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Post� le vendredi 26 mai 2006 @ 13:01:58 by AnarchOi Contributed by: AnarchOi
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Paroles d’un révolté
LE GOUVERNEMENT REPR�SENTATIF
I
Lorsque nous observons les sociétés humaines dans leurs
traits essentiels, en faisant abstraction des manifestations
secondaires et temporaires, nous constatons que le régime politique auquel elles sont soumises est toujours l’expression du régime économique
qui existe au sein de la société. L’organisation politique ne change
pas au gré des législateurs ; elle peut, il est vrai, changer de nom,
elle peut se présenter aujourd’hui sous forme de monarchie, demain sous
celle de république, mais elle ne subit pas de modification
équivalente ; elle se façonne, elle se fait au régime économique, dont
elle est toujours l’expression et, en même temps, la consécration, le
maintien.
Si parfois, dans son évolution, le régime politique de
tel pays se trouve en retard sur la modification économique qui s’y
opère, alors il est brusquement renversé, remanié, remodelé, de manière
à s’approprier au régime économique qui s’établit. Mais d’autre part,
s’il arrive que, lors d’une révolution, ce régime politique devance la
modification économique, il reste à l’état de lettre morte, de formule,
inscrite dans les chartes, mais sans application réelle. Ainsi, la
déclaration des Droits de l’Homme, quel que fût son rôle dans
l’histoire, n’est plus qu’un document historique, et ces beaux mots de Liberté, �galité, Fraternité
resteront à l’état de rêve ou de mensonge inscrits sur les murs des
églises et des prisons, tant que la liberté et l’égalité ne deviendront
pas la base des relations économiques. Le suffrage universel eût été
aussi inconcevable dans une société basée sur le servage, que le
despotisme dans une société qui aurait pour base ce que l’on nomme la
liberté des transactions et qui est plutôt la liberté de l’exploitation.
Les classes ouvrières de l’Europe occidentale l’ont
bien compris. Elles savent ou devinent que les sociétés continueront à
étouffer dans les institutions politiques existantes, tant que le
régime capitaliste d’aujourd’hui ne sera pas renversé. Elles savent que
ces institutions, quoique revêtues de beaux noms, sont cependant la
corruption et la domination du plus fort érigées en système,
l’étouffement de toutes les libertés et de tous progrès ; elles savent
que l’unique moyen de secouer ces entraves serait d’établir les
relations économiques sur un nouveau système, celui de la propriété
collective. Elles savent enfin que pour accomplir une révolution
politique profonde et durable, il faut accomplir une révolution économique.
Mais, à cause même de la liaison intime qui existe
entre le régime politique et le régime économique, il est évident
qu’une révolution dans le mode de production et de répartition des
produits ne pourrait s’opérer si elle ne se faisait de pair avec une
modification profonde de ces institutions qu’on désigne généralement
sous le nom d’institutions politiques. L’abolition de la propriété
individuelle et de l’exploitation qui en est la conséquence,
l’établissement du régime collectiviste ou communiste seraient
impossibles si nous voulions conserver nos parlements ou nos rois. Un
nouveau régime économique exige un nouveau régime politique, et cette
vérité est si bien comprise de tout le monde, qu’en effet, le travail
intellectuel qui s’opère aujourd’hui dans les masses populaires
s’attache indistinctement aux deux côtés de la question à résoudre. En
raisonnant sur l’Avenir économique, il étudie aussi l’avenir politique,
et à côté des mots Collectivisme et Communisme, nous entendons prononcer ces mots : �tat Ouvrier, Commune libre, Anarchie, ou bien encore : Communisme autoritaire ou anarchiste, Commune collectiviste.
* * *
Règle générale. « Voulez-vous étudier avec fruit ?
Commencez par immoler un à un les mille préjugés qui vous furent
enseignés ! » - Ces paroles, par lesquelles un astronome célèbre
commençait ses cours, s’appliquent également à toutes les branches des
connaissances humaines : beaucoup plus encore aux sciences sociales
qu’aux sciences physiques ; parce que, dès les premiers pas dans le
domaine de celles-ci, nous nous trouvons en présence d’une masse de
préjugés hérités des temps passés, d’idées absolument fausses, lancées
pour mieux tromper le peuple, de sophismes minutieusement élaborés pour
fausser le jugement populaire. Nous avons ainsi tout un travail
préliminaire à faire pour marcher avec sûreté.
Or, parmi ces préjugés il en est un qui mérite surtout
notre attention, parce que non seulement il est la base de toutes nos
institutions politiques modernes, mais parce que nous en retrouvons les
traces dans presque toutes les théories sociales mises en avant par les
réformateurs. C’est celui qui consiste à mettre sa foi en un gouvernement représentatif, en un gouvernement par procuration.
* * *
Vers la fin du siècle passé, le peuple français
renversait la monarchie, et le dernier des rois absolus expiait sur
l’échafaud ses crimes et ceux de ses prédécesseurs.
Il semblait que précisément à cette époque, lorsque
tout ce que la révolution fit de bon, de grand, de durable, fut
accompli par l’initiative et l’énergie des individus ou des groupes, et
grâce à la désorganisation et à la faiblesse du gouvernement central,
il semblait, dis-je, qu’à cette époque le peuple ne chercherait pas à
rentrer sous le joug d’un nouveau pouvoir, basé sur les mêmes principes
que l’ancien, et d’autant plus fort qu’il ne serait pas rongé par les
vices du pouvoir déchu.
Loin de là. Sous l’influence de préjugés
gouvernementaux et se laissant tromper par l’apparence de liberté et de
bien-être que donnaient - disait-on - les constitutions anglaise et
américaine, le peuple français s’empressa de se donner une
constitution, puis des constitutions, qu’il changea souvent, qu’il
varia à l’infini dans les détails, mais qui toutes furent basées sur ce
principe : le gouvernement représentatif. Monarchie ou République, peu
importe ! le peuple ne se gouverne pas lui-même : il est gouverné par
des représentants plus ou moins bien choisis. Il proclamera sa
souveraineté, mais s’empressera de l’abdiquer. Il élira, tant bien que
mal, des députés qu’il surveillera ou ne surveillera pas, et ce seront
ces députés qui se chargeront de régler l’immense diversité des
intérêts entremêlés, des relations humaines si compliquées dans leur
ensemble, sur toute la surface de la France !
Plus tard, tous les pays de l’Europe continentale font
la même évolution. Tous renversent l’un après l’autre leurs monarchies
absolues, et tous se lancent dans la voie du parlementarisme. Il n’y a
pas jusqu’aux despotismes de l’Orient qui ne suivent la même route : la
Bulgarie, la Turquie, la Serbie s’essaient au régime constitutionnel ;
en Russie même on cherche à secouer le joug d’une camarilla pour le remplacer par le joug tempéré d’une assemblée de délégués.
Et, qui pis est, la France, inaugurant de nouvelles
voies, retombe cependant toujours dans les mêmes errements. Le peuple
dégoûté par une triste expérience de la monarchie constitutionnelle, la
renverse-t-il un jour, il s’empresse le lendemain de réélire une
assemblée dont il ne change que le nom et lui confie le soin de le
gouverner... quitte à le vendre à un brigand qui appellera l’invasion
de l’étranger sur les plaines fertiles de la France.
Vingt ans plus tard, il retombe encore dans la même
faute. Voyant la ville de Paris libre, désertée par la troupe et les
pouvoirs, il ne cherche pas à expérimenter une nouvelle forme qui
faciliterait l’établissement d’un nouveau régime économique. Heureux
d’avoir changé le mot d’Empire en celui de République et celui-ci en Commune,
il s’empresse d’appliquer encore une fois, au sein de la Commune, le
système représentatif. Il falsifie l’idée nouvelle par l’héritage
vermoulu du passé. Il abdique sa propre initiative entre les mains
d’une assemblée de gens élus plus ou moins au hasard, et il leur confie
le soin de cette réorganisation complète des relations humaines qui,
seule, eût pu donner à la Commune la force et la vie.
Les constitutions périodiquement déchirées en lambeaux
s’envolent comme des feuilles mortes entraînées dans la rivière par un
vent d’automne ! N’importe, on revient toujours à ses premières
amours ; la seizième constitution déchirée, on en refait une
dix-septième !
* * *
Enfin, même en théorie, nous voyons des réformateurs
qui, en matière économique, ne s’arrêtent pas devant un remaniement
complet des formes existantes, qui se proposent de bouleverser de fond
en comble la production et l’échange et d’abolir le régime capitaliste.
Mais dès qu’il s’agit d’exposer - en théorie, bien entendu - leur idéal
politique, ils n’osent pas toucher au système représentatif ; sous
forme d’�tat ouvrier ou de Commune libre, ils cherchent toujours à
conserver, coûte que coûte, ce gouvernement par procuration. Tout un
peuple, toute une race tiennent encore avec acharnement à ce système.
Heureusement, le jour se fait sur ce sujet. Le
gouvernement représentatif n’est pas appliqué uniquement en des pays
qu’auparavant nous connaissions à peine. Il fonctionne ou a fonctionné
sur la grande arène de l’Europe occidentale, dans toutes ses variétés,
sous toutes les formes possibles, depuis la monarchie tempérée jusqu’à
la Commune révolutionnaire ; et l’on s’aperçoit que, reçu avec de
grandes espérances, partout il est devenu un simple instrument
d’intrigues, d’enrichissement personnel, ou d’entraves à l’initiative
populaire et au développement ultérieur. On s’aperçoit que la religion
de la représentation a la même valeur que celles des supériorités
naturelles et des personnages royaux. Plus que cela, on commence à
comprendre que les vices du gouvernement représentatif ne dépendent pas
seulement des inégalités sociales : qu’appliqué dans un milieu où tous
les hommes auraient un droit égal au capital et au travail, il
produirait les mêmes résultats funestes. Et on peut aisément prévoir le
jour où cette institution, née, selon l’heureuse expression de J.-S.
Mill, du désir de se garantir contre le bec et les griffes du roi des
vautours, cédera la place à une organisation politique née des
véritables besoins de l’humanité et de cette conception que la
meilleure manière d’être libre, c’est de ne pas être représenté, de ne
pas abandonner les choses, toutes les choses, à la Providence ou à des
élus, mais de les faire soi-même.
Cette conclusion surgira aussi, nous l’espérons, chez
le lecteur, lorsque nous aurons étudié les vices intrinsèques du
système représentatif, inhérents au système lui-même, quels que soient
le nom et l’étendue des groupements humains au sein desquels il est
appliqué.
II
« Prémunis par nos mœurs modernes contre les prestiges
de la royauté absolue - écrivait Augustin Thierry en 1828 -, il en est
d’autres dont nous devons nous garder, ceux de l’ordre légal et du
régime représentatif [1]. »
Bentham disait à peu près la même chose. Mais, à cette époque, leurs
avertissements passèrent inaperçus. On croyait alors au
parlementarisme, et on répondait à ces quelques critiques par cet
argument, assez plausible en apparence : « Le régime parlementaire n’a
pas encore dit son dernier mot ; il ne doit pas être jugé tant qu’il
n’aura pas pour base le suffrage universel. »
Depuis, le suffrage universel s’est introduit dans nos
mœurs. Après s’y être longtemps opposée, la bourgeoisie a fini par
comprendre qu’il ne compromettrait nullement sa domination, et elle
s’est décidée à l’accepter. Aux �tats-Unis, le suffrage universel
fonctionne déjà depuis près d’un siècle dans les conditions voulues de
liberté : il a fait aussi son chemin en France, en Allemagne. Mais le
régime représentatif n’a pas changé : il est resté ce qu’il était du
temps de Thierry et de Bentham ; le suffrage universel ne l’a pas
amélioré, ses vices n’en sont devenus que plus criants. C’est pourquoi
aujourd’hui ce ne sont plus seulement des révolutionnaires comme
Proudhon qui l’accablent de leur critique ; ce sont déjà les modérés,
comme Mill [2], comme Spencer [3],
qui crient : « Gare au parlementarisme ! » On a pu l’apprécier dans le
grand public, et en se basant sur des faits généralement connus et
reconnus, on pourrait faire en ce moment des volumes sur ses
inconvénients, sûr de trouver écho dans la grande masse des lecteurs.
Le gouvernement représentatif a été jugé - et condamné.
Ses partisans - et il en a de bonne foi, s’il n’en a
pas de bonne réflexion - ne manquent pas de faire valoir les services
qui nous auraient été rendus, selon eux par cette institution. A les
entendre, c’est au régime représentatif que nous devons les libertés
politiques que nous possédons aujourd’hui, inconnues jadis sous feu la
monarchie absolue. Mais, n’est-ce pas prendre la cause pour l’effet que
de raisonner ainsi, ou plutôt, l’un des deux effets simultanés pour la
cause ?
Au fond, ce n’est pas le régime représentatif qui nous
a donné, ni même garanti, les quelques libertés que nous avons
conquises depuis un siècle. C’est le grand mouvement de pensée
libérale, issu de la Révolution, qui les a arrachées aux gouvernements,
en même temps que la représentation nationale ; et c’est encore cet
esprit de liberté, de révolte, qui a su les conserver malgré et contre
les empiétements continuels des gouvernements et des parlements
eux-mêmes. De par lui-même, le gouvernement représentatif ne donne pas
de libertés réelles, et il s’accommode admirablement bien du
despotisme. Les libertés, il faut les lui arracher, tout aussi bien
qu’aux rois absolus ; et une fois arrachées il faut encore les défendre
contre le parlement de même que jadis contre un monarque, au jour le
jour, pouce par pouce, sans jamais désarmer, ce qui ne réussit que
lorsqu’il y a dans le pays une classe aisée, jalouse de ses libertés et
toujours prête à les défendre par l’agitation extra-parlementaire
contre le moindre empiétement. Là où cette classe n’existe pas, là où
il n’y a pas unité dans la défense, les libertés politiques
n’existeront pas, qu’il y ait une représentation nationale ou qu’il n’y
en ait pas. La Chambre elle-même devient une antichambre du roi.
Témoins les parlements des Balkans, de la Turquie, de l’Autriche.
On aime à citer les libertés anglaises, et on les
associe volontiers, sans plus de réflexion, au Parlement. Mais on
oublie, par quels procédés, d’un caractère purement insurrectionnel,
chacune de ces libertés fut arrachée à ce même Parlement. Liberté de la
presse, critique de la législation, liberté de réunion, d’association -
tout a été extorqué au Parlement par la force, par l’agitation menaçant
de se transformer en émeute. C’est en pratiquant les trades-unions
et la grève contre les édits du Parlement et des pendaisons de 1813,
c’est en saccageant, il y a à peine cinquante ans, les manufactures,
que les ouvriers anglais ont obtenu le droit de s’associer et de faire
grève. C’est en assommant, avec les barres des grilles de Hyde-Park, la
police qui en défendait l’accès, que le peuple de Londres, tout
récemment encore, a affirmé contre un ministère constitutionnel, son
droit de manifester dans la rue et les parcs de la capitale. Ce n’est
pas par des joutes parlementaires, c’est par l’agitation
extra-parlementaire, c’est en mettant sur pied cent mille hommes qui
grognent et hurlent devant les maisons de l’aristocratie ou du
ministère, que la bourgeoisie anglaise défend ses libertés. Quant au
Parlement, s’il empiète continuellement sur les droits politiques du
pays, et il les supprime d’un trait de plume, tout comme un roi, dès
qu’il ne trouve pas devant soi une masse prête à s’ameuter. Que sont
devenus, en effet, l’inviolabilité du domicile et le secret des
lettres, dès que la bourgeoisie a préféré y renoncer, afin d’obtenir du
gouvernement un simulacre de protection contre les révolutionnaires ?
Attribuer aux parlements ce qui est dû au progrès
général, imaginer qu’il suffira d’une Constitution pour avoir la
liberté, c’est pécher contre les règles les plus élémentaires du
jugement historique.
* * *
D’ailleurs, la question n’est pas là. Il ne s’agit pas
de savoir si le régime représentatif n’offre pas quelques avantages sur
le règne d’une valetaille exploitant à son profit les caprices d’un
maître absolu. S’il s’est introduit en Europe, c’est qu’il
correspondait mieux à la phase d’exploitation capitaliste que nous
avons traversée au XIXe siècle, mais qui touche à son terme. Il offrait
certainement plus de sécurité pour l’entrepreneur industriel et le
commerçant auxquels il remettait le pouvoir tombé des mains des
seigneurs.
Mais la monarchie, elle aussi, à côté de formidables
inconvénients, pouvait offrir quelques avantages sur le règne des
seigneurs féodaux. Elle aussi fut un produit nécessaire de son époque.
Devons-nous, pour cela, rester à jamais sous l’autorité d’un roi et de
ses valets ?
Ce qui nous importe, hommes de la fin du XIXe siècle,
c’est de savoir si les vices du gouvernement représentatif ne sont pas
aussi criants, aussi insupportables que l’étaient ceux du pouvoir
absolu ? Si les obstacles qu’il oppose au développement ultérieur des
sociétés ne sont pas, pour notre siècle, aussi gênants que l’étaient
les obstacles opposés par la monarchie au siècle passé ? Enfin, si un
simple replâtrage représentatif peut suffire pour la nouvelle phase
économique dont nous entrevoyons l’avènement ? Voilà ce qu’il s’agit
d’étudier, au lieu de discuter à perte de vue sur le rôle historique du
régime politique de la bourgeoisie.
* * *
Eh bien, une fois que la question est posée en ces termes, il n’y a plus de doute possible sur la réponse.
Certainement, le régime représentatif - ce compromis
avec l’ancien régime qui a conservé au gouvernement toutes les
attributions de pouvoir absolu, en le soumettant tant bien que mal à un
contrôle populaire plus ou moins fictif -, ce système a fait son temps.
Il est aujourd’hui un empêchement au progrès. Ses vices ne dépendent
pas des hommes, des individus au pouvoir - ils sont inhérents au
système, et ils sont si profonds qu’aucune modification du système ne
saurait l’approprier aux besoins nouveaux de notre époque. Le système
représentatif fut la domination organisée de la bourgeoisie, et ils
disparaîtra avec elle. Pour la nouvelle phase économique qui s’annonce,
nous devons chercher un nouveau mode d’organisation politique, basé sur
un principe tout autre que celui de la représentation. C’est la logique
des choses qui l’impose.
* * *
Et d’abord, le gouvernement représentatif participe de
tous les vices inhérents à toute espèce de gouvernement. Mais loin de
les affaiblir, il ne fait que les accentuer, il en crée de nouveaux.
Une des plus profondes paroles de Rousseau sur les
gouvernements en général s’applique au gouvernement électif, au même
titre qu’à tous les autres. Pour abdiquer ses droits entre les mains
d’une assemblée élue, ne faudrait-il pas, en effet, qu’elle fût
composée d’anges, d’êtres surhumains ? Et encore ! les griffes et les
cornes pousseraient bien vite à ces êtres éthérés, dès qu’ils
pourraient gouverner le bétail humain.
Semblable en cela aux despotes, le gouvernement
représentatif - qu’il s’appelle Parlement, Convention, Conseil de la
Commune, ou qu’il se donne tout autre titre plus ou moins saugrenu,
qu’il soit nommé par les préfets d’un Bonaparte ou archi-librement élu
par une ville insurgée -, le gouvernement représentatif cherchera
toujours à étendre sa législation, à renforcer toujours le pouvoir en
s’ingérant dans toute chose, en tuant l’initiative de l’individu et du
groupe pour les supplanter par la loi. Sa tendance naturelle,
inévitable, sera de prendre l’individu dès son enfance, et de le mener
de loi en loi, de menace en punition, du berceau au tombeau sans jamais
affranchir cette proie de sa haute surveillance. A-t-on jamais vu une
assemblée élue se déclarer incompétente sur n’importe quoi ? Plus elle
est révolutionnaire, et plus elle s’empare de tout ce qui n’est pas de
sa compétence. Légiférer sur toutes les manifestations de l’activité
humaine, s’immiscer jusque dans les moindres détails de la vie de « ses
sujets » - c’est l’essence même de l’�tat, du gouvernement. Créer un
gouvernement, constitutionnel ou non, c’est constituer une force qui
fatalement cherchera à s’emparer de tout, à réglementer toutes les
fonctions de la société, sans reconnaître d’autre frein que celui que
nous pourrons lui opposer de temps en temps par l’agitation ou
l’insurrection. Le gouvernement parlementaire - il l’a assez prouvé -
ne fait pas exception à la règle.
* * *
« La mission de l’Etat - nous a-t-on dit pour mieux
nous aveugler - c’est de protéger le faible contre le fort, le pauvre
contre le riche, les classes laborieuses contre les classes
privilégiées. » Nous savons comment les gouvernements se sont acquittés
de cette mission : ils l’ont comprise à rebours. Fidèle à son origine,
le gouvernement a toujours été le protecteur du privilège contre ceux
qui cherchaient à s’en affranchir. Le gouvernement représentatif en
particulier a organisé la défense, avec la connivence du peuple, de
tous les privilèges de la bourgeoisie commerçante et industrielle
contre l’aristocratie d’une part, contre les exploités de l’autre -
modeste, polie, bien élevée envers les uns, féroce contre les autres.
C’est pourquoi la moindre des lois protectrices du travail, si anodine
qu’elle soit, ne peut être arrachée à un parlement que par l’agitation
insurrectionnelle. Qu’on se souvienne seulement des luttes qu’il a
fallu soutenir, de l’agitation à laquelle il a fallu se livrer, pour
obtenir des parlements anglais, du Conseil fédéral suisse, des Chambres
françaises, quelques méchantes lois sur la limitation des heures de
travail. Les premières de ce genre, votées en Angleterre, ne furent
extorquées qu’en mettant des barils de poudre sous les machines.
D’ailleurs, dans les pays où l’aristocratie n’a pas
encore été détrônée par une révolution, seigneurs et bourgeois
s’entendent à merveille. - « Tu me reconnaîtras, seigneur, le droit de
légiférer, et moi, je monterai la garde autour de ton château » - dit
le bourgeois, et il monte cette garde, tant qu’il ne se sent pas menacé.
Il a fallu quarante ans d’une agitation qui, par
moments mettait le feu aux campagnes, pour décider le Parlement anglais
à garantir au fermier le bénéfice des améliorations, par lui faites sur
la terre qu’il tient à bail. Quant à la fameuse « loi agraire » votée
pour l’Irlande, il a fallu - Gladstone l’avouait lui-même - que le pays
se mit en insurrection générale, qu’il refusât carrément de payer les
rentes et se défendit contre les évictions par le boycottage,
les incendies, les exécutions des lords, avant de forcer la bourgeoisie
à voter cette méchante loi qui fait mine de protéger le pays affamé
contre les lords affameurs.
Mais s’il s’agit de protéger les intérêts du
capitaliste, menacés par l’insurrection ou même par l’agitation - oh
alors, le gouvernement représentatif, organe de domination du capital,
devient féroce. Il frappe, et il le fait avec plus de sûreté, plus de
lâcheté que n’importe quel despote. La loi contre les socialistes en
Allemagne vaut l’édit de Nantes ; et jamais Catherine II après la
Jacquerie de Pougatchoff, ni Louis XVI après la guerre des farines, ne
firent preuve d’autant de férocité que ces deux « Assemblées
nationales » de 1848, et de 1871, dont les membres criaient : Tuez les loups, les louves et les louveteaux ! et à l’unanimité, moins une voix, félicitaient de leurs massacres les soldats ivres de sang !
La bête anonyme aux six cents têtes a su surpasser les Louis XI et les Jean IV.
* * *
Et il en sera de même tant qu’il y aura un gouvernement
représentatif qu’il soit régulièrement élu, ou qu’il s’impose aux
lueurs de l’insurrection.
Ou bien l’égalité économique se fera dans la nation, la
cité ; et alors les citoyens libres et égaux n’iront plus abdiquer
leurs droits entre les mains de quelques-uns ; ils chercheront un
nouveau mode d’organisation qui leur permette de gérer eux-mêmes leurs
affaires.
Ou bien, il y aura encore une minorité qui dominera les
masses sur le terrain économique - un quatrième �tat composé de
bourgeois privilégiés, et alors, gare aux masses ! - Le gouvernement
représentatif, élu par cette minorité, agira en conséquence. Il
légiférera pour maintenir ses privilèges et il procédera contre les
insoumis par la force et le massacre.
* * *
Il nous serait impossible d’analyser ici tous les vices
du gouvernement représentatif. Ce seraient des volumes à faire. En nous
bornant seulement aux plus essentiels, nous sortirions encore des
cadres de ces chapitres. Il y en a un, pourtant, qui mérite d’être
mentionné.
Chose étrange ! Le gouvernement représentatif avait
pour but d’empêcher le gouvernement personnel ; il devait remettre le
pouvoir aux mains d’une classe, et non d’une personne. Et cependant il
a toujours eu pour tendance de revenir au gouvernement personnel, de se
soumettre à un seul homme.
La cause de cette anomalie est bien simple. En effet,
après avoir armé le gouvernement de mille et mille attributions qu’on
lui reconnaît aujourd’hui ; après lui avoir confié la gestion, en bloc,
de toutes les affaires qui intéressent le pays, et donné un budget de
quelques milliards, était-il possible de confier à la cohue
parlementaire la gérance de ces innombrables affaires ? Il fallut donc
nommer un pouvoir exécutif - le ministère - qui fût investi de toutes
ces attributions, presque royales. Quelle misérable autorité, en effet,
que celle d’un Louis XIV, qui se vante d’être l’�tat, en comparaison de
celle d’un ministère constitutionnel de nos jours !
Il est vrai que la Chambre peut renverser ce ministère,
mais pour quoi faire ? - Pour en nommer un autre qui serait investi des
mêmes pouvoirs, et qu’elle serait forcée de renverser dans huit jours
si elle était conséquente ? Aussi, préfère-t-elle le garder jusqu’à ce
que le pays crie trop fort, et alors, elle le renvoie, pour rappeler
celui qu’elle avait renversé il y a deux ans. Elle fait ainsi la
bascule : Gladstone - Beaconsfield, Beaconsfield - Gladstone, ce qui au
fond ne change rien ; le pays est toujours gouverné par un homme, le
chef du cabinet.
Mais, quand elle tombe sur un homme habile, qui lui
garantit « l’ordre », c’est-à-dire l’exploitation au dedans et des
débouchés à l’extérieur - alors elle se soumet à tous ses caprices,
elle l’arme toujours de nouveaux pouvoirs. Quel que soit son mépris de
la Constitution, quels que soient les scandales de son gouvernement,
elle les subit ; si elle le chicane sur des détails, elle lui donne
carte blanche dans tout ce qui a de l’importance. Bismarck en est un
exemple vivant ; Guizot, Pitt et Palmerston le furent pour les
générations précédentes.
Cela se comprend : tout gouvernement a une tendance à
devenir personnel ; c’est son origine ; c’est son essence. Que le
parlement soit censitaire ou issu du suffrage universel, qu’il soit
nommé exclusivement par des travailleurs et composé de travailleurs, il
cherchera toujours l’homme auquel il puisse abandonner le soin du
gouvernement, auquel il puisse se soumettre. Tant que nous confierons à
un petit groupe toutes ces attributions économiques, politiques,
militaires, financières, industrielles, etc., dont nous l’armons
aujourd’hui, ce petit groupe tendra nécessairement, comme un
détachement de soldats en campagne, à se soumettre à un chef unique.
Ceci en temps d’accalmie. Mais, que la guerre s’allume
sur les frontières, qu’une lutte civile se déchaîne à l’intérieur - et
alors, le premier ambitieux venu, le premier aventurier habile,
s’emparant de la machine aux mille ramifications que l’on nomme
administration, s’imposera à la nation. L’Assemblée ne sera pas plus
capable de l’en empêcher que cinq cents hommes pris au hasard dans la
rue : au contraire, elle paralysera la résistance. Les deux aventuriers
portant de nom de Bonaparte ne sont pas des jeux de hasard. Ils furent
la conséquence inévitable de la concentration des pouvoirs. Quant à
l’efficacité qu’auraient les parlottes de résister aux coups d’�tat, la
France en sait quelque chose. De nos jours encore, est-ce la Chambre
qui sauva la France du coup d’�tat de Mac-Mahon ? Ce sont - on le sait
aujourd’hui - les comités extra-parlementaires. On nous citera encore
l’Angleterre ? Mais qu’elle ne se vante pas trop d’avoir conservé
intactes ses institutions parlementaires dans le courant du XIXe
siècle ! Elle a su éviter, il est vrai, pendant ce siècle, la guerre de
classes ; mais tout porte à croire qu’elle l’aura aussi, et il ne faut
pas être prophète pour prévoir que le Parlement ne sortira pas intact
de cette lutte : et il sombrera d’une manière ou d’une autre, selon la
marche de la Révolution.
Et si nous voulons, lors de la prochaine révolution,
laisser les portes grand-ouvertes à la réaction, à la monarchie,
peut-être, nous n’avons qu’à confier nos affaires à un gouvernement
représentatif, à un ministère armé de tous les pouvoirs qu’il possède
aujourd’hui. La dictature réactionnaire, d’abord nuancée de rouge, puis
bleuissant à mesure qu’elle se sentira mieux en selle, ne se fera pas
attendre. Elle aura à sa disposition tous les instruments de
domination : elle les trouvera tout prêts à son service.
* * *
Source de tant de maux, le régime représentatif ne
rend-il pas, du moins, quelques services pour le développement
progressif et pacifique des sociétés ? - N’a-t-il pas, peut-être,
contribué à la décentralisation du pouvoir qui s’imposait à notre
siècle ? - Peut-être, a-t-il su empêcher les guerres ? - Ne saurait-il
pas se prêter aux exigences du moment et sacrifier à temps telle
institution vieillie, afin d’éviter la guerre civile ? N’offre-t-il
pas, du moins, quelques garanties, quelque espoir de progrès,
d’amélioration intérieure ?
Quelle ironie amère dans chacune de ces questions et
tant d’autres qui surgissent pourtant dès qu’on juge l’institution !
Toute l’histoire de notre siècle est là pour dire le contraire.
Les parlements, fidèles à la tradition royale et à sa
transfiguration moderne, le jacobinisme, n’ont fait que concentrer les
pouvoirs entre les mains du gouvernement. Fonctionnarisme à outrance -
cela devient la caractéristique du gouvernement représentatif. Depuis
le commencement de ce siècle on crie décentralisation, autonomie, et on
ne fait que centraliser, tuer les derniers vestiges d’autonomie. La
Suisse elle-même subit cette influence, et l’Angleterre s’y soumet.
Sans la résistance des industriels et des commerçants, nous en serions
aujourd’hui à demander à Paris la permission de tuer un bœuf à
Brives-la-Gaillarde. Tout tombe peu à peu sous la haute main du
gouvernement. Il ne lui manque plus que la gestion de l’industrie et du
commerce, de la production et de la consommation, et les démocrates
socialistes aveuglés de préjugés autoritaires rêvent déjà le jour où
ils pourront régler dans le parlement de Berlin le travail des
manufactures et la consommation sur toute la surface de l’Allemagne.
Le régime représentatif, que l’on dit être si
pacifique, nous a-t-il préservé des guerres ? Jamais on ne s’est tant
exterminé que sous le régime représentatif. Il faut à la bourgeoisie la
domination sur les marchés, et cette domination ne s’acquiert qu’aux
dépens des autres, par les obus et la mitraille. Il faut la gloire
militaire aux avocats et aux journalistes, et il n’y a pas de pires
guerroyeurs que les guerriers en chambre.
Les parlements ne se prêtent-ils pas cependant aux
exigences du moment ? à la modification des institutions en décadence ?
Comme du temps de la Convention il fallait mettre le sabre à la gorge
des Conventionnels pour leur extorquer rien que la sanction des faits
accomplis, de même aujourd’hui il faut se mettre en pleine insurrection
pour arracher aux « représentants du peuple » la moindre des réformes.
Quant à l’amélioration du corps élu, jamais on n’a vu
dégradation des parlements comme de nos jours. Comme toute institution
en décadence, elle va en empirant. On parlait de la pourriture
parlementaire du temps de Louis-Philippe. Parlez-en aujourd’hui aux
quelques honnêtes gens égarés dans ces tourbières et ils vous diront :
« J’en ai des haut-le-cœur ! » Le parlementarisme n’inspire que le
dégoût à ceux qui l’ont vu de près.
Mais, ne pourrait-on pas l’améliorer ? Un élément
nouveau, l’élément ouvrier, ne lui infuserait-il pas un sang nouveau ?
- Eh bien, analysons la constitution même des Assemblées
représentatives, étudions leur fonctionnement, et nous verrons que
nourrir ces rêves, c’est aussi naïf que de marier un roi avec une
paysanne dans l’espoir clc retrouver une génération de bons petits
rois !
III
Les vices des Assemblées représentatives ne nous
étonneront pas, en effet, si nous réfléchissons, un moment seulement,
sur la manière dont elles se recrutent et dont elles fonctionnent.
Faut-il que je fasse ici le tableau, si écœurant, si
profondément répugnant, et que nous connaissons tous - le tableau des
élections ? Dans la bourgeoise Angleterre et dans la démocratique
Suisse, en France comme aux �tats-Unis, en Allemagne comme dans la
République Argentine, cette triste comédie n’est-elle pas partout la
même ?
Faut-il raconter comment les agents et les Comités électoraux « forgent », « enlèvent », canvass
une élection (tout un argot de détrousseurs de poches !), en semant à
droite et à gauche des promesses, politiques dans les réunions,
personnelles aux individus : comment ils pénètrent dans les familles,
flattant la mère, l’enfant, caressant au besoin le chien asthmatique ou
le chat de « l’électeur » ? Comment ils se répandent dans les cafés,
convertissent les électeurs et attrapent les plus muets en engageant
entre eux des discussions, comme ces compères d’escroquerie qui vous
entraînent au jeu « des trois cartes » ? Comment le candidat, après
s’être fait désirer, apparaît enfin au milieu de ses « chers
électeurs », le sourire bienveillant, le regard modeste, la voix câline
- tout comme la vieille mégère, loueuse de chambres à Londres, qui
cherche à capter un locataire par son doux sourire et ses regards
angéliques ? Faut-il énumérer les programmes menteurs - tous menteurs -
qu’ils soient opportunistes ou socialistes-révolutionnaires, auxquels
le candidat lui-même, pour peu qu’il soit intelligent et connaisse la
Chambre, ne croit pas plus qu’aux prédictions du « Messager Boiteux »
et qu’il défend avec une verve, un roulement de voix, un sentiment,
dignes d’un fou ou d’un acteur forain ? Ce n’est pas en vain que la
comédie populaire ne se borne plus à faire de Bertrand et de Robert
Macaire de simples escrocs, des Tartufe, ou des filouteurs de banque,
et qu’elle ajoute à ces excellentes qualités celle de « représentants
du peuple », en quête de suffrages et de mouchoirs à empocher.
Faut-il enfin donner ici les frais des élections ? Mais
tous les journaux nous renseignent suffisamment à cet égard. Ou bien
reproduire la liste de dépenses d’un agent électoral, sur laquelle
figurent des gigots de mouton, des gilets de flanelle et de l’eau
sédative, envoyés par le candidat compatissant « à ces chers enfants »
de ses électeurs. Faut-il rappeler aussi les frais de pommes cuites et
d’œufs pourris, « pour confondre le parti adverse », qui pèsent sur les
budgets électoraux aux �tats-Unis, comme les frais de placards
calomnieux et de « manœuvres de la dernière heure », qui jouent déjà un
rôle si honorable dans nos élections européennes ?
Et quand le gouvernement intervient, avec ses
« places », ses cent mille « places » offertes au plus donnant, ses
chiffons qui portent le nom de « crachats », ses bureaux de tabac, sa
haute protection promise aux lieux de jeu et de vice, sa presse
éhontée, ses mouchards, ses escrocs, ses juges et ses agents...
Non, assez ! Laissons cette boue, ne la remuons pas !
Bornons-nous simplement à poser cette question : Y a-t-il une seule
passion humaine, la plus vile, la plus abjecte de toutes, qui ne soit
pas mise en jeu un jour d’élections ? Fraude, calomnie, platitude,
hypocrisie, mensonge, toute la boue qui gît au fond de la bête humaine
- voilà le joli spectacle que nous offre un pays dès qu’il est lancé
dans la période électorale.
* * *
C’est ainsi, et il ne peut pas en être autrement, tant
qu’il y aura des élections pour se donner des maîtres. Ne mettez que
des travailleurs en présence, rien que des égaux, qui un beau jour se
mettent en tête de se donner des gouvernants - et ce sera encore la
même chose. On ne distribuera plus de gigots ; on distribuera
l’adulation, le mensonge - et les pommes cuites resteront. Que veut-on
récolter de mieux quand on met aux enchères ses droits les plus sacrés ?
Que demande-t-on, en effet, aux électeurs ? De trouver
un homme auquel on puisse confier le droit de légiférer sur tout ce
qu’ils ont de plus sacré : leurs droits, leurs enfants, leur travail !
Et on s’étonnerait que deux ou trois mille Robert Macaire viennent se
disputer ces droits royaux ? On cherche un homme auquel on puisse
confier, en compagnie de quelques autres, issus de la même loterie, le
droit de perdre nos enfants à vingt et un ans ou à dix-neuf ans, si bon
lui semble ; de les enfermer pour trois ans, mais aussi pour dix ans
s’il aime mieux, dans l’atmosphère putréfiante de la caserne ; de les
faire massacrer quand et où il voudra en commençant une guerre que le
pays sera forcé de faire, une fois engagée. Il pourra fermer les
Universités ou les ouvrir à son gré ; forcer les parents à y envoyer
les enfants ou leur en refuser l’entrée. Nouveau Louis XIV, il pourra
favoriser une industrie ou bien la tuer s’il le préfère ; sacrifier le
Nord pour le Midi ou le Midi pour le Nord ; s’annexer une province ou
la céder. Il disposera de quelque chose comme trois milliards par an,
qu’il arrachera à la bouche du travailleur. Il aura encore la
prérogative royale de nommer le pouvoir exécutif, c’est-à-dire un
pouvoir qui, tant qu’il sera d’accord avec la Chambre, pourra être
autrement despotique, autrement tyrannique que la feu royauté. Car, si
Louis XVI ne commandait qu’à quelques dizaines de mille fonctionnaires,
il en commandera des centaines ; et si le roi pouvait voler à la caisse
de l’�tat quelques méchants sacs d’écus, le ministre constitutionnel de
nos jours, d’un seul coup de Bourse, empoche « honnêtement » des
millions.
Et on s’étonnerait de voir toutes les passions mises en
jeu, lorsqu’on cherche un maître qui va être investi d’un pareil
pouvoir ! Lorsque l’Espagne mettait son trône vacant aux enchères,
s’étonnait-on de voir les flibustiers accourir de toutes parts ? Tant
que cette mise en vente des pouvoirs royaux restera, rien ne pourra
être réformé : l’élection sera la foire aux vanités et aux consciences.
* * *
D’ailleurs, lors même qu’on rognerait tant soit peu le
pouvoir des députés, lors même qu’on le fractionnerait en faisant de
chaque commune un �tat au petit pied - tout resterait tel quel.
On comprend encore la délégation, lorsque cent, deux
cents hommes qui se rencontrent chaque jour à leur travail, à leurs
affaires communes, qui se connaissent à fond les uns les autres, qui
ont discuté sous tous ses aspects une affaire quelconque et qui sont
arrivés à une décision, choisissent quelqu’un et l’envoient s’entendre
avec d’autres délégués du même genre sur cette affaire spéciale. Alors,
le choix se fait en pleine connaissance de cause, chacun sait ce qu’il
peut confier à son délégué. Ce délégué, d’ailleurs, ne fera qu’exposer
devant d’autres délégués les considérations qui ont amené ses
commettants à telle conclusion. Ne pouvant rien imposer, il cherchera
l’entente, et il reviendra avec une simple proposition que des
mandataires pourront accepter ou refuser. C’est même ainsi qu’est née
la délégation : lorsque les Communes envoyaient leurs délégués vers
d’autres communes, ils n’avaient pas d’autre mandat. C’est encore ainsi
que font aujourd’hui les météorologistes, les statisticiens dans leurs
congrès internationaux, les délégués des compagnies de chemins de fer
et des administrations postales de divers pays.
Mais, que demande-t-on maintenant aux électeurs ? - On
demande à dix, vingt mille hommes (à cent mille avec le scrutin de
liste), qui ne se connaissent point du tout, qui ne se voient jamais,
ne se rencontrent jamais sur aucune affaire commune, à s’entendre sur
le choix d’un homme. Encore cet homme ne sera-t-il pas envoyé pour
exposer une affaire précise ou défendre une résolution concernant telle
affaire spéciale. Non, il doit être bon à tout faire, à légiférer sur
n’importe quoi, et sa décision fera loi. Le caractère primitif de la
délégation s’est trouvé entièrement travesti, elle est devenue une
absurdité.
Cet être omniscient qu’on cherche aujourd’hui n’existe
pas. Mais voici un honnête citoyen qui réunit certaines conditions de
probité et de bon sens avec un peu d’instruction. Est-ce lui qui sera
élu ? Evidemment non. Il y a à peine vingt personnes dans son collège
qui connaissent ses excellentes qualités. Il n’a jamais cherché à se
faire de la réclame, il méprise les moyens usités de faire du bruit
autour de son nom, il ne réunira jamais plus de 200 voix. On ne le
portera même pas candidat, et on nommera un avocat ou un journaliste,
un beau parleur ou un écrivassier qui apporteront au parlement leurs
mœurs du barreau et du journal et iront renforcer le bétail de vote du
ministère ou de l’opposition. Ou bien ce sera un négociant, jaloux de
se donner le titre de député, et qui ne s’arrêtera pas devant une
dépense de 10.000 francs pour acquérir de la notoriété. Et là où les
mœurs sont éminemment démocratiques, comme aux �tats-Unis, là où les
comités se constituent facilement et contrebalancent l’influence de la
fortune, on nommera le plus mauvais de tous, le politicien de
profession, l’être abject devenu aujourd’hui la plaie de la grande
République, l’homme qui fait de la politique une industrie et qui la
pratique selon les procédés de la grande industrie - réclame, coups de
tam-tam, corruption.
Changez le système électoral comme vous voudrez :
remplacez le scrutin d’arrondissement par le scrutin de liste, faites
les élections à deux degrés comme en Suisse (je parle des réunions
préparatoires), modifiez tant que vous pourrez, appliquez le système
dans les meilleures conditions d’égalité - taillez et retaillez les
collèges -, le vice intrinsèque de l’institution restera. Celui qui
saura réunir plus de la moitié des suffrages (sauf de très rares
exceptions) chez les partis persécutés, sera toujours l’homme nul, sans
convictions - celui qui sait contenter tout le monde.
C’est pourquoi - Spencer l’a déjà remarqué - les parlements sont généralement si mal composés. La Chambre, dit-il dans son Introduction,
est toujours inférieure à la moyenne du pays, non seulement comme
conscience, mais aussi comme intelligence. Un pays intelligent se
rapetisse dans sa représentation. Il jurerait d’être représenté par des
nigauds qu’il ne choisirait pas mieux. Quant à la probité des députés,
nous savons ce qu’elle vaut. Lisez seulement ce qu’en disent les
ex-ministres qui les ont connus et appréciés.
Quel dommage qu’il n’y ait pas de trains spéciaux pour que les électeurs puissent voir leur « Chambre »,
à l’œuvre. Ils en auraient bien vite le dégoût. Les anciens soûlaient
leurs esclaves pour enseigner à leurs enfants le dégoût de
l’ivrognerie. Parisiens, allez donc à la Chambre voir vos représentants
pour vous dégoûter du gouvernement représentatif.
* * *
A ce ramassis de nullités le peuple abandonne tous ses
droits, sauf celui de les destituer de temps en temps et d’en nommer
d’autres. Mais comme la nouvelle assemblée, nommée d’après le même
système et chargée de la même mission, sera aussi mauvaise que la
précédente, la grande masse finit par se désintéresser de la comédie et
se borne à quelques replâtrages, en acceptant quelques nouveaux
candidats qui parviennent à s’imposer.
Mais si l’élection est déjà empreinte d’un vice
constitutionnel, irréformable, que dire de la manière dont l’assemblée
s’acquitte de son mandat ? Réfléchissez une minute seulement, et vous
verrez aussitôt l’inanité de la tâche que vous lui imposez.
Votre représentant devra émettre une opinion, un vote,
sur toute la série, variée à l’infini, de questions qui surgissent dans
cette formidable machine - l’�tat centralisé.
Il devra voter l’impôt sur les chiens et la réforme de
l’enseignement universitaire, sans jamais avoir mis les pieds dans
l’Université ni su ce qu’est un chien de campagne. Il devra se
prononcer sur les avantages du fusil Gras et sur l’emplacement à
choisir pour les haras de l’�tat. Il votera sur le phylloxera, le
guano, le tabac, l’enseignement primaire et l’assainissement des
villes ; sur la Cochinchine et la Guyane, sur les tuyaux de cheminée et
l’Observatoire de Paris. Lui qui n’a vu les soldats qu’à la parade,
répartira les corps d’armée, et sans avoir jamais vu un Arabe, il va
faire et défaire le Code foncier musulman en Algérie. Il votera le
shako ou le képi selon les goûts de son épouse. Il protégera le sucre
et sacrifiera le froment. Il tuera la vigne en croyant la protéger ; et
il votera le reboisement contre le pâturage et protégera le pâturage
contre la forêt. Il sera ferré sur les banques. Il tuera tel canal pour
un chemin de fer, sans savoir trop dans quelle partie de la France ils
se trouvent l’un et l’autre. Il ajoutera de nouveaux articles au Code
pénal, sans l’avoir jamais consulté. Protée omniscient et omnipotent,
aujourd’hui militaire, demain éleveur de porcs, tour à tour banquier,
académicien, nettoyeur d’égouts, médecin, astronome, fabricant de
drogues, corroyeur ou négociant, selon les ordres du jour de la
Chambre, il n’hésitera jamais. Habitué dans sa fonction d’avocat, de
journaliste ou d’orateur de réunions publiques, à parler de ce qu’il ne
connaît pas, il votera sur toutes ces questions, avec cette seule
différence que dans son journal il amusait le concierge à son réchaud,
qu’aux assises il réveillait à sa voix les juges et les jurés
somnolents, et qu’à la Chambre son opinion fera loi pour trente,
quarante millions d’habitants.
Et comme il lui est matériellement impossible d’avoir
son opinion sur les mille sujets pour lesquels son vote fera loi, il
causera cancans avec son voisin, il passera son temps à la buvette, il
écrira des lettres pour réchauffer l’enthousiasme de ses « chers
électeurs », pendant qu’un ministre lira un rapport bourré de chiffres
alignés pour la circonstance par son chef de bureau ; et au moment du
vote il se prononcera pour ou contre le rapport, selon le signal du
chef de son parti.
Aussi une question d’engrais pour les porcs ou
d’équipement pour le soldat ne sera-t-elle dans les deux partis du
ministère et de l’opposition, qu’une question d’escarmouche
parlementaire. Ils ne se demanderont pas si les porcs ont besoin
d’engrais, ni si les soldats ne sont pas déjà surchargés comme des
chameaux du désert - la seule question qui les intéressera, ce sera de
savoir si un vote affirmatif profite à leur parti. La bataille
parlementaire se livrera sur le dos du soldat, de l’agriculteur, du
travailleur industriel, dans l’intérêt du ministère ou de l’opposition.
Pauvre Proudhon , j’imagine ses déboires lorsqu’il eut
la naïveté enfantine, en entrant à l’Assemblée, d’étudier à fond
chacune des questions mises à l’ordre du jour. Il apportait à la
tribune des chiffres, des idées - on ne l’écoutait même pas. Les
questions sont toutes résolues bien avant la séance, par cette
considération si simple : est-ce utile, est-ce nuisible à notre parti ?
Le pointage des voix est fait ; les soumis sont enregistres, les
insoumis sont sondés, comptés soigneusement. Les discours ne se
prononcent que pour la mise en scène : on ne les écoute que s’ils ont
valeur artistique ou s’ils prêtent au scandale. Les naïfs s’imaginent
que Roumestan a enlevé la Chambre par son éloquence, et Roumestan,
après la séance, calcule avec ses amis comment il pourra s’acquitter
des promesses faites pour enlever le vote. Son éloquence n’était qu’une
cantate de circonstance, composée et chantée pour amuser la galerie,
pour réchauffer sa popularité par des phrases ronflantes.
* * *
« Enlever un vote ! » - Mais qui donc sont ceux qui
enlèvent ces votes, dont les bulletins font pencher d’un côté ou de
l’autre la balance parlementaire ? Qui sont ceux qui renversent et
refont les ministères et qui dotent le pays d’une politique de réaction
ou d’aventures extérieures ? Qui décide entre le ministère et
l’opposition ?
Ceux qu’on a nommés si justement « les crapauds du marais ! » Ceux qui n’ont aucune opinion, ceux qui s’assoient toujours entre deux chaises, qui flottent entre les deux partis principaux de la Chambre.
C’est précisément ce groupe - une cinquantaine
d’indifférents, de gens sans conviction aucune, qui font la girouette
entre les libéraux et les conservateurs, qui se laissent influencer par
les promesses, les places, la flatterie ou la panique -, ce petit
groupe de nullités, qui en donnant ou refusant ses voix, décide toutes
les affaires du pays. Ce sont eux qui font les lois ou les renvoient
dans les cartons. Ce sont eux qui supportent ou renversent les
ministères et qui changent la direction de la politique. - Une
cinquanta
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