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  Post� le lundi 30 janvier 2006 @ 18:45:53 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
TravailSource : ?



MIS�RE DU SALARIAT

L'ESCLAVAGE VOLONTAIRE

PRODUIRE, POURRIR, MOURIR

L'ABOLITION DU TRAVAIL

LA R�VOLUTION LUDIQUE


NUL NE DEVRAIT JAMAIS TRAVAILLER.
Le travail est la source de toute mis�re, ou presque, dans ce monde. Tous les maux qui se peuvent nommer proviennent de ce que l'on travaille - ou de ce que l'on vit dans un monde vou� au travail. Si nous voulons cesser de souffrir, il nous faut arr�ter de travailler.

Cela ne signifie nullement que nous devrions arr�ter de nous activer. Cela implique surtout d'avoir � cr�er un nouveau mode de voie fond� sur le jeu ; en d'autre mots, une r�volution ludique. Par "jeu", j'entends aussi bien la f�te que la cr�ativit�, la rencontre que la communaut�, et peut-�tre m�me l'art. On ne saurait r�duire la sph�re du jeu aux jeux des enfants, aussi enrichissants que puissent �tre ces premiers amusements. J'en appelle � une aventure collective dans l'all�gresse g�n�ralis�e ainsi qu'� l'exub�rance mutuelle et consentie librement. Le jeu n'est pas passivit�. Il ne fait aucun doute que nous avons tous besoin de consacrer au pur d�lassement et � l'indolence infiniment plus de temps que cette �poque ne le permet, quels que soient notre m�tier ou nos revenus. Pourtant, une fois que nous nous sommes repos�s des fatigues du salariat, nous d�sirons presque tous agir encore. Oblomovisme et Stakhanovisme ne sont que les deux faces de la m�me monnaie de singe.

La vie ludique est totalement incompatible avec la r�alit� existante. Tant pis pour la "r�alit�", ce trou noir qui aspire toute vitalit� et nous prive du peu de vie qui distingue encore l'existence humaine de la simple survie. Curieusement - ou peut-�tre pas - toutes les vieilles id�ologies sont conservatrices, en ce qu'elles crient aux vertus du travail. Pour certaines d'entre elles, comme le marxisme et la plupart des vari�t�s d'anarchisme, leur culte du travail est d'autant plus f�roce qu'elles ne croient plus � grand chose d'autre.

La gauche mod�r�e dit que nous devrions abolir toute discrimination dans l'emploi. J'affirme pour ma part qu'il faut en finir avec l'emploi. Les conservateurs plaident pour une l�gislation garantissant le droit au travail. Dans la lign�e du turbulent gendre de Marx, Paul Lafargue, je soutiens le droit � la paresse. Certains gauchistes jappent en faveur du plein-emploi. J'aspire au plein-ch�mage, comme les surr�alistes - sauf que je ne plaisante pas, moi. Les sectes trotskistes militent au nom de la r�volution permanente. Ma cause est celle de la f�te permanente.

Or, si tous ces id�ologues sont des partisans du travail - et pas seulement parce qu'ils comptent faire accomplir leur labeur par d'autres -, ils manifestent d'�tranges r�ticences � le dire. Ils peuvent p�rorer sans fin sur les salaires, les horaires, les conditions de travail, l'exploitation, la productivit�, la rentabilit� ; ils sont dispos�s � parler de tout sauf du travail lui-m�me. Ces experts, qui se proposent de penser � notre place, font rarement �tat publiquement de leurs conclusions sur le travail, malgr� son �crasante importance dans nos vie. Les syndicats et les managers sont d'accords pour dire que nous devrions vendre notre temps, nos vies en �change de la survie, m�me s'ils en marchandent le prix. Les marxistes pensent que nous devrions �tre r�gent�s par des bureaucrates. Les libertariens estiment que nous devrions travailler sous l'autorit� exclusive des hommes d'affaires. Les f�ministes n'ont rien contre l'autorit�, du moment qu'elle est exerc�e par des femmes. Il est clair que ces marchands d'id�ologies sont s�rieusement divis�s quant au partage de ce butin qu'est le pouvoir. Il est non moins clair qu'aucun d'eux ne voit la moindre objection au pouvoir en tant que tel et que tous veulent continuer � nous faire travailler.

Vous �tes peut-�tre en train de vous demander si je plaisante ou si je suis s�rieux. Je plaisante et je suis s�rieux. �tre ludique ne veut pas dire �tre ridicule. Le jeu n'est pas forc�ment frivole, m�me si frivolit� n'est pas trivialit� : le plus souvent, on devrait prendre la frivolit� au s�rieux. J'aimerais que le vie soit un jeu - mais un jeu dont l'enjeu soit vertigineux. Je veux jouer pour de vrai.


MIS�RE DU SALARIAT
L'alternative au travail n'est pas seulement l'oisivet�. �tre ludique ne veut pas dire �tre endormi. Autant je ch�ris les plaisirs de l'indolence, autant celle-ci n'est jamais si gratifiante que lorsqu'elle ponctue d'autres plaisirs et passe-temps. Je n'appr�cie pas plus cette soupape bien g�r�e et encadr�e qu'on appelle "loisirs". Loin de l�. Les loisirs ne produisent que du non-travail au nom du travail. Les loisirs sont compos�s du temps pass� � se reposer des fatigues du boulot et � essayer fr�n�tiquement, mais en vain, d'en oublier l'existence. De nombreuses personnes reviennent de vacances avec un air si abattu que l'on dirait qu'elles retournent bosser pur se reposer. La principale diff�rence entre le travail et les loisirs est la suivante : au boulot, au moins, l'avachissement et l'ali�nation sont r�mun�r�s.

Je ne joue pas sur les mots. Quand je dis que je veux abolir le travail, je veux pr�cis�ment dire ce que j'�nonce, mais il me faut pr�ciser ce que j'entends par l�, en d�finissant mes termes de mani�re non sp�cialis�e. Ma d�finition minimale du travail est le labeur forc�, c'est-�-dire la production obligatoire. Ces deux derniers param�tres sont essentiels. Le travail est la production effectu�e sous la contrainte de moyens �conomiques ou politiques, la carotte ou le b�ton - la carotte n'est que la continuation du b�ton par d'autres moyens. Mais toute cr�ation n'est pas travail. Le travail n'est jamais accompli pour lui-m�me, il l'est par rapport � quelque produit ou profit qu'en tire le travailleur, ou plus souvent une autre personne. Voil� ce qu'est n�cessairement le travail. Le d�finir, c'est le m�priser. Mais le travail est g�n�ralement pire encore que ce que cette d�finition d�voile. La dynamique de la domination intrins�que au travail tend avec le temps � s'�tablir en syst�me �labor�. Dans les soci�t�s "avanc�es" o� triomphe le travail - toutes les soci�t�s industrielles, qu'elles se veuillent capitalistes ou "communistes" -, le travail acquiert invariablement d'autres attributs qui ne font que renforcer son iniquit�.

Habituellement - et cela �tait encore plus vrai dans les r�gimes "communistes", o� l'�tat �tait l'employeur principal et chaque personne un employ�, que dans les pays capitalistes -, le travail c'est l'emploi, c'est-�-dire le travail salari�, ce qui revient � se vendre � cr�dit. Ainsi 95% des Am�ricains qui travaillent sont salari�s - de quelqu'un ou de quelque chose. Dans les �tats r�gis par le mod�le socialiste, on n'�tait pas loin des 100%. Seuls les bastions du tiers-monde agricole - le Mexique, l'Inde, le Br�sil, la Turquie - abritent pour un temps encore des concentrations significatives de paysans qui perp�tuent l'arrangement traditionnel r�gentant l'essentiel de l'activit� au cours des derniers mill�naires : le versement d'imp�ts �crasants, qu'on peut appeler ran�on, � l'�tat ou de rentes � des propri�taires terriens parasitaires, en �change d'une certaine tranquillit�. De nos jours, m�me ce march� de dupes, cette existence pr�caire et soumise, para�t pr�f�rable � l'esclavage salari�. Tous les travailleurs de l'industrie et des bureaux sont des employ�s et subissent donc une forme de surveillance qui garantit leur servilit�.

Mais le travail moderne engendre pire effets encore. Les gens ne se contentent pas de travailler ; ils ont des "jobs", des pseudo-m�tiers, et accomplissent continuellement une seule t�che productive. M�me si cette derni�re rec�le une dimension int�ressante (ce qui est le cas d'un nombre d�croissant de ces jobs), la monotonie induite par son exclusivit� obligatoire phagocyte tout son potentiel ludique. Un job qui pourrait engager l'�nergie de quelques personnes, durant un temps raisonnable, pour le plaisir, devient un fardeau pour ceux qui doivent s'y astreindre quarante heures par semaine, sans avoir leur mot � dire sur la mani�re de le faire, pour le seul profit d'actionnaires qui ne contribuent en rien au projet - et sans la moindre possibilit� de partager les t�ches parmi ceux qui doivent vraiment s'y frotter. Voil� le vrai monde du travail : un monde de b�vues bureaucratiques, de harc�lement sexuel et de discrimination, peupl� de patrons obtus exploitant et brimant leurs subordonn�s, lesquels - selon n'importe quel crit�re technique et rationnel - devraient �tre aux commandes et prendre les d�cisions. Mais dans la r�alit�, le capitalisme soumet encore les imp�ratifs de productivit�s et de rentabilit� aux exigences du contr�le organis�.

La d�ch�ance que conna�t au boulot l'�crasante majorit� des travailleurs na�t d'une vari�t� infinie d'humiliations, qu'on peut d�signer globalement du nom de "discipline". Des gens comme Foucault ont analys� de mani�re complexe ce ph�nom�ne, alors qu'il est fort simple.

La discipline est constitu�e de la totalit� des contr�les coercitifs qui s'exercent sur le lieu de travail: surveillance, ex�cution machinale des t�ches, rythmes de travail impos�s, quotas de production, pointeuses, etc. La discipline est ce que le magasin, l'usine et le bureau ont en commun avec la prison, l'�cole et l'h�pital psychiatrique.

Une telle horreur n'a pas d'exemple dans l'histoire pr�industrielle. Elle d�passe les capacit�s de nuisance dont jouissaient des tyrans tels que N�ron, Gengis Khan ou Ivan le Terrible. Aussi n�fastes et malveillants qu'ils fussent, ces oppresseurs ne disposaient pas des moyens raffin�s de domination dont profite le despotisme actuel. La discipline est par excellence le mode de contr�le moderne, aussi artificiel que pernicieux. Elle est � prohiber sans complaisance dans la soci�t� humaine, d�s que s'en pr�sentera l'occasion, et dans tous ses aspects.

Tel est le travail. Le jeu est pr�cis�ment l'inverse. Le jeu est toujours volontaire. Ce qui pourrait �tre un jeu devient un travail s'il est effectu� sous la contrainte - c'est l'�vidence. Bernie de Koven a tent� de d�finir le jeu comme la mise entre parenth�ses des cons�quences. Cette d�finition est inacceptable si elle implique que tout jeu n'est que futilit�. Il ne s'agit pas de savoir si jouer produit ou non des cons�quences. C'est nier le plaisir qu'engendre le jeu. En v�rit�, les cons�quences du jeu, lorsqu'il y en a, sont gratuites. Le jeu et le don sont �troitement li�s. Ils participent, mentalement et socialement, de la m�me impulsion individuelle et g�n�rique : l'instinct ludique. Le jeu et le don partagent le m�me hautain d�dain pour le r�sultat. Le joueur aime jouer, donc il joue. Dans l'activit� ludique, la gratification principale r�side dans l'activit� elle-m�me, quelle qu'elle soit. Un th�oricien du jeu comme Huizinga, autrement pertinent que ce con de Koven, pr�tend, dans Homo Ludens, d�finir l'activit� humaine comme un jeu dont il faut respecter les r�gles. J'ai le plus grand respect pour l'�rudition de Huizinga mais, en l'occurrence, je conteste avec force l'�troitesse de sa d�finition. Certes, il existe nombre de beaux jeux, tels que les �checs, le base-ball, le Monopoly ou le bridge, qui sont soumis � des r�gles ; mais la sph�re du jeu d�passe celles du sport et des jeux de soci�t�. La conversation et le sexe, la danse et le voyage, voil� par exemple, des activit�s qui peuvent ais�ment �chapper � des conventions intangibles. Or, elles rel�vent, sans l'ombre d'un doute, du jeu. Et on peut se jouer des r�gles elles-m�mes aussi ais�ment que de toutes choses.


L'ESCLAVAGE VOLONTAIRE
Le travail bafoue la libert�. Selon le discours officiel, nous autres Occidentaux vivons dans des d�mocraties et jouissons de droits fondamentaux, alors que d'autres sont plus infortun�s : priv�s de libert�, ils doivent subir le joug d'�tats policiers. Ces victimes ob�issent, sous peine du pire, aux ordres, quel qu'en soit l'arbitraire. Les autorit�s les maintiennent sous une surveillance permanente. Les bureaucrates � la solde de l'�tat contr�lent jusqu'aux moindres d�tails de la vie quotidienne. Les dirigeants qui les harc�lent n'ont � r�pondre qu'� leurs propres sup�rieurs, dans le secteur public comme dans le priv�. Dans les deux cas, la dissidence et la d�sob�issance sont punies. Des d�lateurs informent r�guli�rement les autorit�s. On nous pr�sente tout cela comme �tant le Mal.

Et en effet cette vision est effroyable, m�me si ce n'est rien d'autre qu'une description universelle de l'entreprise moderne. Les conservateurs, les ultra-lib�raux et les d�mocrates de gauche qui d�noncent le totalitarisme sont des faux-culs, des pharisiens. Il y a plus de libert� dans n'importe quelle dictature vaguement d�stalinis�e que dans l'entreprise am�ricaine ordinaire. La discipline qu'on applique dans une usine ou dans un bureau est la m�me que dans une prison ou un monast�re. En fait, comme l'ont montr� Foucault et d'autres historiens, les prisons et les usines sont apparues � peu pr�s � la m�me �poque. Et leurs initiateurs se sont d�lib�r�ment copi�s les uns les autres pour ce qui est des techniques de contr�le.

Un travailleur est un esclave � temps partiel. C'est le patron qui d�cide de l'heure � laquelle il vous faut arriver au travail et celle de la sortie - et de ce que vous allez y faire entretemps. Il vous dit quelle quantit� de labeur il faut effectuer, et � quel rythme. Il a le droit d'exercer son pouvoir jusqu'aux plus humiliantes extr�mit�s. Si tel est son bon plaisir, il peut tout r�glementer: la fr�quence de vos pauses-pipi, la mani�re de vous v�tir, etc. Hors quelques garde-fou juridiques fort variables, il peut vous renvoyer sous n'importe quel pr�texte - ou sans la moindre raison. Il vous fait espionner par des mouchards et des cheffaillons, il constitue des dossiers sur chacun de ses employ�s. R�pondre du tac au tac devient dans l'entreprise une forme intol�rable d'insubordination - faute professionnelle s'il en est - comme si un travailleur n'�tait qu'un vilain garnement : non seulement cela vous vaut d'�tre vir� mais cela peut vous priver de prime de d�part et d'allocations-ch�mage. Sans y trouver plus de vertu ni de raison, on peut noter que les enfants, en famille comme � l'�cole, subissent un traitement fort comparable, qu'on justifie dans leur cas par leur immaturit� postul�e. Cela en dit long sur leurs parents et leurs professeurs, ces pauvres employ�s...

L'avilissant syst�me de domination que je viens de d�crire gouverne plus de la moiti� des heures d'�veil de la majorit� des femmes et de la multitude des hommes pendant des d�cennies, durant la majeure partie de leur existence. Dans certains cas, il n'est pas trop erron� de nommer notre syst�me d�mocratie ou capitalisme ou, plus pr�cis�ment encore, industrialisme ; mais les appellations les plus appropri�es sont fascisme d'usine et oligarchie de bureau. Quiconque pr�tend que ces gens sont libres est un menteur ou un imb�cile. On est ce que l'on fait. Si l'on s'adonne � un travail monotone, stupide et ennuyeux, il y a de grandes chances pour que l'on devienne � son tour monotone, stupide et ennuyeux. Le travail - l'esclavage salari� et la nature de l'activit� qu'il induit - constitue en lui-m�me une bien plus valide explication � la cr�tinisation rampante qui submerge le monde que des outils de contr�le aussi abrutissants que la t�l�vision ou le syst�me �ducatif.

Les employ�s, enr�giment�s toute leur vie, happ�s par le travail au sortir de l'�cole et mis entre parenth�ses par leur famille � l'�ge pr�scolaire puis � celui de l'hospice, sont accoutum�s � la hi�rarchie et psychologiquement r�duits en esclavage. Leur aptitude � l'autonomie est si atrophi�e que leur peur de la libert� est la moins irrationnelle de leurs nombreuses phobies. L'art de l'ob�issance, qu'ils pratiquent avec tant de z�le au travail, ils le transmettent dans les familles qu'ils fondent, reproduisant ainsi le syst�me en toutes fa�ons et propagent sous toutes ses formes le conformisme culturel, politique et moral. D�s lors qu'on a vid�, par le travail, les �tres humains de toute vitalit�, ils se soumettent volontiers et en tout � la hi�rarchie et aux d�cisions des experts. Ils ont pris le pli.

Nous sommes si li�s au monde du travail que nous ne voyons gu�re le mal qui nous est fait. Il nous faut compter sur des observateurs venus d'autres �ges ou d'autres cultures pour appr�cier l'extr�me gravit� pathologique de notre situation pr�sente. Il fut un temps, dans notre propre pass�, o� nul n'aurait compris ou admis l'"�thique du travail". Weber ne se trompe sans doute pas lorsqu'il �tablit un lien entre l'apparition de celle-ci et celle d'une religion, le calvinisme ; lequel, s'il s'est propag� � notre �poque plut�t qu'il y a quatre si�cle, aurait �t� imm�diatement, et non sans raison, d�nonc� de toutes parts comme �tant une secte bizarro�de.

Quoi qu'il en soit, il nous suffit de puiser dans la sagesse de l'Antiquit� pour prendre quelque recul par rapport au travail. Les anciens ne se leurraient pas sur le travail et leurs vues sur la question demeur�rent incontest�es, mis � part les fanatiques calvinistes, jusqu'� ce que triomphe l'industrialisme - non sans avoir re�u la b�n�diction de ces proph�tes.

Imaginons un instant que le travail ne transforme pas les gens en �tres soumis et d�shumanis�s. Imaginons, � rebours de toutes notions psychologiques plausibles comme de l'id�ologie m�me des thurif�raires du travail, que ce dernier n'ait aucun effet sur la formation du caract�re. Et imaginons que le travail ne soit pas aussi fatiguant, ennuyeux et humiliant que ce que nous en savons tous, dans la douloureuse r�alit�. M�me ainsi le travail bafouerait encore toute aspiration humaniste et d�mocratique, pour la simple raison qu'il confisque une si grande partie de notre temps. Socrate disait que les travailleurs manuels faisaient de pi�tres amis et de pi�tres citoyens parce qu'ils n'avaient pas le temps de remplir les devoirs de l'amiti� et d'assumer les responsabilit�s de la citoyennet�. Il n'avait pas tort, le bougre. � cause du travail, nous ne cessons de regarder nos montres, quelle que soit notre activit�. Le "temps libre" n'est rien d'autre que du temps qui ne co�te rien aux patrons. Le temps libre est principalement consacr� � se pr�parer pour le travail, � revenir du travail, � surmonter la fatigue du travail. Le temps libre est un euph�misme qui d�signe la mani�re dont la main d'oeuvre se transporte � ses propres frais pour se rendre au labeur et assume l'essentiel de sa propre maintenance et de ses r�parations. Le charbon et l'acier ne font pas cela. Les fraiseuses et les machines � �crire ne font pas cela. Mais les travailleurs le font. Pas �tonnant que Edward G. Robinson s'�crie, dans un de ses films de gangsters : "Le travail, c'est pour les d�biles !"

Tant Platon que X�nophon attribuent � Socrate - et � l'�vidence partagent avec lui - une conscience des effets nocifs du travail sur le travailleur en tant que citoyen et en tant qu'humain. H�rodite d�signe le m�pris du travail comme une vertu des Grecs classiques � leur apog�e culturelle. Pour ne prendre qu'un seul exemple � Rome, Cic�ron dit que "quiconque �change son labeur contre de l'argent se vend lui-m�me et se place de lui-m�me dans les rangs des esclaves". Telle franchise est rare de nos jours, mais des soci�t�s primitives contemporaines qu'on nous apprend � m�priser en fournissent des exemples qui ont �clair� les anthropologues occidentaux. Les Kapauku de l'ouest de la Nouvelle-Guin�e ont, d'apr�s Posposil, une conception de l'�quilibre vital selon laquelle ils ne travaillent qu'un jour sur deux, la journ�e de repos �tant destin�e � "recouvrer la puissance et la sant� perdues".

Nos anc�tres, aussi r�cemment qu'au XVIII� si�cle, alors m�me qu'ils �taient d�j� bien avanc�s dans la voie qui nous a men� dans ce merdier, avaient du moins conscience de ce que nous avons oubli� - la face cach�e de l'industrialisation. Leur ardente d�votion � "Saint-Lundi" - imposant de facto la semaine de cinq jours cinquante ans avant sa cons�cration l�gale - faisait le d�sespoir des premiers propri�taires de fabriques. Il se passa bien du temps avant qu'ils ne se soumettent � la tyrannie de la cloche, anc�tre de la pointeuse. En fait, il fallut remplacer, le temps d'une g�n�ration, ou deux, les adultes m�les par des femmes, plus habitu�es � l'ob�issance, et des enfants, plus faciles � modeler selon les exigences industrielles.

M�me les paysans exploit�s de l'Ancien R�gime parvenaient � arracher � leurs seigneurs une bonne part du temps cens� appartenir au service de ces derniers. D'apr�s Lafargue, un quart du calendrier des paysans fran�ais �tait constitu� de dimanches et de jours de f�tes. Tchayanov, �tudiant les villages de la Russie tsariste - qu'on ne peut gu�re qualifier de soci�t� progressiste - montre de m�me que les paysans consacraient entre un cinqui�me et un quart des jours de l'ann�e au repos. Obnubil�s par la productivit�, nos contemporains sont � l'�vidence tr�s en retard, en mati�re de r�duction du temps de travail, sur ces soci�t�s archa�ques. S'ils nous voyaient, les moujiks surexploit�s se demanderaient pour quelle �trange raison nous continuons � travailler. Nous devrions sans r�pit nous poser la m�me question.

Pour saisir l'immense �tendue de notre d�g�nerescence, il suffit de consid�rer la condition premi�re de l'humanit�, sans gouvernements ni propri�t�, alors que nous �tions nomades chasseurs et cueilleurs. Hobbes pr�sumait que notre existence �tait alors brutale, d�sagr�able et courte. D'autres estiment que la vie, dans les temps pr�historiques, n'�tait qu'une lutte d�sesp�r�e et continuelle pour la survie, une guerre livr�e � une Nature impitoyable, o� la mort et le d�sastre attendaient les malchanceux et tous ceux qui ne pouvaient relever le d�fi du combat pour l'existence. En fait, il ne s'agit l� que du reflet des peurs que suscite l'effondrement de l'autorit� gouvernementale au sein de groupes humains accoutum�s � ne pas s'en passer, tels que l'Angleterre de Hobbes pendant la guerre civile. Les compatriotes de Hobbes avaient pourtant d�couvert des formes alternatives de soci�t�, indiquant qu'il existait d'autres mani�res de vivre - parmi les Indiens d'Am�rique du Nord,ut particuli�rement - mais d�j� trop �loign�s de leur propre exp�rience pour qu'ils les assimilent. Seuls les gueux, dont les frugales conditions d'existence �taient plus proches de celles des Indiens, pouvaient les comprendre et, parfois, se sentir attir�s par leur mode de vie. Tout au long du XVIIIe si�cle, des colons anglais firent d�fction pour aller vivre dans les tribus indiennes ou, captifs de ces derni�res, refus�rent de retourner � la civilisation, tandis que les Indiens ne faisaient jamais d�fection pour aller vivre dans les colonies blanches - pas plus que les Allemands de l'Ouest n'escaladaient nagu�re le mur pour demander l'asile en RDA...

La version "lutte-pour-la-vie" du darwinisme - � la Thomas Huxley - refl�te plus les conditions �conomiques de l'Angleterre vixtorienne qu'une approche scientifique de la s�lection naturelle, aisni que l'a d�montr� l'anarchiste Kropotkine dans son livre L'Aide mutuelle, un facteur d'�volution - Kropotkine �tait un savant, un g�ographe qui eut, bien involontairement, l'occasion d'�tudier la question sur le terrain lors de son exil en Sib�rie : il savait de quoi il parlait. En revanche et � l'instar de la plupart des th�ories sociales et politiques, l'histoire que Hobbes et ses successeurs racontent n'est qu'une autobiographie par inadvertance.

L'anthropologue Marshall Sahlins, �tudiant les donn�es concernant les chasseurs-cueilleurs contemporains, fit exploser le mythe forg� par Hobbes, dans un texte intitul� �ge de pierre, �ge d'abondance. Les chasseurs-cueilleurs travaillent beaucoup moins que nous, et leur travail est difficile � distinguer de ce que nous consid�rons relever du jeu. Sahlins en conclut que "les chasseurs-cueilleurs travaillent moins que nous et que, plut�t que d'�tre une harassante besogne, la qu�te pour la nourriture est occasionnelle ; leurs loisirs sont abondants et ils consacrent plus de temps � la sieste que dans aucune autre forme de soci�t�". Ils "travaillent" en moyenne quatre heures par jour, si toutefois on peut nommer "travail" leur activit�. Leur "labeur", tel qu'il nous appara�t, est hautement qualifi� et d�veloppe leurs capacit�s intellectuelles et physiques ; le travail non qualifi� � grande �chelle, observe Sahlins, n'est possible que dans le syst�me industrialiste. L'activit� des chasseurs-cueilleurs correspond ainsi � la d�finition du jeu selon Friedrich Schiller : la seule occasion qui permette � l'homme de r�aliser sa pleine humanit� en donnant libre cours aux deux aspects de sa double nature, la sensation et la pens�e. Voici ce qu'en dit le grand po�te : "L'animal travaille lorsque la privation est le ressort principal de son activit� et il joue quand c'est la profusion de ses forces qui est ce ressort, quand la vie, par sa surabondance, stimule elle-m�me l'activit�".

Le jeu et la libert� sont, en mati�re de production, coextensifs. M�me Marx, qui malgr� toutes ses bonnes intentions appartient au panth�on productiviste, observait qu'"il ne saurait y avoir de libert� avant que ne soit d�pass� le point o� demeure n�cessaire le travail sous la contrainte de la n�cessit� et de l'utilit� ext�rieure". Il ne parvint jamais � se convaincre lui-m�me d'identifier clairement cette heureuse circonstance pour ce qu'elle est : l'abolition du travail, l'auto-supression du prol�tariat - cela pouvait, apr�s tout, para�tre paradoxal,si�cle pass�, d'�tre � la fois protravailleur et antitravail. Plus maintenant.

L'aspiration � revenir ou � avancer vers une vie d�barrass�e du travail transpara�t dans tous les trait�s d'histoire sociale et culturelle s�rieux de l'Europe pr�industrielle, parmi lesquels on peut citer Englandin Transition de Dorothy George ou Popular Culture in Early Modern Europe de Peter Burke. Tout aussi pertinent est l'essai de Daniel Bell, Work and its Discontents, � ma connaissance le premier texte � s'�tendre aussi longuement sur la r�volte contre le travail. Comme le note Bell, l'Adam Smith de La Richesse des nations, malgr� son enthousiasme �perdu pour le march� et la division du travail, �ait bien plus conscient de l'aspect peu reluisant du travail que ne le sont les �conomistes de l'�cole de Chicago et tous les modernes �pigones de Smith. Ce dernier observait avec franchise : "L'intelligence de la majeure partie des hommes est n�cessairement form�e par leur emploi habituel. L'homme dont la vie se passe � effectuer quelques gestes simples n'a gu�re l'occasion d'exercer son intlligence. Il devient g�n�ralement aussi stupide et ignorant qu'il est possible � une cr�ature humaine de l'�tre..." Voil�, en quelques mots directs, ma critique du travail. Belle �crivait en 1956, en plein �ge d'or de l'imb�cillit� et de l'autosatisfaction dans l'Am�rique d'Eisenhower, mais il d�crivait de mani�re pr�monitoire le malaise inorganis� et inorganisable des ann�es 70 qui s'est perp�tu� depuis et qui est impossible � r�cup�rer par quelque tendance politique que ce soit, qu'on ne peut exploiter et qu'on feint donc d'ignorer. Ce probl�me est la r�volte contre le travail. Les �conomistes n�o-lib�raux - les Milton Friedman et ses Chicago Boys - n'en parlent jamais dans leurs textes parce que, pour emprunter � leur jargon et comme on dit dans Star Trek : It does not compute. "�a ne se calcule pas".


PRODUIRE, POURRIR, MOURIR
Si ces objections, fond�es sur l'amour de la libert�, �chouent � persuader les humanistes � tendance utilitariste ou m�me paternaliste, il en est d'autres que ceux-ci ne peuvent n�gliger. Le travail peut nuire gravement � votre sant�. En fait, le travail est un meurtre de masse, un g�nocide. Directement ou indirectement, le travail va tuer la plupart des lecteurs de ces lignes. Les statistiques disent qu'entre 14000 et 25000 personnes meurent, aux �tat-Unis, dans l'exercice de leur profession. Plus de 2 millions de travailleurs ont �t� mutil�s ou ont gard� un handicap. De 20 � 25 millions d'entre eux sont bless�s chaque ann�e. Pr�cisons que ces chiffres sont bas�s sur une estimation extr�mement conservatrice de ce qu'est un accident du travail. Ainsi, ils n'incluent pas les 500 000 patients souffrant de maladies professionnelles. J'ai feuillet� r�cemment un livre consacr� aux maladies professionnelles qui comptait plus de 1200 pages. Et toutes ces donn�es ne font qu'effleurer la r�alit�. Les statistiques disponibles ne prennent en compte que les cas �vident, comme les 100 000 mineurs atteints de pneumoconiose ou de silicose et dont 4000 meurent chaque ann�e, ce qui �quivaut � un taux de mortalit� bien plus �lev� que, par exemple, celui du sida. Si ce dernier retient infiniment plus l'attention des m�dias, cela ne fait que refl�ter le postulat selon lequel le sida frappe surtout des pervers qui qui pourraient choisir de renoncer � la d�pravation tandis que le travail de la mine est une activit� sacr�e qu'on ne saurait remettre en cause. Ce que taisent les statistiques, ce sont ces millions de vies qui sont abr�g�es par le travail - ce qui constitue une forme d'homicide, apr�s tout... Voyez les m�decins qui se tuent � la t�che, la cinquantaine venue. Voyez tous les autres workaholics, ces forcen�s du boulot pour lesquels le travail est une drogue.

M�me si vous n'�tes pas tu� ou mutil� au travail, il se pourraitt bien que cela vous arrive en y allant ou en en revenant, ou bien pendant que vous en cherchez, ou encore pendant que vous essayez d'en oublier les tourments. La grand majorit� des accident�s de la route le sont, directement ou indirectement, dans le cadre d'une de ces activit�s que le travail rend obligatoire : trajets professionnels, transports de main-d'oeuvre, cong�s pay�s. � ce bilan aggrav� des victimes du travail,e doit d'ajouter celles de la pollution industrielle et automobile ou de l'alcoolisme et de la toxicomanie induits par la mis�re du travail. Tant les maladies cardiaques que les cancers sont des pathologies modernes qu'on peut lier, dans la plupart des cas, au travail.

Le travail institue donc l'homicide comme mode de vie. Les gens pensent que les Cambodgiens ont �t� dingues de s'exterminer eux-m�mes, mais sommes-nous bien diff�rents ? Le r�gime de Pol Pot reposait tout au moins sur une vision, aussi confuse f�t-elle, d'une soci�t� �galitaire.

Nous tuons des gens par millions dans le but de vendre des Big Mac et des Cadillac aux survivants. Nos 40 000 ou 50 000 morts annuels sur les routes sont des victimes et non des martyrs. Morts pour rien - ou, pour mieux dire, morts au nom du travail. Or, le culte du travail ne m�rite vraiment pas qu'on meure pour lui.

Mauvaise nouvelle pour les sociaux-d�mocrates : les bricolages r�gulateurs sont de peu d'effet dans ce contexte de vie ou de mort. L'OSHA, organisme f�d�ral charg� de la sant� et de la s�curit� du travail, a �t� con�ue pour mettre de l'ordre au coeur du probl�me : la s�curit� dans les entreprises. Avant m�me que Reagan et la Cour supr�me ne l'asphyxient, l'OSHA �tait une farce. Sous Carter, alors que le financement de cet organisme �tait plus g�n�reux, une entreprise pouvait s'attendre � une visite-surprise tous les quarante-six ans...

Le contr�le de l'�conomie par l'�tat ne r�soudrait pas plus le probl�me. Le travail �tait encore plus dangereux dans les pays socialistes. Des milliers de travailleurs russes sont morts ou ont �t� bless�s en construisant le m�tro de Moscou. Et, compar� aux catastrophes nucl�aires, camoufl�es ou non, qui ont jalonn� ces derni�res d�cennies l'histoire de l'URSS, l'accident de Three Miles Island fait figure d'exercice d'alerte pour riverains de centrale nucl�aire. Il n'en reste pas moins que la d�r�glementation en vogue depuis les ann�es 80 n'arrangera rien, bien au contraire, en mati�re de s�curit� du travail. Du point de vie sanitaire, entre autres, le travail a connu sa p�riode la plus noire � l'�poque o� l'�conomie s'approchait au plus pr�s du laisser-faire int�gral. Un historien comme Eugene Genovese se montre convaincant quand il avance - comme le font d'ailleurs les pires apologistes de l'esclavage ant�rieur � la guerre de S�cession - que les travailleurs salari�s des usines du nord des �tats-Unis et de l'Europe connaissaient un sort moins enviable que celui des esclaves des plantations du Sud. Nul r��quilibrage du rapport de force entre hommes d'affaires et bureaucrates ne semble susceptible de changer les choses en mati�re de production. Une application coercitive et syst�matique des normes sanitaires de l'OSHA, pour vagues et timides qu'elles soient, paralyserait sans doute l'�conomie. Et ceux qui sont charg�s de faire respecter ces crit�res le savent bien, puisqu'ils ne font m�me pas mine de s�vir � l'encontre de la plupart des entreprises en infraction.


L'ABOLITION DU TRAVAIL
Ce que j'ai dit jusqu'ici ne devrait pr�ter � aucune controverse. La plupart des travailleurs en ont marre du travail. Les taux d'absent�isme, de vols et de sabotages commis par les employ�s sont en hausse continuelle, sans parler des gr�ves sauvages et de la tendance g�n�rale � tirer au flanc. C'est peut-�tre l� l'amorce d'un mouvement de rejet conscient, et plus seulement visc�ral, � l'�gard du travail. Cela n'emp�che pas que le sentiment qui pr�vaut, parmi tous les patrons et leurs s�ides mais aussi chez la plupart des travailleurs, est que le travail lui-m�me est in�vitable et n�cessaire.

Je ne suis pas d'accord. Il est � pr�sent possible d'abolir le travail et de le remplacer, dans les cas o� il remplit une fonction utile, par une multitude de libres acitivit�s d'un genre nouveau. L'abolition du travail exige de s'attaquer au probl�me d'un point de vue tant quantitatif que qualitatif. D'une part, il faut r�duire consid�rablement la quantit� de travail effectu�e : dans ce monde, la majeure partie du travail est inutile, voire nuisible et il s'agit tout simplement de s'en d�barrasser. D'autre part, et l� se situent tant le point central que la possibilit� d'un nouveau d�part r�volutionnaire, il nous faut transformer toute l'activit� que requiert le travail r�ellement utile en un �ventail vari� de passe-temps agr�ables - si ce n'est qu'ils se trouvent aboutir � des produits utiles, sociaux. Voil� qui ne devrait s�rement pas les rendre moins attrayants, quand m�me !

Alors seulement, toutes les barri�res artificielles que forment le pouvoir et la propri�t� priv�e devraient s'effondrer. La cr�ation doit devenir r�cr�ation. Et nous pourrions tous nous arr�ter d'avoir peur les uns des autres.

Je n'insinue pas que la majeure partie du travail pourrait conna�tre une telle r�habilitation. Mais justement la majeure partie du travail, par son inanit� ou sa nocivit�, ne m�rite pas d'�tre r�habilit�e... Seule une franction toujours plus r�duite des activit�s salari�es remplit des besoins r�els, ind�pendants de la d�fense ou de la reproduction du syst�me salarial et de ses appendices politiques ou judiciaires. Il y a trente-cinq ans, Paul et Percival Goddman estimaient que seuls cinq pour cent du travail effectu� alors - il est probable que ce chiffre, pour peu qu'il soit fiable, serait plus bas de nos jours - auraient suffi � satisfaire nos besoins minimaux : alimentation, v�tements, habitat. Leur estimation n'est qu'une supposition �clair�e mais la conclusion en est ais�e � tirer : directement ou indirectement, le gros du travail ne sert que les desseins improductifs du commerce et du contr�le social. Du jour au lendemain, nous pouvons affranchir des dizaines de millions de VRPO et de soldats, de gestionnaires et de flics, de courtiers et d'hommes d'�glise, banquiers et d'avocats, de professeurs et de propri�taires de logements, de vigiles et de publicitaires, d'informaticiens et de domestiques, etc. Et il y a l� un effet boule de neige puisque, � chaque gros ponte rendu oisif, on lib�re par la m�me occasion ses sous-fifres et ses larbins. Ainsi implose l'�conomie.

Quarante pour cent de la main-d'oeuvre est constitu�e de cols blancs, dont la plupart exercent quelques-uns des m�tiers les plus ennuyeux et les plus d�biles jamais invent�s. Des secteurs entiers de l'�conomie, l'assurance, la banque ou l'immobilier exemple, ne consistent en rien d'autre qu'en un brassage de paperasse d�nu� de toute utilit� r�elle. Ce n'est pas par hasard que le secteur "tertiaire", celui des services, s'accro�t aux d�pens du "secondaire" (l'industrie) tandis que le "primaire" (l'agriculture) a presque disparu. Comme le travail ne pr�sente aucune n�cessit�, sauf pour ceux dont il renforce le pouvoir, des travailleurs toujours plus nombreux passent d'une activit� relativement utile � une activit� relativement inutile, dans le simple but d'assurer le maintien de l'ordre, la paix sociale - car le travail est en soi la plus redoutable des polices. N'importe quoi vaut mieux que rien. Voil� pourquoi vous ne pouvez rentrer avant l'horaire � la maison sous pr�texte que vous avez achev� votre besogne quotidienne plus t�t. M�me s'ils n'en ont aucun usage productif, les ma�tres veulent votre temps, et en quantit� suffisante pour que vous leur apparteniez, corps et �me. Comment expliquer autrement que la semaine de travail moyenne n'a gu�re diminu� au cours des cinquante derni�res ann�es ?

Ensuite le couperet peut tomber sans dommage sur le travail productif lui-m�me. Plus jamais de production d'armements, d'�nergie nucl�aire, de bouffe industrielle, de d�sodorisants - et par desus tout, plus jamais d'industrie automobile. Je n'ai rien contre une Stanley Steamer ou une Ford T de temps � autre, mais le f�tichisme libidinal de la bagnole qui fait vivre des cloaques comme D�troit ou Los Angeles, pas question ! � ce stade, nous avons, mine de rien, r�solu la crise de l'�nergie, la crise de l'environnement et d'autres probl�mes sociaux connexes et r�put�s insolubles.

Pour finir, il nous faut abolir l'activit� laborieuse de loin la plus r�pandue, celle dont les horaires sont les plus interminables et qui regroupe des t�ches parmi les plus ennuyeuses - et les moins bien r�mun�r�es. Je veux parler du travail domestique et �ducatif qu'effectuent les femmes au foyer. En abolissant le travail salari� et en r�alisant le plein-ch�mage, nous sapons la division sexuelle du travail. La famille nucl�aire telle que nous la connaissons provient d'une adaptation in�vitable � la division du travail qu'impose l'esclavage salari� moderne. Qu'on le veuille ou non, telles que sont les choses depuis un ou deux si�cles, il a longtemps �t� plus rationnel sur le plan �conomique que ce soit l'homme qui gagne le pain du m�nage - pendant que la femme se tape le boulot de merde afin que son compagnon y trouve un doux refuge, � l'abri de ce monde sans coeur. Et que les enfants se rendent dans des camps de concentration nomm�s "�coles" d'abord pour que maman ne le ai pas sur le dos pendant qu'elle besogne, ensuite pour mieux contr�ler leurs faits et gestes - et incidemment pour qu'ils acqui�rent les habitudes de l'ob�issance et de la ponctualit�, ni n�cessaires aux travailleurs.

Pour se d�barrasser d�finitivement du patriarcat, il faut en finir avec la famille nucl�aire, lieu de ce "travail de l'ombre", non pay�, lequel rend possible le syst�me de production fond� sur le travail qui, par lui-m�me, a rendu n�cessaire la forme moderne et adoucie du patriarcat. Le corollaire de cette strat�gie "antinucl�aire" est l'abolition de l'enfance et la fermeture des �coles. Il y a plus d'�l�ves que de travailleurs � plein temps dans ce pays. Nous avons besoin des enfants comme professeurs, et non comme �l�ves.Leur contribution � la r�volution ludique sera immense parce qu'ils sont mieux exerc�s dans l'art de jouer que ne le sont les adultes. Les adultes et les enfants ne sont pas identiques, mais ils deviendront �gaux gr�ce � l'interd�pendance. Seul le jeu peut combler le foss� des g�n�rations.

Je n'ai pas encore mentionn� la possibilit� d'abolir presque tout le travail restant par l'automatisation et la cybern�tique. Tous les scientifiques, les ing�nieurs et les techniciens, lib�r�s des soucis de la recherche militaire ou de l'obsolescence calcul�e auront tout loisir d'imaginer en s'amusant des moyens d'�liminer la fatigue, l'ennui ou le danger dans des acitivit�s comme l'exploitation mini�re, par exemple. Il ne faut aucun doute qu'ils se lanceront dans bien d'autres projets pour se distraire et se faire plaisir. Peut-�tre �tabliront-ils des syt�mes de communication multim�dia � l'�chelle de la plan�te. Peut-�tre iront-ils fonder des colonies dans l'espace. Peut-�tre. Je ne suis pas moi-m�me un fana du gadget. Je n'aimerais gu�re vivre dans un paradis enti�rement automatis�. Je ne veux pas de robots-esclaves faisant tout � ma place. Je veux faire et cr�er moi-m�me. Il y a, je pense, une place pour les techniques substitutives au travail humain mais je la souhaiterais modeste.

Le bilan historique et pr�historique de la technologie n'incite gu�re � l'optimisme. Deouis le passage de la chasse et de la cueillette � l'agriculture puis � l'industrie, la quantit� de travail n'a cess� de s'accro�tre tandis que d�clinaient les talents et l'autonomie individuelle de l'�tre humain. L'�volution de l'industrialisme a accentu� ce que Harry Braverman appelait la d�gradation du travail. Les observateurs les plus perspicaces ont toujours �t� cosncients de ce ph�nom�ne. John Stuart Mill remarquait que toutes les inventions estin�es � �conomiser du travail humain n'ont jamais r�duit la totalit� du travail effectu� d'une minute. Karl Marx a �crit qu'"on ne pourrait r�diger une histoire des inventions faites depuis 1830 dans la seule intention de fournir des armes au capital contre les r�voltes de la classe ouvri�re". Les technophiles les plus enthousiastes - Saint-Simon, Comte, L�nine, B.-F. Skinner - ont toujours �t� de fieff�s autoritaristes, c'est-�-dire des technocrates. Nous devrions �tre plus que sceptiques � l'�gard des promesses de la mystique informatique. Les ordinateurs et les informaticiens travaillent comme des chiens ; il y a de fortes chances pour que, si on les laisse faire, ils nous fassent travailler comme des chiens. Mais s'ils ont d'autres projets, plus susceptibles d'�tre subordonn�s aux d�sirs humains que ne l'est la prolif�ration des techniques de pointe, alors pr�tons-leur l'oreille.


LA R�VOLUTION LUDIQUE
Ce que je d�sire r�ellement, c'est de voir le jeu se substituer au travail. Un premier pas dans cette voie serait de renoncer aux notions de "job" et de "m�tier". M�me les activit�s qui rec�lent quelque contenu ludique finissent par le perdre en �tant r�duites � des besognes que des gens form�s � ces t�ches, et seulement ces gens-l�, sont contraints d'exercer � l'exclusion de toute autre activit�. N'est-il pas �trange que des travailleurs agricoles peinent dans les champs pendant que leurs ma�tres � air conditionn�s rentrent chez eux chaque week-end pour se livrer aux joies du jardinage ? Dans un syst�me r�gi par la f�te permanente, nous assiterons � l'�ge d'or du dilettantisme, � c�t� duquel la Renaissance aura l'air minable. Il n'y aura plus de m�tiers, seulement des choses � faire et des gens pour les faire.

Le secret de la transformation du travail en jeu, comme l'a si bien senti Charles Fourier, consiste � ordonner les activit�s utiles de mani�re � tirer avantage de la vari�t� des go�ts, afin qu'une vari�t� d'�tres vivants trouvent un r�el plaisir � s'y adonner � des moments choisis. Pour que ces individus se sentent pleinement attir�s par les activit�s qu'ils trouvent agr�ables ou int�ressantes, il suffit d'�radiquer les absurdit�s et les d�formations dont souffrent les t�ches productives lorsqu'elles sont r�duites � n'�tre que du travail. Il ne me d�plairait pas, par exemple, de donner quelques cours (pas trop), mais je ne veux pas d'�l�ves contraints et forc�s, et je me refuse � faire de la l�che � de grotesques p�dants pour obtenir un poste.

En outre, il existe des activit�s que les gens aiment pratiquer de temps en temps mais � petites doses, et certainement pas en permanence. On peut aimer faire du baby-sitting pendant quelques heures pour le plaisir de partager la compagnie d'enfants, mais pas autant que leurs propres parents. En revanche, les parents appr�cient profond�ment le temps ainsi rendu disponible, m�me si cela les angoisserait d'�tre s�par�s trop longtemps de leur prog�niture. Ces diff�rences entre individus fondent la possibilit� d'une vie de libre jeu. Le m�me principe s'applique � bien d'autres domaines d'activit�s, en particulier les plus primordiaux. C'est ainsi que de nombreuses personnes aiment cuisiner lorsqu'il s'agit de le faire � leur gr� et non lorsqu'il s'agit de ravitailler des carcasses humaines afin qu'elles soient aptes � bosser.

Enfin, certaines activit�s qui sont insatisfaisantes lorsqu'elles sont effectu�es tout seul ou dans un environnement d�sagr�able ou aux ordres d'un patron deviennent plaisantes ou int�ressantes, au moins pendant un moment, lorsque ces circonstances viennent � changer. Cela est probablement vrai, dans une certaine mesure, de tout travail. Les gens d�ploient alors leur ing�niosit�, qu'ils auraoent refoul�e autrement, pour faire un jeu des plus rebutantes besognes. Des activit�s qui attirent certains peuvent en repousser d'autres, mais chacun a, au moins potentiellement, une vari�t� d'int�r�ts et un int�r�t pour la vari�t�. "Tout, au moins une fois", comme dit l'adage. Fourier �tait pass� ma�tre dans l'art d'imaginer comment les penchants les plus pervers et les plus aberrants pouvaient �tre employ�s utilement dans la soci�t� post-civilis�e, qu'il appelait Harmonie. Il pensait que l'empereur N�ron n'aurait pas fait une si sanglante carri�re s'il avait pu, enfant, satisfaire son go�t pour le sang en travaillant dans un abattoir. Ceux des petits enfants qui aiment notoirement se rouler dans la boue �taient appel�s par Fourier � se constituer en "petites hordes", charg�es de nettoyer les toilettes et de ramasser les ordures m�nag�res - les plus m�ritants se voyant attribuer des m�dailles. Je ne d�fends pas ces exemples pr�cis mais le principe qu'ils contiennent, dont je pense qu'il est parfaitement cens� et constitue l'indispensable condition d'une transformation r�volutionnaire g�n�rale.

N'oublions pas qu'il ne s'agit nullement de prendre le travail tel qu'il existe aujourd'hui et de s'arranger pour le confier aux personnes les plus aptes, parmi les quelles il faudrait en effet compter bon nombre de pervers... Si la technologie doit jouer un r�le dans cettetransformation, ce serait moins pour extraire le travail de la vie quotidienne en automatisant toute activit� que pour ouvrir de nouveaux champs � la recr�ation. Il se pourrait m�me que nous d�sirions retourner, dans une certaine mesure, � l'artisanat, retour dont William Morris consid�rait qu'il serait une cons�quence probable et souhaitable de la r�volution communiste. L'art serait �t� des mains des snobs et des collectionneurs, aboli en tant que bibelot du pass� destin� � un public d'�lite. Ses qualit�s esth�tiques et cr�atives se verraient rendues � la vie int�grale � laquelle le travail l'a d�rob�. Il est �difiant de songer que les vases grecs, en l'honneur desquels nous �crivons des odes et que nous exhibons dans des mus�es, �taient utilis�s en leur temps pour conserver l'huile d'olive. Je doute que la camelote qui encombre notre quotidien connaisse telle post�rit� dans les temps futurs, si tant est qu'il y ait un futur. Il faut bien comprendre que le progr�s ne saurait exister dans le monde du travail, tout au contraire. Nous ne devrions pas h�siter � emprunter au pass�, les anciens n'y perdent rien et nous nous en trouvons enrichis.

La r�invention de la vie quotidienne exige de d�passer tous les rep�res. Il existe, en fait, plus de propositions en la mati�re que ne le soup�onne le public. Outre Fourier et William Morris - et de temps � autre, une piste chez Marx -, citons les �crits de Kropotkine, ceux des syndicalistes Pataud et Pouget et ceux des anarcho-communistes � l'ancienne (Berckman) ou nouvelle version (Bookchin). La communitas des fr�res Goodman est exemplaire en ce qu'elle illustre quelles formes naissent des desseins humains. Il y a � glaner chez les h�rauts parfois fumeux de la technologie alternative et conviviale, comme Schumacher ou Illitch, apr�s d�connexion de leur machine � brouillard. La lucidit� f�roce des situationnistes - ce qu'on en conna�t au travers de l'anthologie de la revue Internationale situationniste ou du Trait� de savoir-vivre de Raoul Vaneigem est r�jouissant, m�me s'ils ne sont jamais vraiment parvenus � concilier pouvoir des conseils ouvriers et abolition du travail. Mieux vaut une telle inconvenance mineure, pourtant, que n'importe quelle version du gauchisme, dont les s�niles d�vots semblent �tre les derniers thurif�raires du travail - s'il n'y avait pas de travail, il n'y aurait pas de travailleurs, et, sans travailleurs, que resterait-il � organiser ?

Ainsi les abolitionnistes n'auront principalement � compter que sur leurs propres forces. Nul ne peut pr�dire ce qu'il adviendrait si d�ferlait la puissance cr�atrice jusqu'� pr�sent brid�e par le travail. Tout peut arriver. La fastidieuse opposition rh�torique entre libert� et n�cessit�, avec son parfum de th�ologie, se r�soudra d'elle m�me dans la pratique d�s lors que la production de valeurs d'usage se nourrira de d�licieuses activit�s ludiques.

La vie deviendra un jeu, ou plut�t une vari�t� de jeux, et non plus un jeu sans enjeu. Une rencontre sexuelle est le mod�le m�me du jeu productif. Les partenaires y produisent mutuellement leurs plaisirs, personne ne tient la marque et tout le monde gagne. Plus on done, plus on re�oit. Dans la vie ludique, le meilleur de la sexualit� impr�gnera les meilleurs moments de la vie quotidienne. Le jeu g�n�ralis� m�nera � l'�rotisation de la vie. Le sexe, en retour, peut devenir moins urgent, moins avide, plus ludique. Si nous jouons les bonnes cartes, nous pouvons tous sortir gagnants de la partie, mais seulement si on joue pour de vrai.

Nul ne devrait jamais travailler.

Prol�taires du monde entier, reposez-vous !




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