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  Posté le jeudi 18 mai 2006 @ 13:52:55 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
InternationalLa Rue n° 22 - 3è et 4è trimestres 1976 - Spécial Bakounine


L’ITALIE

En janvier 1864, Bakounine quitte Florence pour faire son escapade en Suède. Ce n’est qu’en 1866 qu’il s’installera pour une longue période dans la région de Naples. Examinons cette Italie du XIXe siècle.

Bakounine et sa famille arrivent dans un pays qui est en pleine mutation politique et qui connaît une crise économique très importante. Non seulement les paysans et ouvriers doivent faire face à la transformation économique du pays (installations de grandes fabriques, construction du chemin de fer...) mais ils doivent en plus payer de leur bourse et de leur personne la réunification politique de l’Italie, plus connue sous le terme de « Risorgimento ». Les ouvriers s’engagent dans l’armée libératrice de Garibaldi. Les paysans sont en pleine misère. Ils accusent avec raison, les gens des villes de faire « les révolutions » avec les sous de ceux de la campagne. Opposition des paysans et des ouvriers, les uns traitent les autres d’accapareurs. Les gens des villes (du roi au révolutionnaire) se servent des impôts prélevés chez les métayers pour former une armée. Les villageois, de l’étudiant à l’ouvrier, un foulard rouge autour du cou, font partie de sectes secrètes et de l’armée révolutionnaire placée sous l’égide d’un roi. Il faut libérer le pays du joug étranger après nous verrons. Et nous voyons des Pisacane, Fanelli et des internationaux s’engager dans une armée royaliste. Cependant, entre chaque campagne, ces gens-là ne vont pas désarmer, vous les retrouverez facilement dans les cercles mazziniens, franc-maçons, ou, s’il en reste, chez les carbonari. Et qu’y font-ils ? Ils y complotent : contre le roi, la république ou l’empereur. Où ces sectes recrutent-elles leurs adhérents, direz-vous ? Mais dans les milieux ouvriers et surtout parmi les étudiants. Ces derniers sont emplis des lectures de George Sand, Dumas, Hugo et, évidemment, de Dante, la science hégélienne ne commençant son entrée discrète dans les universités italiennes qu’autour des années 1866-67. Et tels les sans-culottes de 89 nous verrons ces jeunes bourgeois mourir allègrement pour la patrie. Qui est à la tête du mouvement révolutionnaire ? Nous retrouvons deux noms vénérés par les socialistes de l’époque : Garibaldi et Mazzini. Mazzini, le plus âgé, commencera la lutte dans la clandestinité. Il fomentera avec de jeunes têtes brûlées des insurrections armées. Malheureusement, à chaque fois, les mazziniens se retrouveront seuls dans la rue ; les ouvriers, restant travailler pour un salaire de misère dans les fabriques, ignoreront leur existence. Les mouvements insurrectionnels montés par Mazzini échoueront non par la faute de leurs organisateurs mais tout simplement parce qu’ils étaient coupés des masses, parce que les ouvriers n’ont pas, ou très peu, répondu à leur appel. Mazzini part en exil et s’installe à Londres où il retrouvera les principaux socialistes de l’époque. C’est en Angleterre que Bakounine rencontrera Mazzini, lequel l’a défendu contre les calomnies répandues par un comparse de Marx du nom d’Urquhardt. Bakounine a beaucoup d’admiration pour le grand révolutionnaire italien mais, déjà, se détache de lui. Des des lettres qu’il adresse à Herzen il lui reproche d’être plus près de Dieu que des hommes. Bakounine profitera d’un court séjour à Londres pour rencontrer Marx. Ils auront des explications sur les propos professés par le journal d’Urquhardt. Marx assurera n’y être pour rien, Bakounine n’en croira rien mais fera la paix avec lui. Marx, d’ailleurs, lui proposera d’adhérer à l’Internationale qui vient de se créer, mais celui-ci refusera, voulant créer de son côté sa propre organisation. Bakounine est maintenant en Italie sans se douter que Marx pense se servir de lui comme il le dit lui-même dans une lettre qu’il a adressée à Engels le 11 avril 1865 : « Par Bakounine je poserai des contremines contre M. Mazzini. » Les deux hommes correspondent encore pendant quelque temps mais c’est sans importance. L’un est à Londres et pense diriger le mouvement ouvrier du fond d’une bibliothèque, l’autre est en Italie et pense lui aussi diriger le mouvement ouvrier à travers différentes organisations secrètes. Ces deux hommes ne se verront plus mais lutteront pour obtenir « le pouvoir moral » dans l’Internationale. Ils n’en continueront pas moins à porter un jugement l’un sur l’autre. Mais Marx se trompera en pensant que Bakounine dans sa polémique avec Mazzini n’intentera aucune action en Italie. D’une part il créera des sociétés secrètes mais, d’autre part, il développera l’Internationale jusqu’alors inexistante dans le pays de Mazzini. Celui-ci, d’ailleurs, prit part à la création de l’A.I.T. à Londres. Il n’y fut pas personnellement mais des représentants de sa tendance furent élus au conseil général lors du meeting de Martin’s Hall, le 28 septembre 1864. Il essaya à travers eux de faire adopter par l’Internationale une motion résumant l’ensemble de ses idées (arriver au bonheur par l’éducation du peuple, seul Dieu est bon, donc seuls les représentants du ciel doivent diriger le pays...). Marx n’aura pas de difficultés à déjouer ses plans et à anéantir l’influence des mazziniens au sein du conseil général, mais il n’en n’est pas de même en Italie. Et il pense qu’à travers la polémique qu’a engagée Bakounine il pourra faire de même et récupérer l’aile socialiste du mouvement pour l’Internationale. Bakounine a bien, comme il le prévoyait, anéanti l’influence du deuxième pape parmi les mazziniens les plus radicalisés mais il les convertit non aux idées des communistes mais aux siennes.

HISTORIQUE DE LA POLEMIQUE.

En 1867, Bakounine, comme nous l’avons dit, entretient une correspondance avec Herzen et critique le centralisme et le jacobinisme du maître et de Garibaldi. « Ces deux hommes ont rendu de grands services à l’Italie mais sont en train d’enterrer le mouvement révolutionnaire ». En 1869, le journal « la Démocratie » fait paraître un article critiquant les théories de Mazzini. Il est signé par Bakounine. Ce fut la première attaque publique. Cependant elle ne deviendra sérieuse qu’après la parution dans « Roma Di Popolo » d’un article de Mazzini attaquant la Commune de Paris. Bakounine est en train de préparer une brochure sur l’Alliance, immédiatement il interrompt son travail et prend la plume contre « le grand révolutionnaire italien ». En quatre jours il écrira sa réponse. Elle paraîtra le 16 août dans une brochure en supplément du « Gazzetino Rosa ». Le 18 et le 19, la version française paraîtra dans la « Liberté », quotidien bruxellois. Un peu plus tard la section napolitaine de l’A.I.T. fut dissoute par décret gouvernemental. La contre-attaque sera aussi rapide. Le 24 août son deuxième article est publié par les journaux. Une brochure, exacte copie de celle qui a été faite par « ce barbare russe », paraît sous le titre : « Un maestro della Russia ». (Dans laquelle on reproche à un Russe de s’occuper d’affaires strictement italiennes.) Ce ne fut pas une bulle du pape mais de son entourage. Bakounine répondra dans une brochure qui résumera toute sa critique du système mazzinien : « la Théologie politique de Mazzini » [1]. Il n’a pas pris sa plume contre Mazzini simplement parce que ce dernier a un système politique différent du sien mais parce qu’il avait attaqué l’A.I.T. et la Commune. Bakounine n’en fera pas que la critique, il en profitera, comme nous l’avons dit, pour faire adhérer des mazziniens déçus par leur chef à l’Internationale. Ce ne fut pas seulement une polémique de penseurs mais aussi de militants. L’un défend l’A.I.T., l’autre propose aux ouvriers italiens une nouvelle organisation. L’un est internationaliste socialiste, l’autre est profondément nationaliste et centraliste. L’un propose de s’organiser au sein d’une organisation ouvrière, l’autre propose de faire confiance à Dieu et à la bourgeoisie. Ce fut une lutte d’influence et d’action au sein du mouvement ouvrier et étudiant.

LA POLEMIQUE.

Bakounine, au fil des pages, n’attaquera jamais Mazzini sur le plan personnel (comme ce sera le cas avec Marx) ; au contraire, il montre une profonde admiration pour son adversaire et en fera de nobles louanges dans ses articles.

Aux yeux de Mazzini, le grand tort de la Commune de Paris fut d’être profondément athée, ce fut « la négation de Dieu, c’est-à-dire de toute autorité ». D’autre part elle fut fédéraliste, c’est-à-dire « la négation de la propriété privant par là le travailleur de son travail, car le droit à la propriété individuelle est le droit qu’a chacun sur ce qu’il produit ». La Commune et l’A.I.T. ont banni tout idéalisme religieux en déclarant la solidarité ouvrière internationale contre le capital, s’en fut trop pour le maître.

La Commune ne s’est pas déclarée officiellement athée mais a banni toute oppression et par conséquent s’est opposée à celle de l’Eglise. Bakounine, pour illustrer son affirmation, nous montre un peuple paysan italien profondément religieux ; c’est-à-dire qu’il aspire à de meilleures conditions de vie. C’est dans ce sens que la Commune, nous dit-il, est religieuse et non comme le voudrait le pape dans son respect de l’ordre établi. Mazzini, quant à lui, s’oppose à l’action de l’Internationale pour libérer la masse des ouvriers de l’exploitation de l’homme par l’homme, car il pense que, de toute manière, nous ne pouvons pas être libres sur Terre. Nous sommes des êtres imparfaits et par cela même nous devons obéir à la loi divine. Le corps est décrété par Dieu comme limite de l’individu, ce n’est qu’un moyen de communication entre les âmes, qui sont, elles, en dehors de la matière. Faites-vous exploiter, de toute façon ce n’est pas grave, puisque votre âme, elle, peut s’évader de son habitation temporelle. (Gloire à ceux morts à la tâche ou sur le champ de bataille, leurs âmes sont plus près de toi, ô mon Dieu !) Ce n’est pas cette pauvre enveloppe charnelle qui détient les puissances du mal, celles-ci sont dans l’âme. « Le corps n’est qu’un instrument servant à la traduction dans les faits du bien ou du mal, conformément à notre choix libre ». Le mal est dans le moi, être immortel de l’homme. Cette théorie est propre à la théologie de Mazzini. Bakounine lui opposera : Satan, être démoniaque pour l’Italien, l’éternel révolté pour l’athée. La Commune en fut son représentant. Satan s’est sacrifié pour libérer l’homme. La Commune s’est sacrifiée pour montrer que la révolution sociale était possible. Il est donc tout à fait normal que les papes (celui de Rome et l’autre) aient excommunié cette dernière et aient essayer d’exorciser les ouvriers de son emprise.

La Commune, nous dit-on dans le « Roma Di Popolo », est égoïste. Être égoïste ce n’est pas être moral, ce n’est pas avoir le sens du devoir. Il faut en effet savoir sacrifier son enveloppe charnelle pour le bien de sa patrie, de Dieu et pour l’Etat. En résumé, il faut savoir se faire exploiter quand Dieu, l’Etat ou Mazzini le demandent. « El maestro della Russia » oppose à l’esprit moral et au sens du devoir mazziniens la solidarité. Les communards se sont sacrifiés pour le prolétariat du monde entier. Ils se sont fait massacrer pour leur idéalisme, pour montrer à tous les peuples qu’il était possible d’abattre cette société de classes pour construire un nouveau monde sur une base fédéraliste. Les communards, les internationalistes maudissent eux aussi l’égoïsme. Se faire exploiter, mourir au Père-Lachaise, aller au bagne ne sont pas des preuves d’un égocentrisme. L’être le plus égoïste qui soit est Dieu lui-même qui utilise ses prophètes et adeptes, quitte à les sacrifier, pour son bon plaisir. La Commune ne s’est pas battue pour lui ; sa lutte n’a pas été dictée par une quelconque loi divine, elle fut tout simplement matérialiste, elle a combattu pour l’homme. Ce fut un véritable sacrilège pour Mazzini, il ne pouvait pas l’accepter ; ayant déjà combattu la révolution de 1789 il ne pouvait pas applaudir les Parisiens.

Nous sommes libres et égaux devant la loi. Aux droits du citoyen le maître oppose le DEVOIR. C’est à Dieu et à ses représentants terrestres : l’Etat, l’Eglise (la bonne, c’est-à-dire la sienne) de dicter aux hommes ce qu’ils doivent entreprendre, ce n’est pas aux lois. Enfants de l’être suprême, votre devoir est de travailler et de souffrir pour lui. Mais qui vous montrera la bonne voie ? Mazzini lui-même, n’en doutez point. Celui-ci a décidé de montrer par l’éducation ce que le pauvre monde doit faire. Ouvriers n’allez pas aux meetings de solidarité avec les communards, n’adhérez pas à l’Internationale, venez plutôt à moi, je vous ÉDUQUERAI. Les travailleurs ont besoin d’une rétribution, non pas comme d’aucuns pourraient le penser pour obtenir de meilleures conditions d’existence (nourriture, logement...) mais pour se rendre... meilleurs. Pour ce faire, les ouvriers qui auront bien suivi les leçons du maître devront changer leurs organisations qui, à l’heure actuelle, « ne savent que cracher leur venin ». Ce n’est pas par la violence que nous changerons le monde. Ne chassons pas les bourgeois, devenons nous-mêmes des bourgeois, comme cela toute transformation se fera dans le calme. Mais qui se mettra devant la machine, Dieu ? Cela Mazzini ne nous l’indique pas. Bakounine oppose à cette organisation sociale celle qui est basée sur la liberté et le fédéralisme. L’homme, pour se sentir libre, doit voir disparaître de la surface de la Terre l’exploitation. Comment va-t-il faire pour ne pas créer une nouvelle société de classes, comment va-t-il construire un monde nouveau sans se servir des rênes de l’Etat ? Bakounine ne fait pas de tour de passe-passe, il ne détient pas les secrets d’une recette divine, il nous montre tout simplement l’exemple de la Commune et de l’A.I.T. Le noyau de base de toute activité économique c’est la commune. La relation régionale et professionnelle se fera à travers les structures d’une organisation économique telle que l’Internationale. Nous comprenons bien maintenant pourquoi Bakounine a eu une grande influence en Espagne, et qu’en 1936 la majorité de la population a suivi son schéma. La C.N.T. fut l’antenne de la vie économique, le comité de quartier, communal, celle de l’activité sociale. La société de classes ne peut malgré l’aide de Dieu et de Mazzini détruire si facilement ses structures. Ce sont les travailleurs eux-mêmes, à travers une révolution sociale, qui imposeront une société sans classes ni Etat. C’est par « la révolte des travailleurs et l’organisation spontanée du travail humain solidaire par la fédération libre des groupes ouvriers ». La voie à l’anarcho-syndicalisme est ouverte.

Le prophète va essayer d’éloigner ce bon peuple des organisations de Satan telle l’Internationale. C’est pourquoi il convoquera à Rome un congrès ouvrier en novembre 1871. Mazzini sent en effet une partie de la jeunesse étudiante et des ouvriers s’éloigner de lui. Ceux-ci, après de longues années de clandestinité, vont à l’université, ouvrent des livres, lisent les journaux. Ils s’aperçoivent très vite que leur chef n’a pas les mêmes idées qu’eux : l’un est profondément chrétien, les autres sont athées, que faire ? Rien, ils ne font rien. Et c’est ce que va leur reprocher Bakounine. Ils ne vont pas clarifier la situation, ils ne vont pas trancher mais, au contraire, essayez d’améliorer le système mazzinien. En effet, ils vont se réclamer de l’action mazzinienne et y calquer non pas les idées du maître mais celles du socialisme. Mariage boiteux mais qui vit. « Accepter la politique et le socialisme de Mazzini, mais repousser en même temps ses croyances théologiques, c’est perpétuer la domination brutale des bourgeois et la misère du prolétariat, sans laisser même un rayon céleste qui puisse adoucir la première et consoler la seconde. » Bakounine ne va pas que propager cette idée parmi les socialistes et les internationaux, il va leur demander de profiter du congrès pour rompre définitivement les ponts avec Mazzini.

« Je ne m’arroge pas le droit de vous diriger et de me constituer votre interprète ; trop d’hommes parlent aujourd’hui en votre nom... », ce que doivent sans doute faire les socialistes ! « Mais il me semble que je puis vous dire ce que la partie bonne et sincèrement italienne de la nation attend de vous. » N’en dites pas plus, nous vous avons fort bien compris M. Mazzini. Les bons patriotes présents au congrès vont ratifier le pacte et se donner pieds et poings liés à la bourgeoisie qui doit représenter « la partie bonne et sincèrement italienne ». Bakounine a écouté ce discours d’une oreille attentive et va donner un autre langage dans ses lettres et conversations avec les militants. A l’emprise de la bourgeoisie sur les organisations ouvrières il opposera la pratique de l’A.I.T. Il faut se détacher de la dictature de la classe dirigeante pour se rallier aux méthodes de lutte des organisations de la classe opprimée. Et cette dernière n’est pas seulement représentée par l’ouvrier, Bakounine lui associe le paysan, ce que n’a pas fait Mazzini. Jusqu’ici, lui dit-il, vous ne vous êtes adressé pour la lutte clandestine, et maintenant légale, qu’aux ouvriers ; vous avez délibérément laissé pour compte la population des campagnes. Le paysan italien déteste les gens des villes car pour faire « leur révolution » ces derniers l’ont submergé d’impôts. Une fois la révolution faite le fisc a continuer à l’assommer sans pour autant lui donner la terre qu’il cultive. De Garibaldi à Mazzini, tous les révolutionnaires italiens se sont appuyés seulement sur les populations des villes, Bakounine sera le premier à associer dans la lutte révolutionnaire les exploités de la ville avec ceux de la campagne. Au fil des pages il développera une idée qui lui est chère de part sa situation sociale, qui est celle d’associer au combat des ouvriers et des paysans celui des révolutionnaires non travailleurs. Tout homme appartenant à la classe bourgeoise peut embrasser la cause de la révolution sociale s’il abandonne évidemment ses privilèges de classe. Il ne la ressent pas de la même manière. L’un la supporte chaque jour, l’autre la découvre dans les livres et de par ses réflexions. Contrairement à Mazzini qui tranche entre le bien et le mal, il ne fera pas supporter la division de la société aux hommes. Et nous retrouvons là une méthode de pensée qu’il a acquise en suivant les cours de Werder, chef de file de la pensée hégélienne. « Il (le socialisme) n’en veut nullement aux personnes, même les plus scélérates, sachant très bien que tous les individus sont le produit fatal de la position sociale que l’histoire et la société leur ont créée. » Il ne faut donc pas en vouloir à Mazzini, celui-ci a agi selon les besoins de sa classe. Bakounine, lui, agira selon ceux du prolétariat. Il développera tout au long de la polémique ses idées. C’est un anarchiste qui s’est opposé à Mazzini, il a définitivement embrassé les théories libertaires, ii ne lui reste plus qu’à agir. Ce qu’il fera parallèlement au développement de la polémique.

LA FRATERNITE ET L’ALLIANCE.

Dans cette Italie des carbonari et des sectes mazziniennes, Bakounine va s’efforcer de s’introduire dans le milieu révolutionnaire. Tout d’abord nous le verrons franc-maçon dans la loge Il Progresso Social. N’ayant pas pu lui donner une tournure révolutionnaire ou y recruter des militants, il va rapidement la quitter sans avoir auparavant, lors d’un discours, ébauché la structure d’une organisation révolutionnaire secrète.

Cette organisation s’appellera Alliance de la démocratie socialiste pour s’opposer à la Phalange, organisation mazzinienne. Elle changera de nouveau de nom et se dénommera Alliance des révolutionnaires socialistes. En effet, Bakounine ne veut pas que l’on associe son organisation avec celles qu’on créé les communistes autoritaires en Allemagne. Cette organisation est plus connue sous le terme de Fraternité internationale. Celle-ci n’a pas eu d’action importante que ce soit en Italie ou dans d’autres pays de par son organisation très ésotérique.

Cette organisation n’a pas d’influence par ses actions ou sa presse, mais, de par sa création, elle nous montre un homme qui a mûri durant de longues années et qui est maintenant un militant anarchiste qui se lance dans l’action révolutionnaire.

Son créateur voulait suppléer à l’ensemble de ces sectes et y récupérer les socialistes révolutionnaires. Mais il n’en fut rien, tous les adhérents de la Fraternité furent des relations personnelles de Bakounine ; il y eut des anarchistes comme il y eut des hommes simplement charmés par le mouvement socialiste et par Bakounine et qui, après cette petite escapade, réintégrèrent bien vite le milieu bourgeois. Et ce sont ces militants de la Fraternité qui, tout au long de leur activité révolutionnaire, jetèrent les bases du mouvement anarchiste latin. Nous relevons dans la liste des adhérents : Fanelli, Friscia, les frères Reclus, Malon, Perron, Joukovsky... Bakounine, lors de la création des structures et des buts de la Fraternité, posa les principes fondamentaux de l’anarchisme. Les deux textes : le « Programme » et le « Catéchisme révolutionnaire » représentent pour la première fois ce qu’est un militant libertaire. Le premier de ces textes donne les bases d’une organisation secrète avec sa famille internationale, nationale et locale. Il n’est pas d’une importance vitale, si ce n’est que Bakounine reprendra ses structures pour d’autres organisations.

Cet organisme est, de par sa physionomie, ridicule, car l’ensemble des rites du folklore des sectes secrètes y sont représentés. Le « Catéchisme révolutionnaire » et le « Programme théorique » [2] sont pour nous beaucoup plus intéressants, car ils jettent les bases de l’anarchisme. Tout frère de la Fraternité doit être athée, antiétatique, fédéraliste et ne doit vouloir qu’une chose : la révolution sociale. « Il faut qu’il comprenne qu’il n’est point de liberté sans égalité et que la réalisation de la plus grande liberté dans la plus parfaite égalité de droit et de fait, politique, économique et sociale à la fois, c’est la justice. » Bakounine, dans ces textes, donnera comme support au socialisme la liberté. Il n’y a pas de liberté possible sans l’égalité économique et politique. L’égalité est donc incompatible avec l’Etat, le droit à la propriété, la supériorité de l’homme sur la femme, des adultes et de la société sur les enfants...

Nous ne parviendrons au socialisme qu’à travers une révolution sociale faite par le peuple. Cette dernière, pour triompher, deviendra nécessairement une révolution européenne et mondiale. A travers ce programme, Bakounine nous montre les différents caractères de la révolution. Si nous voulons le triomphe de celle-ci, il faut interdire à ses ennemis de la détruire, pour ce faire nous devrons détruire nous-mêmes les rouages de l’Etat et du capitalisme. Il est impossible de déterminer l’organisation politique, sociale d’une nation. Pourtant, il est des conditions essentielles en dehors desquelles la réalisation de la liberté serait impossible (abolition des religions, de la monarchie, de la république, des classes, des rangs, des privilèges...). L’organisation sociale et économique ne pourra être que fédéraliste, basée sur l’autonomie de la commune, de la coopérative ouvrière. Pour conclure nous pouvons dire qu’il ne pourrait pas y avoir d’organisation libertaire de la société si celle-ci portait « atteinte à la richesse et à la spontanéité de la vie qui se plaît dans la diversité et, ce qui est plus, serait contraire au principe même de la liberté ».

Ce sont les bases de la révolution et de l’organisation dont tout militant anarchiste se réclame. Le reste de ces deux textes nous montre l’organisation de la révolution et de la société future. Cette organisation a des défauts et des lacunes ; c’est normal, car elle est le reflet de son siècle. Il ne nous reste plus qu’à l’adapter aux conditions d’existence et à l’évolution de la science et de la technique de notre époque. Bakounine ne rajoutera plus rien d’essentiel au texte, il va au cours de son activité militante approfondir certains points, il va préciser l’organisation sociale mais il ne changera pas les points fondamentaux de ces textes.

Comme nous le disions, même si cette Fraternité édita pendant quelque temps un journal, elle n’eut aucune influence dans la vie sociale de l’époque. La seule famille existante fut celle d’Italie. Même dans ce pays elle n’est pas apparue sur le devant de la scène. Elle n’a pas eu le rôle que voulait lui assigner Bakounine. Elle ne fut pas représentative du mouvement social, elle ne fut pas le fer de lance du mouvement ouvrier. Elle ne fut que la coordinatrice des actions que menèrent les anarchistes à cette époque. Elle fut plus un groupe de coordination ; c’est au cours de ses réunions que des militants comme Fanelli, Reclus, Malon faisaient le point sur l’importance du mouvement socialiste de l’époque et de l’implantation des idées libertaires dans son sein.

Elle n’est pas apparue en tant que Fraternité dans le mouvement révolutionnaire mais ses militants eurent des rôles très importants dans l’apparition du mouvement anarchiste en Suisse, en Italie, en Espagne et en France. C’est au cours du deuxième congrès de la Ligue pour la paix et la liberté (septembre 1868) que Bakounine proposa aux frères internationaux de rentrer à l’A.I.T. Tout en gardant les liens intimes qui les reliaient, en conservant la Fraternité sous la forme d’une société secrète mais en l’élargissant, les frères adhérèrent à l’Internationale à travers l’Alliance internationale de la démocratie socialiste. Bakounine aurait voulu en garder le caractère secret mais les Italiens et les Français insistèrent pour qu’une partie de l’Alliance apparaisse au grand jour et que la Fraternité (sous le nom d’Alliance secrète) en restât le noyau directeur.

Peu de temps après, la Fraternité internationale fut déclarée dissoute par une circulaire (sans date) qui indique comme motifs des incidents survenus en Espagne. En effet, James Guillaume nous raconte dans le premier volume de « l’Internationale », qu’au cours du voyage en Espagne qu’entreprirent Fanelli, Élie Reclus et Aristide Rey, il y eut des différends. Nous voyons à travers cet incident que Bakounine créa et détruisit un certain nombre d’organisations. D’ailleurs, la Fraternité continua son existence malgré sa mort officielle, puisque les anciens continuèrent à se voir dans l’Alliance secrète. Tous les historiens ne sont pas d’accord sur la vie de la Fraternité. Ce que nous pouvons dire c’est que même si celle-ci a changé plusieurs fois de nom elle continua son activité. Son programme et ses militants furent les mêmes sous ses différents aspects. Nous pouvons ajouter que ces sociétés secrètes qui s’entrecroisent, leur chef mélangeant les codes, est une des caractéristiques de l’époque. Bakounine prolongea à travers elles la tradition de la franc-maçonnerie, de la Société des saisons et des carbonari.

La Fraternité s’est donc officiellement dissoute pour adhérer à l’A.I.T. et pour créer l’Alliance internationale de la démocratie socialiste. Bakounine a rompu le dernier lien qui le rattachait à la bourgeoisie en quittant avec dix-huit autres membres de la Fraternité le congrès de la Ligue pour la paix et la liberté. Le jour même ils annoncèrent la création de l’Alliance ; nous retrouvons parmi les scissionnistes : Élisée Reclus, Rey, Richard, Joukovsky, Fanelli, Friscia et évidemment Bakounine. Dans son règlement nous pouvons voir qu’elle se constituait en une branche de l’A.I.T., dont elle acceptait les principes généraux. Les membres fondateurs désignèrent un bureau provisoire qui siégea à Genève et dont les responsables furent Bakounine, Becker et Perron...

Ce qui est intéressant dans les statuts de cette première Alliance, c’est qu’elle superposait ses structures à celles de l’Internationale. En effet elle aurait eu un bureau central, des fédérations nationales et un congrès annuel qui devrait avoir lieu le même jour et dans les mêmes locaux que celui de l’A.I.T., mais évidemment pas dans la même pièce. La partie théorique de son programme reprenait les thèmes évoqués dans celui de la Fraternité avec cependant un caractère plus orienté vers les conditions de travail et l’organisation générale de la vie économique et sociale de la société. « Elle veut avant tout l’égalisationpolitique,économique et sociale des classes et des individus des deux sexes [3], en commençant par l’abolition du droit à l’héritage conformément à la décision prise par le dernier congrès des ouvriers de Bruxelles ; la terre, les instruments de travail, comme tout autre capital, devenant la propriété collective de la société tout entière, ne peuvent être utilisés que par les travailleurs, c’est-à-dire par les associations agricoles et industrielles. »

Le conseil général n’accepta l’Alliance au sein de l’A.I.T. que sous la forme de sections de l’organisation. D’ailleurs la seule section de l’Alliance ayant eu une activité réelle fut celle de Genève. La vie de l’Alliance nous intéresse non pour ses actions mais pour son influence théorique au sein de l’Internationale. Les internationaux suisses refuseront d’y adhérer, ne voulant pas créer une double structure à l’A.I.T., plus tard Bakounine leur donnera raison, mais ils accepteront son programme. Les sections espagnoles et italiennes ont adhéré à l’Internationale sur le programme de l’Alliance. Ce programme ralliera sous son aile l’ensemble des sections anarchistes et antiautoritaires de l’A.I.T. : les Belges, les Espagnols, les Italiens, les Américains ne voudront pas appartenir à une société secrète à l’intérieur de l’Internationale mais de par leur adhésion au programme de l’Alliance ils développeront une propagande libertaire dans leur pays respectif.

Nous voyons des internationalistes comme Guillaume et Constant Meuron refuser leur adhésion à l’Alliance mais faire partie de la Fraternité. Cela devait donner plus de force et de cohésion au grand mouvement dont l’Internationale était l’expression. Les Espagnols, pour leur part, créèrent l’Alianza. Nous observons donc que ces militants éprouvèrent le besoin de faire une propagande plus théorique et politique à travers une structure plus spécifique qui ne soit pas l’organisation ouvrière. Nous ne relaterons pas ici la vie de l’Alliance, ce n’est pas le but de cet article, mais nous voulons montrer par cet entrecroisement de sociétés plus ou moins secrètes que cette poignée de militants anarchistes ressentit le besoin de s’organiser, d’avoir des contacts au sein d’une organisation à caractère économique et sociale mais aussi à travers les structures d’associations plus spécifiques. Celles-ci ne furent pas parfaites, elles ont eu des rouages trop lourds et bien trop similaires à ceux des organisations économiques, mais elles furent peut-être les ancêtres des fédérations anarchistes contemporaines.

LA PREMIERE INTERNATIONALE EN ITALIE.

Dans cette Italie à peine réunifiée, un prolétariat usé par les luttes politiques va, au sein d’associations, de coopératives en majorité d’obédience mazzinienne, essayer d’organiser la lutte contre le patronat. Tout d’abord les membres de l’Alliance vont créer les premières sections de l’Internationale qui, jusqu’ici, fut inexistante dans le pays de Garibaldi. La première section de l’A.I.T. fut fondée à Naples, le 31 janvier 1869, par Caporusso, Tucci, Giustiniani et Cirma. En décembre 1868, Gambuzzi était à Naples et c’est sans aucun doute ce mois-là que fut fondée la section italienne de l’Alliance internationale de la démocratie socialiste. Comme nous le voyons, l’Alliance apparut la première en Italie ; ses militants furent les fondateurs de l’Internationale à Naples. D’ailleurs Bakounine nous le confirme dans une lettre qu’il a adressée à Lorenzo : « Ni Marx ni le conseil général n’ont jamais rien fait pour implanter et pour propager l’organisation et les principes de l’Internationale en Italie... Tout ce qui a été fait dans ce sens est dû uniquement à l’action énergique et infatigable des membres de cette Alliance des socialistes révolutionnaires. » Le correspondant italien de l’A.I.T. au conseil général fut un dénommé Cafiero, converti au socialisme par Marx et Engels. Jusqu’à présent les représentants des ouvriers italiens à l’Internationale furent des mazziniens en exil à Londres, Marx pensant sans doute que l’Italie et l’Espagne n’étant pas à un stade de développement économique aussi avancé que l’Angleterre ou l’Allemagne ne représentaient pas une potentialité révolutionnaire importante ; il faut croire qu’il s’est trompé ! Marx va se détacher des mazziniens, d’une part comme nous l’avons vu en laissant Bakounine faire sa polémique avec leur chef, et, d’autre part, en ne les intégrant plus au conseil général. Il le dit lui-même dans une lettre envoyée à Engels : « Si la société italienne mazzinienne à Londres ne désigne pas vite de nouveaux délégués au conseil général, Bakounine devra mettre à notre disposition quelques authentiques Italiens. » Ce dernier ne le fera pas, puisqu’une section de l’A.I.T. sera formée à Naples. Bien qu’à son origine nous trouvions des rédacteurs du journal « Liberta y Giustizia » tels Fanelli, Gambuzzi, Friscia, la première section napolitaine de l’Internationale fut surtout d’obédience mazzinienne. Cette section éditera pendant quelque temps le journal « Eguaglianza » mais elle ne fonctionna pas très bien. En effet, les internationalistes napolitains reprochèrent à Caporusso de devenir ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui un « politicien » puisqu’il voulait se servir de l’A.I.T. pour des fins personnelles. Tout en s’opposant au sein de la section, les militants ouvriers menèrent une lutte importante en 1870 ; les tanneurs, le 15 février, se mettent en grève car des travailleurs ont été renvoyés dont plusieurs internationaux. Le gouvernement en profite pour interdire l’A.I.T. (toute grève étant punie par la loi), on arrête les responsables, on confisque le matériel, la section est morte, officiellement du moins.

Peu après elle reparaît avec un nouvel apport de militants combatifs tels que Malatesta, Palladino et, plus tard, Cafiero. Le facteur déterminant du développement de l’A.I.T. n’est pas cette survie de la section mais un événement extérieur au pays qui fut la Commune de Paris. Le mouvement ouvrier italien suit la vie de la Commune avec une passion telle que Mazzini et ses sectes ne pouvant pas s’attacher à cet enthousiasme sont dans l’obligation d’excommunier les communards. Au même moment, le gouvernement arrête Cafiero et dissout une nouvelle fois la section napolitaine. Les ouvriers se détournent des organisations mazziniennes pour regarder d’un nouvel œil cette Internationale tant décriée par l’Eglise et les gouvernants. Mazzini va essayer de se reprendre et va convoquer à Rome, le 1er novembre 1871, ce que nous appellerions aujourd’hui les assises du mouvement ouvrier.

Ce deuxième pape voudrait réunir sous son aile l’ensemble des organismes ouvriers. A cette occasion, Bakounine mettra en garde les internationaux italiens [4] contre ce congrès et leur conseillera d’y assister pour y créer une scission, quitter la salle non pas seuls mais avec son aile la plus révolutionnaire. Tucci, Cafiero et De Montel signèrent le 3 novembre une déclaration disant qu’ils regardaient ces principes (l’appel aux ouvriers fait par Mazzini) comme contraires aux vrais intérêts de la classe ouvrière et au progrès de l’humanité. Malheureusement ils le signèrent seuls.

Parallèlement, l’Internationale connaît un essor considérable. Le 4 décembre 1871, le Fascio Operaio en prit la tête. Ceretti et Pescatori en furent les principaux propagandistes. Par la suite, se créa la fédération régionale de Romagne puis, au congrès de Rimini (août 1872), la fédération italienne de l’A.I.T. Quant à Bakounine, il se cacha derrière une correspondance abondant [5]. Et c’est à travers les lettres qu’il envoie aux Italiens qu’il forma l’A.I.T., mais aussi le mouvement anarchiste. C’est en parcourant cette correspondance que nous entrevoyons la lutte des tendances dans l’Internationale. En effet, les fédérations régionales puis nationales se formèrent après la conférence de Londres et le congrès de Sonvillier. C’est à partir de la conférence de Londres que l’ensemble de la presse italienne, internationaliste et socialiste prendra ses distances vis-à-vis du conseil général. Elle fera paraître des articles de Bakounine et la circulaire de Sonvillier. D’autre part Engels perdra les antennes de Londres en Italie en perdant son correspondant attitré, Cafiero. Celui-ci n’entretiendra plus de rapports avec le conseil général et se rapprochera de Bakounine. Dès sa création officielle, la fédération nationale convoquera un congrès des antiautoritaires, alors que les Suisses et les Espagnols comptèrent plus sur un remaniement des statuts (disparition du conseil général) fait par les Belges. Les délégués italiens sont invités au congrès des Jurassiens et se mettent d’accord avec eux sur le choix de la date pour la convocation de ces assises. Le 1er mars, la fédération italienne devait tenir son propre congrès à Mirandola, malheureusement la police attendait les délégués à la descente du train. Les militants furent prévenus et ce congrès se déroula à l’insu des représentants de l’ordre à Bologne. 150 délégués y assistèrent (nous sommes loin de la poignée d’hommes qui créa la section napolitaine). Durant le congrès, on arrêta Malatesta, Cafiero, Costa et bien d’autres, ce qui n’empêcha aucunement les délégués de refuser de reconnaître les délibérations du congrès de La Haye, de renier le conseil général de New York et d’accepter le pacte de solidarité proclamé à Saint-Imier. Dix minutes après la clôture des débats, la police envahit le local pour empêcher le mouvement révolutionnaire de s’exprimer. Trop tard, le mouvement anarchiste italien vient de prendre naissance en coupant les derniers liens qui le rattachaient au socialisme autoritaire.

Durant cette période, nous pouvons dire que les militants internationaux italiens durent non seulement se battre contre la police mais aussi contre le mouvement mazzinien. Celui-ci perdit complètement pied après la mort de son chef. Bien que Garibaldi essayât de réunir dans un congrès le mouvement socialiste autour d’une charte (cela ne dépassa pas le stade du projet), les anarchistes rompirent les ponts avec les mouvements politiques. Et ce fut une lutte à mort avec les mazziniens qui voulaient à tout prix (même à celui de l’assassinat d’un internationaliste) prendre sous leur haute et pieuse protection le prolétariat italien. Nous ne pouvons pas comparer le développement de l’Internationale à celui d’une centrale syndicale contemporaine. Elle eut beaucoup d’influence non par le nombre de ses adhérents mais par ce qu’elle représentait aux yeux des ouvriers italiens. Ce fut la première à ne pas se servir des travailleurs en tant que chair à canon dans d’invraisemblables insurrections. Ce fut la première à offrir un programme révolutionnaire non seulement aux travailleurs des villes mais aussi à ceux de la campagne. Ce fut la première à s’écarter systématiquement de tout parti politique (en Italie du moins). Elle eut donc une importance réelle puisqu’elle fut la mère de l’anarchisme italien. Et ce sont des militants comme Fanelli, Cafiero et Malatesta qui, entre deux séjours en prison, posèrent les jalons pour construire un mouvement libertaire.

Ce n’est pas par son action au sein de l’A.I.T. en Italie que Bakounine la développa. Il ne fut jamais membre d’une section, il n’a pas participé à un meeting ou à une réunion publique ou privée. Il a simplement écrit. Il a correspondu avec pratiquement tous les socialistes antiautoritaires italiens. Il était constamment en contact avec les rédacteurs des journaux socialistes, avec les responsables des organisations coopératives d’obédience mazzinienne, puis avec les mêmes militants cette fois-ci responsables de sections de l’A.I.T. Et c’est à travers ses lettres qu’il leur a montré le visage « syndical » de l’Internationale, son rôle dans la révolution, dans la nouvelle société, et aussi celui de ses luttes intestines. Ces hommes ne furent pas tous de prime abord des socialistes révolutionnaires, tous, sans exception, ont été influencés par Mazzini et Garibaldi. Ils ont suivi un des leurs, Pisacane ; il leur a montré la route qui mène à une révolution nationale. D’abord nous partons sabre à la ceinture, rose à la boutonnière combattre l’envahisseur, et ce ne sera qu’à notre retour que nous combattrons le capitalisme. Fanelli est un des militants les plus connus qui a suivi cette trace. Il est donc tout à fait naturel que ces hommes aient été réceptifs aux idées nouvelles de Bakounine. Ils n’abandonnèrent pas moins le côté insurrectionnel de leur vie militante puisque, bien des années après, nous retrouvons Malatesta, Cafiero et Bakounine en train d’essayer de planter le drapeau noir en haut des clochers des villages. Quant à nous, nous ne devons pas oublier que ces hommes évoluèrent dans un siècle qui fut bercé par des mythes telles la prise de la Bastille et les barricades de 1848. Ce sont ces hommes-là qui se réunissaient chez Bakounine pour immédiatement porter la graine d’anarchie en Espagne, dans les provinces italiennes. Fanelli, le plus ancien, Cafiero et Malatesta, beaucoup plus jeunes, formèrent, chacun à leur manière, les militants et les organisations libertaires des pays latins.

T.


 

BAKOUNINE, MAZZINI ET L’ITALIE.

Voilà ce que Mazzini ne comprendra jamais. Il s’imagine qu’il suffit d’enseigner la même morale à des enfants, à des adolescents, à des hommes qui se trouvent dans des conditions économiques et sociales tout à fait différentes pour qu’ils restent unis pour la vie dans une conscience, dans une pensée, dans une volonté communes. C’est là une formidable erreur, on peut dire l’erreur fondamentale de Mazzini.

Si au lieu de chercher dans l’harmonie silencieuse du firmament étoilé un bon Dieu introuvable et nullement désirable, Mazzini s’était donné la peine d’étudier un peu mieux la nature sociale de l’homme, il aurait compris que bien que des événements extraordinaires peuvent quelquefois allumer une même passion dans des hommes de conditions sociales différentes, les unir momentanément dans une pensée et dans une volonté communes, cette union n’est jamais qu’excessivement passagère, éphémère, et qu’une fois le moment d’enthousiasme passé, la logique implacable et fatale de la vie, plus puissante que toutes les morales du monde, la détruit, doit la détruire, en ramenant chacun aux nécessités réelles et aux alliances naturelles de sa position respective. Le riche ne s’entend qu’avec les riches, cherche parmi eux des satisfactions pour son ambition, pour sa vanité et pour sa cupidité.

 

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Ces doctrinaires et ces autoritaires, Mazzini aussi bien que Marx, confondent toujours l’uniformité avec l’unité, l’unité formelle dogmatique et gouvernementale avec l’unité vivante et réelle, qui ne peut résulter que du plus libre développement de toutes les individualités et de toutes les collectivités et de l’alliance fédérative et absolument libre, sur la base de leurs intérêts propres et de leurs propres besoins, des associations ouvrières dans les communes, et, au-delà des communes, des communes dans les régions, des régions dans les nations, et des nations dans la grande et fraternelle Union internationale, humaine, organisée fédérativement.

 

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Lettres aux Internationaux de Bologne.

 

* * *

« Le patriote italien, Joseph Mazzini, le représentant de la bourgeoisie républicaine, qui a inscrit sur son drapeau : « Loi et Ordre », a fait un appel à la Démocratie il y a quelque temps, dans son journal, en vous disant d’écarter les problèmes sociaux qui vous divisent en ce moment, et de vous unir à la bourgeoisie pour renverser la tyrannie qui déshonore et avilit les peuples aujourd’hui [...]

« Les tendances de Mazzini sont parfaitement visibles pour tous ceux qui veulent réfléchir un instant sur ce sujet. Ce qu’il veut est tout simplement ceci : l’indépendance de sa patrie, c’est-à-dire se débarrasser des princes et des rois qui l’oppriment, mais, sachant qu’il ne peut arriver à ce point sans qu’un mouvement révolutionnaire se fasse, qui entraînerait toutes les autres nations dans le même mouvement, I’ex-triumvir invoque l’aide de tous ceux qui veulent lui donner son appui, indistinctement, et qui veulent se ranger sous son drapeau et n’avoir qu’un objet en vue : le renversement des potentats.

« Pendant que Mazzini est ainsi occupé à travailler à ses projets favoris, il cherche en même temps à favoriser ses amis, les républicains ploutocrates, Hongrois, Allemands et Français. C’est pour servir leurs projets qu’il vous demande de faire abstraction de toute discussion sur les théories sociales, jusqu’à ce que les tyrans soient renversés : et alors seulement viendra le moment de vous en occuper, si toutefois ceux qui se seront emparés du pouvoir voudront bien vous le permettre. Cependant, nous ne voudrions pas vous engager à mettre toute votre confiance dans cet avenir, car nous croyons inutile de vous rappeler que Ledru-Rollin, un des amis intimes de Mazzini, lorsqu’il était membre du gouvernement provisoire, en 1848, fit battre le rappel dans tous les arrondissements de Paris (16 et 18 avril 1848), pour intimider par la force armée, et en cas de besoin faire sabrer et fusiller les prolétaires qui osaient murmurer contre la politique réactionnaire de la majorité de ce gouvernement. Pourrions-nous encore accorder notre confiance à de tels hommes ? Non mille fois non ! [...]

Ces soi-disant démocrates, qui veulent reconstruire l’édifice social avec les rouages pourris du vieux monde, s’imaginent que le mot république a une puissance mystérieuse pour opérer sur l’esprit des masses. [...]

 

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Aux Républicains, Démocrates et Socialistes.

[1] Tous les textes cités de Bakounine ont paru dans les volumes I et ll des Œuvres complètes éditées par Champ-Libre.

[2] Ces deux textes ont paru dans leur entier dans « Ni Dieu ni maître de Daniel Guérin, Vol. 1, Edition Maspéro.

[3] Cette partie de la phrase sera remaniée lors de l’adhésion de la section de l’Alliance de Genève à l’A.l.T.

[4] « Circulaire à mes amis Italiens », parue dans le deuxième volume des œuvres complètes de Bakounine, Edition Champ-Libre.

[5] La correspondance de Bakounine ayant trait à l’Italie est parue dans les deux premiers volumes des Œuvres complètes éditées par Champ-Libre.




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