Chapitre II
Pr�paration � l�individualisme pratique
Suffit-il de se proclamer individualiste ? - Non. Une religion peut se contenter de l�adh�sion verbale et de quelques gestes d�adoration. Une philosophie pratique qui n�est point pratiqu�e n�est rien.
Pourquoi les religions peuvent-elles montrer plus d�indulgence que les doctrines morales ? - Les dieux des religions sont des monarques puissants. Ils sauvent les fid�les par des gr�ces et des miracles. Ils accordent le salut en �change de la loi, de certaines paroles rituelles et de certains gestes convenus. Ils peuvent m�me me tenir compte de gestes que je fais faire et de paroles que je fais prononcer par des mercenaires.
Que dois-je faire pour m�riter r�ellement le nom d�individualiste ? - Je dois mettre tous mes actes d�accord avec ma pens�e.
Cet accord n�est-il pas p�nible � obtenir ? - Il est moins p�nible qu�il ne le para�t.
Pourquoi ? - L�individualiste qui commence est retenu par les faux biens et les mauvaises habitudes. Il ne se lib�re pas sans quelque d�chirement. Mais le d�saccord entre ses actes et sa pens�e lui est plus p�nible que tous les renoncements. Il en souffre comme le musicien souffre d�un manque d�harmonie. Le musicien ne voudrait, � aucun prix, passer sa vie au milieu de bruits discordants. De m�me mon inharmonie est pour moi la plus grande des douleurs.
Comment s�appelle l�effort pour mettre sa vie d�accord avec sa pens�e ? - Il s�appelle la vertu.
La vertu obtient-elle une r�compense ? - La vertu est sa r�compense � elle-m�me.
Que signifient ces paroles ? - Elles signifient deux choses :
1� Si je songe � une r�compense, je ne suis pas vertueux. La vertu a pour premier caract�re le d�sint�ressement.
2� La vertu d�sint�ress�e cr�e le bonheur.
Qu�est-ce que le bonheur ? - Le bonheur est l��tat de l��me qui se sent parfaitement libre de toutes les servitudes �trang�res et en parfait accord avec elle-m�me.
N�y a-t-il donc bonheur que lorsqu�on n�a plus besoin de faire effort et le bonheur succ�de-t-il � la vertu ? - Le sage a toujours besoin d�effort et de vertu. Il est toujours attaqu� par le dehors. Mais le bonheur n�existe, en effet, que dans l��me o� il n�y a plus de lutte int�rieure.
Est-on malheureux dans la poursuite de la sagesse ? - Non. Chaque victoire, en attendant le bonheur, produit de la joie.
Qu�est-ce que la joie ? - La joie est le sentiment du passage d�une perfection moindre � une perfection plus grande. La joie est le sentiment qu�on avance vers le bonheur.
Distinguez par une comparaison la joie et le bonheur. - Un �tre pacifique, forc� de combattre, remporte une victoire qui le rapproche de la paix : il �prouve de la joie. Il arrive enfin � une paix que rien ne pourra troubler : il est dans le bonheur.
Faut-il essayer d�obtenir le bonheur et la perfection d�s le premier jour o� l�on comprend ? - Il est rare qu�on puisse tenter sans imprudence la perfection imm�diate.
Quel danger courent les impatients ? - Le danger de reculer et de se d�courager.
Comment convient-il de se pr�parer � la perfection ? - Il convient d�aller � Epict�te en passant par Epicure.
Que voulez-vous dire ? - Il faut d�abord se placer au point de vue d�Epicure et distinguer les besoins naturels des besoins imaginaires. Quand nous serons capables de m�priser pratiquement tout ce qui n�est pas n�cessaire � la vie ; quand nous d�daignerons le luxe et le confortable ; quand nous savourerons la volupt� physique qui sort des nourritures et des boissons simples ; quand notre corps saura aussi bien que notre �me la bont� du pain et de l�eau : nous pourrons avancer davantage.
Quel pas restera-t-il � faire ? - Il restera � sentir que, m�me priv� de pain et d�eau, nous serions heureux ; que, dans la maladie la plus douloureuse et la plus d�nu�e de secours, nous serions heureux ; que, m�me en mourant dans les supplices et au milieu des injures de tous, nous serions heureux.
Ce sommet de sagesse est-il abordable � tous ? - Ce sommet est abordable � tout homme de bonne volont� qui se sent un penchant naturel vers l�individualisme.
Quel est le chemin intellectuel qui conduit � ce sommet ? - C�est la doctrine sto�cienne des vrais biens et des vrais maux.
Comment appelle-t-on encore cette doctrine ? - On l�appelle encore la doctrine des choses qui d�pendent de nous et des choses qui ne d�pendent pas de nous.
Quelles sont les choses qui d�pendent de nous ? - Nos opinions, nos d�sirs, nos inclinations, nos aversions, en un mot toutes nos actions int�rieures.
Quelles sont les choses qui ne d�pendent point de nous ? - Le corps, les richesses, la r�putation, les dignit�s, en un mot toutes les choses qui ne sont point du nombre de nos actions int�rieures.
Quels sont les caract�res des choses qui d�pendent de nous ? - Elles sont libres par nature ; rien ne peut les arr�ter ou leur faire obstacle.
Quels sont les caract�res des choses qui ne d�pendent point de nous ? - Elles sont faibles, esclaves, sujettes � beaucoup d�obstacles et d�inconv�nients, et enti�rement �trang�res � l�homme.
Quel est l�autre nom des choses qui ne d�pendent pas de nous ? - Les choses qui ne d�pendent pas de nous s�appellent aussi les choses indiff�rentes.
Pourquoi ? - Parce qu�aucune d�elles n�est un vrai bien ou un vrai mal.
Qu�arrive-t-il � celui qui prend les choses indiff�rentes pour des biens, ou pour des maux ? - Il trouve partout des obstacles ; il est afflig�, troubl� ; il se plaint des choses et des hommes.
N��prouve-t-il pas un plus grand mal encore ? - Il est esclave du d�sir et de la crainte.
Quel est l��tat de celui qui sait pratiquement que les choses qui ne d�pendent pas de nous sont indiff�rentes ? - Il est libre. Personne ne peut le forcer � faire ce qu�il ne veut pas ou l�emp�cher de faire ce qu�il veut. Il n�a � se plaindre de rien ni de personne.
La maladie, la prison, la pauvret�, par exemple, ne diminuent-elles point ma libert� ? - Les choses ext�rieures peuvent diminuer la libert� de mon corps et de mes mouvements. Elles ne sont pas des emp�chements pour ma volont�, si je n�ai pas la folie de vouloir ce qui ne d�pend pas de moi.
La doctrine d�Epicure ne suffit-elle pas dans le courant de la vie ? - La doctrine d�Epicure suffit si j�ai les choses n�cessaires � la vie et si je me porte bien. Elle me rend devant la joie l��gal des animaux, qui ne se forgent pas des inqui�tudes et des maux imaginaires. Mais, dans la maladie ou dans la faim, elle ne suffit plus.
Suffit-elle dans les relations sociales ? - Dans les relations sociales courantes, elle peut suffire. Elle me lib�re de tous les tyrans qui n�ont de pouvoir que sur mon superflu.
Y a-t-il des circonstances sociales o� elle ne suffit plus ? - Elle ne suffit plus si le tyran peut me priver de pain ; s�il peut me mettre � mort ou blesser mon corps.
Qui appelez-vous tyran ? - J�appelle tyran quiconque, en agissant sur les choses indiff�rentes, telles que mes richesses ou mon corps, pr�tend agir sur ma volont�. J�appelle tyran quiconque essaie de modifier mon �tat d��me par d�autres moyens que la persuasion raisonnable.
N�y a-t-il pas des individualistes auxquels l��picurisme suffira ? - Quelque que soit mon pr�sent, j�ignore l�avenir. J�ignore si la grande attaque o� l��picurisme ne suffit plus ne me guette pas � quelque d�tour de ma vie. Je dois donc, d�s que j�ai atteint la sagesse �picurienne, travailler � me fortifier davantage, jusqu�� l�invuln�rabilit� sto�cienne.
Comment vivrai-je dans le calme ? - Dans le calme, je pourrai vivre doucement et sobrement comme Epicure, mais avec l�esprit d�Epict�te.
Est-il utile � la perfection de se proposer un mod�le tel que Socrate, J�sus ou Epict�te ? - Cette m�thode est mauvaise.
Pourquoi ? - Parce que j�ai � r�aliser mon harmonie, non celle d�un autre.
Combien y a-t-il de sortes de devoirs ? - Il y a deux sortes de devoirs : les devoirs universels et les devoirs personnels.
Qu�appelez-vous devoirs universels ? - J�appelle devoirs universels ceux qui s�imposent � tout homme sage.
Qu�appelez-vous devoirs personnels ? - J�appelle devoirs personnels ceux qui s�imposent particuli�rement � moi.
Existe-t-il des devoirs personnels ? - Il existe des devoirs personnels. Je suis un �tre particulier qui se trouve dans des situations particuli�res. J�ai un certain degr� de force physique, de force intellectuelle et je poss�de plus ou moins de richesses. J�ai un pass� � continuer. J�ai � lutter contre une destin�e hostile, ou � collaborer avec une destin�e amie.
Distinguez par un signe facile les devoirs personnels et les devoirs universels. - Sauf exception, les devoirs universels sont des devoirs d�abstention. Presque tous les devoirs d�action sont des devoirs personnels. M�me dans les circonstances rares o� l�action s�impose � tous, le d�tail de l�action portera la marque de l�agent, sera comme la signature de l�artiste moral.
Le devoir personnel peut-il contredire le devoir universel ? - Non. Il est comme la fleur, qui ne saurait pousser que sur la plante.
Mes devoirs personnels sont-ils ceux de Socrate, de J�sus ou d�Epict�te ? - Ils ne leur ressemblent en rien, si je ne m�ne pas une vie apostolique.
Qui m�apprendra mes devoirs personnels et mes devoirs universels ? - Ma conscience.
Comment m�apprendra-t-elle mes devoirs universels ? - En me disant ce que j�attendrais de tout homme sage.
Comment m�apprendra-t-elle mes devoirs personnels ? - En me disant ce que je dois exiger de moi.
Y a-t-il des devoirs difficiles ? - Il n�y a pas de devoir difficile pour le sage.
Avant que j�aie atteint la sagesse, la pens�e de Socrate, de J�sus, d�Epict�te, ne me sera-t-elle pas utile dans les difficult�s ? - Elle pourra m��tre utile. Mais je ne me repr�senterai jamais ces grands individualistes comme des mod�les.
Comment me les repr�senterai-je ? - Je me les repr�senterai comme des t�moins. Et je d�sirerai qu�ils ne bl�ment point ma fa�on d�agir.
Y a-t-il des fautes graves et des fautes l�g�res ? - Toute faute reconnue telle avant d��tre commise est grave.
Th�oriquement, pour juger de ma situation ou de celle d�autrui dans la voie de la sagesse, ne puis je pas distinguer des fautes graves et des fautes l�g�res ? - Je le puis.
Qu�appellerai-je faute l�g�re ? - J�appellerai ordinairement faute l�g�re celle qu�Epict�te bl�merait et qu�Epicure ne bl�merait pas.
Qu�appellerai-je faute grave ? - J�appellerai faute grave celle que bl�merait m�me l�indulgence d�Epicure.
Chapitre III
Des relations des individus entre eux
Dites la formule des devoirs envers autrui. - Tu aimeras ton prochain comme toi-m�me et ton Dieu par dessus toute chose.
Qu�est-ce que mon prochain ? - Les autres hommes.
Pourquoi appelez vous les autres hommes votre prochain ? - Parce que, dou�s de raison et de volont�, ils sont plus proches de moi que les animaux.
Qu�est-ce que les animaux ont de commun avec moi ? - La vie, la sensibilit�, l�intelligence.
Ces caract�res communs me cr�ent-ils des devoirs envers les animaux ? - Ces caract�res communs me cr�ent le devoir de ne point faire souffrir les animaux, de leur �viter les souffrances inutiles et de ne point les tuer sans n�cessit�.
Quel droit me donne l�absence de raison et de volont� chez les animaux ? - Les animaux n��tant pas des personnes, j�ai le droit de me faire servir par eux dans la mesure de leurs forces et de les transformer en instruments.
Ai-je le m�me droit sur certains hommes ? - Je n�ai jamais le droit de consid�rer une personne comme un moyen. Chaque personne est un but, une fin. Je ne puis que demander aux personnes des services qu�elles m�accorderont librement, par bienveillance ou en �change d�autres services.
N�y a-t-il pas des races inf�rieures ? - Il n�y a pas de races inf�rieures. L�individu noble peut fleurir dans toutes les races.
N�y a-t-il pas des individus inf�rieurs incapables de raison et de volont� ? -Le fou except�, tout homme est capable de raison et de volont�. Mais beaucoup n��coutent que leurs passions et n�ont que des caprices. C�est parmi eux que se rencontrent ceux qui ont la pr�tention de commander.
Ne puis-je me faire des instruments avec ces individus incomplets ? - Non. Je dois les consid�rer comme des enfants arr�t�s dans leur d�veloppement, mais en qui l�homme s��veillera peut-�tre demain.
Que penserai-je des ordres de ceux qui ont la pr�tention de commander ? - Un ordre ne peut �tre qu�un caprice d�enfant ou une fantaisie de fou.
Comment dois-je aimer mon prochain ? - Comme moi-m�me.
Que signifient ces mots ? - Ils signifient : de la m�me fa�on que je dois m�aimer.
Qui m�apprendra comment je dois m�aimer ? - La seconde partie de la formule m�apprend comment je dois m�aimer.
R�p�tez cette seconde partie. - Tu aimeras ton Dieu par dessus toute chose.
Qu�est-ce que Dieu ? - Dieu a plusieurs sens : il a un sens diff�rent dans chaque religion ou m�taphysique et il a un sens moral.
Quel est le sens moral du mot Dieu ? - Dieu est le nom de la perfection morale
Que signifie dans la formule d�amour, le possessif TON : � tu aimeras TON Dieu � ? - Mon Dieu, c�est ma perfection morale.
Qu�est-ce que je dois aimer par dessus toute chose ? - Ma raison, ma libert�, mon harmonie int�rieure, mon bonheur car ce sont l� les autres noms de mon Dieu.
Mon Dieu exige t-il des sacrifices ? - Mon Dieu exige que je lui sacrifie mes d�sirs et mes craintes ; il exige que je m�prise les faux biens et que je sois � pauvre d�esprit �.
Qu�exige-t-il encore ? - Il exige encore que je sois pr�t � lui sacrifier ma sensibilit� et, au besoin, ma vie.
Qu�aimerai-je donc chez mon prochain ? - J�aimerai le Dieu de mon prochain, c�est-�-dire sa raison, son harmonie int�rieure, son bonheur.
N�ai-je pas des devoirs envers la sensibilit� de mon prochain ? - J�ai envers la sensibilit� de mon prochain les m�mes devoirs qu�envers la sensibilit� des animaux ou envers la mienne.
Expliquez-vous. - Je ne cr�erai ni chez autrui ni chez moi de souffrance inutile.
Puis-je cr�er de la souffrance utile ? - Je ne puis pas cr�er activement de la souffrance utile. Mais certaines abstentions n�cessaires auront pour cons�quence de la souffrance chez autrui ou chez moi. Je ne dois pas plus sacrifier mon Dieu � la sensibilit� d�autrui qu�� ma sensibilit�.
Quels sont mes devoirs envers la vie d�autrui ? - Je ne dois ni tuer ni blesser mon prochain.
N�y a-t-il pas des cas o� l�on a le droit de tuer ? - Dans le cas de l�gitime d�fense, il semble que la n�cessit� cr�e le droit de tuer. Mais, presque toujours, si je suis assez brave, je conserverai le sang froid qui permet de se sauver sans tuer.
Ne vaut il pas mieux subir l�attaque sans se d�fendre ? - L�abstention est, en effet, ici, le signe d�une vertu sup�rieure, la v�ritable solution h�ro�que.
N�y a t il pas, en face de la souffrance d�autrui, des abstentions injustifi�es �quivalant exactement � de mauvaises actions ? - Il y en a. Si je laisse mourir celui que je puis sauver sans crime, je suis un v�ritable assassin.
Citez � ce sujet une parole de Bossuet. - � Ce riche inhumain a d�pouill� le pauvre parce qu�il ne l�a pas rev�tu ; il l�a �gorg� cruellement, parce qu�il ne l�a pas nourri �.
Que pensez-vous de la sinc�rit� ? - La sinc�rit� est mon premier devoir envers les autres et envers moi-m�me, le t�moignage que mon Dieu exige comme un sacrifice continuel, comme une flamme que je ne dois jamais laisser �teindre.
Quelle est la sinc�rit� la plus n�cessaire ? - La proclamation de mes certitudes morales.
Quelle sinc�rit� placez-vous au second rang ? - La sinc�rit� dans l�expression de mes sentiment.
L�exactitude dans l�exposition des faits ext�rieurs est-elle sans importance ? - Elle est beaucoup moins importante que les deux grandes sinc�rit�s philosophique et sentimentale. Le sage l�observe cependant.
Combien y a-t-il de mensonges ? - Il y a trois sortes de mensonges : le mensonge malicieux, le mensonge officieux et le mensonge joyeux.
Qu�est-ce que le mensonge malicieux ? - Le mensonge malicieux est celui qui a pour but de nuire � autrui.
Que pensez-vous du mensonge malicieux ? - Le mensonge malicieux est un crime et une l�chet�.
Qu�est-ce que le mensonge officieux ? - Le mensonge officieux est celui qui a pour but mon utilit� ou celle d�autrui.
Que pensez-vous du mensonge officieux ? - Quand le mensonge officieux ne contient aucun �l�ment nuisible, le sage ne le bl�me pas chez autrui ; mais il l��vite pour lui-m�me.
N�y a-t il pas des cas o� le mensonge officieux s�impose, si un mensonge peut, par exemple, sauver la vie � quelqu�un ? - Dans ce cas, le sage pourra faire un mensonge qui ne touche qu�aux faits. Mais presque toujours, au lieu de mentir, il refusera de r�pondre.
Le mensonge joyeux est-il permis ? - Le sage s�interdit le mensonge joyeux.
Pourquoi ? - Le mensonge joyeux sacrifie � un jeu l�autorit� de la parole qui, conserv�e, peut quelquefois �tre utile � autrui.
Le sage s�interdit-il la fiction ? - Le sage ne s�interdit aucune fiction avou�e et il lui arrive de dire des paraboles des fables, des symboles ou des mythes.
Que doivent �tre les relations entre l�homme et la femme ? - Les relations entre l�homme et la femme doivent �tre, comme toutes les relations entre personnes, absolument libres des deux c�t�s.
Y a-t-il une autre r�gle � observer dans ces relations ? - Elles doivent exprimer une sinc�rit� mutuelle.
Que pensez-vous de l�amour ? - L�amour mutuel est la plus belle parmi les choses indiff�rentes, la plus proche d��tre une vertu. Il fait la noblesse du baiser.
Le baiser sans amour est-il une faute ? - Si le baiser sans amour est la rencontre de deux d�sirs et de deux plaisirs, il ne constitue pas une faute.
Chapitre IV
De la Soci�t�
N�ai-je de relations qu�avec des individus isol�s ? - J�ai des relations non seulement avec des individus isol�s, mais aussi avec divers groupes sociaux et, d�une fa�on g�n�rale, avec la soci�t�.
Qu�est-ce que la soci�t� ? - La soci�t� est la r�union des individus pour une �uvre commune.
Une �uvre commune peut-elle �tre bonne ? - Une �uvre commune peut �tre bonne, � de certaines conditions.
A quelles conditions ? - L��uvre commune sera bonne si, par amour mutuel ou par amour de l��uvre, les ouvriers agissent tous librement, et si leurs efforts se groupent et se soutiennent en une coordination harmonieuse.
En fait, l��uvre sociale a-t-elle ce caract�re de libert� ? - En fait, l��uvre sociale n�a aucun caract�re de libert�. Les ouvriers y sont subordonn�s les uns aux autres. Leurs efforts ne sont pas les gestes spontan�s et harmonieux de l�amour, mais les gestes grin�ants de la contrainte.
Que concluez-vous de ce caract�re de l��uvre sociale ? - J�en conclus que l��uvre sociale est mauvaise.
Comment le sage consid�re-t-il la soci�t� ? - Le sage consid�re la soci�t� comme une limite. Il se sent social comme il se sent mortel.
Quelle est l�attitude du sage en face des limites ? - Le sage regarde les limites comme des n�cessit�s mat�rielles et il les subit physiquement avec indiff�rence.
Que sont les limites pour celui qui est en marche vers la sagesse ? - Pour celui qui est en marche vers la sagesse, les limites constituent des dangers.
Pourquoi ? - Celui qui ne distingue pas encore pratiquement, avec une s�ret� in�branlable, les choses qui d�pendent de lui et les choses indiff�rentes, risque de traduire les contraintes mat�rielles en contraintes morales.
Que doit faire l�individualiste imparfait en face de la contrainte sociale ? - Il doit d�fendre contre elle sa raison et sa volont�. Il repoussera les pr�jug�s qu�elle impose aux autres hommes, il se d�fendra de l�aimer ou de la ha�r ; il se d�livrera progressivement de toute crainte et de tout d�sir � son �gard ; il se dirigera vers la parfaite indiff�rence, qui est la sagesse en face des choses qui ne d�pendent pas de lui.
Le sage esp�re-t-il une meilleure soci�t� ? - Le sage se d�fend de toute esp�rance.
Le sage croit-il au progr�s ? - Il remarque que les sages sont rares � toute �poque et qu�il n�y a pas de progr�s moral.
Le sage se r�jouit-il des progr�s mat�riels ? - Le sage remarque que les progr�s mat�riels ont pour objet d�accro�tre les besoins artificiels des uns et le travail des autres. Le progr�s mat�riel lui appara�t comme un poids croissant qui enfonce de plus en plus l�humanit� dans la boue et dans la peine.
L�invention des machines perfectionn�es ne diminuera-telle pas le labeur humain ? - L�invention des machines a toujours aggrav� le travail. Elle l�a rendu plus p�nible et moins harmonieux. Elle a remplac� l�initiative libre et intelligente par une pr�cision servile et craintive. Elle a fait de l�ouvrier, jadis ma�tre souriant des outils, l�esclave tremblant de la machine.
Comment la machine, qui multiplie les produits, ne diminue-t-elle pas la quantit� de travail � fournir par l�homme ? - L�homme est avide et la folie des besoins imaginaires grandit � mesure qu�on la satisfait. Plus l�insens� a de choses superflues, plus il veut en avoir.
Le sage exerce-t-il une action sociale ? - Le sage remarque que, pour exercer une action sociale, il faut agir sur les foules, et qu�on n�agit point sur les foules par la raison, mais par les passions. Il ne se croit pas le droit de soulever les passions des hommes. L�action sociale lui appara�t comme une tyrannie, et il s�abstient d�y prendre part.
Le sage n�est-il pas �go�ste d�oublier le bonheur du peuple ? - Le sage sait que ces mots : � le bonheur du peuple � n�ont aucun sens. Le bonheur est int�rieur et individuel ; on ne peut le produire qu�en soi-m�me.
Le sage n�a donc pas piti� des opprim�s ? - Le sage sait que l�opprim� qui se plaint aspire � devenir oppresseur. Il le soulage dans la mesure de ses moyens, mais il ne croit pas au salut par l�action commune.
Le sage ne croit donc pas aux r�formes ? - Il remarque que les r�formes changent les noms des choses, non les choses elles-m�mes. L�esclave est devenu le serf, puis le salari�. On n�a jamais r�form� que le langage. Le sage reste indiff�rent � ces questions de philologie.
Le sage est-il r�volutionnaire ? - L�exp�rience prouve au sage que les r�volutions n�ont jamais de r�sultats durables. La raison lui dit que le mensonge ne se r�fute pas par le mensonge et que la violence ne se d�truit pas par la violence.
Qu�est-ce que le sage pense de l�anarchie ? - Le sage regarde l�anarchie comme une na�vet�.
Pourquoi ? - L�anarchiste croit que le gouvernement est la limite de la libert�. Il esp�re, en d�truisant le gouvernement, �largir la libert�.
N�a-t-il pas raison ? - La vraie limite n�est pas le gouvernement mais la soci�t�. Le gouvernement est un produit social comme un autre. On ne d�truit pas un arbre en coupant une de ses branches.
Pourquoi le sage ne travaille-t-il pas � d�truire la soci�t� ? - La soci�t� est in�vitable comme la mort. Sur le plan mat�riel, notre puissance est faible contre de telles limites. Mais le sage d�truit en lui le respect et la crainte de la soci�t� comme il d�truit en lui la crainte de la mort. Il est indiff�rent � la forme politique et sociale du milieu o� il vit comme il est indiff�rent au genre de mort qui l�attend.
Le sage n�agira-t il donc jamais sur la soci�t� ? - Le sage sait qu�on ne d�truit ni l�injustice sociale ni l�eau de la mer. Mais il s�efforce de sauver un opprim� d�une injustice particuli�re, comme il se jette � l�eau pour sauver un noy�.
Chapitre V
Des relations sociales
Le travail est-il une loi sociale ou une loi naturelle ? - Le travail est une loi naturelle aggrav�e par la soci�t�.
Comment la soci�t� aggrave-t-elle la loi naturelle du travail ? - De trois fa�ons :
1� Elle dispense arbitrairement un certain nombre d�hommes de tout travail et rejette leur part du fardeau sur les autres hommes ;
2� Elle emploie beaucoup d�hommes � des travaux inutiles, � des fonctions sociales ;
3� Elle multiplie chez tous et particuli�rement chez les riches les besoins imaginaires et elle impose au pauvre l�odieux travail n�cessaire � la satisfaction de ces besoins.
Pourquoi trouvez -vous naturelle la loi du travail ? - Parce que mon corps a des besoins naturels que seuls les produits du travail satisferont.
Vous ne consid�rez donc comme travail que le travail manuel ? - Sans doute.
L�esprit n�a-t-il pas aussi des besoins naturels ? - Le seul besoin naturel de nos facult�s intellectuelles, c�est l�exercice. L�esprit reste toujours un enfant heureux qui a besoin de mouvement et de jeu.
Ne faut-il pas des ouvriers sp�ciaux pour donner � l�esprit des occasions de jouer ? - Le spectacle de la nature, l�observation des passions humaines et le plaisir des conversations suffiraient aux besoins naturels de l�esprit.
Vous condamnez donc l�art, la science et la philosophie ? - Je ne condamne pas ces plaisirs. Semblables � l�amour, ils sont nobles tant qu�ils restent d�sint�ress�s. Dans l�art, dans la science, dans la philosophie, dans l�amour, la volupt� que j��prouve � me donner ne doit pas �tre pay�e par celui qui go�te la volupt� de recevoir.
Mais il y a des artistes qui cr�ent avec peine et des savants qui cherchent avec fatigue ? - Si la peine d�passe le plaisir, je ne vois pas pourquoi ces pauvres gens ne s�abstiennent point.
Vous exigeriez donc de l�artiste et du savant un travail manuel ? - Du savant et de l�artiste, comme de l�amoureux ou de l�amoureuse, la nature exige un travail manuel puisqu�elle leur impose, comme aux autres hommes, des besoins mat�riels.
L�infirme a aussi des besoins mat�riels et vous n�auriez pas la cruaut� de lui imposer une besogne dont il est incapable ? - Sans doute, mais je ne consid�re pas comme des infirmit�s la beaut� du corps ou la puissance de la pens�e.
L�individualiste travaillera donc de ses mains ? - Oui, autant que possible.
Pourquoi dites-vous : Autant que possible ? - Parce que la soci�t� a rendu difficile l�ob�issance � la loi naturelle. Il n�y a pas de travail manuel r�mun�rateur pour tout le monde. D�ordinaire, on s��veille � l�individualisme trop tard pour faire l�apprentissage d�un m�tier naturel. La soci�t� a vol� � tous, pour le livrer � quelques-uns, le grand instrument du travail naturel, la terre.
L�individualiste peut donc, dans l��tat actuel des choses, vivre d�une besogne qu�il ne consid�re pas comme un vrai travail ? - Il le peut.
L�individualiste peut-il �tre fonctionnaire ? - Oui. Mais il ne peut pas consentir � toutes sortes de fonctions.
Quelles sont les fonctions dont s�abstiendra l�individualiste ? - L�individualiste s�abstiendra de toute fonction de l�ordre administratif, de l�ordre judiciaire ou de l�ordre militaire. Il ne sera pas pr�fet ou policier, officier, juge ou bourreau.
Pourquoi ? - L�individualiste ne peut pas �tre au nombre des tyrans sociaux.
Quelles fonctions pourra-t-il accepter ? - Les fonctions qui ne nuisent pas � autrui.
En dehors des fonctions r�tribu�es par le gouvernement, n�y a t-il pas des carri�res nuisibles et dont l�individualiste s�abstiendra ? - Il y en a.
Citez-en quelques-uns. - Le cambriolage, la banque, l�exploitation de la courtisane, l�exploitation de l�ouvrier.
Quelles seront les relations de l�individualiste avec ses inf�rieurs sociaux ? - Il respectera leur personnalit� et leur libert�. Il n�oubliera jamais que le devoir professionnel est une fiction, et le devoir humain la seule r�alit� morale. Il n�oubliera jamais que les hi�rarchies sont des folies et il agira naturellement, non socialement, avec des hommes que le mensonge social affirme ses inf�rieurs, mais dont la nature a fait ses �gaux.
L�individualiste aura-t-il beaucoup de relations ext�rieures avec ses inf�rieurs sociaux ? - Il �vitera les abstentions qui pourraient les froisser. Mais il les verra peu, de crainte de les trouver sociaux et non naturels ; je veux dire de crainte de les trouver serviles, g�n�s ou hostiles.
Quelles seront les relations de l�individualiste avec ses coll�gues ou ses confr�res ? - Il sera poli et serviable avec eux. Mais, autant qu�il pourra le faire sans les blesser, il �vitera leur conversation.
Pourquoi ? - Pour se d�fendre contre deux poisons subtils : l�esprit de corps et l�abrutissement professionnel.
Comment se conduira l�individualiste avec ses sup�rieurs sociaux ? - L�individualiste n�oubliera pas que les paroles de ses sup�rieurs sociaux traitent presque toujours de choses indiff�rentes. Il �coutera avec indiff�rence et r�pondra le moins possible. Il ne fera pas d�objections. Il n�indiquera pas des m�thodes qui lui para�traient meilleures. Il �vitera toute discussion inutile.
Pourquoi ? - Parce que le sup�rieur social est d�ordinaire un enfant vaniteux et irritable.
Si le sup�rieur social ordonne, non plus une chose indiff�rente, mais une injustice ou une cruaut�, que fera l�individualiste ? - Il refusera d�ob�ir.
La d�sob�issance ne lui fera-t-elle pas courir des dangers ? - Non. Devenir l�instrument de l�injustice et du mal, c�est la mort de la raison et de la libert�. Mais la d�sob�issance � l�ordre injuste ne met en danger que le corps et les ressources mat�rielles, qui sont au nombre des choses indiff�rentes.
Quelle sera la pens�e de l�individualiste devant l�ordre ? - L�individualiste dira mentalement au chef injuste : Tu es une des incarnations modernes du tyran. Mais le tyran ne peut rien contre le sage.
L�individualiste expliquera-t-il son refus d�ob�ir ? - Oui, s�il croit le chef social capable de comprendre et de revenir de son erreur. Presque toujours le chef social est incapable de comprendre.
Que fera alors l�individualiste ? - Devant un ordre injuste le refus d�ob�ir est le seul devoir universel. La forme du refus d�pend de ma personnalit�.
Comment l�individualiste consid�re-t-il la foule ? - L�individualiste consid�re la foule comme une des plus brutales parmi les forces naturelles.
Comment agit-il dans une foule qui ne fait point de mal ? - Il s�efforce de ne point sentir en conformit� avec la foule et de ne point laisser noyer, m�me pour un instant, sa personnalit�.
Pourquoi ? - Pour rester un homme libre. Parce que tout � l�heure peut-�tre un choc impr�vu fera jaillir la cruaut� de la foule, et celui qui aura commenc� de sentir comme elle, celui qui fera vraiment partie de la foule aura de la peine � se d�gager au moment de l��lan moral.
Que fera le sage si la foule o� il se trouve essaie une injustice ou une cruaut� ? - Le sage s�opposera par tous les moyens nobles ou indiff�rents � l�injustice ou � la cruaut�.
Quels sont les moyens que le sage n�emploiera pas, m�me en ces circonstances ? - Le sage ne descendra pas au mensonge, � la pri�re, ou � la flagornerie.
Flatter la foule est un puissant moyen oratoire. Le sage se l�interdira-t-il absolument ? - Le sage pourra adresser � la foule, comme � un enfants ces �loges qui sont l�enveloppe ironiquement aimable des conseils. Mais il saura que la limite est incertaine et l�aventure dangereuse. Il ne s�y hasardera que s�il est bien s�r non seulement de la fermet� de son �me, mais encore de la souplesse pr�cise de sa parole.
Le sage citera-t-il devant les tribunaux ? - Le sage ne citera jamais devant les tribunaux.
Pourquoi ? - Citer devant les tribunaux c�est, pour des int�r�ts mat�riels et indiff�rents, sacrifier � l�idole sociale et reconna�tre la tyrannie. Il y a en outre l�chet� � appeler � son secours la puissance de tous.
Que fera le sage s�il est accus� ? - Il pourra, selon son caract�re, dire la v�rit� ou opposer � la tyrannie sociale le d�dain et le silence.
Si l�individualiste se reconna�t coupable, que dira-t-il ? - Il dira sa faute r�elle et naturelle, la distinguera nettement de la faute apparente et sociale pour laquelle on le poursuit. Il ajoutera que sa conscience lui inflige pour sa v�ritable faute le v�ritable ch�timent. Mais la soci�t�, qui n�agit que sur les choses indiff�rentes, lui infligera, pour sa faute apparente, une punition apparente.
Si le sage accus� est innocent devant sa conscience et coupable devant les lois, que dira-t-il ? - Il expliquera comment son crime l�gal est une innocence naturelle. Il dira son m�pris pour la loi, cette injustice organis�e et cette impuissance qui ne peut rien sur nous, mais seulement sur notre corps et nos richesses, choses indiff�rentes.
Si le sage accus� est innocent devant sa conscience et devant la loi, que dira-t-il ? - Il pourra dire seulement son innocence r�elle. S�il daigne expliquer ses deux innocences, il d�clarera que la premi�re seule lui importe.
Le sage t�moignera-t-il devant les tribunaux civils ? - Le sage ne refusera pas son t�moignage au faible opprim�.
Le sage t�moignera-t-il en correctionnelle et devant les assises ? - Oui, s�il conna�t une v�rit� utile � l�accus�.
Si le sage conna�t une v�rit� nuisible � l�accus�, que fera-t-il ? - Il se taira.
Pourquoi ? - Parce qu�une condamnation est toujours une injustice et le sage ne se rend pas complice d�une injustice.
Pourquoi dites-vous qu�une condamnation est toujours une injustice ? - Parce que nul homme n�a le droit d�infliger la mort � un autre homme ou de l�enfermer en prison.
La soci�t� n�a-t-elle pas d�autres droits que l�individu ? - La soci�t�, r�union des individus, ne peut avoir un droit qui ne se trouve en aucun individu. Des z�ros additionn�s, si nombreux qu�on les suppose, donnent toujours z�ro au total.
La soci�t� n�est-elle pas en l�gitime d�fense contre certains malfaiteurs ? - Le droit de l�gitime d�fense ne dure pas plus longtemps que l�attaque elle-m�me.
Le sage si�gera-t-il comme jur� ? - Le sage, appel� � faire partie d�un jury, pourra refuser de si�ger ou y consentir.
Que fera le sage qui aura consenti � �tre jur� ? - Il r�pondra toujours Non � la premi�re question : L�accus� est-il coupable ?
Cette r�ponse ne sera-t-elle pas quelquefois un mensonge ? - Cette r�ponse ne sera jamais un mensonge.
Pourquoi ? - La question du pr�sident doit se traduire ainsi : � Voulez-vous que nous infligions une peine � l�accus� ? � Et je suis oblig� de r�pondre � Non �, car je n�ai le droit d�infliger de peine � personne.
Que pensez-vous du duel ? - Tout appel � la violence est un mal. Mais le duel est un moindre mal que l�appel en justice.
Pourquoi ? - Il n�est pas une l�chet�, il ne crie pas au secours et n�emploie pas contre un seul la force de tous.
Chapitre VI
Des sacrifices aux idoles
Puis-je sacrifier aux idoles de mon temps et de mon pays ? - Je puis laisser avec indiff�rence les idoles me prendre les choses indiff�rentes. Mais je dois d�fendre ce qui d�pend de moi et qui appartient � mon Dieu.
Comment distinguerai-je mon Dieu d�avec les idoles ? - Mon Dieu est proclam� par ma conscience d�s qu�elle est vraiment ma voix et non plus un �cho. Mais les idoles sont l��uvre de la soci�t�.
A quel autre caract�re reconna�t-on les idoles ? - Mon Dieu ne d�sire que le sacrifice des choses indiff�rentes. Les idoles exigent le sacrifice de moi-m�me.
Expliquez-vous ? - Les idoles proclament comme des vertus les bassesses les plus serviles, discipline et ob�issance passive. Elles exigent le sacrifice de ma raison et de ma volont�.
Les idoles commettent-elles d�autres injustices ? - Non contentes de vouloir d�truire ce qui leur est sup�rieur et que je n�ai jamais le droit d�abandonner, elles veulent que je leur sacrifie ce qui ne m�appartient en aucune fa�on, la vie de mon prochain.
Connaissez-vous d�autres caract�res des idoles ? - Le vrai Dieu est �ternel et immense. C�est toujours et partout que je dois ob�ir � ma raison. Mais les idoles varient avec les temps et les pays.
Montrez comment les idoles varient avec les temps. - Autrefois, on me demandait de supprimer ma raison et de tuer mon prochain pour la gloire de je ne sais quel Dieu �tranger et ext�rieur � moi ou pour la gloire du Roi. Aujourd�hui, on me demande les m�mes sacrifices abominables pour l�honneur de la Patrie. Demain, on les exigera peut-�tre pour l�honneur de la Race, de la Couleur ou de la Partie du Monde.
L�idole varie-t-elle seulement lorsque son nom change ? - L�idole �vite autant que possible de changer de nom. Mais elle varie souvent.
Citez des changements de l�idole que n�accompagne pas un changement de nom. - Dans un pays voisin, l�idole Patrie �tait la Prusse ; aujourd�hui, sous le m�me nom, l�idole est l�Allemagne. Elle demandait au Prussien de tuer le Bavarois. Plus tard, elle demanda au Prussien et au Bavarois de tuer le Fran�ais. Le Savoyard et le Ni�ois risquaient en 1859 de s�incliner bient�t devant une patrie dessin�e en botte ; les hasards de la diplomatie leur font adorer une patrie hexagonale. Le Polonais h�site entre une idole morte et une idole vivante ; l�Alsacien entre deux idoles vivantes, qui pr�tendent au m�me nom de Patrie.
Quelles sont les principales idoles actuelles ? - Dans certains pays, le Roi ou l�Empereur ; dans d�autres, on ne sait quelle fraude d�nomm�e Volont� du Peuple. Partout l�Ordre, le Parti politique, la Religion, la Patrie, la Race, la Couleur. Il ne faut pas oublier l�opinion publique avec ses mille noms, depuis le plus emphatique, l�Honneur, jusqu�au plus trivialement bas, le Qu�en dira-t-on.
La couleur est-elle une idole dangereuse ? - La Couleur blanche, surtout. Il lui arriva d�unir en un m�me culte Fran�ais, Allemands, Russes et Italiens et d�obtenir de tous ces nobles pr�tres le sacrifice sanglant d�un grand nombre de Chinois.
Connaissez-vous d�autres crimes de la Couleur Blanche ? - C�est elle qui fait de l�Afrique enti�re un enfer. C�est elle qui a d�truit les Indiens d�Am�rique et qui fait lyncher les n�gres.
Les adorateurs de la Couleur Blanche n�offrent-ils que du sang � leur idole ? - Ils lui offrent aussi des louanges.
Dites ces louanges. - Ce serait trop longue litanie. Mais, quand la Couleur Blanche exige un crime, la liturgie appelle ce crime une n�cessit� de la Civilisation et du Progr�s.
La Race est elle une idole dangereuse ? - Oui, surtout quand elle s�allie � la Religion.
Dites quelques crimes de ces alli�es ? - Les guerres m�diques, les conqu�tes des Sarrasins, les croisades, le massacre des Arm�niens, l�antis�mitisme.
Quelle est aujourd�hui l�idole la plus exigeante et la plus universellement respect�e ? - La Patrie.
Dites les exigences particuli�res de la Patrie. - Le service militaire et la guerre.
L�individualiste peut-il �tre soldat en temps de paix ? - Oui, tant qu�on ne lui ordonne pas de crime.
Que fait le sage en temps de guerre ? - Le sage n�oublie jamais l�ordre du vrai Dieu, de la Raison : � Tu ne tueras point �. Et il aime mieux ob�ir � Dieu qu�aux hommes.
Quels actes lui dictera sa conscience ? - La conscience universelle ordonne rarement des actes d�termin�s. Elle porte presque toujours des d�fenses. Elle d�fend de tuer ou de blesser son prochain et sur ce point, elle ne dit rien de plus. Les m�thodes