutes leurs propriétés ; qu’ils
distribuent ces terres, par petits lopins, à tous ceux qui voudront les
cultiver ; que les prix de bail soient aussi réduits que l’on voudra,
ou même nuls ; - il y aura un surcroît de bien-être pendant vingt à
trente ans ; mais au bout de trente ans tout sera à recommencer.
La terre demande beaucoup de soins. Pour obtenir des
vingt-neuf hectolitres de froment par hectare comme on le fait au
Norfolk, et jusqu’à trente-six et quarante-deux hectolitres - une
pareille récolte n’est plus du roman - il faut épierrer, drainer,
approfondir le sol, il faut remplacer la pioche par le bissoc ; il faut
acheter des engrais, entretenir les routes. Il faut enfin défricher,
afin de tenir tête aux besoins croissants d’une population croissante.
Tout cela demande des dépenses et une quantité de
travail que la famille ne peut pas donner seule - et c’est pourquoi
l’agriculture reste stationnaire. Pour obtenir les récoltes qu’on
obtient déjà dans la culture intense, il faut dépenser quelquefois en
drainage, en un mois ou deux, quatre à cinq mille journées de travail
(vingt mille francs) sur un seul hectare. C’est ce que fait le
capitaliste, et c’est ce que ne peut jamais faire le petit propriétaire
avec le maigre magot qu’il réussit à mettre de côté en se privant de
tout, de tout ce qui doit entrer dans la vie d’un être vraiment humain.
La terre demande que l’homme vienne lui apporter son travail vivifiant
pour déverser sur lui sa pluie d’épis dorés - et l’homme fait défaut.
Enfermé toute sa vie dans les casernes industrielles, il fabrique des
tissus merveilleux pour les rajahs de l’Inde, pour les possesseurs
d’esclaves en Afrique, pour les femmes des banquiers ; il tisse pour
habiller les �gyptiens, les Tartares du Turkestan, s’il ne se promène
pas les bras croisés autour des usines silencieuses - et la terre ne
reçoit pas la culture qui donnerait le nécessaire et le confort aux
millions. La viande est encore un objet de luxe pour vingt millions de
Français.
Outre ceux qui s’appliquent au jour le jour au travail de la terre, celle-ci demande encore des millions de bras en plus à certaines époques,
pour améliorer les champs, pour épierrer les prairies, pour créer avec
l’aide des forces de la nature un sol enrichi, pour engranger à temps
les riches moissons. Elle demande que la ville lui envoie ses bras, ses
machines, ses moteurs, et ces moteurs, ces machines, ces bras restent à
la ville, les uns inoccupés, les autres employés à satisfaire la vanité
des riches du monde entier.
Loin d’être une source de richesse pour le pays, la
propriété individuelle est devenue une source d’arrêt dans le
développement de l’agriculture. Pendant que quelques chercheurs ouvrent
des voies nouvelles à la culture de la terre, celle-ci reste
stationnaire sur presque toute la vaste surface de l’Europe - grâce à
la propriété individuelle.
* * *
S’en suit-il que la Révolution Sociale doive renverser
toutes les bornes et les haies de la petite propriété, démolir jardins
et vergers et faire passer dessus la laboureuse à vapeur, afin
d’introduire les bienfaits problématiques de la grande culture, ainsi
que le rêvent certains réformateurs autoritaires ?
Certes, pour notre part, nous nous garderons bien de le
faire. Nous prendrons garde de toucher au lopin du paysan tant qu’il
cultive lui-même avec ses enfants, sans recourir au travail salarié.
Mais nous exproprierons tout ce qui n’est pas cultivé par les bras de
ceux qui détiennent la terre en ce moment. Et lorsque la Révolution
Sociale sera un fait accompli, lorsque l’ouvrier des villes ne
travaillera plus pour un patron, mais pour le besoins de tous - les
bandes ouvrières, gaies et joyeuses, se rendront à la campagne donner
aux champs expropriés la culture qui leur manque et transformer en
quelques jours les bruyères incultes en plaines fertiles, apportant la
richesse dans le pays, fournissant à tous - « prends-en, il en reste »
- les produits riches et variés que la terre, la lumière, la chaleur,
ne demandent qu’à leur donner. Quant au petit propriétaire, croyez-vous
qu’il ne comprendra pas les avantages de la culture commune s’il les
voit sous ses yeux ? qu’il ne demandera pas lui-même à faire partie de
la grande famille ?
Le coup de main que les bataillons des désœuvrés en guenilles de Londres, les hop-pickers,
donnent aujourd’hui au cultivateur du Kent, que la ville donne
quelquefois au village à l’époque des vendanges, sera donné pour la culture, comme il est donné aujourd’hui pour la récolte.
Industrie éminemment périodique, (les spéculateurs du Far West l’ont
admirablement compris) qui demande à certaines époques un surcroît de
bras, pour l’amélioration du sol, bien plus encore que pour la récolte,
l’agriculture, devenue la culture en commun, sera le trait d’union
entre la ville et le village : elle les fondra en un seul jardin,
cultivé par une seule famille. Les Mammouth-Farms et autres des
�tats-Unis, où la culture se fait aujourd’hui sur une immense échelle
par des milliers de va-nu-pieds, loués pour quelques mois et renvoyés
aussitôt le labour et la récolte terminés [2], deviendront les parcs de délassement des travailleurs industriels.
L’avenir n’est pas à la propriété individuelle, au
paysan parqué sur un lopin qui le nourrit à peine : il est à la culture
communiste. Elle seule - oui, elle seule - peut faire rendre à la terre
ce que nous avons droit de lui demander.
* * *
Est-ce peut-être dans l’industrie que nous trouverons les bienfaits de la propriété individuelle ?
Ne nous étendons pas sur les maux qu’engendrent dans
l’industrie la propriété privée, le Capital. Les socialistes les
connaissent assez. Misère du travailleur, insécurité du lendemain, là
même où la faim ne frappe pas à la porte ; crises, chômage,
exploitation de la femme et de l’enfant, dépérissement de la race. Luxe
malsain des oisifs et réduction du travailleur à l’état de bête de
somme, privé des moyens de prendre part aux jouissances du savoir, de
l’art, de la science - tout cela a déjà été dit tant de fois et si bien
qu’il est inutile de le répéter ici. Guerres pour l’exportation et la
domination sur les marchés ; guerres intérieures ; armées colossales,
budgets monstrueux, extermination de générations entières. Dépravation
morale des oisifs, fausse direction qu’ils donnent à la science, aux
arts, aux principes éthiques. Gouvernements rendus nécessaires pour
empêcher la révolte des opprimés ; la loi et ses crimes, ses bourreaux
et ses juges ; l’oppression, la sujétion, le servilisme qui en
résultent, la dépravation qu’elle déverse sur la société - voilà le
bilan de la propriété personnelle et du pouvoir personnel qu’elle
engendre.
Mais peut-être, malgré tous ces vices, malgré tous ces
maux, la propriété privée nous rend-elle encore quelques services qui
contre-balancent ses mauvais côtés ? Peut-être, étant donnée la bêtise
humaine dont nous parlent nos dirigeants, est-elle encore le seul moyen
de faire marcher la société ? Peut-être lui devons-nous le progrès
industriel et scientifique de notre siècle ? Des « savants » nous le
disent, du moins. Mais, alors, voyons sur quoi se basent leurs
affirmations, quels sont leurs arguments ?
Leurs arguments ? - Le seul, l’unique, qu’ils aient
avancé, le voici : « Regardez, disent-ils, les progrès de l’industrie
depuis cent ans, depuis qu’elle s’est affranchie des entraves
corporatives et gouvernementales ! Voyez ces chemins de fer, ces
télégraphes, ces machines qui remplacent chacune le travail de cent, de
deux cents personnes, qui fabriquent tout, depuis le volant qui pèse
des centaines de tonnes jusqu’aux dentelles les plus fines ! Tout cela
est dû à l’initiative privée, au désir de l’homme de s’enrichir ! »
Certainement, les progrès accomplis dans la production
des richesses depuis cent ans sont gigantesques, et c’est pour cela
même - notons-le en passant - qu’une transformation correspondante dans
la répartition des produits s’impose aujourd’hui. Mais, est-ce bien à
l’intérêt personnel, à l’avidité intelligente des patrons que nous
devons ces progrès ? N’y a-t-il pas eu quelques autres facteurs
beaucoup plus importants qui ont pu produire les mêmes résultats et qui
ont pu même contrebalancer jusqu’aux effets nuisibles de la rapacité
des industriels ?
Ces facteurs, nous les connaissons tous. Il suffit de
les nommer pour faire ressortir leur importance. C’est d’abord le
moteur à vapeur - commode, maniable, toujours prêt à travailler, qui a
révolutionné l’industrie. C’est la création des industries chimiques
devenues si importantes que leur développement, au dire des
technologistes, donne la vraie mesure du développement industriel de
chaque nation. Elles sont entièrement un produit de notre siècle :
souvenez-vous de ce qu’était la chimie au siècle passé ! C’est enfin
tout ce mouvement d’idées qui s’est produit depuis la fin du XVIIIe
siècle et qui, dégageant l’homme des étreintes métaphysiques, lui a
permis de faire ces découvertes physiques et mécaniques qui ont
bouleversé l’industrie. Qui oserait dire, en présence de ces facteurs
puissants, que l’abolition des maîtrises et jurandes fût plus
importante pour l’industrie que les grandes découvertes de notre
siècle ? Et ces découvertes étant données, qui oserait affirmer d’autre
part, qu’un mode quelconque de production collective, quel qu’il soit,
n’aurait pas su en bénéficier au même titre, ou plus encore, que
l’industrie privée ?
Quant aux découvertes elles-mêmes, il faudrait n’avoir
jamais lu les biographies des inventeurs, ni connu un seul d’entre eux,
pour supposer qu’ils sont poussés par la soif du gain ! La plupart sont
morts sur la paille, et on sait comment le capital, la propriété
privée, ont retardé la mise en pratique, l’amélioration des grandes
innovations.
* * *
D’autre part, pour soutenir sur ce terrain les
avantages de la propriété individuelle contre la possession collective,
il faudrait encore prouver que celle-ci s’oppose aux progrès de
l’industrie. Sans cette preuve, l’induction n’a aucune valeur. Or,
cette thèse précisément est insoutenable, par cette seule et bonne
raison que nous n’avons jamais vu un groupement communiste, possédant
le capital nécessaire pour faire marcher une grande industrie,
s’opposer à l’introduction, dans cette industrie, des nouvelles
inventions. Au contraire, quelqu’imparfaites que soient les
associations, coopérations, etc., que nous avons vues surgir, quels que
soient leurs défauts, elle n’ont jamais pêché par celui d’être sourdes
au progrès industriel.
Nous aurions beaucoup à reprendre aux diverses
institutions ayant un caractère collectif qui ont été essayées depuis
un siècle. Mais - chose remarquable - le plus grand reproche que nous
puissions leur faire, c’est précisément celui de ne pas avoir été assez collectives.
Aux grandes sociétés d’actionnaires qui ont percé les isthmes et les
chaînes de montagnes, nous reprochons surtout d’avoir constitué un
nouveau mode de patronat anonyme et d’avoir blanchi d’ossements humains
chaque mètre de leurs canaux et de leurs tunnels ; aux corporations
ouvrières nous reprochons la constitution d’une aristocratie de
privilégiés, qui ne demandent qu’à exploiter leurs frères. Mais ni les
unes ni les autres ne peuvent être accusées d’un esprit d’inertie,
hostile aux améliorations de l’industrie. L’unique enseignement que
nous puissions tirer des entreprises collectives faites jusqu’à ce
jour, c’est que - moins l’intérêt personnel, moins l’égoïsme de
l’individu ont de chances à se substituer dans ces entreprises à
l’intérêt collectif, plus elles ont de chances pour réussir.
* * *
Il résulte donc de cette rapide analyse, forcément trop
brève, que lorsqu’on nous vante les bienfaits de la propriété
personnelle, ces affirmations sont d’un superficiel vraiment
désespérant. Ne nous en préoccupons donc pas outre mesure. Cherchons
plutôt à déterminer sous quelle forme doit se présenter l’appropriation
par tous de la richesse sociale ; essayons de préciser la tendance de
la société moderne et, en nous appuyant sur cette base, essayons de
découvrir quelle forme peut prendre l’expropriation lors de la
prochaine révolution.
III
Nul problème n’a plus d’importance, et nous convions
tous nos camarades à l’étudier sous toutes ses faces et à le discuter
sans cesse en vue de la réalisation qui, tôt ou tard, viendra s’imposer
à nous. De cette expropriation, bien ou mal appliquée, dépendra la
réussite définitive ou l’insuccès temporaire de la révolution.
En effet, nul parmi nous ne peut ignorer que toute
tentative de Révolution est condamnée d’avance si elle ne répond aux
intérêts de la grande majorité et ne trouve moyen de les satisfaire. Il
ne suffit pas d’avoir un noble idéal. L’homme ne vit pas seulement de
hautes pensées ou de superbes discours, il lui faut aussi du pain : le
ventre a plus de droits encore que le cerveau, car c’est lui qui
nourrit tout l’organisme. Eh bien ! si le lendemain de la Révolution
les masses populaires n’ont que des phrases à leur service, si elles ne
reconnaissent pas, par des faits d’une évidence solaire, aveuglante,
que la situation s’est transformée à leur avantage, si le renversement
n’aboutit qu’à un changement de personnes et de formules, rien ne sera
fait. Il ne restera qu’une désillusion de plus. Et de nouveau nous nous
mettrons à l’œuvre ingrate de Sisyphe, roulant son éternel rocher !
Pour que la révolution soit autre chose qu’un mot, pour
que la réaction ne nous ramène pas dès le lendemain à la situation de
la veille, il faut que la conquête du jour vaille la peine d’être
défendue ; il faut que le misérable d’hier ne soit plus misérable
aujourd’hui. Vous vous rappelez les naïfs républicains de 1848 venant
mettre « trois mois de misère au service du gouvernement provisoire ».
C’est avec enthousiasme que les trois mois de misère furent acceptés,
et l’on ne manqua pas de les payer au temps révolu, mais par les
mitraillades et les transportations en masse. Les malheureux avaient
espéré que les pénibles mois d’attente suffiraient pour la rédaction de
ces lois de salut qui devaient les transformer en hommes libres et leur
assurer avec le travail, le pain de chaque jour. Au lieu de demander,
n’eût-il pas été plus sûr de prendre ? Au lieu de faire parade de sa
misère, n’était-il pas préférable d’y mettre un terme ? Ce n’est pas
que le dévouement ne soit une grande et belle chose, mais ce n’est pas
se dévouer, c’est trahir, que d’abandonner à leur malheureux sort tous
ceux qui marchent avec nous. Que les combattants meurent, c’est bien,
mais que leur mort soit utile ! Que les hommes de dévouement se
sacrifient, rien de plus juste, mais que la foule profite du sacrifice
de ces vaillants !
* * *
Seule, l’expropriation générale peut satisfaire la
multitudes des souffrants et des opprimés. Du domaine de la théorie il
faudra la faire entrer dans celui de la pratique. Mais pour que
l’expropriation réponde au principe, qui est de supprimer la propriété
privée et de rendre tout à tous, il faut qu’elle s’accomplisse en de
vastes proportions. En petit, on n’y verrait qu’un vulgaire pillage ;
en grand, c’est le commencement de la réorganisation sociale. Sans
doute, nous serions tout à fait ignorants des lois de l’histoire si
nous nous imaginions que, tout à coup, tout un vaste pays puisse
devenir notre champ d’expérience. La France, l’Europe, le monde, ne se
feront pas anarchistes par une transformation soudaine ; mais nous
savons aussi que d’une part l’insanité des gouvernants, leurs
ambitions, leurs guerres, leurs banqueroutes, et d’autre part la
propagande incessante des idées auront pour conséquences de grandes
ruptures d’équilibre, c’est-à-dire des révolutions. Ces jours-là nous
pourrons agir. Que de fois déjà, les révolutionnaires ont été surpris,
laissant passer les événements sans les utiliser pour leur cause,
voyant s’enfuir la fortune propice sans la saisir !
Eh bien, quand ces jours viendront - et c’est à vous
d’en hâter la venue -, quand toute une région, quand de grandes villes
avec leurs banlieues se seront débarrassées de leurs gouvernants, notre
œuvre est toute tracée, il faut que l’outillage entier revienne à la
communauté, que l’avoir social détenu par les particuliers fasse retour
à son véritable maître, tout le monde, afin que chacun puisse avoir sa
large part à la consommation, que la production puisse continuer dans
tout ce qu’elle a de nécessaire et d’utile, et que la vie sociale, loin
d’être interrompue, puisse reprendre avec la plus grande énergie. Sans
les jardins et les champs qui nous donnent des denrées indispensables à
la vie, sans les greniers, les entrepôts, les magasins qui renferment
les produits accumulés du travail, sans les usines et les ateliers qui
fournissent les étoffes, les métaux ouvrés, les mille objets de
l’industrie et de l’art, ainsi que les moyens de défense, sans les
chemins de fer et autres voies de communication qui nous permettent
d’échanger nos produits avec les communes libres des alentours et de
combiner nos efforts pour la résistance et pour l’attaque, nous sommes
condamnés d’avance à périr, nous étouffons comme le poisson hors de
l’eau, qui ne peut plus respirer, quoique baignant en entier dans
l’immense océan de l’air.
Rappelons-nous la grande grève des mécaniciens de
chemins de fer qui eut lieu en Amérique, il y a quelques années. La
grande masse du public reconnaissait que leur cause était juste ; tout
le monde était las de l’insolence des compagnies, et l’on se félicitait
de les voir réduites à la merci de leurs équipes. Mais quand celles-ci,
maîtresses des voies et des locomotives, eurent négligé de s’en servir,
quant tout le mouvement des échanges se trouva interrompu, quand les
vivres et les marchandises de toute espèce eurent doublé de prix,
l’opinion publique changea de bord. « Plutôt les compagnies qui nous
volent et qui nous cassent bras et jambes que ces jobards de grévistes
qui nous laissent mourir de faim ! » Ne l’oublions pas ! Il faut que
tous les intérêts de la foule soient sauvegardés et que ses besoins en
même temps que ses instincts de justice soient pleinement satisfaits.
Toutefois, il ne suffit pas de reconnaître le principe, il faut l’appliquer.
* * *
On nous répète souvent : « Essayez donc de toucher au
lopin de terre du paysan, à la bicoque du manouvrier, et vous verrez
comment ils vous recevront : à coup de fourche et à coup de pied ! »
Fort bien ! Mais, nous l’avons déjà dit, nous ne toucherons pas au
lopin de terre ni à la bicoque. Nous nous garderons bien de nous
attaquer à nos meilleurs amis, à ceux qui, sans le savoir aujourd’hui
seront certainement nos alliés de demain. C’est à leur profit que se
fera l’expropriation. Nous savons qu’il existe une moyenne de revenus
au-dessous de laquelle on souffre de la disette, au-dessus de laquelle
on jouit de superflu. Dans chaque ville, dans chaque pays, cette
moyenne diffère ; mais l’instinct populaire ne s’y trompera point, et,
sans qu’il soit nécessaire de dresser des statistiques sur beau papier,
et de remplir de chiffres toute une série de volumes, le peuple saura
retrouver son bien. Dans notre belle société, c’est une faible minorité
qui s’est adjugé le plus clair du revenu national, qui s’est fait bâtir
les palais de ville et de campagne, qui accumule dans les banques et
sous son nom les pièces de monnaie, les billets et les paperasses de
toute sorte qui représentent l’épargne du travail public. C’est là ce
qu’il faut saisir, et, du même coup, on libère le malheureux paysan
dont chaque motte de terre est grevée par une hypothèque, le petit
boutiquier qui vit constamment dans les transes en prévision des
traites, des contraintes, de l’inévitable faillite, et toute cette
foule lamentable qui n’a pas le pain du lendemain. Eût-elle été
indifférente la veille, toute cette multitude peut-elle ignorer au jour
de l’expropriation qu’il dépend d’elle de rester libre ou de retomber
dans la misère et dans l’éternelle anxiété ? Ou bien aura-t-elle encore
la naïveté, au lieu de s’affranchir elle-même, de nommer un
gouvernement provisoire de gens à mains souples et à langues bien
pendues ? N’aura-t-elle point de répit qu’elle n’ait remplacé les
anciens maîtres par de nouveaux ? Qu’elle fasse son œuvre si elle doit
être faite ; qu’elle la confie à des délégués, s’il lui plaît d’être
trahie !
* * *
La raison n’est pas tout, nous le savons. Il ne suffit
pas que les intéressés arrivent à reconnaître leur intérêt, qui est
celui de vivre sans continuelles préoccupations de l’avenir et sans
l’humiliation d’obéir à des maîtres ; il faut aussi que les idées aient
changé relativement à la propriété et que la morale correspondante se
soit modifiée en conséquence. Il faut comprendre sans hésitation ni
réticence morale, que tous les produits, l’ensemble de l’épargne et de
l’outillage humain, sont dus au travail solidaire de tous et n’ont
qu’un seul propriétaire, l’humanité. Il faut voir clairement dans la
propriété privée ce qu’elle est en réalité, un vol conscient ou
inconscient à l’avoir de tous et s’en saisir joyeusement au profit
commun quand sonnera l’heure de la revendication. Lors des révolutions
antérieures, lorsqu’il s’agissait de remplacer un roi de la branche
aînée par un roi de la branche cadette, ou de substituer des avocats à
la « meilleure des républiques », les propriétaires succédaient aux
propriétaires et le régime social ne devait point changer. Aussi les
affiches : « Mort aux voleurs ! » que l’on plaçait à l’entrée de tous
les palais étaient-elles en parfaite harmonie avec la morale courante,
et maint pauvre diable touchant à un écu du roi, ou peut-être même au
pain du boulanger, fut-il fusillé, en exemple de la justice du peuple.
Le digne garde national, incarnant en lui toute
l’infâme solennité des lois que les accapareurs ont rédigées pour la
défense de leurs propriétés, montrait avec orgueil le cadavre étendu
sur les marches du palais, et ses camarades l’acclamaient comme un
vengeur du droit. Ces affiches de 1830 et de 1848 ne se reverront plus
sur les murailles des cités insurgées. Il n’y a point de vol possible
là où tout appartient à tous. « Prenez et ne gaspillez point, car tout
cela est à vous, et vous en aurez besoin ». Mais, détruisez sans retard
tout ce qui doit être renversé, les bastilles et les prisons, les forts
tournés contre les villes et les quartiers insalubres où vous avez si
longtemps respiré un air chargé de poison. Installez-vous dans les
palais et les hôtels, et faites un feu de joie des amas de briques et
de bois vermoulu qui furent vos sentines. L’instinct de destruction, si
naturel et si juste parce qu’il est en même temps l’instinct du
renouvellement, trouvera largement à se satisfaire. Que de vieilleries
à remplacer ! Tout n’est-il pas à refaire, les maisons, les villes,
l’outillage agricole et industriel, enfin le matériel de la société
tout entière ?
A chaque grand événement de l’histoire correspond une
certaine évolution dans la morale humaine. Certes la morale des égaux
n’est pas la même que celle du riche charitable et du pauvre
reconnaissant. A un nouveau monde il faut une nouvelle loi, et c’est
bien un monde nouveau qui s’annonce. Nos adversaires eux-mêmes ne le
répètent-ils pas sans cesse ? « Les dieux s’en vont ! Les rois s’en
vont ! Le prestige de l’autorité disparaît » Et qui remplacera les
dieux, les rois, les prêtres, si ce n’est l’individu libre, confiant
dans sa force ? La foi naïve s’en va. Place à la science ! Le bon
plaisir et la charité disparaissent. Place à la justice !
[1] �crit en novembre 1882.
[2] Voyez la brochure à un sou : Ouvrier, prends la machine ! prends la terre, paysan ! publiée par Le Révolté.
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