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  Posté le jeudi 18 mai 2006 @ 14:37:51 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Révolution(-naires)La Rue n° 22 - 3è et 4è trimestres 1976 - Spécial Bakounine


En premier lieu, nous posons en principe que la transformation de la société russe doit être réalisée non seulement dans l’intérêt du peuple, non seulement pour celui-ci, mais aussi par lui-même. L’homme d’action russe d’aujourd’hui doit, selon nous, abandonner l’idée surannée que l’on peut imposer au peuple des opinions révolutionnaires, élaborées par une petite minorité plus développée ; que les socialistes révolutionnaires, après avoir renversé par un soulèvement victorieux le gouvernement central, vont prendre sa place et instituer par des mesures législatives un nouvel ordre social comblant de ses bienfaits des masses non préparées.

Nous ne voulons pas qu’un autre pouvoir autoritaire remplace l’ancien, quelle que soit l’origine de ce pouvoir. -- Michel Bakounine.

Toute sa vie Bakounine a été obnubilé par le problème slave, et on pourrait croire que celui-ci avait effacé de son esprit celui du peuple russe dont il était issu. Ce serait une erreur car, justement, c’est à travers la révolte des Slaves opprimés par les empires centraux qu’il rechercha constamment le contact avec cette Russie populaire, paysanne et révolutionnaire que sa condition d’émigré ne lui permettait pas d’établir. Son dernier livre, « Étatisme et Anarchie », écrit en russe, pose tous les problèmes fondamentaux de la Russie révolutionnaire et nous fait comprendre qu’au fur et à mesure qu’il avançait en âge la révolution en Russie prenait le pas sur toutes ses autres préoccupations.

« Étatisme et Anarchie » est certainement l’ouvrage le plus fini de Bakounine, même si, comme ses autres textes, il reste inachevé. C’est le prologue d’une série de livres dont l’ambition était de réunir toute son œuvre et qui ne verront jamais le jour. Il est construit sans grand souci de composition, mais dans l’édition présentée par Arthur Lehning il est fort bien traduit et les notes fournies en font un ouvrage indispensable à qui veut bien connaître Bakounine. « Étatisme et Anarchie » nous éclaire sur les perspectives révolutionnaires de la Russie de cette époque, mais il a aussi d’autres qualités. C’est un exposé copieux de l’état politique de l’Europe du milieu du XIXe siècle, qui a aujourd’hui surtout un intérêt historique. Mais c’est également une critique nourrie et sévère, la meilleure certainement faite jusqu’à nos jours, de Marx et du socialisme allemand. Marx ne s’y trompa pas et répondit minutieusement aux critiques de Bakounine. On y trouve encore des jugements sur la science, la littérature et les intellectuels, les partis politiques, le mouvement ouvrier en France et, naturellement, le panslavisme, à travers une proposition de fédération libre de tous les peuples slaves « seule susceptible de rapprocher les Slaves et les Allemands et d’instaurer une paix universelle ». Dans aucun autre texte, peut-être, on ne sent aussi nettement l’influence de Proudhon. Cependant, tous ces jugements, toutes ces propositions, on peut les retrouver éparses dans le reste de son œuvre, alors que c’est seulement dans « État et Anarchie » qu’on a une idée précise du socialisme qu’il voudrait voir appliquer en Russie. Socialisme à base paysanne qui lui donne l’occasion de définir le caractère de la lutte des paysans pour le socialisme et le distingue de tous les autres théoriciens. C’est le fruit de ses réflexions sur la mentalité des paysans russes au milieu desquels il a passé une partie de sa jeunesse, et c’est certainement la partie la plus originale de son œuvre, celle qui, après l’échec de toutes les expériences marxistes dans les campagnes, est d’une actualité criante.

 

* * *

Ce n’est qu’à partir de 1870 qu’il s’est vraiment attaqué à la propagande révolutionnaire en Russie. L’occasion lui en fut fournie par la formation d’une section des Russes en exil, section rattachée peut-être à l’Internationale. Naturellement, la pensée de la Russie n’a jamais été absente de son action révolutionnaire. Mais il s’agissait alors de vues théoriques et de propagande socialiste et démocratique de caractère général. A travers le problème polonais et lorsqu’il participe aux luttes des minorités slaves en Europe centrale, il cherche une solution à la misère du peuple russe et pense la trouver à partir d’une révolution qui, d’Europe centrale, s’étendrait vers la Russie. Il est encore sur la position des démocrates, qui consiste à porter la liberté et le socialisme à la pointe des baïonnettes. En réalité, à cette époque il est complètement coupé de la Russie et de la bourgeoisie libérale qui commence à s’agiter, mais où le socialisme n’a pas encore pénétré. Naturellement, il est en contact avec les exilés russes et, en particulier, avec Herzen. Mais ceux-ci, pas plus que lui, n’ont d’influence réelle sur les ouvriers et les paysans de leur pays.

En 1869 il a eu ce que Fritz Brupbacher appelle sa période russe et qu’on pourrait plus justement appeler la période Netchaïev. Bakounine a pu croire un instant qu’il prenait enfin contact avec le mouvement révolutionnaire de la Russie. En réalité il a été trompé ; le « comité révolutionnaire » dont Netchaïev se prétendait le chef et le seul représentant en Europe n’a probablement existé que dans son imagination. Cependant, à travers cette espèce de mystification qui finira tragiquement, on sent que Bakounine souhaite intervenir directement en Russie. Son opposition à Marx dans l’Internationale, en particulier au sujet de la Pologne, va lui en fournir l’occasion. A cette époque où l’œuvre de Proudhon a pénétré en Russie, certains de ses textes vont également y parvenir sans d’ailleurs qu’il y soit directement pour quelque chose. On suppose qu’introduits par des voyageurs ils ont été édités et distribués aux étudiants par les intellectuels libéraux qui ont conservé des liens avec Herzen, peut-être par Netchaïev lui-même avant son départ pour l’Europe occidentale.

Parmi ces textes, il convient de citer « L’Appel à mes amis russes » et aussi « la Cause populaire » où il fait l’éloge du brigand, ancêtre de tous les révolutionnaires paysans ! On peut penser que son impuissance dans la première période de son activité révolutionnaire à organiser ou même à influencer le mouvement révolutionnaire en Russie est due à la situation réelle dans ce pays, mais aussi, ainsi qu’on peut le voir dans sa « Confession », au flou de sa proposition socialiste et peut-être plus à son entourage et à l’émigration russe, dont tous les hommes n’auront pas la qualité de Herzen ou d’Ogarev. Après son évasion de Sibérie, son influence en Russie a grandi, mais c’est plus une influence personnelle que doctrinale.

Les révolutionnaires russes sont des bourgeois libéraux du type de ceux qui, en France, suivirent Monsieur Thiers à Versailles. Leur chef est alors Pierre Lavrov qu’on peut considérer comme le père du socialisme réformiste russe. Cependant, de passage à Zurich, Bakounine vient d’établir des relations avec des étudiants russes, et c’est avec eux qu’il va former ce groupe où ils ne seront jamais bien nombreux et dont on n’est pas sûr qu’il ait réellement adhéré à l’Internationale par l’intermédiaire de la section suisse. D’ailleurs James Guillaume, qui fut le véritable initiateur du syndicalisme révolutionnaire, était à la fois opposé à l’alignement de l’Internationale sur le Manifeste communiste de Marx et à l’adhésion des groupes anarchistes structurés à l’organisation. Par opportunisme et pour couper l’herbe sous le pied de Marx ont prétendu certains.

Ce groupe composé de Ralli, de Ross, de Smirnov, d’Holstein et d’Œlsnitz fonctionnera un peu moins de deux ans. Il s’agit naturellement d’une société secrète du pur type bakouniniste. D’autres étudiants viendront les rejoindre mais ils ne seront jamais plus d’une vingtaine. Son nom, Fraternité russe, s’inscrit bien dans le paysage sentimental et organisationnel qui fut celui de Bakounine. Ce sont les étudiants de ce groupe qui vont établir le contact avec Lavrov. Celui-ci éditait une revue à laquelle ils proposeront leur collaboration. Ils profiteront d’un passage de Bakounine à Zurich pour organiser une entrevue entre les deux hommes. L’accord se révélera impossible entre Lavrov, qui voulait s’en tenir à la « préparation » du climat en Russie, et Bakounine qui voulait passer immédiatement à « l’organisation » des éléments de l’opposition au tsar. La rupture se fit sur le programme de la lutte révolutionnaire en Russie, programme qui ne fut pas même discuté entre eux ! En réalité, le groupe avait conscience que la popularité de Bakounine grandissait à Pétersbourg et les pourparlers engagés avaient pour but d’établir des contacts avec l’opposition de l’intérieur plutôt que d’aboutir à un accord formel. C’est à cette époque que Bakounine rédigea pour la section russe de l’Internationale un programme socialiste révolutionnaire connu sous le nom de « Programme de Zurich ». Dans ce document il ramasse tous les éléments pour une révolution en Russie, basée sur l’union des paysans et des ouvriers, l’éclatement des nationalités et la constitution d’une fédération libre de tous les Slaves d’Europe. Dans ce texte, toute référence aux nations a disparu.

Le travail de Fraternité russe fut loin d’être négligeable. Pour éditer le matériel destiné à la Russie, le groupe fonde à Zurich sa propre imprimerie. Le premier texte qui parut fut « le Développement historique de l’Internationale », de James Guillaume. Puis le premier tome « d’Étatisme et Anarchie ». Tout ce matériel, acheminé vers la frontière russo-prussienne, passe en Russie à l’aide des contrebandiers, puis est acheminé vers Pétersbourg afin d’être remis au cercle Lermontov afin d’être distribué aux étudiants révolutionnaires. Arthur Lehning nous apprend que, bien que traduit en 1.200 exemplaires, tous ces textes sont aujourd’hui introuvables. C’est à la suite de dissentiments internes que ce groupe éclata et que Bakounine dut faire imprimer la suite d’« Étatisme et Anarchie » autre part. Pourtant ce groupe resta important, car en dehors de la propagande qu’il fit pénétrer en Russie, il fut un élément de réflexion qui se traduisit par le « Programme de Zurich », qui fut une espèce de charte du socialisme libertaire. Et ces discussions furent précieuses à Bakounine au moment où il entreprenait le travail qui devait couronner son œuvre et dont seule la préface « Étatisme et Anarchie » nous est parvenue.

 

* * *

Bakounine a bien compris le problème que la paysannerie russe posait au socialisme révolutionnaire : les limites du « mir » mais également la force explosive de cet ancêtre du soviet paysan. Il a cependant conscience de la nécessité d’établir des liens étroits entre les ouvriers et les paysans. Il incita les intellectuels à aller à la campagne pour enseigner le socialisme au village, ce qui se solda par un échec. On se trouve là devant une de ses contradictions, car il écrivit autre part que le paysan doit prendre lui-même conscience de son exploitation et trouver dans le milieu où il vit les éléments de sa révolte et de la construction du socialisme. Ce sont ces variations qui ont permis à nos petits marxiens astucieux d’isoler savamment des textes pour nous présenter sur les partis, sur la dictature du prolétariat, sur les ouvriers, sur les paysans, un bakouninisme plus marxien que Marx et qu’eux-mêmes, ce qui n’est pas peu dire. Il est vrai qu’à la fin de sa vie Marx prétendait ne pas être marxiste. Je voudrais tirer d’« Anarchisme et Étatisme », quelques textes qui n’ont pas eu encore l’éclairage des grandes maisons d’édition de « gôche » et de leurs préfaciers.

Voyons d’abord celui-ci :

Dans la théorie marxiste ce dilemme (le socialisme) est tranché très simplement. Par un gouvernement populaire, les marxistes entendent le gouvernement du peuple au moyen d’un petit nombre d’élus du peuple au suffrage universel. L’élection par l’ensemble de la nation des représentants, soit-disant du peuple, et des dirigeants de l’État - ce qui est le dernier mot des marxistes aussi bien que des écoles démocratiques - est un mensonge qui cache le despotisme de la minorité dirigeante, mensonge d’autant plus dangereux qu’il est présenté comme l’expression de la volonté du peuple.

Ce texte est clair et net. Il montre bien les sentiments de Bakounine envers tous les partis, y compris le parti de Marx. Remarquablement d’actualité, il mérite d’être confronté au rassemblement actuel de la gauche et au programme commun. Mais à propos de la révolution en Russie, Bakounine a posé le problème des luttes révolutionnaires avec logique mais avec une brutalité à couper l’appétit aux électeurs de messieurs Mitterrand ou Marchais :

Un soulèvement populaire, violent, chaotique, impitoyable par nature, suppose toujours de grands sacrifices pour le peuple et des pertes en biens matériels pour autrui. Les classes populaires sont toujours prêtes à ces sacrifices... Quand la défense ou la victoire l’exige, elles ne reculent pas devant l’anéantissement de leur bourg ou de leur ville... Cette passion négative est loin d’être suffisante pour porter la cause révolutionnaire au niveau voulu. Mais sans elle, cette cause est inconcevable, car il n’y a pas de révolution sans destructions profondes et passionnées, destructions salvatrices et fécondes parce que précisément d’elles, et seulement par elles, se crée et s’enfante un monde nouveau.

A travers ce texte on saisit parfaitement l’unité de la pensée profonde et constante de Bakounine à travers ses contradictions nées des circonstances. Ce texte, qui est de 1872, mérite d’être rapproché du premier texte écrit par le révolutionnaire russe pour les « Annales » en 1843, trente ans avant. Déjà à travers Bakounine se dessine cette idée féconde de la pérennité des principes, qui sont inviolables, et de la mobilité des moyens, qui relèvent des circonstances. Pour définir les structures d’une société socialiste libertaire russe, il se sert de formules qu’il n’a cessé depuis 1863 de répéter, ce qui nous permet de situer à cette date la maturité anarchiste de Bakounine :

Ce que nous appelons liberté populaire, c’est d’abord l’élimination absolue de tout gouvernement, de toute tutelle, de toute direction d’en haut ; c’est ensuite la pleine spontanéité des mouvements et des développements de la vie populaire et de son organisation de bas en haut, par le groupement naturel des intérêts divers et la fédération, elle aussi absolument libre, des associations et des communes autonomes.

Tel fut le programme de la Commune de Paris, tel fut toujours le nôtre...

Et si son apport à l’organisation des travailleurs et des paysans russes reste modeste, la Russie a beaucoup compté pour lui. A la fin de sa vie, à l’heure où les désillusions viennent frapper à la porte, il rassembla ses dernières forces pour écrire son dernier livre, livre de l’âge mûr, un des meilleurs ouvrages qu’il ait composés. Livre écrit dans sa langue natale, le russe, destiné aux ouvriers et aux paysans de son pays, dont l’importance n’échappera pas au mouvement ouvrier révolutionnaire qui le rééditera plusieurs fois. C’est peut-être que, s’en en avoir bien conscience, il tournait la dernière page d’un autre livre, celui d’une vie qui s’ouvrit dans l’enthousiasme, à la recherche de ce qu’il trouvera et qu’il me semble correct d’appeler le collectivisme anarchiste...

A. V.

 

PROGRAMME DE LA SECTION SLAVE DE ZURICH

1. La section slave en adhérant pleinement aux statuts généraux de l’Association internationale des travailleurs, votés par le premier congrès de cette association tenu en septembre 1866 à Genève, se donne pour mission spéciale la propagande des principes du socialisme révolutionnaire et l’organisation des forces populaires dans les pays slaves.

2. Elle combattra avec une égale énergie toutes les tendances et manifestations du panslavisme, c’est-à-dire de la soi-disant délivrance des peuples slaves par la puissance de l’empire russe, aussi bien que du pangermanisme, c’est-à-dire de leur soi-disant émancipation par l’action politiquement imposée de la civilisation bourgeoise des Allemands cherchant aujourd’hui à s’organiser en un grand État soi-disant populaire.

3. Partisans du programme révolutionnaire anarchiste qui seul contient selon nous les conditions d’une vraie et complète émancipation des masses populaires, et convaincus que l’existence de l’État, de tout État, est aussi incompatible avec la liberté du prolétariat qu’elle est contraire à la fraternité humaine, internationale des peuples, nous voulons l’abolition de tous les États.

Pour les peuples slaves surtout cette abolition est une question de vie et de mort, et en même temps le seul moyen de réconciliation avec les peuples de race étrangère, soit turque, soit magyare, soit allemande.

4. Avec l’État doit tomber nécessairement tout ce qui s’appelle le droit juridique, toute réglementation soi-disant légale de la vie populaire du haut en bas par voie de législation et gouvernement, réglementation qui n’a jamais eu d’autre objet que d’établir et de systématiser l’exploitation du travail des masses populaires au profit des classes gouvernantes.

5. L’abolition de l’État et du droit juridique aura pour conséquence nécessaire l’abolition de la propriété individuellement héréditaire et celle de la famille juridique, fondée sur cette propriété, l’une et l’autre étant contraires à l’avènement de l’humaine justice.

6. L’abolition de l’État, du droit, de la propriété et de la famille juridique, rendra seule possible l’organisation de la vie populaire, de bas en haut, sur la base du travail et de la propriété collectifs, devenus par la force même des choses accessibles et obligatoires pour tous, par la voie de fédération absolument libre des individus, dans l’association des associations productives, soit dans les communes autonomes, soit même par-delà les communes et toutes les limites provinciales ou nationales, en grandes associations homogènes liées par l’identité de leurs intérêts et de leurs tendances sociales, et des communes en nations, des nations dans l’humanité.

7. La section slave, matérialiste et athée, combattra tous les cultes, toutes les Églises, officielles et non officielles, et tout en professant et en pratiquant le respect le plus profond et le plus sincère pour la liberté de conscience de tout le monde et pour le droit sacré de chacun de propager ses idées, elle attaquera dans toutes ses manifestations religieuses, métaphysiques, doctrinaires, politiques et juridiques, l’idée divine, convaincue que cette idée malsaine a été et est encore la consécration de tous les esclavages.

8. Elle professe le plus grand respect pour la science positive, elle réclame pour le prolétariat tous les moyens de l’instruction scientifique, égale pour tous et pour toutes, mais ennemie de tous les gouvernements elle repousse avec horreur celui des savants, le plus méprisant, le plus malfaisant de tous.

9. La section slave réclame pour les femmes aussi bien que pour les hommes, avec la plus complète liberté, l’égalité des droits et des devoirs.

10. La section slave, tout en se donnant pour mission spéciale l’émancipation des peuples de race slave, ne tend aucunement à l’organisation d’un monde slave à part, hostile ou même seulement étranger aux peuples de races différentes. Au contraire elle aura pour objet principal de faire entrer les peuples slaves dans la grande famille humaine que l’Association internationale des travailleurs a pour mission de constituer sur les bases de la liberté, de l’égalité et de l’universelle fraternité.

11. Convaincue que pour remplir cette haute mission, l’Association internationale des travailleurs doit conformer aujourd’hui sa théorie et sa pratique avec le but qu’elle s’est proposé, c’est-à-dire avec la réelle émancipation des masses populaires de toute tutelle et de tout gouvernement, la section slave n’admet pas qu’il puisse y avoir au sein de cette grande association un pouvoir autoritaire, un gouvernement quelconque, et n’admet pas par conséquent d’autre organisation que celle qui doit naître de la fédération libre des sections autonomes.

12. La section slave n’admet ni vérité officielle, ni programme politique uniforme imposés soit par le conseil général, soit même par les congrès généraux. Elle ne reconnaît d’autre loi que celle de la solidarité la plus complète de tous, individus, sections et fédérations dans la lutte contre ses exploiteurs. - La section slave se donne pour mission spéciale d’entraîner le prolétariat des pays slaves dans toutes les conséquences pratiques de cette solidarité économique universelle, vraie et unique base de l’unité de l’Association internationale des travailleurs.

13. La section slave reconnaît aux sections de tous les pays : a) la liberté absolue de la propagande philosophique et sociale ; b) la liberté de suivre telle politique qu’elles voudront, pourvu que cette politique ne porte atteinte à la liberté et au droit égal de toutes les autres sections et fédérations ; c) la liberté de s’organiser de la manière qu’elles voudront, en vue de la révolution populaire ; d) la liberté enfin de se fédéraliser en dehors des frontières de leurs propres pays, avec les sections et fédérations qui leur sont les plus sympathiques.

14. Comme la Fédération jurassienne a hautement proclamé ces principes, et comme elle les pratique sincèrement, la section slave de Zurich a décidé de demander son admission en son sein.

 

BIBLIOGRAPHIE.

Œuvres complètes (nombreux inédits) publiées par Arthur Lehning. Ed. Champ-Libre.

 

OUVRAGES SUR BAKOUNINE.

Hem Day : « Bakounine, aspects de son œuvre », « Pensée et Action ».

Gaston Leval : « La Pensée constructive de Bakounine », Spartacus.

Jean Barrué : « Bakounine et Netchaïev », École pratique des hautes études.

Fritz Brupbacher : « Bakounine ou le Démon de la révolte », Tête de feuilles.

Kaminski : « Bakounine, la vie d’un révolutionnaire », Bélibaste.

James Guillaume : « l’Internationale, documents et souvenirs », Stock.

Pierre Kropotkine : « Autour d’une vie », Stock.

Georges Ribell : « Marx, Bakounine. Socialisme autoritaire ou libertaire », 10/18.

P.-S. - Cette liste n’est pas définitive. Nous avons pensé qu’il était inutile d’aligner des titres épuisés ou introuvables. Les quelques ouvrages que nous recommandons, dont les commentaires sont souvent différents, voire contradictoires, suffiront au lecteur pour avoir une approche raisonnable de Michel Bakounine.


 

BAKOUNINE ET LA RÉVOLUTION EN RUSSIE.

L’État écrasa et corrompit sans retour la communauté rurale russe déjà suffisamment viciée par son système patriarcal. Sous son joug, les élections communautaires elles-mêmes devinrent une duperie, les personnes élues pour un temps déterminé par le peuple : chefs, doyens, dizainiers, syndics, furent transformées, d’une part, en instruments du pouvoir et, de l’autre, en domestiques vénaux des riches campagnards. Dans ces conditions, les derniers vestiges de justice, de vérité et de simple humanité finirent par disparaître des communautés rurales, ruinées au surplus par la taille et les corvées et littéralement écrasées par l’arbitraire des autorités. Plus que jamais, le brigandage devint la seule issue pour l’individu et le soulèvement général, la révolution, pour le peuple tout entier.

 

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La lutte contre le régime patriarcal est aujourd’hui engagée presque dans chaque village, dans chaque famille, et la communauté rurale, le mir, est à tel point devenu un instrument du pouvoir d’État, détesté du peuple, et de l’arbitraire bureaucratique que la révolte contre ce pouvoir et cet arbitraire est en même temps une révolte contre le despotisme de la communauté rurale et du mir.

 

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La communauté rurale est tout son univers. Elle n’est rien d’autre que sa famille et, sur un plan plus large, son clan. C’est ce qui explique que, dans le mir, prévalent le principe patriarcal, une odieuse tyrannie aussi bien qu’une lâche soumission et, partant, une négation absolue de tout droit de l’individu, comme dans la famille. Les décisions du mir, quelles qu’elles soient, font loi. « Qui ose braver le mir ! » s’écrie le moujik. Nous verrons qu’en plus du tsar, de ses fonctionnaires, de ses seigneurs qui sont, à vrai dire, en dehors du mir ou plutôt au-dessus de lui, il y a, dans le peuple russe, un personnage qui a l’audace de braver le mir : c’est le brigand. Voilà pourquoi le brigandage est un important phénomène historique en Russie - les premiers révoltés, les premiers révolutionnaires en Russie, Pugachev et Stenka Razin, étaient des brigands.

Dans le mir le droit de vote est réservé aux anciens, aux chefs de famille. Célibataires ou même mariés, mais non séparés des parents, les jeunes doivent exécuter les ordres et obéir. Mais au-dessus de la communauté, de toutes les communautés rurales, il y a le tsar, patriarche universel et fondateur du clan, père de toutes les Russies. Son pouvoir sans limites vient de là.

 

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D’autres tâcheront de fonder des colonies rurales, où en plus de la jouissance en commun de la terre, ce que nos paysans connaissent bien, on appliquera un principe qu’ils ignorent encore, mais qui, du point de vue économique, est indispensable, à savoir, la culture collective de la terre commune et le partage égal des produits ou de leur valeur, cela conformément à la plus rigoureuse équité, non pas juridique mais humaine, c’est-à-dire en exigeant plus de travail des capables et des forts et un plus petit effort de ceux qui sont moins aptes et plus faibles, les gains étant répartis non en proportion du travail accompli, mais en fonction des besoins de chacun.

Ces instigateurs espèrent séduire les paysans par leur exemple et surtout par les avantages qu’ils attendent de l’organisation du travail collectif ; c’est le même espoir que nourrissait Cabet quand, après l’échec de la Révolution de 1848, il partit, avec ses icariens, en Amérique, où il fonda sa Nouvelle-Icarie, dont l’existence fut éphémère ; or il faut dire que, pour le succès de ce genre d’expérience, le terrain américain convenait tout de même mieux que le terrain russe. En Amérique règne une complète liberté, tandis que dans notre Russie bénie règne... le tsar.

Mais là ne se limitent pas les espoirs de ceux qui veulent préparer et initier pacifiquement le peuple. En organisant leur vie domestique sur la base d’une complète liberté, ils entendent s’opposer à l’odieux régime patriarcal, sur qui repose tout l’esclavage russe. C’est dire qu’ils veulent attaquer notre principal mal social dans sa racine et, par conséquent, s’employer effectivement à corriger l’idéal du peuple et à répandre chez ce dernier des notions pratiques sur la justice, la liberté et les moyens de s’émanciper.

Tout cela est très beau, extrêmement magnanime et noble, mais est-ce réalisable ? En admettant que l’entreprise de-ci de-là réussisse, ce ne serait là qu’une goutte d’eau dans la mer et une goutte d’eau est loin de suffire pour préparer, soulever et affranchir notre peuple ; de toute façon, cela demanderait beaucoup de moyens, beaucoup de forces vives et les résultats seraient infimes.

Ceux qui font des plans de ce genre en désirant sincèrement les réaliser ferment à coup sûr les yeux pour ne pas voir dans toute son horreur notre réalité russe. On peut d’avance leur prédire les pires désillusions dès qu’ils passeront à l’exécution parce que, sauf dans un petit nombre, un très petit nombre de cas heureux, la plupart d’entre eux ne dépasseront pas le stade initial et n’auront pas le courage d’aller plus loin.

Qu’on tente l’expérience si l’on ne voit rien d’autre devant soi, mais qu’on se dise aussi que cela est un peu, trop peu pour affranchir, pour sauver notre pauvre peuple martyr.

Etatisme et Anarchie.




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