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  Posté le jeudi 18 mai 2006 @ 14:13:31 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
IdéologieLa Rue n° 22 - 3è et 4è trimestres 1976 - Spécial Bakounine


Après Proudhon, et pour d’autres raisons, Bakounine a permis au mouvement anarchiste alors naissant de se doter d’une démarche théorique claire et de moyens précis pour favoriser l’aboutissement de nos idées dans une perspective de transformation radicale de la société et des hommes. Malgré quelques erreurs - il n’en fut pas exempt - toutes ses conceptions s’ordonnèrent autour d’un objectif : l’émancipation intégrale des individus.

Il serait de mauvais aloi de comparer son œuvre à celle, par exemple, d’un Proudhon ou d’un Kropotkine . Elle se présente davantage comme une somme d’écrits inachevés et de correspondances dont chacune d’elles, généralement, renfermait presque toujours une idée originale et profonde. Pour notre part, nous considérons le grand « ancêtre » comme une personnalité accomplie ayant su concilier harmonieusement la théorie avec la pratique. A l’encontre de bon nombre de théoriciens, et notamment de dignes représentants du socialisme allemand, il n’y a pas de rupture ou de contradiction entre la vie et l’œuvre, mais une heureuse conformité.

En ce siècle de gestation industrielle, l’essentiel de la pensée socialiste, y compris celle de Bakounine, est fixé en direction du prolétariat, principale victime du système et premier acteur de la révolution sociale à venir. Cela est aisément explicable et tient au fait que la révolution industrielle a largement commencé dans l’ensemble des pays européens et, très progressivement, on verra se hisser, au premier plan, l’industrie comme secteur prédominant au détriment de l’agriculture.

Pourtant, cette évolution économique reste encore fragile et ne semble pas encore confirmée par les chiffres. En 1850, 55 p. 100 des emplois se trouvent en secteur agricole. Ce taux ira certes en s’amenuisant. Toutefois, en 1900, 43 p. 100 feront encore partie de ce milieu et il faudra attendre plus de cinquante ans pour le voir se stabiliser à 20 ou 25 p. 100 de la population active. Ces données, qui illustrent l’importance du phénomène agricole, n’expliquent pas l’indifférence des cercles socialistes à l’égard de la paysannerie. Proudhon et Marx n’en parlent qu’incidemment dans leurs œuvres, leur thème central restant la critique du système capitaliste dont l’agriculture n’est qu’un élément pas même proportionné à sa juste valeur.

On peut donc aisément affirmer que Michel Bakounine est sans aucun doute le premier des penseurs socialistes à tenir compte du problème paysan dans sa théorie révolutionnaire. Il ne faut certes pas exagérer l’importance de son analyse à ce sujet. Toutefois, elle a le mérite d’exister et de présenter une vision révolutionnaire plus ouverte sur les réalités de l’époque.

 

LA PAYSANNERIE TELLE QU’ELLE SE PRÉSENTE.

Dans le milieu du siècle, nous l’avons vu, la paysannerie reste encore un secteur qui occupe une grande partie de la population. De la même façon que nous pouvons observer le clivage en classes existant à l’intérieur des populations citadines, nous voyons le milieu agricole se scinder en deux catégories sociales bien distinctes : d’une part une large masse d’ouvriers et de petits propriétaires très pauvres et, d’autre part et en opposition, une minorité de grands propriétaires fonciers détenant la majeure partie des terres cultivées. Cette minorité a vu son influence, en France en particulier, se renforcer à travers la confiscation des biens nationaux quelques décennies plus tôt, ce dont elle bénéficia au premier chef. Ces « nouveaux riches » de la Révolution française profitèrent d’ailleurs d’une conjoncture particulièrement favorable à leur développement. La dépréciation des assignats fit subir à l’économie une dépression favorisant une ruée vers les biens réels, un accroissement de la misère populaire et fut également le prétexte à un coup d’État d’un petit lieutenant d’artillerie pour rétablir vigoureusement la stabilité d’un régime bien compromis.

La condition paysanne, si bien décrite par Balzac dans des pages admirables [1], reflète les contradictions internes du système de la propriété, engendrant une paupérisation des masses rurales qui, pour subsister, se louent aux grands propriétaires à des conditions difficilement imaginables de nos jours. Le recul historique dont nous disposons aujourd’hui nous permet de considérer que c’est à partir de cet ensemble de contraintes dans ce secteur que sera rendue possible la révolution industrielle. Le renouvellement technique, qui apparaîtra dès le XVIIIè siècle, rendra possible une meilleure utilisation des sols et permettra aux riches propriétaires de dégager des surplus qui serviront au développement du capitalisme industriel. Car ce qui caractérise sans doute le mieux l’ensemble des mutations qui secouent la société durant cette période réside certainement dans le bouleversement qui transforme l’agriculture et qui modèle l’économie de besoins en une économie d’échanges.

Certes, tout ceci ne se fera que très lentement et de façon presque imperceptible, mais le mouvement est amorcé et il ira en s’accélérant, se traduisant en particulier par un éclatement des relations entre les hommes, entre les campagnes et les villes, et, de nos jours, entre les régions et les nations. En ce XIXè siècle, contrairement au brassage qui secoue les populations des villes, le milieu des campagnes reste encore très fermé. A l’intérieur des localités chacun conserve son individualité et, entre les villages, les relations sont très peu fréquentes. Chaque village maintient ses usages, ses préjugés et son patois. Comme nous le dira le père Fourchon, de Balzac [2], il n’y aura que la conscription qui tirera le paysan de sa commune.

Cela explique les difficultés relationnelles qui surgissent entre les gens des villes et de la campagne. Bakounine aura raison de ne pas poser le problème en termes de suprématie et de domination du prolétariat sur la paysannerie mais en termes de complémentarité. Entre ces deux catégories socio-professionnelles, nous dit-il, il n’existe aucun intérêt opposable mais un « immense et funeste malentendu ». Pour Bakounine, toute la rivalité qui les oppose tient essentiellement à des conditionnements socio-culturels engendrés par des contingences matérielles et spirituelles différentes. Cette opposition factice nous apparaît comme étant une conséquence de la désarticulation des structures économiques traditionnelles provoquée par l’essor du capitalisme.

 

L’APPORT THÉORIQUE DE BAKOUNINE.

On ne peut imposer la collectivité qu’à des esclaves. M. Bakounine.

Tous les utopistes qui se penchèrent sur ce problème paysan ne voulurent l’appréhender qu’au travers d’une vision communiste de la vie en société. Que ce soit Fourier, Saint-Simon, Sylvain Maréchal ou leurs précurseurs comme le curé Meslier, Campanella, Morelly ou Thomas More, tous optèrent pour une appropriation collective de la terre à partir de diverses conceptions d’institution communautaire qui prirent les formes les plus variées, allant de l’étatisation au coopérativisme en passant par le mutualisme.

Bakounine apportera un nouveau souffle aux thèses socialistes en affirmant qu’il serait vain d’imposer le collectivisme par le haut. Celui-ci devra se réaliser par la force des choses et d’une façon libre et spontanée. Chaque groupe humain, chaque commune étant libre et autonome de se fédérer pour organiser la production et les échanges. Toute autre forme d’action ne peut que masquer des visées despotiques et autoritaires, ce qui est contraire aux principes révolutionnaires. « La révolution, écrit-il, n’est plus la révolution lorsqu’elle agit en despote et lorsque, au lieu de provoquer la liberté dans les masses, elle provoque la réaction dans leur sein. »’ Depuis, et malheureusement, combien de fois une telle prédiction s’est-elle trouvée confirmée ?

Bakounine se refuse à ce que ce soit le prolétariat qui fournisse le modèle universel d’organisation entre les hommes. Même s’il reste persuadé que l’initiative du mouvement révolutionnaire viendra de la classe ouvrière parce qu’elle est plus consciente et possède une volonté plus réfléchie de la révolution, en aucun cas il n’accepterait que la classe ouvrière dicte aux paysans, sous prétexte d’une quelconque supériorité, une forme de gouvernement non déterminée librement. Nous tenons là l’une des caractéristiques essentielles de la pensée du militant anarchiste qui donnait ainsi, et avant la lettre, un visage humain au socialisme, le socialisme libertaire.

Voulant la suppression de l’État, il voulait l’abolition de la propriété « individuellement héréditaire » qui n’était, à ses yeux, que la conséquence directe du principe de l’État. Conséquence ou cause ? Peu importe. Toujours est-il que l’appropriation des moyens de production ainsi comprise dans le système reste génératrice d’exclusion, de privilèges et d’inégalités injustifiées.

Bien entendu, s’il est pour la collectivisation des terres il n’entend pas l’imposer ni la généraliser de façon arbitraire, car il a conscience de l’attachement qui lie le paysan à cette terre qu’il travaille. Au lieu d’opter pour l’acte de propriété, Bakounine proposera celui de la possession, c’est-à-dire l’appropriation temporaire d’un bien qui serait confié à celui-là même qui entendrait le travailler. Cette distinction de droit romain, prise en compte par le théoricien libertaire, remet en cause par voie de conséquence le droit d’héritage qui n’aurait alors plus aucune raison d’être maintenu ; la « transmissibilité » du patrimoine n’étant accordée qu’à celui ou à ceux qui veulent bien reprendre en main la continuité de l’exploitation.

Cette proposition bakounienne nous paraît fondamentale, car elle implique une nouvelle façon d’appréhender l’ordre social et fatalement les rapports sociaux qui en découlent. Bien sûr, il n’ignore pas les difficultés et les lenteurs qui pourraient accompagner un tel processus de transformation révolutionnaire. « Je ne dis pas, écrira-t-il, que les campagnes qui se réorganiseront, de bas en haut, librement, créeront dès le premier coup une organisation idéale, conforme dans tous les points à celle que nous imaginons, que nous rêvons. Ce dont je suis convaincu, c’est que ce sera une organisation vivante, mille fois supérieure et plus juste à celle qui existe présentement. »

Bakounine choisit donc délibérément les sentes difficiles de la liberté, en n’hésitant pas à pourfendre les fausses espérances d’une collectivisation imposée et qui constitue « l’aberration fondamentale du communisme autoritaire », incapable de résoudre autrement que par la violence le problème paysan. Mais comment propager la révolution dans les campagnes ?

Bakounine va s’atteler à ce problème et innovera une théorie de la propagande révolutionnaire propre à sensibiliser la paysannerie. « Il n’est qu’un seul moyen : c’est de leur parler et de les pousser vivement dans la direction de leurs propres instincts. Ils aiment la terre, qu’ils prennent toute la terre et qu’ils en chassent tous les propriétaires qui l’exploitent par le travail d’autrui. Ils n’ont aucun goût pour le paiement des hypothèques, des impôts. Qu’ils ne les paient plus. Que ceux d’entre eux qui ne se soucient pas de payer leurs dettes privées ne soient plus forcés de les payer. Enfin ils détestent la conscription, qu’ils ne soient plus forcés de donner des soldats. »

Michel Bakounine entend constituer des corps francs - composés de travailleurs - servant de propagateurs des idées révolutionnaires dans les campagnes ainsi que de promoteurs et défenseurs de la révolution. Dans le même temps, il lui apparaît nécessaire de créer des comités révolutionnaires, comprenant des paysans acquis à la cause révolutionnaire, qui devront se substituer aux municipalités existantes.

Pour mettre sur pied ces deux structures d’organisation et de défense de la révolution, il lui semble indispensable qu’au préalable une large majorité de paysans soit largement encline et convertie à l’idéal de transformation. Bakounine proposera de leur offrir, immédiatement, s’il le fallait des avantages matériels importants. Car, après tout, si l’égoïsme et la cupidité des paysans sont néfastes à la nation, pourquoi ces défauts ne pourraient-ils pas être rééquilibrés, réinversés dans un sens plus positif ?

Même si la position de Bakounine peut sembler discutable à ce sujet, elle a le mérite de poser le problème révolutionnaire en termes concrets. Vouloir la révolution ne suffit pas ; il faut la préparer et donc tenir compte à travers l’économie et les hommes du passif transmis par la société capitaliste. De ce fait, il paraît difficile d’engendrer une régression du niveau de vie et, plus simplement, des biens de consommation courante ; l’échec ou la réussite de la révolution tient à la capacité du mouvement de satisfaire très rapidement ces besoins. « Il s’agit, écrira-t-il, d’établir une ligne de conduite révolutionnaire qui tourne la difficulté et qui non seulement empêcherait l’individualisme des paysans de les pousser dans le parti de la réaction, mais qui au contraire s’en servirait pour faire triompher la révolution. »

Nous percevons en quelques mots tout le génie tactique du grand baroudeur de la révolution. La leçon fera école même parmi nos adversaires du socialisme autoritaire qui ne pratiqueront pas différemment avec, en plus, une démagogie et une conception de la propagande difficilement concurrentielle tant son efficacité fut patente.

 

À TITRE POSTHUME.

En admettant la possibilité d’un second front révolutionnaire, Bakounine nous laisse supposer qu’il concevait l’hypothèse que des impulsions révolutionnaires viendraient des masses paysannes. Une telle intuition préfigurait la réalité des révolutions du XXe siècle qui se sont toutes déroulées dans des nations à dominance agricole.

L’apport théorique de Bakounine était suffisamment dense et enrichissant pour ne pas s’éparpiller à travers le mouvement international alors en plein essor. Lui-même, ayant donné une bonne partie de sa vie à l’activité révolutionnaire dans les quatre coins de l’Europe, sut accroître l’audience du mouvement libertaire qui, par la suite et pour partie, cherchera son originalité au contact de ses thèses qui possèdent, de nos jours encore, quelques effets attractifs.

Mais c’est dans les grandes explosions révolutionnaires de cette première moitié du XXè siècle que nous retrouverons l’actualité de sa pensée tant sous son aspect critique que sous celui, plus positif, de construction, ce qui reste, en définitive, l’objectif constant de son œuvre, de sa vie.

Ainsi la révolution russe nous offre l’exemple le plus probant des aberrations perpétuées par le communisme autoritaire et, dans sa logique, de l’écrasement de toutes les tentatives d’édification d’un autre type de socialisme que celui qui fut prôné par Lénine, Trotsky et consorts. La révolution en Ukraine, l’épopée makhnoviste, si odieusement salie et anéantie par les marxistes, démontrèrent combien les concepts de Bakounine bénéficièrent d’un début d’application fructueuse, application qui se fit très spontanément, dans la liberté et d’une façon très créatrice. Et pourtant, nul ne peut affirmer que les paysans étaient pénétrés par des principes idéologiques profonds, même si toutefois Makhno et les anarchistes ukrainiens canalisèrent le mouvement durant toute la période d’organisation fédéraliste de la production. Malheureusement, les luttes militaires contre les blancs, puis contre la traîtrise de l’armée bolchevique, empêchèrent toute possibilité de construction durable du processus entamé.

On sait ce qu’il advint de toute l’opposition révolutionnaire en ce pays et des souffrances particulièrement atroces occasionnées à la paysannerie par la bureaucratie et le pouvoir stalinien. L’expression despotique et autoritaire de la révolution tant décriée par Bakounine trouvait ici, et trouvera plus tard ailleurs, une bien triste confirmation. Tout le problème en U.R.S.S. résidait dans le choix accordé aux priorités économiques. On sait que la Chine, quant à elle, choisit un mode de développement inverse et qui, à bien des égards, est de beaucoup plus positif. A propos de ce pays, il faut souligner la partielle analogie de la stratégie de lutte révolutionnaire de Mao avec les thèses de Bakounine et notamment quand celui-ci, après l’écrasement du parti dans les grandes cités ouvrières chinoises, sut se replier et s’appuyer sur le peuple des campagnes.

C’est certainement dans l’Espagne de 1936 que l’on retrouve le plus l’influence des idées bakouniniennes et, en particulier, à travers les expériences de collectivisation agricole qui se propageront dans diverses régions du pays. Pour cause de guerre, l’expérience sera là aussi de courte durée et l’on peut dire que la collectivisation, compte tenu des levées d’hommes nécessitées par la lutte antifasciste, n’a pas rendu tous les fruits attendus. L’expérience eut pour le moins le mérite de rendre crédible aux yeux du peuple la création d’un monde nouveau.

L’influence des propositions de Bakounine dans le prolétariat espagnol était fort ancienne puisque déjà au sein de la Première Internationale la section espagnole, parmi d’autres, prenait parti en faveur des thèses de Bakounine contre celles de Marx. Rien d’étonnant donc à ce que l’organisation de la révolution bénéficie d’un puissant support libertaire. Au fur et à mesure que le pays s’absorbera dans la pratique d’une transformation sociale, la collectivisation ira crescendo, en tache d’huile. Les ouvriers des grandes propriétés montreront l’exemple, les paysans possédant des petits lopins se regrouperont en mettant en commun leurs efforts, leurs matériels, s’auto-organisant et se fédérant librement, sans entraves d’aucune sorte ni taux de rendement imposé.

L’expérience espagnole, quelque vingt années après la révolution d’Octobre, aura eu comme mérite de mettre en valeur et en opposition deux types d’organisation et de pensée socialistes en prouvant l’efficacité et la qualité d’un système social bâti sur les ruines des inégalités économiques et de l’autorité. Imposer le socialisme revient à refuser d’assumer la liberté avec ses avantages et ses contraintes ; c’est aussi, d’une autre façon, engendrer un conservatisme plus subtil.

Nous pourrions chercher ailleurs d’autres exemples aussi probants des propositions du théoricien. A quoi bon allonger exagérément l’illustration des enseignements que nous a légué le penseur et qui n’ont guère vieilli et restent terriblement d’actualité. Car, en définitive, si l’allure de ses propos aurait besoin d’un sérieux coup de ravalement pour faciliter la compréhension du néophyte, leur signification reste inaltérable à la corrosion du temps.

R. B.


 

BAKOUNINE ET LES PAYSANS.

En Russie, les paysans, avec la possession communautaire du sol, sont le terrain spécifique sur lequel peut se bâtir l’avenir de la grande majorité des habitants dans le sens indiqué par les problèmes généraux de notre époque. Développer notre communauté rurale au point de vue de culture du sol et de la jouissance en commun de ses produits, faire de l’assemblée du mir l’élément politique fondamental du régime social de la Russie, intégrer dans la possession communautaire la propriété privée, donner au paysan le moyen de s’instruire et de comprendre ses besoins sociaux, à défaut desquels il ne pourra jamais ni profiter de ses droits légitimes, aussi importants soient-ils, ni se dégager de l’exploitation à laquelle une minorité le soumet, même dans l’hypothèse d’une révolution la mieux réussie : voilà les objectifs sociaux spécifiques que tout Russe qui souhaite le progrès de son pays doit aider à atteindre.

 

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En 1848, de même qu’en 1830, libéraux et radicaux allemands redoutaient par-dessus tout ce soulèvement ; les socialistes de l’école de Marx ne le voient pas non plus d’un bon œil. Tout le monde sait que Ferdinand Lassalle était, de son propre aveu, un disciple de ce chef suprême du parti communiste allemand, ce qui toutefois n’empêcha pas le maître, à la mort de Lassalle, d’exhaler son ressentiment, où l’on sentait la jalousie et l’envie, contre le trop brillant disciple qui, dans l’ordre pratique, laissait le maître loin derrière lui ; tout le monde sait, disons-nous, qu’à maintes reprises Lassalle a exprimé l’idée que la défaite, au XVIè siècle, du soulèvement des paysans et l’affermissement aussi bien que l’épanouissement de l’État bureaucratique qui s’ensuivit en Allemagne fut un véritable triomphe pour la révolution.

 

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Enfin, il y avait encore en Allemagne un élément qui, de nos jours, n’existe plus : la paysannerie révolutionnaire ou, du moins, apte à le devenir. A l’époque, on trouvait dans la plus grande moitié de l’Allemagne des survivances du servage, comme on en trouve encore aujourd’hui dans les deux grands-duchés de Mecklenbourg. En Autriche, le servage régnait partout. Nul doute que la paysannerie allemande était capable de se révolter et qu’elle était prête à le faire.

 

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Et dans cette haine de la révolte paysanne, ils s’accordent de la façon la plus tendre et la plus touchante avec tous les milieux et tous les partis de la société bourgeoise allemande. Nous avons déjà vu qu’en 1830, il a suffit que les paysans du Palatinat bavarois se soulevassent, armés de faux et de fourches, contre les châteaux et leurs seigneurs pour que tombât sur-le-champ la fièvre révolutionnaire qui rongeait les Burschenschatten de l’Allemagne du Sud. En 1848, le même fait s’est reproduit et la réaction très nette des radicaux allemands devant les tentatives de soulèvement paysan au début de la révolution de 1848 a été pour ainsi dire la cause principale du triste dénouement de cette révolution.

Elle avait commencé par une succession inouïe de victoires populaires. Pendant près d’un mois, après les journées de Février à Paris, toutes les institutions d’État, toutes les forces gouvernementales furent balayées, presque sans effort de la part du peuple, du territoire allemand. A peine la révolution populaire eût-elle triomphé à Paris qu’en Allemagne, gouvernants et gouvernements, fous de peur et de mépris pour eux-mêmes, s’effondrèrent les uns après les autres. Il y eut bien à vrai dire quelques tentatives de résistance militaire à Berlin et à Vienne, mais elles furent si insignifiantes qu’il n’y a pas lieu d’en parler.

Ainsi, la révolution vainquit en Allemagne presque sans effusion de sang. Les chaînes tombèrent, les barrières se renversèrent d’elles-mêmes. Les révolutionnaires allemands pouvaient tout faire. Que firent-ils ?

On nous dira que, tant en Allemagne que dans toute l’Europe, la révolution se révéla précaire. Mais dans tous les autres pays, elle fut vaincue, après une lutte longue et acharnée, par les forces étrangères : en Italie, par les soldats autrichiens ; en Hongrie, par les troupes réunies de l’Autriche et de la Russie ; en Allemagne, elle fut ruinée par la propre faillite des révolutionnaires.

Peut-être nous dira-t-on qu’il en fut de même en France : pas du tout, les choses s’y passèrent bien différemment. Un grave problème révolutionnaire fut posé juste à ce moment qui rejeta d’emblée tous les politiciens bourgeois, même les révolutionnaires rouges, dans le camp de la réaction. En France, pour la seconde fois pendant les mémorables journées de Juin, se retrouvèrent face à face, en ennemis, la bourgeoisie et le prolétariat, entre lesquels il n’y a pas de compromis possible. Une première fois, en 1834, ils étaient déjà trouvés, à Lyon, des deux côtés de la barricade.

Étatisme et Anarchie.

[1] Les Paysans.

[2] Opus cité.

 




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