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Post� le vendredi 26 mai 2006 @ 13:05:35 by AnarchOi Contributed by: AnarchOi
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Paroles d’un révolté
LE GOUVERNEMENT R�VOLUTIONNAIRE
I
Que les gouvernements actuels doivent être abolis, afin
que la liberté, l’égalité et la fraternité ne soient plus de vains mots
et deviennent des réalités vivantes ; que toutes les formes de
gouvernement essayées jusqu’à nos jours n’aient été qu’autant de formes
d’oppression et doivent être remplacées par une nouvelle forme de
groupement, à cet égard, tous ceux qui ont un cerveau et un tempérament
tant soit peu révolutionnaire sont parfaitement d’accord. A vrai dire,
il ne faut même pas être bien novateur pour arriver à cette
conclusion ; les vices des gouvernements actuels et l’impossibilité de
les réformer sont trop frappants pour ne pas sauter aux yeux de tout
observateur raisonnable. Et quant à renverser les gouvernements, on
sait généralement qu’à certaines époques cela se fait sans beaucoup de
difficultés. Il y a des moments où les gouvernements s’écroulent
presque d’eux-mêmes, comme des châteaux de cartes, sous le souffle du
peuple révolté. On l’a bien vu en 1848 et en 1870 ; on le reverra
bientôt.
Renverser un gouvernement - c’est tout pour un
révolutionnaire bourgeois. Pour nous, ce n’est que le commencement de
la Révolution Sociale. La machine de l’�tat une fois détraquée, la
hiérarchie des fonctionnaires tombée en désorganisation et ne sachant
plus dans quel sens il faut marcher, les soldats ayant perdu confiance
en leurs chefs - bref, l’armée des défenseurs du Capital une fois mise
en déroute -, c’est alors que se dresse devant nous la grande œuvre de
démolition des institutions qui servent à perpétuer l’esclavage
économique et politique. La possibilité d’agir librement est acquise -
que vont faire les révolutionnaires ?
A cette question, il n’y a que les anarchistes qui
répondent : - « Pas de gouvernement, l’anarchie ! » Tous les autres
disent : - « Un gouvernement révolutionnaire ! » Ils ne diffèrent que
sur la forme à donner à ce gouvernement élu par le suffrage universel,
dans l’�tat ou dans la Commune ; les autres se prononcent pour la
dictature révolutionnaire.
* * *
Un « gouvernement révolutionnaire » ! Voilà deux mots
qui sonnent bien étrangement à l’oreille de ceux qui se rendent compte
de ce que doit signifier la Révolution Sociale et de ce que signifie un
gouvernement. Deux mots qui se contredisent, se détruisent l’un
l’autre. On a bien vu, en effet, des gouvernements despotiques - c’est
l’essence de tout gouvernement d’être pour la réaction contre la
révolution et de tendre nécessairement au despotisme ; - mais on n’a
jamais vu un gouvernement révolutionnaire, et pour cause. C’est que la
révolution - synonyme de « désordre », de bouleversement, de
renversement en quelques jours des institutions séculaires, de
démolition violente des formes établies de la propriété, de destruction
des castes, de transformation rapide des idées admises sur la moralité,
ou plutôt sur l’hypocrisie qui en tient la place, de liberté
individuelle et d’action spontanée - est précisément l’opposé, la
négation du gouvernement, celui-ci étant synonyme de « l’ordre
établi », du conservatisme, du maintien des institutions existantes, la
négation de l’initiative et de l’action individuelle. Et néanmoins,
nous entendons continuellement parler de ce merle blanc, comme si un
« gouvernement révolutionnaire » était la chose la plus simple du
monde, aussi commune et aussi connue de chacun que la royauté, l’empire
ou la papauté !
Que les soi-disant révolutionnaires bourgeois prêchent
cette idée - cela se comprend. Nous savons ce qu’ils entendent par
Révolution. C’est tout bonnement un replâtrage de la république
bourgeoise ; c’est la prise de possession par les soi-disant
républicains, des emplois lucratifs, réservés aujourd’hui aux
bonapartistes ou aux royalistes. C’est tout au plus le divorce de
l’�glise ou de l’�tat, remplacé par le concubinage des deux, la
séquestration des biens du clergé au profit de l’�tat et surtout des
futurs administrateurs de ces biens, peut-être encore le referendum,
ou quelque autre machine du même genre... Mais, que des
révolutionnaires socialistes se fassent les apôtres de cette idée -
nous ne pouvons l’expliquer qu’en supposant de deux choses l’une. Ou
bien, ceux qui l’acceptent sont imbus de préjugés bourgeois qu’ils ont
puisés, sans s’en rendre compte, dans la littérature et surtout dans
l’histoire faite à l’usage de la bourgeoisie par les bourgeois ; et,
pénétrés encore de l’esprit de servilisme, produit des siècles
d’esclavage, ils ne peuvent pas même s’imaginer libres. Ou bien, ils ne
veulent point de cette Révolution dont ils ont toujours le nom sur les
lèvres : ils se contenteraient d’un simple replâtrage des institutions
actuelles, à condition qu’on les portât au pouvoir, quitte à voir plus
tard ce qu’il faudra faire pour tranquilliser « la bête »,
c’est-à-dire, le peuple. Ils n’en veulent aux gouvernants du jour que
pour prendre leur place. Avec ceux-ci, nous n’avons pas à raisonner.
Nous ne parlerons donc qu’à ceux qui se trompent sincèrement.
Commençons par la première des deux formes de « gouvernement révolutionnaire » qu’on préconise - le gouvernement élu.
* * *
Le pouvoir royal ou autre est renversé, l’armée des
défenseurs du Capital est en déroute ; partout la fermentation, la
discussion de la chose publique, le désir de marcher de l’avant. Les
idées nouvelles surgissent, la nécessité de changements sérieux est
comprise -il faut agir, il faut commencer sans pitié l’œuvre de
démolition, afin de déblayer le terrain pour la vie nouvelle. Mais, que
nous propose-t-on de faire ? - De convoquer le peuple pour les
élections, d’élire de suite un gouvernement, de lui confier l’œuvre que
nous tous, que chacun de nous devrait faire de sa propre initiative !
C’est ce que fit Paris, après le 18 mars 1871.- « Je me
souviendrai toujours - nous disait un ami - de ces beaux moments de la
délivrance. J’étais descendu de ma haute chambre du quartier latin pour
entrer dans cet immense club en plein vent qui remplissait les
boulevards d’une extrémité à l’autre de Paris. Tous discutaient sur la
chose publique ; toute préoccupation personnelle était oubliée : il ne
s’agissait plus d’acheter ni de vendre ; tous étaient prêts à se lancer
corps et âme vers l’avenir. Des bourgeois même, emportés par l’ardeur
universelle voyaient avec bonheur s’ouvrir le monde nouveau. « S’il
faut faire la révolution sociale, et bien ! faisons-là : mettons tout
en commun ; nous sommes prêts ! » Les éléments de la révolution étaient
là : il ne s’agissait plus que de les mettre en œuvre. En rentrant le
soir dans ma chambre, je me disais : « Que l’humanité est belle ! On ne
la connaît pas, on l’a toujours calomniée ! » Puis vinrent les
élections, les membres de la Commune furent nommés - et la puissance de
dévouement, le zèle pour l’action s’éteignirent peu à peu. Chacun se
remit à la besogne accoutumée en se disant : « Maintenant, nous avons
un gouvernement honnête, laissons-le faire. » ... On sait ce qui s’en
suivit.
Au lieu d’agir de soi-même, au lieu de marcher de
l’avant, au lieu de se lancer hardiment vers un nouvel ordre de choses,
le peuple, confiant en ses gouvernants, s’en remet à eux du soin de
prendre l’initiative. Voilà la première conséquence - résultat fatal
des élections. Que feront donc ces gouvernants investis de la confiance
de tous ?
* * *
Jamais élections ne furent plus libres que celles de
mars 1871. Les adversaires de la Commune l’ont eux-mêmes reconnu.
Jamais la grande masse des électeurs n’était plus imbue du désir
d’envoyer au pouvoir les meilleurs hommes, des hommes de l’avenir, des
révolutionnaires. Et c’est ce qu’elle fit. Tous les révolutionnaires de
renom furent élus par des majorités formidables ; jacobins,
blanquistes, internationaux, les trois fractions révolutionnaires se
trouvèrent représentées au Conseil de la Commune. L’élection ne pouvait
donner un meilleur gouvernement.
On en connaît le résultat. Enfermés à l’Hôtel-de-Ville,
avec mission de procéder dans les formes établies par les gouvernements
précédents, ces révolutionnaires ardents, ces réformateurs se
trouvèrent frappés d’incapacité, de stérilité. Avec toute leur bonne
volonté et leur courage, ils n’ont pas même su organiser la défense de
Paris. Il est vrai qu’aujourd’hui on s’en prend pour cela aux hommes,
aux individus ; mais ce ne sont pas les individus qui furent la cause
de cet échec - c’est le système appliqué.
En effet, le suffrage universel, lorsqu’il est libre, peut donner, tout au plus, une assemblée représentant la moyenne
des opinions qui circulent en ce moment dans la masse ; et cette
moyenne, au début de la révolution, n’a généralement qu’une idée vague,
fort vague, de l’œuvre à accomplir, sans se rendre compte de la manière
dont il faut s’y prendre. Ah, si le gros de la nation, de la Commune,
pouvait s’entendre, avant le mouvement, sur ce qu’il y aurait à faire
dès que le gouvernement serait renversé ! Si ce rêve des utopistes de
cabinet pouvait être réalisé, nous n’aurions même jamais eu de
révolutions sanglantes : la volonté du gros de la nation étant
exprimée, le reste s’y serait soumis de bonne grâce. Mais ce n’est pas
ainsi que se passent les choses. La révolution éclate bien avant qu’une
entente générale ait pu s’établir, et ceux qui ont une idée nette de ce
qu’il y aurait à faire au lendemain du mouvement ne sont à ce moment-là
qu’une petite minorité. La grande masse du peuple n’a encore qu’une
idée générale du but qu’elle voudrait voir réaliser, sans trop savoir
comment marcher vers ce but, sans trop avoir de confiance dans la
marche à suivre. La solution pratique ne se trouvera, ne se précisera
que lorsque le changement aura déjà commencé : elle sera le produit de
la révolution elle-même, du peuple en action - ou bien elle ne sera
rien, le cerveau de quelques individus étant absolument incapable de
trouver ces solutions qui ne peuvent naître que de la vie populaire.
* * *
C’est cette situation qui se reflète dans le corps élu
par le suffrage, lors même qu’il n’aurait pas tous les vices inhérents
aux gouvernements représentatifs en général. Les quelques hommes qui
représentent l’idée révolutionnaire de l’époque se trouvent noyés parmi
les représentants des écoles révolutionnaires du passé ou de l’ordre de
choses existant. Ces hommes, qui seraient si nécessaires au milieu du
peuple, et précisément dans ces journées de révolution, pour semer
largement leurs idées, pour mettre les masses en mouvement, pour
démolir les institutions du passé - se trouvent cloués là, dans une
salle, discutant à perte de vue, pour arracher des concessions aux
modérés, pour convertir des ennemis, tandis qu’il n’y a qu’un seul
moyen de les amener à l’idée nouvelle - c’est de la mettre à exécution.
Le gouvernement se change en parlement, avec tous les vices des
parlements bourgeois. Loin d’être un gouvernement « révolutionnaire »,
il devient le plus grand obstacle à la révolution, et pour cesser de
piétiner sur place, le peuple se voit forcé de le renvoyer, de
destituer ceux qu’hier encore il acclamait comme ses élus. Mais, ce
n’est plus si facile. Le nouveau gouvernement, qui s’est empressé
d’organiser toute une autre échelle administrative pour étendre sa
domination et se faire obéir n’entend pas céder la place aussi
légèrement. Jaloux de maintenir son pouvoir, il s’y cramponne avec
toute l’énergie d’une institution qui n’a pas encore eu le temps de
tomber en décomposition sénile. Il est décidé à opposer la force à la
force ; et pour le déloger, il n’y a qu’un moyen, celui de prendre les
armes, de refaire une révolution, afin de renvoyer ceux en qui on avait
mis tout son espoir
Et voilà la révolution divisée ! Après avoir perdu un
temps précieux en atermoiements, elle va perdre ses forces en divisions
intestines entre les amis du jeune gouvernement et ceux qui ont vu la
nécessité de s’en défaire ! Et tout cela pour ne pas avoir compris
qu’une vie nouvelle demande des formes nouvelles ; que ce n’est pas en
se cramponnant aux anciennes formes qu’on opère une révolution ! Tout
cela pour n’avoir pas compris l’incompatibilité de révolution et de
gouvernement, pour ne pas avoir entrevu que l’un - sous quelque forme
qu’il se présente - est toujours la négation de l’autre, et que, en dehors de l’anarchie, il n’y a pas de révolution.
Il en est de même pour cette autre forme de « gouvernement révolutionnaire » que l’on vous vante - la dictature révolutionnaire.
II
Les dangers auxquels s’expose la Révolution si elle se
laisse maîtriser par un gouvernement élu, sont si évidents que toute
une école de révolutionnaires renonce complètement à cette idée. Ils
comprennent qu’il est impossible à un peuple insurgé de se donner, par
la voie des élections, un gouvernement qui ne représente pas le passé,
et qui ne soit pas un boulet attaché aux pieds du peuple, surtout
lorsqu’il s’agit d’accomplir cette immense régénération économique,
politique et morale que nous comprenons par Révolution sociale. Ils
renoncent donc à l’idée d’un gouvernement « légal », du moins pour la
période qui est une révolte contre la légalité, et ils préconisent la
« dictature révolutionnaire ».
« - Le parti - disent-ils - qui aura renversé le
gouvernement se substituera de force à sa place. Il s’emparera du
pouvoir et procédera d’une façon révolutionnaire. Il prendra les
mesures nécessaires pour assurer le succès du soulèvement ; il démolira
les vieilles institutions ; il organisera la défense du territoire.
Quant à ceux qui ne voudront pas reconnaître son autorité - la
guillotine ; à ceux, peuple ou bourgeois, qui refuseront d’obéir aux
ordres qu’il lancera pour régler la marche de la révolution - encore la
guillotine ! » Voilà comment raisonnent les Robespierre en herbe - ceux
qui n’ont retenu de la grande épopée du siècle passé que son époque de
déclin, ceux qui n’y ont appris que les discours des procureurs de la
république.
* **
Pour nous, anarchistes, la dictature d’un individu ou
d’un parti - au fond, c’est la même chose - est jugée définitivement.
Nous savons qu’une révolution sociale ne se dirige pas par l’esprit
d’un seul homme ou d’un groupe. Nous savons que révolution et
gouvernement sont incompatibles ; l’un doit tuer l’autre, peu importe
le nom qu’on donne au gouvernement : dictature, royauté, ou parlement.
Nous savons que ce qui fait la force et la vérité de notre parti gît
dans sa formule fondamentale : - « Rien ne se fait de bon et de durable
que par la libre initiative du peuple, et tout pouvoir tend à la
tuer » ; c’est pourquoi les meilleurs d’entre nous, si leurs idées ne
devaient plus passer par le creuset du peuple pour être mises à
exécution, et s’ils devenaient maîtres de cet engin formidable - le
gouvernement - qui leur permît d’en agir à leur fantaisie,
deviendraient dans huit jours bons à poignarder. Nous savons où mène
chaque dictature, même la mieux intentionnée - à la mort de la
révolution. Et nous savons enfin que cette idée de dictature n’est
toujours qu’un produit malsain de ce fétichisme gouvernemental qui, de
pair avec le fétichisme religieux, a toujours perpétué l’esclavage.
Mais aujourd’hui ce n’est pas aux anarchistes que nous
nous adressons. Nous parlons à ceux des révolutionnaires
gouvernementalistes qui, égarés par les préjugés de leur éducation, se
trompent sincèrement et ne demandent pas mieux que de discuter. Nous
leur parlerons donc en nous mettant à leur point de vue.
* * *
Et d’abord, une observation générale. - Ceux qui
prêchent la dictature ne s’aperçoivent généralement pas qu’en soutenant
ce préjugé, ils ne font que préparer le terrain à ceux qui les
égorgeront plus tard. Il y a cependant un mot de Robespierre dont ses
admirateurs feraient bien de se souvenir. Lui, il ne niait pas la
dictature en principe. Mais...- « Garde-t’en bien » -répondit-il
brusquement à Mandar lorsque celui-ci lui en parla - « Brissot serait dictateur ! »
Oui, Brissot, le malin Girondin, ennemi acharné des tendances
égalitaires du peuple, défenseur enragé de la propriété (qu’il avait
jadis qualifiée de vol), Brissot, qui eût tranquillement écroué à
l’Abbaye Hébert, Marat, et tous les modérantistes jacobins !
Mais, cette parole date de 1792 ! A cette époque, la
France était depuis trois ans en révolution ! De fait, la royauté
n’existait plus : il ne restait qu’à lui porter le coup de grâce ; en
fait, le régime féodal était aboli déjà. Et cependant, même à cette
époque, où la révolution roulait librement ses vagues, c’est encore le
contre-révolutionnaire Brissot qui avait toutes les chances d’être
acclamé dictateur ! Et qu’eût-ce été auparavant, en 1789 ? - C’est
Mirabeau qui eût été reconnu chef du pouvoir ! L’homme qui faisait un
marché avec le roi pour lui vendre son éloquence - voilà qui eût été
porté au pouvoir à cette époque, si le peuple insurgé n’avait imposé sa
souveraineté, appuyée sur les piques, et s’il n’avait procédé par les
faits accomplis de la Jacquerie, en rendant illusoire tout pouvoir
constitué à Paris ou dans les départements.
Mais, le préjugé gouvernemental aveugle si bien ceux
qui parlent de dictature, qu’il préfèrent préparer la dictature d’un
nouveau Brissot ou d’un Napoléon, que de renoncer à l’idée de donner un
autre maître aux hommes qui brisent leurs chaînes !
* * *
Les sociétés secrètes du temps de la Restauration et de
Louis-Philippe ont puissamment contribué à maintenir ce préjugé de
dictature. Les bourgeois républicains de l’époque, soutenus par les
travailleurs, ont fait une longue série de conspirations pour renverser
la royauté et proclamer la République. Ne se rendant pas compte de la
transformation profonde qui devait s’opérer en France, même pour qu’un
régime républicain bourgeois pût s’établir, ils s’imaginaient qu’au
moyen d’une vaste conspiration, ils renverseraient un jour la royauté,
s’empareraient du pouvoir et proclameraient la République. Pendant près
de trente ans, ces sociétés secrètes n’ont cessé de travailler avec un
dévouement sans bornes, une persévérance et un courage héroïques. Si la
République est sortie tout naturellement de l’insurrection de février
1848, c’est grâce à ces sociétés, c’est grâce à la propagande par le
fait qu’elles firent pendant trente ans. Sans leurs nobles efforts,
jusqu’à présent encore la République eût été impossible.
* * *
Leur but était donc de s’emparer eux-mêmes du pouvoir,
de s’installer en dictature républicaine. Mais, comme de raison, jamais
ils n’y sont parvenus. Comme toujours, de par la force inévitable des
choses, ce n’est pas une conspiration qui renversa la royauté. Les
conspirateurs avaient préparé la déchéance. Ils avaient largement semé
l’idée républicaine ; leurs martyrs en avaient fait l’idéal du peuple.
Mais, la dernière poussée, celle qui renversa définitivement le roi de
la bourgeoisie, fut bien plus vaste et plus forte que celle qui pouvait
venir d’une société secrète ; elle vint de la masse populaire.
Le résultat est connu. Le parti qui avait préparé la
chute de la royauté se trouva écarté des marches de l’Hôtel-de-Ville.
D’autres, trop prudents pour courir les chances de la conspiration,
mais plus connus, plus modérés aussi, guettant le moment de s’emparer
du pouvoir, prirent la place que les conspirateurs pensaient conquérir
au bruit de la canonnade. Des publicistes, des avocats, de beaux
parleurs qui travaillaient à se faire un nom pendant que les vrais
républicains forgeaient les armes ou expiraient au bagne, s’emparèrent
du pouvoir. Les uns, déjà célèbres, furent acclamés par les badauds ;
les autres se poussèrent eux-mêmes, et furent acceptés parce que leur
nom ne représentait rien, sinon un programme d’accommodement avec tout
le monde.
Qu’on ne vienne pas nous dire que c’était manque
d’esprit pratique de la part du parti d’action ; que d’autres pourront
faire mieux... - Non, mille fois non ! C’est une loi, comme celle du
mouvement des astres, que le parti d’action reste en dehors, tandis que
les intrigants et les parleurs s’emparent du pouvoir. Ils sont plus
connus dans la grande masse qui fait la dernière poussée. Ils
réunissent plus de suffrages, car, avec ou sans bulletins, par
acclamation ou par l’intermédiaire des urnes, au fond c’est toujours un
genre d’élection tacite qui se fait en ce moment par acclamation. Ils
sont acclamés par tout le monde, surtout par les ennemis de la
révolution qui préfèrent pousser en avant les nullités, et
l’acclamation reconnaît ainsi pour chefs ceux qui, au fond, sont des
ennemis du mouvement ou des indifférents.
L’homme qui plus que tout autre fut l’incarnation de ce
système de conspiration, l’homme qui paya par une vie en prison son
dévouement à ce système, lança à la veille de sa mort ces mots qui sont
tout un programme :
Ni Dieu ni Maître !
III
S’imaginer que le gouvernement puisse être renversé par
une société secrète, et que cette société puisse s’implanter à sa place
- c’est une erreur dans laquelle sont tombées toutes les organisations
révolutionnaires nées au sein de la bourgeoisie républicaine depuis
1820. Mais d’autres faits abondent pour mettre cette erreur en
évidence. Quel dévouement, quelle abnégation, quelle persévérance
n’a-t-on pas vu déployer par les sociétés secrètes républicaines de la
Jeune Italie - et cependant tout ce travail immense, tous ces
sacrifices faits par la jeunesse italienne, devant lesquels pâlissent
même ceux de la jeunesse révolutionnaire russe, tous ces cadavres
entassés dans les casemates des forteresses autrichiennes et sous le
couteau et les balles du bourreau -, tout cela eut pour héritiers les
malins de la bourgeoisie et la royauté.
Il en est de même en Russie. Il est rare de trouver
dans l’histoire une organisation secrète qui ait obtenue, avec aussi
peu de moyens, des résultats aussi immenses que ceux atteints par la
jeunesse russe, qui ait fait preuve d’une énergie et d’une action aussi
puissante que le Comité Exécutif. Il a ébranlé ce colosse qui semblait
invulnérable - le tsarisme ; et il a rendu le gouvernement autocrate
désormais impossible en Russie. Et cependant, bien naïfs sont ceux qui
s’imagineraient que le Comité Exécutif deviendra maître du pouvoir le
jour où la couronne d’Alexandre III sera traînée dans la boue. D’autres
- les prudents qui travaillaient à se faire un nom pendant que les
révolutionnaires creusaient leurs mines, ou périssaient en Sibérie -,
d’autres - les intrigants, les parleurs, les avocats, les littérateurs
qui versent de temps en temps une larme bien vite essuyée sur la tombe
des héros et posent pour amis du peuple -, voilà ceux qui viendront
prendre la place vacante du gouvernement et crieront Arrière ! aux « inconnus » qui auront préparé la révolution.
* * *
C’est inévitable, c’est fatal, et il ne peut pas en
être autrement. Car ce ne sont pas les sociétés secrètes, ni même les
organisations révolutionnaires, qui portent le coup de grâce aux
gouvernements. Leur fonction, leur mission historique, c’est de
préparer les esprits à la révolution. Et lorsque les esprits sont
préparés - les circonstances extérieures aidant - la dernière poussée
vient, non pas du groupe initiateur, mais de la masse restée en dehors
des ramifications de la société. Le 31 août, Paris reste muet aux
appels de Blanqui. Quatre jours plus tard, il proclame la déchéance du
gouvernement ; mais alors, ce ne sont plus les Blanquistes qui sont les
initiateurs du mouvement : c’est le peuple, les millions, qui détrônent
le Décembriseur, et acclament les farceurs dont les noms ont résonné
depuis deux ans à leurs oreilles. Lorsque la révolution est prête à
éclater, lorsque le mouvement se sent dans l’air, lorsque le succès est
déjà devenu certain, alors mille hommes nouveaux,
sur lesquels l’organisation secrète n’a jamais exercé une influence
directe, viennent se joindre au mouvement, comme des oiseaux de proie
arrivés sur le champ de bataille pour se partager la dépouille des
victimes. Ceux-ci aident à faire la dernière poussée, et ce n’est pas
dans les rangs des conspirateurs sincères et irréconciliables, c’est
parmi les pantins à balançoire qu’ils vont prendre leurs chefs - tant
ils sont inspirés de l’idée qu’un chef est nécessaire.
Les conspirateurs qui maintiennent le préjugé de la
dictature travaillent donc inconsciemment à faire monter au pouvoir
leurs propres ennemis.
Mais, si ce que nous venons de dire est vrai par
rapport aux révolutions ou plutôt aux émeutes politiques - cela est
bien plus vrai encore par rapport à la révolution que nous voulons - la
Révolution Sociale. Laisser s’établir un Gouvernement quelconque, un
pouvoir fort et obéi - c’est enrayer la marche de la révolution dès le
début. Le bien que ce gouvernement pourrait faire est nul, et le mal -
immense.
En effet, de quoi s’agit-il, que comprenons-nous par
Révolution ? - Ce n’est pas un simple changement de gouvernants. C’est
la prise de possession par le peuple de toute la richesse sociale.
C’est l’abolition de tous les pouvoirs qui n’ont cessé d’entraver le
développement de l’humanité. Mais, est-ce par des décrets émanant d’un
gouvernement que cette immense révolution économique peut être
accomplie ? Nous avons vu, au siècle passé, le dictateur
révolutionnaire polonais Kosciusko décréter l’abolition du servage
personnel ; - le servage continua d’exister quatre-vingts ans après ce
décret [1].
Nous avons vu la Convention, l’omnipotente Convention, la terrible
Convention, comme disent ses admirateurs - décréter le partage par tête
de toutes le terres communales reprises aux seigneurs. Comme tant
d’autres, ce décret resta lettre morte, parce que, pour le mettre en
exécution, il eût fallu que les prolétaires des campagnes fissent toute
une nouvelle révolution, et que les révolutions ne se font pas à coup
de décrets. Pour que la prise de possession de la richesse sociale par
le peuple devienne un fait accompli, il faut que le peuple se sente les
coudées franches, qu’il secoue la servitude à laquelle il n’est que
trop habitué, qu’il agisse de sa tête, qu’il marche de l’avant sans
attendre les ordres de personne. Or, c’est précisément ce qu’empêchera
la dictature, lors même qu’elle serait la mieux intentionnée du monde,
et en même temps elle sera incapable d’avancer d’un seul pouce la
révolution.
* * *
Mais si le gouvernement - fût-il même un idéal de
gouvernement révolutionnaire - ne crée pas une force nouvelle et ne
présente aucun avantage pour le travail de démolition que nous avons à
accomplir - encore moins avons-nous à compter sur lui pour l’œuvre de
réorganisation qui doit suivre la démolition. Le changement économique
qui résultera de la Révolution Sociale sera si immense et si profond,
il devra altérer tellement toutes les relations basées aujourd’hui sur
la propriété et l’échange - qu’il est impossible, à un ou à quelques
individus d’élaborer les formes sociales qui doivent naître dans la
société future. Cette élaboration des formes sociales nouvelles ne peut
se faire que par le travail collectif des masses. Pour satisfaire à
l’immense variété des conditions et des besoins qui naîtront le jour où
la propriété individuelle sera démolie, il faut la souplesse de
l’esprit collectif du pays. Toute autorité extérieure ne sera qu’une
entrave, qu’un empêchement à ce travail organique qui doit s’accomplir
et, partant, une source de discorde et de haines.
Mais il est bien temps d’abandonner cette illusion,
tant de fois démentie et tant de fois payée si cher, d’un gouvernement
révolutionnaire. Il est temps de se dire une fois pour toutes et
d’admettre cet axiome politique qu’un gouvernement ne peut pas être
révolutionnaire. On nous parle de la Convention ; mais n’oublions pas
que les quelques mesures d’un caractère tant soit peu révolutionnaire
prises par la Convention, furent la sanction de faits accomplis par le
peuple qui à ce moment marchait par-dessus la tête de tous les
gouvernements. Comme l’a dit Victor Hugo dans son style imagé, Danton
poussait Robespierre, Marat surveillait et poussait Danton, et Marat
lui-même était poussé par Cimourdain - cette personnification des clubs
des « enragés » et des révoltés. Comme tous les gouvernements qui la
précédèrent et la suivirent, la Convention ne fut qu’un boulet aux
pieds du peuple.
* * *
Les faits que nous enseigne l’histoire sont si
concluants sous ce rapport ; l’impossibilité d’un gouvernement
révolutionnaire et la nocivité de ce qu’on désigne sous ce nom sont si
évidents, qu’il semblerait difficile de s’expliquer l’acharnement
qu’une certaine école se nommant socialiste met à maintenir l’idée d’un
gouvernement. Mais l’explication est bien simple. C’est que, tout
socialistes qu’ils se disent, les adeptes de cette école ont une tout
autre conception que la nôtre de la révolution qu’il nous incombe
d’accomplir. Pour eux - comme pour tous les radicaux bourgeois -, la
Révolution Sociale, c’est plutôt une affaire de l’avenir à laquelle il
n’y a pas à songer aujourd’hui. Ce qu’ils rêvent au fond de leur cœur,
sans oser l’avouer, c’est tout autre chose. C’est l’installation d’un
gouvernement pareil à celui de la Suisse ou des �tats-Unis, faisant
quelques tentatives d’appropriation à l’�tat de ce qu’ils appellent
ingénieusement « services publics ». C’est quelque chose qui tient de
l’idéal de Bismarck et de celui du tailleur qui arrive à la présidence
des �tats-Unis. C’est un compromis, fait d’avance, entre les
aspirations socialistes des masses et les appétits des bourgeois. Ils
voudraient bien l’expropriation complète, mais ils ne se sentent pas le
courage de la tenter, ils la renvoient au siècle prochain et, avant la
bataille, ils entrent déjà en négociation avec l’ennemi.
Pour nous, qui comprenons que le moment approche de
porter à la bourgeoisie un coup mortel ; que le moment n’est pas loin
où le peuple pourra mettre la main sur toute la richesse sociale et
réduire la classe des exploiteurs à l’impuissance ; pour nous, dis-je,
il ne peut y avoir d’hésitation. Nous nous lancerons corps et âme dans
la Révolution sociale et, comme dans cette voie un gouvernement, quel
que soit le bonnet dont il se coiffe, est un obstacle, nous réduirons à
l’impuissance et balayerons les ambitieux à mesure qu’ils viendront
s’imposer pour gouverner nos destinées.
Assez de gouvernements, place au peuple, à l’anarchie !
[1]
Proclamation du 7 mai 1794, promulguée le 30 mai. - Si ce décret avait
été mis à exécution c’était, de fait, l’abolition du servage personnel
et de la justice patrimoniale.
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