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  Posté le jeudi 18 mai 2006 @ 14:30:21 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
ÉducationLa Rue n° 22 - 3è et 4è trimestres 1976 - Spécial Bakounine



L’objet de la présente étude peut entraîner chez le lecteur non averti un certain nombre de questions auxquelles il convient de répondre prioritairement.

Pourquoi étudier ce que pensait Michel Bakounine sur l’éducation alors que l’on sait parfaitement que ce n’est pas dans ce domaine qu’il a apporté l’élément le plus original de son œuvre ?

Quel intérêt y a-t-il à dépoussiérer ce coin de passé ?

Cela ne relèverait-il pas d’une tendance inconsciente (que nous ne manquons pas de critiquer chez nos adversaires marxistes) à considérer nos grands théoriciens passés comme des oracles qui auraient tout compris ? Il suffirait alors, à propos de n’importe quelle question, de faire une analyse exégétique de leurs écrits afin de trouver la solution.

Bien évidemment, cette démarche m’est totalement étrangère, le présent m’intéresse prioritairement et dans ce présent, la recherche d’une éducation authentiquement libertaire constitue une de mes préoccupations majeures.

M. Bakounine ne traverse le champ de mes investigations que parce qu’il a posé le problème de l’éducation d’une manière exemplaire. Il n’a nullement résolu le problème pour l’éternité, mais il a posé les questions fondamentales sur lesquelles nous nous interrogeons encore aujourd’hui.

Alors que l’on note actuellement un intérêt certain pour ce que l’on appelle improprement la pédagogie libertaire (il conviendrait de parler de pédagogies libertaires) les questions fondamentales posées par Bakounine ne sont même pas effleurées. On s’englue dans des illusions techniciennes sans jamais poser le problème de l’éducation libertaire, du rapport de l’enfant à la société et on aboutit tout à fait logiquement au confusionnisme et à l’échec. La pédagogie n’est qu’une technique (elle peut recouvrir différentes méthodes) permettant de concrétiser un projet éducatif global. Parler de pédagogie libertaire sans faire référence à un projet éducatif libertaire constitue un non-sens. Vouloir la liberté de l’enfant c’est bien, mais de quel enfant s’agit-il et dans quel cadre sa liberté va-t-elle s’inscrire ?

Bakounine a posé les grands principes d’une éducation intégrale, libertaire, et il convient d’y réfléchir car son projet éducatif peut permettre l’intégration des techniques pédagogiques libertaires actuelles et les sortir de leurs illusions et de leurs échecs.

Parallèlement à ce problème de fond que constitue la définition d’un projet éducatif libertaire, Bakounine en pose un autre, au moins aussi important et toujours aussi d’actualité : dans le cadre de la lutte pour l’émancipation de l’homme quelle place convient-il d’accorder au combat pour une éducation libertaire ?

Bakounine pense qu’il convient de consacrer prioritairement son énergie à l’émancipation économique. Son point de vue est celui d’un certain nombre de camarades et je ne le partage pas. Ce sera donc l’occasion d’approfondir plus avant la réflexion sur la « stratégie » à adopter en matière d’éducation libertaire.

Bakounine pose donc deux problèmes fondamentaux : quelles sont les bases d’une éducation libertaire et quand conviendra-t-il de concrétiser ce projet éducatif ?

L’intérêt de ces questions pour le présent relève de l’évidence et justifie pleinement la réflexion sur un passé toujours actuel.

 

1. LE PROJET ÉDUCATIF DE BAKOUNINE : L’ÉDUCATION INTÉGRALE.

L’essentiel des écrits de Bakounine relatifs à l’éducation est constitué par une série d’articles du journal « l’Égalité » regroupés sous les deux titres : « Les endormeurs », du 26 juin au 24 juillet 1869 ; « L’instruction intégrale », du 31 juillet au 21 août 1871. Il faut le noter, le point de vue de Bakounine s’inscrit dans la ligne de Stirner et surtout de P.-J. Proudhon.

Il constate tout d’abord l’ignominie de la domination de la science. En effet, les hommes sont divisés entre manuels et intellectuels ou savants et comme par hasard la science sert à la bourgeoisie à légitimer son pouvoir. La bourgeoisie, détentrice du « savoir », le concrétise en « pouvoir » sur la vie de ceux qui ne savent pas. Cette apparence d’objectivité scientifique pour légitimer l’exploitation de l’homme par l’homme n’est pas un leurre car le savoir n’est accessible qu’à ceux qui ont le pouvoir. Aussi conviendra-t-il de donner au peuple les moyens d’accéder au savoir. L’instruction populaire est donc une des bases d’une société socialiste. Chacun devra avoir accès à l’instruction. Mais cette instruction devra être intégrale. C’est-à-dire que travail manuel et instruction intellectuelle seront menés de pair. « Tout le monde doit travailler et tout le monde doit être instruit » ; il faut qu’il n’y ait plus ni ouvriers ni savants mais seulement des hommes.

Bakounine s’élève donc contre la hiérarchie des fonctions dans la société bourgeoise, il dénonce la séparation ouvriers, savants, manuels, intellectuels. L’homme aspire potentiellement au développement de l’ensemble de ses capacités, il faut lui donner la possibilité de s’épanouir dans tous ces domaines.

Une éducation libertaire signifiera donc pour le peuple l’accès à l’instruction, à toute l’instruction sous quelque forme qu’elle se présente. « Il faut qu’au-dessus des masses ouvrières il ne puisse se trouver désormais aucune classe qui puisse en savoir davantage et qui, précisément parce qu’elle saura davantage, puisse les dominer et les exploiter. » « Nous voulons l’égalisation économique et sociale de tous les hommes sur la terre ». « Nous sommes convaincus que dans l’homme vivant et complet, chacune de ces deux activités, musculaire et nerveuse, doit être également développée, et que, loin de se nuire mutuellement, chacune doit appuyer, élargir, renforcer l’autre : la science du savant deviendra plus féconde, plus utile et plus large quand le savant n’ignorera plus le travail manuel et le travail de l’ouvrier instruit sera plus intelligent et par conséquent plus productif que celui de l’ouvrier ignorant. D’où il suit que dans l’intérêt même du travail aussi bien que dans celui de la science, il faut qu’il n’y ait plus ni ouvriers ni savants, mais seulement des hommes. »

Bakounine esquisse même sommairement une planification de cette instruction intégrale ; mais cela représente peu d’intérêt pour notre propos.

Il a donc clairement vu le rapport de l’homme au savoir et la concrétisation en pouvoir de celui-ci. Il a très bien perçu le fait que psychologiquement le travail manuel est vécu comme un châtiment. Il prône donc, et c’est un premier point capital, la réunification de l’homme, éclaté hiérarchiquement en manuel et intellectuel.

L’instruction, on s’en doute, si elle représente une partie importante de l’éducation n’en recouvre cependant pas tous les aspects. L’éducation intégrale comprend également le développement des potentialités physiques de l’enfant. L’ensemble de ces idées seront abondamment approfondies par Paul Robin dans l’expérience qu’il tenta à Cempuis et par Sébastien Faure à la Ruche. L’enfant recevra une éducation : physique, manuelle, intellectuelle. Ce cadre éducatif étant posé, Bakounine envisage la méthode par laquelle il pourra être concrétisé et il prône une pédagogie libertaire. « ... L’expérience de chaque jour nous prouve que le père de famille et le maître d’école, malgré leur sagesse obligée et proverbiale, et à cause même de cette sagesse, se trompent sur les capacités de leurs enfants, encore plus facilement que les enfants eux-mêmes, et que d’après cette loi toute humaine, que tout homme qui domine ne manque jamais d’abuser, les maîtres d’école et les pères de famille, en déterminant arbitrairement l’avenir des enfants, interrogent beaucoup plus leurs propres goûts que les tendances naturelles des enfants ; comme, enfin, les fautes commises par le despotisme sont toujours plus funestes et moins réparables que celles qui sont commises par la liberté, nous maintenons, pleine et entière, contre tous les tuteurs officiels, officieux, paternels, la liberté des enfants de choisir leur propre carrière. S’ils se trompent, l’erreur même qu’ils auront commise leur servira d’enseignement efficace pour l’avenir, et l’instruction intégrale qu’ils auront reçue servant de lumière, ils pourront facilement revenir dans la voie qui leur est indiquée par leur propre nature.

L’enfant doit donc librement déterminer sa voie, et il n’est du ressort de personne de lui imposer quoi que ce soit (si ce n’est toutefois le respect d’autrui).

Voici donc brièvement exposé (dans le cadre de cette petite étude) le projet éducatif de M. Bakounine. L’éducation est analysée dans son aspect social, voire sociétaire, et c’est ce qui en fait son intérêt pour le présent.

L’éducation doit être totale, intégrale afin d’empêcher à la base la reproduction d’une hiérarchie des fonctions sociales. Cette éducation intégrale est à l’opposé de l’idéologie sécrétée par la bourgeoisie en cette matière, aussi doit-on la considérer dans une perspective de changement social.

Les expériences actuelles en matière de pédagogie libertaire n’ont jamais vu le problème sous cet angle. Que ce soit à Summerhill, dans les communautés scolaires de Hambourg, à Bemposta... la liberté de l’enfant a toujours été analysée « in abstracto » et à cause de ce manque de perspectives sociales elles aboutissent à des ambiguïtés. La liberté de l’enfant y a été poussée très avant et c’est très bien. L’utilisation des acquis de la psychologie et de la psychanalyse a démontré que la liberté était possible, fiable. Mais cet espoir immense reste assombri par un manque de vision synthétique du problème.

L’indispensable complémentarité entre éducation physique, intellectuelle, manuelle a rarement été perçue et ce n’est pas un hasard si ces expériences n’ont touché que des milieux aisés.

L’éducation libertaire pratiquée par l’intermédiaire de pédagogies libertaires doit être une éducation de classe, l’éducation du peuple. Elle doit se concevoir comme l’antithèse de l’éducation autoritaire de la bourgeoisie ou du totalitarisme marxiste.

C’est ce qu’avait compris F. Pelloutier quand il attribuait aux bourses du travail un rôle éducatif. C’est ce qu’avait expérimenté S. Faure à la Ruche quand il l’avait incluse dans le mouvement syndical du début du siècle.

Une fois les principes de ce projet éducatif libertaire admis, le problème de la pédagogie utilisée est moindre. Bakounine, certes, ne s’y appesantit pas mais ses héritiers spirituels, qu’ils s’agissent de P. Robin, S. Faure ou F. Ferrer, ont poussé plus avant l’analyse et l’expérimentation d’une pédagogie libertaire. Rappelons pour mémoire qu’à Cempuis (1880-1897) ou à la Ruche (1904-1918) étaient pratiquées la coéducation et même l’éducation sexuelle. La « méthode » Freinet existait déjà de manière embryonnaire sous le nom de « méthode positive ».

Toute pédagogie libertaire représente donc un intérêt certain dans la mesure où elle permet d’avancer sur la voie de la liberté de l’enfant et donc de la libération de l’homme, mais elle ne prend sa pleine valeur que comme technique d’un projet éducatif libertaire visant à donner à l’homme une éducation intégrale et se situant par conséquent dans une perspective sociale. L’analyse que fait Bakounine de l’éducation est donc toujours d’actualité dans ses principes de base. Par contre, la place qu’il attribue à la lutte pour une éducation libertaire représente un choix que je ne partage pas. En effet Bakounine pense que « l’émancipation économique est la mère des autres émancipations et qu’en conséquence il convient d’investir son énergie à ce niveau ». Je pense très sincèrement qu’il est faux de poser ainsi le problème. En effet, il est tout aussi faux de privilégier une émancipation particulière, qu’elle soit économique, éducative ou autre. Il s’agit là de dialectique à la petite semaine et plus sérieusement d’une incompréhension du phénomène de l’aliénation.

Mais n’anticipons pas sur ce qui va suivre. L’opinion de Bakounine me permet de poser le problème, ô combien actuel, des rapports entre éducation et révolution, et bien que ne partageant pas son avis je lui reconnais le mérite d’y avoir pensé.

 

II.- ÉDUCATION ET RÉVOLUTION.

Bakounine est très clair sur ce problème. L’urgence est sur le terrain de l’émancipation économique, se battre pour une éducation socialiste est un détournement de l’énergie révolutionnaire du peuple, car :

« L’éducation socialiste est impossible dans les écoles ainsi que dans les familles actuelles. »

« Si dans le milieu qui existe on parvenait même à fonder des écoles qui donneraient à leurs élèves l’instruction et l’éducation aussi parfaites que nous pourrons les imaginer, parviendraient-elles à créer des hommes libres, justes, moraux ? Non, car en sortant de l’école ils se trouveraient au milieu d’une société qui est dirigée par des principes tout contraires, et, comme la société est toujours plus forte que les individus, elle ne tarderait pas à les dominer, c’est-à dire à les démoraliser. Ce qui est plus c’est que la fondation de telles écoles est impossible dans le milieu social actuel. »

En fait, son raisonnement est simple. Il est impossible de pratiquer une éducation socialiste dans la société capitaliste, aussi les ouvriers doivent-ils concentrer leurs efforts sur la question de l’émancipation économique « qui doit être la mère de toutes leurs autres émancipations ».

Cette affirmation quant à l’émancipation économique comme porte du salut me semble grandement critiquable.

Mais avant de laisser libre cours à ma critique il convient d’essayer d’expliquer plus à fond le raisonnement de Bakounine.

Il me semble que deux raisons principales motivent son opinion quant au rôle de l’éducation par rapport à la révolution :

1. L’exploitation éhontée des masses populaires à son époque et la faiblesse de ceux qui luttent contre cet état de fait.

A l’époque de Bakounine, les conditions de vie et de travail des masses étaient à tout le moins lamentables. La lecture de Zola peut nous faire imaginer l’enfer que constituait la vie du prolétaire au XIXe siècle. Le travail est porté à la limite de l’épuisement physique et le travailleur reçoit pour salaire juste ce qu’il lui faut pour se reproduire. Il est donc clair que l’aliénation des masses par le capitalisme est essentiellement ressentie dans son aspect économique.

D’autre part les minorités qui luttent contre ce système sont faibles. L’Internationale épouvante davantage par ce qu’elle représente au niveau des idées que par son impact réel au niveau de l’action. Aussi pour ces minorités peu écoutées par ceux à qui elles s’adressent, le seul moyen de ne pas disperser leurs forces est peut-être de ne s’attaquer qu’à l’aspect de l’exploitation capitaliste qui est le plus évident pour les masses, à savoir l’exploitation économique que le peuple ressent quotidiennement dans sa chair et son sang.

Cette situation concrète explique en partie l’opinion de Bakounine :

« Nous aimerions bien vous voir tous, avec vos enfants, vous instruire, après 14, 16 heures de travail abrutissant, avec la misère et l’incertitude du lendemain pour toute récompense.

« Non, Messieurs, malgré tout notre respect pour la grande question de l’éducation intégrale nous déclarons aujourd’hui que ce n’est point là aujourd’hui la plus grande question pour le peuple, la première question c’est celle de son émancipation économique, qui engendre nécessairement aussitôt et en même temps son émancipation politique et, bientôt après, son émancipation intellectuelle et morale... »

On comprend aisément que Bakounine, vu le contexte socio-politique où il vivait, ait pensé qu’il convenait d’axer tous ses efforts dans la lutte contre l’exploitation économique et il serait byzantin au XXe siècle de le lui reprocher.

Mais cette priorité à la lutte pour l’émancipation économique se complète par un autre postulat qui est celui de la nécessaire émancipation politique et intellectuelle une fois l’émancipation économique réalisée.

Cette optique qui est à mes yeux pleine de dangers doit être elle aussi explicitée plus à fond.

Il faut savoir que Bakounine dans ses articles de « l’Égalité » analyse le problème de l’éducation en opposition à ce que prônaient les socialistes bourgeois de la Ligue pour la paix et la liberté, à savoir : d’abord instruire le peuple, l’émanciper ensuite. Nous allons donc étudier ce deuxième aspect de l’explication du contexte dans lequel Bakounine a été amené à écrire les pages sur lesquelles nous nous sommes proposé de réfléchir.

2. La lutte contre les socialistes bourgeois de la Ligue pour la paix et la liberté :

« Nous allons considérer maintenant les grands moyens recommandés par le socialisme bourgeois pour l’émancipation de la classe ouvrière, et il nous sera facile de prouver que chacun de ces moyens, sous une apparence fort respectable, cache une impossibilité, une hypocrisie, un mensonge. Ils sont au nombre de trois : 1° l’instruction populaire ; 2° la coopération et, 3° la révolution politique... »

Cette citation est tirée de « l’Égalité » du 24 juillet 1869, reproduite dans le tome V des Œuvres de Michel Bakounine, Paris 1911. La coopération fera l’objet d’un article spécial (page 210) et quant à la révolution politique il faut se reporter aux articles : « Politique de l’Internationale » (p. 169).

Mais attachons-nous à l’instruction populaire qui nous concerne plus directement. Que pensent les socialistes bourgeois à cet égard ?

« Il est un point où nous sommes parfaitement d’accord avec eux : L’instruction est nécessaire au peuple...

« Mais en voici deux autres très importants et sur lesquels nous différons totalement d’eux :

« 1° Les socialistes bourgeois ne demandent pour les ouvriers qu’un peu plus d’instruction qu’ils n’en reçoivent aujourd’hui, et ils ne gardent les privilèges de l’instruction supérieure que pour un groupe fort restreint...

« 2° Ils affirment d’un autre côté que pour émanciper les masses ouvrières il faut commencer, d’abord, par leur donner l’instruction, et qu’avant qu’elles ne soient plus instruites elles ne doivent pas songer à un changement radical dans leur position économique et sociale... »

La position des socialistes bourgeois est on ne peut plus claire. Indépendamment du fait qu’ils ne consentent aux ouvriers qu’une instruction primaire, l’aspect fondamental de leur raisonnement se situe dans le fait que non seulement ils séparent l’instruction de l’émancipation économique mais encore qu’ils lui subordonnent cette dernière qui n’aura lieu que quand les ouvriers seront instruits.

On comprend donc encore mieux Ia position de Bakounine qui, face à ce réformisme illusoire et hypocrite, doit rétablir la réalité de l’exploitation en système capitaliste en réintroduisant l’importance de l’émancipation économique des ouvriers dans la lutte pour leur émancipation.

Ainsi conclut-il dans « l’Égalité » du 21 août 1869 :

« Oui, sans doute, les ouvriers feront tout leur possible pour se donner toute l’instruction qu’ils pourront, dans les conditions matérielles dans lesquelles ils se trouvent présentement. Mais, sans se laisser détourner par les voix des sirènes des bourgeois et des socialistes bourgeois, ils concentreront avant tout leurs efforts sur cette grande question de leur ÉMANCIPATION ÉCONOMIQUE, qui doit être la mère [1] de toutes leurs autres émancipations. »

 

CONCLUSION CRITIQUE

Voici donc exposées les deux raisons qui nous ont semblé motiver l’opinion de Bakounine quant à la place de l’éducation dans la révolution.

Une exploitation économique à la limite du supportable jointe à une faiblesse des minorités révolutionnaires, et des socialistes bourgeois privilégiant le problème de l’instruction afin de noyer l’aspect économique de l’exploitation. Ce qui explique fort bien que Bakounine ait pensé qu’il convenait de s’attaquer en priorité au problème de l’émancipation économique, mais d’un point de vue strictement théorique il nous semble que deux critiques fondamentales doivent être portées à son encontre :

1° Actuellement le combat pour la libération de l’homme ne doit pas se porter prioritairement sur le terrain économique ; il doit se porter en même temps, et avec la même intensité, sur tous les terrains : à savoir contre les différents aspects de l’aliénation que produit le capitalisme : économique, culturel, politique, social, intellectuel, sexuel...

2° C’est à mon avis une erreur grave de conséquences que de croire que l’émancipation économique est la mère des autres formes de l’émancipation.

Nous allons reprendre ces deux points plus en détail car ils me semblent être deux aspects complémentaires d’une même incompréhension.

Je pense en effet qu’introduire une hiérarchie des luttes dans le combat pour la libération de l’homme, et penser que l’émancipation économique est la clef du paradis sont la conséquence de l’incompréhension du phénomène de l’aliénation dans le système capitaliste.

Cette aliénation, en effet, est une TOTALITÉ qui recouvre tous les aspects de la VIE.

Dans le système capitaliste, l’homme est aliéné économiquement ; c’est assez simple à comprendre ; mais il l’est aussi psychologiquement, sexuellement, culturellement dans la mesure où le capitalisme sécrète une idéologie qui, seule, lui permet d’être acceptée par ceux qu’il exploite. Dans ce cadre entre l’éducation (par la famille patriarcale et l’école) dont le but essentiel est de modeler la jeunesse afin de la rendre apte à subir l’oppression. Les analyses critiques quant au rôle de la famille et de l’école comme partie de l’oppression générale du capitalisme sur l’homme commencent à se faire plus nombreuses et elles nous font comprendre qu’une fois le système de l’exploitation économique détruit, l’idéologie qui la sous-tend demeure et permet la reproduction de l’aliénation de la vie quotidienne.

Aussi, face à une aliénation totale, seule une libération totale doit lui faire écho.

Cela signifie en clair que tous les aspects du capitalisme doivent être combattus avec la même intensité afin de détruire totalement l’hydre de l’oppression de l’homme par l’homme.

Se battre prioritairement sur le terrain économique revient à attaquer partiellement une totalité. Le capitalisme est bien autre chose que le simple système du profit, et ce dernier détruit, il se maintient dans la tête des gens. Il faut voir la réalité en face et dissiper les illusions sur la transformation uniquement ou prioritairement économique de cette réalité. Seule une libération totale peut être considérée comme le coup d’épée qui tranchera définitivement toutes les têtes de l’hydre.

Il ne faut donc négliger aucun aspect de l’aliénation produite par le capitalisme, le combat doit se mener sur tous les fronts en dénonçant et explicitant ce qui est, en expérimentant des tentatives de solution ; c’est le seul moyen de lever les hypothèques de l’avenir.

L’exploitation économique n’est pas la seule base du capitalisme ; elle n’est pas plus fondamentale comme facteur d’explication de l’exploitation de l’homme par l’homme que son corollaire de misère au niveau de la vie quotidienne. Le capitalisme est un tout qui doit être abattu comme tel ; seuls des mécanistes bornés peuvent soutenir le contraire. Il faut dénoncer le changement d’illusions afin que l’illusion du changement soit insupportable.

L’éducation et les problèmes qui s’y rattachent doivent être un front de la lutte pour la libération de l’homme au même titre que le sexe, l’économie, l’écologie ou tout autre aspect parcellisé de l’aliénation généralisée.

Aussi à l’inverse de Bakounine je pense que l’émancipation économique n’est pas le mot de passe pour un avenir meilleur et que la lutte pour une éducation antiautoritaire doit être placée au même rang que la lutte pour l’émancipation économique.

En conclusion de cette courte étude je pense qu’il convient de rendre à Bakounine un hommage certain : celui d’avoir posé les principaux problèmes de l’éducation (quant au fond ou sur la stratégie à adopter) et c’est à ce seul niveau qu’il est utile de réfléchir sur ses écrits. Que je ne partage pas le détail de ses opinions est au fond mineur, plus d’un siècle nous sépare, mais que la manière d’aborder les problèmes soit semblable, qu’elle repose sur les mêmes principes, voilà qui est important et actuel.

L’exploitation de l’homme par l’homme existe toujours même si elle s’affuble d’étiquettes différents (capitalisme, communisme autoritaire), et les propositions libertaires en matière éducative ou autres sont toujours d’actualité.

J.-M. R.

 

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

L’Alternative libertaire (n° 2), du 10 janvier 1976 : « Les libertaires et l’éducation », par Jean Barrué.

Monde libertaire (n° 221) d’avril 1976 : « Le statut de la science chez Bakounine », par P. Pidutti.

Michel Bakounine : Œuvres, tome V (1911).

Portraits d’hier : Michel Bakounine, par Amédée Dunois, 1er juin 1909.

L’Europe en formation (n° 163-164), octobre-novembre 1973 : « La pédagogie libertaire », par Edmond Marc Lipiansky.

La Pensée constructive de Bakounine, par Gaston Leval, Spartacus 1976.

Bakounine : « Les Endormeurs », la Brochure mensuelle (n° 28) d’avril 1925.

La Pédagogie de Bakounine, par Gaston Leval, Cahiers de l’humanisme libertaire, août-sept. 1975.

Les Libertaires et l’éducation, par Jean Barrué, Cahiers de l’humanisme libertaire, avril 1975.

[1] (Souligné par moi).




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