1er juillet 1911
I
- �tre anarchiste c�est nier l�autorit� et rejeter son corollaire �conomique : l�exploitation. Et cela dans tous les domaines o� s�exerce l�activit� humaine. L�anarchiste veut vivre sans dieux ni ma�tres ; sans patrons ni directeurs ; al�gal, sans lois comme sans pr�jug�s ; amoral, sans obligations comme sans morale collective. Il veut vivre librement, vivre sa conception personnelle de la vie. En son for int�rieur, il est toujours un asocial, un r�fractaire, un en dehors, un en-marge, un �-c�t�, un inadapt�. Et pour oblig� qu�il soit de vivre dans une soci�t� dont la constitution r�pugne � son temp�rament, c�est en �tranger qu�il y campe. S�il consent au milieu les concessions indispensables - toujours avec l�arri�re pens�e de les reprendre - pour ne pas risquer ou sacrifier sottement ou inutilement sa vie, c�est qu�il les consid�re comme des armes de d�fense personnelle dans la lutte pour l�existence. L�anarchiste souhaite vivre sa vie, le plus possible, moralement, intellectuellement, �conomiquement, sans se pr�occuper du reste du monde, exploitants comme exploit�s ; sans vouloir dominer ni exploiter autrui, mais pr�t � r�agir par tous les moyens contre quiconque interviendrait dans sa vie ou lui interdirait d�exprimer sa pens�e par la plume ou la parole.
- L�anarchiste a pour ennemi l�Etat et toutes ses institutions qui tendent � maintenir ou � perp�tuer sa mainmise sur l��tre individuel. Point de possibilit� de conciliation entre l�anarchiste et une forme quelconque de soci�t� reposant sur l�autorit�, qu�elle �mane d�un autocrate, d�une aristocratie ou d�une d�mocratie. Point de terrain d�entente entre l�anarchiste et tout milieu r�glement� par les d�cisions d�une majorit� ou les v�ux d�une �lite. L�anarchiste combat au m�me titre et l�enseignement fourni par l�Etat et celui dispens� par l�Eglise. Il est l�adversaire des Monopoles et des privil�ges, qu�ils soient d�ordre intellectuel, moral ou �conomique. En un mot, il est l�antagoniste irr�conciliable de tout r�gime, de tout syst�me de vie sociale, de tout �tat de chose impliquant domination de l�homme ou du milieu sur l�individu, et exploitation de l�individu par l�homme ou le milieu.
- L��uvre de l�anarchiste est avant tout une �uvre de critique. L�anarchiste va, semant la r�volte contre ce qui opprime, entrave, s�oppose � la libre expansion de l��tre individuel. Il convient d�abord de d�barrasser les cerveaux des id�es pr�con�ues, de mettre en libert� les temp�raments encha�n�s par la crainte, de susciter des mentalit�s affranchies du qu�en dira-t-on et des conventions sociales ; c�est ensuite que l�anarchiste poussera qui veut faire route avec lui � se rebeller pratiquement contre le d�terminisme du milieu social, � s�affirmer individuellement, � sculpter sa statue int�rieure, � se rendre, autant que possible ind�pendant de l�environnement moral, intellectuel, �conomique. Il pressera l�ignorant de s�instruire, le nonchalant de r�agir, le faible de devenir fort, le courb� de se redresser. Il poussera les mals dou�s et les moins aptes � tirer d�eux-m�mes toutes les ressources possibles et non � se reposer sur autrui.
Un ab�me s�pare l�anarchisme du socialisme sous ses diff�rents aspects, y compris le syndicalisme.
L�anarchiste place � la base de toutes ses conceptions de vie : le fait individuel. Et c�est pour cela qu�il se d�nomme volontiers anarchiste-individualiste.
- Il ne pense pas que les maux dont souffrent les hommes proviennent exclusivement du capitalisme ou de la propri�t� priv�e. Il pense qu�ils sont dus surtout � la mentalit� d�fectueuse des hommes, pris en bloc. Les ma�tres ne sont que parce qu�il existe des esclaves et des dieux ne subsistent que parce que s�agenouillent des fid�les. L�anarchiste individualiste se d�sint�resse d�une r�volution violente ayant pour but une transformation du mode de distribution des produits dans le sens collectiviste ou communiste, qui n�am�nerait gu�re de changement dans la mentalit� g�n�rale et qui ne provoquerait en rien l��mancipation de l��tre individuel. En r�gime communiste celui-ci serait aussi subordonn� qu�actuellement au bon vouloir du Milieu : il se trouverait aussi pauvre, aussi mis�rable que maintenant ; Au lieu d��tre sous le joug de la petite minorit� capitaliste actuelle, il serait domin� par l�ensemble �conomique. Rien ne lui appartiendrait en propre. Il serait un producteur, un consommateur, un metteur ou un preneur au tas, jamais un autonome.
II
- L�anarchiste-individualiste se diff�rencie de l�anarchiste communiste en ce sens qu�il consid�re (en dehors de la propri�t� des objets de jouissance formant prolongement de la personnalit� ) la propri�t� du moyen de production et la libre disposition du produit comme la garantie essentielle de l�autonomie de la personne. Etant entendu que cette propri�t� se limite � la possibilit� de faire valoir (individuellementt, par couples, par groupement familial, etc. ) l��tendue de sol ou l�engin de production indispensable aux n�cessit�s de l�unit� sociale ; sous r�serve, pour le possesseur, de ne point l�affermer � autrui ou de ne point recourir pour sa mise en valeur � quelqu�un � son service.
- L�anarchiste-individualiste n�entend pas plus vivre � n�importe quel prix, comme l�individualiste, fut-ce en exploiteur, qu�il n�entend vivre en r�glementation, pourvu que l��cuelle de soupe soit assur�e, la v�ture certaine et le logis garanti.
L�anarchiste individualiste, d�ailleurs, ne se r�clame d�aucun syst�me qui lierait l�avenir. Il affirme se situer en �tat de l�gitime d�fense � l��gard de toute ambiance sociale (Etat, soci�t�, milieu, groupement, etc.) qui admettra, acceptera, perp�tuera, sanctionnera ou rendra possible :
a) la subordination au milieu de l��tre individuel, pla�ant celui-ci en �tat d�inf�riorit� manifeste puisqu�il ne peut traiter avec l�ensemble d��gal � �gal, de puissance � puissance ;
b) l�obligation (dans n�importe quel domaine ) de l�entraide, de la solidarit�, de l�association ;
c) la privation de la possession individuelle et inali�nable du moyen de production et de la disposition enti�re et sans restriction du produit ;
d) l�exploitation de quiconque par l�un de ses semblables, qui le fera travailler pour son compte et � son profit ;
e) l�accaparement, c�est � dire la possibilit� pour un individu, un couple, un groupement familial de poss�der plus qu�il n�est n�cessaire pour son entretien normal ;
f) le monopole de l�Etat ou de toute forme ex�cutive le rempla�ant, c�est � dire son intervention dans son r�le centralisateur, administrateur, directeur, organisateur, dans les rapports entre les individus, dans n�importe quel domaine que ce soit ;
g) Le pr�t � int�r�t, l�usure, l�agio, la valeur d��change monnay�e, l�h�ritage, etc., etc.
III
- L�anarchiste-individualiste fait de la "propagande" pour s�lectionner les temp�raments anarchistes-individualistes qui s�ignorent, d�terminer tout au moins une ambiance intellectuelle favorable � leur �closion. Entre anarchistes-individualistes les rapports s��tablissent sur la base de la "r�ciprocit�". La "camaraderie" est essentiellement d�ordre individuel, elle n�est jamais impos�e. Est un"camarade"qui leur pla�t individuellement � fr�quenter, qui tente un effort appr�ciable pour se sentir vivre, qui prend part � leur propagande de critique �ducative et de s�lection des personnes ; qui respecte le mode d�existence de chacun, n�empi�te point sur le d�veloppement de qui chemine avec lui et de ceux qui le touchent de plus pr�s.
- L�anarchiste-individualiste n�est jamais l�esclave d�une formule-type ou d�un texte re�u. Il n�admet que des opinions. Il ne propose que des th�ses. Il ne s�impose pas de point d�arriv�e. S�il adopte une m�thode de vie sur un point de d�tail, c�est afin qu�elle lui assure plus de libert�, plus de bonheur, plus de bien-�tre, mais non point pour s�y sacrifier. Et il la modifie, et il la transforme quand il s�aper�oit que continuer � y demeurer fid�le diminuerait son autonomie. Il ne veut point se laisser dominer par des principes �tablis � priori ; c�est � posteriori, sur ses exp�riences, qu�il fonde sa r�gle de conduite, jamais d�finitive, toujours sujette aux modifications et aux transformations que peuvent sugg�rer l�enregistrement de nouvelles exp�riences, et la n�cessit� d�acquisition d�armes nouvelles dans sa lutte contre le milieu. Sans faire non plus de l�a priori un absolu.
- L�anarchiste-individualiste n�est jamais comptable qu�� lui-m�me de ses faits et gestes.
- L�anarchiste-individualiste ne consid�re l�association que comme un exp�dient, un pis-aller. Il ne veut donc s�associer qu�en cas d�urgence mais toujours volontairement. Et il ne d�sire passer de contrat, en g�n�ral, qu�� br�ve �ch�ance, �tant toujours sous-entendu que tout contrat est r�siliable d�s qu�il l�se l�un des contractants.
- L�anarchiste-individualiste ne prescrit pas de morale sexuelle d�termin�e. C�est � chacun qu�il appartient de d�terminer sa vie sexuelle ou affective ou sentimentale, tant pour l�un que pour l�autre sexe. L�essentiel est que dans les relations intimes entre anarchistes de sexe diff�rant n�intervienne ni violence ni contrainte. Il pense que l�ind�pendance �conomique et la possibilit� d��tre m�re � son gr� sont les conditions initiales de l��mancipation de la femme.
- L�anarchiste-individualiste veut vivre, veut pouvoir appr�cier la vie individuellement, la vie envisag�e dans toutes ses manifestations. En restant ma�tre cependant de sa volont�, en consid�rant comme autant de serviteurs mis � la disposition de son "moi" ses connaissances, ses facult�s, ses sens, les multiples organes de perception de son corps. Il n�est point un peureux, mais il ne veut point se diminuer. Et il sait fort bien que celui qui se laisse mener par ses passions ou dominer par ses penchants est un esclave. Il veut conserver "la ma�trise du soi" pour s��lancer vers les aventures auxquelles le convient la recherche ind�pendante et le libre examen. Il pr�conisera volontiers une vie simple, le renoncement aux besoins factices, asservissants, inutiles ; l��vasion des grandes agglom�rations humaines ; une alimentation rationnelle et l�hygi�ne corporelle.
- L�anarchiste-individualiste s�int�ressera aux associations form�es par certains camarades en vue de s�arracher � l�obsession d�un Milieu qui leur r�pugne. Le refus de service militaire, celui de payer l�imp�t auront toute sa sympathie ; les unions libres, uniques ou plurales � titre de protestation contre la morale courante ; l�ill�galisme en tant que rupture violente (et sous certaines r�serves ) d�un contrat �conomique impos� par la force ; l�abstention de toute action, de tout labeur, de toute fonction impliquant maintien ou consolidation du r�gime intellectuel, �thique ou �conomique impos� ; l��change des produits de premi�re n�cessit� entre anarchistes-individualistes possesseurs des engins de production n�cessaires, en dehors de tout interm�diaire capitaliste ; etc., sont des actes de r�volte convenant essentiellement au caract�re de l�anarchisme-individualiste.
E. Armand
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